FREDERIC THE GREAT’S EULOGY ON JULIEN OFFRAY DE LA METTRIE. (continued 2)
Gertrude Carman Bussey translation
Les criminels, les méchants, les ingrats, ceux enfin que ne sentent pas la nature, tyrans malheureux et indignes du jour, ont beau se faire un cruel plaisir de leur barbarie, il est des moments calmes et de réflexion, où la conscience vengeresse s’élève, dépose contr’eux, et les condamne à être presque sans cesse déchirés de ses propres mains. Qui tourmente les hommes, est tourmenté par lui-même; et les maux qu’il sentira seront la juste mesure de ceux qu’il aura faits. Criminals, scoundrels, ingrates, those in short without natural feelings, unhappy tyrants who are unworthy of life, in vain take a cruel pleasure in their barbarity, for there are calm moments of reflection in which the avenging conscience arises, testifies against them, and condemns them to be almost ceaselessly torn to pieces at their own hands. Whoever torments men is tormented by himself; and the sufferings that he will experience will be the just measure of those that he has inflicted.
D’un autre côté, il y a tant de plaisir à faire du bien, à sentir, à reconnaître celui qu’on reçoit, tant de contentement à pratiquer la vertu, à être doux, humain, tendre, charitable, compatissant et généreux (ce seul mot renferme toutes les vertus), que je tiens pour assez puni quiconque a le malheur de n’être pas né vertueux. On the other hand, there is so much pleasure in doing good, in recognizing and appreciating what one receives, so much satisfaction in practising virtue, in being gentle, humane, kind, charitable, compassionate and generous (for this one word includes all the virtues), that I consider as sufficiently punished any one who is unfortunate enough not to have been born virtuous.
Nous n’avons pas originairement été faits pour être savants; c’est peut-être par une espèce d’abus de nos facultés organiques, que nous le sommes devenus; et cela à la charge de l’Etat, qui nourrit une multitude de fainéants, que la vanité a decorés du nom de philosophes. La nature nous a tous créés uniquement pour être heureux; oui, tous, depuis le ver qui rampe, jusqu’à l’aigle qui se perd dans la nue. C’est pourquoi elle a donné à tous les animaux quelque portion de la loi naturelle, portion plus ou moins exquise selon que le comportent les organes bien conditionnés de chaque animal.
A présent, comment définirons-nous la loi naturelle? C’est un sentiment qui nous apprend ce que nous ne devons pas faire, parce que nous ne voudrions pas qu’on nous le fît. Oserais-je ajouter à cette idée commune, qu’il me semble que ce sentiment n’est qu’une espèce de crainte, ou de frayeur, aussi salutaire à l’espèce qu’a l’individu; car peut-être ne respectons-nous la bourse et la vie des autres, que pour nous conserver nos biens, notre honneur et nous-mêmes; semblables à ces Ixions du Christianisme qui n’aiment Dieu et n’embrassent tant de chimériques vertus, que parce qu’ils craignent l’enfer.
Vous voyez que la loi naturelle n’est qu’un sentiment intime, qui appartient encore à l’imagination, comme tous les autres, parmi lesquels on compte la pensée. Par conséquent elle ne suppose évidemment ni éducation, ni révélation, ni législateur, à moins qu’on ne veuille la confondre avec les lois civiles, à la manière ridicule des théologiens. You see that natural law is but an intimate feeling that, like all other feelings (thought included), belongs also to imagination. Evidently, therefore, natural law does not presuppose education, revelation, nor legislator,—provided one does not propose to confuse natural law with civil laws, in the ridiculous fashion of the theologians.
Les armes du fanatisme peuvent détruire ceux qui soutiennent ces vérités; mais elles ne détruiront jamais ces vérités mêmes. The arms of fanaticism may destroy those who support these truths, but they will never destroy the truths themselves.
Ce n’est pas que je révoque en doute l’existence d’un Etre suprême; il me semble au contraire que le plus grand degré de probabilité est pour elle: mais comme cette existence ne prouve pas plus la nécessité d’un culte, que toute autre, c’est une vérité théorique, qui n’est guère d’usage dans la pratique: de sorte que, comme on peut dire, d’après tant d’expériences, que la religion ne suppose pas l’exacte probité, les mêmes raisons autorisent à penser que l’athéisme ne l’exclut pas. I do not mean to call in question the existence of a supreme being; on the contrary it seems to me that the greatest degree of probability is in favor of this belief. But since the existence of this being goes no further than that of any other toward proving the need of worship, it is a theoretic truth with very little practical value. Therefore, since we may say, after such long experience, that religion does not imply exact honesty, we are authorized by the same reasons to think that atheism does not exclude it.
Qui sait d’ailleurs si la raison de l’existence de l’homme ne serait pas dans son existence même? Peut-être a-t-il été jeté au hasard sur un point de la surface de la terre, sans qu’on puisse savoir ni comment, ni pourquoi, mais seulement qu’il doit vivre et mourir, semblable à ces champignons, qui paraissent d’un jour à l’autre, ou à ces fleurs qui bordent les fossés et couvrent les murailles.
Ne nous perdons point dans l’infini, nous ne sommes pas faits pour en avoir la moindre idée; il nous est absolument impossible de remonter à l’origine des choses. Il est égal d’ailleurs pour notre repos, que la matière soit éternelle, ou qu’elle ait été créée, qu’il y ait un Dieu, ou qu’il n’y en ait pas. Quelle folie de tant se tourmenter pour ce qu’il est impossible de connaître, et ce qui ne nous rendrait pas plus heureux, quand nous en viendrions à bout. Let us not lose ourselves in the infinite, for we are not made to have the least idea thereof, and are absolutely unable to get back to the origin of things. Besides it does not matter for our peace of mind, whether matter be eternal or have been created, whether there be or be not a God. How foolish to torment ourselves so much about things which we can not know, and which would not make us any happier even were we to gain knowledge about them!
Mais, dit-on, lisez tous les ouvrages des Fénelon, des Nieuventit, des Abadie, des Derham, des Raï, etc. Eh bien! que m’apprendront-ils? ou plutôt que m’ont-ils appris? Ce ne sont que d’ennuyeuses répétitions d’écrivains zélés, dont l’un n’ajoute à l’autre qu’un verbiage, plus propres à fortifier qu’à saper les fondements de l’athéisme. Le volume des preuves qu’on tire du spectacle de la nature, ne leur donne pas plus de force. La structure seule d’un doigt, d’une oreille, d’un œil, une observation de Malpighi, prouve tout, et sans doute beaucoup mieux que Descartes et Malebranche; ou tout le reste ne prouve rien. Les déistes, et les Chrétiens mêmes devraient donc se contenter de faire observer que, dans tout le règne animal, les mêmes vues sont exécutées par une infinité de divers moyens, tous cependant exactement géométriques. Car de quelles plus fortes armes pourrait-on terrasser les athées? Il est vrai que si ma raison ne me trompe pas, l’homme et tout l’univers semblent avoir été destinés à cette unité de vues. Le soleil, l’air, l’eau, l’organisation, la forme des corps, tout est arrangé dans l’œil, comme dans un miroir qui présente fidèlement à l’imagination les objets qui y sont peints, suivant les lois qu’exige cette infinie variété de corps qui servent à la vision. Dans l’oreille, nous trouvons partout une diversité frappante, sans que cette diverse fabrique de l’homme, des animaux, des oiseaux, des poissons, produise différents usages. Toutes les oreilles sont si mathématiquement faites, qu’elles tendent également au seul et même but, qui est d’entendre. Le hasard, demande le déiste, serait-il donc assez grand géomètre, pour varier ainsi à son gré les ouvrages dont on le suppose auteur, sans que tant de diversité pût l’empêcher d’atteindre la même fin? Il objecte encore ces parties évidemment contenues dans l’animal pour de futurs usages, le papillon dans la chenille, l’homme dans le ver spermatique, un polype entier dans chacune de ses parties, la valvule du trou ovale, le poumon dans le fœtus, les dents dans leurs alvéoles, les os dans les fluides, qui s’en détachent et se durcissent d’une manière incompréhensible. Et comme les partisans de ce système, loin de rien négliger pour le faire valoir, ne se lassent jamais d’accumuler preuves sur preuves, ils veulent profiter de tout, et de la faiblesse même de l’esprit en certain cas. Voyez, disent-ils, les Spinoza, les Vanini, les Desbarreaux, les Boindin, apôtres qui font plus d’honneur que de tort au déisme! La durée de la santé de ces derniers a été la mesure de leur incrédulité: et il est rare en effet, ajoutent-ils, qu’on n’abjure pas l’athéisme, dès que les passions se sont affaiblies avec le corps qui en est l’instrument.
Voilà certainement tout ce qu’on peut dire de plus favorable à l’existence d’un Dieu, quoique le dernier argument soit frivole, en ce que ces conversions sont courtes, l’esprit reprenant presque toujours ses anciennes opinions et se conduisant en conséquence, dès qu’il a recouvré ou plutôt retrouvé ses forces dans celles du corps. En voilà du moins beaucoup plus que n’en dit le médecin Diderot dans ses Pensées philosophiques, sublime ouvrage qui ne convaincra pas un athée. Que répondre en effet à un homme qui dit? “Nous ne connaissons point la nature: des causes cachées dans son sein pourraient avoir tout produit. Voyez à votre tour le polype de Trembley! ne contient-il pas en soi les causes qui donnent lieu à sa régénération? quelle absurdité y aurait-il donc à penser qu’il est des causes physiques pour lesquelles tout a été fait, et auxquelles toute la chaîne de ce vaste univers est si nécessairement liée et assujettie, que rien de ce qui arrive ne pouvait pas ne pas arriver; des causes dont l’ignorance absolument invincible nous a fait recourir à un Dieu, qui n’est pas même un être de raison, suivant certains? Ainsi, détruire le hasard, ce n’est pas prouver l’existence d’un Etre supreme, puisqu’il peut y avoir autre chose qui ne serait ni hasard, ni Dieu, je veux dire la Nature, dont l’étude par conséquent ne peut faire que des incrédules, comme le prouve la façon de penser de tous ses plus heureux scrutateurs.”
Le poids de l’univers n’ébranle donc pas un véritable athée, loin de l’écraser; et tous ces indices mille et mille fois rebattus d’un Créateur, indices qu’on met fort au-dessus de la façon de penser dans nos semblables, ne sont évidents, quelque loin qu’on pousse cet argument, que pour les Antipyrrhoniens, ou pour ceux qui ont assez de confiance dans leur raison pour croire pouvoir juger sur certaines apparences, auxquelles, comme vous voyez, les athées peuvent en opposer d’autres peut-être aussi fortes et absolument contraires. Car si nous écoutons encore les naturalistes, ils nous diront que les mêmes causes qui dans les mains d’un chimiste et par le hasard de divers mélanges ont fait le premier miroir, dans celles de la nature ont fait l’eau pure, qui en sert à la simple bergère: que le mouvement qui conserve le monde, a pu le créer; que chaque corps a pris la place que sa nature lui a assignée; que l’air a dû entourer la terre, par la même raison que le fer et les autres métaux sont l’ouvrage de ses entrailles; que le soleil est une production aussi naturelle, que celle de l’électricité; qu’il n’a pas plus été fait pour échauffer la terre et tous ses habitants, qu’il brûle quelquefois, que la pluie pour faire pousser les grains, qu’elle gâte souvent; que le miroir et l’eau n’ont pas plus été faits pour qu’on pût s’y regarder, que tous les corps polis qui ont la même propriété: que l’œil est à la vérité une espèce de trumeau dans lequel l’âme peut contempler l’image des objets, tels qu’ils lui sont représentés par ces corps: mais qu’il n’est pas démontré que cet organe ait été réellement fait exprès pour cette contemplation, ni exprès placé dans l’orbite; qu’enfin il se pourrait bien faire que Lucrèce, le médecin Lamy et tous les Epicuriens anciens et modernes eûssent raison, lorsqu’ils avancent que l’œil ne voit que par ce qu’il se trouve organisé, et placé comme il l’est, que posées une fois les mêmes règles de mouvement que suit la nature dans la génération et le développement des corps, il n’était pas possible que ce merveilleux organe fût organisé et placé autrement.
Tel est le pour et le contre, et l’abrégé des grandes raisons qui partageront éternellement les philosophes. Je ne prends aucun parti.
“Non nostrum inter vos tantas componere lites.”
Such is the pro and the con, and the summary of those fine arguments that will eternally divide the philosophers. I do not take either side.
C’est ce que je disais à un Français de mes amis, aussi franc Pyrrhonien que moi, homme de beaucoup de mérite, et digne d’un meilleur sort. Il me fit à ce sujet une réponse fort singulière. Il est vrai, me dit-il, que le pour et le contre ne doit point inquiéter l’âme d’un philosophe, qui voit que rien n’est démontré avec assez de clarté pour forcer son consentement, et même que les idées indicatives qui s’offrent d’un côté, sont ausitôt détruites par celles qui se montrent de l’autre. Cependant, reprit-il, l’univers ne sera jamais heureux, à moins qu’il ne soit athée. Voici quelles étaient les raisons de cet abominable homme. Si l’athéisme, disait-il, était généralement répandu, toutes les branches de la religion seraient alors détruites et coupées par la racine. Plus de guerres théologiques; plus de soldats de religion; soldats terribles! la nature infectée d’un poison sacré, reprendrait ses droits et sa pureté. Sourds à toute autre voix, les mortels tranquilles ne suivraient que les conseils spontanés de leur propre individu, les seuls qu’on ne méprise point impunément et qui peuvent seuls nous conduire au bonheur par les agréables sentiers de la vertu.
Telle est la loi naturelle; quiconque en est rigide observateur, est honnête homme, et mérite la confiance de tout le genre humain. Quiconque ne la suit pas scrupuleusement, a beau affecter les spécieux dehors d’une autre religion, est un fourbe, ou un hypocrite dont je me défie. Such is natural law: whoever rigidly observes it is a good man and deserves the confidence of all the human race. Whoever fails to follow it scrupulously affects, in vain, the specious exterior of another religion; he is a scamp or a hypocrite whom I distrust.
Après cela, qu’un vain peuple pense différemment; qu’il ose affirmer qu’il y va de la probité même, à ne pas croire la Révélation; qu’il faut en un mot un autre religion que celle de la nature, quelle qu’elle soit! quelle misère! quelle pitié! et la bonne opinion que chacun nous donne de celle qu’il a embrassée! Nous ne briguons point ici le suffrage du vulgaire. Qui dresse dans son cœur des autels à la superstition, est né pour adorer des idoles, et non pour sentir la vertu. After this, let a vain people think otherwise, let them dare affirm that even probity is at stake in not believing in revelation, in a word that another religion than that of nature is necessary, whatever it may be. Such an assertion is wretched and pitiable; and so is the good opinion which each one gives us of the religion he has embraced! We do not seek here the votes of the crowd. Whoever raises in his heart altars to superstition, is born to worship idols and not to thrill to virtue.
Mais puisque toutes les facultés de l’âme dépendent tellement de la propre organisation du cerveau et de tout le corps, qu’elles ne sont visiblement que cette organisation même: voilà une machine bien éclairée! car enfin quand l’homme seul aurait reçu en partage la loi naturelle, en serait-il moins une machine? Des roues, quelques ressorts de plus que dans les animaux les plus parfaits, le cerveau proportionnellement plus proche du cœur, et recevant aussi plus de sang, la même raison donnée; que sais-je enfin? des causes inconnues produiraient toujours cette conscience délicate, si facile à blesser, ces remords qui ne sont pas plus étrangers à la matière que la pensée, et en un mot toute la différence qu’on suppose ici. L’organisation suffirait-elle donc a tout? oui, encore une fois. Puisque la pensée se développe visiblement avec les organes, pourquoi la matière dont ils sont faits ne serait-elle pas aussi susceptible de remords, quand une fois elle a acquis avec le temps la faculté de sentir? But since all the faculties of the soul depend to such a degree on the proper organization of the brain and of the whole body, that apparently they are but this organization itself, the soul is clearly an enlightened machine. For finally, even if man alone had received a share of natural law, would he be any less a machine for that? A few more wheels, a few more springs than in the most perfect animals, the brain proportionally nearer the heart and for this very reason receiving more blood—any one of a number of unknown causes might always produce this delicate conscience so easily wounded, this remorse which is no more foreign to matter than to thought, and in a word all the differences that are supposed to exist here. Could the organism then suffice for everything? Once more, yes; since thought visibly develops with our organs, why should not the matter of which they are composed be susceptible of remorse also, when once it has acquired, with time, the faculty of feeling?
L’âme n’est donc qu’un vain terme dont on n’a point d’idée, et dont un bon esprit ne doit se servir que pour nommer la partie qui pense en nous. Posé le moindre principe de mouvement, les corps animés auront tout ce qu’il leur faut pour se mouvoir, sentir, penser, se repentir, et se conduire en un mot dans le physique, et dans le moral qui en dépend.
Nous ne supposons rien; ceux qui croiraient que toutes les difficultés ne seraient pas encore levées, vont trouver des expériences, qui achèveront de les satisfaire. Yet we take nothing for granted; those who perhaps think that all the difficulties have not yet been removed shall now read of experiments that will completely satisfy them.
1. Toutes les chairs des animaux palpitent après la mort, d’autant plus longtemps que l’animal est plus froid et transpire moins: les tortues, les lézards, les serpents, etc. en font foi. 1. The flesh of all animals palpitates after death. This palpitation continues longer, the more cold blooded the animal is and the less it perspires. Tortoises, lizards, serpents, etc. are evidence of this.
2. Les muscles séparés du corps, se retirent, lorsqu’on les pique. 2. Muscles separated from the body contract when they are stimulated.
3. Les entrailles conservent longtemps leur mouvement péristaltique, ou vermiculaire. 3. The intestines keep up their peristaltic or vermicular motion for a long time.
4. Une simple injection d’eau chaude ranime le cœur et les muscles, suivant Cowper.
5. Le cœur de la grenouille, surtout exposé au soleil, encore mieux sur une table ou une assiette chaude, se remue pendant une heure et plus, après avoir été arraché du corps. Le mouvement semble-t-il perdu sans ressource? il n’y a qu’à piquer le cœur, et ce muscle creux bat encore. Harvey a fait la même observation sur les crapauds.
6. Bacon de Verulam, dans son Traité Sylva-Sylvarum, parle d’un homme convaincu de trahison, qu’on ouvrit vivant, et dont le cœur jeté dans l’eau chaude sauta à plusieurs reprises, toujours moins haut, à la distance perpendiculaire de 2 pieds.
7. Prenez un petit poulet encore dans l’œuf; arrachez lui le cœur; vous observerez les mêmes phénomènes, avec à peu près les mêmes circonstances. La seule chaleur de l’haleine ranime un animal prêt à périr dans la machine pneumatique. 7. Take a tiny chicken still in the egg, cut out the heart and you will observe the same phenomena as before, under almost the same conditions. The warmth of the breath alone reanimates an animal about to perish in the air pump.
Les mêmes expériences que nous devons à Boyle et à Sténon, se font dans les pigeons, dans les chiens, dans les lapins, dont les morceaux de cœur se remuent, comme les cœurs entiers. On voit le même mouvement dans les pattes de taupe arrachées.
8. La chenille, les vers, l’araignée, la mouche, l’anguille offrent les mêmes choses à considérer; et le mouvement des parties coupées augmente dans l’eau chaude, à cause du feu qu’elle contient. 8. The caterpillar, the worm, the spider, the fly, the eel—all exhibit the same phenomena; and in hot water, because of the fire it contains, the movement of the detached parts increases.
9. Un soldat ivre emporta d’un coup de sabre la tête d’un coq d’Inde. Cet animal resta debout, ensuite il marcha, courut; venant à rencontrer une muraille, il se tourna, battit des ailes, en continuant de courir, et tomba enfin. Etendu par terre, tous les muscles de ce coq se remuaient encore. Voilà ce que j’ai vu, et il est facile de voir à peu près ces phénomènes dans les petits chats, ou chiens, dont on a coupé la tête. 9. A drunken soldier cut off with one stroke of his sabre an Indian rooster’s head. The animal remained standing, then walked, and ran: happening to run against a wall, it turned around, beat its wings still running, and finally fell down. As it lay on the ground, all the muscles of this rooster kept on moving. That is what I saw myself, and almost the same phenomena can easily be observed in kittens or puppies with their heads cut off.
10. Les polypes font plus que de se mouvoir, après la section; ils se reproduisent dans huit jours en autant d’animaux qu’il y a de parties coupées. J’en suis fâché pour le système des naturalistes sur la génération, ou plutôt j’en suis bien aise; car que cette découverte nous apprend bien à ne jamais rien conclure de général, même de toutes les expériences connues, et les plus décisives! 10. Polyps do more than move after they have been cut in pieces. In a week they regenerate to form as many animals as there are pieces. I am sorry that these facts speak against the naturalists’ system of generation; or rather I am very glad of it, for let this discovery teach us never to reach a general conclusion even on the ground of all known (and most decisive) experiments.
Voilà beaucoup plus de faits qu’il n’en faut, pour prouver d’une manière incontestable que chaque petite fibre, ou partie des corps organisés, se meut par un principe qui lui est propre, et dont l’action ne dépend point des nerfs, comme les mouvements volontaires, puisque les mouvements en question s’exercent sans que les parties qui les manifestent aient aucun commerce avec la circulation. Or, si cette force se fait remarquer jusques dans des morceaux de fibres, le cœur, qui est un composé de fibres singulièrement entrelacées, doit avoir la même propriété. L’histoire de Bacon n’était pas nécessaire pour me le persuader. Il m’était facile d’en juger, et par la parfaite analogie de la structure du cœur de l’homme et des animaux; et par la masse même du premier, dans laquelle ce mouvement ne se cache aux yeux, que parce qu’il y est étouffé; et enfin parce que tout est froid et affaissé dans les cadavres. Si les dissections se faisaient sur des criminels suppliciés, dont les corps sont encore chauds, on verrait dans leur cœur les mêmes mouvements qu’on observe dans les muscles du visage des gens décapités. Here we have many more facts than are needed to prove, in an incontestable way, that each tiny fibre or part of an organized body moves by a principle which belongs to it. Its activity, unlike voluntary motions, does not depend in any way on the nerves, since the movements in question occur in parts of the body which have no connection with the circulation. But if this force is manifested even in sections of fibres the heart, which is a composite of peculiarly connected fibres, must possess the same property. I did not need Bacon’s story to persuade me of this. It was easy for me to come to this conclusion, both from the perfect analogy of the structure of the human heart with that of animals, and also from the very bulk of the human heart, in which this movement escapes our eyes only because it is smothered, and finally because in corpses all the organs are cold and lifeless. If executed criminals were dissected while their bodies are still warm, we should probably see in their hearts the same movements that are observed in the face-muscles of those that have been beheaded.
Tel est ce principe moteur des corps entiers, ou des parties coupées en morceaux, qu’il produit des mouvements non déréglés, comme on l’a cru, mais très réguliers, et cela, tant dans les animaux chauds et parfaits, que dans ceux qui sont froids et imparfaits. Il ne reste donc aucune ressource à nos adversaires, si ce n’est que de nier mille et mille faits que chacun peut facilement vérifier. The motive principle of the whole body, and even of its parts cut in pieces, is such that it produces not irregular movements, as some have thought, but very regular ones, in warm blooded and perfect animals as well as in cold and imperfect ones. No resource therefore remains open to our adversaries but to deny thousands and thousands of facts which every man can easily verify.
Si on me demande à présent quel est le siège de cette force innée dans nos corps, je réponds qu’elle réside très clairement dans ce que les anciens ont appellé parenchyme; c’est à dire dans la substance propre des parties, abstraction faite des veines, des artères, des nerfs, en un mot de l’organisation de tout le corps; et que par conséquent chaque partie contient en soi des ressorts plus ou moins vifs, selon le besoin qu’elles en avaient. If now any one ask me where is this innate force in our bodies, I answer that it very clearly resides in what the ancients called the parenchyma, that is to say, in the very substance of the organs not including the veins, the arteries, the nerves, in a word, that it resides in the organization of the whole body, and that consequently each organ contains within itself forces more or less active according to the need of them.
Entrons dans quelque détail de ces ressorts de la machine humaine. Tous les mouvements vitaux, animaux, naturels et automatiques se font par leur action. N’est-ce pas machinalement que le corps se retire, frappé de terreur à l’aspect d’un précipice inattendu? que les paupières se baissent à la menace d’un coup, comme on l’a dit? que la pupille s’étrécit au grand jour pour conserver la rétine, et s’élargit pour voir les objets dans l’obscurité? n’est-ce pas machinalement que les pores de la peau se ferment en hiver, pour que le froid ne pénètre pas l’intérieur des vaisseaux? que l’estomac se soulève, irrité par le poison, par une certaine quantité d’opium, par tous les émétiques, etc.? que le cœur, les artères, les muscles se contractent pendant le sommeil, comme pendant la veille? que le poumon fait l’office d’un souflet continuellement exercé? n’est-ce pas machinalement qu’agissent tous les sphincters de la vessie, du rectum, etc.? que le cœur a une contraction plus forte que tout autre muscle? que les muscles érecteurs font dresser la verge dans l’homme, comme dans les animaux qui s’en battent le ventre, et même dans l’enfant, capable d’érection, pour peu que cette partie soit irritée? Ce qui prouve, pour le dire en passant, qu’il est un ressort singulier dans ce membre, encore peu connu, et qui produit des effets qu’on n’a point encore bien expliqués, malgré toutes les lumières de l’anatomie.
Je ne m’étendrai pas davantage sur tous ces petits ressorts subalternes connus de tout le monde. Mais il en est un autre plus subtil, et plus merveilleux qui les anime tous; il est la source de tous nos sentiments, de tous nos plaisirs, de toutes nos passions, de toutes nos pensées; car le cerveau a ses muscles pour penser, comme les jambes pour marcher. Je veux parler de ce principe incitant, et impétueux, qu’Hippocrate appelle ενορμων (l’âme). Ce principe existe, et il a son siège dans le cerveau à l’origine des nerfs, par lesquels il exerce son empire sur tout le reste du corps. Par là s’explique tout ce qui peut s’expliquer, jusqu’aux effets surprenants des maladies de l’imagination.
Mais, pour ne pas languir dans une richesse et une fécondité mal entendue, il faut se borner à un petit nombre de questions et de réflexions.
Pourquoi la vue ou la simple idée d’une belle femme nous cause-t-elle des mouvements et des désirs singuliers? Ce qui se passe alors dans certains organes, vient-il de la nature même de ces organes? Point du tout; mais du commerce et de l’espèce de sympathie de ces muscles avec l’imagination. Il n’y a ici qu’un premier ressort excité par le bene placitum des anciens, ou par l’image de la beauté, qui en excite un autre, lequel était fort assoupi, quand l’imagination l’a éveillé: et comment cela, si ce n’est par le désordre et le tumulte du sang et des esprits, qui galopent avec une promptitude extraordinaire, et vont gonfler les corps caverneux?
Voyez le portrait de ce fameux Pope, au moins le Voltaire des Anglais. Les efforts, les nerfs de son génie sont peints sur sa physionomie; elle est toute en convulsion; ses yeux sortent de l’orbite, ses sourcils s’élèvent avec les muscles du front. Pourquoi? C’est que l’origine des nerfs est en travail et que tout le corps doit se ressentir d’une espèce d’accouchement aussi laborieux. S’il n’y avait une corde interne qui tirât ainsi celles du dehors, d’où viendraient tous ces phénomènes? Admettre une âme, pour les expliquer, c’est être réduit à l’opération du St. Esprit. Look at the portrait of the famous Pope who is, to say the least, the Voltaire of the English. The effort, the energy of his genius are imprinted upon his countenance. It is convulsed. His eyes protrude from their sockets, the eyebrows are raised with the muscles of the forehead. Why? Because the brain is in travail and all the body must share in such a laborious deliverance. If there were not an internal cord which pulled the external ones, whence would come all these phenomena? To admit a soul as explanation of them, is to be reduced to [explaining phenomena by] the operations of the Holy Spirit.
En effet, si ce qui pense en mon cerveau n’est pas une partie de ce viscère, et conséquemment de tout le corps, pourquoi, lorsque tranquille dans mon lit je forme le plan d’un ouvrage, ou que je poursuis un raisonnement abstrait, pourquoi mon sang s’échauffe-t-il? pourquoi la fièvre de mon esprit passe-t-elle dans mes veines? Demandez-le aux hommes d’imagination, aux grandes poètes, à ceux qu’un sentiment bien rendu ravit, qu’un goût exquis, que les charmes de la nature, de la vérité ou de la vertu transportent! Par leur enthousiasme, par ce qu’ils vous diront avoir éprouvé, vous jugerez de la cause par les effets: par cette harmonie que Borelli, qu’un seul anatomiste a mieux connue que tous les Leibniziens, vous connaîtrez l’unité matérielle de l’homme. Car enfin si la tension des nerfs qui fait la douleur, cause la fièvre, par laquelle l’esprit est troublé et n’a plus de volonté; et que réciproquement l’esprit trop exercé trouble le corps, et allume ce feu de consomption qui a enlevé Bayle dans un âge si peu avancé; si telle titillation me fait vouloir, me force de désirer ardemment ce dont je ne me souciais nullement le moment d’auparavant; si à leur tour certaines traces du cerveau excitent le même prurit et les mêmes désirs, pourquoi faire double ce qui n’est évidemment qu’un? C’est en vain qu’on se récrie sur l’empire de la volonté. Pour un ordre qu’elle donne, elle subit cent fois le joug. Et quelle merveille que le corps obéisse dan l’état sain, puisqu’un torrent de sang et d’esprits vient l’y forcer, la volonté ayant pour ministres une légion invisible de fluides plus vifs que l’éclair, et toujours prêts a la servir! Mais comme c’est par les nerfs que son pouvoir s’exerce, c’est aussi par eux qu’il est arrêté. La meilleure volonté d’un amant épuisé, les plus violents désirs lui rendront-ils sa vigueur perdue? Hélas! non; et elle en sera la première punie, parceque, posées certaines circonstances, il n’est pas dans sa puissance de ne pas vouloir du plaisir. Ce que j’ai dit de la paralysie, etc. revient ici.
La jaunisse vous surprend! ne savez vous pas que la couleur des corps dépend de celle des verres au travers desquels on les regarde! Ignorez-vous que telle est la teinte des humeurs, telle est celle des objets, au moins par rapport à nous, vains jouets de mille illusions? Mais ôtez cette teinte de l’humeur aqueuse de l’œil; faites couler la bile par son tamis naturel: alors l’âme ayant d’autres yeux, ne verra plus jaune. N’est ce pas encore ainsi qu’en abattant la cataracte, ou en injectant le canal d’Eustachi, on rend la vue aux aveugles, et l’ouie aux sourds? Combien de gens qui n’étaient peut-être que d’habiles charlatans dans des siècles ignorants, ont passé pour faire de grands miracles! La belle âme et la puissante volonté, qui ne peut agir qu’autant que les dispositions du corps le lui permettent, et dont les goûts changent avec l’âge et la fièvre! Faut-il donc s’étonner si les philosophes ont toujours eu en vue la santé du corps pour conserver celle de l’âme, si Pythagore a aussi soigneusement ordonné la diète, que Platon a défendu le vin? Le régime qui convient au corps, est toujours celui par lequel les médecins sensés prétendent qu’on doit préluder, lorsqu’il s’agit de former l’esprit, de l’élever à la connaissance de la vérité et de la vertu; vains sons dans le désordre des maladies et le tumulte des sens! Sans les préceptes de l’hygiène, Epictète, Socrate, Platon, etc. prêchent en vain: toute morale est infructueuse, pour qui n’a pas la sobrieté en partage: c’est la source de toutes les vertus comme l’intempérance est celle de tous les vices.
En faut-il davantage (et pourquoi irais-je me perdre dans l’histoire des passions, qui toutes s’expliquent par l’ενορμων d’Hippocrate) pour prouver que l’homme n’est qu’un animal, ou un assemblage de ressorts, qui tous se montent les uns par les autres, sans qu’on puisse dire par quel point du cercle humain la nature a commencé? Si ces ressorts diffèrent entr’eux, ce n’est donc que par leur siège et par quelques degrés de force, et jamais par leur nature; et par conséquent l’âme n’est qu’un principe de mouvement, ou une partie matérielle sensible du cerveau, qu’on peut, sans craindre l’erreur, regarder comme un ressort principal de toute la machine, qui a une influence visible sur tous les autres, et même parait avoir été fait le premier; en sorte que tous les autres n’en seraient qu’une émanation, comme on le verra par quelques observations que je rapporterai et qui ont été faites sur divers embryons. Is more needed, (for why lose myself in discussion of the passions which are all explained by the term, ενορμων, of Hippocrates) to prove that man is but an animal, or a collection of springs which wind each other up, without our being able to tell at what point in this human circle, nature has begun? If these springs differ among themselves, these differences consist only in their position and in their degrees of strength, and never in their nature; wherefore the soul is but a principle of motion or a material and sensible part of the brain, which can be regarded, without fear of error, as the mainspring of the whole machine, having a visible influence on all the parts. The soul seems even to have been made for the brain, so that all the other parts of the system are but a kind of emanation from the brain. This will appear from certain observations, made on different embryos, which I shall now enumerate.
Cette oscillation naturelle, ou propre à notre machine, et dont est douée chaque fibre, et, pour ainsi dire, chaque élément fibreux, semblable à celle d’une pendule, ne peut toujours s’exercer. Il faut la renouveler, à mesure qu’elle se perd; lui donner des forces, quand elle languit; l’affaiblir, lorsqu’elle est opprimée par un excès de force et de vigueur. C’est en cela seul que la vraie médecine consiste. This oscillation, which is natural or suited to our machine, and with which each fibre and even each fibrous element, so to speak, seems to be endowed, like that of a pendulum, can not keep up forever. It must be renewed, as it loses strength, invigorated when it is tired, and weakened when it is disturbed by excess of strength and vigor. In this alone, true medicine consists.
Le corps n’est qu’une horloge, dont le nouveau chyle est l’horloger. Le premier soin de la nature, quand il entre dans le sang, c’est d’y exciter une sorte de fièvre, que les chimistes, qui ne rêvent que fourneaux, ont dû prendre pour une fermentation. Cette fièvre procure une plus grande filtration d’esprits, qui machinalement vont animer les muscles et le cœur, comme s’ils y étaient envoyés par ordre de la volonté.
Ce sont donc les causes ou les forces de la vie qui entretiennent ainsi durant 100 ans le mouvement perpétuel des solides et des fluides, aussi nécessaire aux uns qu’aux autres. Mais qui peut dire si les solides contribuent à ce jeu, plus que les fluides, et vice versa? Tout ce qu’on sait, c’est que l’action des premiers serait bientôt anéantie, sans le secours des seconds. Ce sont les liqueurs qui par leur choc éveillent et conservent l’élasticité des vaisseaux, de laquelle dépend leur propre circulation. De là vient qu’après la mort le ressort naturel de chaque substance est plus ou moins fort encore suivant les restes de la vie, auxquels il survit, pour expirer le dernier. Tant il est vrai que cette force des parties animales peut bien se conserver et s’augmenter par celle de la circulation, mais qu’elle n’en dépend point, puisqu’elle se passe même de l’intégrité de chaque membre, ou viscère, comme on l’a vu. These then are the causes or the forces of life which thus sustain for a hundred years that perpetual movement of the solids and the liquids which is as necessary to the first as to the second. But who can say whether the solids contribute more than the fluids to this movement or vice versa? All that we know is that the action of the former would soon cease without the help of the latter, that is, without the help of the fluids which by their onset rouse and maintain the elasticity of the blood vessels on which their own circulation depends. From this it follows that after death the natural resilience of each substance is still more or less strong according to the remnants of life which it outlives, being the last to perish. So true is it that this force of the animal parts can be preserved and strengthened by that of the circulation, but that it does not depend on the strength of the circulation, since, as we have seen, it can dispense with even the integrity of each member or organ.
Je n’ignore pas que cette opinion n’a pas été goûtée de tous les savants, et que Stahl surtout l’a fort dédaignée. Ce grand chimiste a voulu nous persuader que l’âme était la seule cause de tous nos mouvements. Mais c’est parler en fanatique, et non en philosophe. I am aware that this opinion has not been relished by all scholars, and that Stahl especially had much scorn for it. This great chemist has wished to persuade us that the soul is the sole cause of all our movements. But this is to speak as a fanatic and not as a philosopher.
Pour détruire l’hypothèse Stahlienne, il ne faut pas faire tant d’efforts que je vois qu’on en a faits avant moi. Il n’y a qu’à jeter les yeux sur un joueur de violon. Quelle souplesse! Quelle agilité dans les doigts! Les mouvements sont si prompts, qu’il ne paraît presque pas y avoir de succession. Or, je prie, ou plutôt je défie les Stahliens de me dire, eux qui connaissent si bien tout ce que peut notre âme, comment il serait possible qu’elle exécutât si vite tant de mouvements, des mouvements qui se passent si loin d’elle, et en tant d’endroits divers. C’est supposer un joueur de flûte qui pourrait faire de brillantes cadences sur une infinité de trous qu’il ne connaitrait pas, et auxquels il ne pourrait seulement pas appliquer le doigt.
Mais disons avec Mr. Hecquet qu’il n’est pas permis à tout le monde d’aller à Corinthe. Et pourquoi Stahl n’aurait-il pas été encore plus favorisé de la nature en qualité d’homme, qu’en qualité de chimiste et de praticien? Il fallait (heureux mortel!) qu’il eût reçu une autre âme que le reste des hommes; une âme souveraine, qui non contente d’avoir quelque empire sur les muscles volontaires, tenait sans peine les rênes de tous les mouvements du corps, pouvait les suspendre, les calmer, ou les exciter à son gré. Avec une maîtresse aussi despotique, dans les mains de laquelle étaient en quelque sorte les battements du cœur et les lois de la circulation, point de fièvre sans doute; point de douleur; point de langueur; ni honteuse impuissance, ni facheux priapisme. L’âme veut, et les ressorts jouent, se dressent, ou se débandent. Comment ceux de la machine de Stahl se sont-ils sitôt détraqués? Qui a chez soi un si grand médecin, devrait être immortel.
Stahl, au reste, n’est pas le seul qui ait rejeté le principe d’oscillation des corps organisés. De plus grands esprits ne l’ont pas employé, lorsqu’ils ont voulu expliquer l’action du cœur, l’érection du penis, etc. Il n’y a qu’à lire les Institutions de médecine de Boerhaave, pour voir quels laborieux et séduisants systèmes, faute d’admettre une force aussi frappante dans tous les corps, ce grand homme a été obligé d’enfanter à la sueur de son puissant génie.
Willis et Perrault, esprits d’une plus faible trempe, mais observateurs assidus de la nature, que le fameux professeur de Leyde n’a connue que par autrui et n’a eue, pour ainsi dire, que de la seconde main, paraissent avoir mieux aimé supposer une âme généralement répandue par tout le corps, que le principe dont nous parlons. Mais dans cette hypothèse qui fut celle de Virgile et de tous les Epicuriens, hypothèse que l’histoire du polype semblerait favoriser à la première vue, les mouvements qui survivent au sujet dans lequel ils sont inhérents viennent d’un reste d’âme, que conservent encore les parties qui se contractent, sans être désormais irritées par le sang et les esprits. D’où l’on voit que ces écrivains dont les ouvrages solides éclipsent aisément toutes les fables philosophiques, ne se sont trompés que sur le modèle de ceux qui ont donné à la matière la faculté de penser, je veux dire, pour s’être mal exprimés, en termes obscurs, et qui ne signifient rien. En effet, qu’est ce que ce reste d’âme, si ce n’est la force motrice des Leibniziens, mal rendue par une telle expression, et que cependant Perrault surtout a véritablement entrevue. Voy. son Traité de la Mécanique des Animaux.
A présent qu’il est clairement démontré contre les Cartésiens, les Stahliens, les Malebranchistes, et les théologiens peu dignes d’être ici placés, que la matière se meut par elle-même, non seulement lorsqu’elle est organisée, comme dans un cœur entier, par exemple, mais lors même que cette organisation est détruite, la curiosité de l’homme voudrait savoir comment un corps, par cela même qu’il est originairement doué d’un souffle de vie, se trouve en conséquence orné de la faculté de sentir, et enfin par celle-ci de la pensée. Et pour en venir à bout, ô bon Dieu, quels efforts n’ont pas faits certains philosophes! et quel galimatias j’ai eu la patience de lire à ce sujet!
Tout ce que l’expérience nous apprend, c’est que tant que le mouvement subsiste, si petit qu’il soit dans une ou plusieurs fibres, il n’y a qu’à les piquer, pour réveiller, animer ce mouvement presque éteint, comme on l’a vu dans cette foule d’expériences dont j’ai voulu accabler les systèmes. Il est donc constant que le mouvement et le sentiment s’excitent tour à tour, et dans les corps entiers, et dans les mêmes corps dont la structure est détruite; pour ne rien dire de certaines plantes qui semblent nous offrir les mêmes phénomènes de la réunion du sentiment et du mouvement. All that experience teaches us is that while movement persists, however slight it may be, in one or more fibres, we need only stimulate them to re-excite and animate this movement almost extinguished. This has been shown in the host of experiments with which I have undertaken to crush the systems. It is therefore certain that motion and feeling excite each other in turn, both in a whole body and in the same body when its structure is destroyed, to say nothing of certain plants which seem to exhibit the same phenomena of the union of feeling and motion.
Mais de plus, combien d’excellents philosophes ont démontré que la pensée n’est qu’une faculté de sentir, et que l’âme raisonnable n’est que l’âme sensitive appliquée à contempler les idées, et à raisonner! Ce qui serait prouvé par cela seul que lorsque le sentiment est éteint, la pensée l’est aussi, comme dans l’apoplexie, la léthargie, la catalepsie, etc. Car ceux qui ont avancé que l’âme n’avait pas moins pensé dans les maladies soporeuses, quoiqu’elle ne se souvint pas des idées qu’elle avait eues, ont soutenu une chose ridicule. But furthermore, how many excellent philosophers have shown that thought is but a faculty of feeling, and that the reasonable soul is but the feeling soul engaged in contemplating its ideas and in reasoning! This would be proved by the fact alone that when feeling is stifled, thought also is checked, for instance in apoplexy, in lethargy, in catalepsis, etc. For it is ridiculous to suggest that, during these stupors, the soul keeps on thinking, even though it does not remember the ideas that it has had.
Pour ce qui est de ce développement, c’est une folie de perdre le temps à en rechercher le mécanisme. La nature du mouvement nous est aussi inconnue que celle de la matière. Le moyen de découvrir comment il s’y produit, à moins que de ressusciter avec l’auteur de l’Histoire de l’Ame l’ancienne et inintelligible doctrine des formes substantielles! Je suis donc aussi consolé d’ignorer comment la matière, d’inerte et simple, devient active et composée d’organes, que de ne pouvoir regarder le soleil sans verre rouge: et je suis d’aussi bonne composition sur les autres merveilles incompréhensibles de la nature, sur la production du sentiment et de la pensée dans un être qui ne paraissait autrefois à nos yeux bornés qu’un peu de boue.
Qu’on m’accorde seulement que la matière organisée est douée d’un principe moteur, qui seul la différencie de celle qui ne l’est pas (eh! peut-on rien refuser à l’observation la plus incontestable?) et que tout dépend dans les animaux de la diversité de cette organisation, comme je l’ai assez prouvé; c’en est assez pour deviner l’énigme des substances et celle de l’homme. On voit qu’il n’y en a qu’une dans l’univers et que l’homme est la plus parfaite. Il est au singe, aux animaux les plus spirituels, ce que le pendule planétaire de Huygens est à une montre de Julien le Roi. S’il a fallu plus d’instruments, plus de rouages, plus de ressorts pour marquer les mouvements des planètes, que pour marquer les heures, ou les répéter; s’il a fallu plus d’art à Vaucanson pour faire son Fluteur, que pour son Canard, il eût dû en employer encore davantage pour faire un Parleur; machine qui ne peut plus être regardée comme impossible, surtout entre les mains d’un nouveau Prométhée. Il était donc de même nécessaire que la nature employât plus d’art et d’appareil pour faire et entretenir une machine, qui pendant un siècle entier pût marquer tous les battements du cœur et de l’esprit; car si on n’en voit pas au pouls les heures, c’est du moins le baromètre de la chaleur et de la vivacité, par laquelle on peut juger de la nature de l’âme. Je ne me trompe point, le corps humain est une horloge, mais immense, et construite avec tant d’artifice et d’habileté, que si la roue qui sert à marquer les secondes vient à s’arrêter, celle des minutes tourne et va toujours son train, comme la roue des quarts continue de se mouvoir; et ainsi des autres, quand les premières, rouillées, ou dérangées par quelque cause que ce soit, ont interrompu leur marche. Car n’est-ce pas ainsi que l’obstruction de quelques vaisseaux ne suffit pas pour détruire, ou suspendre le fort des mouvements, qui est dans le cœur, comme dans la pièce ouvrière de la machine; puisqu’au contraire les fluides dont le volume est diminué, ayant moins de chemin a faire, le parcourent d’autant plus vite, emportés comme par un nouveau courant, que la force du cœur s’augmente en raison de la résistance qu’il trouve à l’extrémité des vaisseaux? Lorsque le nerf optique seul comprimé ne laisse plus passer l’image des objets, n’est-ce pas ainsi que la privation de la vue n’empêche pas plus l’usage de l’ouïe, que la privation de ce sens, lorsque les fonctions de la portion molle sont interdites, ne suppose celle de l’autre? N’est-ce pas ainsi encore que l’un entend, sans pouvoir dire qu’il entend (si ce n’est après l’attaque du mal) et que l’autre qui n’entend rien, mais dont les nerfs linguaux sont libres dans le cerveau, dit machinalement tous les rêves qui lui passent par la tête? Phénomènes qui ne surprennent point les médecins éclairés. Ils savent à quoi s’en tenir sur la nature de l’homme; et pour le dire en passant: de deux médecins, le meilleur, celui qui mérite le plus de confiance, c’est toujours, à mon avis, celui qui est le plus versé dans la physique, ou la mécanique du corps humain, et qui laissant l’âme et toutes les inquiétudes que cette chimère donne aux sots et aux ignorans, n’est occupé sérieusement que du pur naturalisme.
Laissons donc le prétendu Mr. Charp se moquer des philosophes qui ont regardé les animaux, comme des machines. Que je pense différemment! Je crois que Descartes serait un homme respectable à tous égards, si, né dans un siècle qu’il n’eût pas dû éclairer, il eût connu le prix de l’expérience et de l’observation, et le danger de s’en écarter. Mais il n’est pas moins juste que je fasse ici une authentique réparation à ce grand homme, pour tous ces petits philosophes mauvais plaisants, et mauvais singes de Locke, qui, au lieu de rire impudemment au nez de Descartes, feraient mieux de sentir que sans lui le champ de la philosophie, comme celui du bon esprit sans Newton, serait peut être encore en friche. Therefore let the pretended M. Charp deride philosophers who have regarded animals as machines. How different is my view! I believe that Descartes would be a man in every way worthy of respect, if, born in a century that he had not been obliged to enlighten, he had known the value of experiment and observation, and the danger of cutting loose from them. But it is none the less just for me to make an authentic reparation to this great man for all the insignificant philosophers—poor jesters, and poor imitators of Locke—who instead of laughing impudently at Descartes, might better realize that without him the field of philosophy, like the field of science without Newton, might perhaps be still uncultivated.
Il est vrai que ce célèbre philosophe s’est beaucoup trompé, et personne n’en disconvient. Mais enfin il a connu la nature animale; il a le premier parfaitement démontré que les animaux étaient de pures machines. Or, après une découverte de cette importance et qui suppose autant de sagacité, le moyen, sans ingratitude, de ne pas faire grâce à toutes ses erreurs!
Etre machine, sentir, penser, savoir distinguer le bien du mal, comme le bleu du jaune, en un mot être né avec de l’intelligence et un instinct sûr de morale, et n’être qu’un animal, sont donc des choses qui ne sont pas plus contradictoires qu’être un singe ou un perroquet et savoir se donner du plaisir. Car, puisque l’occasion se présente de le dire, qui eut jamais deviné à priori qu’une goutte de la liqueur qui se lance dans l’accouplement fit ressentir des plaisirs divins, et qu’il en naîtrait une petite créature, qui pourrait un jour, posées certaines lois, jouir des mêmes délices? Je crois la pensée si peu incompatible avec la matière organisée, qu’elle semble en être une propriété, telle que l’électricité, la faculté motrice, l’impénétrabilité, l’étendue, etc. To be a machine, to feel, to think, to know how to distinguish good from bad, as well as blue from yellow, in a word, to be born with an intelligence and a sure moral instinct, and to be but an animal, are therefore characters which are no more contradictory, than to be an ape or a parrot and to be able to give oneself pleasure.... I believe that thought is so little incompatible with organized matter, that it seems to be one of its properties on a par with electricity, the faculty of motion, impenetrability, extension, etc.
Voulez vous de nouvelles observations? En voici qui sont sans réplique et qui prouvent toutes que l’homme ressemble parfaitement aux animaux dans son origine, comme dans tout ce que nous avons déjà cru essentiel de comparer.
Do you ask for further observations? Here are some which are incontestable and which all prove that man resembles animals perfectly, in his origin as well as in all the points in which we have thought it essential to make the comparison....
Voyons l’homme dans et hors de sa coque; examinons avec un microscope les plus jeunes embryons, de 4, de 6, de 8 ou de 15 jours; après ce temps les yeux suffisent. Que voit-on? la tête seule; un petit œuf rond avec deux points noirs qui marquent les yeux. Avant ce temps, tout étant plus informe, on n’aperçoit qu’une pulpe médullaire, qui est le cerveau, dans lequel se forme d’abord l’origine des nerfs, ou le principe du sentiment, et le cœur qui a déjà par lui-même dans cette pulpe la faculté de battre: c’est le punctum saliens de Malpighi, qui doit peut-être déjà une partie de sa vivacité à l’influence des nerfs. Ensuite peu-à-peu on voit la tête allonger le col, qui en se dilatant forme d’abord le thorax, où le cœur a déjà descendu, pour s’y fixer; après quoi vient le bas ventre qu’une cloison (le diaphragme) sépare. Ces dilatations donnent l’une, les bras, les mains, les doigts, les ongles, et les poils; l’autre les cuisses, les jambes, les pieds, etc., avec la seule différence de situation qu’on leur connait, qui fait l’appui et le balancier du corps. C’est une végétation frappante. Ici, ce sont des cheveux qui couvrent le sommet de nos têtes; là, ce sont des feuilles et des fleurs. Partout brille le même luxe de la nature; et enfin l’esprit recteur des plantes est placé où nous avons notre âme, cette autre quintessence de l’homme. Let us observe man both in and out of his shell, let us examine young embryos of four, six, eight or fifteen days with a microscope; after that time our eyes are sufficient. What do we see? The head alone; a little round egg with two black points which mark the eyes. Before that, everything is formless, and one sees only a medullary pulp, which is the brain, in which are formed first the roots of the nerves, that is, the principle of feeling, and the heart, which already within this substance has the power of beating of itself; it is the punctum saliens of Malpighi, which perhaps already owes a part of its excitability to the influence of the nerves. Then little by little, one sees the head lengthen from the neck, which, in dilating, forms first the thorax inside which the heart has already sunk, there to become stationary; below that is the abdomen which is divided by a partition (the diaphragm). One of these enlargements of the body forms the arms, the hands, the fingers, the nails, and the hair; the other forms the thighs, the legs, the feet, etc., which differ only in their observed situation, and which constitute the support and the balancing pole of the body. The whole process is a strange sort of growth, like that of plants. On the tops of our heads is hair in place of which the plants have leaves and flowers; everywhere is shown the same luxury of nature, and finally the directing principle of plants is placed where we have our soul, that other quintessence of man.
Telle est l’uniformité de la nature qu’on commence à sentir, et l’analogie du règne animal et végétal, de l’homme à la plante. Peut-être même y a-t-il des plantes animal, c’est-à-dire qui en végétant, ou se battent comme les polypes, ou font d’autres fonctions propres aux animaux? Voilà à peu près tout ce qu’on sait de la génération. Que les parties qui s’attirent, qui sont faites pour s’unir ensemble et pour occuper telle ou telle place, se réunissent toutes suivant leur nature; et qu’ainsi se forment les yeux, le cœur, l’estomac et enfin tout le corps, comme de grands hommes l’ont écrit, cela est possible. Mais, comme l’expérience nous abandonne au milieu des ces subtilités, je ne supposerai rien, regardant tout ce qui ne frappe pas mes sens comme un mystère impénétrable. Il est si rare que les deux semences se rencontrent dans le congrès, que je serais tenté de croire que la semence de la femme est inutile à la génération. Mais comment en expliquer les phénomènes, sans ce commode rapport de parties, qui rend si bien raison des ressemblances des enfants, tantôt au père, et tantôt à la mère? D’un autre côté, l’embarras d’une explication doit-elle contrebalancer un fait? Il me parait que c’est le mâle qui fait tout, dans une femme qui dort, comme dans la plus lubrique. L’arrangement des parties serait donc fait de toute éternité dans le germe, ou dans le ver même de l’homme. Mais tout ceci est fort au-dessus de la portée des plus excellents observateurs. Comme ils n’y peuvent rien saisir, ils ne peuvent pas plus juger de la mécanique de la formation et du développement des corps, qu’une taupe du chemin qu’un cerf peut parcourir. Such is the uniformity of nature, which we are beginning to realize; and the analogy of the animal with the vegetable kingdom, of man with plant. Perhaps there even are animal plants, which in vegetating, either fight as polyps do, or perform other functions characteristic of animals....
Nous sommes de vraies taupes dans le champ de la nature; nous n’y faisons guères que le trajet de cet animal; et c’est notre orgueil qui donne des bornes à ce qui n’en a point. Nous sommes dans le cas d’une montre qui dirait: (un fabuliste en ferait un personnage de conséquence dans un ouvrage frivole) “Quoi! c’est ce sot ouvrier qui m’a faite, moi qui divise le temps! moi qui marque si exactement le cours du soleil; moi qui répète à haute voix les heures que j’indique! non, cela ne se peut pas.” Nous dédaignons de même, ingrats que nous sommes, cette mère commune de tous les règnes, comme parlent les chimistes. Nous imaginons ou plutôt supposons une cause supérieure à celle à qui nous devons tout, et qui a véritablement tout fait d’une manière inconcevable. Non, la matière n’a rien de vil, qu’aux yeux grossiers qui la méconnaissent dans ses plus brillants ouvrages; et la nature n’est point une ouvrière bornée. Elle produit des millions d’hommes avec plus de facilité et de plaisir, qu’un horloger n’a de peine à faire la montre la plus composée. Sa puissance éclate également et dans la production du plus vil insecte, et dans celle de l’homme le plus superbe; le règne animal ne lui coûte pas plus que le végétal, ni le plus beau génie qu’un épi de blé. Jugeons donc par ce que nous voyons, de ce qui se dérobe à la curiosité de nos yeux et de nos recherches, et n’imaginons rien au delà. Suivons le singe, le castor, l’éléphant, etc., dans leurs opérations. S’il est évident qu’elles ne peuvent se faire sans intelligence, pourquoi la refuser à ces animaux? et si vous leur accordez une âme, fanatiques, vous êtes perdus; vous aurez beau dire que vous ne décidez point sur sa nature, tandis que vous lui ôtez l’immortalité; qui ne voit que c’est une assertion gratuite? qui ne voit qu’elle doit être ou mortelle, ou immortelle, comme la nôtre, dont elle doit subir le même sort quel qu’il soit! et qu’ainsi c’est tomber dans Scilla pour vouloir éviter Caribde? We are veritable moles in the field of nature; we achieve little more than the mole’s journey and it is our pride which prescribes limits to the limitless. We are in the position of a watch that should say (a writer of fables would make the watch a hero in a silly tale): “I was never made by that fool of a workman, I who divide time, who mark so exactly the course of the sun, who repeat aloud the hours which I mark! No! that is impossible!” In the same way, we disdain, ungrateful wretches that we are, this common mother of all kingdoms, as the chemists say. We imagine, or rather we infer, a cause superior to that to which we owe all, and which truly has wrought all things in an inconceivable fashion. No; matter contains nothing base, except to the vulgar eyes which do not recognize her in her most splendid works; and nature is no stupid workman. She creates millions of men, with a facility and a pleasure more intense than the effort of a watchmaker in making the most complicated watch. Her power shines forth equally in creating the lowliest insect and in creating the most highly developed man; the animal kingdom costs her no more than the vegetable, and the most splendid genius no more than a blade of wheat. Let us then judge by what we see of that which is hidden from the curiosity of our eyes and of our investigations, and let us not imagine anything beyond. Let us observe the ape, the beaver, the elephant, etc., in their operations. If it is clear that these activities can not be performed without intelligence, why refuse intelligence to these animals? And if you grant them a soul, you are lost, you fanatics! You will in vain say that you assert nothing about the nature of the animal soul and that you deny its immortality. Who does not see that this is a gratuitous assertion; who does not see that the soul of an animal must be either mortal or immortal, whichever ours [is], and that it must therefore undergo the same fate as ours, whatever that may be, and that thus [in admitting that animals have souls], you fall into Scylla in the effort to avoid Charybdis?
Brisez la chaîne de vos préjugés; armez-vous du flambeau de l’expérience et vous ferez à la nature l’honneur qu’elle mérite, au lieu de rien conclure à son désavantage, de l’ignorance où elle vous a laissé. Ouvrez les yeux seulement, et laissez-là ce que vous ne pouvez comprendre; et vous verrez que ce laboureur dont l’esprit et les lumières ne s’étendent pas plus loin que les bords de son sillon, ne diffère point essentiellement du plus grand génie, comme l’eût prouvé la dissection des cerveaux de Descartes et de Newton: vous serez persuadé que l’imbécile ou le stupide sont des bêtes à figure humaine, comme le singe plein d’esprit est un petit homme sous une autre forme; et qu’enfin tout dépendant absolument de la diversité de l’organisation, un animal bien construit, à qui on a appris l’astronomie, peut prédire une éclipse, comme la guérison ou la mort, lorsqu’il a porté quelque temps du génie et de bons yeux à l’école d’Hippocrate et au lit des malades. C’est par cette file d’observations et de vérités qu’on parvient à lier à la matière l’admirable propriété de penser, sans qu’on en puisse voir les liens, parce que le sujet de cet attribut nous est essentiellement inconnu. Break the chain of your prejudices, arm yourselves with the torch of experience, and you will render to nature the honor she deserves, instead of inferring anything to her disadvantage, from the ignorance in which she has left you. Only open wide your eyes, only disregard what you can not understand, and you will see that the ploughman whose intelligence and ideas extend no further than the bounds of his furrow, does not differ essentially from the greatest genius,—a truth which the dissection of Descartes’s and of Newton’s brains would have proved; you will be persuaded that the imbecile and the fool are animals with human faces, as the intelligent ape is a little man in another shape; in short, you will learn that since everything depends absolutely on difference of organization, a well constructed animal which has studied astronomy, can predict an eclipse, as it can predict recovery or death when it has used its genius and its clearness of vision, for a time, in the school of Hippocrates and at the bedside of the sick. By this line of observations and truths, we come to connect the admirable power of thought with matter, without being able to see the links, because the subject of this attribute is essentially unknown to us.
Ne disons point que toute machine, ou tout animal, périt tout-à-fait, ou prend une autre forme, après la mort; car nous n’en savons absolument rien. Mais assurer qu’une machine immortelle est une chimère, ou un être de raison, c’est faire un raisonnement aussi absurde que celui que feraient des chenilles, qui, voyant les dépouilles de leurs semblables, déploreraient amèrement le sort de leur espèce qui leur semblerait s’anéantir. L’âme de ces insectes (car chaque animal a la sienne) est trop bornée pour comprendre les métamorphoses de la nature. Jamais un seul des plus rusés d’entr’eux n’eût imaginé qu’il dût devenir papillon. Il en est de même de nous. Que savons-nous plus de notre destinée, que de notre origine? Soumettons-nous donc à une ignorance invincible de laquelle notre bonheur dépend. Let us not say that every machine or every animal perishes altogether or assumes another form after death, for we know absolutely nothing about the subject. On the other hand, to assert that an immortal machine is a chimera or a logical fiction, is to reason as absurdly as caterpillars would reason if, seeing the cast-off skins of their fellow-caterpillars, they should bitterly deplore the fate of their species, which to them would seem to come to nothing. The soul of these insects (for each animal has his own) is too limited to comprehend the metamorphoses of nature. Never one of the most skilful among them could have imagined that it was destined to become a butterfly. It is the same with us. What more do we know of our destiny than of our origin? Let us then submit to an invincible ignorance on which our happiness depends.
Qui pensera ainsi, sera sage, juste, tranquille sur son sort, et par conséquent heureux. Il attendra la mort, sans la craindre, ni la désirer; et chérissant la vie, comprenant à peine comment le dégoût vient corrompre un cœur dans ce lieu plein de délices; plein de respect pour la nature, plein de reconnaissance, d’attachement et de tendresse, à proportion du sentiment et des bienfaits qu’il en a reçus, heureux enfin de la sentir, et d’être au charmant spectacle de l’univers, il ne le détruira certainement jamais dans soi, ni dans les autres. Que dis-je! plein d’humanité, il en aimera le caractère jusques dans ses ennemis. Jugez comme il traitera les autres! Il plaindra les vicieux, sans les haïr; ce ne seront à ses yeux que des hommes contrefaits. Mais en faisant grâce aux défauts de la conformation de l’esprit et du corps, il n’en admirera pas moins leurs beautés et leurs vertus. Ceux que la nature aura favorisés lui paraîtront mériter plus d’égards que ceux qu’elle aura traités en marâtre. C’est ainsi qu’on a vu que les dons naturels, la source de tout ce qui s’acquiert, trouvent dans la bouche et le cœur du matérialiste des hommages que tout autre leur refuse injustement. Enfin le matérialiste convaincu, quoi que murmure sa propre vanité, qu’il n’est qu’une machine, ou un animal, ne maltraitera point ses semblables; trop instruit sur la nature de ces actions, dont l’inhumanité est toujours proportionnée au degré d’analogie prouvée ci devant; et ne voulant pas en un mot, suivant la loi naturelle donnée à tous les animaux, faire à autrui ce qu’il ne voudrait pas qu’il lui fît. He who so thinks will be wise, just, tranquil about his fate, and therefore happy. He will await death without either fear or desire, and will cherish life (hardly understanding how disgust can corrupt a heart in this place of many delights); he will be filled with reverence, gratitude, affection, and tenderness for nature, in proportion to his feeling of the benefits he has received from nature; he will be happy, in short, in feeling nature, and in being present at the enchanting spectacle of the universe, and he will surely never destroy nature either in himself or in others. More than that! Full of humanity, this man will love human character even in his enemies. Judge how he will treat others. He will pity the wicked without hating them; in his eyes, they will be but mis-made men. But in pardoning the faults of the structure of mind and body, he will none the less admire the beauties and the virtues of both. Those whom nature shall have favored will seem to him to deserve more respect than those whom she has treated in stepmotherly fashion. Thus, as we have seen, natural gifts, the source of all acquirements, gain from the lips and heart of the materialist, the homage which every other thinker unjustly refuses them. In short, the materialist, convinced, in spite of the protests of his vanity, that he is but a machine or an animal, will not maltreat his kind, for he will know too well the nature of those actions, whose humanity is always in proportion to the degree of the analogy proved above [between human beings and animals]; and following the natural law given to all animals, he will not wish to do to others what he would not wish them to do to him.
Concluons donc hardiment que l’homme est une machine; et qu’il n’y a dans tout l’univers qu’une seule substance diversement modifiée. Ce n’est point ici une hypothèse élevée à force de demandes et de suppositions: ce n’est point l’ouvrage du préjugé, ni même de ma raison seule; j’eusse dédaigné un guide que je crois si peu sûr, si mes sens portant, pour ainsi dire, le flambeau, ne m’eûssent engagé à la suivre, en l’éclairant. L’expérience m’a donc parlé pour la raison; c’est ainsi que je les ai jointes ensemble. Let us then conclude boldly that man is a machine, and that in the whole universe there is but a single substance differently modified. This is no hypothesis set forth by dint of a number of postulates and assumptions; it is not the work of prejudice, nor even of my reason alone; I should have disdained a guide which I think to be so untrustworthy, had not my senses, bearing a torch, so to speak, induced me to follow reason by lighting the way themselves. Experience has thus spoken to me in behalf of reason; and in this way I have combined the two.
Mais on a dû voir que je ne me suis permis le raisonnement le plus rigoureux et le plus immédiatement tiré, qu’à la suite d’une multitude d’observations physiques qu’aucun savant ne contestera; et c’est encore eux seuls que je reconnais pour juges des conséquences que j’en tire; récusant ici tout homme à préjugés, et qui n’est ni anatomiste, ni au fait de la seule philosophie qui soit ici de mise, celle du corps humain. Que pourraient contre un chêne aussi ferme et solide ces faibles roseaux de la théologie, de la métaphysique et des écoles; armes puériles, semblables aux fleurets de nos salles, qui peuvent bien donner le plaisir de l’escrime, mais jamais entamer son adversaire. Faut-il dire que je parle de ces idées creuses et triviales, de ces raisonnements rebattus et pitoyables, qu’on fera sur la prétendue incompatibilité de deux substances qui se touchent et se remuent sans cesse l’une et l’autre, tant qu’il restera l’ombre du préjugé ou de la superstition sur la terre? Voilà mon système, ou plutôt la vérité, si je ne me trompe fort. Elle est courte et simple. Dispute à présent qui voudra! But it must have been noticed that I have not allowed myself even the most vigorous and immediately deduced reasoning, except as a result of a multitude of observations which no scholar will contest; and furthermore, I recognize only scholars as judges of the conclusions which I draw from the observations; and I hereby challenge every prejudiced man who is neither anatomist, nor acquainted with the only philosophy which can here be considered, that of the human body. Against so strong and solid an oak, what could the weak reeds of theology, of metaphysics, and of the schools, avail,—childish arms, like our parlor foils, that may well afford the pleasure of fencing, but can never wound an adversary. Need I say that I refer to the empty and trivial notions, to the pitiable and trite arguments that will be urged (as long as the shadow of prejudice or of superstition remains on earth) for the supposed incompatibility of two substances which meet and move each other unceasingly? Such is my system, or rather the truth, unless I am much deceived. It is short and simple. Dispute it now who will.