LIVRE VII LA PROPAGATION DES OPINIONS ET DES CROYANCES
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CHAPITRE I L’AFFIRMATION, LA RÉPÉTITION, L’EXEMPLE ET LE PRESTIGE.
§ 1. — L’affirmation et la répétition.
Le rôle des facteurs énumérés dans ce chapitre ayant déjà été étudié dans plusieurs de mes ouvrages, je me bornerai à résumer brièvement leur action.
L’affirmation et la répétition sont des agents fort puissants de création et de propagation d’opinions. L’éducation est en partie basée sur eux. Les politiciens et les meneurs de toute nature en font un usage journalier. Affirmer, puis répéter, représente même le fond principal de leurs discours.
L’affirmation n’a pas besoin de s’appuyer sur une preuve rationnelle quelconque, elle doit seulement être brève, énergique et impressionnante. On peut considérer comme type de ces trois qualités, le manifeste suivant, reproduit récemment dans plusieurs journaux.
Qui produit le blé, c’est-à-dire le pain pour tous ? Le paysan ! Qui fait venir l’avoine, l’orge, toutes les céréales ? Le paysan ! Qui élève le bétail pour procurer la viande ? Le paysan ! Qui élève le mouton pour procurer la laine ? Le paysan ! Qui produit le vin, le cidre, etc. ? Le paysan ! Qui nourrit le gibier ? Le paysan !
Et pourtant, qui mange le meilleur pain, la meilleure viande ? Qui porte les plus beaux habits ? Qui boit le bordeaux et le champagne ? Qui profite du gibier ? Le bourgeois !
Qui s’amuse et se repose à volonté ? Qui prend tous ses plaisirs ? Qui fait des voyages d’agrément ? Qui se met à l’ombre l’été, à côté d’un bon feu l’hiver ? Le bourgeois !
Qui se nourrit mal ? Qui boit rarement du vin ? Qui travaille sans discontinuer ? Qui se brûle l’été et se gèle l’hiver ? Qui a bien des misères et bien des peines ? Le paysan !
Suffisamment répétée, l’affirmation finit par créer d’abord une opinion et plus tard une croyance.
La répétition est le complément nécessaire de l’affirmation. Répéter souvent un mot, une idée, une formule, c’est les transformer fatalement en croyance. Du fondateur de religion au marchand de nouveautés, firent usage de la répétition tous les hommes se proposant d’en persuader d’autres.
Son pouvoir est tel qu’on finit soi-même par croire aux paroles répétées, et par accepter les opinions qu’habituellement on exprime. Prié par le Sénat de prendre des mesures pour la défense de la République, le grand Pompée ne cessait de répéter que César n’attaquerait pas Rome et, remarque Montesquieu, « parce qu’il l’avait dit tant de fois, il le redisait toujours ». La conviction formée dans son esprit par ces répétitions, l’empêcha d’avoir recours aux moyens qui lui auraient permis de protéger Rome et conserver sa tête, au moins pendant quelque temps.
L’histoire politique est pleine de convictions formées ainsi par répétitions. Avant 1870, nos généraux et nos hommes d’État ne cessaient de répéter que les armées allemandes étaient très inférieures aux nôtres. A force de le répéter, ils le crurent fermement. On sait ce qu’il nous en coûta.
Le politicien ayant adopté des opinions, simplement parce qu’elles lui sont utiles finit, à force de les soutenir, par y croire assez pour ne plus pouvoir ensuite s’en débarrasser facilement, lorsqu’il devient profitable d’en changer. L’habitude de louer la vertu eût peut-être fini par rendre Tartufe un homme vertueux.
Les convictions fortes peuvent ainsi sortir de convictions faibles ou même simplement simulées. « Faites tout comme si vous croyiez, disait Pascal, cela vous fera croire. »
Le rôle de l’affirmation et de la répétition dans la formation des opinions et des croyances ne saurait être exagéré. Il est à la base de leur existence. Si les résultats obtenus par nos orateurs politiques actuels sont parfois bien médiocres, c’est qu’ils manquent un peu trop d’un élément dont nous montrerons plus loin la force : le prestige.
L’éloquence parlementaire, écrit un ancien député M. Gérard Varet, n’est ni une critique de témoignage comme au Palais, ni une dissertation comme à la Sorbonne. La foule répugne invinciblement à l’effort de la réflexion, au souci de démontrer et de prouver : elle veut l’affirmation tranchante, le dogme impérieux et décisif. Et ce dogme elle le veut dans le sens de ses désirs, sourde aux critiques, avide de flatterie, ivre du sentiment de son irresponsabilité. L’orateur qui la connaît va droit en elle, aux sentiments élémentaires, aux instincts primitifs : orgueil, colère, envie, espérance. Il crie les misères imméritées, les iniquités, les réparations, invoque les ambitions messianiques, les rêves paradisiaques. Une harangue de tribuns, c’est un torrent de lyrisme, c’est une imprécation ou un hymne.
§ 2. — L’exemple.
L’exemple est une forme puissante de la suggestion, mais pour agir réellement il doit être impressionnant. Dans l’éducation, un seul exemple frappant est plus retenu que de faibles exemples longtemps multipliés.
J’ai eu occasion de vérifier ce principe en dressant des chevaux difficiles. Une impression forte quoique unique, telle qu’une certaine application très douloureuse de l’éperon, agit beaucoup plus rapidement que de faibles actions, souvent répétées.
Cette influence des exemples frappant vivement l’imagination, se manifesta nettement aux dernières grandes manœuvres militaires de 1910.
Les aéroplanes y répétèrent leurs opérations habituelles sans autre exercice nouveau que le port d’une dépêche, mais cet exemple de l’utilité supposée de l’aéroplane en temps de guerre, détermina de suite le gouvernement à créer solennellement un corps d’aviateurs et le ministre de la guerre à déclarer que l’aviation constituait une nouvelle arme à ajouter aux trois autres : l’infanterie, l’artillerie et la cavalerie.
En politique, la suggestion de l’exemple sur la formation et la propagation des opinions est décisive. Le succès de certains candidats socialistes a dirigé une foule de jeunes professeurs vers les pires formes de la doctrine. M. Bourdeau l’a fort bien montré dans les lignes suivantes :
Tandis qu’en Allemagne la jeunesse universitaire, la jeunesse bourgeoise, intelligente et lettrée, jadis attirées vers le socialisme, s’en éloignent aujourd’hui et reviennent à des sentiments de patriotisme exclusif et exalté, si bien que la social-démocratie allemande ne fait pour ainsi dire plus de recrues parmi elles ; en France au contraire, c’est une mode de s’enrôler parmi les étudiants collectivistes et internationalistes. L’exemple vient de haut, des agrégés de philosophie, des normaliens. L’École Normale se transforme en une pépinière du socialisme.
§ 3. — Le prestige.
Les traités de logique décrivent minutieusement les divers éléments de formation d’un jugement. Ils ont oublié cependant la contagion et le prestige. Or, ce sont précisément ceux qui déterminent la très immense majorité de nos opinions.
Devant consacrer un chapitre à la contagion mentale, je n’étudierai maintenant que le prestige. Cette étude sera sommaire, ayant déjà traité le sujet dans d’autres ouvrages.
Sans doute, on nous enseigne au collège que le principe d’autorité, partie fondamentale du prestige, a été remplacé par l’expérience et l’observation, mais la fausseté d’une telle assertion est facile à montrer.
Même en laissant de côté les opinions religieuses, politiques et morales, où le raisonnement n’intervient guère, pour ne tenir compte que des opinions scientifiques, on constate qu’elles ont, bien souvent, pour seule base l’autorité de celui qui les énonce et se propagent par simple contagion.
Il ne saurait d’ailleurs en être autrement. La plus grande partie des expériences et observations scientifiques étant trop compliquées pour être répétées, force est de croire sur parole le savant qui les énonce. L’autorité du maître est souveraine aujourd’hui, tout comme au temps où régnait Aristote. Elle devient même de plus en plus omnipotente à mesure que la science se spécialise davantage.
La généralité des opinions que l’éducation nous inculque ayant uniquement l’autorité pour base, nous nous habituons facilement à admettre, sans difficulté, une opinion défendue par un personnage auréolé de prestige.
Sur les sujets techniques de notre profession, nous sommes capables de jugements assez sûrs. Pour tout le reste, nous n’essayons même pas de raisonner, préférant admettre, les yeux fermés, les opinions qu’un personnage ou un groupe doué de prestige nous impose.
En fait, la destinée, qu’on soit homme d’État, patron, artiste, écrivain ou savant, dépend surtout de la quantité de prestige possédée et, par conséquent, du degré de suggestion inconsciente qu’on peut créer. C’est la domination mentale qu’un homme exerce qui détermine son succès. Le parfait imbécile réussit cependant quelquefois, car, n’ayant pas conscience de son imbécillité, il n’hésite jamais à affirmer avec autorité, or l’affirmation énergique et répétée possède du prestige. Le plus vulgaire des camelots, affirmant fortement la supériorité imaginaire d’un produit, exerce du prestige sur la foule qui l’entoure.
En revenant sur ce sujet dans la partie de cet ouvrage consacrée à l’étude expérimentale des croyances, nous montrerons par des exemples frappants que, même chez des savants éminents, le prestige est souvent un des facteurs les plus sûrs d’une conviction. Pour les esprits ordinaires, il l’est toujours.
Créateur d’opinions et maître des volontés, le prestige est une puissance morale supérieure aux puissances matérielles. Les sociétés sont fondées sur lui beaucoup plus que sur la force. Revenu presque seul de l’île d’Elbe, Napoléon, grâce à son prestige, reconquit la France en quelques jours. Devant son auréole, les canons du roi restèrent silencieux et ses armées s’évanouirent.
Cette influence fut si colossale qu’elle s’exerçait même sur ses ennemis. Marie-Caroline, fille de Marie-Thérèse et femme d’un Bourbon, qui aurait dû exécrer cet ennemi redoutable pour elle, l’admirait comme un Dieu. Voici ce qu’elle en écrivait dans une lettre :
« C’est le plus grand homme que les siècles aient produit. Sa force, son énergie, son esprit de suite, son activité, son talent lui ont acquis mon admiration. Heureux le pays qui aurait un pareil souverain ! Chez celui-ci tout est grand… Je voudrais la chute de la République, mais la conservation de Buonaparte… S’il mourait, on devrait le réduire en poudre et en donner une dose à chaque souverain, deux à chacun de leurs ministres ! »
La part du prestige dans la puissance des souverains fut toujours immense. « Il faudrait, dit justement Pascal, avoir une raison bien épurée pour ne pas regarder comme un autre homme le grand seigneur environné, dans son superbe sérail, de quarante mille janissaires… »
Même à notre âge de nivellement démocratique, le prestige a conservé sa force et les rois modernes agissent sagement en ne le laissant pas effleurer.
« Tous ceux qui assistèrent aux funérailles du roi d’Angleterre, écrivait le correspondant d’un important journal, M. Nozière, furent frappés de la grande impression que fit sur la foule l’empereur d’Allemagne. Il s’avançait au milieu des souverains et il s’imposait à l’attention de tous. Guillaume a le sentiment d’être sur la terre le chevalier de Dieu. Quand il exprime cette idée, on ne peut s’empêcher de sourire. Mais cette conviction lui prête une majesté singulière et dont la foule demeure étonnée. C’est, actuellement, le monarque le plus dramatique. »
Le besoin d’adoration des foules les rend vite esclaves des individus exerçant sur elles du prestige. Elles adorèrent frénétiquement tous leurs dominateurs.
Ce n’est jamais en les flattant que l’on peut conserver son prestige. Elles recherchent des flatteurs mais les méprisent, bientôt. Longtemps encore se vérifiera l’antique adage :
Poignez vilain, il vous oindra, Oignez vilain, il vous poindra.
Toute la discipline militaire est fondée sur le prestige des chefs. Une ignorance déconcertante de la psychologie des foules ayant fait complètement oublier aujourd’hui ce principe, on s’imagine remplacer la discipline par la persuasion. Il est recommandé aux officiers de n’être plus pour les soldats que des frères aînés, tâchant d’obtenir l’obéissance par des raisonnements. L’inférieur accepte très volontiers ces théories, mais méprise fort les chefs qui les pratiquent et ceux-ci perdent graduellement toute autorité. Que deviendra l’armée quand ils l’auront entièrement perdue ?
L’anarchie actuelle résulte en partie de ce que la mollesse des classes dirigeantes les a dépouillées de leur prestige. Les rois, les peuples, les individus, les institutions, tous les éléments de la vie sociale en un mot, sont condamnés à périr dès qu’ils n’exercent plus de prestige.
On peut facilement résumer en quelques lignes l’action des divers facteurs de propagation des opinions et des croyances énumérés dans ce chapitre. Sans le prestige aucune n’aurait pu naître, sans l’affirmation aucune n’aurait pu s’imposer, sans l’exemple et la répétition aucune n’aurait subsisté.
CHAPITRE II LA CONTAGION MENTALE.
§ 1. — Les formes de la contagion mentale.
La contagion mentale constitue un phénomène psychologique dont le résultat est l’acceptation involontaire de certaines opinions et croyances.
Sa source étant inconsciente, elle s’opère sans qu’aucun raisonnement ou réflexion y participe. On l’observe chez tous les êtres, de l’animal à l’homme, principalement lorsqu’ils sont en foule.
Son action est immense, elle domine l’histoire.
La contagion mentale représente en effet l’élément essentiel de la propagation des opinions et des croyances. Sa force est souvent assez grande pour faire agir l’individu contre ses intérêts les plus évidents. Les récits innombrables de martyrs, de suicides, de mutilations, etc., déterminés par contagion mentale en fournissent des preuves.
Toutes les manifestations de la vie psychique peuvent être contagieuses mais ce sont, en particulier, les émotions qui se propagent de cette façon. Les idées contagieuses sont des synthèses d’éléments affectifs.
Dans la vie ordinaire, la contagion peut être limitée par l’action inhibitrice de la volonté, mais si une cause quelconque : changement violent de milieu en temps de révolution, excitations populaires, etc., viennent la paralyser, la contagion exercera facilement son influence et pourra transformer des êtres pacifiques en guerriers hardis, de placides bourgeois en farouches sectaires. Sous son influence, les mêmes individus passeront d’un parti dans un autre, et apporteront autant d’énergie à réprimer une révolution qu’à la fomenter.
La contagion mentale ne s’exerce pas seulement par le contact direct des individus. Les livres, les journaux, les nouvelles télégraphiques, de simples rumeurs même, peuvent la produire.
Plus les moyens de communication se multiplient, plus les volontés se pénètrent et se contagionnent. Nous sommes liés davantage chaque jour à ceux qui nous entourent. La mentalité individuelle revêt facilement une forme collective.
De toutes les variétés de contagion mentale qui nous étreignent, une des plus puissantes est, je l’ai déjà montré, celle du groupe social dont nous faisons partie. Aucune volonté n’essaie de s’y soustraire. Il dicte même le plus souvent nos opinions et nos jugements sans que nous nous en apercevions.
§ 2. — Exemples divers de contagion mentale.
Les sentiments, bons ou mauvais, sont contagieux et c’est pourquoi le rôle de l’entourage dans l’éducation offre tant d’importance. « Dis-moi qui tu hantes, je te dirai qui tu es » est un très juste proverbe.
A la contagion mentale par exemple est due la formation d’une foule de jeunes criminels chassés de l’usine par des lois prétendues humanitaires. Sans autre occupation désormais que de flâner dans la rue, ils y entrent en relations avec des camarades dérobant aux étalages de menus objets et bientôt les imitent. L’importance de ces vols augmente graduellement et des associations sont formées pour imiter des bandes célèbres. Le rôdeur de hasard devient bientôt un voleur professionnel dont la vie s’écoulera de prison en prison. Il acceptera d’autant plus facilement sa destinée qu’aucune action inhibitrice ne viendra limiter les effets de la contagion. Les magistrats sont, en effet, pleins d’indulgence pour tous les criminels et de bons philanthropes, un peu imbéciles, leur font construire d’élégantes prisons bien chauffées et pourvues de tout le confort moderne.
La contagion criminelle se produit très souvent aussi, grâce aux récits d’assassinats sensationnels racontés par les journaux. Le célèbre Jack l’éventreur eut de nombreux imitateurs dans plusieurs villes d’Angleterre.
Les faits démontrant la contagion mentale sont si manifestes qu’il semblerait inutile d’y insister. Mais la fameuse mesure, décidée en conseil des ministres, d’introduire les apaches dans l’armée, prouve à quel point les gouvernants l’ignorent. Le plus modeste des psychologues aurait appris à ces médiocres hommes d’État combien cette résolution serait désastreuse et qu’il faudrait y renoncer bientôt. C’est ce qui arriva en effet.
Des diverses émotions, la plus contagieuse peut-être, est la peur. On connaît son rôle capital, dans la vie des individus et des peuples. Si elle n’a pas suffi à créer les dieux, comme le soutenait Lucrèce, son influence fut manifeste dans leur genèse.
Aussi puissante qu’au début de l’histoire, elle crée les paniques qui font perdre les batailles et peut même conduire ses victimes au suicide. La terreur de la dernière comète qui devait, disait-on, rencontrer la terre, amena plusieurs personnes à se tuer.
Elle ne dirige pas seulement les individus et les foules, mais encore les politiciens qui les mènent. Dans ma Psychologie politique, j’ai montré que la peur fut l’origine d’un grand nombre de lois, votées depuis vingt ans, et dont les funestes effets se déroulent chaque jour.
On peut dire que dans les temps troublés le fantôme de la peur règne souverainement sur les assemblées politiques et détermine leurs opinions et leurs votes. Il provoqua les plus féroces mesures de la Convention. C’est sous les griffes de la peur que Carrier faisait périr ses victimes dans d’affreux supplices et que Fouquier-Tinville les envoyait par centaines à l’échafaud.
La plupart des émotions sont aussi contagieuses que la peur. Les vrais orateurs le savent bien. Le vote de la Chambre qui renversa le ministère Clemenceau en quelques minutes, fut, je l’ai déjà rappelé, le résultat d’une émotion contagieuse qu’un orateur de l’opposition sut provoquer.
Les expressions, gestes et mouvements de la physionomie traduisant les sentiments : colère, bienveillance, méchanceté, gaieté, etc., sont également contagieux. Il est sage, quand on sollicite une faveur, de prendre une mine souriante au lieu d’un air contraint. On a ainsi la chance de disposer à la bienveillance par contagion celui qui vous écoute.
§ 3. — Puissance de la contagion mentale.
La contagion mentale est un phénomène absolument général, observable aussi bien chez les animaux que chez l’homme. Un cheval a-t-il un tic, dans une écurie, tous les autres l’acquièrent bientôt. Si l’un des chiens d’une meute aboie, les autres l’imitent aussitôt. Quand un mouton fuit, tous les moutons le suivent.
La contagion mentale peut être assez forte, je le disais plus haut, pour l’emporter sur l’instinct de la conservation et conduire l’individu à sacrifier sa vie. On a souvent répété l’histoire des quinze invalides se pendant au même crochet d’un couloir et celle des soldats qui se suicidèrent dans la même guérite.
Les faits de ce genre sont innombrables. J’en emprunte quelques-uns au Dr Nass :
Qu’un suicide sensationnel soit raconté par la presse dans tous ses détails, bientôt il sera répété, avec le même art, par quelques déséquilibrés. Au lendemain de l’affaire Syveton on a noté plusieurs asphyxies volontaires par le gaz.
… C’est surtout en Russie, pays de mysticisme, que les épidémies d’auto-homicide ont causé d’immenses ravages… Au temps des persécutions religieuses, les prophètes prêchaient le suicide par le feu. Une seule fois 600 personnes périrent du même coup dans les flammes. Un historien des religions russes estime à 20.000 le nombre des victimes de 1673 à 1691. M. Stohoukine cite un cas où un bûcher dévora 2.500 individus qui se sacrifiaient dans l’espoir d’un monde meilleur.
Des exemples du même ordre se continuent de nos jours. C’est par contagion mentale que se propagent en Russie les skopsy qui se soumettent à une castration volontaire et une autre secte dont les membres se font enterrer vivants.
La contagion mentale est assez puissante pour créer dans l’esprit une représentation quelconque. Elle engendrera donc facilement l’apparence d’une maladie qui à la longue pourra devenir maladie réelle. Un savant chirurgien des hôpitaux, le Dr Picqué, a rapporté récemment qu’à la suite d’un cas de mort par appendicite, 15 officiers sur 25 que comptait un détachement s’alitèrent en présentant tous les symptômes classiques de l’appendicite. On les guérit par suggestion.
§ 4. — Influences de la contagion dans la propagation des croyances religieuses et politiques.
Les réflexions précédentes font aisément pressentir le rôle de la contagion mentale sur la propagation des opinions et des croyances.
D’une façon générale et sans qu’on ait à citer beaucoup d’exceptions, les croyances religieuses et politiques se répandent surtout par voie de contagion, notamment dans les foules. Elle s’exerce d’autant plus énergiquement que la foule est plus nombreuse. Une croyance faible sera très vite renforcée par la réunion des individus qui la partagent.
Grâce à la puissance de la contagion, la valeur rationnelle de la croyance propagée est sans importance. La contagion s’exerçant sur l’inconscient, la raison n’y prend aucune part.
De la foule, elle s’élève souvent à ceux placés au-dessus d’elle ; il ne faut donc pas s’étonner que les croyances les plus absurdes et les plus funestes puissent trouver des défenseurs parmi les gens éclairés. Nombreux sont les exemples analogues à celui de ce maître des requêtes au Conseil d’État qui défendait les grèves de fonctionnaires au moment où celle des postiers menaçait la France d’un désastre.
Par voie de contagion, bourgeois, lettrés, professeurs, etc., finissent toujours par subir plus ou moins l’influence des opinions populaires. La contagion mentale peut donc asservir toutes les intelligences. De même que la contagion par les microbes, elle n’épargne que des natures fort résistantes et peu nombreuses.
Les grands mouvements religieux de l’histoire furent toujours le résultat de la contagion mentale. Son action ne s’exerça jamais davantage qu’à notre époque, d’abord, parce qu’avec le progrès des idées démocratiques le pouvoir tombe de plus en plus entre les mains des foules, ensuite parce que la diffusion rapide des moyens de communication permet aux mouvements populaires de se répandre presque instantanément. On sait avec quelle rapidité se propagèrent les grèves des postiers et des cheminots, les révolutions de Russie, de Turquie et de Portugal.
Les gouvernements affaiblis sont impuissants contre la contagion. Non seulement ils ont pris l’habitude de céder à toutes les injonctions populaires, mais encore ces injonctions sont immédiatement appuyées par des légions d’intellectuels que la contagion mentale, renforçant les impulsions de leurs intérêts, amène à considérer comme équitables les plus iniques revendications. Les fantaisies extravagantes des multitudes deviennent pour eux des dogmes aussi respectables que l’étaient jadis, pour les courtisans des monarchies absolues, les volontés de leur maître.
Les opinions propagées par contagion ne se détruisent qu’au moyen d’opinions contraires propagées de la même façon. Appliquée par des hommes d’État, cette règle de psychologie leur permettrait, grâce aux moyens dont ils disposent, de combattre la contagion par la contagion.
Ce dernier point nous écartant un peu de notre sujet, nous n’insisterons pas davantage ici. Si ce chapitre a été bien compris, le lecteur possède une des clefs principales du mécanisme de la propagation des opinions et des croyances, c’est-à-dire des facteurs fondamentaux de l’histoire.
CHAPITRE III LA MODE.
§ 1. — Influence de la mode dans tous les éléments de la vie sociale.
Les variations de la sensibilité sous l’influence des modifications du milieu, des besoins, des préoccupations, etc., créent un esprit public qui varie d’une génération à une autre et même plusieurs fois dans l’espace d’une génération. Cet esprit public, rapidement étendu par contagion mentale, détermine ce qu’on appelle la mode. Elle est un puissant facteur de propagation de la plupart des éléments de la vie sociale, de nos opinions et de nos croyances.
Le costume n’est pas seul soumis à ses volontés. Le théâtre, la littérature, la politique, les arts, les idées scientifiques même, lui obéissent et c’est pourquoi certaines œuvres ont un fond de ressemblance qui permet de parler du style d’une époque.
En raison de son action inconsciente, on subit la mode sans même s’en apercevoir. Les esprits les plus indépendants ne s’y soustraient guère. Bien rares, les artistes, les écrivains, osant produire une œuvre trop distante des idées du jour.
Son influence est si puissante qu’elle nous oblige parfois à admirer des choses sans intérêt et qui sembleront même quelques années plus tard d’une extrême laideur. Ce qui nous impressionne dans une œuvre d’art, est bien rarement l’œuvre en elle-même, mais l’idée que les autres s’en font, et c’est pourquoi sa valeur commerciale subit d’énormes changements.
On voit souvent la mode imposer d’invraisemblables choses et se manifester dans celles aussi abstraites, et d’ailleurs aussi illusoires, que la création d’une langue, la réforme de l’orthographe, etc.
Lorsque le Volapük parut vers 1880, la mode lui créa un tel succès qu’en moins de dix ans il existait 280 clubs et 25 journaux volapükistes. A Paris seulement, on comptait 14 cours de volapük. Les grands magasins en organisaient pour leur personnel.
Puis la mode changea, et si brusquement, qu’on ne trouverait plus peut-être aujourd’hui un seul individu connaissant le volapük. Il fut remplacé par l’Esperanto qui, après un succès semblable, commence à céder la place à une autre langue : l’Ido. Ces créations continueront sans doute jusqu’au jour où l’on découvrira que la constitution d’une langue est œuvre collective très lente et jamais improvisation personnelle.
Les variations de la mode s’exerçant sur tous les sujets, et notre sensibilité se modifiant sans cesse sous des influences diverses, on peut dire que notre façon de penser et surtout de traduire nos impressions se modifie rapidement.
Il y a loin par exemple des écrivains et des artistes de 1830 à ceux d’aujourd’hui. Un récent article du Gaulois marquait très bien une des phases de ces variations fréquentes.
Il est en train, disait l’auteur, de se former un nouveau public, très curieux à suivre dans ses goûts et dans ses manifestations, que ne contentent plus ni les romans purement romanesques, ni les ouvrages de vulgarisation historique, ni les fictions plus ou moins habiles mêlées d’aventures et d’hypothèses. Il faut à ce nouveau public de la réalité, de la précision, et il lui faut aussi de l’idéal. Si je dessinais ses limites, je dirais qu’elles vont de ceux qui lisent les poèmes documentés de Maurice Mæterlink à ceux qui étudient ou parcourent les si curieux travaux de Gustave Le Bon, Dastre, etc… Il y a là une tendance nettement indiquée vers les recherches originales, vers le groupement et la synthèse des connaissances qu’a accumulées le siècle dernier. J’y démêle aussi la palpitation d’un néo-spiritualisme bien moderne, un effort pour s’évader hors du matérialisme et même hors de la fatalité.
Que des livres assez ardus sur la valeur de la science et la constitution de l’univers atteignent en peu de temps à des dix et douze éditions, voilà ce qu’on n’aurait jamais imaginé il y a vingt ans ; voilà ce qui suppose l’arrivée à la lecture de nouvelles couches ivres de curiosité et de philosophie. Il ne s’agit pas de manuels ; il s’agit de tomes assez compacts, exigeant un effort soutenu et un commencement de culture générale. Par la presse, par la fréquentation, par l’ambiance, par la diffusion des idées, chacun de nous est devenu, sans s’en douter, un petit encyclopédiste.
La mode est assurément d’origine affective, mais non dégagée d’éléments rationnels et pour le montrer je vais choisir précisément une de ses manifestations les plus capricieuses en apparence : le vêtement féminin. Nous verrons que les caprices en sont étroitement circonscrits.
§ 2. — Les règles de la mode. — Comment elle est mélangée d’éléments affectifs et d’éléments rationnels.
Il peut sembler singulier de parler de règles pour une chose aussi mobile que la mode, mais si elle comporte, comme expression d’éléments affectifs, la fantaisie, celle-ci est soumise à des éléments rationnels qui l’orientent.
Cette double origine de la mode est générale, qu’il s’agisse de littérature, d’art, d’architecture, de mobilier, de costume, etc. Les transformations d’un sujet soumis à autant de fluctuations que le vêtement féminin rendront cette double origine plus démonstrative encore.
Les éléments rationnels rencontrés dans la mode féminine sont conditionnés par les nécessités économiques, les découvertes, les besoins nouveaux, les préoccupations du moment, etc.
On observe notamment ces influences dans les changements de costumes imposés par l’usage de l’automobile. Avec la vie plus rapide, la femme dut se masculiniser extérieurement pour suivre l’homme dans ses courses vertigineuses sur les grandes routes. Le costume tailleur, d’abord réservé à certains sports, se généralisa dans tout ce qu’il avait de commode et de seyant. Quant aux autres robes, les manches larges des corsages devinrent étroites pour glisser facilement dans les jaquettes. Mais alors l’œil se trouva choqué par le buste ainsi rétréci. Pour corriger ce défaut et parce qu’une transformation en appelle une autre, on en vint à diminuer l’ampleur des jupes afin de laisser les épaules plus larges en affinant la silhouette, modification qui conduisit à supprimer les poches, puis les jupons. La femme, dans son besoin de sentir autour d’elle une atmosphère de désir, souligna cette simplicité de mise par un collant excessif. Elle montra tout ce qu’il était possible et laissa deviner le reste. Jupons, dentelles et lingerie cédèrent la place aux dessous dits « combinaisons » préservant de la poussière et du froid.
Rationnelle aussi, cette mode si singulière au premier abord, de faire pour l’hiver les toilettes de ville en mousseline de soie. Elle résulta du chauffage central maintenant dans les appartements une température élevée et fut possible même dehors grâce aux longs manteaux de fourrure.
La mode descendant comme toujours des classes élevées aux couches inférieures, la petite bourgeoise, se servant d’autos en location pour ses courses, adopta toutes ces transformations. Elle s’enveloppa de manteaux de fourrure économique et dans son intérieur, grâce aux poêles à combustion lente, put vêtir, elle aussi, des robes légères.
Nous venons de montrer les éléments rationnels qui entrent dans la genèse de la mode. Indiquons maintenant ses éléments affectifs.
Rappelons tout d’abord que la mode, comme le langage et les religions, est une création collective et non individuelle. Nul ne peut donc l’imposer. On croit généralement, très à tort, que ce sont les couturières, les actrices, les mannequins sur les champs de courses qui la créent. Certains grands couturiers essayèrent, voici quelques années, de rééditer la crinoline, et n’y réussirent pas davantage que récemment pour la jupe-culotte.
Les prétendus créateurs de modes ne font en réalité que traduire des tendances devenues un désir général, conséquence de certains besoins, certaines idées, certaines préoccupations du moment.
Les modes sont évidemment très variables d’une saison à l’autre, mais les fantaisies de leurs créateurs ne peuvent se mouvoir que dans d’assez étroites limites. La mode plaît quand elle frappe, mais ce qui frappe n’a de succès qu’à la condition de ne pas trop s’éloigner de la mode précédente. Les étapes de transformation sont toujours successives, l’œil ne s’adaptant que lentement aux nouveautés, de même qu’il se fatigue très vite des choses vues longtemps.
Les raisons précédentes expliquent pourquoi une mode trop originale n’a qu’une durée éphémère. Elle doit s’imposer graduellement. Les robes amples d’il y a trente ans ne sont devenues les robes collantes d’aujourd’hui que fort lentement.
La mode est si puissante sur les femmes qu’elles supportent pour lui obéir les plus terribles gênes, telle l’obligation, il y a quelques années, de tenir constamment soulevée d’une main une robe à traîne et, de l’autre, le sac destiné à renfermer le contenu de l’ancienne poche ; tel encore le supplice de la marche produit par les robes dites entravées, accepté de longs mois. Sur ce point, les civilisées rejoignent les sauvages supportant la torture d’un anneau passé dans le nez pour obéir à la mode.
Cette obéissance à la mode est une des preuves catégoriques de la puissance de la contagion mentale.
La femme la plus indépendante, la plus énergique, la plus ardente à réclamer tous les droits n’osera jamais prendre celui de porter une robe courte lorsque la mode en impose une longue, ni mettre une poche à sa jupe quand la mode l’interdit, ni encore boutonner son corsage par devant quand les autres femmes le boutonnent par derrière. La mode ne connaît pas de révoltées, l’extrême pauvreté seule peut lui ravir des esclaves. Aucun des dieux du passé ne fut plus respectueusement obéi.
CHAPITRE IV LES JOURNAUX ET LES LIVRES.
§ 1. — Influence des livres et des journaux.
Les journaux et les livres exercent sur la naissance et la propagation des opinions une influence immense, quoique inférieure à celle des discours.
Les livres agissent beaucoup moins que les journaux, la foule ne les lisant guère. Certains cependant furent assez puissants par leur influence suggestive pour provoquer la mort de milliers d’hommes. Telles les œuvres de Rousseau, véritable bible des chefs de la Terreur, telle encore La case de l’Oncle Tom, qui contribua beaucoup à la sanglante guerre de Sécession en Amérique.
D’autres ouvrages comme Robinson Crusoé et les romans de Jules Verne exercèrent une grande influence sur les opinions de la jeunesse et déterminèrent beaucoup de carrières.
Cette puissance des livres était surtout considérable quand on en lisait peu. La lecture de la bible au temps de Cromwell créa en Angleterre un nombre immense de fanatiques. On sait qu’à l’époque où fut écrit Don Quichotte, les romans de chevalerie exerçaient une action si pernicieuse sur toutes les cervelles que les souverains espagnols avaient fini par en interdire la vente.
Aujourd’hui, l’influence des journaux est bien supérieure à la puissance des livres. Incalculables sont les personnes n’ayant jamais eu d’autres opinions que celles de leur journal.
La suggestion des feuilles quotidiennes se manifeste jusque dans beaucoup de grands événements modernes. Il est assez généralement reconnu maintenant que la guerre des États-Unis avec l’Espagne fut l’œuvre de quelques journalistes. Si, par une hypothèse dont la réalisation n’est peut-être pas impossible, un banquier assez riche achetait tous les journaux d’un pays, il en serait le vrai maître et provoquerait à volonté la paix ou la guerre. On voit déjà les financiers acheter la totalité des bulletins de la Bourse de tous les journaux, dans le but de lancer les affaires destinées à drainer sérieusement l’épargne à leur profit.
Aucun gouvernement n’ignorant cette puissance souveraine de la presse, le rêve de chaque politicien est de posséder un journal répandu. Les chanceliers de l’Empire allemand popularisèrent la plupart de leurs entreprises avec des journaux entretenus par eux et destinés à suggestionner l’opinion.
La crédulité des lecteurs à l’égard des assertions de leur journal est prodigieuse. Toute annonce prometteuse trouve un public pour y croire. Les mêmes tromperies peuvent se répéter indéfiniment avec le même succès, tant subsiste, dans beaucoup d’âmes, une foi mystique en l’inespérable. Il y a quelque temps, on arrêta un escroc offrant dans ses annonces de prêter sans garantie de l’argent à n’importe qui. Tenir une telle promesse eût évidemment entraîné pour lui une ruine rapide. Cependant, en quelques mois, avec les simples versements des frais d’enquête réclamés, il gagna plus de cinquante mille francs sans avoir bien entendu prêté un centime. Un pareil fait serait trop banal pour être intéressant si les perquisitions du juge d’instruction n’avaient dévoilé parmi les dupes nombre d’hommes, que leur culture supérieure ou leur profession, aurait dû mettre à l’abri d’une pareille crédulité. Y figuraient en effet : des percepteurs, des officiers supérieurs, des commissaires de police, des avocats, des notaires, des juges de paix, des conseillers de préfecture et même un juge d’instruction ! Rien ne démontre mieux la puissance suggestive des journaux.
§ 2. — La persuasion par la publicité.
Pour déterminer avec plus de précision et au moyen d’exemples concrets l’influence énorme des journaux sur la genèse des opinions, il ne sera pas inutile d’entrer dans quelques détails relatifs au maniement des annonces.
Cette étude, qui commence à peine à tenter les psychologues, met en évidence des procédés certains pour agir sur l’opinion. Nous y retrouverons d’ailleurs les grands facteurs déjà décrits dans cet ouvrage.
La publicité, sous forme d’annonces, est un des principaux moyens de persuasion collective de l’âge moderne. Son action sur les ventes commerciales éclaire le mécanisme qui détermine l’opinion de l’acheteur.
Les Américains, ayant réussi à dégager nettement quelques-unes des règles psychologiques de la publicité, sont devenus maîtres en cette matière. On évalue à près de 500 millions par an les sommes retirées par les grands journaux des États-Unis de leur publicité. Un des plus répandus touche à lui seul 15 millions par an.
Les industriels américains consacrent beaucoup d’argent aux annonces parce qu’ils en ont expérimentalement constaté l’influence. M. Arren, auteur d’un livre sur cette matière, cite un simple marchand de stylographes dépensant annuellement 500.000 francs de publicité, et il assure que le fabricant d’un certain savon a sacrifié, en quarante ans, 60 millions de francs aux annonces.
Toutes ces dépenses ont pour but, naturellement, de créer chez le client une conviction capable de le transformer en acheteur. L’affirmation et la répétition sont les facteurs principaux de la genèse de cette conviction. L’affirmation seule ne suffit pas, et c’est pourquoi une marque nouvelle n’est adoptée qu’au bout d’un certain temps. L’annonce doit être répétée souvent. Alors seulement le nom du produit se présente spontanément à l’esprit, le jour où l’on en a besoin.
Il est indispensable aussi de varier l’aspect de l’annonce, autrement son action s’émousserait par l’usage. Les projections lumineuses, d’abord très efficaces, ont fini par être sans résultats.
La simple répétition d’une formule brève n’est utile que pour un produit déjà connu. Elle agit alors par une sorte d’obsession, mais pour un produit nouveau, on sera nécessairement obligé d’énumérer toutes ses qualités.
S’il s’agit d’une innovation complète qui forcerait le client à changer ses habitudes, la simple répétition de l’annonce est elle-même insuffisante, le mécanisme de la répétition étant moins fort que celui de l’habitude. Il deviendra utile alors de distribuer des échantillons du produit. Tel est le cas de la publicité médicale qui se fait surtout par l’envoi d’échantillons aux docteurs.
A ce procédé de la vue directe de l’objet, se rattachent les expositions des magasins, et la collaboration de mannequins envoyés par les grands couturiers sur les champs de courses, revêtus des plus riches modèles de la saison.
La difficulté de lutter contre l’habitude, qui combat l’influence psychologique de l’annonce, est très bien illustrée par l’histoire de l’adaptation des pneumatiques aux voitures. Les loueurs ayant refusé leur achat, l’inventeur en distribua gratuitement à une petite compagnie. Le succès fut si rapide que non seulement cette compagnie fit fortune, mais que, devant les réclamations des clients, toutes les autres se virent obligées de munir à grands frais leurs véhicules des caoutchoucs dédaignés d’abord.
Le rêve des faiseurs d’annonces est d’obtenir que les clients conservent leur nom et leur adresse. Pour y parvenir ils les impriment sur des objets usuels : papier buvard, porte-allumettes, couvertures de livres, de journaux, de revues, etc. Les Américains considèrent qu’un des meilleurs moyens d’arriver à ce résultat est d’envoyer aux acheteurs éventuels des catalogues artistiquement illustrés et contenant parfois même un roman signé d’un nom connu. Ce procédé, excellent mais fort coûteux, commence à peine à être employé en France.
Une des règles constantes de la publicité est qu’un produit, si ancien et connu soit-il, voit sa vente diminuer dès que cesse la publicité le concernant. La faiblesse de la mémoire affective, déjà signalée dans cet ouvrage, en est sans doute la cause.
L’illustration joue un grand rôle dans la publicité. Nous avons parlé plus haut de l’action exercée par les affiches illustrées lors des dernières élections anglaises et dans le recrutement des volontaires pour notre cavalerie.
La méthode comparative par l’image est d’un usage encore meilleur. S’il s’agit par exemple d’une eau prétendant faire repousser les cheveux, le client est montré d’un côté chauve, et de l’autre muni d’une chevelure abondante après emploi du produit.
Les financiers lanceurs d’affaires utilisent les mêmes procédés de publicité que les industriels, mais souvent sur une bien plus grande échelle. Parfois même, la bienveillance de la totalité des journaux est achetée. Pour le tout petit nombre de ceux dont il est impossible d’obtenir des éloges, on se procure au moins leur silence. Cette double opération a toujours été pratiquée pour les nombreuses émissions des emprunts russes.
Dégageant des observations précédentes les éléments psychologiques qui les déterminent, nous les trouverons ramenées aux facteurs déjà étudiés comme jouant un rôle fondamental dans la genèse des opinions : affirmation, répétition, prestige, suggestion et contagion.
Les détails dans lesquels nous sommes entrés sur la psychologie de l’annonce peuvent sembler un peu spéciaux. Ils contiennent en réalité les éléments essentiels de ce grand art de persuader, d’où dérive la domination des individus et des peuples et la fondation des croyances.
CHAPITRE V LES COURANTS ET LES EXPLOSIONS D’OPINIONS.
§ 1. — Les courants d’opinions et leur création.
En dehors des opinions particulières à chaque groupe social, il existe à certains moments des tendances générales, communes à la plupart des groupes. Provoquées par les livres, les journaux, les discours, l’enseignement, etc., elles constituent ce qu’on appelle des courants d’opinions.
Ils ne se manifestent avec force que dans les cas exceptionnels et deviennent alors très puissants.
Ces courants, rarement soutenus par des éléments rationnels, sont presque toujours d’origine affective ou mystique. Ils naissent et se propagent sous les mêmes influences : suggestion produite par une impression forte ou une accumulation rapide de petites impressions, puis contagion mentale.
A mesure que se désagrègent les étais du passé et par conséquent notre stabilité mentale héréditaire, la puissance des courants d’opinions grandit chaque jour. Nous en avons subi beaucoup depuis un siècle : bonapartisme, boulangisme, dreyfusisme, nationalisme, et bien d’autres.
Il faut souvent de grands événements pour les déterminer. La bataille d’Iéna chez les Allemands, la guerre de 1870 chez les Français, furent nécessaires pour créer des courants d’opinions, capables d’imposer le service militaire obligatoire universel. Un courant d’opinions analogue, résultant de succès maritimes éclatants, pouvait seul permettre au gouvernement japonais d’accroître de plus d’un milliard par an les dépenses de sa marine de guerre.
L’homme d’État supérieur sait enfanter ou orienter les courants d’opinions nécessaires. L’homme d’État médiocre se borne à les suivre.
Les tyrans les plus redoutés ne furent jamais assez forts pour lutter longtemps contre des courants d’opinions. Juvénal remarque que Domitien put abattre impunément des personnages illustres, mais « qu’il périt lorsque les savetiers commencèrent à avoir peur de lui ».
Napoléon lui-même redoutait les courants d’opinions. « L’opinion publique, disait-il, à Sainte-Hélène, est une puissance invincible, mystérieuse, à laquelle rien ne résiste ; rien n’est plus mobile, plus vague et plus fort ; et toute capricieuse qu’elle est, elle est cependant juste, beaucoup plus souvent qu’on ne pense. »
Les grands hommes d’État consacrèrent toujours beaucoup de soins à créer ou à détourner les courants d’opinions. Bismarck mit de longues années à constituer le mouvement populaire capable de préparer la guerre qui devait engendrer l’unité allemande, l’unité de langue n’ayant pas suffi à l’établir. J’ai déjà fait remarquer ailleurs que ce fut par une action continue sur l’opinion au moyen des journaux[9], brochures et discours, que les hommes d’État allemands l’amenèrent à accepter les sacrifices énormes, nécessités par la création d’une grande marine de guerre. Les principales réformes anglaises depuis un siècle, tel l’établissement du libre-échange, furent obtenues en déchaînant des courants d’opinions.
Parmi les facteurs générateurs de ces courants, il faut citer surtout les journaux quotidiens, les brochures, les discours, les conférences, les congrès. L’extension du socialisme en France et en Allemagne a été provoquée par de pareils moyens. Ils agissent surtout quand ils ont pour soutiens des besoins nouveaux, des sentiments nouveaux, des aspirations nouvelles.
Les courants d’opinions politiques plus importants que tous les autres, en raison de leur répercussion sur les évènements, ne sont pas les seuls à considérer.
Les mouvements d’opinions déterminent aussi la pensée d’une époque. Les arts, la littérature, les sciences même subissent leur action. A la base de ces mouvements, se trouvent invariablement le prestige de certaines théories ou de certains hommes, puis cet élément fondamental de la propagation des croyances auquel il faut revenir toujours : la contagion mentale.
Les écrivains, les penseurs, les philosophes et malheureusement aussi les politiciens, contribuent, chacun dans leur sphère, à créer les courants d’opinions qui orientent la civilisation d’une époque.
Le rôle de créateur et directeur de mouvements d’opinions appartient aux hommes d’État dans toutes les questions intéressant la vie extérieure d’un pays. Leur tâche est fort difficile. Ils doivent avoir en effet une mentalité assez développée pour que la logique rationnelle leur serve de guide et cependant agir sur les hommes par des influences affectives et mystiques étrangères à la raison, mais seules capables de les entraîner.
Ces grands éléments moraux qu’il faut savoir manier, resteront longtemps encore les plus puissants facteurs aptes à diriger les peuples. Ils ne créent pas les navires et les canons, mais, comme l’a dit l’amiral Togo : « Ils sont l’âme des navires et des canons ».
Les influences irrationnelles provoquant les mouvements d’opinions changent sans cesse, suivant la lumière variable qui baigne les choses. On doit savoir les deviner si l’on veut les dominer et ne pas oublier qu’une opinion quelconque universellement acceptée constituera toujours pour la foule une vérité.
§ 2. — Les explosions d’opinions.
Une explosion d’opinions est une orientation instantanée et violente d’émotions dans le même sens.
Des événements espacés sur une longue période de temps amènent rarement de telles explosions. Il faut pour les déterminer l’influence d’événements sensationnels brusques, ou l’action de certains mots, émis par des personnages influents, capables de déclancher des groupes entiers de sentiments.
Les grands héros de l’histoire : Pierre l’Ermite, Jeanne d’Arc, Mahomet, Luther, Napoléon, etc., ne furent pas les seuls promoteurs de ces explosions dont quelques-unes ébranlèrent le monde. Sur une moindre échelle, chaque jour on en voit naître : l’exécution de Ferrer, soulevant Paris, par exemple, ou un phénomène imprévu comme la première traversée de la Manche par un aviateur, qui frappa vivement l’Europe entière.
Les assemblées politiques sont très sujettes aux explosions d’opinions. « On ne peut comprendre, écrit Émile Ollivier, quand on n’a pas siégé dans les assemblées, ces mouvements instantanés qui aux jours de crise déplacent la majorité et la rejettent de l’avis qu’elle paraissait avoir adopté avec passion à l’avis diamétralement opposé : toutes les assemblées sont peuple. »
J’ai déjà rappelé comment, en retranchant certains mots dans la fameuse dépêche d’Ems, Bismarck provoqua en France une explosion d’opinions qui détermina la guerre. J’ai montré également comment une brusque explosion d’opinions renversa le ministère Clemenceau.
Les explosions d’opinions peuvent être localisées à un groupe social, mais elles n’ont alors d’influence que si ce groupe est assez fort. On se souvient de la révolte récente d’une partie de la Champagne entraînant l’incendie de plusieurs grandes maisons de fabricants auxquels les vignerons reprochaient d’acheter au loin leurs produits. Elle fut possible seulement parce que les révoltés se sentaient très nombreux et connaissaient la faiblesse du gouvernement.
La plupart des révolutions modernes éclatent sous forme d’explosion. Sans parler de celle du 4 Septembre, manifestation facilement explicable par la nouvelle de nos désastres, il en est d’autres comme le renversement de la monarchie portugaise, les émeutes de Berlin, l’insurrection de Barcelone, la révolution turque, etc., qui se déchaînèrent brusquement sous des influences fort légères. Sans doute, des causes parfois profondes les préparèrent, mais l’étincelle qui les alluma et se propagea comme une traînée de poudre fut sans motifs immédiats importants.
Ce caractère instantané de toutes les révolutions populaires est frappant. La très immense majorité des foules y prenant part agissent par contagion mentale, sans avoir aucune idée des motifs qui les font s’insurger. L’histoire de beaucoup de révolutions peut être écrite en une seule page, toujours la même. Elle se résume dans le bref récit de celle de 1830, à la suite des ordonnances de Charles X, raconté par M. Georges Cain.
« L’explosion de colère qui souleva Paris fut terrible et instantanée. En quelques heures, les barricades sortirent de terre, les attroupements des protestataires armés se formèrent, les tambours battirent le rappel de la garde nationale, les ouvriers et les étudiants descendirent dans la rue, les élèves de l’École polytechnique forcèrent les portes et prirent le commandement des bandes d’insurgés ; tout Parisien se transformait en militant. Tous se battaient aux cris de : « A bas Charles X ! A bas Polignac ! A bas les ordonnances ! Vive la Charte ! » La presque totalité des combattants ignorant absolument, d’ailleurs, ce que comportait la Charte, et ce que contenaient les ordonnances ! »
On remarquera que les mouvements révolutionnaires s’étendent très vite par voie de contagion, bien au delà des classes pouvant y être intéressées. Les marins des cuirassés qui se révoltèrent pendant la révolution russe, par exemple, ne le firent évidemment que par contagion. Il leur était, en effet, fort indifférent que la Russie possédât un Parlement, ou que les paysans obtinssent le droit d’acheter des terres.
Une caractéristique de toutes les révolutions est donc de se propager rapidement à des classes qui, loin d’y avoir intérêt, n’ont souvent qu’à y perdre. Les bourgeois, devenus révolutionnaires socialistes par simple contagion, seraient assurés d’une ruine complète si le mouvement dont ils se font les apôtres venait à triompher.
Ces explosions d’opinions populaires, fort dangereuses parce que la raison est sans action sur elles, sont heureusement peu durables. Leur résister directement ne fait que les exciter. Parmi les facteurs divers des explosions de fureurs engendrées par l’affaire Dreyfus, un des plus actifs fut l’obstination de l’état-major à braver l’opinion en contestant l’évidence de certains documents. Une simple erreur judiciaire n’aurait pas produit plus d’effet que tant d’autres, commises quotidiennement, et bientôt on eût cessé d’y penser.
A côté d’événements aussi célèbres que ceux auxquels je viens de faire allusion, se constatent facilement dans la vie journalière une foule de petites explosions d’opinions, sans grande importance parce qu’elles s’appliquent à des faits minuscules, mais dont le mécanisme de propagation est toujours le même. Il suffit pour les engendrer de trouver certains mots capables de déclancher des groupes de sentiments. J’en fis moi-même l’expérience dans une circonstance très simple, mais cependant typique.
Pour des raisons d’économie, la direction des Domaines avait décidé, conformément à son droit strict, de mettre en vente la portion du parc de Saint-Cloud connue administrativement sous le nom de bois de Villeneuve-l’Étang. Vrai désastre pour la population de la banlieue dont les promenades se réduisent chaque jour. Comment l’empêcher ?
Les affiches officielles annonçant la vente étaient posées sur les murs, et le public, ignorant le nom administratif de cette partie du parc de Saint-Cloud, ne s’en émouvait aucunement.
Connaissant à ce moment les rapporteurs de la commission du budget, j’essayai de les intéresser à la question. Ils me donnèrent de bonnes paroles, mais les électeurs exigeaient d’eux trop de démarches pour leur laisser le loisir de se préoccuper d’une question d’intérêt général. Les jours passaient, et une semaine seulement séparait de la vente. Ayant appris alors que l’unique acquéreur sérieux était un juif allemand, je fis passer dans un grand journal une courte note intitulée : « Vente du parc de Saint-Cloud aux Allemands ». Formidable explosion ! Une nuée de reporters s’abattit sur la commune et les journaux publièrent de fulgurants articles. Violemment interpellé à la Chambre, le ministre compétent, qui ignorait d’ailleurs entièrement de quoi il s’agissait, déclara renoncer à la vente dans le présent et dans l’avenir. Pour obtenir ce résultat, trois mots avaient suffi. Ils faisaient partie de ces formules évocatrices, susceptibles d’orienter dans une même direction des sentiments individuels et de les transformer en une volonté collective unanime.