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Mémoires de Mr. d'Artagnan

Mr. D'ARTAGNAN, (continued 6)

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Au reste, comme il n'y avoit personne qui ne fut dans la même prévention, il se presenta divers Negociateurs pour moyenner un accommodement entre des personnes si proches. Le Comte & la Comtesse ne demandoient pas mieux, & disoient à tous ceux qui leur en parloient, que s'il ne faloit qu'aller demander pardon à genoux au Chancellier ils étoient tout prêts de le faire, pourvû qu'il voulut s'en contenter; qu'au surplus s'ils eussent sçû que leur mariage lui devoit être desagreable, ils se fussent bien abstenus de le faire pour ne lui pas donner sujet de se chagriner contr'eux. Il n'y avoit rien de plus soumis que ces paroles, & leurs amis tâchoient de les faire valoir au Chancelier, mais comme il n'étoit pas duppe, il leur répondit qu'il n'y avoit rien de plus aisé que de parler de la sorte après coup, parce que l'on savoit bien qu'il n'en seroit toûjours ni plus ni moins. Ainsi il paroissoit dur comme un vieux Caporal, quand il s'addoucit tout d'un coup, & lors qu'il y pensoit le moins. Voici comment cela arriva.

Mr. de Treville qui avoit osé resister au Cardinal de Richelieu qui étoit la terreur de tous les Grands, se faisant encore valoir bien d'avantage presentement qu'il n'avoit plus affaire qu'à un Ministre mol, & de qui l'on commençoit à dire déja qu'il n'y avoit qu'à lui montrer les dents pour en avoir tout ce qu'on vouloit, Mr. de Treville, dis-je, en ayant arraché une grace qu'il ne lui eut jamais accordé s'il ne l'eut pas plus craint qu'il ne l'aimoit, en fut presenter lui-même les Lettres au Chancellier, de peur que s'il les lui faisoit presenter par un autre, il ne refusât de les sceller. Le Chancellier qui n'étoit pas tout-à-fait si mol que le Cardinal, quoi qu'il aimât bien à faire sa Cour aux Puissances, ayant pris ces lettres & vû par la lecture qu'il en fit que s'il les scelloit cela donneroit sujet de murmurer à ceux qui y pouvoient avoir intérêt, les lui rendit sans vouloir les sceller. Il lui dit qu'il faloit qu'il en parlât auparavant à la Reine Mere, & que quand il lui auroit fait entendre de quelle conséquence il lui étoit de ne les pas faire passer au sceau, il esperoit que ni elle ni lui ni penseroient plus. Treville qui n'étoit pas accoutumé à se voir resister en face, lui répondit d'un air de gascon que la Reine avoit bien sû apparement ce qu'elle faisoit quand elle lui avoit accordé la grace qu'il lui presentoit presentement, qu'il y avoit un peu trop de vanité à lui à vouloir controller ses actions, & que s'il ne scelloit ces lettres de bonne grace, il n'étoit pas en peine de le lui faire faire de force; que la Reine le lui commanderoit bientôt absolument, qu'enfin tout le conseil qu'il avoit à lui donner & même s'il vouloit qu'il en usât en bon ami, étoit de ne se pas attirer cette affaire sur les bras.

C'étoit s'en faire un peu trop accroire, que de parler de la sorte au premier Officier de la Couronne; mais comme quelque esprit que l'on ait, il y a des rencontres où bien loin de se rendre maître de ses passions, l'on s'y laisse tellement emporter qu'il semble que l'on ait perdu la raison, Mr. de Treville au lieu de rentrer dans lui-même & d'en devenir plus sage, ne se contenta pas seulement de ce qu'il venoit de dire, mais fit encore une action qui scandalisa toute la compagnie. C'étoit un jour de sceau, & la chose n'en etoit que plus remarquable par la grande assemblée qui étoit-là, quoi qu'il en soit ne se mettant gueres en peine d'avoir tant de témoins de son emportement, il lui demanda tout de nouveau s'il ne vouloit pas sceller ces lettres, & comme il vit qu'il n'en vouloit rien faire, après lui avoir dit qu'il ne lui feroit jamais l'honneur ni de les lui presenter une seconde fois ni de lui en presenter jamais d'autres, il commença à les lui dechirer au nez. Il lui dit de plus en même tems comme par une espece de menace que ce n'étoit plus son affaire, que c'étoit celle de la Reine & qu'il lui laisseroit le soin de se faire obeïr.

Un Procedé si violent & si public vola tout aussi-tôt par tout Paris, & ne tarda gueres à se répandre jusques à Berni. Mr. le Comte de Laval en partit aussi-tôt sans en rien dire à sa femme, & étant allé descendre chez un de ses amis, il le pria d'aller appeller Treville de sa part. Treville étoit allé au sortir du sceau chez la Reine, & chez le Cardinal pour prendre les devans sur ce qui venoit d'arriver, & s'étant arrêté à dîner chez Mr. de Beringuen premier Ecuyer de la petite écurie du Roi, il s'en revint ensuite faire un tour chez lui. J'y étois allé pour lui porter une lettre du païs qu'un Gentilhomme m'avoit adressée, pour la lui remettre en main propre. Il me demanda de qui elle étoit avant que l'ouvrir, & lui ayant dit le nom de celui qui me l'avoit envoyée, il me répondit en goguenardant que ce Gentilhomme eut bien mieux fait de demeurer dans la compagnie des Mousquetaires où il avoit été trois ou quatre ans que de la quitter, comme il avoit fait pour aller s'encornailler dans la Province, qu'il parieroit bien qu'il me diroit mot à mot tout le contenu de cette lettre, sans la lire, que c'étoit assurément pour implorer son secours afin de venir étaller ses cornes au Parlement de Paris, comme s'il ne devoit pas être assez content que celui de Pau en eut pris connoissance.

S'étant mis ainsi à railler avec moi, il ouvrit cette lettre où il trouva effectivement tout ce qu'il venoit de me dire. Ce Gentilhomme lui mandoit que le galant de la femme, étant parent de deux ou trois Presidens de ce dernier Parlement, & n'y ayant point de justice à esperer pour lui, dans ce Tribunal, il couroit grand risque d'entasser affront sur affront, s'il ne lui servoit de Pere & de Protecteur. Mr. de Treville qui m'avoit lû tout haut ces derniers mots me demanda ce que j'en pensois, & s'il ne devoit pas plûtôt prendre parti contre lui que de se declarer en sa faveur. Je crûs lors qu'il me parla de la sorte qu'il faloit qu'il fut aimé du galant ou du moins qu'il lui fut recommandé de bonne part. Et comme la partie souffrante étoit des amies de la Maison, & que l'avis que Mr. de Treville me demandoit me mettoit en droit de lui recommander la justice au préjudice de la faveur que l'autre pouvoit avoir trouvée auprès de lui, je me mettois déja sur mon bien dire pour le persuader, quand il m'interompit pour me faire des reproches de ce que je lui conseillois de se declarer le pere d'un cocu. Il me dit en même tems que mon ami n'y pensoit pas de lui faire cette priere ni que je n'y pensois pas moi-même, puis que je l'exposerois par-là, s'il étoit si simple que de me croire, à le faire montrer au doigt.

Comme je vis qu'il étoit ainsi de si bonne humeur & qu'il ne demandoit qu'à rire j'entrai dans la raillerie où je ne réüssissois pas trop mal, quand je m'en voulois mêler. Cependant dans le tems que nous commencions à nous y enfoncer tous deux, un laquais l'en vint retirer, en lui annonçant qu'un Gentilhomme qui n'avoit pas voulu dire son nom demandoit à lui parler. C'étoit justement l'ami du Comte de Laval qui venoit pour s'acquiter de la commission qu'il lui avoit donnée, mais Mr. de Treville ne s'en doutant nullement commanda à ce laquais de le faire entrer. Ce Gentilhomme entra un moment après, & Mr. de Treville qui le connoissoit pour le voir tous les jours à la Cour, lui ayant demandé ce qui l'amenoit, & s'il pouvoit quelque chose pour son service, celui-ci lui répondit pour me depaiser qu'il venoit lui demander une casaque de Mousquetaire pour un Gentilhomme de ses parens. Mais que comme il lui étoit arrivé des affaires dans son païs, il étoit bien aise de l'en entretenir en particulier, afin qu'il jugeât s'il seroit en seureté dans sa compagnie. Je voulus m'en aller pour les laisser en repos, mais Mr. de Treville m'ayant dit de ne me pas éloigner, parce qu'il avoit à me dire quelque chose sur la lettre que je lui avois apportée, je m'en fus dans son Anti-Chambre où je me mis à causer avec un Mousquetaire qui lui servoit d'Ecuyer.

Je ne fus pas plûtôt sorti que le Gentilhomme après avoir changé de langage avec lui, lui dit que Mr. le Comte de Laval vouloit le voir l'épée à la main, qu'il avoit appris ce qu'il avoit fait à son beau-pere, & que comme sa robe l'empêchoit d'en tirer raison c'étoit à lui qui devoit être un autre lui-même à se charger de sa querelle, qu'il l'attendoit hors de la porte St. Jâques en bonne devotion qu'il le meneroit s'il vouloit; qu'il n'avoit qu'à prendre un de ses amis avec lui, afin qu'il ne fut pas un témoin inutile de leur combat. Mr. de Treville, qui bien loin de manquer du côté du coeur en avoit plus qu'homme du monde, lui répondit qu'il lui faisoit plaisir de s'être chargé d'une commission comme celle-là, que le Comte de Laval lui en faisoit aussi beaucoup de s'être chargé de la querelle de son beau-pere, parce que du metier dont il étoit il eut été obligé de boire impunément l'affront qu'il pretendoit avoir reçû de ce Magistrat, s'il ne s'étoit presenté quelqu'un heureusement pour lui en faire reparation.

Ce Gentilhomme lui repliqua qu'il n'étoit point question de savoir qui avoit tort ou qui ne l'avoit pas, puis que cela s'alloit terminer l'épée à la main, que des plaintes ne pouvoient être bonnes que dans une justice reglée ou devant des arbitres, mais que la fortune allant decider comme il lui plairoit qui avoit raison de l'un ou de l'autre, il étoit sûr que de quelque maniere que les choses se passassent son ami seroit toûjours content, pourvû qu'il eut le plaisir de faire deux coups d'épée contre lui; qu'il croyoit qu'il n'en seroit pas autrement de son côté, parce que quand de braves gens comme ils étoient s'etoient mis en devoir de se tirer du sang l'un à l'autre, celui qui étoit répandu, de quelque côté que ce pût être, avoit dequoi effacer tout ce que des differens encore bien plus grands que le leur faisoient naître de ressentiment dans un esprit.

Comme les discours les plus court ont plus de grace dans une rencontre comme celle-là, que tout ce que l'on sauroit se dire de part & d'autre, ils en demeurerent là tous deux. Cependant Mr. de Treville ayant appellé son laquais qui étoit demeuré de garde à la porte, il lui dit de me faire rentrer. Le laquais n'eut pas loin à m'aller chercher, puis que je n'étois qu'à trois pas delà, & m'étant presenté devant lui, il me dit en presence de ce Gentilhomme que lui étant venu faire un appel de la part du Comte de Laval, il ne jettoit point les yeux sur d'autre que sur moi pour lui servir de second, qu'il ne me demandoit point si je m'aquitterois bien de cet emploi, parce qu'il avoit tant de preuves de ce que je savois faire qu'il seroit plûtôt tort par-là à son jugement, qu'il ne m'en feroit à moi même. Le Gentilhomme fut surpris qu'il lui donnât ainsi un jeune homme de mon âge pour se battre contre lui, & n'ayant pût empêcher de lui en témoigner sa pensée, Mr. de Treville lui répondit que s'il avoit lieu de ne pas approuver son choix, c'est qu'il le mettoit en plus grand danger qu'il ne croyoit de perdre sa réputation, que quand on venoit à être battu par un homme de mon âge, c'étoit un bien plus grand chagrin que de l'être par un homme fait, que voilà tout ce qui le pouvoit chagriner, parce que pour le reste, il trouveroit en moi un ennemi qui se battroit de pied ferme & qui lui feroit la moitié de la peur.

Je me tins non-seulement honoré d'un discours qui m'étoit si avantageux, mais encore d'un choix qui ne me l'étoit pas moins. Etre second de Mr. de Treville me parût un honneur qui n'alloit pas faire moins parler de moi que faisoit l'ami de ma Maison avec ses cornes qu'il pretendoit promener de Parlement en Parlement; ainsi ayant déja beaucoup d'impatience de me trouver sur le prez depeur de me voir arracher cette gloire par quelque accident imprevû, je n'attendis que la sortie de l'un & de l'autre, pour les suivre de bon coeur; mais ce que je prevoyois arriva justement dans le tems que nous y pensions le moins tous trois. Comme nous allions monter en carosse il vint un Officier de la Connêtablie signifier à Mr. de Treville que Mrs. les Marêchaux de France l'avoient envoyé pour demeurer auprès de lui, jusques à nouvel ordre, sur ce qu'ils avoient appris que le Comte de Laval s'étoit mis en Campagne pour tirer vengeance de l'insulte qu'il pretendoit qu'il eut fait à don beau-pere.

Il n'est impossible de bien representer la mortification que je receus à un compliment si peu attendu. Elle fut égale à l'honneur que je me faisois auparavant d'avoir été choisi par un homme comme M. de Treville pour une action comme celle qu'il avoit bien voulu me confier. Le Comte de Laval eut un garde de son côté, & cette affaire ayant été accommodée quelques jours après, le Chancellier que tout le monde blâmoit de ce qu'il ne vouloit pas pardonner à sa fille; & qui n'en étoit plus retenu que par la honte qu'il avoit de se retracter si-tôt, après avoir fait paroître tant de ressentiment, prit sujet de ce que le Comte venoit de faire pour lui pour les recevoir tous deux en grace. La Comtesse de Laval qui aimoit son mari éperduëment en pensa mourir de joye, trouvant qu'il ne manquoit plus rien après cela à son bonheur. La Chancelliere de son côté se mira pour ainsi dire dans son gendre, & ne fut pas fâchée que la proximité qui étoit entr'eux l'empécha d'en devenir amoureuse, comme elle l'eut peut-être été d'un autre qui ne lui eut pas été si proche, & qu'elle eut pu régarder sans faire tort à sa vertu.

Je fus ravi que la fille du premier Officier de la Couronne eut ainsi épousé un cadet, & quoique je ne me ventasse pas d'être de si bonne Maison que lui, je ne laissai pas de me flatter que son exemple seroit capable de produire un bon effet sur ma maîtresse, pour peu qu'elle fut disposée à écoûter la raison & à me rendre justice. Mais elle étoit toûjours si fort entêtée de son Marquis de Wardes, qu'il étoit aisé de voir qu'il y avoit de la vision à son fait. Ce Seigneur n'étoit pas pour épouser une étrangere, étant un des hommes de la Cour des plus à son aise, & c'est tout ce qu'elle eut pû esperer si elle eut été heritiere comme elle l'avoit pensé être sans moi. Cependant comme l'esperance ne meurt guéres, & que c'est ce qui fait vivre les plus miserables, il arriva que pendant que je me flattois encore de pouvoir surmonter la haine qu'elle avoit pour moi, elle se flatta aussi que son frere pourroit mourir, & que son bien & sa beauté lui feroient obtenir un coeur, sans lequel elle ne pouvoit vivre. Mais son frere s'en étant retourné quelques mois après en Angleterre, & s'y étant marié fort richement, ses esperances s'en allerent bientôt en fumée, par les nouvelles qui lui vinrent presque en même tems, que sa belle-soeur étoit déja grosse, elle en pensa mourir de douleur, ne voyant plus de jour de parvenir à ses desseins.

Sa femme de chambre que j'étois allé voir de fois à autre pour apprendre des nouvelles de sa maîtresse, & de qui j'avois jugé à propos de recevoir toutes les faveurs qu'une femme sauroit donner à un homme, afin de la mettre davantage dans mes interêts, m'ayant appris sa folie, je fis tout ce que je pus pour l'oublier; mais n'en ayant jamais pû venir à bout, quelque effort que je pusse faire, je deguisai si bien mes sentimens à cette femme de chambre, qu'elle ne crut plus du tout que j'en fusse amoureux. Un autre s'y seroit pû tromper tout aussi bien qu'elle, parce qu'elle recevoit elle-même de si grandes marques de mon amitié qu'il lui étoit pardonnable de s'y méprendre.

Cette femme de chambre étant ainsi fort contente de moi, & moi l'étant pareillement assez d'elle, parce qu'avec ses faveurs sa maîtresse ne faisoit pas un pas qu'elle ne m'en avertit, elle me dit deux ou trois mois après que nous fûmes bien ensemble, que j'avois fort bien fait de me guérir de la passion que j'avois euë pour elle; parce qu'elle n'avoit plus ni raison ni honneur. J'en étois si peu guéri comme elle croyoit, que je me sentis pénétrer de desespoir à ces paroles. Cependant ne voulant pas lui faire connoître ce que j'en pensois, & étant bien aise au contraire de lui faire accroire que tout ce qu'elle disoit de moi étoit vrai, je me pris à rire, comme si j'eusse été ravi de ne plus aimer une folle. Je lui demandai en même tems, mais d'une maniere peu empressée, & comme si cela m'eut été indifferent, ce qu'elle faisoit donc tant pour lui donner du scandale, & m'ayant répondu à l'heure même qu'elle n'en faisoit que trop, & qu'elle n'en vouloit point d'autre juge que moi elle ajouta tout aussi-tôt que sa folie ne pouvoit guéres aller plus loin, puis qu'elle vouloit à toute force lui faire porter un billet au Marquis de Wardes pour lui donner un rendez-vous, qu'elle ne l'avoit pas voulu faire, qu'elle ne m'en eut parlé auparavant; afin de lui donner là-dessus le conseil qu'elle attendoit d'une personne qui lui étoit aussi affectionnée que je le paroissois.

Je m'étonnai comment elle ne s'apperçut pas de l'effet que ces paroles produisirent en moi. J'y demeurai interdit; mais enfin m'étant remis en quelque façon de mon trouble, je lui demandai de quelle espece étoit ce rendez-vous, que quoi qu'ils fussent tous criminels à une fille, il y en avoit néanmoins qui l'étoient bien plus les uns que les autres; d'ailleurs, que du petit l'on en venoit bientôt au grand, principalement avec une homme comme de Wardes, qui étoit trop habile pour demeurer en si beau chemin. Elle me répondit que le rendez-vous dont elle me parloit étoit d'une nature à ne lui plus laisser aucun pas à faire; que Miledi... vouloit passer une nuit avec lui, & que si je voulois voir le billet qu'elle lui écrivoit là-dessus elle me le montreroit à l'heure même, parce qu'elle l'avoit dans sa poche.

J'avois trop d'interêt à la chose pour ne la pas prendre au mot, je lui demandai à le voir, & me l'ayant donné en même tems j'y lûs des choses que je n'eusse jamais cruës, si je ne les eusse vûës de mes propres yeux. Je ne pus m'empêcher de pâlir à cette vûë, & l'état où je devins au même instant lui ayant fait connoître ce qui se passoit en moi, elle pâlit à son tour, voyant combien elle s'étoit trompée quand elle avoit cru que j'avois quitté sa maîtresse pour elle. Elle me fit mille reproches de mon déguisement, & ne lui pouvant rien dire qui me put justifier, après ce qu'elle voyoit presentement, je pris le parti de lui demander du secours contre moi-même. Ainsi lui avoüant ma foiblesse, dont aussi bien je ne pouvois plus disconvenir, je me jettai à ses piez, & lui dis que mon repos étoit desormais entre ses mains; que je ne pouvois plus avoir d'estime pour sa maîtresse, après ce qu'elle me montroit d'elle, mais qu'étant encore assez foible pour desirer de l'éteindre dans la possession des desirs qu'elle avoit allumez par sa beauté, il ne tenoit qu'à elle de me procurer cette satisfaction, que je n'en aurois pas eu plûtôt ce que je desirois que je ne penserois plus à elle que pour la mépriser; qu'il n'y avoit que l'amitié reciproque qui fut capable de faire revivre des feux qu'on avoit éteints dans la jouïssance; & que comme je lui deroberois ses faveurs plûtôt qu'elle ne me les accorderoit, puisque je ne jouïrois d'elle que sous la figure de son amant, je ne demanderois pas à en jouïr une seconde fois, puis que je n'y trouverois plus de plaisir; qu'ainsi je retournerois à elle avec un coeur degagé de toute autre passion; de sorte qu'il n'y avoit plus qu'elle qui en fut maîtresse à l'avenir.

Quelque éloquent que je pusse être je ne l'eusse jamais persuadée, si j'eusse voulu la laiser decider de mon sort. Mais lui ayant témoigné que si elle vouloit que j'eusse un plus long commerce avec elle, elle devoit me donner cette satisfaction, je lui fis faire la chose moitié de force & moitié de bon gré. Elle me demanda alors comment je voulois qu'elle s'y prit pour tromper sa maîtresse, exigeant de moi un serment, qu'en cas qu'elle vint à s'en appercevoir, je la prendrois sous ma protection pour lui faire éviter sa colere. Je lui dis que puisque ce rendez-vous étoit pour la nuit, elle me pourroit substituer aisément à la place du Marquis de Wardes, que cela lui seroit d'autant plus facile que sa maîtresse desiroit elle-même qu'il n'y eut point de lumiere dans sa chambre, ni quand j'y arriverois, ni tant que j'y demeurerois, d'ailleurs que comme j'en devois encore sortir une heure avant le jour, elle voyoit bien qu'elle ne risquoit rien à lui faire cette tromperie.

Elle fut bien aise que je lui applanisse toutes les difficultez qu'elle se faisoit, & ne lui en restant plus dans l'esprit que celle que lui pouvoit faire la connoissance qu'elle avoit de ma voix, je lui promis de la déguiser si bien qu'elle crut qu'elle s'en pouvoit fier à moi. La femme de chambre m'ayant ainsi promis ses services, elle fit accroire à sa maîtresse qu'elle avoit porté son billet au Marquis, & qu'il ne manqueroit pas de se rendre incognito dans sa chambre à l'entrée de la nuit, qu'elle l'y garderoit jusques à ce qu'il fut heure de passer dans la sienne, & qu'il avoit tout autant d'empressement qu'elle en pouvoit avoir que l'heure du rendez-vous arrivât. Miledi.... fut ravie d'être si près du bonheur qu'elle attendoit. La journée lui dura mille fois plus que les autres qu'elle eut jamais passées, & elle m'eut duré tout de même, & peut-être encore davantage, si ce n'est que de tems en tems, il me prenoit une frayeur qu'elle ne vint à me reconnoître. Enfin la Reine d'Angleterre s'étant retirée & toutes les Dames qui étoient de sa Cour ayant fait la même chose de leur côté, Miledi... ne fut pas plûtôt dans son lit que sa femme de chambre m'y conduisit par une petite allée qui menoit dans son appartement. Comme j'étois obligé de lui faire compliment sur la grande fortune à laquelle il lui plaisoit de m'appeller, je n'y manquai pas, mais en contrefaisant si bien ma voix, que quand même elle se fut doutée de la fourberie qui lui étoit faite, elle ne s'en seroit jamais apperçûë. Je ne crus pas à propos & pour cette raison, & pour lui marquer plus d'amour, de lui faire un long compliment, mais ayant fait succeder des caresses à mes paroles, je la rendis si contente de moi, & le fus aussi tellement d'elle, que nous ne croyons pas encore être à la moitié de la nuit quand la femme de chambre me vint avertir qu'il étoit tems de décamper. Peut-être que par malice, ou pour mieux dire par jalousie, elle y vint un peu de meilleure heure qu'il ne faloit; mais comme Miledi.... ne vouloit pas que le jour la surprit entre mes bras, elle me dit tout bas à l'oreille de m'en aller, & qu'elle me feroit avertir par sa femme de chambre quand elle voudroit que je la revinsse voir.

La femme de chambre me prit par la main pour me mener hors de la Chambre, parce qu'elle y étoit revenuë me querir sans lumiere, tout comme elle m'y avoit amenée, elle me fit passer dans sa chambre, & me dit que l'on ne sortoit pas de chez la Reine d'Angleterre comme l'on faisoit sans qu'on prit garde qui y entroit ou qui en sortoit, qu'il faloit que je demeurasse là tout le jour, afin de prendre mon tems de ne m'en aller qu'à la brune, que par ce moyen j'en sortirois sans qu'on s'apperçût que j'y fusse entré, que c'étoit là l'ordre que lui avoit donné sa maîtresse, afin de ne la pas commettre mal à propos, ordre dans lequel je devois entrer moi même, parce qu'un galant homme doit avoir toûjours soin de la réputation des Dames.

Je ne sçaurois dire au juste si sa maîtresse avoit eu cette precaution ou non, mais enfin ce qu'elle me disoit étant toûjours de la nature des choses dont l'on dit communément que si elles ne sont pas vrayes elles sont du moins bien inventées, je n'eus pas le petit mot à y repliquer. Je pris à toute force un bouillon qu'elle me donna, lui disant néanmoins pour m'en excuser, que bien que j'eusse souhaitté de passer la nuit avec sa maîtresse, la pensée dont j'étois rempli que c'étoit à un autre qu'à moi qu'elle avoit donné ce rendez-vous m'avoit tellement degoûté que je n'y avois pas trop épuisé mes forces. Je m'imaginois qu'en lui disant cela, elle m'en croiroit sur ma parole, sans m'en demander d'autre preuve; mais comme elle avoit plus d'esprit que je ne pensois, elle me répondit que si cela étoit comme je le lui voulois persuader, elle s'en appercevroit bien dans un moment; que comme elle avoit été obligée de faire le pied de gruë toute la nuit, & qu'elle n'avoit pas dormi un seul moment non plus que moi, il faloit que nous nous missions ensemble au lit, qu'aussi-bien elle n'avoit affaire qu'à midi dans la chambre de sa maîtresse, ce qui nous donneroit à l'un & à l'autre tout le tems qu'il nous faudroit pour nous reposer.

Si j'eusse pû m'excuser honnêtement de ce qu'elle me demandoit, je n'y eusse pas manqué: sortir du lit de la personne du monde que j'aimois le plus, pour entrer dans celui d'une fille dont je ne m'aprochois que par débauche, n'étoit pas une chose trop accommodante pour moi. Mais comme j'eusse eu mauvaise grace à lui resister, & que d'ailleurs j'avois besoin de repos, je me mis à la carresser pour lui faire accroire que les faveurs de sa maîtresse ne m'avoient pas fait oublier le cas que je devois faire des siennes. En suite dequoi je lui dis que j'avois envie de dormir, & lui fis mes excuses tout du mieux qu'il me fut possible; & m'étant assoupi un moment après, je dormois encore sans m'être reveillé un seul moment qu'il étoit déja près de midi, ainsi elle fut obligée de se lever pour aller rendre le service qu'elle devoit à sa maîtresse. Elle n'eut garde de lui dire où j'étois, elle lui dit que le pretendu Marquis de Wardes étoit si charmé de la nuit qu'il avoit passée avec elle qu'il contoit pour rien la prison qu'il lui faloit essuyer ce jour-là. Miledi fut ravie de ces assurances, & comme elle croyoit en devoir donner des marques de reconnoissance à ce trop heureux Marquis, elle se fit donner du papier & de l'ancre & lui envoya ce billet que la femme de chambre ne m'eut jamais rendu si ce n'est qu'elle y demandoit réponse. Voici ce qu'il contenoit.

Je n'ai jamais sû jusques où vont les forces d'un homme pour en pouvoir parler assurément, mais comme à l'age que j'ai je ne suis pas sans en avoir oui discourir plusieurs fois, je crois que vous avez maintenant plus de besoin de repos que de travail. Le soin que j'ai de votre santé fait donc que je vous sais si près de moi sans vouloir profiter d'avantage de vôtre vûë pour vôtre intérêt & pour le mien. Mandez moi quand vous croyez être en état de soutenir une nouvelle épreuve. C'est être bien hardie que de vous parler de la sorte. Je ne le ferois pas face à face, & vous n'en sauriez douter, puis que vous avez vû que je ne vous ai laissé approcher de moi de si près qu'en cachant la confusion que j'en avois sous l'ombre de la nuit, oui c'est l'obscurité qui a été cause que j'ai fait cet effort sur moi; les murailles qui sont entre nous deux font encore que j'ose vous écrire ce que je fais ici. Pardonnez le moi & croyez que je serois plus retenue si j'étois moins charmée de votre merite.

La femme de chambre me trouva encore endormi quand elle m'apporta ce billet, & m'ayant reveillé pour y répondre, tenez menteur me dit-elle, & quand je ne saurois pas par ma propre expérience que vous êtes paralitique ce billet ne me l'apprendroit que trop. Je ne sus que répondre à ce juste reproche ni encore moins que répondre à ce billet. Ce n'est pas que je ne fusse encore assez amoureux de Miledi.. pour lui promettre des merveilles, mais comme cette réponse devoit passer par les mains de la femme de chambre, & que je savois bien qu'elle trouveroit mauvais que j'y fisse le Soyecourt, je me trouvai tout à fait embarrassé. Cependant l'esprit & l'addresse d'un homme ne lui etant donnez que pour s'en servir dans l'occasion, je dis à celle-ci que le peu d'expérience que sa maîtresse avoit dans ce qui s'étoit passé entre nous deux, lui faisant considerer comme quelque chose de grand & de merveilleux ce qui y étoit arrivé, il ne me couteroit pas beaucoup de l'entretenir dans la bonne opinion qu'elle avoit de moi, qu'ainsi si elle le trouvoit bon je lui offrirois un second rendez-vous pour le soir même, ou du moins pour le lendemain; que plus il seroit proche de celui qu'elle m'avoit donné, moins elle en auroit de jalousie, parce que m'accusant déja elle même d'être paralitique elle voyoit bien que je ne pourois être encore rescuscité en si peu de tems, que par ce moyen je ne lui donnerois pas de grandes allarmes, & que si elle en prenoit elle auroit grand tort.

La femme de chambre qui étoit plus fine que je ne pensois, ne donna point dans le panneau, elle me répondit que quelque jalouse qu'elle pût-être elle avoit encore plus de soin de ma santé que de son contentement, qu'ainsi elle ne souffriroit jamais que je prisse un rendez-vous si près l'un de l'autre, que nous étions ce jour-là au Samedi, & que quand je manderois à sa maîtresse que je me tiendrois prêt le Mecredi suivant pour la faire jouïr encore de ma conversation, c'étoit tout ce qu'elle me pouvoit accorder. Je fis ce qu'elle voulut, parce que comme j'avais affaire d'elle je ne pouvois faire autrement. Je fis donc réponse à Miledi... conformement à ses desirs, & comme elle ne connoissoit ni mon écriture ni celle du Marquis de Wardes, elle prit aisément l'une pour l'autre. La femme de chambre cependant en rendant mon billet à sa maîtresse lui dit que je m'étois ravisé après l'avoir écrit, que je m'étois souvenu que le Roi devoit aller coucher ce soir-là à Vincennes & qu'étant obligé d'y aller avec lui, je la priois de remettre la partie au lendemain, qui étoit le Jeudi. Miledi... crut la chose de bonne foi, quoi que tout cela ne fut inventé que par les raisons que j'expliquerai dans un moment. Au reste le Mecredi étant venu & m'étant rendu chez la femme de chambre qui me devoit toûjours conduire à mon rendez-vous, elle me dit que sa maîtesse ne me pouvoit voir cette nuit la, parce qu'il venoit une de ses amies coucher avec elle. Je fus très mortifié de ce compliment, quoi qu'elle me dit en même tems que je n'aurois que vingt quatre heures à attendre, & que ce seroit pour le lendemain. Enfin ayant été obligé de me consoler malgré moi, je voulois m'en retourner à mon logis quand la femme de chambre me dit que si je ne pouvois pas me réjouïr avec sa maîtresse, je pourois bien le faire avec elle, qu'elle avoit fait mettre des draps blancs à son lit, & qu'au moins auroit-elle le plaisir de me mettre au même état en sortant d'avec-elle, que je l'avois été il n'y avoit que trois jours en sortant d'avec Miledi... qu'elle y feroit toûjours tout son possible, & qu'il n'étoit pas juste qu'elle eut toûjours les restes d'une autre.

Ces paroles qui étoient plus que suffisantes pour me faire voir combien elle étoit fine & intéressée, me chagrinerent extrémement; mais enfin me trouvant pris sans verd, & n'ayant pas le moindre mot à y répondre toute ma ressource fut de me ménager si-bien que cela ne me fit point de tort quand je serois auprès de sa maîtresse. Mais comme j'avois affaire à une femme rusée, ce qui n'est pas bien difficile de juger, par ce que je viens de dire, elle me mena beaucoup plus loin que je ne voulois. La matinée étant venuë, & l'heure de se lever étant arrivée, elle ne voulut pas me souffrir au lit, sous prétexte qu'il devoit venir des Marchands dans sa chambre pour apporter quelque chose à sa maîtresse. Elle leur avoit donné effectivement rendez-vous ce jour-là, afin de ne me pas laisser le tems de reparer mes forces, elle me fit passer ainsi dans un cabinet à côté de sa chambre, dont ayant fermé la porte sur moi, elle m'y laissa sans feu, quoi que la saison ne permit pas encore de s'en passer. Elle fit bien plus, elle m'y laissa même tout le jour, sans m'apporter seulement un morceau de pain à manger, parce qu'elle vouloit achever de me mettre sur les dents, devant que de me faire passer dans la chambre de sa maîtresse. Je reconnus bien la malice, mais enfin ni pouvant mettre remede, quoi que j'en eusse bonne envie, il me falut prendre patience jusques à ce qu'il lui plut de me tirer de captivité, & de l'état pitoyable où elle me reduisoit. Le moindre de mes maux étoit d'avoir les dents longues, quoi que je d'eusse avoir bien faim, car tout après avoir passé la nuit comme j'avois fait & n'avoir point mangé depuis près de trente heures, j'étois gelé jusques au fonds de l'ame & jamais homme ne fut moins disposé que je l'étois à me trouver à un rendez-vous. Enfin entre minuit & une heure la malicieuse femme de chambre m'étant venu ouvrir la porte du cabinet, & m'ayant voulu faire des excuses de m'avoir laissé là si long-tems sans secours, comme s'il lui eut été impossible de faire autrement, je ne crus pas devoir les recevoir sans lui dire ce que j'en pensois. Elle avoit eu encore une autre malice qui étoit d'avoir éteint le feu qui avoit accoutumé d'être dans sa chambre, depuis qu'elle se levoit jusques à son coucher. Ainsi ne pouvant me rechauffer comme je le pretendois devant que d'aller voir sa maîtresse, je la priai de me donner du moins un fagot, afin d'y mettre le feu dans un moment, mais elle me répondit avec un certain air de méchanceté & de jalousie qu'elle feroit mal ma Cour à sa maîtresse, si elle lui disoit que je lui demandois du feu quand il étoit question de l'aller voir, qu'elle ne lui en parleroit pas de peur de me perdre de réputation auprès d'elle, qu'un amoureux qui avoit toutes ses chaleurs comme je les devois avoir à mon âge seroit bien-tôt rechauffé, de sorte que tout mon soin ne devoit être que de l'aller trouver sans perdre un moment de tems.

Elle ne s'amusa pas à attendre ma réponse pour me faire passer dans sa chambre, & me prenant par la main, je la pensai glacer, tant la mienne étoit froide: la joye qu'elle eut de me voir en cet état fit qu'elle ne prit pas garde à la peine que cela me faisoit. Je me laissai conduire, voyant qu'il me seroit inutile de lui rien demander d'avantage, & qu'elle ne seroit jamais d'humeur à me l'accorder, elle me laissa quand je fus auprès du lit de Miledi... & n'osant l'approcher de peur de la glacer elle-même, elle me demanda à quoi il tenoit que je ne me misse auprès d'elle. Je lui répondis que sa femme de chambre m'ayant tenu quelques heures dans son cabinet sans me donner du feu, & que n'en ayant point encore trouvé au sortir de là j'étois gelé à un point que cela étoit inconcevable, mes dents qui alloient les unes contre les autres lui certifioient encore mieux la chose que tout ce que je lui en pouvois dire, ayant donc pitié de moi, elle me dit de me coucher promptement, afin de me pouvoir rechauffer. Je le fis comme elle le vouloit, mais sans me sentir amoureux en aucune façon. Elle s'approcha de moi en même tems, & me serrant entre ses bras, l'amour qu'elle avoit non pas pour moi, mais pour celui qu'elle me croyoit être, fit qu'elle ne sentit pas d'abord le glaçon qu'elle embrassoit: elle eut toutes les peines du monde à me rechauffer, & n'en étant venuë à bout qu'à la longue elle me dit les choses du monde les plus tendres pendant ce tems-là, pour me faire comprendre combien elle m'étoit obligée de m'exposer à cette incommodité pour l'amour d'elle. Ne pouvant comprendre cependant pourquoi sa femme de chambre m'avoit fait attendre si long-tems dans le lieu où elle m'avoit renfermé, & encore moins pourquoi elle m'y avoit laissé sans feu, elle me demanda si je n'en savois point la raison. Je n'eus garde de la lui apprendre, ni le tems que j'avois été dans ce cabinet: quoi qu'il en soit, soit que le tems que j'avois souffert eut tellement abattu mes forces, qu'elle ne pussent se rétablir si-tôt, ou que la femme de chambre les eut épuisées elle même par l'excès qu'elle m'avoit fait faire avec elle, Miledi... eut si peu de contentement du rendez-vous qu'elle n'eut pas été portée à m'en demander un autre, si elle eut crû que les choses eussent dû s'y passer comme elles faisoient dans celui-là. Je me levai d'auprès d'elle tout comme je m'y étois couché, & la femme de chambre eut encore la malice de me venir chercher quatre heures avant le jour. Je trouvai alors non-seulement un bon feu dans sa chambre, mais encore de quoi remplir mon ventre, comme il faut. Je mangeai comme un homme qui en avoit bon besoin, & ayant essuyé quantité de railleries de cette manteuse, rien ne me consola que la pensée que j'eus que sa maîtresse lui feroit une bonne mercuriale de la maniere qu'elle m'avoit traité. Elle n'y manqua pas effectivement, & je sus de la femme de chambre même qu'elle avoit eu bien de la peine à lui faire entendre que ce qu'elle en avoit fait, n'avoit été que parce que ce jour-là sa chambre n'avoit point desempli de monde.

Miledi... qui avoit trouvé goût au premier rendez-vous qu'elle m'avoit donné n'étant pas assez dégoutée du second pour ne m'en pas demander un troisiéme, la femme de chambre à qui cela commençoit à déplaire resolut d'y mettre fin par un conseil qu'elle fit semblant de donner à sa maitresse, comme si ce n'eut été que par le penchant qu'elle avoit de lui procurer une plus grande satisfaction. Elle lui fit entendre qu'elle se deroboit la moitié du plaisir qu'elle pouroit avoir si elle jouïssoit de mes embrassemens ou en plein jour, ou du moins à la faveur d'une autre lumiere que celle que nous donne le Soleil. Qu'après ce qu'elle m'avoit permis, elle ne devoit plus se faire de scrupule de voir son galant en face, outre que les rendez-vous qu'elle lui donnéroit seroient bien plus longs, & par conséquent bien plus agréables pour elle. Elle eut bien de la peine à l'y faire consentir, mais enfin en étant venuë à bout à force de raisons, Miledi convint avec elle qu'elle m'ameneroit encore dans sa chambre le lundi ensuivant tout comme elle avoit accoutumé, c'est à dire sans apporter de lumiere avec elle, mais qu'au lieu de me venir querir deux ou trois heures devant le jour, elle nous laisseroit ensemble jusques à ce qu'il fut tems de se lever.

Ce conseil n'étoit qu'afin que je m'abstinsse de moi même de revenir la voir, de peur d'encourir le juste ressentiment qu'elle auroit, si elle venoit à reconnoître la fourberie dont je m'étois servi pour lui derober ses faveurs. Il est vrai que comme elle en étoit de moitié avec moi elle avoit autant de lieu que j'en pouvois avoir d'apprehender cette découverte; mais comme elle se la pouvoit prevenir soit en m'avertissant du dessein de Miledi... ou en quittant son service plutôt que de s'y exposer, elle croioit devoir prendre ces mesures pour n'être plus exposée à la jalousie que lui causoient nos frequens rendez-vous. Je fus bien surpris quand la femme de chambre m'apprit le dessein de sa maitresse, & n'ayant garde de deviner que c'étoit elle même qui lui avoit donné ce conseil, je lui dis que je ne savois pas trop bien comment nous nous tirerions de cette affaire ni elle ni moi; qu'il étoit presque aussi dangereux de se trouver presentement à un rendez-vous avec sa maitresse, que d'y manquer après l'avoir accepté, comme j'avois fait; qu'en y manquant cela lui donneroit lieu d'avoir recours à un autre qu'à elle, pour savoir du Marquis de Wardes d'où en seroit venu la faute, principalement quand elle veroit qu'elle ne lui en donneroit point de bonnes raisons; que si je m'y trouvois d'un autre côté, il étoit aisé de voir qu'il en arriveroit encore pis que tout cela.

La femme de chambre après m'avoir écouté attentivement, me repondit que tout ce que je lui disois étoit veritable, que voilà à quoi elle s'étoit engagée pour l'amour de moi, mais que puisque j'étois cause du mal je devois y apporter le remede, qu'elle avoit eu tort d'avoir eu tant de complaisance, sans en prevoir toutes les suittes, que neanmoins comme il n'y avoit rien où l'on ne put pourvoir, si ce n'étoit à la mort, elle étoit prête de me donner un conseil qui me seroit salutaire, si je m'en voulois servir. Je lui répondis à l'heure même que dans l'embarras où j'étois il n'y avoit rien que je ne fisse pour m'en tirer, & lui ayant juré en même tems que j'executerois tout ce qu'elle me conseilleroit, elle me fit écrire une lettre que je devois donner à Miledi... quand je serois couché avec elle. Je la trouvai extrémement de mon goût parce qu'elle me la fit écrire sous le nom du Marquis de Wardes, & qu'elle ne devoit pas être trop agreable à cette fille. Cependant ayant accepté le nouveau rendez-vous qu'elle me donnoit, la femme de chambre ne voulut jamais me dire comment elle me tireroit d'intrigue cette nuit là, qu'elle ne me vit prét de passer dans la chambre de sa maitresse; mais enfin comme il étoit tems ou jamais de m'en avertir, elle me dit que lorsqu'il arriveroit quelque chose d'extraordinaire, je prisse ce tems là pour me derober d'entre ses bras. Elle ne m'en voulut pas dire d'avantage, tant elle étoit misterieuse, ou plûtôt tant elle avoit d'envie de me laisser de trouble dans l'esprit: elle vouloit que ce troisiéme rendez-vous se passât comme avoit fait le second; mais j'étois toûjours si amoureux de cette belle personne qu'au lieu que cela se passât comme elle se l'imaginoit, je recouvrai auprès d'elle, la reputation que j'y pouvois avoir acquise à nôtre premier rendez-vous. Je lui donnai cependant la lettre que sa femme de chambre m'avoit fait écrire, & l'ayant priée d'y ajouter une entiere foi, j'attendis avec plus de tranquilité que je n'en devois avoir aparemment, qu'il plut à cette fille de donner le signal qu'elle m'avoit promis quand il seroit tems de faire ma retraite.

Elle ne le fit paroître qu'entre quatre & cinq heures du matin qu'elle fut mettre le feu elle même à une mechante paillasse qui étoit dans une gallerie assez éloignée de sa chambre: c'étoit à quoi je songeois le moins, aussi bien que Miledi... qui ne pensoit qu'à ce qu'elle auroit à me dire, pour s'exemter de la confusion qu'elle ne pouvoit s'empêcher de se faire d'avance, quand elle faisoit reflexion que je l'allois voir face à face, mais le bruit que l'on fit en même tems par tout cet hôtel, d'abord que l'on s'y fut apperçu du feu l'ayant bientôt retirée de ces pensées pour songer que dans ce tems de desordres, & de confusion l'on me pouvoit surprendre avec elle, elle fut la premiere à me prier de m'en aller. Je ne me le fis pas dire deux fois, & étant allé trouver la femme de chambre, elle me dit que comme la porte de l'hôtel étoit ouverte maintenant à tous allans & à tous venans pour en recevoir du secours, je pouvois me servir de cette occasion pour me retirer chez moi. Je fis ce qu'elle me conseilloit, & le feu ayant été éteint avant le jour, Miledi... fut bien fâchée de cet accident qui m'avoit tiré d'entre ses bras plûtôt qu'elle n'avoit resolu. Au reste sa femme de chambre qui lui avoit apporté de la lumiere, afin qu'elle se precautionnât, en cas que le feu eut fait quelque ravage, s'étant retirée dans sa chambre après avoir veu qu'il n'y avoit rien à en craindre, ne se vit pas plûtôt en seureté, & Miledi.. toute seule, qu'elle eut la curiosité de lire le billet, que je lui avois laissé, mais elle n'eut pas beaucoup de lieu d'en être contente, puis qu'elle ni trouva que ce que l'on va lira ici.

Je suis tellement accablé de rendez-vous que si ce n'est que vous êtes étrangere & que j'ai voulu étendre ma reputation au delà de la mer, qui separe vôtre pais d'avec le mien, je n'eusse jamais accepté ceux que vous m'avez donnez. Ne vous attendez donc pas que je mes rende aussi ponctuel à l'avenir que je l'ai été ces jours-ci. Il faut que chacun ait son tour, & tout ce que je puis faire pour vous est de vous embrasser tout au plus trois ou quatre fois en un an.

Miledi... n'eut jamais cru ce qu'elle voioit, si ce billet lui eut été donné par un autre que par moi. Je lui avois paru trop amoureux, il n'y avoit qu'un moment, pour lui laisser comprendre ce que vouloit dire deux choses aussi opposées que l'étoient tant d'amour & un si grand mépris. Elle se remit au lit où elle ne fit que pleurer toute la matinée. Je m'en doutai bien sans le voir, & étant allé chez elle l'après dinée pour me réjouir un peu de sa confusion, elle ne fut visible ce jour là ni pour moi ni pour personne. Ce fut encore la même chose le lendemain, mais ayant dit le soir à la femme de chambre qu'elle eut bien voulu me parler si je revenois la voir le jour suivant, elle lui ordonna de me faire entrer dans sa chambre, pendant qu'elle en refuseroit la porte à tout autre.

La femme de chambre qui savoit bien le sujet qu'elle avoit d'être si triste, ne fut pas dans une petite peine de deviner ce qu'elle me vouloit. Elle ne le put jamais pénétrer, quelque gehenne qu'elle donnât à son esprit. Ainsi étant obligée de prendre patience jusques à ce que je l'eusse vûë, afin d'en être instruite par moi même, je fus bien surpris quand y étant encore retourné ce jour là elle me dit le compliment qu'elle avoit à me faire de la part de sa maitresse. Il me fut impossible tout aussi bien qu'à elle de deviner ce qu'elle me vouloit, mais enfin sachant que je n'attendrois pas long tems à le savoir, puisque je n'avois qu'à entrer dans son appartement pour en apprendre quelque chose, je me fis annoncer, afin de voir si elle n'auroit point changé de sentiment. Sa femme de chambre dont je m'étois servi pour lui faire dire que j'étois là, étant revenuë incontinent, & m'ayant dit que je pouvois entrer, je le fis tout aussi-tôt. Je trouvai sa maitresse sur son lit qui étoit dans un grand negligé, mais qui ne m'en parut pas moins belle. Cela me fit penser en même tems que rien ne manquoit plus à mon bonheur que de jouïr de gré à gré d'une si belle personne, sans être obligé d'user de supercherie comme j'avois fait, pour la posséder.

Je la trouvai si méconnoissable d'humeur qu'il ne pouvoit y avoir un plus grand changement que celui que j'y trouvois: aussi, au lieu de le prendre avec moi sur un ton railleur comme elle avoit accoutumé de faire auparavant, elle me demanda d'un grand serieux, si je lui disois vrai quand je lui avoit dit que je l'aimois avec la derniere passion. Je me mis à genoux à côté de son lit l'entendant parler de la sorte, & lui ayant confirmé là avec tous les sermens que je crus les plus capables de la persuader, que s'il y avoit quelque deffaut dans les assurances que je lui en avois données, il ne venoit que de ce qu'il m'étoit impossible de lui dire veritablement jusques à quel point je l'aimois, elle me repondit que puisque cela étoit ainsi, il étoit juste qu'elle me traitât mieux qu'elle n'avoit fait par le passé; qu'elle changeroit doresenavant de conduite avec moi; mais à condition que je ne me dementirois jamais des promesses que je lui avoit toûjours faites de l'aimer plus que moi même, qu'elle m'en demanderoit bientôt des marques, & qu'elle s'attendoit que je les lui donnerois de tout mon coeur.

Je lui pris la main que je baisai avec des transports tout extraordinaires pour lui témoigner par là aussi-bien que par mes parolles, qu'elle n'avoit qu'à commander pour être obeie inviolablement; elle me laissa faire sans y apporter la moindre resistance, ce qui me charma bien autant que toutes les faveurs que je lui avois derobées, quoi qu'elles fussent d'une autre nature que celles là. Car enfin tout ce qui se derobe n'a pas le même agrement que ce qui se donne volontiers, à moins que ce ne soit de ces sortes de larcins où il est bien aisé de voir que celle à qui on les fait est bien aisé de les laisser faire.

Miledi... en demeurera là ce jour là sans vouloir me rien dire d'avantage. Je la vis les jours suivans, & j'en fus toûjours bien traité, elle me fit même meilleur mine de moment à autre, desorte que si je n'eusse point su la foiblesse qu'elle avoit pour le Marquis de Wardes, je me fusse estimé le plus heureux de tous les hommes. La femme de chambre ne demeura pas indifferente sur toutes ces visites; elle en vouloit savoir le secret, & j'eus bien de la peine à lui faire prendre le change. J'en vins à bout néanmoins assez adroitement. Je lui fis accroire qu'elle m'avoit rendu une lettre de son frere qui avoit eu querelle avec le Marquis de Winchester, qu'il me mandoit qu'il passeroit en France incessamment pour se battre contre lui, n'osant le faire en Angleterre, qu'il me prieroit d'être son second & que c'étoit pour cela que sa maîtresse me caressoit. Elle goba cette nouvelle comme une verité, & à cause du bonheur que j'avois eu jusques là dans les combats que j'avois faits, elle crut aisément que quand on en avoit quelqu'un à faire il y avoit plus de seureté à s'y servir de moi que d'un autre, & que c'étoit pour cela que j'éprouvois le changement dont je viens de parler.

Le nouveau procedé de Miledi... ne pouvant qu'il ne m'étonnât, moi qui savois toutes ses affaires, & qui d'ailleurs en avois toujours été maltraité, je me mis à faire reflexion d'où il pouvoit venir. Enfin après y avoir bien songé tout ce que je trouvai de plus vraisemblable, fut qu'elle ressembloit à beaucoup de Dames, lesquels après avoir passé leur fantaisie avec un homme en cherchoient un autre, avec qui elles pussent trouver ce qu'elles ne trouvoient plus en lui.

La pensée que j'avois ne se trouva pas veritable cependant, & je ne tardai guerres à en être éclairci l'étant retournée voir le lendemain que je l'avois accusée si injustement d'aimer le change. Elle me dit que le tems étoit venu de me mettre à l'épreuve, & qu'elle vouloit savoir aujourd'hui si je ne lui refuserois rien de ce qu'elle me demanderoit. Je lui répondis sans hésiter qu'elle n'avoit qu'a parler, & que quand même elle me demanderoit ma vie, elle verrait bien-tôt par le sacrifice que je lui en ferois, le plaisir que ce me feroit de lui obéïr. Elle me répliqua que ce n'étoit pas ma vie qu'elle demandoit, mais bien celle d'un autre, & que si je la lui voulois promettre il n'y avoit rien que je ne puisse esperer. Cette parolle m'ouvrit les yeux à l'heure même, & comprenant tout aussi-tôt l'effet qu'avoit produit le billet que je lui avois laissé, dans nôtre derniere entrevuë, je ne feignis point de lui dire qu'elle n'avoit qu'à me nommer son ennemi, & qu'elle en seroit bien-tôt deffaite.

Cette promesse ne me couta rien, parce que je contois de profiter auprès d'elle de celle qu'elle m'avoit fait elle même dans le violent desir qu'elle avoit de se venger. Je contois aussi que quand j'en aurois eu ce que je pretendois pour recompense de mes promesses, je lui avouerois ingenuement qu'elle ne devoit plus être tant en colere qu'elle l'étoit contre le Marquis de Wardes, puisque c'étoit moi qui l'avoit trompée sous son nom. Elle fut ravie de la chaleur avec laquelle je lui promettois mon secours, ainsi après m'avoir encore confirmé qu'il n'y avoit rien que je ne dusse espérer auprès d'elle si je lui rendois ce service, elle me dit que cet ennemi dont elle demandoit le sang étoit le Marquis de Wardes. Je feignis d'être extrémement surpris l'entendant nommer, Miledi... ne put meconnoître ma surprise & me demanda ce qu'étoit devenu mon courage moi qui semblois il n'y avoit qu'un momen vouloir affronter le ciel pour lui plaire. Je lui repondis que quoi que je lui eusse paru tout étonné, je n'en avois pas moins de courage qu'auparavant, mais que considerant que de quelque maniere que tournât le combat qu'elle me demandoit contre ce Marquis, j'allois être reduit à ne la voir de ma vie, je lui avouois ingenuëment que toute ma confiance m'abandonnoit à cette pensée. Elle me demanda pourquoi je ne la verrois plus, si j'en sortois vainqueur, comme elle l'esperoit; parceque lui répondis-je qu'il n'y aura point de grace pour moi à esperer de Sa Majesté. En effet je n'aurai pas seulement contrevenu par là à ses ordres, mais j'aurai tué encore un Seigneur qui est parfaitement bien auprès de la Reine sa mere, ainsi le mieux qui m'en sauroit jamais arriver est de m'enfuir & par consequent de ne nous voir jamais.

Miledi me répondit que puisque cela étoit ainsi, je n'aurois qu'à passer en Angleterre, & qu'elle m'y viendroit trouver. Elle n'en avoit nulle envie comme il me fut bien tôt facile de le reconnoître. Je m'en doutai bien aussi, mais feignant de donner dans le panneau comme une duppe, je lui repliquai en même tems qu'à ces conditions, je ne me batrois pas seulement contre le Marquis de Wardes mais encore contre tous ceux qu'il lui plairoit de me nommer, que cependant comme rien ne me donneroit plus de courage que la seureté qu'elle me garderoit sa parole je la prirois de ne pas trouver mauvais que je lui en demandasse des arrhes avant que de m'engager dans ce combat; que les meilleures & les plus assurées qu'elle me put donner étoit de m'accorder d'avance les faveurs qu'elle me promettoit: que si elle vouloit faire un vainqueur, elle devoit faire un heureux; puisque sans cela je ne ferois que combattre en transe, & serois plûtôt vaincu par la peur qu'elle me feroit elle même, que par celle que me feroit mon ennemi. Elle me répliqua qu'il n'y avoir que moi qui fût capable de faire une demande comme celle là, qu'on n'avoit jamais veu qu'on demandât à être payé d'avance, sur tout quand on avoit un peu d'estime pour une personne.

Elle avoit raison dans le fonds, & j'eusse peut être rougi moi même de mon procedé si ce n'est que la connoissance que j'avois de ses affaires, me rassuroit bien quand je venois à y penser. Je savois qu'elle avoit franchi le pas qui coute tant d'ordinaire à une fille, & je me disois que puis qu'elle l'avoit bien franchi pour un autre, elle pouroit bien le franchir encore pour moi. Au reste ne me laissant point ébranler par tout ce qu'elle me put dire pour me détourner de ma resolution, je persistai dans ma demande, sous pretexte que je ne pouvois être en seureté sans cela, & que si elle vouloit remporter la victoire, il y alloit de son intérêt tout aussi-bien que du mien de ne me pas refuser ce que je lui demandois. Enfin lui faisant presque entendre que mes services n'étoient qu'à ce prix là, quoi que ce fut modestement, & comme un homme qui en étoit passionnément amoureux, je la mis dans la fatale nécessité ou de m'accorder ce que je lui demandois ou du moins de me le laisser prendre. Elle aima mieux l'un que l'autre, & nous devinmes bons amis dans le même instant ou du moins il n'y eut eu personne qui ne l'eut jugé ainsi, si l'on eut sçu ce qu'elle venoit de me permettre. Elle voulut me persuader alors fort adroitement, & comme si ce n'eut été que pour l'amour de moi, de se venger sans être obligé de mettre ma vie au hazard, elle me dit pour me le faire agréer que quelque brave qu'un homme put être il n'étoit pas assuré de triompher d'un autre, principalement quand il étoit de la trempe dont étoit l'ennemi que j'avois sur les bras. Que j'eusse donc à considerer le chagrin que ce lui seroit de me perdre, si je venois par malheur à succomber dans cette querelle; qu'elle en mourroit de douleur, & que c'étoit dequoi je ne devois faire nul doute, après ce qu'elle venoit de m'accorder: elle se donna bien de garde de me parler de sa vengeance, qu'elle pretendoit assurer par là; mais comme je me doutois bien que c'étoit là l'unique but qui la faisoit agir, je me le tins pour dit sans lui en rien témoigner néanmoins. Je me contentai de lui répondre que quand même je saurois être tué dans ce combat, j'aimerois beaucoup mieux l'être que de souiller mon honneur par aucune lâcheté. Elle se mit à pleurer comme si elle eut eu peur de me perdre. J'en crus presque quelque chose, tant on croit aisément ce qui nous flatte; ainsi tâchant de la rassurer par mes caresses, je lui promis que j'allois être invincible, maintenant que j'étois si heureux que de posseder son amitié.

Je ne risquois pas beaucoup en lui promettant d'être invincible de ce côté-là. Je n'avois nulle envie de me battre, & charmé plus que jamais de cette Syrenne, je ne songeois qu'à lui avoüer la tromperie que je lui avois faite, afin que la délivrant par-là de tout ressentiment, & que me delivrant aussi en même-tems du combat que j'avois à faire, je pusse jouïr en repos de ma bonne fortune. Il m'étoit necessaire de le faire bien-tôt, par les persecutions qu'elle me faisoit déja de lui tenir ma parole, sans differer d'un moment, mais dans le tems que je me trouvois le plus embarassé comment m'y prendre, j'eus quelque relâche sans y songer. Je sûs que le Marquis de Wardes étoit tombé malade de la fievre, & comme elle lui faisoit garder le lit ce me fût une excuse à laquelle elle ne put trouver à redire. Cette fievre lui dura sept ou huit jours, pendant lesquels ayant demandé à cette fille la grace de pouvoir passer une nuit avec elle, elle chercha à s'en excuser, sous pretexte qu'elle ne vouloit pas que sa femme de chambre le sut. Je me voulus charger de la gagner, croyant qu'après ce qui s'étoit passé entr'elle & moi elle seroit bien obligée de mettre bas sa jalousie, quand je lui dirois resolument que c'étoit un faire le faut; mais elle n'y voulut jamais consentir, me disant qu'elle ne voudroit pas pour tout l'or du monde lui donner cette prise sur elle.

J'eusse bien pû, si j'eusse voulu, lui dire tout ce que je savois de ses affaires, & lui apprendre par-là que quelque mesures qu'elle fit semblant de prendre, j'étois bien persuadé qu'elle ne passeroit jamais pour une Vestalle dans son esprit. Mais ne croyant pas qu'il fut encore tems de lui en dire ma pensée, je feignis de me rendre à ses raisons. Ainsi je lui proposai un autre parti qui fut de me laisser cacher dans sa chambre, pendant qu'elle envoyeroit sa femme de chambre quelque part, afin que quand elle reviendroit elle crut que je fusse sorti. Elle y voulut encore trouver quelque difficulté, mais lui ayant representé que le Marquis de Wardes étant sur le point de sa convalescence elle ne me devoit pas refuser ce contentement, parce que devant qu'il fut trois jours je ne serois plus en état de lui demander la même chose, elle y consentit à la fin. Je ne fus donc point en peine de gagner la femme de chambre, ce qui m'eut été peut-être plus difficile que je ne pensois, parce qu'elle devenoit jalouse tous les jours de plus en plus.

J'avois resolu de ne pas laisser passer cette nuit, sans avoüer à la belle qu'elle n'avoit plus que faire d'en vouloir tant au Marquis de Wardes, puis que le sujet qu'elle en croyoit avoir n'étoit qu'une fiction. Je me figurois que cette nouvelle ne lui pouroit être qu'agréable, parce qu'au lieu d'un amant qu'elle croyoit la mepriser, elle en trouveroit un qui lui avoit toûjours été si affectionné qu'il avoit eu recours à une si grande tromperie pour l'empêcher de se jetter entre les bras d'un autre. Chacun à ma place eut eu sans doute la même pensée, & celui devoit être aussi une grande consolation de savoir que si elle avoit fait faux bons à son honneur se n'étoit qu'en faveur d'un homme qui l'aimoit passionnément. Je crus être obligé de bien prendre mon tems pour lui en parler, afin d'en être bien reçû. Je n'en pouvois pas souhaiter un apparement plus favorable que celui-là, & ayant encore étudié le moment où elle seroit plus disposée à entendre raison je fus tout surpris de voir qu'au lieu de l'ardeur où elle me paroissoit auparavant, elle devint de glace tout à coup. Je tâchai de la ranimer non seulement par un discours qui me paroissoit très persuasif, mais encore par mes caresses. Je croiois qu'il n'y avoit rien de plus capable de la toucher, & que par amitié ou par raison elle me remerciéroit de l'avoir delivrée d'un courtisan à qui elle se vouloit donner sans savoir s'il auroit la moindre amitié pour elle. Je contois même de lui remontrer dans un moment que quand même il en eut eu il eut été à craindre qu'il n'eut abusé de sa confidence suivant la coutume ordinaire de ses semblables, qui font de grands scelerats en amour; mais elle ne me permit pas de faire tout ce que je voulois, elle me donna un coup de pied de si grande furie que s'il eut été poussé avec autant de force que de colére, elle m'eut jetté hors du lit. Cette action me surprit au point qu'il est aisé de se l'imaginer. Je ne crus plus à propos de lui parler raison, ni d'avoir recours à la tendresse, & lui demandant pardon avec autant d'instance que si j'eusse eu à me delivrer de la corde, elle fut tout aussi peu sensible à mes soumissions qu'elle l'avoit été à tout le reste. Elle eut même si peu de discretion qu'elle reveilla sa femme de chambre par le bruit qu'elle faisoit. Il est vrai qu'elle ne s'en soucioit gueres, & que comme elle avoit appris, parce que je venois de lui dire, qu'elle avoit été de moitié avec moi de la tromperie qui lui avoit été faite, elle prétendoit bien la reveiller d'une autre façon.

La femme de chambre qui ne savoit point ce que cela vouloit dire, & qui bien loin de croire sa maîtresse avec moi, me croioit sorti comme elle le lui avoit dit elle même, étant venuë pour voir ce que c'étoit avec une bougie à la main elle fut fort surprise de me trouver là moi, qu'elle en croioit si loin. Elle eut peut-être bien été la premiere à se plaindre si elle eut osé, mais sa maîtresse ne lui en donnant pas le tems, lui dit toutes les injures qui peuvent jamais sortir de la bouche d'une femme. Elle lui reprocha de m'avoir aidé à la tromper, & la femme de chambre ayant été assez hardie pour lui répondre, que si elle l'avoit trompée comme elle avoit fait veritablement par trois fois, ce n'étoit pas elle qui m'avoit introduit cette nuit là dans son lit, je crois qu'elle l'eut tué de bon coeur ou du moins qu'elle l'eut bien batuë, si elle eut pu le faire sans reveiller toute la maison. Enfin un peu de raison étant revenuë chez elle à la place d'un si grand emportement elle lui dit de faire son pacquet dés qu'il feroit jour, puis qu'elle ne vouloit jamais la voir. Pour moi elle me fit un compliment qui ne devoit pas me plaire d'avantage, elle me commanda de ne me jamais montrer devant elle, à moins que de vouloir qu'elle ne me plongeât un poignard dans le sein. Je pris mes habits à l'heure même sans me le faire dire deux fois, & de peur qu'elle ne se saisit de mon épée pour faire avec, ce qu'elle ne pouvoit faire avec un poignard faute d'en avoir un, ce fut la premiere chose dont je me nantis. Je passai le reste de la nuit dans la chambre de sa femme de chambre qui n'avoit pas envie du rire, non plus que moi. Sa maîtresse lui devoit tous ses gages, depuis qu'elle étoit entrée à son service, & comme son frere, quelque riche qu'il fut, ne lui envoioit point d'argent, elle ne savoit où aller, en cas, comme il y avoit bien de l'aparence, qu'elle tint sa colére. Je vis bien que c'étoit là où le mal lui tenoit; parce qu'au lieu de me faire des reproches comme elle m'eut fait sans doute, dans une autre rencontre, elle ne faisoit que se plaindre comme une personne qui ne savoit que devenir, ainsi, ne voulant pas qu'elle se desesperât je lui dis de mettre son esprit en repos, & que si sa maîtresse en usoit mal avec elle, elle me trouveroit toûjours prêt quand elle auroit besoin de quelque chose.

Cette parolle lui rendit la tranquilité qu'elle avoit perduë & m'eut ôté la mienne, si j'en eusse encore eu après ce qui venoit de m'ariver, car au lieu de me remercier de la bonne volonté que j'avois pour elle, elle commença à me traiter de traitre & de perfide, tout de même que si je lui eusse promis mariage, & que je lui eusse manqué de foi. Je l'eusse bientôt rappaisée si j'eusse été d'humeur à lui proposer de passer le reste de la nuit avec elle, mais n'ayant nulle envie de rire & même en étant bien éloigné, j'allumai du feu en attendant que le jour parût, & tachai de mâcher mon frein. Le jour vint enfin après s'être fait bien attendre, & m'en voulant aller chez moi, la femme de chambre me retint par le bras, me disant de ne pas sortir si matin; parceque ceux qui me verroient ne pouroient croire autre chose sinon que j'aurois passé la nuit où avec elle ou avec sa maîtresse. Je ne devois gueres ménager l'une de la maniere qu'elle en usoit avec moi, & pour ce qui est de l'autre si je devois avoir un peu plus d'égard ce n'étoit tout au plus que par raport à son sexe, que tous les honêtes gens doivent considerer. Car par rapport à sa vertu comme je la croiois mince, je ne me sentois pas obligé d'avoir pour elle une grande consideration.

Je ne dis pas tous ce que je pensois à cette fille, elle n'y eut pas trouvé son compte, ni moi non plus. En effet c'eut été alors qu'il lui eut été pardonnable de me dire toutes les injures qu'elle m'avoit dites; quoi qu'il en soit ma complaisance, ou pour mieux dire mon honnêteté, ayant été jusques à la croire, bien qu'on ne put s'ennuyer plus que je faisois là, sa maîtresse fit raisonner une petite sonnette sur les neuf à dix heures du matin afin qu'elle entrât dans sa chambre. C'étoit le signal qu'elle avoit coutume de lui donner quand elle avoit quelque chose à lui dire. Il y avoit déja sept ou huit heures tout du moins que nôtre affaire étoit arrivée, tems qui étoit suffisant pour l'avoir fait rentrer en elle même, mais elle y étoit si peu disposée qu'elle ne faisoit cet appel à cette fille que pour lui continuer le commandement qu'elle lui avoit déja donné de vuider de chez elle incontinent. Une autre moins emportée s'en seroit bien gardée: neanmoins elle eut consideré que le desespoir où elle l'alloit mettre de la renvoyer sans argent, alloit être cause qu'elle ne feindroit point de la dechirer d'une étrange maniere; mais bien loin d'y faire reflexion elle lui dit encore que si elle apprenoit jamais qu'elle eut fait d'elle aucun discours, elle pouvoit s'assurer qu'il lui en couteroit la vie. La femme de chambre eut beau lui repliquer qu'on ne mettoit pas ainsi une fille sur le pavé & qu'on la paioit du moins quand on la renvoioit. Il eut autant vallu pour elle de ne rien dire du tout, que de lui tenir ce langage. Ainsi ayant été obligée de lui donner les clefs de ce qu'elle avoit en maniment, elle me vint dire devant que ne s'en aller que je ferois bien de sortir avec elle, maintenant que l'heure n'étoit plus induë. Je vis bien à ce discours qu'elle n'avoit plus tant de soin ni de sa reputation ni de celle de sa maîtresse, puis qu'au lieu de me deffendre comme elle avoit fait autrefois de sortir que l'on ne fut sur la brune, elle étoit la premiere à me le conseiller. Elle me conseilloit même encore de sortir avec elle, ce qui étoit lâcher tout à fait la gourmette à la retenuë dont elle m'avoit fait parade quelques heures auparavant. Je ne crus pas devoir suivre son conseil, plus pour l'amour de moi même que par aucune consideration que j'eusse pour elle. Je trouvai que je n'aurois gueres d'honneur dans le monde si on alloit dire que j'eusse découché de ma maison pour aller passer la nuit avec une soubrette, ainsi lui ayant dit de s'en aller & que puisque j'avois tant tardé à sortir j'attendrois encore à le faire jusques à la nuit, afin de ménager la maîtresse comme elle me l'avoit conseillé elle même: elle me repondit que j'en ferois tout ce que bon me sembleroit; mais que si je l'en voulois croire je m'en donnerois bien de garde, que quand elle m'avoit donné ce conseil c'est qu'elle avoit cru que le jour venant elle mettroit de l'eau à son vin; mais que puis qu'elle ne l'avoit pas encore fait à l'heure qu'il étoit, il n'y avoit pas d'apparence qu'elle songeât à se raviser; qu'ainsi après y avoir bien pensé, il étoit à craindre qu'un tas d'anglois la venant voir comme ils avoient de coutume, elle n'en priât quelqu'un de me poignarder, lors que j'y penserois le moins. Qu'elle la connoissoit assez pour douter que son emportement ne put aller jusques-là; que je proffitasse de son avis, sinon que je voudrois peut-être le faire lorsqu'il n'en seroit plus tems.

Ce discours me fit penser en moi même qu'elle pouroit bien avoir raison, sur tout après avoir reflechi que m'ayant tout sacrifié moyennant la promesse que je lui avois faite de tuer le Marquis de Wardes, elle pouroit bien faire la même chose à l'égard d'un autre, pourvû qu'il lui promit pareillement de venger dans mon sang l'affront qu'elle croioit que je lui eusse fait. Ainsi n'ayant plus ni tant de consideration pour elle ni tant de consideration pour moi même, je dis à la femme de chambre que je la voulois croire au peril de tout ce qui en pouroit arriver; qu'elle me laissât passer devant elle, & qu'elle ne me suivit qu'un demi quart d'heure après; afin qu'on ne prit pas tant de garde à nous, que si nous sortions tous deux ensemble. Elle consentit à tout ce que je voulois, & étant sorti le premier, elle sortit quelque tems après comme nous en étions convenus. Cette précaution n'empêcha pas qu'on ne me remarquât, & comme on savoit que je ne pouvois sortir que de chez Miledi... où l'on savoit que j'allois ordinairement on m'eut peut-être soupçonné de venir de chez la maîtresse, si ce n'est que l'on vit la servante sortir peu de tems après moi; Elle emportoit son paquet, & un homme ayant eu la curiosité de la suivre; il vit que je l'attendois à cent pas de là, où je lui avois donné rendez-vous. Je voulois savoir si sa maîtresse ne lui auroit rien dit quand elle lui seroit allée dire à Dieu, & je lui avois conseillé d'y aller, quoi qu'elle lui eut donné son congé, si absolument que cela me paroissoit superflu en quelque façon.

Ce que cet homme fit justifia Miledi.... comme je le vais dire dans un moment, quoique néanmoins, ce ne fut pas une preuve bien convainquante pour elle. En effet, on pouvoit croire, & cela étoit même fort vraisemblable, que si j'avois quelque commerce avec elle, ce ne pouvoit être que par le moyen de sa femme de chambre, & qu'ainsi je pouvois bien lui parler sans que ce fut à elle que j'en voulusse. Mais ce paquet fit merveille pour sa maîtresse, & voici comment cela se passa.

Celui qui m'avoit vû sortir peu de tems avant elle, & qui nous avoit suivis, en ayant fait rapport à la Reine d'Angleterre, soit qu'il en voulut à Miledi... & qu'il crut que cela ne pourroit faire qu'un méchant effet pour elle, ou qu'il ne songeât seulement qu'à divertir sa Majesté, la Reine en parla à Miledi... dans des termes qui lui firent voir que si elle ne se justifioit auprès d'elle, elle auroit peine à ne pas croire qu'elle n'eut été l'objet de mes visites. Miledi... qui ne manquoit pas de ruse ni d'esprit ne s'émut point à un compliment où une autre se seroit peut-être trouvée bien embarassée à sa place; elle répondit à Sa Majesté qu'avec tout le respect qu'elle lui devoit, elle lui permettroit de lui dire que comme il n'y avoit que les veritez qui offensassent, elle ne se trouvoit nullement scandalisée de ses soupçons, que ce qui étoit cause à la verité de la tranquilité de son esprit, n'étoit pas tant encore son innocence que la preuve qu'il lui étoit bien aisée d'en donner, qu'elle ne disconvenoit pas que je n'eusse passé la nuit dans son appartement, mais que ç'avoit été dans le lit de sa femme de chambre, & non pas dans le sien; qu'elle avoit été la premiere à s'en appercevoir, & qu'elle ne s'en étoit pas plûtôt apperçûë qu'elle l'avoit chassée honteusement sans vouloir écouter les menteries qu'elle pretendoit lui dire pour sa justification; qu'elle m'avoit menacé aussi de me faire jetter par les fenêtres, & qu'elle l'eut même peut-être fait, si elle eut eu du monde tout prêt pour executer ses volontez, mais que ma fuite ayant prevenu son ressentiment, elle avoit cru en pouvoir 345 demeurer là, sans faire un éclat qui lui pouroit peut-être plus préjudicier à elle-même qu'à personne: qu'elle avoit consideré que comme on n'étoit pas toûjours disposé à rendre justice à tout le monde, on pourroit lui imputer comme on faisoit presentement, un commerce qui n'avoit nul rapport à elle; qu'une marque de cela c'est que si ce qu'on disoit contre elle étoit vrai, elle n'eut pas fait faire en même-tems son pacquet à cette fille, avec ordre de ne se presenter jamais devant ses yeux.

Comme il y avoit beaucoup de vraisemblance à cela, la Reine d'Angleterre crut aisément tout ce qu'elle lui disoit. Ainsi toute sa colere se tournant contre moi, quoi que je n'eusse pas l'honneur d'en être connu particulierement, elle envoya dire à Mr. des Essarts qu'elle le prioit de la venir voir l'après dînée. Il n'eut garde d'y manquer & Sa Majesté lui ayant fait de grandes plaintes, de ce que j'avois eu si peu de consideration pour elle, que je n'avois point fait de difficulté de deshonnorer sa maison, il lui promit qu'il m'en feroit toute la correction qu'elle pouvoit attendre du profond respect qu'il avoit pour elle. La correction qu'il m'en fit fut grande effectivement. Il m'envoya en prison à l'Abbaye S. Germain d'abord qu'il s'en fut revenu chez lui. J'y demeurai deux mois tout entiers, & je crois que j'y serois même encore, si ce n'est que la Reine d'Angleterre eut la bonté d'elle-même de me pardonner. Elle dit à Mr. des Essarts un jour qu'elle le trouva au Louvre, que ma punition avoit été assez longue, & que comme il y avoit apparence que j'en serois devenu sage, il n'y avoit point de danger à me donner la liberté. Je crus être obligé de l'en aller remercier, & y étant allé elle me dit qu'elle pardonnoit tout ce que j'avois fait à ma jeunesse, mais à condition de n'y plus retourner. Je jugeai à propos de ne lui rien répondre, trouvant qu'un respectueux silence convenoit mieux dans une occasion comme celle-là que toutes les excuses que j'eusse pû chercher en ma faveur. Elle dit, d'abord que je fus sorti, à quelques Dames qui étoient avec elles, entre lesquelles étoit Miledi... que j'étois très bien fait, & que celle que j'avois été voir n'étoit pas trop degoutée, que je n'étois pas un morceau pour une soubrette, & qu'il y avoit bien des maitresses qui s'en contenteroient.

Voila comment finit mon Histoire avec mon Angloise, si néanmoins je n'en dois pas regarder comme une suite quantité de perils dont je me tirai heureusement sans savoir comment j'y étois tombé. Quelques tems après je pensai être assassiné au sortir de la Foire S. Germain. Trois hommes me pousserent l'un après l'autre comme s'ils n'eussent fait semblant de rien. Ils croyoient apparement que comme je n'étois pas fort endurant de mon naturel, je leur dirois quelque chose en même-tems, qui leur donneroit pretexte d'executer le méchant coup qu'ils avoient prémédité; mais comme à mesure qu'on avance en âge on met ordinairement du plomb dans sa tête, j'étois devenu bien plus temperé que je n'étois lorsque j'étois arrivé du pais. D'ailleurs comme je savois que j'avois une ennemie bien dangereuse en la personne de Miledi... je marchois avec plus de précaution que je n'eusse peut-être fait s'il ne me fut rien arrivé avec elle ainsi je continuai mon chemin comme si je n'eusse pas pris garde à cette insulte. Ils me suivirent, cependant, & je n'étois pas encore dans la ruë des mauvais garçons; car j'étois sorti par la porte qui est dans la ruë de Tournon, qu'un de ces trois coquins me vint barrer le chemin, & me dit de mettre l'épée à la main. Je regardai aussi-tôt derriere moi & à côté, & voyant non-seulement les deux autres qui s'apprétoient de lui donner secours, mais encore quatre autres hommes que je ne connoîtrois point, & qui avoient l'air de veritables assasins, je me rangai à l'entrée d'un cul de sac qui est là tout proche. Je crus qu'il me seroit plus facile de m'y deffendre qu'en plaine ruë; mais enfin tous ces sept malheureux m'étant venu attaquer tout à la fois, j'allois bientôt succomber sous le nombre si je ne me fusse avisé de crier à moi Mousquetaires. Par bonheur pour moi Athos, Porthos & Aramis étoient là auprès avec deux ou trois de leurs amis. C'étoit chez un traiteur qui demeuroit à côté de la Porte de la Foire, & comme il ne faut rien à Paris pour faire assembler tout le peuple, ils n'eurent pas plûtôt mis la tête à la fenêtre que la populace dont il y avoit bon nombre de tous côtez, leur dit que c'étoit un Mousquetaire qu'on assassinoit. Il étoit tems qu'ils vinssent à mon secours, j'avois déja reçu deux coups d'épée par devers moi, & je ne pouvois manquer d'être bientôt expedié de la maniere que mes assassins s'y prenoient. C'étoient de braves gens & on le va bien voir par ce qui me reste à dire, si néanmoins on peut donner ce nom-là à des malheureux qui avoient resolu de faire une aussi méchante action que la leur. Enfin ils contoient déja d'avoir achevé bientôt leur ouvrage quand ils se virent obligez de tourner tête contre des ennemis ausquels ils ne s'attendoient pas. Nôtre combat commençant alors à n'être plus si dangereux pour moi, je fus si heureux que de tuer un de ces assassins qui m'avoit toûjours serré de plus près que les autres. Mes amis en firent autant à deux de ses compagnons, mais nous perdîmes aussi de nôtre côté deux Gentilshommes de Bretagne qui furent tuez sur la place. Athos même reçût un grand coup d'épée dans le corps, & ce combat avoit bien la mine encore d'être plus funeste qu'il n'étoit, quoiqu'il le fut déja assez quand ces assassins prirent la fuite tout d'un coup. La raison est qu'il sortit de la Foire cinq ou six Mousquetaires qui accouroient à nôtre secours, sur le bruit qui s'étoit répandu jusques-là qu'il y avoit de leur camarades qui en étoient aux mains avec des gens qui en avoient voulu assassiner un d'entr'eux.

Si l'on eut bien fait, une partie de tout tant que nous étions eut couru après eux, pendant que l'autre nous eut donné secours, à Athos & à moi. Nous en avions bon besoin, nous perdions beaucoup de sang, mais l'état où nos amis nous voyoient leur faisant croire qu'ils devoient courir au plus pressé, ils laisserent sauver ces assassins pour nous secourir. Cependant au sortir de ce combat, il nous en falut presque rendre un autre contre un Commissaire qui vint avec une Troupe d'Archers pour s'emparer des corps morts. Nous ne voulumes jamais souffrir qu'ils emportassent ceux des deux Bretons, & quatre Mousquetaires les gardant pendant que nous nous faisions penser Athos & moi, nous envoyâmes chercher un carosse où l'on mit ces deux cadavres. Nous les emportâmes dans un endroit où nous savions bien qu'on ne nous les viendroit pas enlever. Ce fut à l'Hôtel des Mousquetaires où étant inutile de les garder, nous les fîmes enterer dés le soir même à St. Sulpice.

Le Commissaire n'ayant eu ainsi que les corps des trois assassins, il dressa son procès verbal de tout ce qui venoit d'arriver, & proceda à leur reconnoissance de la maniere que son metier le lui apprenoit. Il ne trouva rien sur eux qui lui put indiquer certainement qui ils étoient, & personne ne les ayant reclamez, il fit exposer leurs corps au Chatelet, comme il se pratique d'ordinaire quand on trouve quelqu'un de mort qui n'est ni connu ni que personne ne veut reconnoître. Les soupçon que j'avois que cette affaire ne m'étoit venuë que de Miledi... fit que quoi que je fusse assez mal de ma blessure, je ne laissai pas de la suivre. J'en fis parler au Commissaire par un ami que je trouvai auprès de lui, afin de savoir si c'étoit tout de bon qu'il disoit ne pas savoir qui étoient ces assassins, ou s'il ne tenoit ce langage que parce qu'il avoit été gaigné. Mon ami me rapporta que ce qu'il en disoit étoit de bonne foi, que tout ce qu'il en savoit, c'est que les morts étoient Anglois, & que ce qui le lui faisoit juger, c'est qu'il avoit trouvé sur eux des mémoires écrits en cette langue avec des tablettes qui en étoient remplies pareillement; qu'il les avoit fait dechiffrer, mais qu'il n'y avoit trouvé que des choses indifferentes comme des remarques de ce qu'ils avoient vû de beau depuis qu'ils étoient à Paris & d'autres choses pareilles à celles-là. Cette circonstance me confirma plus que jamais dans le soupçon où j'étois, & étant résolu de prendre bien garde à moi, si j'étois si heureux que de rechaper de ma blessure, je fis ce que je pus pour me defaire de l'amour qui me restoit encore pour une personne si dangereuse. Il sembloit pourtant après tout ce qui étoit arrivé, que je n'en dusse plus avoir du tout, principalement après la méchante action dont je la croyois capable. Mais comme on ne fait pas toûjours ce que l'on doit, je ne l'aimois encore que trop, & il n'y eut que le tems qui m'en put guerir.

La foiblesse qui accompagne toûjours toutes les minoritez des Rois fit que la justice ne prit pas d'avantage de connoissance de cette affaire, quoi qu'on eut donné des memoires à Sa Majesté comme si c'eut été un duel. Je ne fais qui pouvoit avoir fait ce coup-là, puis qu'il n'y avoit rien de plus faux, & que même cela fut dénué de toute apparence. En effet les deux coups que j'avois reçûs devant que mes amis fussent venus à mon secours étoient une assez grande marque que j'avois été assassiné, & non pas que je me fusse battu; mais comme le Roi avoit renouvelle à son avenement à la Couronne les Edits que le Roi son pere avoit publiez de son vivant contre les duels, où ils avoient été bien aises de faire leur Cour par-là, ou de me donner cette mortification par la méchante volonté qu'ils avoient pour moi. Je ne savois pas néanmoins avoir jamais desobligé personne, si ce n'étoit Miledi.... C'est à savoir encore si ce que je lui avois fait devoit passer pour une injure, puisque bien loin de l'avoir desobligée dans le fonds je n'avois fait que me sustituer à la place d'un homme qui n'en eut peut-être pas usé avec elle aussi-bien que j'avois fait. Enfin cette affaire qu'on prétendoit remuer contre moi s'en étant allé en fumée je ne songai plus qu'à me guerir, afin de songer à mon établissement d'un autre façon que je n'avois fait jusques-là. Athos en fit autant de son côté, & sa blessure alloit assez bien de même que les miennes, quand tout à coup son Chirurgien commença à en desesperer. Comme on nous avoit mis l'un auprès de l'autre, & que j'entendis qu'il disoit que sa playe étoit devenuë toute noire, & qu'elle ne suppuroit plus, je dis à ce pauvre blessé qui avoit entendu aussi-bien que moi la mauvaise opinion que le Chirurgien en avoit, que je ne m'en étonnois pas, qu'il étoit cause de son malheur, & que s'il venoit à mourir il ne faudroit s'en prendre qu'à lui-même, qu'ainsi il ne seroit plaint de personne ni que je ne le plaindrois pas non plus tout le premier, quoi que je fusse de ses amis plus qu'aucun autre. Il me demanda pourquoi je disois cela; je lui répondis qu'il le pouvoit bien deviner, sans que je fusse obligé de le lui dire, que quand on faisoit ce qu'il faisoit on n'étoit pas moins homicide de soi même que si l'on prenoit un Pistolet, & qu'on se le tirât dans la tête; que dans l'état où il étoit, il n'avoit point de jugement ou qu'il vouloit mourir, comme pouroit faire un desesperé; qu'on n'avoit jamais ouï dire qu'un homme blessé comme il étoit fit venir sa maîtresse auprès de son lit, s'il ne savoit pas combien cela étoit contraire à une blessure, & que la cangréne y viendroit bien-tôt s'il continuoit de faire la même vie. Il me répondit que je me moquois, de lui parler de la sorte que j'avois été témoin moi-même de sa sagesse, tellement qu'à moins que de lui vouloir faire un procès sur la pointe d'une aiguille, je ne devois pas mettre une chose comme celle-là en avant; qu'aussi-bien il aimeroit tout autant mourir que de ne pas voir une personne qu'il aimoit si tendrement; que je me gardasse bien cependant d'en rien dire à ses freres, parce qu'ils seroient peut-être assez scrupuleux pour ne la pas laisser entrer après cela.

Comme je le vis de cette humeur, & qu'il faisoit si peu de cas de ce que je lui disois, qu'il pretendoit persister dans sa faute, je lui repliquai que je ne leur en parlerois pas, jusques à ce qu'ils vinssent dans la chambre, que s'il assez étoit enragé que de se vouloir faire mourir quand il le pouvoit empêcher, je n'étois pas si imprudent que de le permettre, lorsque j'y voyois un remede. Nous contestâmes fort là-dessus lui & moi, tant il étoit amoureux & fou, & ses freres étant venus à entrer que nous en étions encore sur cette contestation, je leur dis, sans attendre qu'il m'en eut donné la liberté, que s'ils vouloient le tirer d'affaire & éviter les predictions de son chirurgien, il faloit qu'ils suivissent mon conseil. Je leur expliquai ce que c'étoit, & il ne falut pas leur en dire davantage pour le leur faire executer au pied de la lettre. Ils furent prier eux-mêmes la maîtresse de leur frere de ne le point venir voir jusques à ce qu'il fut gueri entierement. Comme elle y avoit plus d'intérêt que personne, elle n'eut pas de peine à s'y resoudre, elle n'y vint plus, & la playe de son amant étant rédevenuë au même état qu'elle étoit avant sa visite, il fut bientôt sur pied aussi-bien que moi.

Gaffion avoit été fait Marêchal de France peu de tems après la Bataille de Rocroy à la recommandation du Duc d'Anguien qui avoit paru un Heros à cette memorable journée. Ce nouveau Marêchal avoit été nouri Page du Prince de Condé, & l'on pouvoit dire que c'étoit comme une école pour y devenir quelque chose de grand, puis que l'on en avoit vû quatre parvenir au sortir de là au Baton de Marêchal de France. C'étoit un honneur que l'on eut en peine à trouver dans la Maison de quelque autre Prince que ce fut, quand même c'eut été chez le Roi. Il avoit pourtant bien une plus grande quantité de pages que les autres & par conséquent la chose eut été bien moins extraordinaire chez lui que chez personne; mais ce qui la rendoit plus remarquable c'est qu'il sembloit que ce Prince eut laissé toute la valeur & tout ce qui regardoit l'art Militaire à son fils, & qu'il se fut contenté de se reserver la politique. Ce n'est pas que je veuille dire par-là qu'il manque de courage, à Dieu ne plaise que je le fasse, je parlerois contre ma pensée, & je sais bien que les Princes de la Maison de Bourbon n'en ont jamais manqué; mais ce que je veux dire ici c'est que comme il avoit toûjours été malheureux dans les expeditions où il avoit été employé, l'on apprenoit bien plûtôt avec lui à lever des sieges & à faire une retraite qu'à forcer des places & à gaigner des batailles. Le Vicomte de Turenne avoit aussi reçû le même honneur qui avoit été fait à Gaffion. Il n'y avoit pas été indifferent, comme on n'y a vû depuis: le titre & le Baton de Marêchal ne lui avoit pas paru indignes d'être mis au devant de son nom, & au devant & au derriere de son Carosse: mais enfin la foiblesse du Ministére ayant bien-tôt donné de la hardiesse aux grands, il s'en trouva avant qu'il fut peu un assez bon nombre qui demanderent à être faits Princes. Toute la haute Noblesse s'y opposa d'abord, parce que cela ne pouvoit arriver qu'à leur abaissement: au préjudice de leur autorité. La plûpart neanmoins rengainerent leurs pretentions pour les remettre sur pied dans une occasion plus favorable, mais enfin la Maison de Bouillon ayant été plus perseverante que les autres, sous pretexte qu'elle ne demandoit rien, qui ne lui fut dû, puis que du tems qu'elle étoit en possession de Sedan plusieurs Puissances la reconnoissoient en cette qualité, elle obtint à la fin ce qu'elle vouloit. Cela fit dire au Marêchal de Grammont une parole qu'il eut depuis souvent à la bouche, quand il vouloit témoigner que l'on venoit à bout de tout quand on perseveroit dans sa résolution; tout de même, dit-il, que le Roure est devenu Paris par la perseverance, ainsi la Maison de Bouillon est parvenuë à sa Principauté.

Le Roure est un Fauxbourg de Paris qui en étoit autrefois bien éloigné, mais comme on a toûjours aggrandi cette Ville, il s'est trouvé à la fin qu'on y tant bâti qu'il en fait maintenant une partie. Voilà ce que dit ce Maréchal, pendant que de son côté il aspiroit lui même au même honneur. Il fit même tout ce qu'il put au mariage du Roi pour qu'il lui fut accordé; mais comme on ne pouvoit faire cela pour lui qu'on ne le fit en même tems pour quelque autre, la consequence en parut si grande à la Cour, quoi qu'il y fut fort bien, qu'elle ne jugea pas à propos de lui accorder sa demande. Il est vrai, comme s'en ventoient Mrs. de Bouillon, que quelques Puissances étrangeres les reconnoissoient pour Princes, du tems qu'ils étoient Maîtres de Sedan: l'Empereur & l'Espagne le faisoient pour les brouiller avec la France qui se moquoit de leur donner cette dignité, elle qui les avoit veus ses sujets pendant tous les siécles passez, & qui les comptoit toûjours de ce nombre. Les Hollandois là lui donnoient pareillement pour plaire au Prince d'Orange qui étoit proche parent de ces nouveaux Princes; car le feu Maréchal de Bouillon pere de Mr. de Bouillon & de Mr. de Turenne avoit épousé Elisabeth de Nassau soeur du Comte Maurice. Ce Prince de son vivant avoit fait tout ce qu'il avoit peu pour porter Henri IV avec qui il étoit fort bien, à lui accorder cette prerogative pour lui; mais ce Grand Roi n'avoit jamais voulu avoir cette complaisance là. Louis XIII. en avoit été de même pour ses succeseurs qui l'en avoient prié les uns après les autres. Ce n'est pas qu'il ne le reconnut pour Prince de Sedan, mais de traiter sa Maison comme une Maison Souveraine comme il pretendoit, c'est dequoi il n'avoit jamais voulu entendre parler. Mais enfin ce que le pere & le fils n'avoient pas voulu faire le Roi d'aujourd'hui la fait. Cela fait connoître que nos Souverains font des Princes, quand ils veulent, tout aussi bien que l'Empereur; car enfin si cela n'étoit pas où en seroient aujourd'hui les Princes de cette Maison qui ne se peuvent qualifier tels que par la grace du Roi, & non pas par la grace de Dieu.

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