LIVRE V LES OPINIONS ET LES CROYANCES INDIVIDUELLES
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CHAPITRE I LES FACTEURS INTERNES DES OPINIONS ET DES CROYANCES. (Le caractère, l’idéal, les besoins, l’intérêt, les passions, etc.).
§ 1. — Influence des divers facteurs des opinions et des croyances.
Le journal anglais Commentator écrivait récemment, à propos de la psychologie politique : « Il naîtra peut-être, un jour, un livre merveilleux sur l’art de persuader. Si on suppose que la psychologie arrive à être une science aussi avancée que la géométrie et la mécanique, il sera possible de prédire les effets d’un argument sur l’esprit de l’homme aussi sûrement que nous pouvons prédire maintenant une éclipse de lune. Une psychologie développée à ce point possédera une série de règles permettant de convertir un individu à une opinion quelconque. Le mécanisme d’un esprit sera alors comparable à une machine à écrire, où il suffit d’appuyer sur un levier pour voir sortir immédiatement la lettre demandée. Une science aussi puissante, et, par conséquent, aussi dangereuse, deviendrait nécessairement un monopole du gouvernement ».
On peut admettre théoriquement l’existence de cette science future, dont les grands hommes d’État et les meneurs connaissent déjà quelques fragments, mais le pouvoir de la créer complètement appartiendra sûrement à une humanité d’intelligence fort supérieure à la nôtre.
La raison en est évidente. Un des problèmes les plus difficiles de l’astronomie, et dont elle n’a pu donner encore qu’une solution partielle, est celui dit des trois corps, impliquant la détermination des trajectoires de trois mobiles agissant simultanément les uns sur les autres. Or, les éléments psychologiques pouvant entrer dans une détermination sont non seulement en nombre bien plus considérable, mais encore leur action varie suivant la sensibilité de chacun.
Si les prévisions de la conduite des êtres ne sont pas cependant toujours impossibles, c’est que dans l’agrégat complexe des sentiments formant le caractère, se trouvent souvent des éléments prépondérants qui orientent les autres. Tels l’avarice, l’égoïsme, l’amour-propre, l’orgueil, etc. Les hommes ainsi dominés sont les plus faciles à manier, car on sait sur quelle touche affective il faut frapper. Un individu bien équilibré et n’offrant aucune note dominante, est, au contraire, peu aisé à pénétrer et à conduire.
Tous les facteurs que nous énumérerons n’entrent pas dans la genèse d’une opinion. Tel agissant sur l’un restera sans action sur l’autre. Ce qui passionne un peuple laissera indifférent le peuple voisin.
En fait, la formation de la plupart des opinions comprend assez peu de facteurs. La race, le milieu et la contagion pour les grandes croyances, les impressions et l’intérêt personnel pour les opinions journalières suffisent. Nous sommes obligés cependant d’en étudier d’autres et de les mettre presque sur le même plan, parce que si tous n’agissent pas toujours, il n’en est aucun qui ne puisse, à un moment donné, intervenir.
§ 2. — Le caractère.
Sur le fond commun des caractères de races se superposent les caractères variables des individus. Leur rôle dans la genèse des opinions et des croyances est considérable. Le philosophe le plus sage n’échappe pas à leur influence. Ses doctrines optimistes ou pessimistes résultent de son caractère, beaucoup plus que de son intelligence. W. James assure donc, avec raison, que « l’histoire de la philosophie est, dans une grande mesure, celle du conflit des tempéraments humains. Cette différence particulière des tempéraments, ajoute-t-il, est toujours entrée en ligne de compte dans le domaine de la littérature, de l’art, du gouvernement et des mœurs, tout autant que dans celui de la philosophie. S’agit-il des mœurs : nous y rencontrons, d’une part, les gens qui font des façons, et de l’autre ceux qui n’en font pas. S’agit-il du gouvernement : il y a les autoritaires, et il y a les anarchistes. En littérature, il y a les puristes ou les gens épris du style académique, et il y a les réalistes ».
Pénétrés de cette influence du caractère individuel sur les opinions, nous concevrons aisément pourquoi certains hommes sont conservateurs et d’autres révolutionnaires.
Ces derniers tendent toujours à se révolter, uniquement par tempérament, contre ce qui les entoure, quel que soit l’ordre des choses établi. Ils se recrutent généralement chez des caractères dont la stabilité ancestrale a été dissociée par des influences diverses. Ils ne sont plus, par conséquent, adaptés à leur milieu. Beaucoup d’entre eux appartiennent à la grande famille des dégénérés qui relèvent surtout du domaine de la pathologie. Devenus inadaptés à l’état social, ils lui sont nécessairement aussi hostiles que le sauvage plié de force à une civilisation.
L’armée des révolutionnaires se recrute surtout, aujourd’hui, dans cette foule de dégénérés, dont l’alcoolisme, la syphilis, le paludisme, le saturnisme, etc., peuplent les grandes cités. C’est un résidu dont les progrès de la civilisation grossissent chaque jour le nombre. Un des plus redoutables problèmes de l’avenir sera de soustraire les sociétés aux furieuses attaques de cette armée d’inadaptés.
Leur rôle dans l’histoire fut parfois considérable, car leur faculté de persuasion s’exerce puissamment sur l’âme des peuples. Des demi-aliénés comme Pierre l’Ermite et Luther ont bouleversé le monde.
§ 3. — L’idéal.
L’idéal d’un peuple détermine un grand nombre de ses opinions et de ses croyances. Il représente la synthèse de ses aspirations communes, de ses besoins et de ses désirs. Cette synthèse est déterminée par sa race, son passé et bien d’autres facteurs dont je n’ai pas à m’occuper maintenant. J’ai montré ailleurs sa force et fait voir qu’il ne peut être ébranlé sans que le soient aussi les fondements de l’édifice social soutenu par lui. Si tant d’hommes sont hésitants aujourd’hui dans leurs opinions, leurs croyances et obéissent aux impulsions les plus contraires, c’est qu’avec une intelligence parfois très haute, ils n’ont plus qu’un idéal très faible.
La puissance des fanatiques tient précisément à ce qu’ils obéissent rigoureusement à leur idéal dangereux. On peut l’observer aujourd’hui pour l’idéal socialiste, le seul qui séduise encore les multitudes. Il pèse sur toute notre vie nationale et engendre une foule de lois destructives de sa prospérité.
Un idéal n’est donc nullement une conception théorique, dont on puisse négliger l’action. Devenu général, il exerce une influence prépondérante dans les moindres détails de la vie. Ceux-là mêmes qui ignorent son influence la subissent.
Croyances religieuses, morales ou politiques n’acquièrent de pouvoir qu’après s’être concrétisées dans un idéal universellement accepté. Quand ce dernier s’adapte aux nécessités et aux possibilités du moment, il détermine la grandeur d’une nation. Contraire au cours naturel des choses, il provoque sa décadence.
§ 4. — Les besoins.
Les besoins figurent parmi les grands générateurs de nos opinions, de notre conduite et de toute l’évolution sociale. La faim est le plus puissant d’entre eux. Elle conduisit nos lointains ancêtres des primitives cavernes à l’aurore de la civilisation et la très immense majorité des hommes ne travaille que pour la satisfaire. C’est elle qui, chassant les barbares de leurs steppes, les précipita sur Rome et changea le cours de l’histoire. De nos jours, son rôle n’est pas moindre. On a dit, avec raison, que le socialisme est une question d’estomac.
Les progrès de la civilisation ajoutent sans cesse des besoins nouveaux à la liste déjà longue des anciens. Besoins de se nourrir, de se reproduire et de se vêtir, besoins religieux, besoins moraux, besoins esthétiques et bien d’autres, sont tous des expressions des nécessités biologiques et affectives, qui nous mènent et que maintiennent les deux grands facteurs irréductibles de l’activité des êtres, le plaisir et la douleur.
Créer des besoins nouveaux dans les foules, c’est susciter des opinions nouvelles. Les hommes d’État éminents savent provoquer des besoins utiles à leur pays. Celui de l’unité de l’Allemagne, et plus tard d’une puissante marine de guerre furent des besoins artificiellement imposés.
L’évolution scientifique de l’industrie engendre chaque jour des besoins nouveaux devenus bientôt, comme les chemins de fer et le téléphone, des nécessités indispensables. Malheureusement ces besoins ont grandi plus vite que les moyens de les satisfaire. Ils représentent une des sources du mécontentement qui développe le socialisme.
Ils sont aussi le vrai motif des armements de plus en plus ruineux de l’Europe. Les besoins des peuples ayant considérablement grandi et la lutte pour l’existence devenant de plus en plus âpre, chacun a le secret espoir de s’enrichir aux dépens de ses voisins. Le Germain d’il y a cinquante ans, modeste mangeur de choucroute, était pacifique, parce que sans désirs. Ses besoins ayant soudain augmenté, il est devenu guerrier et menaçant. Sa population s’accroissant en outre rapidement et devant bientôt dépasser le chiffre que le pays peut nourrir, le moment approche où, sous un prétexte quelconque, et même sans d’autre prétexte que le droit du plus fort, l’Allemagne envahira, pour vivre, les nations voisines. Cette seule raison pouvait la décider aux écrasantes dépenses nécessaires pour accroître sa marine et son armée.
§ 5. — L’intérêt.
Il ne sera pas nécessaire d’insister sur le rôle de l’intérêt dans la formation de nos opinions. C’est un sujet sur lequel chacun est fixé.
La plupart des choses peuvent être considérées à des points de vue fort différents : intérêt général ou intérêt particulier notamment. Notre attention, concentrée naturellement sur le côté qui nous est profitable, empêche d’apercevoir les autres.
L’intérêt possède, comme la passion, le pouvoir de transformer en vérité ce qui lui est utile de croire. Il est donc souvent plus fort que la raison, même sur des questions où elle semblerait devoir être l’unique guide. En économie politique, par exemple, les convictions sont tellement inspirées par l’intérêt personnel qu’on peut généralement savoir d’avance, suivant la profession d’un individu, s’il est partisan ou non du libre échange.
Les variations d’opinions suivent naturellement les variations d’intérêt. En matière politique, l’intérêt personnel constitue le principal facteur. Tel ayant énergiquement combattu à un certain moment l’impôt sur le revenu, le défendra non moins énergiquement plus tard s’il espère devenir ministre. Les socialistes enrichis finissent généralement en conservateurs et les mécontents d’un parti quelconque se transforment facilement en socialistes.
L’intérêt sous toutes ses formes n’est pas seulement générateur d’opinions. Aiguillonné par des besoins trop intenses, il affaiblit vite la moralité. Le magistrat avide d’avancement, le chirurgien en présence d’une opération inutile mais fructueuse, l’avoué qu’enrichira des complications de procédure qu’il pourrait éviter, verront rapidement leur morale fléchir si des besoins impérieux de luxe stimulent leur intérêt. Ces besoins peuvent constituer, chez les natures supérieures, un élément d’activité et de progrès, mais chez des natures médiocres ils engendrent souvent, au contraire, une dégénérescence mentale accentuée.
L’intérêt moral est fréquemment un facteur d’opinions aussi puissant que l’intérêt matériel. L’amour-propre blessé, par exemple, fait naître des haines intenses et toutes les opinions qui en découlent. La haine des bourgeois de la Révolution contre la noblesse et leurs sanguinaires vengeances, provenaient surtout d’humiliations jadis éprouvées. Marat se vengeait de son ancienne situation sociale. Hébert, libelliste du Père Duchesne, qui fit couper tant de têtes, fut d’abord ardent royaliste. Ayant assez vécu pour être pourvus de places, ou de titres sous l’Empire, ils fussent devenus sans doute, comme tant de leurs émules, de fervents conservateurs.
§ 6. — Les passions.
Les sentiments fixes et à forme obsédante qualifiés de passions constituent, eux aussi, de puissants facteurs d’opinions, de croyances et, par conséquent, de conduite. Certaines passions contagieuses deviennent, pour cette raison, facilement collectives. Leur action est alors irrésistible. Elles précipitèrent bien des peuples les uns contre les autres aux divers âges de l’histoire.
Les passions peuvent exciter notre activité, mais elles altèrent le plus souvent la justesse des opinions, en empêchant de voir les choses comme elles sont et d’en comprendre la genèse. Si les livres d’histoire fourmillent d’erreurs, c’est que, le plus souvent, les passions en ont dicté le récit. On ne citerait guère, je crois, d’historien ayant impartialement raconté la Révolution.
Le rôle des passions est, nous le voyons, très considérable sur nos opinions et, par suite, sur la genèse des événements. Ce ne sont pas, malheureusement, les plus recommandables qui ont exercé le plus d’action. Kant a dû constater la grande force sociale des pires passions. La méchanceté serait, selon lui, un puissant levier du progrès humain. Il semble malheureusement bien certain que si les hommes avaient suivi les préceptes de l’Évangile « Aimez-vous les uns les autres », au lieu d’obéir à celui de la Nature qui leur dit de se détruire les uns les autres, l’humanité végéterait encore au fond des primitives cavernes.
CHAPITRE II LES FACTEURS EXTERNES DES OPINIONS ET DES CROYANCES. (La suggestion, les premières impressions, le besoin d’explications, les mots et les images, les illusions, la nécessité, etc.)
§ 1. — La suggestion.
La grande majorité de nos opinions et de nos croyances, politiques, religieuses et sociales sont le résultat de suggestions.
« Ce terme suggestion, écrit James, désigne le pouvoir qu’exercent les idées sur les croyances et la conduite. »
Cette définition semble peu correcte. La suggestion est, en réalité, le pouvoir de persuasion exercé non seulement par des idées, mais par une cause quelconque : affirmation, prestige, etc. Les idées seules et surtout le raisonnement ont, au contraire, une vertu suggestive très faible.
Convaincre n’est nullement suggérer. Une suggestion fait obéir. Un raisonnement peut persuader, mais n’oblige pas à céder.
Les modes de suggestion sont très variés : milieu, livres, journaux, discours, action individuelle, etc. La parole représente un des plus actifs. Parler c’est déjà suggérer, affirmer c’est suggérer davantage, répéter l’affirmation avec passion, c’est porter à son maximum l’action suggestive.
Les effets de la suggestion sont d’une intensité fort variable. Elle s’étend depuis l’action légère du vendeur, cherchant à nous faire acquérir une marchandise, jusqu’à celle exercée par l’hypnotiseur sur le névropathe, obéissant aveuglément à toutes ses volontés. En politique, l’hypnotiseur s’appelle meneur. Son influence est considérable.
Les effets d’une suggestion dépendent de l’état mental du sujet qui la reçoit. Sous une influence passionnelle intense : haine, amour, etc., rétrécissant le champ de sa conscience, il sera très suggestionnable et ses opinions se transformeront facilement.
L’esprit le plus éminent n’est pas soustrait à la suggestion. Jules Lemaître, dans ses conférences sur Fénelon, nous a montré l’illustre prélat dominé par une névropathe, Mme Guyon, qui, l’ayant pris d’abord pour directeur, devint rapidement sa directrice. Elle réussit à lui faire admettre l’exactitude de ses rêveries sur l’absurde dogme du quiétisme professant l’indifférence au salut et aux actes. Fénelon fut si complètement suggestionné qu’il n’hésita pas à soumettre cette doctrine à un congrès d’évêques présidé par Bossuet. Ce dernier découvrit bien vite la suggestion exercée sur l’illustre prélat. « Je me retirai, dit-il, étonné de voir un si bel esprit dans l’admiration d’une femme dont les lumières étaient si courtes, le mérite si léger, les illusions si palpables, et qui faisait la prophétesse. » Les personnes au courant de l’histoire contemporaine n’éprouveront pas le même étonnement. Des affaires retentissantes (Humbert, Dupray de la Mahérie, etc.) ont prouvé que des banquiers habiles, des avocats et des hommes d’affaires retors pouvaient être suggestionnés au point d’abandonner leur fortune entre les mains de vulgaires escrocs, n’ayant pour eux que leur puissance fascinatrice.
Cette fascination est une irrésistible forme de suggestion. On la subit comme l’oiseau celle du serpent. Il est incontestable que certains êtres, d’ailleurs fort rares, possèdent un pouvoir de fascination s’exerçant même sur les animaux, comme ont pu l’observer toutes les personnes s’occupant de dressage. Plusieurs crimes eurent pour origine cette action fascinatrice. La fameuse comtesse Tarnowska suggérait sans difficulté des meurtres à ses adorateurs. Sa puissance était telle qu’on dut sans cesse changer les carabiniers qui l’accompagnaient et les gardes de sa prison.
Des exemples analogues peuvent être rapprochés de faits présentés par certains médiums ou des fakirs suggérant à ceux qui les entourent la croyance en des phénomènes ne possédant aucune existence. Des savants illustres furent ainsi victimes des suggestions exercées par le célèbre médium Eusapia, ainsi que je le montrerai dans une autre partie de cet ouvrage.
Le rôle des foules devenant de plus en plus prépondérant et ces foules n’étant guère influençables que par suggestion, l’influence des meneurs s’accroît chaque jour. Un gouvernement prétendu populaire, n’est en réalité qu’une oligarchie de meneurs dont l’influence tyrannique se manifeste à tout instant. Ils ordonnent des grèves, obligent les ministres à leur obéir et imposent des lois absurdes.
Leur pouvoir de suggestion est assez grand pour forcer les foules à une obéissance servile. A la dernière fête annuelle du personnel de la Compagnie d’Orléans, son directeur fit remarquer que ses employés s’étaient mis en grève au moment précis où il venait d’accepter toutes leurs demandes d’amélioration. « Cependant, ajoute-t-il, la grève eut nécessairement une cause. Oui, elle eut une cause : elle fut l’œuvre d’un petit noyau d’agitateurs dont le procédé, toujours le même, consiste à remplacer l’argument par la menace, par l’injure et par l’outrage. »
L’action de ces meneurs n’avait rien de dissimulé, puisque dans ce même discours sont reproduits des passages de leurs articles. Une psychologie plus sûre eût fait comprendre au directeur l’action suggestive de ces entraîneurs et il l’aurait paralysée en les expulsant de sa Compagnie. L’exemple est non seulement un frein énergique, mais encore un moyen de suggestion puissant. Étant d’ordre affectif, la suggestion ne peut être combattue que par la suggestion. Céder aux meneurs comme on le fait sans cesse, fortifie leur influence.
§ 2. — Les premières impressions.
Les premières impressions sont celles ressenties tout d’abord en présence d’un être, d’un événement, d’un objet inconnus.
L’élaboration d’un jugement étant lente et pénible, on se contente généralement des premières impressions, c’est-à-dire des suggestions de l’intuition pure.
Les femmes, les enfants, les primitifs et beaucoup d’hommes très civilisés même, se fient entièrement à leurs premières impressions.
Dans certains éléments de la vie sociale, les impressions s’associent quelquefois à des raisonnements. Mais il en est d’autres, les sujets artistiques et littéraires notamment, où nos premières impressions restent à peu près les seuls guides. Et comme elles dépendent d’une sensibilité toujours variable, les concepts dérivés d’elles se transforment facilement. On les voit, en effet, différer avec les époques, les individus et les races. Les premières impressions produites par les mêmes choses sur un baron féodal, un pasteur calviniste, un lettré, un homme du peuple, un savant, etc., ne peuvent évidemment avoir rien de commun.
Sur les questions de science pure, qui échappent généralement au domaine de l’affectif, ces divergences s’observent peu, parce que les jugements ne se forment pas sous l’influence des impressions premières. Canalisée par d’indiscutables évidences notre sensibilité est alors obligée d’accepter ce qui parfois la choque le plus.
Nos premières impressions sont parfois subitement détruites par des impressions contraires, mais il arrive aussi qu’elles soient assez fortes pour ne disparaître que lentement par simple usure. Les jugements fondés sur elles persistent alors très longtemps.
Les impressions premières devraient être considérées comme de vagues indications, toujours à vérifier. S’y abandonner sans examen, ainsi qu’on le fait trop souvent, condamne à traverser la vie dans l’erreur. Elles n’ont, en effet, pour soutiens que des sympathies et des antipathies instinctives que n’éclaire aucune raison.
Et c’est pourtant sur d’aussi fragiles bases que s’édifient le plus souvent nos conceptions du juste et de l’injuste, du bien et du mal, de la vérité et de l’erreur.
§ 3. — Le besoin d’explications.
Aussi irréductible que le besoin de croire, le besoin d’explications accompagne l’homme du berceau à la tombe. Il a contribué à créer ses dieux et détermine journellement la genèse d’un grand nombre d’opinions.
Ce besoin intense se satisfait aisément. Les plus rudimentaires réponses suffisent. La facilité avec laquelle il est contenté fut l’origine d’un grand nombre d’erreurs.
Toujours avide de certitudes définitives l’esprit humain conserve longtemps les opinions fausses fondées sur le besoin d’explications et considère comme ennemis de son repos ceux qui les combattent.
Le principal inconvénient des opinions, basées sur des explications erronées, est que les tenant pour définitives on n’en cherche plus d’autres. S’imaginer connaître les raisons des choses est un moyen sûr de ne pas les découvrir. L’ignorance de notre ignorance a retardé les progrès des sciences pendant de longs siècles et les restreint d’ailleurs encore.
La soif d’explications est telle qu’on en a toujours trouvé pour les phénomènes les moins compréhensibles. L’esprit est plus satisfait d’admettre que Jupiter lance la foudre que de s’avouer ignorant des causes qui la font éclater. Plutôt que de confesser son ignorance de certains sujets, la science elle-même se contente souvent d’explications analogues.
§ 4. — Les mots, les formules et les images.
Les mots et les formules sont de grands générateurs d’opinions et de croyances. Puissances redoutables, ils ont fait périr plus d’hommes que les canons.
La force des mots tient à ce qu’ils évoquent les groupes de sentiments qui leur ont été longtemps associés. J’ai montré dans d’autres ouvrages leur rôle fondamental en politique[6].
La puissance évocatrice de certaines formules est considérable sur une assemblée. C’est avec des mots que les politiciens éveillent des sentiments. Président du conseil et paraissant alors tout-puissant, M. Clemenceau fut instantanément renversé par un mot qui réveilla, chez les membres du Parlement, les sentiments d’humiliation subis à l’époque de Fachoda. Son successeur faillit succomber pour la même cause. Une phrase très juste, mais malheureuse parce qu’elle était l’évocation d’inquiétantes images, provoqua dans l’auditoire des hurlements d’indignation devant lesquels il manqua d’être renversé.
Certains mots, comme le fit exactement observer à ce propos M. Barrès, ont une sonorité mystique. Jouissent de cette propriété les termes favoris des politiciens : capitalisme, prolétariat, etc.
Les mots sont de tels souverains des choses, que leur empire s’exerce parfois sur les hommes les plus réfléchis. En présence d’un phénomène incompréhensible, l’esprit se satisfait en inventant une formule. Ignorant tout du mystère de la vie, incapables de dire pourquoi le gland devient chêne, comment les êtres se transforment, les savants acceptent des formules tenant lieu d’explications. Les progrès des sciences obligent à en changer souvent. L’adaptation a remplacé le principe vital. L’inaccessible électron s’est substitué au non moins inaccessible atome. Ces mots plaqués sur de l’inconnu accordent une satisfaction suffisante à notre besoin d’explications.
Les mots évoquent des images mentales, mais les images figurées sont plus puissantes encore. J’ai montré, dans ma Psychologie politique, quelle action considérable avaient eue les affiches illustrées dans les dernières élections anglaises. Elles précisent les sentiments en arrêtant leurs contours. Les industriels et les éditeurs emploient chaque jour ce procédé pour frapper l’attention.
Les gouvernants eux-mêmes ont fini par utiliser le rôle psychologique des images dans la genèse des opinions. Devant l’abaissement rapide des engagements volontaires dans la cavalerie, un psychologue militaire avisé eut, il y a quelques années, l’idée de faire apposer partout des affiches illustrées en couleurs représentant des cavaliers élégants, accomplissant diverses sortes d’exercices. Au-dessous figurait l’énumération des avantages accordés aux engagés et rengagés. Les résultats furent tels que, dans plusieurs régiments, les colonels durent, faute de place, refuser les engagements.
§ 5. — Les illusions.
Tracer le rôle des illusions dans la genèse des opinions et des croyances serait refaire l’histoire de l’humanité.
De l’enfance à la mort, l’illusion nous enveloppe. Nous ne vivons que par elle et ne poursuivons qu’elle. Illusions de l’amour, de la haine, de l’ambition, de la gloire, toutes ces formes diverses d’un bonheur sans cesse espéré, maintiennent notre activité. Elles nous abusent sur nos sentiments aussi bien que sur ceux des autres, et nous voilent les duretés du sort.
Les illusions intellectuelles sont relativement rares, les illusions affectives journalières. Elles s’accroissent de ce fait que nous persistons toujours à vouloir interpréter rationnellement des sentiments souvent encore ensevelis dans les ténèbres de l’inconscient. L’illusion affective persuade parfois que nous aimons des êtres et des choses en réalité indifférents. Elle laisse croire aussi à la perpétuité de sentiments que l’évolution de notre personnalité condamne à bientôt disparaître.
Toutes ces illusions font vivre et embellissent la route conduisant à l’abîme éternel. Ne regrettons pas qu’elles soient si rarement soumises à l’analyse. La raison ne réussit à les dissoudre qu’en paralysant du même coup d’importants mobiles d’action. Pour agir il ne faut pas trop savoir. La vie est pleine d’illusions nécessaires.
Les motifs de ne pas vouloir se multiplient avec les discussions des causes du vouloir. On flotte alors dans l’incohérence et l’hésitation. « Tout voir et tout comprendre, écrivait Mme de Staël, est une grande raison d’incertitude ». Une intelligence possédant le pouvoir, attribué aux dieux, d’embrasser d’un coup d’œil le présent et l’avenir, ne s’intéresserait plus à rien et ses mobiles d’action seraient paralysés pour toujours.
Ainsi envisagée, l’illusion apparaît comme le vrai soutien de l’existence des individus et des peuples, le seul sur lequel on puisse toujours compter. Les livres de philosophie l’oublient parfois un peu.
§ 6. — La nécessité.
Au-dessus des fantaisies des despotes ou des législateurs, légiférant sans trêve pour réformer la société, règne un maître souverain : la Nécessité. Insoucieuse de nos délibérations elle représente le destin antique auquel les dieux eux-mêmes devaient se soumettre.
Le désaccord entre les prescriptions de législateurs aveugles et les nécessités qui gouvernent les choses s’accentue chaque jour. La société française actuelle vit malgré ses lois et non par ses lois.
L’illusion du pouvoir absolu qu’ils s’imaginent posséder enlève aux législateurs le sens des possibilités. Il leur suffit qu’une chose paraisse juste, pour devenir possible.
Mais tôt ou tard la nécessité écarte de son bras de fer toutes les chimères. Dès que son action se fait sentir, les plus solides théories humanitaires s’évanouissent. On en trouvera un frappant exemple dans les mesures féroces édictées en Australie contre des grèves menaçant l’existence de ce pays et le conduisant à la ruine. Son gouvernement était cependant composé de socialistes avancés[7].
La nécessité représente sans doute la synthèse des forces ignorées qui nous mènent et dont nous commençons seulement à savoir combattre quelques-unes.
Quoique très brève, l’énumération des facteurs d’opinions et de croyances précédemment exposée suffit à prouver combien sont lourdes les fatalités dont l’âme humaine est chargée.
La nature semble avoir voulu canaliser étroitement nos sentiments, nos pensées et par conséquent notre conduite. L’élite des penseurs parvenus dans le cours des âges à conquérir quelque liberté, en maîtrisant un peu les forces invisibles qui nous régissent, demeura toujours très restreinte. A en juger par son histoire il ne faut pas regretter, peut-être, que l’humanité ait possédé si peu d’indépendance.
CHAPITRE III POURQUOI LES OPINIONS DIFFÈRENT ET POURQUOI LA RAISON NE RÉUSSIT PAS A LES RECTIFIER.
§ 1. — Différences de mentalités créant des différences d’opinions.
Sur tous les sujets où une démonstration scientifique rigoureuse est impossible, les divergences d’opinions surgissent innombrables. Basées principalement sur des éléments affectifs ou mystiques, elles dépendent uniquement de réactions individuelles que le milieu, le caractère, l’éducation, l’intérêt, etc., modifient sans cesse.
Mais ces variations laissent cependant subsister des orientations générales, poussant toujours les mêmes individus vers certains groupes d’opinions. D’où dérivent ces pôles d’orientation divers ?
On le découvre en constatant qu’un peuple n’est pas seulement formé d’individus, différenciés par l’éducation, le caractère, etc., mais surtout par des héritages ancestraux dissemblables.
A ses débuts une société se compose d’êtres peu différenciés. Ils n’ont guère d’autre mentalité que celle de leur tribu.
Les facteurs d’évolution et de sélection agissant bientôt, les individus se séparent graduellement. Alors que les uns progressent très vite, les autres avancent d’une marche inégale, et restent à des étapes différentes de la même route.
Il en résulte qu’à une certaine période de son évolution une société contient des représentants de toutes les phases qu’elle a successivement franchies. La mentalité de chacun d’eux ne dépassant pas celle de l’époque qu’ils synthétisent ne saurait s’adapter à une autre période.
En perfectionnant les hommes, la civilisation ne les a donc pas transformés également. Loin de marcher vers l’égalité comme nos illusions démocratiques actuelles tâchent de le persuader, ils tendent au contraire vers une inégalité croissante. L’égalité, qui fut la loi des premiers âges, ne saurait être celle du présent et moins encore de l’avenir.
Donc, par le seul fait de son ascension progressive, la civilisation a réalisé l’œuvre d’un magicien ressuscitant au même moment, sur le même sol, des hommes des cavernes, des seigneurs féodaux, des artistes de la Renaissance, des ouvriers et des savants modernes.
Que peuvent avoir de commun les éléments du peuple formé d’un mélange aussi hétérogène ? Ils arrivent rapidement, sans doute, à parler en apparence la même langue, mais les mots éveillent en eux des idées, des sentiments et par conséquent des opinions tout à fait dissemblables.
La tâche ardue des gouvernements modernes est de faire vivre, sans trop de désaccords, tous ces héritiers de mentalités si différentes et par conséquent si inégalement adaptées à leur milieu. Inutile de songer à les niveler. Ce n’est possible ni par les institutions ni par les lois, ni même par l’éducation.
Une des grandes erreurs de notre temps est de croire que l’éducation égalise les hommes. Elle les utilise mais ne les égalise jamais. Nombre de politiciens ou d’universitaires, chargés de diplômes, possèdent une mentalité de barbares et ne peuvent donc avoir pour guide dans la vie qu’une âme de barbare.
Sur ces mentalités très différentes agiront fort inégalement les rectificateurs d’opinions dont nous allons examiner maintenant la valeur.
§ 2. — Les éléments de rectification des opinions.
Les opinions n’ont pas généralement la fixité des croyances. Elles sont même souvent si mobiles que leur rectification semblerait facile. Or le contraire s’observe.
Les deux méthodes de rectification des opinions se présentant tout d’abord à l’esprit sont la raison et l’expérience.
Sur la croyance solidement constituée le rôle de la raison, nous le savons, est nul. Nous allons voir maintenant que si elle s’exerce parfois sur les opinions ordinaires, son action, sauf naturellement en matière scientifique, est bien faible. Nous constaterons également que la reconnaissance implicite de l’insuffisance de la raison pour éclairer nos jugements, a engendré les deux régimes politiques auxquels se ramènent tous les gouvernements des peuples, depuis les origines de l’histoire.
Mais si la raison est insuffisante à rectifier nos opinions, que reste-t-il alors pour discerner la vérité dans une foule de questions morales, politiques et sociales ?
Je montrerai dans le prochain chapitre que nous ne possédons qu’un seul moyen efficace : l’Expérience. Examinons d’abord le rôle attribué à la raison.
§ 3. — Rôle de la raison dans la formation des opinions et des décisions importantes.
Dans toutes les opinions scientifiques ou techniques l’action de la raison est prépondérante. L’erreur de la plupart des psychologues et des philosophes consiste à croire que son rôle est le même dans le domaine des opinions ordinaires.
Les idéologues des divers partis ont toujours prétendu baser leurs opinions sur des raisons. Les conventionnels lui élevaient des statues et les rhéteurs modernes prétendent légiférer en son nom.
L’observation prouve malheureusement — il faut le répéter toujours — que la raison exerce aussi peu d’influence dans la vie des peuples que dans notre conduite journalière. Taine fait justement remarquer que « si nous avions besoin de croire que les crocodiles sont des dieux, demain sur la place du Carrousel on leur élèverait un temple ».
Non seulement on l’élèverait, mais le jour même surgirait une légion de professeurs et d’avocats subtils pour justifier cette déification par des arguments rationnels. La raison s’est constamment mise avec obéissance au service de nos impulsions affectives et mystiques les moins défendables.
En fait, les opinions journalières sont édifiées, non pas toujours contre la raison, mais indépendamment de toute raison. Nous fiant aux impulsions mystiques et affectives qui les engendrent, leur exactitude nous paraît certaine et nous ne tolérons pas qu’on la conteste. Il est visible cependant que si une raison sûre était le véritable facteur de nos opinions, il n’en existerait jamais qu’une seule sur chaque sujet.
Dans les matières scientifiques dont toutes les données sont connues, il en est toujours ainsi. Impossible de différer sur la formule d’une parabole, la loi de la gravitation, la trajectoire d’une planète. Les divergences apparaissent seulement dans les théories, parce qu’elles sont de simples interprétations et qu’alors la logique rationnelle se laisse parfois influencer par des éléments affectifs ou mystiques.
Dès que l’on s’écarte de la science pure, c’est-à-dire qu’on passe du domaine de la connaissance dans celui de la croyance, la divergence des opinions sur tous les sujets devient au contraire une loi constante. Elle se manifeste même sur ceux où la raison seule, semblerait-il, devrait parler, les décisions juridiques par exemple.
Nous allons utiliser ces cas typiques pour montrer combien il est difficile à la logique rationnelle de se soustraire aux influences affectives et mystiques.
Établissons d’abord une classification entre les hommes appelés à en juger d’autres.
Au plus bas échelon se trouvent les esprits dont l’opinion se forme uniquement sous l’action de la logique affective. Les échelons les plus élevés seront composés de mentalités presque exclusivement influençables par les arguments de la logique rationnelle.
A la première des catégories précédentes appartiennent les jurés de Cours d’assises. Par leur nombre, ils constituent des foules et en possèdent les caractères.
Les arguments rationnels exercent donc peu de prise sur eux. On oriente leurs convictions en agissant sur leurs sentiments. Une femme coupable d’un crime grave, mais entourée d’enfants en pleurs réclamant leur mère, est assurée de l’indulgence. La jolie femme qui, dans un accès de jalousie amoureuse, a tué son amant, en est plus assurée encore. Un jury anglais la ferait pendre, un jury français l’acquitte à peu près constamment. C’est même un de ces cas où l’influence de la race dans la genèse des opinions se manifeste nettement.
Un peu au-dessus de cette catégorie dominée par la sentimentalité pure, se trouvent les juges des tribunaux de première instance. Ils sont assez jeunes encore pour que les arguments d’ordre affectif puissent les émouvoir. Le prestige d’un avocat célèbre les impressionne toujours. On peut cependant les influencer aussi par des preuves rationnelles, mais seulement si ces dernières n’ont pas à lutter contre des intérêts personnels. L’espoir de l’avancement, les pressions politiques, exercent parfois une influence prépondérante sur leurs opinions. Ils rendent des jugements assez incertains puisque les magistrats de Cours d’appel en réforment près du tiers. Ils se trompent donc à peu près une fois sur trois.
Les magistrats de Cours d’appel forment un échelon supérieur de la classification précédente. Plus âgés et plus instruits, ils sont moins subordonnés à la logique affective qu’à la logique rationnelle.
Au sommet enfin apparaissent les juges de la Cour de cassation. Vieillis, un peu décrépits, n’ayant plus rien à espérer, dépouillés de toute sentimentalité, aussi indifférents à l’intérêt individuel qu’à la pitié, ils ignorent les cas particuliers et restent confinés dans le droit strict. Nul avocat n’essaierait d’invoquer un argument sentimental devant eux. La preuve rationnelle seule peut les toucher. Les méticuleuses précisions de la loi les dominent entièrement. Elle est devenue pour eux une sorte d’entité mystique, isolée des hommes. Cet excès de rationalisme n’est pas sans danger, car le droit, équitable au moment où il vient d’être fixé, cesse bientôt de l’être par suite de l’évolution sociale qui le dépasse rapidement. C’est alors qu’on doit savoir l’interpréter afin de préparer sa transformation, comme le font quelques magistrats dont les arrêts forment une jurisprudence, fille de nouvelles coutumes et mère de lois nouvelles. Le duel est ainsi passé de l’état de crime à celui de délit non poursuivi ; l’adultère entraînant jadis des années de prison pour les coupables et jugé par le code comme un crime si grave que le mari était excusé de tuer sa femme, a fini par être rangé avec les délits tellement secondaires, qu’un nouveau projet de loi propose de ne le punir que d’une insignifiante amende.
Nous venons de montrer que même chez des hommes instruits, généralement impartiaux et étrangers aux passions, les opinions sur des sujets bien définis étaient souvent erronées. La raison s’est donc montrée insuffisante à les éclairer.
Si au lieu de ces hommes choisis, nous considérions des réunions, telles que les assemblées parlementaires, dont les membres sont le plus souvent dominés par des intérêts individuels, des théories préconçues et des passions politiques, nous constaterions que le rôle de la raison dans leurs décisions est à peu près nul. Les arguments rationnels proposés quelquefois, ils ne les entendent même pas. Les votes sont uniquement guidés par les intérêts de leur parti ou par ceux des électeurs qu’ils doivent ménager.
Sans doute la raison est constamment invoquée dans les assemblées parlementaires, mais elle est, en vérité, le plus mince des facteurs capables de les influencer. Les rares meneurs qui réussissent parfois à modifier le vote d’une réunion politique savent bien qu’ils n’agiront pas avec des raisons, mais uniquement en faisant vibrer des sentiments violents. Certaines formules mystiques habilement maniées sont d’un effet très sûr.
§ 4. — Rôle de la raison dans la formation des opinions journalières.
Nous venons de voir le faible rôle de la raison dans les décisions importantes prises par diverses catégories d’hommes choisis. Dans les opinions journalières, son action est bien moins efficace encore. On constate sans cesse en effet des opinions divergentes sur des sujets où la raison semblerait devoir conduire à des conclusions identiques.
Ces divergences se conçoivent parfaitement quand on connaît le rôle des éléments mystiques et affectifs dans la formation de nos opinions.
Les divergences d’opinion ne résultent pas, comme nous le supposons quelquefois, des inégalités d’instruction de ceux qui les manifestent. Elles se constatent, en effet, chez des individus d’intelligence et d’instruction voisines. On peut s’en convaincre en parcourant les réponses faites aux grandes enquêtes collectives ayant pour but d’éclairer certaines questions bien définies.
Parmi les innombrables exemples fournis par la lecture de leurs comptes rendus, j’en mentionnerai seulement un très typique, publié dans l’Année psychologique de M. Binet.
Voulant se renseigner sur les effets de la réduction du programme de l’histoire de la philosophie dans les lycées, il envoya un questionnaire à tous les professeurs chargés de cet enseignement. Les réponses furent nettement contradictoires, les uns déclarant désastreux ce que les autres affirmaient excellent. « Comment se fait-il, conclut M. Binet avec mélancolie, qu’une réforme qui désole un professeur paraisse excellente à un de ses collègues ? Quelle leçon pour eux sur la relativité des opinions humaines, même chez des personnes compétentes ! »
Des contradictions du même ordre se sont invariablement manifestées sur tous les sujets dans tous les temps. Pour arriver à l’action, l’homme dut cependant choisir entre ces opinions contraires. Comment opérer un tel choix, la raison étant impuissante à le déterminer ?
Deux méthodes seulement ont été découvertes jusqu’ici : accepter l’opinion de la majorité ou celle d’un seul choisi pour maître. De ces deux méthodes dérivent tous les régimes politiques.
Assurément, les quelques voix de majorité, ou même la majorité considérable obtenue par une opinion, ne la fera pas supérieure à l’opinion contraire. L’avis d’un seul, obligatoirement imposé, ne sera pas toujours non plus le meilleur. Le choix de l’une ou l’autre méthode est pourtant nécessaire pour sortir des indécisions entravant la volonté d’agir. Les philosophes eux-mêmes n’ont pu en découvrir d’autres.
Les opinions d’un esprit éminent sont généralement très supérieures à celles d’une collectivité, mais si l’esprit n’est pas éminent, ses décisions pourront être fort dangereuses. L’histoire de l’Allemagne et de la France depuis cinquante ans fournit de nombreuses preuves des avantages et des inconvénients de ces deux méthodes : la tyrannie individuelle et la tyrannie collective.
CHAPITRE IV LA RECTIFICATION DES OPINIONS PAR L’EXPÉRIENCE.
§ 1. — L’expérience dans la vie des peuples.
Nous venons de voir comment sur la plupart des sujets, autres que les questions scientifiques, la logique rationnelle ne donnant que des indications incertaines, on a dû se résigner à prendre pour guide l’opinion de la majorité ou celle d’un seul individu choisi pour maître. L’acceptation d’une opinion ne suffisant pas à la transformer en vérité, comment réussir à découvrir son exacte valeur ?
Elle n’est mise en évidence que par l’expérience, méthode de vérification lente et coûteuse, qui ne s’applique pas d’ailleurs à tous les sujets. Sur les croyances solidement constituées notamment, son impuissance est aussi grande que celle de la raison.
Sur les opinions collectives, certaines opinions politiques par exemple, elle finit par agir, mais à la condition d’être très frappante et très répétée.
La vie des peuples prouve la nécessité de ces répétitions frappantes. Des entassements de ruines et des torrents de sang sont parfois nécessaires pour que l’âme d’une race s’assimile certaines vérités expérimentales.
Souvent même n’en profite-t-elle pas bien longtemps, car en raison de la faible durée de la mémoire affective, les acquisitions expérimentales d’une génération servent peu à une autre.
Depuis les origines du monde toutes les nations constatent que l’anarchie se termine invariablement par la dictature, et cependant cette éternelle leçon ne leur profite guère. Des faits répétés montrent que les persécutions sont le meilleur moyen de favoriser l’extension d’une croyance religieuse, et pourtant ces persécutions continuent sans trêve. L’expérience enseigne encore que céder perpétuellement à des menaces populaires est se condamner à rendre tout gouvernement impossible et nous voyons néanmoins les politiciens oublier chaque jour cette évidence. L’expérience a montré également que, pour des raisons psychologiques très sûres, tout produit fabriqué par l’État dépasse toujours les prix de l’industrie privée, et malgré cette preuve les socialistes obligent l’État à monopoliser constamment quelque fabrication nouvelle.
Les expériences n’agissent rapidement, je l’ai dit plus haut, que si elles sont très frappantes. En voici un récent et remarquable exemple.
Tous les psychologues, tous les économistes, tous les commerçants avaient prédit que le rachat de l’Ouest et sa gérance par l’État constitueraient une opération fort coûteuse. Simplement coûteuse, le public s’en serait à peine aperçu, mais l’administration Étatiste de cette ligne produisit en quelques mois une telle accumulation d’épouvantables catastrophes et de morts horribles, que la leçon de l’expérience a été immédiatement comprise. Personne aujourd’hui n’oserait réclamer le rachat de nouvelles lignes.
§ 2. — Difficulté de saisir les facteurs générateurs de l’expérience.
Mais si des expériences aussi visibles que la précédente peuvent transformer l’opinion, il ne s’en suit pas que les facteurs générateurs de ces expériences soient facilement compris. En ce qui concerne par exemple les accidents dont je viens de parler, le ministre des Travaux Publics n’a nullement aperçu les causes secrètes d’une anarchie impossible à nier. Obligé de reconnaître que les nombreuses catastrophes dues à des collisions de trains provenaient surtout de l’indiscipline d’un personnel n’observant plus les règlements, il crut y remédier par la révocation du Directeur du réseau. Son successeur n’eut d’autre ressource, pour diminuer les accidents, que de réduire considérablement le nombre des trains et leur vitesse, moyen assurément peu glorieux, mais sûr.
Qu’aurait-il pu d’ailleurs contre des effets provoqués par des causes étrangères à son action ? Ni octroyer à l’administration de l’État une capacité industrielle qu’elle ne possède pas, ni davantage créer chez les employés, excités par d’ambitieux entraîneurs, la discipline, le zèle, le respect des règlements indispensables à leur profession.
Comment, écrivait le Temps, avoir un personnel de choix dans un réseau dont les politiciens d’arrondissement n’ont voté le rachat que pour y caser leurs protégés et s’y faire une clientèle ? Comment obtenir une stricte soumission de ces cheminots, dont toutes les incartades sont immédiatement excusées et couvertes par un groupe de députés démagogues ?
En attendant, concluait le même journal, l’État, qui patauge si misérablement sur son propre réseau, serait sage de laisser les compagnies exploiter les leurs en toute liberté et de ne point leur imposer des abus dont il a vu chez lui les désastreuses conséquences.
Vain espoir, l’État, c’est-à-dire les politiciens qui pèsent sur lui, ne cesse de persécuter les compagnies, de les accabler de charges et d’encourager l’indiscipline et les réclamations de leurs agents.
Mais la fatalité des choses dominant les discours, a donné une nouvelle leçon expérimentale qui finira sûrement par être comprise.
Il y a quelques années, j’avais prédit dans un article de revue que le résultat des despotiques interventions Étatistes serait de faire tomber rapidement la valeur des actions des compagnies, c’est-à-dire un des éléments les plus stables de la richesse publique parce qu’il est réparti dans le plus grand nombre de mains. Cette prédiction s’est réalisée rapidement. La plupart des actions ont subi une baisse énorme, atteignant pour le Lyon, près de 17 p. 100. Les actions de cette compagnie, cotées en février 1909 1.385 francs à la Bourse, tombaient à 1.150 francs en février 1911. Il faudra que la chute soit plus profonde encore et surtout que ses répercussions se manifestent nettement pour que cette leçon expérimentale profite.
Les mêmes causes produisant généralement les mêmes effets, ne nous étonnons pas de rencontrer dans notre marine militaire une anarchie identique à celle constatée plus haut dans le réseau de l’État.
Le récent travail du rapporteur du budget de la marine en fournit l’indiscutable preuve.
« De 1891 à 1906, dit-il, l’Allemagne a dépensé pour sa marine 2.508 millions, tandis que la France en dépensait 3.809. Cependant, malgré cette différence de 1.300 millions, l’Allemagne était parvenue à former une flotte sensiblement supérieure à celle de la France. Ces chiffres condamnaient notre administration.
L’opinion publique restait indifférente. Pour l’émouvoir, et par contre-coup pour agiter la Chambre, il fallait plus que des mots : des accidents, des catastrophes, du sang ! Après le Sully, le Chanzy, la Nive, la Vienne, c’est le Farfadet et le Lutin qui coulent. Sur la Couronne, des canons éclatent, des servants sont éventrés ; à Toulon, une de nos plus belles unités, l’Iéna, entre en éruption comme un volcan. Après ce dernier et terrible revers, il ne devient plus possible d’accuser le hasard seul : une enquête s’imposait.
Stupéfaite et émue, l’opinion publique apprit que malgré les centaines de millions qui lui avaient été consacrés, la marine manquait non seulement de navires de guerre puissants, mais encore de canons, de munitions, d’approvisionnements et de bassins de radoub. Elle sut qu’après un seul combat, même très court, aucune place, aucun port ne pourrait ravitailler une escadre, ni en charbon, ni en projectiles.
Ce n’est pas l’argent qui nous a fait défaut. Nous en avons eu plus qu’il n’en fallait pour égaler l’Allemagne !
Ces constatations, conclut le rapporteur, sont accablantes[8]. »
Accablantes en effet. Malheureusement, il n’y a aucune chance d’espérer que les causes multiples ayant engendré de tels résultats : indiscipline croissante des ouvriers des arsenaux sous l’influence d’excitations journalières, désorganisation complète des services, produite par les ingérences politiques et les rivalités de fonctionnaires qui se jalousent, influences socialistes obligeant l’État à se charger de constructions que l’Allemagne confie à des industries privées etc., puissent disparaître.
Dans les cas précédents, les résultats des expériences se sont montrés rapidement. Mais il arrive parfois qu’ils se manifestent avec lenteur.
La destruction presque instantanée de la flotte russe par les grands cuirassés japonais et l’impuissance des torpilleurs ont été nécessaires pour faire comprendre la faute énorme commise il y a quelques années en abandonnant la construction des cuirassés pour les remplacer par une flotte de petits croiseurs et de torpilleurs reconnus inutiles maintenant. Des centaines de millions furent ainsi gaspillés. Notre pays resta sans défense, jusqu’au jour où l’erreur ayant été expérimentalement démontrée, il fallut se décider à entreprendre la construction d’une nouvelle flotte.
Si l’expérience est souvent indispensable pour vérifier la valeur des opinions, c’est que la plupart de ces dernières se forment en ne tenant compte que des éléments superficiels des choses. Dans le cas qui vient d’être cité, on pouvait, par des raisonnements subtils basés sur quelques apparences, prouver que les torpilleurs économiques détruiraient facilement les grands cuirassés ruineux. L’abandon de ces derniers semblait donc rationnel.
Les conséquences lointaines de mesures d’apparences rationnelles ne sont visibles qu’à des esprits pénétrants, et ce ne sont pas souvent eux qui gouvernent. J’ai montré dans ma Psychologie politique combien furent finalement nuisibles nombre de lois paraissant dictées par d’excellentes raisons. L’expérience prouva même que la plupart de ces lois draconiennes agissaient, généralement, d’une façon exactement contraire aux intérêts de ceux qu’elles voulaient protéger.
Comme type des résultats ainsi obtenus, un des plus curieux a été fourni récemment par la ville de Dijon. Les hasards de la cécité populaire y ayant fait élire une municipalité socialiste, ces braves gens s’imaginèrent favoriser les ouvriers en remplaçant l’octroi par de lourdes taxes frappant seulement les détenteurs supposés de la richesse. D’inévitables répercussions se manifestèrent en très peu de temps, et, loin de diminuer, le prix de la vie augmenta considérablement pour les travailleurs. Les socialistes apprirent ainsi expérimentalement, mais aux dépens de leurs administrés, que les lois économiques dédaignées, quand on ne les comprend pas, rendront toujours impossible l’établissement d’une taxe quelconque sur une classe unique de citoyens. Par voie d’incidence elle se répartit bientôt sur toutes les autres et ce n’est pas celui contre lequel a été voté l’impôt qui le paie.
Les leçons de l’expérience étant le plus souvent très nettes, pourquoi tant d’hommes politiques, auxquels l’intelligence ne manque pas toujours, les comprennent-ils si peu ?
C’est que, je l’ai dit déjà, l’expérience reste à peu près sans action sur la croyance. Or, les conceptions politiques des partis avancés n’étant plus des opinions, mais bien des croyances, ont pour soutien ces éléments mystiques et affectifs dont nous avons montré l’irrésistible force.
La raison, invoquée sans cesse par les politiciens, n’exerce pas plus d’influence sur eux que sur les dévots d’aucune foi. Des certitudes exclusivement mystiques ou sentimentales dictent leur conduite. Ils sont maîtres de leurs discours, mais non des invisibles suggestions qui les font naître.
Connaissant ainsi la genèse secrète d’opinions qui ne possèdent de rationnel que l’apparence, on ne saurait s’indigner contre l’incompréhension de leurs auteurs. Des vérités, éclatantes pour des esprits guidés par une logique rationnelle dégagée de tout élément étranger, resteront toujours inaccessibles aux hommes que la simple croyance conduit. Ils sont inaccessibles à la raison, à l’observation et à l’expérience.