LIVRE III LES FORMES DIVERSES DE LOGIQUES RÉGISSANT LES OPINIONS ET LES CROYANCES
Reading edition
CHAPITRE I CLASSIFICATION DES DIVERSES FORMES DE LOGIQUES.
§ 1. — Existe-t-il diverses formes de logiques ?
La logique a été considérée jusqu’ici comme l’art de raisonner et de démontrer. Mais, vivre c’est agir et ce n’est pas le plus souvent la démonstration qui fait agir.
Nous montrerons dans ce chapitre et les suivants que les diverses sphères d’activités vitale et psychologique, précédemment énumérées, sont gouvernées par des formes de logiques différentes.
L’action constituant d’après nous le seul critérium d’une logique, nous considérerons comme diverses les logiques conduisant à des résultats dissemblables.
Dans un acte quelconque le psychologue ne doit rechercher isolément ni le but poursuivi, ni les moyens employés, ni le succès ni l’insuccès. Les seuls éléments l’intéressant sont les mobiles générateurs de cet acte. Il y a des actions vertueuses ou criminelles, habiles ou malhabiles, il n’y en a pas d’illogiques. Elles sont simplement issues de logiques différentes et nulle ne peut servir exclusivement à juger les autres.
La logique rationnelle, par exemple, est trop différente des logiques mystique et affective pour pouvoir les interpréter ni même les comprendre. Conduisant à des actes souvent opposés, elles doivent être séparées. De même pour la logique collective et la logique affective.
Considérer comme diverses des logiques génératrices de résultats dissemblables, est simplement appliquer la règle de classification qui fait placer dans des catégories différentes les phénomènes trop distincts pour être confondus.
§ 2. — Les cinq formes de logiques.
On peut, croyons-nous, établir cinq formes de logiques : 1o logique biologique ; 2o logique affective ; 3o logique collective ; 4o logique mystique ; 5o logique rationnelle. Nous nous bornerons maintenant à en résumer brièvement les caractères, devant consacrer des chapitres spéciaux à chacune d’elles.
Logique biologique. — Les motifs qui nous ont fait établir cette forme de logique seraient trop longs à énumérer ici. Nous les donnerons dans le chapitre consacré à son étude. Disons simplement maintenant que la logique biologique, qui préside à l’entretien des êtres et à la création de leurs formes, ne porte nulle trace d’influence de nos volontés, mais produit des adaptations, dirigées dans un sens déterminé, par des forces que nous ne connaissons pas. Elles semblent agir, ces forces, comme si elles possédaient une raison supérieure à la nôtre et n’ont rien de mécanique puisque leur action varie à chaque instant suivant le but à remplir.
L’adjonction aux autres formes de logiques de la logique biologique, qui domine de très haut la plupart des autres, ne fera que combler une lacune dissimulée par les vieilles théories métaphysiques.
Logique affective. — Les psychologues connaissaient uniquement jadis la logique rationnelle. Ils commencent à y ajouter la logique affective ou des sentiments, absolument distincte de la logique rationnelle. Ces deux formes de logiques diffèrent surtout en ceci que, les associations intellectuelles peuvent être conscientes, tandis que celles des états affectifs restent inconscientes. La logique affective dirige la plupart de nos actions.
Logique collective. — Cette forme de logique ne doit pas être confondue avec la précédente. Nous avons montré, voici bien des années déjà, que l’homme en foule se conduit différemment de l’homme isolé. Il est donc guidé par une logique spéciale, puisqu’elle implique l’existence d’éléments observables seulement dans les foules.
Logique mystique. — Cette forme de logique est le résultat d’un état particulier de l’esprit, dit mystique. Universel aux premiers temps de l’humanité il paraît fort répandu encore. Pour les mentalités mystiques l’enchaînement des choses n’a rien de régulier ; il dépend d’êtres ou de forces supérieures dont nous subissons simplement les volontés.
La logique mystique a déterminé et détermine toujours un grand nombre des actes de l’immense majorité des hommes. Elle diffère, nous le verrons, de la logique inconsciente des sentiments, non seulement parce qu’elle est consciente et comporte une délibération, mais surtout parce que son influence peut engendrer des actions diamétralement contraires à celles que dicterait la logique affective.
Logique rationnelle. — Cette logique est l’art d’associer volontairement des représentations mentales et de percevoir leurs analogies et leurs différences, c’est-à-dire leurs rapports. Elle est à peu près la seule dont se soient occupés les psychologues. Depuis Aristote, d’innombrables livres lui ont été consacrés.
§ 3. — Coexistence des diverses formes de logiques.
Toutes les formes de logiques qui précèdent peuvent se superposer, se fusionner ou se combattre chez les mêmes êtres. Suivant le temps et les races, l’une d’elles arrive parfois à prédominer, mais sans jamais éliminer entièrement les autres.
La logique affective conduisait un général athénien, jaloux de ses rivaux, à leur déclarer la guerre. La logique mystique lui faisait consulter les oracles sur la date utile des opérations à entreprendre. La logique rationnelle guidait sa tactique. Pendant tous ces actes, la logique biologique le faisait vivre.
L’étude qui va suivre, des diverses formes de logiques précédemment énumérées, en fera mieux comprendre les caractères. Le lecteur ne devra pas s’attendre à voir révéler leur mécanisme. Il est fort peu connu, aussi bien d’ailleurs pour la logique rationnelle, la plus étudiée cependant, que pour les autres.
L’existence des diverses formes de logiques n’est démontrée que par leurs résultats. Elles représentent des postulats vérifiés seulement par les conséquences qui en découlent. Les sciences les plus exactes, la physique par exemple, sont obligées également de mettre à leur base de pures hypothèses transformées en vérités probables quand leur nécessité est démontrée.
Toutes les explications de la lumière, de la chaleur, de l’électricité, c’est-à-dire la physique presque entière, reposent sur l’hypothèse de l’éther. A cette substance totalement inconnue, il a fallu attribuer des propriétés incompréhensibles et même inconciliables, telle par exemple une rigidité supérieure à celle de l’acier, bien que les corps matériels s’y meuvent sans difficulté. Un phénomène nouveau oblige les physiciens à donner à l’éther des propriétés nouvelles souvent contraires à celles déjà admises. C’est ainsi qu’après lui avoir supposé une densité infiniment plus faible que celle des gaz, on lui en accorde maintenant une des millions de fois supérieure à celle des plus lourds métaux.
Si l’étude de sciences aussi précises que la physique nécessite des hypothèses, on ne saurait s’étonner de nous voir procéder de la même façon dans une science beaucoup plus compliquée, la psychologie.
Le physicien n’affirme pas que l’éther existe. Il dit simplement que les choses se passent comme si l’éther existait et que tout phénomène resterait incompréhensible sans cette existence supposée.
Nous n’affirmons pas davantage qu’il existe des formes de logiques constituant des entités distinctes, nous disons seulement qu’elles sont nécessaires et que les choses se passent comme si elles existaient réellement.
CHAPITRE II LA LOGIQUE BIOLOGIQUE.
§ 1. — Rôle de la logique biologique.
Les phénomènes vitaux les plus simples en apparence, tels ceux observés chez les êtres vivants constitués par une seule cellule, sont toujours d’une extrême complication. Leurs manifestations dépendent d’enchaînements rigoureux analogues à ceux auxquels on donne le nom de logique, quand ils s’appliquent à des éléments intellectuels. Nul motif de ne pas les désigner par le même terme.
La logique biologique régit tous les phénomènes de la vie organique. Les actes accomplis par les diverses cellules du corps, en dehors de toute participation consciente, n’ont aucun caractère de fatalité mécanique et varient suivant les nécessités journalières. Ils semblent guidés par une raison particulière très différente de la nôtre et souvent beaucoup plus sûre. Pour le montrer, il suffira de rappeler ce que j’ai écrit à ce sujet, dans mon livre sur l’Évolution de la Matière :
« Les édifices atomiques qu’arrivent à fabriquer des cellules microscopiques comprennent non seulement les plus savantes opérations de nos laboratoires : éthérification, oxydation, réduction, polymérisation, etc., mais beaucoup d’autres plus difficiles que nous ne saurions imiter. Par des moyens insoupçonnés, les cellules vitales construisent ces composés compliqués et variés : albuminoïdes, cellulose, graisses, amidon, etc., nécessaires à l’entretien de la vie. Elles savent décomposer les corps les plus stables comme le chlorure de sodium, extraire l’azote des sels ammoniacaux, le phosphore des phosphates, etc.
« Toutes ces œuvres si précises, si admirablement adaptées à un but, sont dirigées par des forces dont nous n’avons aucune idée et qui agissent exactement comme si elles possédaient une clairvoyance bien supérieure à notre raison. L’œuvre qu’elles accomplissent à chaque instant de l’existence, plane très au-dessus de ce que peut réaliser la science la plus avancée.
« Le savant capable de résoudre avec son intelligence les problèmes résolus à toute heure par les humbles cellules d’une infime créature, serait tellement supérieur aux autres hommes qu’on pourrait le considérer comme un dieu. »
Les actes de la vie biologique montrent la nécessité où ils se trouvent de varier sans cesse. Qu’un corps inutile ou dangereux soit introduit dans l’organisme, il sera neutralisé ou rejeté. L’élément utile est, au contraire, expédié à des organes différents et subit des transformations physiques très savantes. Ces milliers de petites opérations partielles s’enchevêtrent sans se nuire, parce qu’elles sont orientées avec une précision parfaite. Dès que la rigoureuse logique directrice des centres nerveux s’arrête, c’est la mort.
Ces centres nerveux constituent donc ce que l’on pourrait appeler des centres de raisonnement biologique. Ils dirigent la vie et la protègent en créant suivant les circonstances des éléments de défense variés. Comme le dit très justement le Dr Bonnier : « Mieux qu’aucun physiologiste, aucun médecin, ils savent ce qui convient à l’organe malade. Réveiller leur torpeur quand elle se produit est le seul rôle possible de la science la plus avancée ».
Lorsqu’une cellule évolue vers une certaine forme, lorsque l’animal régénère entièrement un organe amputé, avec nerfs, muscles et vaisseaux, nous constatons que la logique biologique crée pour ces accidents imprévus, une série de phénomènes qu’aucun effort de la logique rationnelle ne saurait imiter ni même comprendre.
C’est encore la logique biologique qui enseigne à l’oiseau le mécanisme du vol et comment il doit le modifier suivant les circonstances. De longs siècles furent nécessaires à l’homme pour que sa logique rationnelle lui permît de l’imiter un peu.
Cette précision des actes vitaux, leur adaptation journalière à des conditions constamment changeantes, leur aptitude à défendre l’organisme contre les atteintes imprévues du monde extérieur, nous ont fait considérer l’expression, logique biologique, comme nécessaire[4].
La logique biologique règle la durée de l’individu et celle de l’espèce à laquelle il appartient. La vie individuelle est très éphémère ; celle de l’espèce beaucoup plus longue, mais non éternelle, puisqu’aucune des espèces géologiques dont nous retrouvons les débris, n’a subsisté jusqu’à nos jours. Elles furent précédées et suivies par d’autres, de durée également limitée.
Les espèces semblent disparaître lorsque, trop stabilisées par un lourd héritage ancestral, elles ne peuvent plus s’adapter aux variations de milieu. Cette histoire du monde végétal et animal fut aussi celle de bien des peuples.
L’enfance d’une espèce, d’un individu ou d’un peuple se caractérise par une plasticité excessive lui permettant de s’adapter à toutes les variations de milieu. Sa vieillesse s’accompagne au contraire d’une rigidité empêchant l’adaptation.
On comprend donc, facilement, que les transformations de milieu capables de faire évoluer un être aux débuts de son existence, le fassent périr à son déclin. Et ceci nous explique pourquoi les peuples trop vieux disparaissent lorsqu’ils ne peuvent plus changer.
Si la logique biologique se bornait à régler les fonctions de la vie, nous pourrions à la rigueur en négliger l’étude. Mais elle tient aussi sous son domaine d’importants facteurs des opinions, des croyances et par conséquent de la conduite.
Les sentiments ayant la vie pour soutien, on conçoit que la logique biologique non seulement influence la logique affective, mais puisse sembler parfois se confondre avec elle. Toutes deux n’en demeurent pas moins nettement séparées, la vie biologique étant simplement le terrain sur lequel la vie affective vient germer.
Il reste donc inexplicable que les psychologues ignorent la logique biologique. Elle est la plus importante de toutes les formes de logiques parce que la plus impérieuse. Quand elle commande, les autres obéissent.
§ 2. — La logique biologique et les instincts.
Les différences des logiques biologique et affective sont révélées encore par l’étude des phénomènes variés, confondus habituellement sous le nom d’instinct. Bergson a raison de séparer l’instinct de l’intelligence, mais il n’a que partiellement raison. Une foule d’instincts sont des habitudes intellectuelles ou affectives accumulées par l’hérédité. Pour les phénomènes biologiques, non seulement les plus simples comme la faim et l’amour, mais encore ceux fort compliqués observés chez les insectes, la séparation avec l’intelligence semble complète.
L’étude de certaines formes d’instincts est extrêmement difficile. Pour y jeter quelque lumière il faut délaisser toutes les idées de la psychologie classique.
On doit admettre, en effet, que par des procédés inconnus mais indéniables puisque nous les constatons, les créatures les plus inférieures peuvent agir dans certains cas comme le ferait l’homme guidé par une raison très haute.
Et cette raison n’apparaît pas seulement chez des êtres relativement élevés, tels que les insectes, mais dans un organisme aussi primitif que celui de ces monocellulaires, sans sexe et sans forme, qui marquent l’aurore de la vie. Une amibe, c’est-à-dire un simple globule de protoplasma, voulant s’emparer d’une proie, exécute des actes adaptés au but à remplir, et variant suivant les circonstances, comme si cette ébauche d’être pouvait effectuer certains raisonnements. En constatant les soins minutieux pris par certains insectes pour protéger les œufs d’où sortiront des larves d’une forme très différente de la leur et que le plus souvent ils ne verront jamais, Darwin déclarait : « qu’il est infructueux de spéculer sur ce sujet ».
Les lois de la logique biologique demeurent incompréhensibles assurément, mais nous devons soigneusement en constater les effets pour montrer qu’ils ne sont nullement conditionnés par cette sorte de force aveugle à laquelle on applique le terme d’instinct.
Rien de plus clairvoyant, au contraire, que les enchaînements de la logique biologique. Son mécanisme reste ignoré, mais le sens de son effort est accessible. Il a toujours pour but de créer chez l’individu les moyens nécessaires soit à sa perpétuité, soit à son adaptation aux conditions extérieures.
Ces moyens sont d’une ingéniosité qui nous dépasse. De nombreux naturalistes, Blanchard, Fabre, etc., ont montré la perfection des actes des insectes, comme aussi leur discernement et leur aptitude à changer de conduite avec les circonstances. Ils savent, par exemple, modifier la qualité des matières alimentaires préparées pour leurs larves, suivant qu’elles doivent être mâles ou femelles. Certains insectes nullement carnivores, mais dont les larves ne peuvent se nourrir que de proies vivantes, les paralysent, de façon qu’elles puissent attendre sans se décomposer l’éclosion des êtres qui les dévoreront. Déterminer une paralysie semblable serait une opération difficile pour un anatomiste exercé. Elle n’embarrasse cependant jamais l’insecte. Il sait attaquer les seuls coléoptères dont les centres nerveux moteurs soient rapprochés jusqu’à se toucher, ce qui permet de provoquer la paralysie d’un seul coup d’aiguillon. Parmi le nombre immense des coléoptères, deux groupes seulement, les Charançons et les Buprestes, remplissent ces conditions. Fabre reconnaît qu’à l’instinct général de l’insecte le dirigeant dans les actes immuables de son espèce se superpose quelque chose « de conscient et de perfectible par l’expérience. N’osant appeler cette aptitude rudimentaire intelligence, titre trop élevé pour elle, je l’appellerai, dit-il, discernement. »
Ce que Fabre qualifie « discernement » produit des résultats qu’atteindrait bien difficilement le savant le plus habile. Aussi est-il obligé de conclure que : « l’insecte nous émerveille et nous épouvante par sa haute lucidité ».
De nombreux faits de même ordre observés chez les fourmis et les abeilles par un savant académicien, Gaston Bonnier, l’ont conduit à attribuer aux insectes une faculté appelée par lui le raisonnement collectif.
Il montre les abeilles obéissant rigoureusement aux injonctions décrétées par le « comité directeur de la ruche », et variables suivant les renseignements rapportés par les chercheuses, déléguées tous les matins dans les environs. Parti de la ruche avec tel ou tel ordre, l’insecte l’exécute ponctuellement. Si, par exemple, le comité l’envoie chercher de l’eau dans un bassin, vainement répandrait-on à côté des gouttes de sirop ou de miel, l’insecte n’y touchera pas. Ceux préposés à la récolte du nectar ne s’occuperont pas de recueillir le pollen, etc.
L’organisation sociale de ces petits êtres est rigoureusement réglée. Une ruche, dit le même auteur, « offre un exemple parfait de la constitution égalitaire du socialisme d’État. Ni amour, ni dévouement, ni pitié, ni charité ; tout est immolé à la société et à sa conservation par un travail incessant. Pas de gouvernement, pas de chefs, une discipline sans subordination. C’est l’idéal du collectivisme réalisé. »
Ces faits, multipliés par l’observation, embarrassent de plus en plus les adeptes de la vieille psychologie rationaliste. On avait autrefois, pour les interpréter, un mot précieux, l’instinct ; mais il faut bien constater que sous ce vocable usé s’abrite tout un ordre de phénomènes profondément inconnus.
Jadis, l’instinct était considéré comme une sorte de faculté immuable, accordée par la nature aux animaux au moment même de leur formation, pour les guider à travers les actes de la vie, comme le berger mène son troupeau. Descartes jugeait les animaux de simples automates et cet automatisme merveilleux lui paraissait très simple.
Les animaux ayant été mieux étudiés, il fallut reconnaître la variabilité de ces instincts prétendus immuables. L’abeille, par exemple, sait parfaitement transformer sa ruche dès que cela devient nécessaire. Dans une note intitulée Gradation et perfectionnement de l’instinct chez les guêpes solitaires d’Afrique, insérée dans les comptes rendus de l’Académie des sciences du 19 octobre 1908, M. Roubaud montre entre les espèces du genre synagris « des différences des plus remarquables, à ce point qu’on y peut suivre les étapes principales d’une évolution insoupçonnée de l’instinct des solitaires vers celui des guêpes sociales ». Les nids d’abord solitaires, avant de se rapprocher, représentent sans doute la forme primitive des colonies de guêpes sociales.
Les faits observés chez les insectes, se constatent également chez des animaux supérieurs. Ils sont capables d’actes qui impliqueraient une science élevée, si la logique rationnelle devait les dicter. Tel par exemple l’emmagasinement d’une provision de force vive pour s’élever dans l’air sans travail. Ce résultat est réalisé par beaucoup d’oiseaux : hirondelles, faucons, etc., qui, en poursuivant leurs proies, descendent d’une grande hauteur. Ils replient alors leurs ailes, se laissent tomber suivant une trajectoire parabolique et utilisent, pour remonter dans l’atmosphère, la force vive créée par leur chute. Elle est considérable, étant représentée par la moitié du produit de la masse par le carré de sa vitesse. L’oiseau sait aussi capter l’énergie qu’il trouve dans les courants d’air descendants, et s’adapter immédiatement par des mouvements appropriés aux changements brusques de direction du vent.
Le terme de logique biologique, que nous avons créé, ne saurait assurément constituer une explication, mais il a du moins l’avantage de montrer que tous les actes, prétendus instinctifs, des animaux doivent être soustraits à ce domaine des forces aveugles où l’on avait essayé de les enfouir jusqu’ici.
Renoncer aux explications purement mécaniques comme celles de Descartes, c’est comprendre en même temps qu’il existe une sphère immense de la vie psychique, complètement inexplorée, et dont nous entrevoyons à peine l’existence.
Les faits qui précèdent semblent un peu éloignés du but de cet ouvrage. Ils en constituent cependant une partie essentielle.
Lorsque nous étudierons les facteurs de nos opinions et de nos croyances, nous ne devrons pas oublier que sous la surface des choses se cache un monde de forces inaccessibles à notre raison, plus puissantes que cette raison et qui souvent la conduisent.
Restant dans le domaine des vérités abordables, nous résumerons ce chapitre, en disant que la logique biologique précéda toutes les autres et que la vie aurait été impossible sans elle. Si son action s’arrêtait, notre planète redeviendrait un morne désert, en proie aux forces aveugles de la nature, c’est-à-dire aux forces non organisées encore.
CHAPITRE III LA LOGIQUE AFFECTIVE ET LA LOGIQUE COLLECTIVE.
§ 1. — La logique affective.
On a su distinguer depuis longtemps dans l’âme humaine la sphère du sentiment et celle de la raison. Depuis une époque récente seulement, on parle de la logique des sentiments.
Avant d’arriver à différencier la logique intellectuelle et celle des sentiments, il fallait d’abord reconnaître que la vie affective possède une existence autonome indépendante de la vie intellectuelle.
Cette dernière apparut fort tard dans l’histoire du monde, alors que l’existence affective et la logique qu’elle implique ont guidé les êtres vivants depuis les âges géologiques. Tous ont senti avant de connaître. Conduits seulement par la logique biologique et la logique affective, les animaux ont parfaitement vécu et rempli leur destinée. Une simple poule sait élever ses poussins, les diriger, leur apprendre à se nourrir, les protéger contre leurs ennemis. Ces opérations sont un peu méprisées des psychologues, qui s’évitent ainsi les efforts nécessaires pour les comprendre.
Lorsqu’on ne connaissait que la logique rationnelle, tous nos jugements paraissaient d’origine purement intellectuelle. Il en est ainsi dans les questions scientifiques, mais bien rarement dans les sujets usuels formés au cours de la vie journalière. Le plus souvent alors, c’est la logique affective qui leur sert de base et devient ainsi notre vrai guide.
On constate de plus en plus l’exactitude de cette proposition fondamentale à mesure que l’influence des éléments affectifs est mieux comprise. Dans ce domaine éclairé par des lumières qui ne sont pas celles de la raison, les choses s’enchaînent suivant des règles rigoureuses très étrangères à notre logique rationnelle.
Abandonnée jusqu’ici aux fantaisies des romanciers et des poètes, la logique affective est destinée à jouer un rôle prépondérant dans la psychologie de l’avenir. Comme le dit très justement Ribot, « la place des influences affectives dans la vie psychique est la première. La connaissance apparaît non comme une maîtresse, mais comme une servante. »
§ 2. — Comparaison de la logique affective et de la logique rationnelle.
Les caractères respectifs de la logique rationnelle et de la logique affective vont être mis en évidence par leur comparaison.
La logique rationnelle régit le cycle de l’activité mentale consciente. La logique affective domine celui de l’activité mentale inconsciente.
Les enchaînements de la logique affective étant inconscients, l’évolution de nos sentiments reste peu accessible. Nous sommes maîtres de notre vie intellectuelle, non de notre vie affective. Sympathie et antipathie se réfrènent mais ne se commandent pas.
Logique affective et logique rationnelle sont trop distinctes pour avoir une commune mesure. Il est donc impossible, je l’ai dit déjà, d’exprimer exactement les éléments affectifs en termes intellectuels. La logique rationnelle ne saurait ni comprendre, ni traduire, ni juger les actes dictés par la logique des sentiments.
Les mots par lesquels nous essayons de représenter les sentiments les traduisent fort mal. Ils n’y parviennent un peu que par voie d’association. L’habitude de lier les sentiments au son de certains mots donne à ces derniers le pouvoir d’évoquer des représentations mentales affectives.
La musique, véritable langage des sentiments, les évoque beaucoup mieux que les mots, mais, faute de précision, elle ne permet que des relations très vagues entre les êtres.
La logique affective ignorant la logique rationnelle, impose le plus souvent une résolution avant que cette dernière ait fini de délibérer. La première ne tient compte ni des raisons, ni des contradictions, ni des principes.
La logique rationnelle s’appuie sur des éléments objectifs tirés de l’expérience et de l’observation. Ces éléments sont constitués par des faits précis, isolés, susceptibles de mesure. La logique sentimentale n’a pour soutiens que des éléments subjectifs formés en nous-mêmes et dont aucune mesure ne permet d’apprécier exactement la valeur. Les représentations mentales conscientes que crée la logique affective demeurent pour cette raison toujours imprécises.
Dans la logique rationnelle, les idées peuvent s’associer suivant certaines règles universellement admises. Dans la logique affective, les sentiments se groupent généralement en dehors de notre volonté et selon un mécanisme précis mais mal connu. Tout au plus pouvons-nous dire que certains sentiments en font surgir d’autres qui se combinent avec eux. La douleur engendre la tristesse, l’amour crée la joie, la colère le désir de la vengeance, etc.
En raison de leur caractère objectif, les règles de la logique rationnelle sont appliquées de la même façon par tous les hommes arrivés à un certain degré de culture. C’est pourquoi, sur les sujets scientifiques, ils finissent toujours par s’accorder. La logique affective varie au contraire d’un sujet à un autre parce que les sentiments des individus sont fort différents. Dans tous les domaines qu’elle régit : croyances religieuses, morales, politiques, etc., l’accord est, pour cette raison, impossible.
Les règles de la logique affective ne pouvant être universelles comme celles de la logique rationnelle, un traité de logique affective vrai pour un individu ou une certaine catégorie d’individus ne le serait pas pour les autres. Un livre de logique rationnelle possède au contraire une valeur invariable pour tous.
Les considérations précédentes montrent que les mêmes choses envisagées du point de vue de la logique intellectuelle ou de la logique affective, apparaissent nécessairement différentes. L’erreur générale est de vouloir juger avec la raison des phénomènes régis par la logique des sentiments.
Bien que les lois de la logique affective soient très peu connues, l’expérience a enseigné certaines règles empiriques souvent utilisées par les grands orateurs. Sans perdre leur temps à enchaîner des raisons capables tout au plus de convaincre sans faire agir, ils éveilleront progressivement des émotions, s’ingénieront à les varier, sachant fort bien que la sensibilité produite par un excitant déterminé s’épuise vite. Par des gradations habiles, des mots évocateurs, des gestes, des intonations, ils forment l’atmosphère sentimentale où leurs conclusions pourront être acceptées.
Les sentiments constituant les vrais mobiles de nos actions, il est tout naturel que leur logique nous conduise. En soulevant les passions des hommes, on change leur conduite. En subjuguant les cœurs, on contraint les volontés.
La seule utilité de la logique rationnelle pour un orateur consiste à créer des cadres lui permettant d’ordonnancer ses discours.
Les éléments affectifs interviennent perpétuellement dans nos conceptions du monde et sont à la base de nos idées morales, religieuses, politiques et sociales. Les vérités scientifiques elles-mêmes en sont imprégnées dans leurs théories.
La logique affective ne nous gouverne pas heureusement toujours. Par un mécanisme que nous étudierons bientôt, la logique intellectuelle réussit à dominer quelquefois ses impulsions.
Domination peu facile d’ailleurs, puisque après des accumulations de siècles elle est faible encore. On voit néanmoins le chemin parcouru en constatant par l’étude des sauvages ce que furent les primitifs dominés par la sentimentalité pure.
Ces primitifs, sur lesquels la logique intellectuelle est sans prise, obéissent à toutes leurs impulsions. Dès que la faim les pousse, ils se précipitent sur leur proie. Inspirés par la haine, ils se ruent sur leur ennemi. Telle était l’existence des premiers hommes que les philosophes de la Révolution nous offraient pour modèles.
§ 3. — La logique collective.
La logique affective est un des soutiens de la logique collective. Nous n’étudierons pas maintenant cette dernière, devant nous en occuper dans le chapitre consacré aux opinions et aux croyances collectives.
Nous rappellerons seulement que logique affective et logique collective ne peuvent être confondues, la dernière ne se manifestant que dans les foules et pouvant provoquer des actes contraires à ceux inspirés par la logique affective.
On verra plus loin comment l’âme collective momentanément créée par une foule représente un agrégat très spécial où l’impossible n’existe pas, où la prévoyance est ignorée, où la sensibilité apparaît toujours hypertrophiée et où la logique rationnelle est entièrement dépourvue d’action.
Nous venons de montrer dans ce chapitre, que la logique affective constitue, avec la logique mystique qui va être étudiée maintenant, le vrai mobile de nos actes. Pour agir, il faut d’abord sentir. Dès que nous avons senti, cette logique intervient.
Son influence domina tous les âges. Très tard seulement, l’homme apprit à se soustraire un peu à sa puissance. L’heure n’a pas sonné encore où la logique rationnelle dominera la logique affective au lieu d’être dominée par elle.
CHAPITRE IV LA LOGIQUE MYSTIQUE.
§ 1. — Les caractéristiques de la logique mystique.
La logique rationnelle est une logique consciente qui apprend à raisonner, délibérer, faire des démonstrations et des découvertes.
La logique des sentiments est une logique inconsciente, source habituelle de notre conduite et dont les enchaînements échappent le plus souvent à l’action de l’intelligence.
La logique mystique, dont nous allons nous occuper maintenant, correspond à une étape supérieure de la vie mentale. Les animaux ne la connaissent pas, alors qu’ils possèdent un grand nombre de nos sentiments.
Inférieure à la logique rationnelle, phase d’évolution plus élevée encore, la logique mystique a joué cependant un rôle prépondérant dans l’histoire des peuples par les croyances qu’elle engendra. Elle est l’origine d’interprétations, étrangères à la raison, sans doute, mais qui constituèrent de puissants mobiles d’action. Si la logique rationnelle avait remplacé jadis la logique mystique, le cours de l’histoire eût changé.
Ainsi que la logique affective, la logique mystique accepte les contradictions, mais n’est pas inconsciente comme la première et implique souvent une délibération.
Le critérium qui nous a servi à classer les diverses formes de la logique, l’action, montre nettement la distinction entre la logique mystique et la logique affective. Cette dernière, en effet, inspire souvent des actes contraires à nos intérêts les plus évidents, que ne dicterait jamais la logique des sentiments. L’histoire politique des peuples en contient de nombreux exemples, et leur histoire religieuse davantage encore.
Sans doute, dans des cas analogues à ceux auxquels je fais allusion et où l’on voit s’évanouir des états affectifs aussi forts que la pudeur et l’amour maternel, il est possible d’objecter que cet évanouissement peut résulter de la simple substitution d’un sentiment à un autre. Mais quelle est alors la cause de cette substitution ?
Il ne faut assurément pas la chercher dans la logique rationnelle, car aucune raison ne conseillerait des actes semblables. Il faut la chercher moins encore dans la logique affective. On doit donc forcément invoquer un mécanisme psychologique différent. C’est ce mécanisme qui constitue la logique mystique.
En examinant son rôle dans l’histoire de la civilisation, nous verrons apparaître plus clairement encore les divergences qui la séparent de la logique affective.
Dans la logique mystique, les causes naturelles — les seules acceptées par la logique rationnelle — sont remplacées par les volontés capricieuses d’êtres ou de forces supérieures intervenant dans tous nos actes et qu’il faut redouter et se concilier.
La logique mystique régna exclusivement dans la phase primitive de l’humanité, et malgré les progrès de la logique rationnelle, son influence est très vivante encore.
Le pouvoir de la logique mystique s’observe surtout chez des esprits qu’on a justement qualifiés de mystiques, terme qui nous a servi à définir leur logique.
La mentalité mystique se révèle par l’attribution à un être, à un objet déterminé ou à une puissance ignorée, d’un pouvoir magique indépendant de toute action rationnelle.
Les conséquences de cette mentalité varieront suivant les esprits. Pour les uns elle servira de soutien à des croyances religieuses définies, aux contours précisés sous forme de divinités. Pour d’autres, les forces supérieures demeureront vagues mais également puissantes. L’esprit mystique se manifestera alors par une superstition quelconque. Un athée peut être aussi mystique qu’un parfait dévot. Il l’est même souvent davantage.
On fait preuve d’esprit mystique en attribuant à une amulette, un nombre, une eau miraculeuse, un pèlerinage, une relique, certaines propriétés surnaturelles. Il se manifeste encore en supposant à telle ou telle institution politique ou sociale le pouvoir de transformer les hommes.
Le mysticisme change sans cesse de forme, mais il garde pour fond immuable le rôle attribué à des pouvoirs mystérieux. Le temps qui fait varier l’objet du mysticisme le laisse intangible.
Indifférent à toute critique, le mysticisme engendre chez ses adeptes une crédulité illimitée. Beaucoup d’hommes qui se qualifient de libres penseurs parce qu’ils rejettent les dogmes religieux, croient fermement aux pressentiments, aux présages, à la puissance magique de la corde de pendu ou du nombre treize. Pour eux, le monde est peuplé de choses portant bonheur ou malheur. Pas de joueurs dont la conviction sur ce point ne soit solidement établie.
La foi du mystique étant sans bornes, aucune absurdité rationnelle ne peut le choquer. Il est imperméable à la raison, à l’observation et à l’expérience. L’insuccès de ses prévisions ne lui prouve rien, les puissances surnaturelles invoquées étant par définition capricieuses et ne subissant aucune loi.
A mesure que l’homme se civilise, l’esprit mystique, universel chez tous les sauvages, se circonscrit graduellement et se localise à certains sujets. Pour ces derniers, la mentalité du civilisé ne se distingue guère de celle du primitif, car aucun argument scientifique n’ébranle leur foi. Ce fait d’observation contribuera à nous faire saisir la genèse des croyances occultistes adoptées par certains savants éminents.
Les progrès de la raison seront sans doute impuissants à ébranler le mysticisme car il aura toujours pour refuge le domaine de l’au delà inabordable à la science. Les esprits curieux de cet au delà sont naturellement innombrables.
§ 2. — Le mysticisme comme base des croyances.
C’est dans le mysticisme que germent les croyances religieuses et toutes celles qui, sans porter ce nom, revêtent les mêmes formes, certaines croyances politiques notamment.
Les conséquences de la logique mystique s’observent surtout chez les sauvages. Dénués de toute notion de lois naturelles, ils vivent dans un monde peuplé d’esprits qu’on doit sans cesse conjurer. Derrière chaque réalité visible, ils supposent toujours une puissance invisible qui la détermine.
Chez l’homme civilisé, les croyances sont moins rudimentaires parce que la notion de lois nécessaires lui est imposée par toute son éducation. Il ne saurait les nier mais admet cependant que des prières peuvent déterminer les puissances surnaturelles à en arrêter l’action. La logique mystique et la logique rationnelle subsistent ainsi parfois simultanément dans le même esprit sans se pénétrer.
La crédulité du vrai croyant est généralement illimitée et aucun miracle ne pourrait le surprendre puisque la puissance du Dieu qu’il invoque est infinie. On voit dans la cathédrale d’Oviedo un coffret, qui, dit la notice distribuée aux visiteurs, fut instantanément transporté de Jérusalem à travers les airs. Il contient : « du lait de la mère de J.-C. ; les cheveux dont sainte Madeleine essuya les pieds du Sauveur, la verge avec laquelle Moïse divisa la mer Rouge, le portefeuille de saint Pierre, etc. »
Ce document, analogue à des milliers d’autres, montre à quel point le fétichisme mystique est toujours vivant. Si nous considérons qu’il reste indépendant de la qualité de son objet, nous mettrons dans la même famille le gri-gri du nègre, la relique enfermée dans le coffret d’or d’une majestueuse cathédrale et la corde de pendu. On doit les regarder avec une sympathie indulgente, d’abord parce qu’ils sont des créateurs d’espérance de bonheur, et ensuite parce qu’ils correspondent à certains besoins indestructibles de l’esprit.
En suivant l’action de la logique mystique à travers tous les éléments de l’existence sociale, nous la verrions s’exercer dans les arts, la littérature, la politique et même jusque dans l’art de guérir. L’époque littéraire, dite romantique, en est une manifestation. Les artistes n’ont guère que des convictions mystiques. Les méthodes de l’analyse rationnelle restent généralement ignorées d’eux.
Mais c’est en politique surtout qu’apparaît l’influence de l’esprit mystique. Radicaux, anticléricaux, francs-maçons, et tous les sectaires de nuances extrêmes, vivent en plein mysticisme. La classe ouvrière est dominée également par un mysticisme intense.
Les régions où la science a pu pénétrer demeurant très limitées alors que nos aspirations sont sans bornes, la logique mystique dominera sans doute l’humanité longtemps encore.
Créatrice des lois, des coutumes, des religions, elle fit surgir toutes les illusions qui guidèrent l’humanité jusqu’ici. Son pouvoir est assez grand pour transformer l’irréel en réel. Sous son action, des millions d’hommes connurent la joie, la douleur ou l’espérance. Tout idéal est sorti de son sein.
Logique mystique, logique sentimentale et logique rationnelle représentent trois formes de l’activité mentale irréductibles l’une à l’autre. Inutile, par conséquent, de les mettre en conflit.
CHAPITRE V LA LOGIQUE INTELLECTUELLE.
§ 1. — Les éléments fondamentaux de la logique intellectuelle.
La logique intellectuelle a fait l’objet d’écrits innombrables d’utilité d’ailleurs médiocre. Si nous en parlons ici, c’est d’abord qu’elle joue quelquefois un certain rôle dans la genèse des opinions, et ensuite, pour bien préciser encore en quoi elle diffère des autres formes de logiques étudiées dans les précédents chapitres.
Commençons par indiquer quelques-uns des éléments sur lesquels est fondé l’exercice de la logique rationnelle : la volonté, l’attention et la réflexion.
La volonté. — Elle est la faculté de se déterminer à un acte et comprend généralement trois phases : délibération, détermination, exécution. Une détermination s’appelle volition ; une résolution se qualifie aussi de décision.
La volonté est à la fois d’origine affective et rationnelle. D’origine affective parce que tous les mobiles de nos actes ont un substratum affectif. D’origine rationnelle parce que, grâce à l’attention et à la réflexion, nous pouvons combiner dans l’esprit des représentations mentales capables de s’annuler.
Contrairement à ce qu’enseigne la psychologie, nous dirons que la volonté peut être consciente ou inconsciente. Les volontés inconscientes sont même les plus fortes. Les animaux n’en possèdent pas d’autres, et la plupart des hommes également.
Si l’on constate difficilement les formes inconscientes de la volonté, c’est que la raison intervenant après coup pour expliquer les actes accomplis, on s’imagine qu’elle les a dictés.
Descartes, suivi en cela par plusieurs philosophes modernes, faisait de la volonté une sorte d’entité opposée à l’intelligence et constituant le principe de nos croyances.
Croire, suivant lui, c’est donner ou refuser volontairement son assentiment à une idée proposée par l’intelligence. Cette théorie, très défendue encore, sera combattue dans cet ouvrage, où j’espère montrer que la croyance n’est presque jamais volontaire.
Aristote se rapprochait beaucoup plus que Descartes des idées exposées ici, lorsqu’il fondait sa psychologie sur la distinction entre les facultés sensitives et les facultés intellectuelles. De leur combinaison résultait pour lui la volonté. Elle serait ainsi un effet et non plus une cause.
Aristote, on le voit, opposait la sensibilité à l’intelligence alors que Descartes dressait devant elle la volonté.
Loin de représenter des subtilités vaines ces distinctions sont, au contraire, importantes. La théorie, toujours prédominante, que la croyance est volontaire et rationnelle repose sur des concepts analogues à ceux de Descartes.
L’attention. — L’attention est l’acte par lequel, sous l’action d’un excitant ou de la volonté, l’esprit se concentre sur un objet à l’exclusion des autres, ou sur la représentation mentale de cet objet, ou encore sur les idées qu’il fait naître.
L’attention permet d’éliminer des états de conscience étrangers et aussi d’isoler du chaos des choses le sujet qui nous intéresse.
Divers auteurs considèrent l’attention comme une forme de la volonté. Elle est sûrement sous la dépendance de la volonté, mais ne doit pas être identifiée avec elle.
L’attention ne saurait être confondue davantage avec l’intelligence. Elle n’est qu’un des éléments utilisés par cette dernière.
Les objets qui nous entourent impressionnent tous nos sens. Si nous les percevions également, comme le fait l’objectif photographique par exemple, le cerveau serait encombré d’images inutiles. Grâce à l’attention, nous ne percevons les choses, que proportionnellement à nos besoins, et pouvons concentrer sur un seul sujet toute notre capacité intellectuelle sans la disséminer au hasard.
Les animaux sont capables d’attention, mais cette faculté est chez eux toujours involontaire, alors que chez l’homme elle peut être volontaire.
De son développement résulte en grande partie notre puissance intellectuelle. L’enfant, le sauvage possèdent très peu d’attention volontaire. Plus l’homme est susceptible d’attention, et par conséquent de réflexion, plus sa force intellectuelle est considérable. Un Newton sans grande capacité d’attention n’est pas concevable. L’intuition géniale qui apparaît brusquement, a toujours été précédée d’une attention patiente et d’une longue réflexion.
La réflexion. — La naissance de la réflexion engendre chez l’homme la faculté de raisonner. Elle est constituée par l’aptitude à ramener dans l’esprit et fixer au moyen de l’attention les représentations mentales dérivées des sensations ou des mots qui en sont les signes. On peut alors les combiner, les comparer et former ainsi des jugements. Ils nous font connaître non pas les choses en elles-mêmes, mais leurs rapports, seul but accessible de la science.
L’aptitude à réfléchir implique toujours l’aptitude à l’attention. Capacité d’attention faible comporte faculté de réflexion médiocre.
La réflexion permet de raisonner convenablement, à condition que les logiques affective et mystique n’interviennent pas. Dès que les sujets sur lesquels on veut raisonner tombent dans le champ de la croyance, la réflexion perd son pouvoir critique.
§ 2. — Rôle de la logique rationnelle.
La logique rationnelle procède en associant par la réflexion, et suivant le mécanisme précédemment indiqué, des représentations mentales ou les mots qui les traduisent.
Elle fut considérée longtemps comme base de nos croyances. Nous admettons au contraire que la logique rationnelle n’en a engendré aucune. Son seul rôle possible est d’achever de les ébranler lorsqu’elles ont été usées par le temps.
Mais si le rôle de la logique rationnelle est nul dans la genèse de la croyance, il est capital au contraire dans la constitution de la connaissance. Tout l’édifice des sciences et le colossal développement, de l’industrie moderne qui en a été la conséquence, reposent sur elle.
On ne saurait donc exagérer sa puissance, mais il faut cependant savoir reconnaître aussi les limites qu’elle n’a pas dépassées encore. Les phénomènes de la vie et de la pensée lui demeurent toujours fermés. Son domaine est celui de la matière brute, c’est-à-dire momentanément stabilisée par la mort ou par le temps. Sur les phénomènes représentant un écoulement constant comme la vie, elle n’a projeté que de très incertaines lumières.
La science régnant visiblement sans rivale dans le domaine de la connaissance, on a cru longtemps que la logique intellectuelle d’où elle dérive servirait à expliquer la genèse et l’évolution des croyances. Cette erreur a persisté pendant des siècles et la psychologie commence à en sortir à peine.
L’observation aurait dû montrer cependant que les êtres agissent avant de raisonner et de comprendre, et, par conséquent, qu’ils sont guidés dans leurs actes par d’autres formes de logiques.
Pénétré de cette évidence, sur laquelle je reviens souvent parce qu’elle est fort neuve encore, on reconnaît que la logique rationnelle joue un rôle assez secondaire dans la vie des individus et des peuples.
Il n’est pas nécessaire de raisonner pour agir, et moins encore de comprendre. Le plus modeste insecte agit comme il le doit, sans se préoccuper de notre logique.
La compréhension et la raison sont des formes de l’activité des êtres tout à fait indépendantes de l’action. Elles ne font souvent que l’entraver en montrant trop ses dangers.
Grâce à leurs impulsions affectives et mystiques, les hommes les plus ordinaires peuvent agir sans rien soupçonner de la genèse de leurs actes. Inutile d’essayer sur eux des arguments d’ordre intellectuel. Leur faible faculté de compréhension les fait considérer avec un mépris catégorique tout ce qui les dépasse. Vouloir leur inculquer certaines idées rationnelles serait imiter l’enfant cherchant à introduire une orange dans un dé à coudre. Il faut savoir mesurer la capacité, généralement restreinte, du dé cérébral des individus et des peuples avant de chercher à y introduire quelques vérités rationnelles.
Le rôle de la logique rationnelle dans le gouvernement des peuples fut toujours très faible et ne se manifeste guère que dans les discours. Ce n’est pas, je le redis, la raison, mais le sentiment qui les émeut et par conséquent qui les mène. Pour mouvoir, il faut émouvoir.
Nous montrerons bientôt que, dans la lutte entre la logique rationnelle et la logique affective, la première est presque toujours vaincue. Les psychologues arrivent à le reconnaître de plus en plus : « Supposer, écrit Ribot, qu’une idée toute nue, toute sèche, qu’une conception abstraite sans accompagnement affectif, semblable à une notion géométrique, ait la moindre influence sur la conduite humaine est une absurdité psychologique. »
L’heure est lointaine où le monde sera conquis par le raisonnement philosophique. Il a toujours été, au contraire, jusqu’ici bouleversé par des croyances méprisées de la logique rationnelle, mais qu’elle reste impuissante à combattre.
§ 3. — Tardive apparition de la logique rationnelle. Elle n’est pas l’œuvre de la nature, mais a été créée contre la nature.
J’ai déjà fait observer que la logique rationnelle était apparue la dernière. Les autres formes de logiques suffirent à guider tous les êtres, des âges géologiques presque jusqu’à nos jours.
La logique rationnelle n’est nullement œuvre de la nature, mais de l’homme contre la nature. Grâce à cette création de son intelligence, il subit de moins en moins les forces qui l’enveloppent et réussit chaque jour davantage à les asservir. Ce fut là une capitale conquête.
Pour reconnaître que la logique rationnelle n’est pas un produit de la nature, mais une création de l’homme contre la nature, il faut observer que ses efforts consistent surtout à lutter contre les actions naturelles.
Totalement indifférente au sort de l’individu, la nature ne s’occupe que de celui de l’espèce. Devant elle tous les êtres sont égaux. L’existence du plus pernicieux microbe est entourée d’autant de soins que celle du plus grand génie.
Grâce à l’acquisition de la logique rationnelle, nous avons pu combattre les lois féroces de l’univers et arriver parfois à en triompher.
Le véritable but de la science est cette lutte constante contre les iniquités naturelles. Nous ne les subissons déjà plus que jusqu’aux limites précises où s’arrête notre connaissance. Le jour où les mécanismes des logiques biologique et affective seront connus, nous saurons les dominer entièrement. L’homme aura alors la puissance attribuée à ses anciens dieux.
La science n’en est pas évidemment encore là. Elle en reste même fort loin. Quoique circonscrivant un peu plus chaque jour le fatal pouvoir de la nature, nous sommes bien obligés de la subir en nous y adaptant.
Ce pouvoir immense est peut-être plus grand encore que la science ne le suppose. Nous subissons la nature, mais ne subirait-elle pas elle-même, suivant le mot attribué par Eschyle à Prométhée enchaîné sur son rocher, les nécessités qui règlent le destin et auxquelles les dieux eux-mêmes doivent obéir ? La Philosophie n’est pas assez avancée pour répondre à de telles questions.