LIVRE VI LES OPINIONS ET LES CROYANCES COLLECTIVES
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CHAPITRE I LES OPINIONS FORMÉES SOUS DES INFLUENCES COLLECTIVES. (La race, le milieu, la coutume, les groupes sociaux, etc.)
§ 1. — Influence de la race sur les croyances.
Les influences collectives ont une part prépondérante dans la genèse d’un grand nombre d’opinions et constituent leurs véritables régulateurs.
L’immense majorité des hommes ne possède guère que des opinions collectives. Les plus indépendants eux-mêmes professent généralement celles des groupes sociaux auxquels ils appartiennent. Nous l’avons dit déjà, et allons le montrer plus clairement encore, par l’examen successif du rôle des influences collectives dans la genèse de nos opinions et de nos croyances : race, milieu, coutume, groupe social, etc.
Examinons d’abord l’influence de la race.
Des observations plusieurs fois séculaires prouvent que les peuples chargés d’un long passé présentent une grande communauté d’opinions et de croyances sur certains sujets fondamentaux. Elle résulte de la formation d’une âme nationale. Cette âme étant variable d’un peuple à un autre, les mêmes événements éveilleront chez chacun d’eux des réactions différentes.
Il n’existe plus guère aujourd’hui de races pures au sens anthropologique de ce terme, mais lorsque des peuples de même origine ou d’origines diverses, sans être trop éloignées, ont été soumis pendant plusieurs siècles aux mêmes croyances, aux mêmes institutions, aux mêmes lois, et parlent la même langue, ils constituent ce que j’ai appelé ailleurs une race historique. Cette race possède alors en morale, en religion, en politique et sur une foule de sujets, un ensemble d’idées, de sentiments communs, tellement fixés dans les âmes, que tout le monde les accepte sans les discuter.
L’âme d’un peuple n’est donc pas une conception métaphysique, mais une réalité très vivante. Elle est formée d’une stratification atavique, de traditions, d’idées, de modes de penser, de préjugés même. De leur solidité dépend la force d’une nation.
Des hommes simplement réunis par une conquête violente constituent un agrégat transitoire, non cimenté et facilement dissociable parce qu’ils ne possèdent pas encore une âme nationale.
Tant qu’elle n’aura pas été acquise ils resteront une poussière de barbares. Détruire les influences du passé dans l’âme d’un peuple eut toujours pour résultat invariable de le ramener à la barbarie.
Les divergences d’opinions chez un peuple, possédant une âme nationale très forte, portent seulement sur des sujets peu importants. Devant un grand intérêt en jeu, l’accord devient unanime. Les Anglais en donnèrent un frappant exemple dans la guerre du Transvaal. Les défaites humiliantes et répétées des troupes britanniques, vaincues par de simples paysans boers, fournissaient aux journaux de l’opposition une excellente occasion d’attaquer le ministère. Aucun n’y songea. L’âme nationale ne l’aurait pas permis.
Cette âme collective de la race ne se manifeste d’ailleurs que lorsqu’il s’agit d’intérêts généraux considérables. Elle n’entrave nullement l’existence d’âmes individuelles très vivaces, de même qu’en histoire naturelle, les caractères distincts de chaque espèce ne les empêchent pas de posséder également ceux du genre auquel ils appartiennent.
Nous verrons que les éléments constituants des races primitives, n’étant pas encore différenciés, n’ont qu’une âme collective. C’est seulement chez des races très évoluées que les caractères individuels se superposent aux caractères collectifs.
Il a été remarqué plus haut que la formation d’une âme commune était possible seulement chez des peuples d’origines peu dissemblables. S’ils l’étaient trop, aucune fusion ne pourrait s’opérer. Ne possédant pas la même âme, chaque individu est impressionné différemment par les choses extérieures, et il ne saurait, par conséquent, exister d’opinions communes sur aucun sujet. Les Tchèques et les Hongrois en Autriche, les Irlandais en Angleterre, etc., illustrent l’exactitude de cette loi. La prétention d’imposer nos codes aux indigènes de nos colonies prouve qu’elle est peu comprise.
Les croisements de races très différentes modifient les influences ancestrales, mais ils enlèvent en même temps aux individus toute stabilité mentale. Un peuple de métis est ingouvernable. L’anarchie où vivent les républiques latines de l’Amérique en est la preuve.
L’héritage mental du passé se stabilisant à mesure qu’un peuple vieillit, ce qui était une force pour lui, finit à la longue par constituer une faiblesse. Son adaptation à des progrès nouveaux devenant de plus en plus difficile, sa pensée et ses opinions sont de moins en moins libres. Il y a lutte journalière entre le conscient que la raison gouverne, et les impulsions ancestrales qui lui échappent. Les révolutions violentes par lesquelles les peuples essaient quelquefois alors de se soustraire au joug opprimant d’un passé trop lourd, sont sans action durable. Elles peuvent détruire les choses, mais modifient très peu les âmes. C’est ainsi que les opinions et les croyances de la vieille France pèsent d’un irrésistible poids sur la nouvelle. Les façades seules ont changé.
§ 2. — Influence du milieu social et des groupes sociaux.
Le milieu social exerce sur nos opinions et notre conduite une action intense. Il engendre à notre insu des inférences inconscientes qui nous dominent constamment. Les livres, les journaux, les discussions, les événements d’une époque créent une ambiance qui, bien qu’invisible, nous oriente. Elle contient les germes de conceptions artistiques, littéraires, scientifiques ou philosophiques que le génie condense quelquefois en synthèses lumineuses.
Les opinions suscitées par le milieu social sont tellement fortes, que l’individu obligé de quitter ce milieu est également forcé de changer d’opinions. Un parfait socialiste révolutionnaire devient aisément un conservateur étroit dès son arrivée au pouvoir. On sait avec quelle facilité Napoléon transforma en ducs, chambellans et barons, les farouches conventionnels qui n’avaient pas encore eu le temps de se couper réciproquement la tête.
Le milieu social agit d’une façon générale, mais ce qui agit surtout c’est le groupe auquel nous appartenons.
D’opinions et de croyances individuelles, déduites de nos propres observations et de nos raisonnements, nous en avons généralement fort peu. La plupart des hommes ne possèdent que celles du groupe : caste, classe, secte, parti, profession auxquels ils appartiennent et les adoptent en bloc.
Chaque classe d’un peuple : ouvriers, magistrats, politiciens, professent donc les opinions fondamentales de leur groupe professionnel. Elles sont le critérium de leurs jugements. Ils tiennent les choses pour vraies ou fausses suivant qu’elles sont conformes ou non aux opinions de ce groupe. Chacun forme une sorte de tribu fermée, possédant des opinions communes si acceptées qu’elles ne se discutent même pas. Qui n’adopte pas les idées de son groupe n’y saurait vivre.
L’évolution actuelle vers le socialisme et le syndicalisme augmente tous ces groupes, notamment ceux par lesquels l’État administre ses monopoles. Ils se jalousent férocement, et rien n’existe de commun entre eux qu’une cascade d’inimitiés et de mépris. Aucune solidarité ne les reliant, il en résulte une désorganisation progressive des services chaque jour plus nombreux assumés par l’État. C’est une des causes profondes, quoique des moins signalées, de la décadence des monopoles Étatistes, et notamment, de notre marine de guerre. J’en ai fourni les preuves, dans un précédent ouvrage, et montré que le simple passage d’un monopole entre les mains de l’État est un désastre pour les finances.
Les dissentiments d’opinions entre les groupes fonctionnarisés qui, sous le bénéfice de l’anonymat, sont les vrais maîtres du pays, apparaissent peu au public. Les opinions des groupements ouvriers sont au contraire trop bruyantes pour passer inaperçues. Leurs haines à l’égard des autres classes tendent à devenir de puissants facteurs de l’évolution politique actuelle.
S’imaginant, sur l’affirmation de leurs meneurs, être les créateurs uniques de la richesse, ils ne soupçonnent aucunement le rôle du capital et de l’intelligence. Se considérant beaucoup plus les compatriotes des ouvriers étrangers que des bourgeois français, ils sont devenus internationalistes et anti-militaristes. Leur vraie patrie est le groupe des gens de leur métier, à quelque nation qu’ils appartiennent.
§ 3. — Influence de la coutume.
La coutume, forme de l’habitude, fait la force des sociétés et des individus. Elle les dispense d’avoir à réfléchir sur chaque cas qui se présente pour se former une opinion.
Le milieu, la contagion et l’éducation maintiennent en nous la coutume. Les lois ne font que la sanctionner et sont puissantes seulement quand elles fixent une coutume déjà existante.
Le rôle de la coutume, dont j’ai déjà parlé dans un autre chapitre à propos de l’habitude, a été fort bien étudié depuis longtemps, notamment par Montaigne, et il suffira de reproduire ce qu’écrivait ce philosophe :
C’est, à la vérité, une violente et traistresse maistresse d’eschole que la coustume. Elle establit en nous, peu à peu, à la desrobée, le pied de son auctorité : mais, par ce doulx et humble commencement, l’ayant rassis et planté avec l’ayde du temps, elle nous descouvre tantost un furieux et tyrannique visage, contre lequel nous n’avons plus la liberté de haulser seulement les yeulx.
… Mais on descouvre bien mieulx ses effects aux estranges impressions qu’elle faict en nos âmes, où elle ne trouve pas tant de résistance… Les loix de la conscience, que nous disons naistre de nature, naissent de la coustume ; chacun, ayant en vénération interne les opinions et mœurs approuvées et reçeues autour de luy, ne s’en peult desprendre sans remors, ny s’y appliquer sans applaudissement. Quand ceulx de Crète vouloient, au temps passé, mauldire quelqu’un, ils prioient les dieux de l’engager en quelque coustume… les communes imaginations que nous trouvons en crédit autour de nous, et infuses en nostre âme par la semence de nos pères, il semble que ce soyent les générales et naturelles : par où il advient que ce qui est hors les gonds de la coustume, on le croit hors les gonds de la raison ; Dieu sçait combien desraisonnablement le plus souvent !… C’est par l’entremise de la coustume que chascun est content du lieu où nature l’a planté ; et les sauvages d’Escosse n’ont que faire de la Touraine, ny les Scythes, de la Thessalie… l’usage nous desrobe le vray visage des choses…
Nous allons examiner maintenant les caractéristiques spéciales, la valeur et l’influence des opinions collectives dont nous venons d’indiquer la genèse.
CHAPITRE II LES PROGRÈS DE L’INFLUENCE DES OPINIONS COLLECTIVES ET LEURS CONSÉQUENCES.
§ 1. — Les caractéristiques des opinions populaires.
L’action de plus en plus considérable des foules dans la vie politique donne une grande importance à l’étude des opinions populaires. Interprétées par une légion d’avocats, de professeurs, qui les transposent et en dissimulent la mobilité, l’incohérence et le simplisme, elles restent assez mal connues. Aujourd’hui, le peuple souverain est aussi adulé que le furent jadis les pires despotes. Ses passions basses, ses appétits bruyants, ses plus inintelligentes aspirations suscitent des admirateurs. Pour les politiciens, serviteurs de la plèbe, les faits n’existent pas, les réalités n’ont aucune valeur, la nature doit se plier à toutes les fantaisies du nombre.
L’âme populaire, déjà étudiée par nous dans d’autres ouvrages, a pour principale caractéristique d’être entièrement dominée par des éléments affectifs et mystiques. Aucun argument rationnel ne pouvant refréner chez elle les impulsions créées par ces derniers, elle y obéit immédiatement.
Le côté mystique de l’âme des foules est souvent plus développé encore que son côté affectif. Il en résulte un besoin intense d’adorer quelque chose : dieu, fétiche, personnage ou doctrine.
Ce besoin s’épanche aujourd’hui vers la foi socialiste, religion nouvelle dont le pouvoir surnaturel doit régénérer les hommes.
Le mysticisme populaire fut observé d’ailleurs à tous les âges. Quand il ne se manifesta pas dans les croyances religieuses, il régna dans les conceptions politiques. L’histoire de la Révolution le montre à chaque page.
Le point le plus essentiel peut-être de la psychologie des foules est, je le répète, l’impuissance de la raison sur elles. Les idées capables d’influencer les multitudes ne sont pas des idées rationnelles, mais des sentiments exprimés sous forme d’idées.
De telles vérités devraient être banales depuis longtemps. Cependant la conduite des politiciens de race latine montre qu’ils ne les comprennent pas encore. Ils ne se dégageront de l’anarchie qu’après les avoir comprises.
§ 2. — Comment, sous la mobilité des opinions populaires, persiste une certaine fixité.
Parmi les caractéristiques des opinions populaires, on en rencontre deux, la mobilité et la stabilité, d’aspect contradictoire.
La mobilité paraît leur loi, et elle l’est en effet, mais semblable aux vagues de l’océan surmontant des eaux tranquilles, cette mobilité de surface cache des éléments très stables. On les découvre sous toutes les variations dont notre histoire offre depuis un siècle le tableau.
Derrière la mobilité constante de la foule, derrière ses fureurs, ses enthousiasmes, ses violences et ses haines génératrices de tant de bouleversements, persistent des instincts conservateurs tenaces. Les foules latines les plus révolutionnaires restent très conservatrices, très traditionalistes. C’est pourquoi les régimes brisés par elles sont bientôt restaurés sous de nouveaux noms.
Cette double tendance, révolutionnaire dans les actes, conservatrice dans les sentiments, échappe généralement aux meneurs de foules. Aussi ne les entraînent-ils jamais bien longtemps dans le même sens.
Sur les opinions politiques journalières, et surtout sur les sentiments pour les personnes, on fait osciller facilement l’âme populaire. Sur sa mentalité fondamentale, le temps seul peut agir.
Un des exemples montrant le mieux à la fois l’incompréhension générale de l’âme populaire, et la fixité cachée sous sa mobilité, est fourni par une récente expérience du Gouvernement anglais. Le Parlement élu après dissolution ne lui ayant pas donné, à propos de la réforme de la Chambre des Lords, une majorité suffisante, il crut, par une campagne énergique, pouvoir obtenir des foules anglaises les députés dont il avait besoin, et la Chambre fut de nouveau dissoute. Malgré la plus violente pression, les mêmes députés furent renommés. Avant la dissolution, la majorité gouvernementale était de 124 voix. Après les nouvelles élections, de 126 voix. Tout cet effort énorme aboutissait à un insignifiant déplacement de deux voix.
Nul besoin d’une psychologie bien savante pour prédire ce résultat. Comment supposer, qu’ayant agi une première fois sur l’opinion populaire par tous les moyens à la disposition du gouvernement, on pourrait à quelques mois de distance obtenir des résultats différents ? Les ministres le supposaient sans doute en se basant sur la mobilité bien connue des foules, mais ils oubliaient leur fixité sur certaines questions fondamentales. Or, c’était justement sur ces points essentiels que les électeurs devaient voter. Ils correspondaient à des tendances traditionnelles irréductibles des diverses fractions du peuple anglais.
L’âme collective ne peut être dirigée qu’en la pénétrant. J’ai bien des fois montré à quel point la plupart de nos hommes d’État en ignorent le mécanisme. La loi récente sur les retraites ouvrières l’a une fois de plus montré. Ils comprennent encore moins l’âme collective d’autres peuples, comme le prouvent les idées d’assimilation imposées à nos colonies.
§ 3. — La puissance de l’opinion populaire avant l’âge moderne.
L’action des opinions populaires devenue prépondérante aujourd’hui, s’est également exercée aux divers temps de l’histoire. On ne l’aperçoit pas toujours, parce que la chronique des nations n’a guère été, pendant longtemps, que celle des souverains. Tous les actes de leurs règnes semblaient des créations de leurs volontés.
Bien qu’oubliées des livres, les influences populaires furent cependant considérables. Quand après avoir terminé l’histoire des rois on s’occupera de celle des peuples, il apparaîtra clairement que les foules furent les vraies créatrices d’événements mémorables : croisades, guerres de religion, massacre de la Saint-Barthélemy, révocation de l’édit de Nantes, Restauration monarchique et napoléonienne, etc. Aucun despote n’aurait jamais eu la puissance d’ordonner la Saint-Barthélemy, et, malgré son absolu pouvoir, Louis XIV n’aurait pu révoquer l’édit de Nantes.
Sans vouloir entrer ici dans les détails et en me bornant comme exemple au dernier des événements que je viens de citer, je ferai remarquer que Louis XIV ne l’ordonna que poussé par la volonté générale.
« Il n’y eut rien de plus populaire, écrit justement Faguet, que la révocation de l’édit de Nantes ; ce fut une mesure de souveraineté nationale, ce fut une mesure d’oppression de la minorité par la majorité, ce fut une mesure éminemment démocratique. »
La plupart des événements créés par les foules sont généralement ceux qui jouèrent le plus funeste rôle dans l’histoire. Les catastrophes d’origine populaire furent heureusement peu nombreuses, grâce à l’action des élites qui, si faible aujourd’hui, réussissait alors, le plus souvent, à limiter les caprices et les fureurs du nombre.
§ 4. — Les progrès actuels des influences collectives dans la genèse des opinions et leurs conséquences.
L’action grandissante du pouvoir des foules étant un des facteurs inévitables de la vie moderne, il faut savoir le subir. Pascal s’y résignait déjà : « Pourquoi suit-on la pluralité ? Est-ce parce qu’ils ont plus de raison ? Non, mais plus de force ».
Et par le fait seul que la puissance a été conférée au nombre, ou tout au moins à ceux qui conduisent le nombre, que le nombre est persuadé qu’étant tout il peut tout, il s’ensuit que les flatteurs de ce pouvoir nouveau se multiplient chaque jour pour le servir. Législateurs et ministres sont devenus ses esclaves.
Les hommes politiques sont bien petits aujourd’hui devant les mugissements populaires. Les plus pondérés cèdent en tremblant. Ils n’hésiteront jamais, comme on le vit avec stupeur à Brest, à signer des manifestes en faveur d’un anarchiste antipatriote, candidat au Parlement, si de bas comités électoraux le leur ordonnent.
Cette servilité fut du reste la loi de tous les âges. Qu’un peuple aspire à la liberté, ce qui lui arrive rarement, ou se rue vers la servitude, tendance beaucoup plus fréquente, il trouvera toujours des professeurs et des avocats pour donner une forme intellectuelle à ses impulsions, si dangereuses qu’elles puissent être.
Les opinions des foules dictent aujourd’hui aux législateurs les lois qu’ils doivent voter, et, comme ces lois correspondent à des fantaisies éphémères et non à des nécessités, leur résultat final est de désorganiser la vie industrielle, sociale et économique du pays. Quant aux gouvernants, ils se bornent à suivre les mouvements de l’opinion, se sentant impuissants à les diriger, et laissent ainsi s’accumuler des ruines.
On le constate maintenant chaque jour. La dernière grève des inscrits maritimes, qui faillit anéantir le commerce de l’Algérie, en a fourni un bien lamentable exemple.
Dès qu’une grève maritime se manifeste, la navigation étant réservée à la marine française, l’Algérie se trouve en état de blocus, et ses marchandises pourrissent dans ses ports. En 1904, les communications furent ainsi interrompues trois mois ; en 1907, un mois ; en 1909, deux mois. Pour remédier à ce blocus il suffisait de suspendre momentanément le monopole des pavillons, de façon à permettre aux bâtiments étrangers un commerce au moins provisoire entre la France et l’Algérie. Afin de se ménager la clientèle électorale des inscrits maritimes, on préféra faire perdre des millions à l’Algérie.
Devant cette passivité résignée, cette obéissance à leurs ordres, les foules deviennent chaque jour plus impérieuses. Les freins qui les maintenaient étant détruits, elles obligent parfois leurs représentants à légiférer au mépris de toute équité comme l’auraient fait des barons féodaux.
Il faudrait entrer dans trop de détails pour montrer comment se sont graduellement désagrégées les actions inhibitrices qui modéraient jadis les fantaisies et les fureurs des foules, et comment a été amené leur état de révolte permanente. Cet esprit de rébellion résulte avant tout de la notion, qu’il suffit de menacer et, au besoin, saccager, comme à Narbonne et en Champagne, pour être obéi.
Nombreux sont les faits mettant en évidence les phases de cette lente évolution de l’âme populaire, et montrant quels changements de mentalité parvinrent à ébranler des principes de droit séculaire, considérés comme indestructibles. Je me bornerai à citer comme exemple, la genèse d’une loi, d’aspect inoffensif et humanitaire à ses débuts, mais dont le résultat final fut la suspension momentanée de la vie nationale, par suite de la grève des cheminots.
Depuis longtemps, les compagnies payaient à leurs employés des retraites souvent supérieures à celles des fonctionnaires. D’après les chiffres donnés à la Chambre, alors que les ouvriers mineurs ont un maximum de pension de 360 francs, les instituteurs 1.100 francs, les professeurs de collège 1.385 francs, celles des chefs de gare et des mécaniciens peuvent atteindre et dépasser 3.500 francs. L’orateur qui donnait ces chiffres à la tribune ajoutait que ce n’est pas la situation des employés des compagnies qui demanderait à être améliorée.
Rien de plus évident, mais comme les cheminots peuvent devenir de bons agents électoraux, et d’ailleurs faisaient entendre, dans les journaux qu’ils inspirent, de violentes menaces, les législateurs crurent très simple d’user de leur souveraineté absolue pour leur donner satisfaction. Ils s’empressèrent donc de voter une énorme augmentation de retraites, payables naturellement par les actionnaires des compagnies. Peu de despotes auraient osé employer ce procédé et déclarer ainsi à des actionnaires : il me plaît de réduire vos maigres dividendes pour faire des pensions à une catégorie d’agents dont j’ai besoin. Obéissez et payez.
Les chemins de fer, étant entreprises privées, sont liés par des contrats qu’un seul des contractants n’a pas le droit de briser. Cette vérité eût fait réfléchir des législateurs moins aveuglés par la théorie de la souveraineté de l’État représentant les foules. Il ne se trouva pourtant, au Sénat, qu’un seul sénateur, M. Raymond Poincaré, pour montrer le caractère odieux d’une intervention ayant pour but de dépouiller une classe de citoyens au profit d’une autre. « C’est, dit-il, le fait du Prince dans ce qu’il a de plus arbitraire. Nous légiférons pour l’avenir ; on nous demandera demain de légiférer, sinon pour le passé, du moins pour le présent… Où irons-nous, Messieurs, je me le demande ? Nous résisterons sans aucun doute, mais combien, le jour venu, serons-nous à résister ? »
Pas beaucoup, certes, car l’éminent homme d’État, après avoir fort bien montré les redoutables dangers du projet du Gouvernement, n’en a pas moins voté pour lui, contribuant ainsi à violer des principes de droit fondamentaux.
Encouragés par le succès de leurs menaces, les employés de chemins de fer exigèrent immédiatement des augmentations de traitement considérables. Les compagnies, ayant essayé de résister, il en résulta finalement la désastreuse grève des cheminots qui désorganisa tous nos réseaux.
Ce n’est là d’ailleurs qu’un commencement. Les ouvriers auxquels on propose des pensions de deux ou trois cents francs ne s’en contentent plus depuis qu’ils ont constaté que, par des violences, leurs collègues des chemins de fer en obtenaient deux ou trois mille. A la suite du vote du Sénat, les demandes de retraites proportionnelles commencèrent naturellement à pleuvoir : cantonniers, ouvriers des arsenaux, des mines, des tabacs réclamèrent énergiquement. Mais tout cela est l’avenir, un redoutable avenir, que les préoccupations électorales peuvent seules empêcher d’apercevoir. Quel sinistre aveuglement !
On a vu, par la révolte récente de plusieurs villes d’un département, révolte accompagnée de pillage et d’incendies, les progrès de la violence des classes populaires quand on refuse de leur obéir instantanément.
Le but poursuivi se dessine chaque jour plus nettement. Il consiste à tâcher de dépouiller ceux qui possèdent. Cet idéal, constamment prêché par les meneurs, est au fond de toutes les revendications.
En attendant, les législateurs sanctionnent servilement les mesures que la foule exige. Ils ont perdu le sens des possibilités et des réalités. Les plus dures expériences ne les éclairent pas. Ils s’imaginent marcher ainsi vers le progrès et la liberté, tandis que leurs votes nous mènent vers la servitude, la décadence et tous les despotismes qui en sont la suite.
§ 5. — Influence des collectivités dans la stabilisation de certains éléments sociaux.
Le rôle destructeur des opinions des foules, n’est qu’une des faces de leur action. Sous la mobilité populaire apparente, existe, nous l’avons dit, un esprit traditionaliste assez difficile à détruire. Grâce à lui les foules retournent facilement au passé.
Le côté conservateur de l’âme populaire s’observe surtout dans les groupes sociaux : classes, congrès, corporations, syndicats, académies, etc.
L’action de ces groupes homogènes est souvent fort différente de celle des foules hétérogènes dont nous nous sommes occupé plus haut. Ni destructive, ni créatrice elle stabilise, en raison de l’autorité du nombre, des opinions nouvelles créées par des élites et fixe ainsi pour quelque temps certains éléments importants des civilisations : langues, arts, modes, croyances, théories scientifiques même.
L’action individuelle est certainement capitale, et le génie, sa plus belle floraison, est toujours personnel ; cependant ses créations ne peuvent pleinement s’épanouir qu’après être devenues collectives. Sans les chercheurs solitaires, il n’y aurait jamais eu ni civilisation, ni progrès, mais l’œuvre individuelle n’acquiert toute sa puissance que par son absorption dans l’âme collective.
CHAPITRE III LA DISSOLUTION DE L’AME INDIVIDUELLE DANS L’AME COLLECTIVE.
§ 1. — Désagrégation actuelle des grandes collectivités en petits groupements.
Après s’être péniblement dégagée, par un lent travail séculaire, de la collectivité, l’âme individuelle tend à y retourner actuellement, sous une forme imprévue, fort différente de celle imaginée par certains théoriciens politiques, rêvant un nivellement général des conditions et des fortunes sous la direction de l’État.
A côté des théories socialistes, et bientôt contre elles, se développaient de petits groupes nettement séparés les uns des autres par leurs opinions et leurs intérêts. Cette désagrégation d’une société en fragments sans liens communs constitue ce qu’on a nommé le mouvement syndicaliste.
Loin de rester, comme le socialisme, l’œuvre de théoriciens purs, étrangers aux réalités, il représente une création spontanée due à des nécessités économiques qui se sont imposées partout, ainsi que le prouve sa généralisation, sous des formes diverses, chez des peuples de mentalités distinctes. Les seules différences sont que le syndicalisme, révolutionnaire dans certains pays, reste pacifique dans d’autres.
L’évolution industrielle qui a engendré ce mouvement conduit les grandes patries modernes à se subdiviser en petites patries, ne respectant que leurs lois propres, et méprisant celles de la collectivité générale qui les contient.
L’union provisoire de ces divers groupes, malgré des intérêts distincts, les a doués d’une force assez puissante pour faire prévaloir souvent leurs volontés.
Cette force, chacun en constate facilement les résultats, mais on s’aperçoit beaucoup moins en général, que l’union momentanée de tous ces groupes ne saurait durer. Dès que l’ancien bloc social aura été entièrement dissous en petits fragments solidement constitués, leurs divergences d’intérêts les conduira fatalement à des luttes incessantes. Si chaque groupe est en effet composé d’éléments homogènes, ayant des intérêts et des opinions identiques, il se trouve en conflit avec d’autres groupes, aussi puissants, mais d’intérêts nettement opposés.
On peut dès maintenant pressentir ces futures luttes, entre intérêts contraires, par l’histoire des anciennes républiques italiennes, celles de Sienne et de Florence notamment. Gouvernées par des syndicats ouvriers, leurs dissensions intestines ensanglantèrent pendant des siècles toutes les cités où ils furent maîtres.
N’objectons pas qu’il s’agit de temps très anciens. Les grandes lois sociales ne sont pas nombreuses et se répètent toujours.
Les luttes de groupes ne font que commencer, parce que le pouvoir central, puissant encore, refrène leurs rivalités, mais ce pouvoir perd de plus en plus son action. Dès qu’il l’aura tout à fait perdue on verra les conflits des groupements collectifs se manifester d’abord contre lui, comme à Narbonne, puis entre eux, comme en Champagne, où les syndicats rivaux de deux départements d’intérêts contraires se sont âprement combattus.
Pillages, incendies, massacres seront alors, comme ils le furent toujours, les manifestations inévitables des colères populaires devant la moindre résistance à leurs volontés, lorsqu’aucun frein ne les retient plus.
Nous ne nous sommes pas autant écarté du problème de la genèse des opinions et des croyances que le précédent exposé pourrait le faire croire. Comment comprendre l’unité d’opinions d’un groupe sans avoir déterminé d’abord sous quelles influences il s’est formé ?
Dans les chapitres consacrés à l’étude des opinions individuelles, nous avons souvent eu peine à préciser, parmi les facteurs pouvant agir, ceux qui jouent un rôle prépondérant. Rien n’est plus aisé, au contraire, pour des groupes très homogènes, très circonscrits, tels que ceux dont on vient d’indiquer la formation.
Ils sont en effet composés d’individus ne possédant d’autres opinions que celles de leur petit milieu. Pour conserver sa force, le groupe est obligé de ne tolérer aucune dissidence. Par l’opinion d’un de ses membres, on connaît celle de tous les autres.
Le problème de la genèse des opinions et des croyances, encore compliqué aujourd’hui, se simplifiera donc considérablement quand ne sera plus tolérée que l’opinion du groupe dans lequel on se trouvera confiné. L’indépendance des idées deviendra alors de plus en plus impossible.
Que les sociétés futures tombent sous le joug du socialisme, du syndicalisme, ou des despotes, engendrés par les anarchies nées de ces doctrines, elles n’en seront pas moins mentalement asservies.
§ 2. — Comment l’âme individuelle est sortie de l’âme collective et comment elle y retourne.
L’évolution moderne tend, nous venons de le voir, à désagréger les sociétés en petits groupes distincts, possédant des sentiments, des idées et des opinions identiques, c’est-à-dire une âme commune. Inutile de discuter sur la valeur de cette évolution, les raisons ne changeant pas les choses.
Mais sans juger les faits, on peut du moins chercher à les interpréter. Or, il est aisé de montrer que cette fusion des âmes individuelles en âmes collectives constitue un retour à des phases extrêmement lointaines de l’histoire observées encore à l’état de survivance chez les peuples primitifs inférieurs.
Ces peuples primitifs se composent toujours en effet de petits groupes nommés tribus, momentanément alliés, souvent en guerre. Le rôle de l’individu s’y montre très faible, parce que l’âme individuelle n’est pas dégagée encore. Ils n’ont qu’une âme collective, et c’est pourquoi tous les membres d’une même tribu sont considérés comme responsables des actes d’un seul.
La connaissance de cette notion caractéristique est indispensable pour comprendre le droit usuel de tous les primitifs ou même de demi-civilisés, les Annamites par exemple. Un administrateur d’Indo-Chine, M. Paul Giran, fait justement remarquer que le droit collectif de ce pays paraît incompréhensible aux magistrats européens qu’on y envoie parce qu’ils tiennent pour une indiscutable évidence que seul l’auteur d’un délit en est responsable. L’idée qu’une personne étrangère à un crime puisse, du fait de ce crime, subir une peine quelconque, leur paraît monstrueuse.
Elle ne l’est cependant pas pour l’Annamite. Dans de nombreux cas, les parents appartenant au groupe familial du coupable sont exécutés. Et pourquoi ? Pour la raison psychologique indiquée plus haut, que les éléments de chaque groupe social n’étant pas différenciés, sont considérés comme n’ayant qu’une âme collective. Ce principe est général puisqu’il régit le communisme politique, religieux ou social de tous les peuples à leurs débuts.
Le droit primitif ne distinguant pas la personnalité individuelle, non encore différenciée, de son groupe, punit le groupe tout entier ou un fragment quelconque de ce groupe. Comment les codes qui ne traduisent que la coutume pourraient-ils en décider autrement ?
Le condamné ne proteste nullement, d’ailleurs, contre un tel droit, inique pour le civilisé, mais équitable pour l’homme, imprégné du sentiment très net de son étroite solidarité avec un groupe dont il ne se croit pas séparable.
Les Européens eux-mêmes reviennent à ce droit primitif en temps de guerre, quand ils fusillent les otages, en s’appuyant sur le principe de la responsabilité collective. Ils semblent destinés à y retourner d’une façon plus générale encore, si les sociétés continuent à se désagréger en groupes, comme ceux étudiés plus haut.
La non-différenciation psychologique des divers membres d’une tribu, chez les primitifs, s’accompagne aussi d’une non-différenciation anatomique. J’ai jadis prouvé, par des recherches faites sur des milliers de crânes, que l’homogénéité anatomique d’un peuple est d’autant plus grande qu’on remonte plus haut vers ses origines, et qu’à mesure qu’il progresse les crânes de ses divers membres se différencient davantage. Ce fait est à rapprocher des observations des voyageurs montrant que tous les membres d’une tribu sauvage se ressemblent étonnamment et que les sexes eux-mêmes sont à peine distincts.
L’âme collective des primitifs, les peuples civilisés la possèdent également. Mais des âmes individuelles en limitent l’influence. La première constitue ce que nous avons appelé l’âme de la race. Elle se manifeste surtout dans les grandes circonstances intéressant la destinée du peuple tout entier. L’âme individuelle se manifeste au contraire dans les moindres circonstances habituelles de la vie quotidienne. Cette superposition des âmes individuelles à l’âme collective est, je l’ai dit déjà, un phénomène analogue à celui observé chez tous les êtres dont les espèces possèdent, avec les caractères généraux du genre auquel ils appartiennent, ceux spéciaux à chaque espèce.
On ne recherchera pas ici au prix de quels efforts séculaires l’âme individuelle s’est lentement dégagée de l’âme collective, où l’intérêt social tendait à la maintenir, par l’action puissante des croyances religieuses, du milieu, des coutumes, des traditions et des lois.
Exposer cette succession d’efforts serait refaire l’histoire. Une pareille étude nous apprendrait que, dans la suite des temps, le nombre d’hommes ayant réussi à se dégager du poids énorme de l’âme collective fut toujours assez rare. Elle nous montrerait aussi que l’humanité leur doit tous les progrès accomplis pendant son lent essor. Elle nous dirait enfin que les sociétés qui ont vécu par eux se sont toujours cependant dressées contre eux. S’ils furent tolérés quelquefois, aux périodes de transition, ce ne fut jamais pour longtemps. Les mouvements socialistes et syndicalistes actuels représentent de nouvelles phases de la perpétuelle tentative des sociétés pour unifier les hommes et les maintenir dans les mêmes opinions, les mêmes croyances et la même conduite.
Le plus important des faits exposés dans ce chapitre est le commencement de désagrégation des sociétés actuelles en petits groupes indépendants, réciproquement hostiles, cherchant à s’isoler de plus en plus et enlever ainsi aux nations leur unité. L’âme individuelle, qui avait mis des siècles à se dégager un peu de l’âme collective, y retourne actuellement.
Nous assistons donc à ce phénomène singulier, de peuples civilisés tendant à remonter vers une mentalité inférieure qui fut celle des premiers âges. Les grandes luttes de l’avenir seront moins souvent entre peuples différents qu’entre les groupes constitués au sein de chacun d’eux.
La dissolution de l’âme individuelle dans l’âme collective d’un groupe est sans doute une force pour ce groupe, mais ne constitue sûrement pas un progrès, ni pour la société ni pour les individus. On ne devient une personnalité puissante qu’en s’évadant de l’âme collective.