LIVRE VIII LA VIE DES CROYANCES
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CHAPITRE I CARACTÈRES FONDAMENTAUX D’UNE CROYANCE.
§ 1. — La croyance comme besoin irréductible de la vie mentale.
Dans le premier chapitre de cet ouvrage nous avons défini la croyance, montré qu’elle est un simple acte de foi, expliqué en quoi elle diffère de la connaissance et sommairement esquissé son rôle. Ces indications, dont le but était de déterminer la nature des problèmes à résoudre, se sont précisées par l’examen des diverses formes de logiques et des facteurs de nos opinions. Nous allons maintenant les compléter en étudiant la vie des croyances.
Les éléments constitutifs de notre existence se rattachent, nous le savons, à trois groupes : vie organique, vie affective, vie intellectuelle.
Le besoin de croire appartient à la vie affective. Aussi irréductible que la faim ou l’amour, il est souvent aussi impérieux.
Constituant un besoin invincible de notre nature affective, la croyance ne peut, pas plus qu’un sentiment quelconque, être volontaire et rationnelle. L’intelligence ne la crée ni ne la gouverne.
Quels que soient la race, le temps considéré, le degré d’ignorance ou de culture, l’homme a toujours manifesté la même soif de croire. La croyance semble un aliment mental, aussi nécessaire à la vie de l’esprit que les aliments matériels à l’entretien du corps. Le civilisé ne saurait s’en passer plus que le sauvage.
Le doute universel de Descartes est une fiction de l’esprit. On traverse quelquefois le scepticisme, on n’y séjourne guère. Le philosophe ne croit pas aux mêmes choses qu’un ignorant, mais il en admet d’aussi peu démontrées.
La différence entre la croyance et la connaissance a été nettement marquée dès les débuts de cet ouvrage. On a vu que la première est un acte de foi, élaboré dans l’inconscient, et n’exigeant aucune preuve, alors que la seconde représente une création de la vie consciente édifiée sur l’expérience et l’observation.
La connaissance instruit, et il n’y a pas de civilisation sans elle, mais c’est surtout la croyance qui fait agir. S’il fallait attendre de connaître avant d’agir, l’inaction serait longue.
Pendant des siècles, les croyances furent les seuls guides de l’humanité. Elles lui fournirent, avec des explications faciles pour tous les problèmes, un guide journalier de la conduite. Provisoires ou éphémères, les croyances constituèrent toujours les grands mobiles d’action des hommes.
Les croyances religieuses n’en forment qu’une partie. Le besoin de foi ne fut nullement enfanté par les religions, c’est lui, au contraire, qui les engendra. Les divinités ne font que fournir un objet à notre désir de croire. Dès qu’il se détourne d’elles, l’homme se rejette sur une foi quelconque : chimères politiques, sortilèges ou fétiches.
§ 2. — L’intolérance des croyances.
Un des caractères généraux les plus constants des croyances est leur intolérance. Elle est d’autant plus intransigeante que la croyance est plus forte. Les hommes dominés par une certitude ne peuvent tolérer ceux qui ne l’acceptent pas.
Vérifiée à tous les âges, cette loi continue à s’exercer encore. On sait à quel degré de fureur religieuse arrivent les croyants : athées ou dévots. Les guerres de religion, l’Inquisition, la Saint-Barthélemy, la révocation de l’édit de Nantes, la Terreur, les persécutions actuelles contre le clergé, etc., en sont des exemples.
Les rares exceptions à cette loi sont d’une interprétation facile. Si les Romains acceptèrent les divinités de tous les peuples étrangers, c’est qu’elles formaient pour eux une hiérarchie d’êtres puissants qu’on devait tâcher de se concilier par l’adoration.
Bien qu’animé de principes différents le Bouddhisme triomphant ne fut pas davantage persécuteur. Enseignant l’indifférence au désir et considérant les dieux et les êtres comme de vaines illusions sans importance, il n’avait aucune raison d’être intolérant.
Ces exceptions s’expliquent donc d’elles-mêmes et ne contredisent nullement la règle générale qu’une croyance est nécessairement intolérante.
Les croyances politiques le sont au moins autant que les croyances religieuses. On sait avec quelle ardeur les hommes de la Convention : Hébertistes, Dantonistes, Robespierristes, etc., convaincus chacun de posséder la vérité pure, supprimaient les ennemis supposés de leur foi.
Les sectateurs modernes de la déesse Raison sont aussi violents, aussi intolérants, aussi altérés de sacrifices que leurs prédécesseurs. La règle de tout vrai croyant sera toujours celle enseignée dans la Somme de saint Thomas : « L’hérésie est un péché pour lequel on mérite d’être exclu du monde par la mort. »
M. Georges Sorel prédit donc très justement que la première mesure du socialisme triomphant serait de massacrer sans pitié tous ses adversaires. Il n’aurait guère, d’ailleurs, d’autres moyens de se maintenir pendant quelque temps.
En matière de croyance, l’intolérance et les violences qui l’accompagnent ne sont pas des sentiments exclusivement populaires. Ils apparaissent aussi développés, sinon davantage, chez les gens instruits, et, en outre, sont plus durables. « J’ai parfois admiré, écrit Michelet, la férocité des lettrés, ils arrivent à des excès de fureur nerveuse que les hommes moins cultivés n’atteignent pas. »
§ 3. — L’indépendance des opinions. Rôle social de l’intolérance.
Examinée au seul point de vue de la raison, l’intolérance des croyances semble insupportable. Pratiquement, elle l’est assez peu, car le besoin d’indépendance permettant de se soustraire à une croyance commune est tout à fait exceptionnel. Les servitudes du milieu social circonscrivent étroitement les limites de l’indépendance sans qu’on s’en plaigne. Le plus souvent, on ne les aperçoit même pas. Pour devenir vraiment libre, il faudrait d’abord s’affranchir des influences du milieu en vivant isolé.
Notre maximum d’indépendance possible ne consiste guère qu’à opposer parfois un peu de résistance aux suggestions ambiantes. La grande masse n’en oppose aucune et suit les croyances, les opinions et les préjugés de son groupe. Elle y obéit, sans en avoir plus conscience que la feuille desséchée entraînée par le vent.
Chez une élite fort restreinte seulement s’observe la faculté de posséder quelquefois des opinions personnelles. Tous les progrès de la civilisation sont dus évidemment à ces esprits supérieurs, mais on ne peut souhaiter leur multiplication excessive. Impuissante à s’adapter de suite à des progrès trop rapides et trop profonds, une société tomberait vite dans l’anarchie. La stabilité nécessaire à son existence est précisément établie grâce au groupe compact des esprits lents et médiocres, gouvernés par des influences de traditions et de milieu.
Il est donc utile pour une société qu’elle se compose d’une majorité d’hommes moyens, désireux d’agir comme tout le monde et conservant pour guides les opinions et les croyances générales. Très utile aussi que les opinions générales soient peu tolérantes, la peur du jugement des autres constituant une des bases les plus sûres de notre morale.
La médiocrité d’esprit peut donc être bienfaisante pour un peuple, surtout associée à certaines qualités de caractère. L’Angleterre l’a instinctivement compris et c’est pourquoi, bien que ce pays soit un des plus libéraux de l’univers, la libre pensée y fut toujours assez mal vue.
§ 4. — Le paroxysme de la croyance. Les martyrs.
De l’opinion transitoire, simple ébauche de croyance, à la croyance complète, dominant tout l’entendement, s’échelonnent des étapes assez rarement franchies.
Elles le sont cependant à certaines époques. Alors, les impulsions mystiques et les sentiments qu’elles font naître deviennent si puissants que tous les freins sociaux, toutes les répressions des lois sont incapables de les enrayer. C’est Polyeucte brisant les idoles, c’est le martyr défiant ses bourreaux, le nihiliste jetant sa bombe dans une foule, avec le chimérique espoir de tuer un principe.
Quand la croyance arrive à cette phase d’intensité, aucune digue ne lui est opposable. Elle domine les intérêts les plus évidents, les sentiments les plus chers et transforme en vérités éclatantes de manifestes erreurs. Nul sacrifice ne coûte alors au croyant pour défendre ou propager sa foi. Semblable aux suggestionnés étudiés par la science moderne, il vit dans le domaine de l’hallucination pure.
De telles exaltations sont généralement préparées par des périodes d’anarchie durant lesquelles se désagrègent les vieilles croyances et, par conséquent, les sentiments étayés sur elles.
La mentalité des martyrs de tout ordre : politique, religieux ou social est identique. Hypnotisés par la fixité de leur rêve, ils se sacrifient avec joie pour assurer le triomphe de l’idée, sans même aucun espoir de récompense dans ce monde ou dans l’autre. L’histoire des nihilistes et des terroristes russes abonde en enseignements démonstratifs sur ce dernier point. Ce n’est pas toujours l’espoir du ciel qui fait les martyrs.
Le nombre de tels hallucinés n’est heureusement pas très considérable à chaque époque. Devenus trop nombreux, ils bouleversent le monde. Impuissantes, les persécutions ne font que rendre leur exemple contagieux.
L’étude des martyrs relève surtout du domaine de la pathologie mentale. Les hallucinés des croyances les plus variées présentent une telle analogie, qu’après en avoir examiné deux ou trois, on connaît tous les autres.
Les exemples que je vais citer ont simplement pour but de montrer que devant l’auto-suggestion de la foi, non seulement toutes les opinions se transforment, mais encore que s’évanouissent des sentiments aussi puissants que la crainte, la pudeur et l’amour maternel.
L’histoire des martyrs est pleine de faits justifiant ces assertions. Ils se ramènent comme type à l’exemple de Vivia Perpetua, vénérée par les chrétiens sous le nom de sainte Perpétue, et qui vivait sous le règne de Septime Sévère.
Fille d’un sénateur trois fois consul, président du Sénat de Carthage, la belle et riche patricienne, secrètement convertie au christianisme, préféra être exposée nue devant le peuple entier et dévorée vivante par les bêtes féroces que de faire le simulacre de brûler un peu d’encens sur l’autel du génie de l’Empereur.
Les croyants considèrent de tels actes comme preuves de la puissance de leurs Dieux. Pure illusion, évidemment, puisque les martyrs furent aussi nombreux dans toutes les religions et dans toutes les sectes politiques.
Comme exemples, entre des milliers d’autres, on peut citer ceux de la religion babyste, développée en Perse, il y a environ soixante ans.
Le souverain régnant alors s’imagina pouvoir éteindre cette foi nouvelle dans les supplices. Voici ce qu’il en advint :
« On vit s’avancer devant les bourreaux, rapporte Gobineau, des enfants et des femmes, les chairs ouvertes sur tout le corps, avec des mèches allumées, flambantes, fichées dans les blessures… Enfants et femmes s’avançaient en chantant un verset qui dit : « En vérité nous venons de Dieu et nous retournons à lui ! » Leurs voix s’élevaient éclatantes au-dessus du silence profond de la foule. Quand un des suppliciés tombait, on le faisait relever à coups de fouet ou de baïonnette… il se relevait, se mettait à danser et criait avec un surcroît d’enthousiasme : « En vérité nous sommes de Dieu et nous retournons à lui… » Quand on arriva au lieu de l’exécution, on proposa encore aux victimes la vie pour leur abjuration. Un bourreau imagina de dire à un père que s’il ne cédait pas, il couperait la gorge à ses deux fils sur sa poitrine. C’étaient deux petits garçons, dont l’aîné avait quatorze ans, et qui, rouges de leur propre sang, les chairs calcinées, écoutaient froidement le dialogue. Le père répondit, en se couchant par terre, qu’il était prêt, et l’aîné des enfants, réclamant avec emportement son droit d’aînesse, demanda à être égorgé le premier. On vit des babys venir se dénoncer eux-mêmes : un disciple du Bâb suspendu à ses côtés aux remparts de Tébriz n’avait qu’un mot à la bouche : « Maître, es-tu content de moi ? »
Les Skopsys en Russie, les Mormons en Amérique subirent de nos jours des persécutions analogues, sans vouloir renoncer à leur foi.
Ces faits et tous ceux du même ordre sont très instructifs. Ils prouvent la force de l’esprit mystique, capable de triompher de la douleur et de dominer des sentiments considérés comme la base même de l’existence. Que pourrait contre lui la raison ?
Aussi n’est-ce pas avec des arguments rationnels qu’on soulève les foules. Avec des croyances on les dominera toujours. Assez puissante pour lutter contre la nature et l’asservir quelquefois, la raison ne possède pas la force suffisante pour édifier des croyances ou triompher d’elles.
Destructrices quelquefois, créatrices souvent, irrésistibles toujours, les croyances constituent les plus formidables puissances de l’histoire, les vrais soutiens des civilisations. Les peuples ne survécurent jamais longtemps à la mort de leurs dieux.
CHAPITRE II LES CERTITUDES DÉRIVÉES DES CROYANCES. NATURE DES PREUVES DONT SE CONTENTENT LES CROYANTS.
§ 1. — Les certitudes dérivées des croyances.
Une croyance forte inspire des certitudes que rien n’ébranle. De telles certitudes dérivent la plupart des grands événements historiques.
Mahomet avait la certitude que Dieu lui ordonnait de fonder une religion nouvelle destinée à régénérer le monde, et il réussit à le bouleverser. Pierre l’Ermite avait la certitude que Dieu voulait reprendre aux infidèles le tombeau du Christ, et pour le reconquérir, des millions d’hommes périrent misérablement. Luther avait la certitude que le pape était l’Antéchrist, qu’il n’existait pas de purgatoire, et, au nom de vérités de cet ordre, l’Europe fut mise à feu et à sang pendant plusieurs siècles. Les prêtres de l’Inquisition avaient la certitude que Dieu voulait voir brûler les hérétiques, et ils dépeuplèrent l’Espagne avec leurs bûchers. Charles IX et Louis XIV avaient la certitude que le créateur des mondes ne pouvait tolérer l’existence des protestants, et pour les exterminer, le premier eut recours à la Saint-Barthélemy et le second aux dragonnades.
La Convention avait la certitude qu’il fallait couper un grand nombre de têtes pour assurer le bonheur du genre humain, et, comme conséquence, elle provoqua des guerres et une dictature qui firent périr en Europe trois millions d’hommes.
De nos jours, des milliers de bourgeois pénétrés de la certitude que le socialisme régénérerait le monde, démolissent furieusement les dernières colonnes qui soutiennent la société dont ils vivent.
Un des effets les plus sûrs de la certitude dérivée d’une croyance, est de créer certains principes de morale plus ou moins provisoires, mais fort puissants, autour desquels se constitue une conscience nouvelle génératrice d’une nouvelle conduite.
L’histoire de la Révolution est pleine d’actes sanguinaires commis par des individus jadis pacifiques, mais se croyant obligés d’obéir aux impulsions de leur foi récente. Tels les massacreurs de Septembre qui, les tueries terminées, réclamèrent une récompense nationale. Telles encore les bandes qui ravagèrent la Vendée[10].
Les certitudes mystiques et sentimentales s’accompagnent toujours du besoin de les imposer. L’homme supporte difficilement, et dès qu’il est le plus fort ne supporte jamais, que d’autres ne partagent pas ses certitudes. Pour les imposer, il ne reculera pas devant la plus furieuse tyrannie et de sanglantes hécatombes.
Les possesseurs de certitudes ont toujours ravagé le monde. Il est fort redoutable pour une nation d’être menée par eux, et cependant, comme le dit justement Ribot : « Le gouvernement d’un peuple, à certains moments de son histoire, est aux mains de demi-fous. »
Qu’un homme puissant ait la certitude, comme le manifestait l’empereur d’Allemagne dans un discours célèbre, de tenir son pouvoir de la divinité, et on entrevoit où une telle certitude peut le conduire. Qu’il s’imagine que son Dieu lui ordonne de faire la guerre aux incrédules pour les châtier, et l’Europe peut être bouleversée. Elle le fut plus d’une fois sous l’influence de convictions semblables.
§ 2. — Nature des preuves dont se contente l’esprit confiné dans le champ de la croyance.
Une croyance est un acte de foi qui n’exige pas de preuves et d’ailleurs n’est vérifiable le plus souvent par aucune. Si la foi s’imposait seulement par des arguments rationnels, peu de croyances auraient pu se former dans le cours des siècles.
Les arguments invoqués par les croyants semblent souvent enfantins à la raison. Celle-ci n’a pas cependant qualité pour les juger, car ils dérivent d’éléments mystiques ou affectifs échappant à son action. La suggestion et la contagion mentale par lesquelles se propagent les croyances sont indépendantes de la raison.
Aucun élément rationnel ne participant à la genèse des croyances, la crédulité du croyant est infinie. Il ne s’imagine pas admettre les choses sans preuves puisqu’il en invoque au contraire toujours ; c’est dans la nature des preuves dont il se contente qu’apparaît la profondeur de sa crédulité.
La lecture des ouvrages sur les moyens de découvrir les sorciers, décrits par de doctes magistrats qualifiés jadis d’éminents, est extrêmement instructive à ce point de vue.
Les documents de cette nature, aussi bien que les livres des théologiens, montrent l’abîme séparant la preuve qu’exige le savant de celle satisfaisant l’esprit enfermé dans le cycle de la croyance.
Inutile de donner ici des exemples. Tous seraient analogues à ceux révélés dans le procès intenté contre l’écrivain italien d’Albano. On prouva clairement qu’il avait appris « les sept arts libéraux » par le secours de sept démons, en découvrant chez lui une bouteille contenant un mélange de sept drogues différentes dont chacune représentait évidemment un démon. Malgré ses quatre-vingts ans, on allait le brûler vif, quand, protégé sans doute par les sept démons captés, il mourut brusquement. Les juges durent se borner à le faire déterrer et brûler sur une place publique.
Sous Louis XIV, on ne brûla qu’exceptionnellement les sorciers, mais personne ne doutait de leur puissance. Le procès de la sorcière la Voisin, révéla que les plus grands personnages du temps, le maréchal de Luxembourg, l’évêque de Langres premier aumônier de la reine, etc., avaient eu recours à la puissance magique qu’ils lui supposaient. L’évêque Simiane de Gorges s’était adressé à elle pour obtenir, par l’influence du diable, le cordon bleu du Saint-Esprit !
Si les tireuses de cartes et les pythonisses modernes racontaient les visites qu’elles reçoivent, on constaterait que la crédulité moderne n’a pas diminué. Je pourrais citer un ancien ministre, connu par son anticléricalisme rigide, qui ne sort jamais sans avoir dans sa poche de la corde de pendu. Un de nos plus éminents ambassadeurs quitte immédiatement une table où se trouvent treize convives. Le fétichisme de ces illustres hommes d’État est-il vraiment supérieur aux croyances religieuses qu’ils proscrivent avec tant de vigueur ? J’en doute un peu.
Les croyants, si convaincus soient-ils, ont toujours senti la nécessité, au moins pour convertir les incrédules, de trouver à leur foi des raisons justificatives. Les nombreuses élucubrations des théologiens prouvent avec quelle persévérance cette tâche fut poursuivie.
L’argument auquel ils se sont le plus attachés en dehors des miracles et des assertions de leurs livres sacrés, a été l’assentiment universel.
Des hommes comme Bossuet n’hésitèrent pas à utiliser une telle preuve. Considérant les opinions particulières méprisables et dangereuses, l’illustre prélat leur opposait la conscience générale comme beaucoup plus sûre. Une doctrine doit être, suivant lui, tenue pour vérité, dès que tous les hommes la jugent telle. Aux yeux de Bossuet, un seul être ne pouvait avoir raison contre la totalité des autres. Il fallut les progrès des sciences modernes pour prouver, que beaucoup de découvertes se sont réalisées, précisément parce qu’un seul homme eut raison contre tous les autres.
Les théologiens se sont donné, en vérité, un mal bien inutile pour combattre une incrédulité appliquée en général à des points accessoires de doctrine. La crédulité intense est au contraire un sentiment universel.
§ 3. — Le point irréductible du conflit de la science et de la croyance.
Nous avons montré que les domaines régis par les diverses formes de logiques étaient trop différents pour pouvoir se pénétrer, et par conséquent entrer utilement en lutte.
Il est cependant un point sur lequel la science et la croyance semblent destinées à se trouver souvent en conflit irréductible parce qu’il touche un principe fondamental.
De toutes les révolutions effectuées dans la pensée humaine, la plus considérable, peut-être, fut réalisée lorsqu’après de longs tâtonnements, la science réussit à prouver que tous les phénomènes sont déterminés par des lois rigoureuses, et non par les volontés capricieuses d’êtres supérieurs. Nos conceptions de l’univers changèrent du même coup.
Cette découverte capitale, qui pour la première fois sortait l’humanité du cycle de la croyance, pour la faire pénétrer dans celui de la connaissance, est loin d’être généralisée encore. Beaucoup d’hommes admettent toujours que des puissances surnaturelles conduisent les évènements et peuvent, quand on les sollicite avec ardeur, en modifier le cours.
Une telle conception étant l’expression d’espoirs qui ne meurent jamais, la science et la croyance seront toujours antagonistes sur ce terrain.
Le conflit menace d’être éternel, car si les dieux se retirent des régions défrichées par la science, on ne peut démontrer aux croyants qu’il n’existe rien dans les vastes domaines non explorés encore. C’est dans ces régions impénétrées que se maintiendront toujours les fantômes créés par la foi.
Abandonner la notion de nécessité dans l’enchaînement d’un seul phénomène, c’est retourner à l’idée détruite avec tant de peines, d’événements dépendant des volontés particulières d’êtres capricieux. Peu importe que leurs caprices soient accidentels. Il suffit qu’ils se produisent une seule fois pour pouvoir se répéter toujours.
Si les phénomènes annoncés par les thaumaturges modernes étaient possibles, la science devrait retourner docilement aux âges où les Dieux décidaient du sort des batailles, et où des légions d’esprits, de fées et de démons intervenaient sans cesse dans la vie journalière. Les conjurations, les prières, les sacrifices, les formules magiques, constitueraient alors, aujourd’hui comme jadis, les seuls moyens de s’assurer la faveur de ces capricieuses puissances.
Cette régression n’est pas à redouter beaucoup. Une mentalité religieuse indestructible nous fera éternellement retourner au surnaturel, mais l’étude attentive des faits miraculeux montrera toujours aussi qu’ils sont des hallucinations créées par notre esprit.
C’est ce que nous expliquerons dans une autre partie de cet ouvrage en essayant d’éclairer, au moyen de l’expérience, la genèse de quelques nouvelles croyances.
CHAPITRE III RÔLE ATTRIBUÉ A LA RAISON ET A LA VOLONTÉ DANS LA GENÈSE D’UNE CROYANCE.
§ 1. — Indépendance de la raison et de la croyance.
Les rares études, publiées sur la formation des croyances, proclament généralement qu’elles sont volontaires et rationnelles. Cette persistante erreur provient de la vieille illusion du rôle de l’intelligence en psychologie.
Nous avons séparé nettement, dans cet ouvrage, le moi affectif du moi intellectuel et montré qu’ils sont gouvernés par des formes de logiques très différentes. Il s’en suivait, naturellement, que la raison, expression de l’intelligence, était indépendante de la croyance, expression des sentiments et du mysticisme qui en dérive. La preuve de cette indépendance s’est accentuée encore quand nous avons constaté que la croyance et la connaissance s’édifiaient par des méthodes entièrement dissemblables.
La plupart de nos luttes politiques et religieuses tiennent à cette prétention illusoire de vouloir faire agir l’une sur l’autre des choses aussi incapables de se pénétrer que la croyance et la connaissance.
On ne comprend bien la force des croyances qu’en reconnaissant qu’elles échappent à toute influence rationnelle.
Il pourrait sembler inutile de revenir encore sur ce sujet, mais pour combattre des préjugés tenaces, les arguments ne sauraient être trop nombreux.
Si les croyances étaient accessibles à l’influence de la raison, on aurait vu disparaître depuis longtemps toutes celles qui sont absurdes. Or, l’observation démontre leur persistance. On est donc bien obligé d’admettre qu’il n’y a pas d’absurdités pour un croyant et que l’homme ne reste guère libre de croire ou de ne pas croire.
Les influences affectives et mystiques déterminant la croyance sont, nous l’avons plusieurs fois répété, fort différentes des enchaînements rationnels qui déterminent la connaissance. En matière de croyance, il n’existe pas de vérification possible. En matière de connaissance, la possibilité d’une vérification est au contraire la règle et détruit, dès lors, toute objection. Personne n’a jamais songé à contester les propriétés d’un triangle ou d’une section conique. Pour le savant, la vérité en deçà des Pyrénées est la même qu’au delà. Pour les croyants, elle change au contraire, en franchissant les frontières ou le temps.
Les croyances possèdent la faculté merveilleuse de créer des chimères, puis d’y soumettre les esprits. On se soustrait parfois à la domination des tyrans mais jamais à celle des croyances. Des milliers d’hommes sont toujours prêts à se faire tuer pour les défendre. Aucun d’eux n’exposerait sa vie pour le triomphe d’une vérité rationnelle.
L’âge de la raison où les progrès des sciences ont fait entrer l’humanité n’a nullement détruit la puissance des croyances, ni la faculté d’en forger de nouvelles. Aucune époque, peut-être, n’en vit éclore d’aussi nombreuses : politiques, religieuses ou sociales. L’Amérique et la Russie, notamment, en voient naître chaque jour.
§ 2. — Impuissance de la raison sur la croyance.
Lorsque, obéissant à l’évolution naturelle des choses, la croyance arrive au degré d’usure qui précède son déclin, la raison a quelquefois prise sur elle. Dans sa période de triomphe, la croyance ne tente même pas de lutter contre la raison puisque cette dernière ne la conteste pas.
Rien n’est plus rare, en effet, que de voir aux siècles de foi, des esprits assez indépendants pour discuter rationnellement leur croyance. L’exemple de Pascal montre ce que peuvent être les résultats de cette lutte entre la logique affective et mystique d’une part et la logique rationnelle de l’autre.
L’illustre penseur écrivait à une époque où les vérités religieuses étaient acceptées sans contestation, et seul un génie comme le sien pouvait oser soumettre ses certitudes à une discussion rationnelle. L’insuccès complet de sa tentative démontre une fois de plus l’impuissance de la raison contre la croyance.
Pascal avait une sagacité trop grande pour ne pas apercevoir l’illogisme rationnel d’une légende supposant un Dieu se vengeant sur son fils d’une injure commise à l’origine du monde par une de ses créatures et il n’hésite pas à la qualifier de « sottise ».
Mais bientôt, sa logique rationnelle est obligée de s’incliner devant les impulsions de sa logique mystique. Hanté par la crainte de l’enfer que lui suggère cette dernière, et voulant cependant défendre sa croyance par des raisons acceptables, il en arrive à considérer la vie future comme l’enjeu d’un pari redoutable. Redoutable en effet, puisqu’il s’agit de châtiments éternels si réellement l’enfer existe. « Dans cette incertitude, assure-t-il, il faut parier pour une vie future et se conduire, par conséquent, comme si elle existait. »
Modérément satisfait, cependant, de cet argument, Pascal essaie d’utiliser encore sa logique rationnelle pour appuyer sa croyance, mais il n’y réussit guère.
Parmi les preuves avec lesquelles le grand penseur tente de rationaliser un peu sa foi, il cite, naturellement, les prophéties et les miracles. Ces arguments s’appliquant à toutes les religions qui, elles aussi, sont pleines de miracles, il se trouve conduit à rejeter simplement ceux des autres croyances :
« Tout homme, assure-t-il, peut faire ce qu’a fait Mahomet, car il n’a point fait de miracles, il n’a point été prédit. Nul homme ne peut faire ce qu’a fait Jésus-Christ ».
Pascal ne recherche pas, et sa logique mystique ne le lui eût pas permis, sans doute, pourquoi l’islamisme, le bouddhisme finirent par compter autant de sectateurs que le christianisme.
Malgré toutes les subtilités de sa dialectique, l’illustre philosophe sentait bien qu’aucune raison sérieuse ne permettait d’étayer sa foi. D’un autre côté, cette dernière est nécessaire pour éviter l’enfer s’il existe. Comment y parvenir ? Voici ses conseils :
Vous voulez aller à la foi et vous n’en savez pas le chemin… apprenez de ceux qui ont été liés comme vous… suivez la manière par où ils ont commencé, c’est en faisant tout comme s’ils croyaient, en prenant de l’eau bénite, en faisant dire des messes, etc… cela vous fera croire et vous abêtira. — Mais c’est ce que je crains. — Et pourquoi ? Qu’avez-vous à perdre ?
La discussion de Pascal montre une fois de plus l’impuissance de la raison à lutter contre la croyance, surtout quand cette dernière est devenue collective.
Cette impuissance donne la clef de certains événements historiques en apparence inexplicables, tels que l’aventure de Port-Royal, qui troubla profondément une partie du règne de Louis XIV. A son origine, on voit simplement quelques religieux très vertueux, acceptant une théorie particulière de la prédestination que sa rebutante iniquité semblait condamner à n’avoir aucune influence. Jugées uniquement au point de vue rationnel, les dissertations sur la grâce efficiente, la fréquence de la communion, les cinq propositions de Jansénius, etc., semblent de vulgaires divagations. Elles excitèrent pourtant de si furieuses passions que Port-Royal fut rasé, ses moines dispersés, bien qu’ils fussent des modèles de vertu. De pareils événements resteraient, je le répète, inexplicables si la raison avait eu la moindre part dans leur genèse.
Toutes ces croyances, étant élaborées dans l’inconscient, échappent non seulement à notre raison, mais nécessairement aussi à la volonté. Elles sont le résultat de suggestions analogues à celles que savent maintenant produire tous les hypnotiseurs.
Sans doute, la raison peut donner le désir de croire, mais elle n’aura jamais la puissance de faire croire. L’on n’y parviendrait pas davantage en suivant le conseil de Pascal, agir comme si l’on croyait. Si puissante que soit la volonté, elle ne saurait créer la foi et peut tout au plus en donner le simulacre.
La croyance étant indépendante de la raison, on ne peut s’étonner, comme le remarque Ribot, « de voir un esprit supérieur rompu aux méthodes sévères des sciences, admettre en religion, en politique, en morale, des opinions d’enfant qu’il ne daignerait pas discuter un seul instant si elles n’étaient pas les siennes ».
Aussi, le plus souvent, se borne-t-on à subir les croyances sans les discuter. Conduite très sage. Le monde vieillira longtemps, sans doute, avant que la raison fasse équilibre à la foi.
CHAPITRE IV COMMENT SE MAINTIENNENT ET SE TRANSFORMENT LES CROYANCES.
§ 1. — Comment se maintiennent les croyances.
Une vérité rationnelle est impersonnelle et les faits qui la soutiennent restent acquis pour toujours.
Étant au contraire personnelles et basées sur des conceptions sentimentales ou mystiques, les croyances sont soumises à tous les facteurs susceptibles d’impressionner la sensibilité. Elles devraient donc, semble-t-il, se modifier sans cesse.
Leurs parties essentielles se maintiennent cependant, mais à la condition d’être constamment entretenues. Quelle que soit sa force au moment de son triomphe, une croyance qui n’est pas continuellement défendue se désagrège bientôt. L’histoire est jonchée des débris de croyances n’ayant eu, pour cette raison, qu’une existence éphémère.
La codification des croyances en dogmes constitue un élément de durée que ne saurait suffire. L’écriture ralentit seulement l’action destructive du temps.
Une croyance quelconque, religieuse, politique, morale ou sociale se maintient surtout par la contagion mentale et des suggestions répétées. Images, statues, reliques, pèlerinages, cérémonies, chants, musique, prédications, etc., sont les éléments nécessaires de cette contagion et de ces suggestions.
Confiné dans un désert, privé de tout symbole, le croyant le plus convaincu verrait rapidement sa foi s’affaiblir. Si des anachorètes et des missionnaires la conservent cependant, c’est qu’ils relisent sans cesse leurs livres religieux et surtout s’astreignent à une foule de rites et de prières. L’obligation pour le prêtre de réciter chaque jour son bréviaire fut imaginée par des psychologues, connaissant bien la vertu suggestive de la répétition.
Aucune foi n’est durable si on la dépouille des éléments fixes qui lui servent de soutien. Un Dieu sans temples, sans images, sans statues, perdrait bientôt ses adorateurs. Les iconoclastes étaient guidés par un instinct très sûr en brisant les statues et les temples des divinités qu’ils voulaient détruire.
Les hommes de la Révolution, cherchant à annuler l’influence du passé, avaient également raison, à leur point de vue, de saccager les églises, les statues et les châteaux. Mais cette destruction ne fut pas assez prolongée pour agir sur des sentiments fixés par une hérédité séculaire. Leur durée est plus longue que celle des pierres qui les symbolisent.
§ 2. — Comment évoluent les croyances.
Une croyance maintenue par le mécanisme que nous venons de dire n’est pas, pour cela, immobilisée définitivement. Elle évolue, au contraire, quoique ses sectateurs la supposent invariable. Leur illusion tient à ce que les livres sacrés prétendant fixer les contours d’un dogme sont conservés avec respect, alors même que la pratique s’en écarte chaque jour.
Une croyance quelconque, politique, religieuse, artistique ou morale n’a de réellement fixe que son nom. Elle est un organisme en voie d’évolution incessante. J’ai déjà expliqué dans les Lois psychologiques de l’évolution des peuples, comment se transforment les institutions, les langues, les croyances et les arts. J’ai fait voir aussi que ces éléments ne passent jamais d’un peuple à l’autre sans subir des modifications considérables.
Donc, malgré la stabilité apparente des croyances formulées en dogmes, elles sont cependant obligées d’évoluer pour s’adapter aux variations de mentalité de leurs sectateurs et des milieux où ils se meuvent.
Ces transformations sont lentes, mais quand elles ont été longtemps accumulées, on constate qu’il n’existe plus guère de parenté entre les livres écrits à l’époque de la fondation d’une croyance et sa pratique actuelle. Le brahmanisme, par exemple, n’a plus que des rapports très vagues avec les livres védiques qui l’ont inspiré. De même pour le bouddhisme.
Les lois régissant l’évolution des croyances sont loin d’être nettement déterminées. On peut cependant formuler, je crois, les indications suivantes :
1o Plusieurs croyances conciliables mises en présence tendent à se fusionner, ou au moins à se superposer. Ainsi en arriva-t-il pour les dieux et les croyances du monde païen.
2o Si les croyances sont très différentes, la plus forte — ce qui signifie souvent la plus simple — tend à éliminer les autres. L’islamisme convertit pour cette raison non seulement les tribus sauvages de l’Afrique, mais des peuples très civilisés de l’Inde.
3o Une croyance triomphante finit toujours par se diviser en sectes ne conservant chacune que les éléments fondamentaux de la croyance mère.
Sur cette dernière loi seule il est utile d’insister maintenant. Elle suffit en effet à montrer le mécanisme de l’évolution des croyances.
Leur division en sectes s’est observée toujours au lendemain même du triomphe des grandes religions telles que le Christianisme et l’Islamisme. La première étant la plus compliquée, enfanta le plus grand nombre de sectes et de schismes : Manichéens, Ariens, Nestoriens, Pélagiens, etc., ne cessèrent de se disputer furieusement durant des siècles. Ces luttes recommencèrent plus violentes encore avec la Réforme. Le protestantisme, à peine formulé, se ramifia bientôt, lui aussi, en sectes nombreuses : anglicans, luthériens, calvinistes, libéraux, etc.
Chacune des sectes issues d’une grande croyance étant naturellement avide de dominer à son tour, devient vite aussi intolérante que la religion d’où elle est sortie. Considérer la Réforme ainsi qu’on le fait si souvent, comme un triomphe de la libre pensée, est ne rien comprendre à la nature d’une croyance. Le protestantisme fut d’abord plus rigide que le catholicisme, et s’il évolua ensuite vers des formes parfois un peu libérales, il n’en est pas moins resté très intolérant. Luther et ses successeurs professaient des doctrines fort arrêtées, dépouillées de tout esprit philosophique et imprégnées d’une intransigeance farouche. Calvin ayant divisé les hommes en élus et réprouvés, considérait que les premiers n’ont aucun ménagement à garder envers les derniers. Devenu maître de Genève, il fit peser sur la ville la plus effroyable tyrannie et organisa un tribunal aussi sanguinaire que le Saint-Office. Son contradicteur Michel Servet fut brûlé à petit feu.
A l’époque de la Saint-Barthélemy, aboutissement de toutes ces querelles en France, les protestants furent les massacrés, mais dans tous les pays où ils étaient les plus forts ils devinrent massacreurs. Des deux côtés l’intolérance était la même.
La perpétuelle subdivision des croyances tient à ce que chacun en adopte les éléments qui l’impressionnent avec force et n’est pas influencé par les autres. Certains fidèles possédant des tempéraments d’apôtres essaient bientôt de former une petite église. S’ils y réussissent, un schisme ou une hérésie se trouve fondé et bientôt la contagion mentale intervient pour le propager.
La division d’une croyance en sectes fut toujours favorisée par l’imprécision extrême des livres sacrés. Chaque théologien peut dès lors les interpréter à son gré.
Il est utile de parcourir des ouvrages, comme ceux consacrés aux discussions sur la grâce, entre Thomistes et Congruistes, Jansénistes et Jésuites, etc., pourvoir à quel degré d’aberration peuvent descendre des mentalités illusionnées par la foi.
Les esprits les plus éminents eux-mêmes semblent frappés de vertige dès qu’ils pénètrent dans le champ de la croyance. On peut en donner comme exemple les Méditations du célèbre Malebranche. Le succès de ce livre fut tel au moment de sa publication, en 1684, que 4.000 exemplaires furent vendus en une semaine.
On y apprend, d’ailleurs, de bien stupéfiantes choses. Suivant lui, « Dieu sent, pense et agit en nous, il remue même notre bras lorsque nous nous en servons contre ses ordres. Ce n’est pas ma volonté qui soulève mon bras, mais Dieu qui le remue à l’occasion de ma volonté. L’homme ne peut se détacher de Dieu, qui lui permet cependant un peu de liberté. Quand nous faisons le bien, c’est Dieu qui le fait en nous. L’homme n’est pas responsable de ses bonnes actions, mais de ses mauvaises. S’il y a du mal dans le monde, c’est que Dieu a un peu négligé son ouvrage ; il le fallait d’ailleurs, puisqu’il est la demeure des pécheurs. »
De telles affirmations semblent aujourd’hui enfantines. N’oublions pas, cependant, que des conceptions analogues ébranlèrent le monde.
Ces aberrations théologiques n’appartiennent pas exclusivement à un passé disparu, mais encore au présent et bien probablement aussi à l’avenir. Les croyances politiques actuelles, qui nous rongent, sont d’un ordre aussi inférieur et seront placées par nos descendants au même niveau que les précédentes. Les vues très courtes de leurs défenseurs sont souvent soutenues par une foi identique à celle des théologiens, dont ils sont les continuateurs. Des impulsions sentimentales et mystiques, seules, les guident, et de ce fait les rendent redoutables. Un pays peut vivre malgré eux mais non pas grâce à eux.
Les croyants de tous les âges ont prétendu rationaliser leur foi, sans comprendre que sa force tenait justement à ce qu’aucun raisonnement n’exerçait de prise sur elle. La seule action possible de la raison sur la croyance religieuse est de lui faire considérer comme de simples symboles les récits des livres saints, en contradiction trop flagrante avec la science moderne. Moins enfermés que les catholiques dans des dogmes rigides, beaucoup de protestants y sont assez facilement parvenus. On sait au contraire que la tentative, dite moderniste, de certains théologiens catholiques a complètement échoué. Les vrais croyants ne doivent pas le regretter. Rien n’est absurde pour la foi et quand un ensemble de croyances forme un bloc, il n’y faut pas trop toucher.
La désagrégation d’une croyance en sectes rivales, perpétuellement aux prises, ne saurait se produire dans les religions polythéistes. Elles aussi ont évolué, mais par simple annexion puis fusion de dieux nouveaux, tous considérés comme très puissants et par conséquent respectés. Voilà pourquoi les guerres de religion qui ont ravagé l’Europe demeurèrent à peu près inconnues dans l’antiquité païenne.
Ce fut donc un grand bienfait pour les peuples d’avoir débuté par le polythéisme. Je considère, contrairement à une opinion assez universelle, qu’ils auraient beaucoup gagné à y demeurer. Loin de favoriser le progrès, le monothéisme les retarda par les luttes sanglantes dont il remplit le monde. Il ralentit pendant des siècles l’évolution des arts, de la philosophie et des lettres, développés par les Grecs polythéistes à un point qui les fait regarder comme nos maîtres.
On ne peut mettre davantage à l’actif du monothéisme l’unité de sentiments qu’il finit par créer, à force de guerres, de bûchers et de proscriptions. Le culte de la patrie avait suffi pour doter les Romains polythéistes, à l’époque de leur grandeur, d’une communauté de sentiments qui ne fut jamais dépassée.
Si, suivant le dire de tant d’historiens, et de demi-philosophes comme Renan, le monothéisme avait constitué une supériorité, il faudrait mettre au-dessus de toutes les autres religions l’Islamisme, la seule à peu près monothéiste.
Je dis à peu près, car les religions réellement monothéistes n’existèrent que dans les livres. Le Christianisme, par exemple, s’annexa vite des légions d’anges, de saints, de démons, correspondant exactement aux divinités secondaires du monde antique et vénérés ou redoutés comme elles.
Cette multiplicité de dieux secondaires dans les croyances monothéistes et la division rapide de ces dernières en sectes, montrent bien que le monothéisme est un concept théorique, ne correspondant guère à nos besoins affectifs et mystiques.
Les changements de croyances indiqués dans ce chapitre présentent une grande importance historique en raison du rôle qu’ils ont joué ; mais au point de vue philosophique, leur récit est sans intérêt. La croyance constitue l’aliment réclamé par notre besoin de croire. L’aliment a changé et changera encore, mais le besoin restera indestructible tant que la nature humaine n’aura pas été transformée.
CHAPITRE V COMMENT MEURENT LES CROYANCES.
§ 1. — La phase critique des croyances et leur dissolution.
Exact au sens historique, le titre de ce chapitre l’est beaucoup moins au sens philosophique. Semblables à l’énergie de la physique moderne, les croyances se transforment quelquefois, mais ne périssent jamais. Elles changent de nom cependant et c’est ce phénomène qui peut être considéré comme leur mort.
Donc, après avoir lentement vieilli, les dogmes subissent la loi commune. Ils s’estompent et s’éteignent. Leur disparition, ou plutôt en réalité leur transformation, se manifeste d’abord par une phase critique, souvent génératrice de bouleversements.
Les physiciens montrent que lorsqu’un corps se trouve dans le voisinage de son point critique, une insignifiante variation de température le fait brusquement passer de l’état gazeux à l’état liquide, ou inversement.
Ce point critique s’observe également dans beaucoup de phénomènes sociaux. Un pays importateur d’or ou de certaines marchandises peut, par exemple, devenir soudainement exportateur, sous des influences très légères.
Ce phénomène, si général en physique et en économie politique, se manifeste aussi dans la vie des croyances. Après des oscillations diverses et une usure prolongée, elles arrivent parfois à un point critique et peuvent être alors transformées brusquement.
Cette phase, où scepticisme et foi voisinent, se produit lorsque le temps ou d’autres motifs ont ébranlé les croyances, avant que celles qui les remplaceront soient encore nettement formulées.
Les derniers défenseurs des dogmes effrités s’y rattachent désespérément sans trop y croire. Ils semblent redouter « cet incurable ennui, dont parle Bossuet, qui fait le fond de la vie des hommes depuis qu’ils ont perdu le goût de Dieu ».
En fait, ils ne l’ont jamais perdu, des dieux nouveaux venant toujours remplacer ceux qui sont morts ou vont mourir.
Mais ce passage d’une divinité à une autre ne s’opère pas sans beaucoup de difficultés. On put le constater, par exemple, au déclin du paganisme.
Nous traversons précisément un de ces âges d’instabilité où les peuples se trouvent tiraillés entre les influences des divinités anciennes et celles en voie de formation. Notre époque constitue un des points critiques de l’histoire des croyances.
En attendant l’adoption d’une grande foi nouvelle, l’âme populaire flotte entre de petits dogmes momentanés, sans durée, mais non pas sans force. Défendus par des groupes, des comités, des partis, ils exercent souvent un pouvoir considérable.
L’action des clubs sous la Révolution, des ligues maçonniques dans la bourgeoisie, des syndicats dans la classe ouvrière, des comités électoraux dans les villes, en fournissent des exemples.
Quoique parfois assez éphémères, ces petites croyances engendrent pendant leur durée une foi robuste. Sur elles se trouve concentré l’irrésistible besoin de croire dont nous avons précédemment montré la puissance.
Elles ne peuvent remplacer définitivement cependant les croyances générales. Alors que les chapelles de groupes sont en rivalité incessante, les grands dogmes ont le pouvoir de faire s’évanouir l’intérêt individuel devant l’intérêt collectif.
Il est visible que nous n’en sommes pas là aujourd’hui. Les impératifs catégoriques généraux de jadis sont devenus de petits impératifs de sectes, n’ayant de commun qu’une haine intense contre l’ordre de choses établi. Les tables de la loi ne sont plus les mêmes pour toutes les tribus d’Israël.
§ 2. — Transformation des croyances religieuses en croyances politiques.
Examiné sommairement, l’âge moderne semble avoir transposé toutes les échelles de valeur. En réalité, il a surtout modifié leurs noms.
Les fidèles des vieux cultes se lamentent du peu de foi des générations nouvelles. Jamais peut-être, cependant, les foules n’ont manifesté un besoin de croyance plus profond qu’à notre époque. En devenant foi politique, la foi religieuse a bien peu changé. La croyance au miracle, la mystique adoration de puissances surnaturelles est restée identique. La providence Étatiste a hérité de l’antique providence divine.
Une croyance ordinaire est un acte de foi. Appliqué à un être supérieur ou à une divinité, il se complique du besoin de soumission et d’adoration. Croire et adorer sont souvent synonymes.
Le croyant tend donc toujours à diviniser l’objet de son adoration. Marat, dont le cadavre devait être jeté peu de temps après à l’égout, fut déifié au lendemain de sa mort, et des litanies pieuses composées en son honneur. Napoléon représentait pour ses soldats un dieu invincible. Les reliques des victimes des répressions anarchistes sont adorées par leurs fidèles.
Une croyance ne devient vraiment populaire qu’une l’ois concrétisée sous forme d’êtres ou d’objets à vénérer. On le vit clairement pendant la Révolution. Une de ses premières préoccupations fut de trouver une divinité pour remplacer les anciennes. La déesse Raison d’abord choisie, eut son culte à Notre-Dame avec des cérémonies très voisines de celles qui s’y célébraient depuis des siècles.
Cette époque, je ne saurais trop le répéter, ne peut être comprise qu’en saisissant le rôle joué alors par le mysticisme du peuple et de ses meneurs. Robespierre, incarnation typique de l’étroite mentalité religieuse de son temps, se croyait un apôtre ayant reçu du ciel la mission d’établir le règne de la vertu. Très déiste, très conservateur et grand-prêtre infaillible d’une théocratie nouvelle, il jugeait un devoir sacré d’immoler impitoyablement « les ennemis de la vertu », et, comme jadis les pontifes de l’Inquisition, n’épargnait personne. Ses discours faisaient sans cesse appel à l’être suprême. Son séide Couthon invoquait aussi à chaque instant le Très-Haut.
Les tribunaux révolutionnaires eurent une parenté étroite avec ceux de l’Inquisition. Ils n’adoraient pas tout à fait les mêmes dieux, mais nourrissaient les mêmes haines et poursuivaient un même but : la suppression des infidèles.
J’ai trop montré dans de précédents ouvrages l’évolution du socialisme vers une forme religieuse pour y revenir longuement ici. S’il possédait quelque divinité précise à adorer, son succès serait beaucoup plus rapide.
Ses apôtres sentent d’instinct cette nécessité, mais n’osant pas offrir à l’adoration populaire la tête du principal théoricien de la doctrine, le juif Karl Marx, ils ont dû se rejeter vers la déesse Raison. J’ai reproduit, dans ma Psychologie politique, un passage du journal socialiste l’Humanité nous apprenant qu’à la séance d’inauguration d’une école socialiste, le jeune professeur à la Sorbonne chargé de la première leçon « adressa, comme il convenait, une invocation à la déesse Raison ».
Malheureusement, les divinités abstraites n’ont jamais séduit les foules et c’est pourquoi la religion socialiste possède des dogmes, mais attend encore son Dieu.
Il ne saurait être attendu bien longtemps. Les dieux naissent toujours quand le besoin s’en fait sentir.
La force de la croyance nouvelle tient surtout, je l’ai souvent répété, à ce qu’elle est héritière des conceptions chrétiennes. Les dogmes socialistes ont emprunté aux premiers chrétiens, avec leur mysticisme, le besoin d’égalité, l’altruisme et la haine des richesses. La parenté des deux doctrines est telle qu’en Belgique le catholicisme devient l’allié résolu du socialisme. Il favorise ouvertement les grèves et encourage la lutte des classes.
Les apôtres de la foi socialiste ont également le ton enflammé et prophétique des premiers défenseurs du christianisme. Je ne parle pas seulement des publications de vulgaires sectaires, mais de celles d’hommes instruits. J’ai eu occasion de citer, dans mon dernier livre, des fragments caractéristiques d’un écrit de cette nature, publié par un professeur au Collège de France, converti comme jadis Polyeucte, à la foi nouvelle et désireux de détruire les faux dieux. Leur lecture montre bien que le savant lui-même ne peut pénétrer dans le cycle de la croyance sans voir s’évanouir sa modération et son esprit critique. Descendu de plusieurs degrés dans l’échelle mentale, il perd le sens des réalités. Absurdités, violences, impossibilités ne sauraient le choquer puisqu’il cesse de les voir.
Inutile de récriminer. La croyance est un maître irrésistible et son attrait s’exerce dès qu’on approche de sa sphère d’action.
Tenaces ou transitoires, les croyances représentèrent toujours, je le répète encore, les grands facteurs de la vie des nations. On ne gouverne pas un peuple avec des idées vraies, mais avec des croyances tenues pour vraies. Pilate, aujourd’hui, ne poserait sans doute plus la question, à laquelle aucun philosophe n’a jamais définitivement répondu. Il dirait que la vérité étant ce qu’on croit, toute croyance établie constitue une vérité. Vérité provisoire sans doute, mais c’est avec des vérités de cet ordre que le monde fut toujours conduit.