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Les morts qui parlent

PREMIÈRE PARTIE

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CHAPITRE PREMIER L’ORATEUR

La parole est à M. Elzéar Bayonne.

Le président Duputel jeta ces mots de la petite voix malicieuse et nonchalante, alliacée par un léger accent du Midi, qui rappelait, au dire de ses flatteurs, l’organe de son compatriote Adolphe Thiers. Il articula chaque syllabe, comme un régisseur de théâtre qui attend un effet certain du nom qu’il lance aux spectateurs.

L’effet voulu se produisit aussitôt. Le bourdonnement des conversations particulières mourut sur les banquettes redevenues silencieuses. Les députés qui péroraient dans un groupe, au pied de la tribune, regagnèrent leurs sièges. L’injonction machinale : « A vos places, messieurs ! » prit dans la bouche des huissiers une intonation persuasive. Par les deux tambours de droite et de gauche, les couloirs dégorgèrent dans l’hémicycle un flot de retardataires qui se hâtaient vers les sentiers ménagés entre les travées. Au banc du Gouvernement, les figures lasses des ministres se relevèrent au-dessus des dossiers, avec le mouvement instinctif de taureaux harcelés dans l’arène, col rentré, cornes tendues pour repousser un nouvel assaut. Des secrétaires, des attachés de cabinet, des sénateurs en maraude au Palais-Bourbon se massèrent des deux côtés de la tribune, debout, obstruant le passage. Tandis que les gradins se couronnaient de longs cordons de têtes attentives, un tassement précipité se faisait au-dessus, dans les galeries du premier étage, dans les tribunes du second. Des journalistes rentraient en coup de vent, des femmes se penchaient aux premiers rangs, le buste en offrande. Dans le grand théâtre national subitement rempli, du parterre aux loges, des loges au poulailler, on vit passer sur toutes les physionomies l’air de recueillement voluptueux qu’elles prennent à l’Opéra, au moment où le ténor entre en scène pour la romance attendue.

L’homme qui concentrait sur lui tous ces regards gravit lentement les marches de la tribune. Il promena un coup d’œil circulaire sur l’assemblée ; il s’installa dans sa forteresse d’acajou, sans se hâter, avec la tranquillité voulue de l’acrobate qui rassemble ses muscles sur une plate-forme du cirque avant de se risquer sur la corde raide. Durant ces quelques secondes de préparation muette, il laissa le circuit magnétique s’établir entre son auditoire et sa personne.

— Vous aviez raison, ma chère, comme il est bien, cet affreux homme ! — murmura une provinciale à l’oreille de sa voisine. Le sentiment traduit par cette remarque se peignait sur les visages curieux de toutes les femmes qui achevaient l’examen rapide d’Elzéar Bayonne.

Il était très bien, en vérité, le jeune chef du parti socialiste ; grand et dégagé, la taille élégamment prise dans une redingote aux revers de soie, le front rejeté en arrière sous la couronne des cheveux noirs, négligemment bouclés ; un large front tout rayonnant de pensée, foyer où l’on sentait couver la flamme qui jaillissait des beaux yeux, ardents et doux. Leur caresse atténuait ce qu’il y avait d’un peu dur dans la courbe du nez en bec d’aigle, dans la ligne mince des lèvres, retirées sous la moustache brune. — Une tête de César, — disait un des séides fervents de Bayonne, le vieux Caucuste, mulâtre des Antilles, ancien délégué de la Commune aux Beaux-Arts. — De César asiatique, — ajoutaient les envieux ; et, en effet, le masque pâle qui s’enlevait sur le front obscur du bureau présidentiel rappelait les faces de marbre des empereurs syriens.

Dès les premiers mots, la voix de l’orateur consomma la prise de possession physique qui lui livrait cette assemblée. Voix au timbre grave, mordante et chaude comme la vibration d’une corde de violoncelle ; stridente d’ironie, quand sa colère fouaillait un adversaire, elle redevenait, l’instant d’après, une musique de plainte profonde, alors que le défenseur des misérables disait leurs peines sourdes, leur soif de justice et de pitié.

Le débat roulait sur une loi ouvrière. La commission rapportait un projet déposé depuis sept ans, voté une première fois durant la précédente législature, retenu ensuite au Sénat pendant quelques années, renvoyé par la haute assemblée avec des modifications destructives du principe même de la loi. La commission avait péniblement reprisé cette toile de Pénélope ; mais, après trois jours de discussion, il ne restait plus rien du projet primitif, criblé d’amendements contradictoires. Les orateurs du centre avaient proposé et fait passer des restrictions qui annihilaient toutes les garanties données aux associations syndicales ; puis, changeant de tactique, ce même centre avait voté deux articles additionnels introduits par l’extrême gauche, et si gros de conséquences dangereuses qu’ils eussent rendu la loi inapplicable. Ces articles, habilement rédigés, revêtaient le caractère d’une manifestation sentimentale dont on ne pouvait laisser le bénéfice à des adversaires : ils fournissaient un excellent tremplin électoral. Au passage des urnes, le mot d’ordre accoutumé avait couru sur les bancs de la majorité :

— Blanc ! blanc ! Votons blanc ! Le Sénat ne votera jamais cela, la loi est enterrée !

Et vingt voix s’étaient aussitôt élevées :

— Le renvoi de l’ensemble à la commission !

Le rapporteur demandait lui-même ce renvoi, du ton vexé et avec le découragement sincère d’un auteur dont la pièce est reçue à corrections. Le ministre combattait mollement la demande, avec le découragement feint d’un homme d’État qu’on empêche d’aboutir. On savait le ministre hostile à la loi : nul ne prenait le change sur la manœuvre de l’adroit pilote, qui se plaignait de ramener le navire aux chantiers et se réjouissait en secret à l’idée de l’échouer dans les ensablements du port.

Bayonne avait jugé la partie perdue, cette fois encore. Jetant par-dessus bord la loi mort-née, il revenait à son réquisitoire habituel contre l’ordre social, à ses amplifications oratoires où son talent se complaisait.

— « Oui, disait-il, nous ne regrettons pas de vous voir refuser aux prolétaires jusqu’à ces médiocres palliatifs, qui leur donneraient peut-être l’illusion menteuse d’un effort pour les libérer. Nous avons défendu la loi en essayant de l’améliorer, nous l’eussions votée, parce que nous ne sommes pas des théoriciens intransigeants, parce que vous nous trouverez toujours prêts à faciliter l’éclosion de la plus humble fleur de justice sur le terreau décomposé de la société capitaliste. Vous venez l’arracher de vos propres mains, cette pâle fleur des ruines : faites, nous triompherons une fois de plus de votre aveu d’impuissance ; chacun de vos reculs marque pour nous un pas de plus vers l’avènement de l’ordre nouveau, de l’ordre juste et rationnel. Ah ! Messieurs, vous ne voulez même pas qu’il passe un peu d’air et de lumière sous l’énorme pyramide, chaque jour plus haute, chaque jour plus lourde, qui pèse sur les multitudes écrasées. Tant mieux ! Ce peuple éternellement abusé se redressera plus tôt pour la renverser de fond en comble ; il sait, dans son admirable patience, que, plus cruelles sont les souffrances d’aujourd’hui, plus prochaine et plus complète sera leur récompense, sa victoire de demain. Merci, vous qui ouvrez de force les yeux que nous n’aurions pas encore réussi à dessiller ! »

Les applaudissements et les « très bien » partaient en fusées nourries des gradins de l’extrême gauche. Le centre écoutait silencieusement, comme on écoute du rivage le grondement des vagues irritées, avec un petit frisson de plaisir à les voir venir si hautes, avec la certitude tranquille qu’elles n’arriveront jamais jusqu’à la crête de la falaise où l’on jouit de leur bruit.

Bayonne continuait : il refaisait pour la vingtième fois le tableau de la féodalité financière, il la juxtaposait traits pour traits à la féodalité militaire de jadis ; et, dans un élan de facile hardiesse, l’orateur socialiste rendait justice à cette dernière, qu’il proclamait plus humaine, plus élastique, moins étroitement fermée aux évasions possibles du serf. Des bancs de l’extrême droite, quelques applaudissements timides s’élevèrent, répondirent à ceux de la gauche. Ils redoublèrent, après une phrase sur le pouvoir modérateur de l’ancienne royauté. Le petit vicomte Olivier de Félines battait frénétiquement des mains, comme bat des ailes une alouette attirée au miroir.

— Regardez qui vous applaudit ! interrompit une voix au centre.

Du regard et du geste, Bayonne fondit sur l’interrupteur.

— « M. Cornille-Lalouze m’invite à regarder qui m’applaudit. Cette interruption revient souvent ici : j’en admire toujours la beauté. En effet, M. le vicomte de Félines et ses amis m’applaudissent. Ils ne partagent pas mes espérances démocratiques, et ils savent comment je considère l’aimable puérilité de leurs regrets monarchiques. Ils m’applaudissent pourtant, dans le moment que je dénonce vos fautes. Et après ? Quand M. Cornille-Lalouze parle à cette tribune, quand il y vient consolider le pouvoir de l’argent et les privilèges de ses détenteurs. M. le vicomte de Félines et ses amis applaudissent l’opportuniste, l’anticlérical qui rassure momentanément leurs intérêts. C’est le jeu naturel de la politique ; et j’ai assez de philosophie pour ne jamais dire à l’honorable M. Cornille-Lalouze : Regardez qui vous applaudit ! »

Un rire étouffé courut sur tous les bancs. M. Cornille-Lalouze n’avait jamais proféré une parole à la tribune. Cet homme gras et déplaisant, enrichi dans la fabrication des bicyclettes, envoyé à la Chambre par une circonscription pauvre et sensible aux bienfaits, était peu sympathique à ses collègues. Il venait précisément de les égayer à ses dépens, la semaine précédente, avec un billet de faire-part qui circulait dans les couloirs. Ce billet, où le député et sa famille notifiaient la mort d’une proche parente, portait la mention usuelle : décédée munie des sacrements de l’Église. Sur les exemplaires adressés aux frères et amis, ces mots étaient rayés à la plume ; la rature énergique faisait croire à une inadvertance du lithographe ou à un changement de la dernière heure dans les dispositions de la famille. Le compétiteur de M. Cornille-Lalouze aux élections, un clérical, avait expédié à ses amis de la Chambre des liasses de billets des deux types, avec et sans la rature : on s’était fort diverti à la découverte de cette ingénieuse rouerie.

Tandis que la grosse face poilue de M. Cornille-Lalouze se contractait derrière son pupitre, avec les grimaces d’un matou qui a reçu un seau d’eau froide sur la tête, Bayonne s’échappait par une volte savante des applaudissements de la droite. A la majorité détendue, à demi conquise dans cet accès de gaieté, il adressait un chaleureux appel « au nom de la mère commune, la grande Révolution, au nom de ces principes, rénovateurs du vieux monde, qui demeurent le lien indissoluble de tous les cœurs républicains ; de ceux-là mêmes qu’une douloureuse torpeur arrête sur le chemin de la terre promise ! Car vous la désirez comme nous, vous qui ne la voyez pas, et, si nous devons succomber sur la route, j’ai la confiance que les plus jeunes d’entre vous y entreront un jour, qu’ils revendiqueront la noble mission d’y conduire un peuple libéré ! »

Saisis, quelques-uns des « plus jeunes » commencèrent d’applaudir sur les confins du centre. A mesure que l’éloquence de Bayonne se faisait plus câline, plus attendrie pour les frères retardataires, les applaudissements gagnaient des travées jusque-là figées dans leur résistance. L’ouragan de bravos parti de l’extrême gauche secouait à cet instant tout l’hémicycle, faiblissait à peine au milieu, se renforçait à droite dans le groupe socialiste égaré de ce côté. On eût dit le crépitement d’une flamme d’incendie qui multipliait ses foyers, dévorait de proche en proche les îlots d’abord préservés, fondait dans un immense creuset toutes les matières réfractaires. Du haut en bas de cette salle bondée, il n’y avait plus qu’une créature aux centaines de têtes, passive, possédée par l’homme qui l’enveloppait de ses effluves, vibrant à l’unisson sous la parole de cet homme ; il n’y avait plus qu’un faisceau de nerfs reliés par une même communication électrique, rattachés par une racine commune à ce front élargi, dominateur, qui émergeait seul lumière de la tribune. Le gaz venait de s’allumer au plafond, il versait sa clarté perpendiculaire sur le haut de ce visage dont les autres parties disparaissaient dans la pénombre, sur ce réflecteur vivant et mouvant où s’hypnotisaient tous les regards.

Fascinés, les hommes du peuple qui garnissaient les galeries supérieures écoutaient, avec des crispations dans leurs mains impatientes de battre. Deux lycéens firent le geste d’applaudir.

— Que c’est beau, cette domination sur une assemblée ! dit à haute voix l’un d’eux.

— C’est beau ! répéta comme un écho inconscient, dans la tribune au-dessous, la dame de province ; et son corsage bondissait tumultueusement. Autour d’elle, des Parisiennes, muettes, dévisageaient l’orateur : les unes, un sourire heureux sur les lèvres ; d’autres, rigides, les yeux animés de courtes lueurs, sous les secousses réitérées dont elles recevaient la caresse intérieure. Au fond de la tribune du Conseil d’État, un jeune abbé s’agitait, ne se possédant plus ; il murmurait, de plus en plus haut :

— Il a raison, il a pourtant raison !

L’abbé se tut, rougissant, sous le regard d’un vieux magistrat, bouche rasée et pincée, qui répliqua :

— C’est des inepties. Elles sont bien dites.

Deux groupes paraissaient seuls en dehors de l’universelle communion d’enthousiasme : les journalistes, là-haut, figures ironiques, pressées dans une tribune, qui laissaient voir l’ennui professionnel des critiques à la représentation d’une pièce trop connue ; les huissiers, qui circulaient au fond de l’hémicycle de leur pas discret, avec leur air calme et correct de gardiens attentifs dans une maison de fous. Le vieil huissier-chef regarda l’horloge, transmit à un collègue sa serviette bourrée de lettres :

— Prends le service, j’ai affaire à la questure.

Il dit cela du ton d’un homme qui rentre chez lui sous l’averse et passe son parapluie à un ami qui sort.

Bayonne affermissait sa conquête sur la totalité de l’auditoire par une revendication enflammée des fiertés nationales.

— L’Europe se couvre de soldats, régiments embusqués derrière les vieilles haines, les vieux préjugés, les vieilles ambitions, comme les survivants d’une épidémie derrière les tombeaux d’un cimetière où ils achèveraient de s’entre-détruire en se fusillant sur les morts de la veille. Partout un espoir de meurtre plane sur les villes laborieuses, paralysant l’essor pacifique du travail humain. Vous vous épuisez de sacrifices pour aligner une muraille de fer aussi large, aussi haute que celle de l’adversaire toujours attendu. Et vous laissez inutile l’incomparable armée des vraies forces françaises, l’immortelle armée d’invasion qui ne connut jamais ni arrêt, ni retraite, ni débâcle ; l’armée des idées incarnées dans ce peuple et qui l’a toujours fait conquérant du monde par le droit divin du progrès. Ah ! ne comprenez-vous pas votre erreur ? Vous désarmez la France plus sûrement, plus dangereusement que si vous aviez licencié tous nos bataillons, le jour où vous retenez l’esprit français sur la route où il marche, sonnant le ralliement aux idées nouvelles. N’a-t-il pas triomphé sans même combattre à toutes les étapes du siècle, réparé les fautes et les folies de nos dynasties, déjoué les plans concertés des hommes d’État qui nous guettaient comme une proie, et qui chancelaient soudain, menacés, interdits, sentant trembler sous leurs pieds le sol où nos idées s’insinuaient pour dévorer et retourner contre eux leurs armées ? Permettez donc qu’il souffle encore, ce vent de la victoire qui ne coûte pas une goutte de sang, ce vent de la revanche certaine qui gonflera d’une joie longtemps désapprise les plis désolés de notre drapeau. Si nous étions persuadés, mes chers collègues, que le sacrifice de nos doctrines peut seul procurer cette résurrection de la France, nous n’hésiterions pas, je vous le jure, à dire à la raison et au progrès : Attendez, souffrez, laissez passer la France ! — Convaincus que le triomphe national est inséparable de celui de la raison et du progrès, je voudrais faire pénétrer notre foi dans vos cœurs ; vous n’hésiteriez pas davantage, vous non plus, à sacrifier ces lourds intérêts qui abattent le ressort populaire ; vous attacheriez les premiers l’idée sociale à la hampe frémissante du drapeau, s’il vous était prouvé qu’à ce prix ses fières couleurs se relèveraient une fois de plus sur la terre, emblème de réparation pour nous, de libération pour tous !

Ce fut un trépignement sur tous les bancs. Les plus sages, étreints à la gorge, s’abandonnaient au délire commun. M. Chasset de la Marne, le président du centre gauche, entrait à cet instant dans la salle. Dès qu’il aperçut Bayonne à la tribune, il eut un sourire narquois.

— Quel air joue-t-il encore, ce flûtiste ?

Mais la phrase d’habitude, jetée à la cantonade, mourut aussitôt sur ses lèvres. Renseigné par un premier coup d’œil sur les physionomies, le vieux parlementaire comprit qu’il n’était pas au diapason : à la vue des gens de son groupe qui battaient des mains, M. Chasset de la Marne changea brusquement d’expression ; il s’arrêta au pied de la tribune, attentif et grave ; avec la docilité d’un mouton égaré qui rentre dans le mouvement du troupeau, il se mit à applaudir, d’un geste machinal, les derniers mots de la période qu’il n’avait pas entendue.

L’instinct de l’orateur avertit Bayonne qu’il était temps de conclure, l’assemblée lui ayant donné tout ce qu’elle pouvait rendre d’émotion et de soumission momentanée. Il tourna court sur une tirade claironnante, qui s’adressait plus spécialement aux passions de ses amis et les soulevait pour l’ovation finale. Il descendit de la tribune. Des bancs inférieurs de l’extrême gauche, les socialistes se précipitèrent au-devant de leur chef ; d’autres l’attendaient, debout sur les gradins supérieurs : toutes les mains cherchaient les siennes et recommençaient, après l’étreinte, à scander derrière lui la triple salve d’applaudissements ; les visages ironiques et provoquants défiaient les gros bataillons du centre. Ceux-ci gardaient un silence gêné ; le sortilège dissipé, la Chambre se reprenait. Les députés dégringolèrent entre les travées, essaimèrent en masse, se répandirent dans les couloirs. Redevenus loquaces et bruyants, ils déambulaient en allumant les cigarettes à travers les vestibules, le salon des Conférences, la buvette. Des groupes bourdonnants, où étaient confondus les gens de tout parti, se formaient, se dispersaient, se reformaient autour des couples d’interlocuteurs qui discutaient avec animation le discours de Bayonne.

— Très bon, aujourd’hui, Bayonne !

— Peuh ! toujours la même chanson, mieux chantée cette fois.

— Il a pourtant dit quelques vérités incontestables !

C’était un opportuniste conservateur qui appuyait énergiquement sur cette affirmation.

— Oui, reprenait un radical, mais on pourrait lui répondre que…

Et chacun de développer les arguments avec lesquels il se serait fait fort de répondre à l’orateur socialiste. Ses plus verbeux contradicteurs étaient ceux qui ne parlaient jamais à la tribune ; ceux aussi qui venaient de se surprendre à l’applaudir et en gardaient un remords, un besoin de réagir contre la surprise du magicien. On eût dit les ébats d’une ménagerie, quand, après la sortie du dompteur qui les tenait couchés sous sa cravache, les fauves gambadent dans la cage et mordent les barreaux.

Ces discussions théoriques sur la harangue de Bayonne ressemblaient d’ailleurs aux controverses des spectateurs, durant un entr’acte du théâtre, sur la pièce de Dumas ou d’Augier qui les a fait penser un moment. On venait d’entendre un exercice littéraire, passionnant par les idées qu’il suscitait, mais abstrait des réalités quotidiennes ; nul ne songeait à établir un rapport entre ce jeu de pur esprit et les exigences pratiques, positives, de la vie sociale et politique. Le vote en témoignait, ce vote que rendaient au même instant pour leurs collègues absents les gardiens des boîtes, et qui écartait à une énorme majorité l’ordre du jour de l’orateur acclamé. On avait applaudi l’artiste, on votait pour le ministère : c’étaient deux ordres d’idées entièrement séparés.

— Bah ! un joli discours de plus, et qui ne changera rien au train nécessaire du monde !

Cette acclamation de Poujard’hieu, l’ancien ministre, l’ami de Gambetta, résumait bien le sentiment commun.

— Ne vous y fiez pas trop, interrompit Asserme ; goutte à goutte, le vitriol socialiste ronge notre bloc de granit républicain.

Aristide Asserme, « le député bien parisien de la Nouvelle », suivant la formule consacrée des journaux où il écrivait, « le Canaque », comme l’appelaient la Libre Parole et l’Autorité, avait la spécialité de représenter l’esprit français au Parlement. Il y représentait par surcroît la Nouvelle-Calédonie, depuis qu’un concurrent richissime l’avait évincé de sa circonscription des Alpes-Orientales. Créole de Bourbon, venu tout jeune à Paris pour y publier des vers sous le patronage de son compatriote Leconte de Lisle, il s’était fait ramasser un soir par Gambetta dans une loge d’actrice où le tribun portait ses hommages. Aristide s’accrocha à la redingote flottante du grand homme, l’amusa par son bagout, reçut de lui l’investiture d’un fief électoral dans les Alpes. Dépouillé de son canonicat, il obtint d’un ministère ami le siège de Nouméa, nouvellement créé. Le député n’avait fait qu’une courte visite à l’île lointaine, sur un vaisseau de l’État qui l’y amena en conquérant. Ses électeurs, quelques fonctionnaires et quelques colons, le renommaient fidèlement depuis cette époque ; les méchantes langues prétendaient qu’on allongeait la liste électorale avec des forçats libérés et des Canaques recrutés par le bâtonniste, comme dans l’Inde.

— Des électeurs littéralement électrisés, — disait Asserme, car il les mettait en mouvement par un coup du câble officiel, — et vraiment libéraux puisqu’ils ne demandent qu’une chose, la liberté.

Sceptique et jouisseur, très avisé, sous ses airs de bouffon, rompu aux intrigues des couloirs où il promenait depuis quinze ans sa calvitie précoce, sa jolie barbe crespelée et sa faconde aimable, populaire dans le salon de la Paix parmi ses confrères du journalisme, le créole retombait toujours sur ses pieds après les aventures fâcheuses où l’entraînaient de perpétuels besoins d’argent. Compromis dans le Panama, dans toutes les affaires suspectes, il passait chaque fois à travers les mailles du filet de la justice, reparaissait souriant et acquitté. Nul ne tenait rigueur à cet enfant gâté du Parlement, radical d’étiquette, ministériel quand le cabinet avait besoin d’un renfort, et qui évoluait savamment dans l’orbite du pouvoir, assez loin pour se faire payer ses services, assez près pour les offrir au bon moment.

Asserme devait ses succès à une imagination baroque et fertile. Au temps où il représentait les Alpes-Orientales, il avait un préfet peu maniable. Le cabinet d’alors hésitait à faire sauter cet administrateur. Une idée vint au député. Il alla chez un marchand de couronnes funéraires, il choisit un bel article, jais noir, avec l’inscription : Souvenirs et regrets, il fit emballer, adresser franco, sans nom d’expéditeur, à M. le Préfet des Alpes-Orientales. Le lendemain, même envoi d’un autre magasin ; et ainsi de suite chaque jour, pendant trois semaines, tous les marchands de couronnes parisiens y passèrent. Au troisième arrivage, les employés de la préfecture jasèrent : les fonctionnaires et les journalistes du chef-lieu s’arrangèrent vite pour avoir affaire dans les bureaux, précisément à l’heure où l’on déballait chaque matin le fatal colis. Au bout de huit jours la ville était en liesse : pas d’autres conversations dans les cafés, les deux feuilles locales exultaient, le préfet n’osait plus se montrer sur le Mail. A la quinzième couronne, il était démonté. La plaisanterie avait coûté vingt-cinq louis à Aristide, mais son homme dut demander lui-même un changement.

Le « spirituel député de la Nouvelle » entretenait sa réputation par les discours amusants où il réclamait un peu de la manne budgétaire pour son île, « pour ce paradis austral où nous ne savons employer que nos damnés, où nous pourrions tous finir un jour, mes chers collègues, si la fortune inique faisait de nous des vaincus de la liberté. »

Tel était l’homme qui glosait le discours de Bayonne.

— Eh ! oui, continuait-il, ils ont fêlé le bloc :

Toujours intact aux yeux du monde Il sent croître et pleurer tout bas Sa fêlure fine et profonde…

— Mon Dieu ! je sais bien, on peut encore boucher la lézarde en y pilant du curé. Mais, si cet ingrédient venait à nous manquer, elle apparaîtrait aux yeux du monde, inquiétante. Bayonne vous force à l’écouter, à l’applaudir ; il vous apprivoise à quelques-unes de ses idées ; son socialisme et, qui pis est, sa personnalité parlementaire deviennent peu à peu tolérables, possibles, combinables, passez-moi le mot, avec d’autres éléments, en un lendemain de crise. Se rendre possible, tout est là en politique. Un beau jour, on se réveille étonné : le loup-garou avec lequel on effrayait les enfants fleure le maroquin, tout comme un autre. — Demandez plutôt à Pélussin, qui mijote là-bas une affaire avec le gouverneur du Comptoir Général des colonies. Il fut de la Commune, jusqu’au bout, il a fait tuer du Versaillais, c’est sûr ; nous nous servions même de ce prétexte, dans le temps, quand nous l’utilisions en cachette, pour ne pas lui payer les excellents articles qu’il faisait dans nos journaux contre l’ordre moral. Le voilà aujourd’hui sous-secrétaire d’État ; et il me marchande, parce qu’il me trouve trop avancé, une misérable subvention aux phares que je lui demande pour ma pauvre île, afin que mes bons forçats ne gagnent pas le large plus souvent qu’à leur tour ; il me répond, le cynique : « Ne faites pas aux autres ce que vous n’eussiez pas voulu qu’on vous fît ; comment me serais-je évadé, moi, si l’on avait vu clair à la Nouvelle !… » — Qui sait si Bayonne ne nous chantera pas un jour la même antienne ? Mes bons amis, prenez garde à ce mélodieux stercoraire.

Tandis qu’Aristide expliquait à quelques collègues mal informés la légitimité de cette épithète, on cherchait vainement dans les couloirs l’homme à qui il la décernait. Bayonne s’était promptement arraché aux étreintes de ses amis ; sorti de l’amphithéâtre par une des portes discrètes ménagées à mi-hauteur du pourtour, au sommet des gradins, il avait franchi précipitamment les marches qui débouchent dans le corridor de ronde, au pied des escaliers par où s’écoulait le public des tribunes réservées. Arrêté là, il entendait son nom bruire dans toutes les conversations. Elles cessaient quand on l’apercevait, chacun ralentissait le pas pour attarder sur l’orateur des regards curieux, admiratifs. Bayonne paraissait indifférent à ces caresses de la gloire ; il attendait, les yeux fixés sur le haut de l’escalier. Soudain, il s’élança à la rencontre d’une jeune femme qui descendait, la dernière, de la tribune du président.

Finement moulée dans la souple jupe beige, sous la casaque de loutre où frissonnaient des lueurs errantes, elle descendait les degrés d’un pas lent, ce pas de statue en mouvement où la grâce harmonieuse de certaines femmes met une musique, faite des rythmes concordants de la gorge, des hanches, des genoux. Elle était de celles qu’à cette musique on entend venir, semble-t-il, en même temps qu’on les voit. La ligne sombre de sa beauté, accusée par le costume aux teintes sévères, s’égayait de deux points lumineux : une touffe de roses pourpre piquée au corsage, une torsade d’un blond fauve qui débordait la petite capote noire et moirait d’or le collet de loutre. Sous la voilette, dans le visage arrondi, presque trop rond, aux traits fins entre des joues pleines, les yeux brillaient de la légère fièvre emportée de cette séance. Ils arrêtèrent sur Bayonne un regard fier et distant, qui appelait de très haut, avec condescendance ; il semblait que ce regard ramassât cet homme à terre et l’élevât jusqu’au visage qui lui souriait gravement. Le député s’approcha ; sa voix, impérative et mordante à la tribune, se fit suppliante, trembla de cette même chaleur de passion contenue qui avait ému la Chambre.

— Etes-vous contente ?

— Oui, dit la jeune femme, avec une légère cantilène d’accent étranger ; — oui, puisqu’ils seront contents.

— Qui, ils ?

— Vous le demandez ? Ceux pour qui nous travaillons ; ceux dont la peine fait votre force, ceux pour qui et en qui je vous…

Elle n’acheva pas. Une flamme qui passa dans ses yeux dit le mot qu’elle avait retenu.

— Et pourtant, reprit Bayonne, vos lèvres viennent de me refuser la parole qui me payerait de tout. Dites qu’elle ressortira de ces lèvres, ce soir, chez la baronne.

— Venez, et vous verrez.

— Vous y serez de bonne heure ?

— J’y dîne. Et vous ?

— Le temps de jeter un coup d’œil sur mes épreuves, et j’y cours. Vous serez dans la rotonde des palmiers, n’est-ce pas, sous le grand Ruysdaël où il y a des blés de soleil, comme vos cheveux ? Vous ne regarderez personne autre, Daria ? Gardez-moi d’ici là toute votre âme, que je la prenne toute dans votre premier regard, ce soir.

En échangeant ces quelques mots, ils étaient arrivés à l’extrémité du corridor, dans le vestibule où dévalait le public des galeries supérieures.

— Adieu, dit en souriant la jeune femme. Voyez comme tout le monde vous regarde, vous ! C’est intimidant, je me sauve.

Elle s’éloigna par le trottoir de la petite cour, vers la grille ouverte sur le quai. Immobile sur le seuil, Bayonne suivait des yeux la svelte casaque de loutre qui serpentait entre les gardiens de la paix et les camelots. Du flot d’allants et venants répandus sur le perron central, à côté de lui, des appels, des saluts familiers arrivaient par bordées.

— Voilà le triomphateur ! Bravo, Bayonne ! Superbe ! Incomparable !

Il ne semblait pas entendre. Plus rien du Parlement, de ses fièvres et de son absorption tyrannique, n’existait à cette minute pour celui qu’Aristide venait d’appeler « le mélodieux stercoraire ».

Ce mot nécessite quelques explications.

CHAPITRE II AU FUMIER DE JOB

Sur les terrains qui portent aujourd’hui les élégants hôtels de la plaine Monceau, les vieux Parisiens ont vu des enclos de plates-bandes maraîchères, des vacheries, des étables attenantes à de sordides cahutes, tout un quartier mi-urbain, mi-rural, où les travaux des champs se mêlaient aux industries de la ville. La noble et paisible culture de la terre venait mourir là, déjà défigurée et empoisonnée par l’haleine de Paris, comme meurent sur un fond de tourbières les dernières lames du large, à la limite indécise où la grande mer se change en un petit marais, stagnant, chargé d’impuretés. Quelques maisons de pierre ou de brique alternaient avec des masures de bois à un seul étage, dissimulées derrière les murs de clôture. Ces logis donnaient sur des jardinets, sur des cours où vaguaient les poules et les veaux ; ils abritaient une population chétive : nourrisseurs, fruitiers, laitiers, éleveurs de volaille, petits commissionnaires en denrées.

Le plus misérable de ces établissements était sans conteste celui du père Bayonne. Il occupait une cour irrégulière de quelques mètres carrés enclavée entre un chantier de bois et la haute muraille latérale d’une distillerie, au point où la rue d’Héliopolis débouche actuellement dans la rue Guillaume-Tell. Au fond de cette cour, dans l’angle de gauche, une cage de vieilles planches, coiffée d’un toit en auvent, faisait saillie sur un rez-de-chaussée, où elle s’appuyait par quatre étançons. Une cloison divisait la cage en deux chambres ; de l’unique pièce du rez-de-chaussée, qui formait une assez vaste cuisine, on accédait à ce galetas par une échelle de meunier. Dans l’angle opposé de la cour, une autre cabane de lattes, aménagée en étable, hébergeait deux vaches et un cheval. Une étrange muraille, maçonnée avec des matériaux de toute provenance, fragments de pierres meulières, tessons de poteries, tuiles et ardoises noyées dans le mortier, montait assez haut pour dérober aux passants la vue de la maison ratatinée et de l’étable ; cette fortification, en alignement sur une ruelle, était percée d’une espèce de porte charretière qui donnait un lointain air de ferme à la « propriété ». Sur le linteau de la porte, un cadre de bois formant enseigne se balançait au vent. La peinture, quoique d’un goût romantique, ne devait évidemment rien au pinceau d’Eugène Delacroix : on y distinguait vaguement un vieillard respectable, nu et barbu, couché sur un monceau de choses indéfinissables, devisant avec trois personnages en costumes bibliques. Au-dessous de ce groupe, un calligraphe inexpérimenté avait tracé, en gros caractères rouges, ces mots :

AU FUMIÉ DE JOB

L’enseigne parlante était expliquée aux passants de la ruelle par le large tas de fumier qu’ils apercevaient dans la cour, à travers les vantaux déjetés de la porte charretière.

Là s’approvisionnèrent d’engrais, pendant plus de quarante ans, les petits maraîchers de la plaine Monceau et des alentours. Le fondateur de cette industrie, le père Bayonne, était arrivé en France à la suite des alliés, en 1814. Nous disons « arrivé » pour nous conformer à la tradition du quartier ; mais le mot n’est pas exact, appliqué à un émigré qui rentrait sur le sol où il avait connu des jours plus prospères. Descendant de Siméon Lévy, l’un de ces marranes espagnols qui vinrent de Tolède à Bayonne après l’édit de tolérance d’Henri II, vers l’an 1550, Rodrigues Lévy, dit Bayonne, était frère cadet d’Abel, le munitionnaire des armées de la République et de l’Empire. Associé à son aîné dans les opérations de courtage sur les blés, quand la Révolution éclata, Rodrigues fut victime des guerres qui ouvraient à Abel Bayonne une source de profits. Tandis que celui-ci accompagnait en Suisse le commissaire Rapinat et imitait cet illustre modèle en prélevant une grosse dîme sur les dépouilles des Bernois, la course maritime paralysait les affaires où Rodrigues s’obstinait, à Bordeaux d’abord, puis à Marseille. Le blocus continental ayant complètement arrêté les transactions avec l’Angleterre, le courtier s’embarqua pour Odessa. Il y végéta misérablement, jusqu’au jour où le reflux de l’Europe nous ramena cette épave avec tant d’autres. En voyant partir la sotnia de Cosaques à laquelle il fournissait de l’eau-de-vie, Rodrigues Bayonne avait chargé sur sa petite charrette de cantinier la jeune femme qu’il venait d’épouser, Séphora Minskaïa, et son enfant nouveau-né. Roulée par le torrent des convoyeurs russes jusqu’à Paris, la pauvre famille s’était échouée dans la masure abandonnée de la plaine Monceau. On radouba la cage avariée ; une palissade d’abord, et ensuite la muraille composite élevée par les mains du nouvel occupant, assurèrent aux Bayonne la possession du terrain vague attenant à la maison. L’étable y surgit, deux vaches y rejoignirent le petit cheval qui avait traîné les nomades d’Odessa à Paris. Un jardinier voisin s’étant proposé pour acheter chaque semaine au nourrisseur la litière de ces animaux, Bayonne comprit qu’il y avait une lacune dans la vie industrielle du quartier.

Il fit cette découverte sur la fin de la Restauration, déjà trop vieux et trop recru de misère pour en tirer tout le parti qu’elle eût offert à un inventeur plus actif. Néanmoins, on vit dès lors le père Bayonne sortir chaque jour, à l’aube, avec la charrette remisée depuis l’exode de Russie ; il la ramenait le soir, emplie des fumiers et des détritus ramassés sur les routes ou achetés à bas prix dans la banlieue pour être revendus aux maraîchers du voisinage. Ceux-ci prirent l’habitude de se fournir au tas qui se reformait tous les matins dans la cour du père Bayonne. Prévenant et ponctuel en affaires, il s’attachait les clients, il les apitoyait sur ses longues tribulations. Le « vieux Cosaque », comme l’appelaient les bonnes femmes, bénéficiait de l’inclination naturelle aux citadins pour les types originaux de leur quartier. Les enfants s’amusaient de sa lévite jaune fourrée de renard et du haut bonnet de même poil d’où s’échappaient des tire-bouchons de boucles blanches ; ils faisaient cercle pour entendre conter au père Bayonne les histoires de Bautzen et de Lutzen, ils regardaient avec respect le maigre roussin qui avait trotté sous le feu du canon. — « C’est un homme au-dessus de son état », disaient les fruitières. État peu relevé ; mais le père Bayonne avait frappé un coup habile sur les imaginations en tirant de la sienne l’enseigne peinte au-dessus de sa porte. L’évocation de Job ennoblissait la marchandise amoncelée dans la cour, un rapprochement involontaire se faisait dans les esprits entre le malheureux patriarche et ce petit vieillard biblique, si éprouvé, si digne devant son tas de paille pourrie : on en concevait de la considération pour le revendeur d’engrais.

Quand il mourut, en 1840, rien ne changea au train de vie accoutumé. Ferdinand Bayonne remplaça le père dans la petite charrette, son berceau ambulant de 1814. La clientèle lui resta fidèle ; sous la direction de sa mère Séphora, il continua d’administrer le tas renouvelé chaque jour par ce travail de fourmi. Ferdinand n’avait qu’un génie régulier, dépourvu de ressort et d’invention. Un quart de siècle passa sur sa tête ; il devint à son tour le père Bayonne. A deux pas du Paris bouleversé par M. Haussmann, cour et masure gardaient leur physionomie de la Restauration, leur air de misère vieillotte, leurs pratiques commerciales sans horizon. La première femme du second Bayonne, Anna Lion-Meyer, ne lui donna pas cette impulsion conjugale qui réveille parfois une industrie sommeillante : créature malingre et d’échine ployée sous la malechance, Anna traîna son étisie dans le galetas sans y laisser d’enfants. La secousse excitatrice allait venir au Fumier de Job de la deuxième femme du patron, Rachel Heymann, des Heymann de Mayence.

Cette personne de tête doit être considérée comme la véritable créatrice de la grande maison d’engrais chimiques Bayonne et Cie. Ferdinand convola sur le tard, en 1862. A peine installée dans le fief des Bayonne, et nonobstant l’arrivée rapide de deux marmots, Elzéar et Nathalie, Rachel y manifesta un puissant esprit d’innovation et de métamorphose. Le nombre des vaches s’accrut dans l’étable agrandie ; les marchés passés avec quelques usines qui donnaient des déchets industriels firent affluer dans la cour des charretées de détritus bizarres, soumis aussitôt à de savants triages, classés en catégories tarifiées selon de nouvelles échelles de prix. Ce n’était pourtant là qu’un prélude aux grands projets que méditait Rachel. A défaut d’une instruction absente, un sûr instinct commercial lui fit deviner l’importance de la révolution agricole qui s’accomplissait à ce moment, l’avenir des nouvelles méthodes qui saturaient la terre d’engrais exotiques ou artificiels. Chacun rêve à hauteur de son horizon : devant la litière de ses vaches, Rachel rêvait aux gisements de guano du Pérou. Elle s’assura le concours d’un jeune chimiste polonais, qui mourait de faim dans une mansarde de la rue d’Héliopolis ; il lui prêta sa science en échange d’un morceau de pain. Le même instinct infaillible révéla à Mme Bayonne l’expansion imminente de Paris sur la plaine Monceau, et la plus-value prochaine des terrains environnants. Elle acquit alors, par de bons contrats, les meilleurs lots de ces terrains, qui valaient de vingt à trente sous le mètre, qui atteignirent, cinq ou six ans plus tard, lorsqu’elle les revendit, cinquante, soixante francs et plus. — Avait-elle trouvé quelques épargnes de son beau-père dans l’armoire du galetas ? Sut-elle intéresser à son entreprise un bailleur de fonds ? On le présuma, quand on lui vit entre les mains du papier de la maison Nathan et Salcedo, inféodée aux Bayonne de la branche aînée et fortunée.

Cette branche est assez connue pour qu’il suffise d’en rappeler ici l’existence. Abel Bayonne, le munitionnaire des années du Directoire, le bras droit du fameux Rapinat, avait laissé deux enfants : une fille, Élisabeth, mariée en 1826 à Luis Salcedo, l’un des fondateurs de la puissante maison de banque Nathan et Salcedo ; un fils, l’éminent philologue David Bayonne, entré en 1830 dans l’Université, signalé de bonne heure aux orientalistes par ses travaux sur la grammaire comparée des langues sémitiques, appelé en 1872 à l’Académie des Inscriptions, qui le nomma secrétaire perpétuel peu de temps avant de le perdre. La femme de David, Eudoxie Müller, des Müller de Colmar, les riches manufacturiers, lui donna trois fils. Alphonse, né en 1848, et qui dut son prénom à l’enthousiasme du savant pour M. de Lamartine, a suivi la carrière paternelle : proviseur au lycée de Montauban, sa compétence dans les questions d’enseignement l’a désigné pour une inspection générale. Louis-Napoléon, venu au monde quelques mois après le Prince impérial et ainsi nommé en témoignage de l’attachement de sa famille à la dynastie régnante, a été placé par la protection de sa tante Élisabeth dans la banque Nathan et Salcedo ; d’employé, il y est devenu rapidement associé, avec la signature. Joseph, le dernier né des trois frères, mérita tout jeune la confiance de Gambetta ; préfet de la Basse-Gironde, il compte parmi nos administrateurs les plus appréciés.

Ces hommes considérables auraient toujours ignoré leurs humbles cousins du Fumier de Job, si l’on eût écouté la vieille Séphora ; aux heures les plus critiques, la veuve de Rodrigues s’était refusée à toute sollicitation, à toute tentative de rapprochement avec le fils et les petits-fils de son beau-frère Abel, moitié par timidité de parente pauvre et par crainte des rebuffades, moitié par aversion pour ces renégats, ces marranes, comme elle les appelait, oublieux de la foi des ancêtres. Grâce à l’indifférence du philologue David, Eudoxie Müller avait élevé ses fils dans les idées et les pratiques de son milieu luthérien de Colmar ; on les disait protestants, ils l’étaient peut-être ou l’avaient été ; l’inspecteur et le préfet se laissaient volontiers classer dans cette confession. — Rachel, personne positive et dépourvue de préjugés, passa-t-elle outre aux scrupules de la mère Séphora ? En ce cas, les acquisitions de terrains semblaient prouver qu’une Bayonne, même indigente et inconnue, ne frappait pas en vain à la porte de la maison Nathan et Salcedo.

La crue d’un fleuve ravage ou emporte les terres sans consistance ; elle fertilise les parties solides qui ont résisté. Ainsi fait la crue d’une grande cité. Quand Paris descendit sur la plaine Monceau, avec ses rues régulières et ses constructions cossues, la Ville refoula hors barrières le menu fretin des nourrisseurs, maraîchers, étalagistes. Quelques industries plus vivaces tinrent bon en se transformant. Le Fumier de Job fut de celles-là. Un beau jour, au lendemain de la guerre, les échafaudages des maçons se dressèrent dans la cour du père Bayonne. L’année suivante, sur l’emplacement qu’avait si longtemps occupé le désordre pittoresque et sordide de la cour, de la masure, de l’étable, une grande maison froide, décente, s’élevait dans l’alignement de ses riches voisines. Une de ces maisons au visage muet, aux yeux ternes, dont la physionomie discrète tient de la banque et du couvent ; on devine des bureaux dans leurs entrailles, derrière les fenêtres grillées du rez-de-chaussée, un luxe bourgeois derrière les tentures rigides du premier étage, un cerveau exact et minutieux au sommet, derrière les rideaux blancs des chambres d’habitation. Cette maison avait une annexe suburbaine à Levallois-Perret, vaste cour entourée de hangars et de magasins, où des camions chargeaient les guanos, les phosphates, les nitrates. Mais dans les bureaux proprets de la rue d’Héliopolis, rien ne décelait la nature des opérations traitées par ces employés corrects, qui recevaient les clients et tenaient les écritures sous le regard sévère de la patronne ; — une administration quelconque, eût dit le passant inattentif à la plaque de marbre noir encastrée dans un des montants de la porte.

Cette plaque avait suscité des scènes orageuses dans la famille Bayonne. La vieille Séphora et son fils Ferdinand gardaient un attachement superstitieux à la vénérable enseigne qui mettait leur commerce sous la protection du patriarche. Rachel leur avait fait comprendre à grand’peine que cette imagerie ne convenait plus. On s’était arrêté à une transaction. Au sommet de la plaque de marbre, une ligne en lettres gothiques, peu lisibles, conservait la raison sociale chère aux vieilles gens :

AU FUMIER DE JOB

Sous cet en-tête accordé à la fantaisie, des romaines dorées, sérieuses et pratiques, disaient :

Maison d’engrais chimiques Bayonne et Cie Guanos, Phosphates, Nitrates, Kaïnite moulue, Scories de déphosphoration. Commission pour la Province et pour tous Pays.

Ainsi, obéissant à la loi commune qui régit toutes les transformations de notre temps, le tas de paille et de bouse du père Bayonne, naturel, naïf, pauvre, étalé cyniquement et honnêtement au plein jour, s’était métamorphosé en produits similaires, artificiels et concentrés, puissants et riches, reculés loin des regards, masqués derrière une façade austère et sous des mots savants, représentés par des chèques et des traites ; reconnaissables néanmoins, pour qui cherche le permanent sous les apparences changeantes ; plus fétides, d’ailleurs, et d’une pestilence plus subtile que le bon vieux tas qui fumait au soleil, égayait les yeux qu’il choquait, dispensait la santé aux enfants grandis dans ses émanations salubres.

On pardonnera ces détails rétrospectifs, utiles peut-être pour éclairer les antécédents héréditaires d’un de ces enfants, et justifiés par le rôle brillant qu’il joua un moment dans notre pays. Né en 1864, un an avant sa sœur Nathalie, le petit Elzéar avait connu l’ancien Fumier de Job. Ses plus lointains souvenirs lui remontraient les maigres vaches au poil roux dans la cour pentueuse, les retours de son père, le soir, sur la charrette aux essieux criards, la haute meule de paille souillée autour de laquelle les deux marmots jouaient à cache-cache et glanaient les fleurettes hâtives qu’ils portaient à la grand’maman Séphora. La vieille aïeule avait été la première éducatrice du bambin. Restée fidèle aux observances minutieuses de sa communauté lithuanienne, elle lui en expliquait le sens ; dès qu’Elzéar put épeler ses lettres, elle lui apprit à lire dans la Bible.

L’imagination ardente de l’enfant s’éveilla sur le Livre qui racontait le prodigieux roman de sa race. Du seuil de la masure où il dévorait les pages relues cent fois, il voyait, derrière la meule d’immondices qui fermait son horizon, se lever l’armée des puissants et des forts, misérables d’abord, puis maîtres du monde, dans tous les empires, dans tous les siècles : l’esclave Joseph, devenu le vizir du Pharaon et le dispensateur des richesses de l’Égypte ; le berger Moïse, conduisant son peuple dans la Terre Promise ; le pieux Daniel, prince des satrapes de Darius ; le mendiant Mardochée, enrichi des dépouilles d’Aman et comblé d’honneurs par Assuérus. Les récits merveilleux se succédaient, confirmant la promesse divine, illustrant la parole du Livre qui consolait de tous les exodes : « Les fils d’Israël crûrent, et ils se multiplièrent comme les grains qui germent ; ils devinrent très forts et emplirent la terre… Plus on les opprimait, plus ils se multipliaient. »

Séphora achevait les enseignements du Livre ; à la veillée, tout en brûlant les herbes amères comme il est prescrit par le rituel, elle racontait à son petit-fils l’histoire des élus dans les temps douloureux, elle montrait la continuation de la promesse jusqu’à nos jours. Fille d’un pauvre et savant talmudiste de Minsk, elle avait entendu toute jeune les entretiens des hassidim dans la maison paternelle, elle y avait recueilli les leçons du fameux Nachman Krochmal, le hakkam de Tarnopol, qui venait faire aux frères de Minsk l’aumône de son vaste savoir. De quelles oreilles avides les enfants écoutaient l’aïeule, quand elle disait les prodiges accomplis par tant d’hommes mémorables !

C’était David Reubeni, le mystérieux envoyé des tribus d’Orient, frère et ambassadeur du Sultan juif d’Arabie, accueilli avec des honneurs princiers par le pape Clément VII, le roi de Portugal, l’empereur d’Autriche, parcourant l’Europe sur son destrier blanc, entraînant sous sa bannière de soie brodée les misérables qu’il venait délivrer, semant l’or à pleines mains sur le peuple qui l’acclamait, dans Rome et dans Lisbonne. C’était le beau Salomon Molcho, le prophète dont les prédictions vérifiées intimidaient les rois et les papes, dont l’éloquence transportait les foules accourues pour l’entendre, de Cadix à Constantinople ; invulnérable, protégé d’en haut, il passait comme les jeunes gens de Babylone à travers les flammes ; le lendemain du jour où le Saint-Office l’avait fait brûler publiquement, on le rencontra dans les salles du Vatican, aux côtés du pape Clément, qui lui avait substitué secrètement une autre victime ; la seconde fois qu’il fut conduit au bûcher, dans Mantoue, on avait dû le bâillonner, tant on craignait l’effet magique de sa parole sur la foule ; et cette fois encore il avait vaincu le feu, assuraient les fidèles qui le virent plus tard près de sa fiancée, à Saphed en Palestine. Séphora rappelait encore la haute fortune de Joseph Nassi, duc de Naxos, favori du sultan Soliman, l’égal des vizirs en pouvoir et en richesse, qui avait rebâti de ses deniers Tibériade de Galilée. Elle proposait en exemple Baruch Spinoza, le glorieux sage auquel les infidèles eux-mêmes dressaient des statues. Elle disait enfin le plus prodigieux de tous, Sabbataï Cevi, le Messie proclamé à Smyrne au son des trompettes, l’inspiré qui faisait délirer d’enthousiasme tous les dispersés du peuple élu ; au bruit lointain de ce nom, le vénérable Manoël Texeira dansait de joie dans la synagogue d’Amsterdam en serrant sur son cœur le rouleau de la Loi ; des caravanes se formaient à Londres, à Hambourg, à Avignon, pour suivre à Jérusalem le nouveau roi qu’on allait y sacrer : Sabbataï l’oint du Seigneur, qui refusa de connaître la femme et répudia ses épouses jusqu’au jour où une vision lui révéla, au Caire, l’apparition en Pologne de sa fiancée prédestinée, l’orpheline inconnue trouvée en chemise dans un cimetière, l’enchanteresse Sarah dont les poètes d’Égypte célébrèrent la beauté ; Sabbataï, si puissant à Smyrne et dans Alep que des millions de piastres lui arrivaient en offrande, au château des Dardanelles où la jalousie du Khalife l’avait enfermé, où il tenait une cour princière, entouré de ses partisans, révéré par les disciples qui continuèrent de prier en son nom, longtemps après sa mort, dans toutes les communautés d’Europe et d’Asie.

Le petit Elzéar s’absorbait dans ces histoires attrayantes. Elles avaient pour lui le prix d’un trésor intime, personnel, bien préférable à l’histoire vulgaire qu’on enseignait dans l’école du quartier, avec les héros de tout le monde, Charlemagne, Bayard, Turenne, Napoléon. Elles continuaient, dans une sphère supérieure à celle des grands hommes scolaires, la tradition auguste des personnages bibliques. Ces royaumes étrangers, ce fabuleux Orient, qui n’étaient pour ses voisins de classe que d’obscures expressions géographiques, Elzéar les sentait siens, au même titre que l’enclos de la plaine Monceau ; fils d’une famille universelle, citoyen du monde où son imagination volait d’un mouvement aisé, il en concevait un secret orgueil, et quelque mépris pour ces gamins attachés au pavé de la rue, astreints à un pénible effort d’attention lorsqu’il leur fallait suivre la leçon de l’instituteur en Afrique ou en Asie. L’enfant grandissait dans ce rêve d’une élection miraculeuse, toujours possible, toujours renouvelée ; il sentait confusément en lui toutes les âmes de ceux qui sont sortis de la cuisse de Jacob ; dans l’attente vague et magnifique qui berçait sa sensibilité, il bandait sa volonté naissante pour toutes les ambitions.

A l’école primaire du quartier, où sa mère l’envoya de bonne heure, l’élève Bayonne distança facilement ses camarades. Boursier au lycée Louis-le-Grand, — la bourse était due sans doute à quelque sollicitation discrète de Rachel auprès du vieux cousin David, le dignitaire de l’Université, membre de l’institut, — Elzéar y retrouva les mêmes succès. Son entrée dans cet établissement coïncida avec la transformation du Fumier de Job. Une vie nouvelle commençait pour l’écolier avec les études et les fréquentations plus relevées du lycée Louis-le-Grand, avec l’installation aisée et décente dans la maison bourgeoise. La mort de la grand’mère Séphora brisa le dernier anneau de la chaîne qui le rattachait à son passé de misère et de rêves. La meule et la soupente des jeux enfantins, le monde merveilleux de la Bible et des récits de l’aïeule, toute cette formation première descendit lentement dans les profondeurs du souvenir ; mais le jeune esprit en gardait une empreinte indélébile : à son insu, il continua de recevoir son principe d’action des choses dont il ne vivait plus.

Qui l’eût reconnu, le petit vagabond de la cour du père Bayonne, dans ce rhétoricien brillant, ouvert à toutes les idées, épris des littératures à la mode, promenant déjà sur Paris ce regard d’âpre conquête qu’ils ont de si bonne heure aujourd’hui ? Le collégien philosophe, frotté de positivisme, vite imprégné de l’incrédulité ambiante, eût plaisanté de bien haut ceux qui lui auraient rappelé les prescriptions de la Thora. Ces vieilleries méritaient le même sourire indulgent que le catéchisme oublié des camarades. Nulle différence entre eux et lui, esprits également émancipés, également modernes. S’il rouvrait parfois la Bible massive où il avait appris à lire, c’était pour y vérifier les explications fournies par l’exégèse contemporaine, les interprétations ingénieuses rencontrées dans un volume de Renan. Pure satisfaction de curiosité intellectuelle, croyait-il ; cependant, le livre fermé, il se surprenait à songer aux fortunes inopinées de l’ânier Saül, du berger David. Mythes ou réalités, ces hommes subtils et volontaires, qui avaient conquis pouvoir et richesse, lui apparaissaient comme d’excellents maîtres de conduite ; leur séduction rajeunissait, aussi proche, aussi tentante pour lui que celle du lieutenant Bonaparte, l’idole et le modèle de ses camarades à l’âge heureux où chacun se dit : Il faut être Napoléon.

Dès qu’Elzéar eut obtenu son diplôme de bachelier, Rachel le mit en apprentissage dans les bureaux de la rue d’Héliopolis, avec promesse de l’associer prochainement à la direction de la maison. Après quelques mois de cette épreuve, le jeune homme ne put surmonter son dégoût pour un emploi de ses facultés trop inférieur à ce qu’il attendait de lui-même et de la vie. Tous ses rêves s’insurgeaient contre la médiocrité de cet horizon commercial, contre la nature même de l’industrie paternelle, qui lui avait déjà valu au collège les allusions humiliantes des camarades informés. Il déclara à sa mère qu’il se sentait invinciblement sollicité vers une carrière libérale ; il abandonnerait de grand cœur au mari qu’on cherchait alors pour sa sœur Nathalie les fructueuses perspectives ouvertes par la prospérité croissante du Fumier de Job. Rachel le fouilla dans les yeux, de son clair regard de femme pratique, et dit simplement :

— Es-tu sûr de ta volonté, quoi que tu entreprennes ?

— Je suis sûr de l’irrésolution des autres. J’y ai regardé : ils ne tiennent jamais le coup qu’on leur propose hardiment.

Satisfaite d’une réponse où elle reconnaissait le fils de ses entrailles, la veuve Bayonne lui assigna une pension honorable et le laissa s’envoler vers l’École de Droit.

CHAPITRE III L’ASCENSION D’ELZÉAR

Il étudia la législation, l’économie politique, l’histoire. Assidu aux parlotes où se forment les orateurs, il y acquit une réputation d’éloquence. Elle l’avait précédé au Palais, lorsqu’il se fit inscrire au barreau. Cependant des années passèrent sans justifier les espérances que ses camarades avaient fondées sur son talent précoce. L’ambition échauffée qu’ils lui avaient connue au sortir du collège parut amortie par la vie de plaisir. Elzéar s’y était jeté avec un emportement où il y avait de la fougue naturelle et de l’ostentation. Il ne s’attarda guère aux aventures banales du quartier Latin : quelques bonnes fortunes bruyantes dans le monde du théâtre lui eurent vite révélé le pouvoir qu’exerçaient sur les femmes sa beauté grave et sa conversation passionnée. Elles lui ouvrirent l’un après l’autre ces mondes aux frontières imprécises qui voisinent et se pénètrent de plus en plus à Paris : échelle de Jacob où un jeune homme spirituel et avantageux, porté par le succès, grimpe si facilement de salons en salons, d’alcôves en alcôves, de la pianiste séduite à la femme de lettres divorcée, de celle-ci à l’étrangère curieuse, à la coquette de finance, à la baronne légère, à la marquise authentique.

Bayonne sut plaire par ses dons naturels et par le ragoût de scandale que ses idées apportaient dans les salons élégants où il eut accès. Il y développait audacieusement des thèses socialistes ; on écoutait avec une indulgence amusée ces propos incendiaires, qui eussent fait jeter à la porte un homme moins correct, moins bien habillé, moins soumis pour tout le reste au code des bienséances mondaines. Elzéar avait traversé les milieux d’étudiants durant ces années où un vent de socialisme soufflait sur le quartier des Écoles. Il épousa d’abord les doctrines à la mode par esprit d’imitation, il s’y affermit par un sincère entraînement du cœur et par un calcul réfléchi de la volonté. Cette orientation de son intelligence avait des causes complexes ; il les définissait souvent dans ses longues causeries avec le plus cher de ses amis de collège, ce Jacques Andarran qu’il devait retrouver sur les bancs de la Chambre. Les deux jeunes gens différaient de complexion et d’idées. Jacques était méditatif, indécis et flottant dans son besoin de compréhension universelle ; Elzéar épanchait sur lui ses périodes familières et grandiloquentes, avec cette tyrannie de l’orateur-né pour qui tout homme est un public.

— Quelle mouche te pique ? disait Andarran. Toi, socialiste ! Toi, l’aristocrate jusqu’aux moelles, toi qui ne rêves que raffinements de luxe, haute fortune et bonnes fortunes ! Mais c’est idiot ! Et tu trahis toute ta race, tu vas te la mettre tout entière à dos. Elle est par définition du côté de la richesse, où elle prend sa force. Tu me fais l’effet d’un officier d’état-major qui passerait à l’émeute au moment d’une promotion en grade.

— Laisse-moi donc tranquille avec ma race ! Toujours cette sottise, comme s’il y avait encore des races, en un pays et en un temps où il n’y a que des individus. Tu n’as pas honte de ramasser ce vieux cliché d’école et de sacristie, forgé par des pions, exploité par les curés ? Mais je veux bien me placer pour un instant à ton point de vue : s’il y a vraiment des survivances de race, quelle pauvre idée te fais-tu de celle où tu me classes ? Où prends-tu le droit de la ramener à cette unité factice ? toute son histoire te montre deux courants opposés, l’un d’âpres convoitises terrestres et de satisfactions matérielles, l’autre de protestation idéaliste, révolutionnaire. Nos vieux prophètes ne sont-ils pas les premiers socialistes ? Quel compagnon de réunions publiques égalera jamais leur idéalisme, leurs violences ? La vieille plainte humaine du misérable et de l’opprimé, dans quels cœurs est-elle héréditaire ? Qui la dira mieux que nous, avec les mots où elle gémit et menace depuis les premiers jours de l’histoire, avec les imprécations rituelles apprises au berceau ? Suis les grands procès politiques en Europe : partout tu trouveras quelques fils des prophètes au banc des révoltés sociaux, à l’avant-garde de la protestation révolutionnaire, socialiste, anarchiste, nihiliste. Je t’accorde si tu y tiens — et c’est peut-être vrai — que l’âme de ces anciens bonshommes, l’âme juste et rageuse d’un Amos ou d’un Michée est pour quelque chose dans le dégoût que m’inspire votre stupide société, dans le désir que je ressens de la culbuter, ne fût-ce que pour déplacer le poids de misère et de souffrance. Si, comme je le crains, on ne peut réussir à diminuer ce poids, il faut au moins changer de temps à autre les épaules qui le portent. La justice, vois-tu, ce n’est peut-être qu’un roulement mieux ordonné de l’inextirpable souffrance. Tâchons de l’établir dans une société meilleure. Cette conviction, je l’ai au fond du cœur, qu’elle me vienne de la réflexion personnelle ou de l’atavisme que tu me lances à la tête et dont tu n’aperçois que le vilain côté.

— C’est pourtant vrai : avant d’avoir des barons, vous aviez des prophètes ; et tu en es un. Mais, insistait Andarran, comment concilies-tu ton dégoût pour cette société avec l’intention où je te vois de déguster ce qu’elle a de plus exquis ?

— Parbleu ! faisait Elzéar en s’animant, je compte bien en jouir ; comme on jouit d’une catin qu’on jettera dans l’escalier un quart d’heure après ; comme un conquérant savoure le bon souper qu’il a trouvé tout servi dans la maison conquise, avant de renverser la table dans la salle à manger où il fera camper ses soldats. Et pour être ce conquérant, que faut-il ? Laissons là mes prétendus ancêtres les prophètes ; revenons sur le terrain des réalités, à Paris. Quoi que tu en dises, je ne suis qu’un Parisien de Paris, comme toi, comme les camarades, et pas autre chose. Me vois-tu, moi, pauvre hère inconnu, sans relations, avec les origines que tu sais, avec un saint-frusquin acceptable, sans doute, mais très insuffisant pour éblouir les populations, — me vois-tu trimant quinze ou vingt ans sur les marches des escaliers de service où s’écrasent nos grimpeurs ? Tu me voudrais peut-être fleuri d’œillets bien pensants, arrivant benoîtement par les cercles cléricaux et monarchiques, après un long stage dans les bureaux d’œuvres et les salles de conférences, tout cet ennui pour être enfin toléré aux tralalas de quelques douairières, sous un nom allongé par de ridicules additions, au milieu de gens qui tendraient à peine une main dédaigneuse au fils du marchand de guano ! Sans parler de ces ineptes préjugés de race qui recommencent à empoisonner l’air, qui me barreraient la route de ce côté et me rendront toutes les autres doublement difficiles. Me préférerais-tu à la queue de la grande armée opportuniste, petit jeune bien correct de l’Association générale d’abord, puis attaché dans quelque cabinet de politicien, me faisant décrasser par les belles madames ministérielles, afin de les lâcher un jour et de parvenir jusqu’aux autres, aux vraies, aux savoureuses, quand j’aurai des cheveux gris ?

Allons donc ! Il veut être attaqué de front, emporté de haute lutte, ce Paris gobeur et poltron, dur aux timides, tendre aux violents. Pour un homme de ma condition, le socialisme est un tremplin indiqué : le seul élastique, neuf, riche d’avenir. Tous les autres partis sont de vieux citrons exprimés. Socialiste ! Il y a beau temps que cette étiquette a cessé d’être un épouvantail, une marque flétrissante sur l’épaule d’un paria. Tiens, l’autre jour, à la dernière réception de l’Académie, notre camarade Evayren m’avait gratifié d’une carte de tribune : tu sais, Nordomus Evayren, le petit poète du Midi fédéral qui va toujours frétiller chez les habits verts. Qui crois-tu qu’il me montre, en belle place, dans la corbeille ? Un des grands orateurs socialistes, entre trois tabourets de duchesses qui lui comprimaient les genoux. Elles n’avaient d’yeux que pour lui, on devinait qu’elles se seraient pâmées de joie si quelqu’un leur eût présenté le monstre ; et l’une d’elles l’aurait invité à déjeuner le lendemain pour faire crever de dépit les deux autres ! Je te dis qu’elle est là, et là seulement, la grande route d’avenir, facile, rapide. A la condition, bien entendu, de n’y pas traîner comme un loqueteux, de ne pas se confiner au cabaret, comme tous ces imbéciles, avec la dégaine, le langage et la barbe d’un vieux chemineau de 1848. Étonner, subjuguer cette fille qu’est Paris, simple jeu, mon cher, pour le socialiste qui saura allier toutes les élégances à toutes les audaces, mener avec la même désinvolture un cotillon et une émeute, passer avec aisance des faubourgs populaires où se fait le souverain aux faubourgs mondains où on le sacre. Il lui suffira d’imiter le Maître : son évangile n’est-il pas écrit là ?

Et Bayonne montrait à Andarran une pile de volumes allemands, français, écroulée sur le bureau : Ferdinand Lassalle’s Reden und Schriften, le Journal de Ferdinand Lassalle, Une page d’amour de F. Lassalle. Il feuilletait d’une main caressante les nombreux biographes de son héros, Brandès, Max Kegel, Seillière…

— Ah ! je l’ai pioché, l’incomparable modèle ! Retardent-ils assez, nos jeunes bourgeois qui en sont encore à copier leur puant Julien Sorel ? Ferdinand Lassalle, voilà le guide qui enseigne la vraie voie à ses frères. Dis que tu l’admires, le petit Juif de Breslau, le fils du marchand d’indiennes, évincé par sa naissance de tous les emplois, et qui fonde le socialisme allemand, qui devient l’idole des foules, le don Juan des salons, le protégé de la comtesse Hatzfeld, l’ami de Bismarck, l’arbitre des élégances, le plus fin gourmet et le dandy le mieux mis de Berlin, — ce qui n’est peut-être pas beaucoup dire ! Te rappelles-tu cette soirée où il enleva Hélène de Dönniges, la fille de l’ambassadeur, une heure après la première présentation, et comme il emportait la belle proie sur ses bras, dans l’escalier, sous les yeux de tous ces philistins ahuris qui l’en admiraient davantage ? Dame, il n’a pas été fort jusqu’au bout, il s’est laissé rouler par son Hélène, il s’est fait tuer dans un accès de rage. Ne jamais se laisser rouler par une femme, tout est là. Le reste est facile ; combien plus facile dans notre société démantelée que dans la raide forteresse prussienne du vieux Berlin ! Elle capitula pourtant devant le magicien. Paris ! — Quel bouillon de culture pour un Lassalle ! Écoute, vil libéral, écoute les conseils du Maître :

« Si j’étais né prince souverain, j’aurais été aristocrate de corps et d’âme, mais comme je ne suis qu’un simple fils de bourgeois, je serai démocrate à mon heure… Je m’habillerai toujours dans l’avenir avec le plus grand soin : l’habit fait l’homme, c’est l’opinion de notre siècle… Es-tu ambitieuse ? Que dirait ma blonde enfant, si je l’amenais un jour à Berlin, traînée par six cheveux blancs, devenue la première femme de l’Allemagne ?… Ferdinand, l’élu du Peuple, n’est-ce pas un nom imposant ?… »

Quand il était lancé sur ce thème, Bayonne ne s’arrêtait plus. Il déclamait à son ami les pages qui le grisaient, il s’appropriait avec une égale sincérité les tirades enflammées du tribun sur la rédemption des masses populaires, les effusions intimes où l’ambitieux confessait sa passion de vanité, de plaisir, de pouvoir. Et cet homme qui venait de mettre en doute sa dépendance de la race accusait fortement le caractère ethnique : une sagacité d’argentier dans le choix de la meilleure monnaie de change, un sûr discernement de la valeur qui ferait prime sur le marché politique.

Elzéar s’était organisé une existence conforme à son programme, partagée entre les heures studieuses et les heures dissipées. Ce double aspect se reflétait fidèlement dans la physionomie de l’appartement qu’il occupait, avenue Bosquet. Un cabinet sévère, encombré de livres et de documents statistiques, attestait les matinées laborieuses ; cette pièce s’ouvrait libéralement à l’artisan, au petit commerçant du quartier, en quête d’un conseil gratuit chez le jeune avocat. Dans le salon pimpant, dans la chambre coquette, tout était médité pour l’agrément des visites galantes, tout quémandait l’approbation des hommes de club et de sport qui venaient fumer un cigare chez l’aimable causeur. Cette vie assez large, grevée par les recherches de toilette, par les dîners offerts à d’utiles parasites, nécessitait des appels réitérés aux capitaux de Rachel. Les années fuyaient sans que la veuve entendît parler d’une plaidoirie fructueuse, d’un succès pratique et rassurant pour l’avenir de son fils. Elle se reprochait sa faiblesse maternelle, elle menaçait sérieusement d’y mettre un terme, quand éclata l’affaire Evayren.

On se souvient du procès retentissant qui passionna Paris pendant toute une semaine. Nordomus Evayren, le poète incompris, avait évolué du symbolisme à l’anarchisme : fasciné par la tentation du beau geste, il y était allé de sa bombe, dans la salle d’un limonadier universitaire où l’engin avait grillé les redingotes de quelques répétiteurs. Le criminel réclama l’assistance de son ancien camarade Bayonne. Elzéar accepta : arrivé à l’audience inconnu, il en sortit célèbre. Nous l’avons tous présent à la mémoire, ce plaidoyer fameux : la défense habile d’un malheureux, exaspéré contre ses maîtres, créancier qui demandait compte à l’Alma Mater de toutes les promesses illusoires, de la faillite morale où elle l’avait jeté, déclassé, sans pain, sans âme, sans foi ; l’attaque véhémente contre une société responsable du trouble cérébral de la jeunesse, le tableau sobre et précis des effondrements successifs qui avaient désolé une génération sacrifiée ; enfin la péroraison saisissante, la peinture modernisée de la danse macabre, les masques arrachés aux personnages sociaux, leur néant découvert avec une ironie aiguë, et le salut ému au jeune ressuscité, au peuple qui allait surgir dans une lumière d’aube, hors du sépulcre où tous ces morts l’écrasaient sous leurs mensonges.

— Le procès Baudin ! Un nouveau Gambetta !

Ce fut le cri spontané du Palais. La presse avancée exaltait le redoutable tribun qui venait de se révéler. Quelques semaines plus tard, le quartier du Gros-Caillou l’envoyait au Conseil municipal ; les comités électoraux l’adjuraient d’accepter, aux prochaines élections législatives, le siège d’un vieux médecin usé dans l’arrondissement. Réveillé par le succès, porté par ce grand vent de popularité, Bayonne multipliait les réunions, sa parole soulevait les auditoires. Au début, l’habit à revers de soie et les bottes vernies avaient provoqué des grognements, des lazzi.

— Citoyens, s’était-il écrié, les serviteurs du peuple laisseront-ils toujours à ses maîtres les dehors décents que notre civilisation égalitaire doit donner à tous ? Le temps est venu d’effacer les distinctions humiliantes, ignorées dans cette libre Amérique où la démocratie n’est pas un vain mot ; et puisqu’on juge les hommes sur l’habit, c’est à nous, c’est aux vôtres de rendre visible aux yeux du monde ce que vous êtes en réalité, la conscience profonde et l’émanation méconnue de notre France artiste ; c’est à vous de faire désormais la loi du goût, comme vous ferez toutes les autres.

Les ménagères, flattées, avaient donné raison à ce bel homme si bien mis ; elles avaient vite dissipé les défiances de leurs maris. Aux élections générales, une majorité écrasante avait fait d’Elzéar, à trente ans, un député de Paris.

A la Chambre, il s’était institué dès le premier jour, du droit de l’éloquence, le porte-parole autorisé des groupes socialistes. La majorité se laissait entraîner insensiblement à applaudir une lyre qui la charmait sans la convaincre. Au dehors, dans les salons qui s’entr’ouvraient naguère à l’esprit et à la bonne grâce du jeune inconnu, l’orateur acclamé était maintenant accueilli comme une glorieuse création de la maison, une parure qu’il fallait disputer aux rivales prêtes à l’accaparer. On lui faisait parfois une petite moue de commande, quand il avait par trop scandalisé les conservateurs ; il l’essuyait avec un sourire amusé, en homme sûr de son pouvoir ; il désarmait les plus effarouchés avec ce scepticisme de la soirée parisienne, où chaque acteur plaisante le personnage qu’il a joué dans la bataille du jour. Autour de la table à thé, le tribun rentrait ses griffes, et l’on feignait de les croire inoffensives ; la maîtresse de maison présentait en minaudant son socialiste-amateur ; un ambitieux pressé qui avait pris par le plus court : il se rangerait en arrivant au pouvoir, « il serait bientôt des nôtres », comme il convenait à un fils de bonne famille, au riche héritier d’un grand commanditaire de produits chimiques.

Effet habituel de ces brusques mises en lumière : elles reculent à mille lieues, dans une nuit épaisse, les origines du grand homme ; sources incertaines du Nil que nul n’a le temps ni le souci de vérifier. Elzéar se sentait chaque jour plus loin de la rue d’Héliopolis et de tout ce qu’elle rappelait : sa race, son culte nominal, la provenance de sa fortune, gênes vagues et lointaines, ignorées du gros de ses admirateurs, soupçonnées seulement par quelques furets professionnels comme Asserme. Le triomphateur les oubliait volontiers lui-même.

Si quelque naïf eût insisté pour savoir qui il était, le soir du jour où commence ce récit, tandis qu’il sortait du Palais-Bourbon après une rapide correction d’épreuves et se dirigeait vers le parc Monceau, Bayonne aurait enchéri avec une magnifique sécurité sur sa réponse de jadis à Jacques Andarran : Un Parisien comme les autres, plus en vedette que les autres. — Déclaration d’état-civil, religieux et social bien suffisante, quand elle tombe des cimes escaladées. Serait-il assez lourdaud, assez de sa province, le questionneur indiscret qui ne s’en contenterait pas ?

CHAPITRE IV A L’HÔTEL SINDA

Elzéar se fit déposer rue de Vigny, à la porte d’un des grands hôtels dont les façades se développent en bordure sur le parc Monceau. La baronne Sinda donnait à dîner le jeudi et recevait ensuite l’univers. Gédéon Sinda, le banquier de Trieste, avait épousé la belle Brésilienne au cours d’un voyage d’affaires qu’il faisait à Rio. Établi à Paris depuis une dizaine d’années, le Triestin manœuvrait à la Bourse avec des hauts et des bas, heureux souvent, audacieux toujours. Sa femme entendait la mise en scène de la richesse ; agréable encore dans sa maturité un peu grasse, elle savait se prodiguer aux insignifiants pour retenir et grossir le courant qui apporte des hôtes utiles. Gédéon tenait par diverses attaches beaucoup de gens, et il offrait son luxe à tous. Aussi voyait-on chez lui ce défilé de cinématographe que les journaux à sa dévotion proclamaient « une réunion très select » : des étrangers, des diplomates, des Parisiens, mondains, artistes, hommes politiques. Les compatriotes du Sud-Amérique avaient d’abord prédominé dans le cercle de la baronne Dolorès ; ils étaient progressivement refoulés par le personnel politique, depuis que le banquier s’occupait de grosses affaires qui intéressaient directement l’État français. Les jeunes attachés du quai d’Orsay, venus chez les Sinda à la poursuite d’un flirt ou d’une dot, avaient baptisé leur salon : le Contesté franco-brésilien.

Bayonne aimait cette maison, l’une des premières où il s’était fait paraître. Débutant inexpérimenté, il y avait tâté le monde et appris à connaître ce mobile kaléidoscope de vanités, d’intrigues, de galanteries, de riches ennuis et d’ambitions besogneuses. Il y rentrait toujours avec l’alacrité joyeuse de l’alpiniste qui se retourne sur le sommet atteint et regarde en bas le point de départ. Il aimait ce quartier, ces demeures fastueuses étagées sur les pentes de l’ancienne plaine Monceau ; il aimait en elles les solides monuments de la conquête, érigés triomphalement par ses pareils sur les lieux où sa chétive enfance avait peiné, d’où plus d’un peut-être s’était élancé comme lui ; il se sentait en famille dans ce camp des vainqueurs, dressé au-dessus de Paris à l’endroit même où leur colonne avait fait brèche. Son esprit d’observation s’amusait à l’étude de cette société composite, au travail de fusion qui faisait de tous ces disparates une agglomération chaque jour plus cohérente : faune nouvelle en harmonie avec la flore du jardin qu’on apercevait sous les fenêtres, avec ces massifs d’arbustes indigènes et d’essences exotiques où l’œil accoutumé ne distingue plus les espèces acclimatées des aborigènes. Le cadre même où se mouvaient ces cosmopolites semblait reculer leur cosmopolitisme jusque dans le passé ; au milieu du luxueux pêle-mêle des salons, chacun se retrouvait chez soi et reconnaissait ses ancêtres dans quelque bibelot, vieux meubles français, étoffes orientales, japonaiseries, argenteries anglaises, figurines grecques, bouddhas laqués en contemplation devant une Vierge préraphaélite ou une icône russe. — Les dépouilles de toutes les Égyptes, songeait fièrement Bayonne.

Ce soir-là, pourtant, les impressions coutumières sous le porche de l’hôtel Sinda n’avaient plus de prise sur lui. Absorbé dans une pensée unique, il se hâtait vers le but où elle le tirait. A peine s’il s’en laissa distraire un instant par la caresse, toujours si douce, de cette attention curieuse qui se peignait sur les figures et suspendait les propos à son passage au travers des groupes. Le baron Gédéon vint à lui, avec son air somnolent de grand fauve repu ; le banquier tendit la main au député, de ce lent mouvement de balance qui semblait soupeser la valeur intrinsèque de chaque main serrée.

— Ce cher Bayonne ! On dit qu’aujourd’hui encore vous avez été admirable à nos dépens. Combien de jours de grâce accorderez-vous à vos pauvres amis capitalistes ?

— Eh ! mon cher hôte, que cela importe peu à ceux qui ont comme vous le sens des transformations nécessaires ! Quelles que soient les évolutions sociales, n’y retrouveront-ils pas toujours leur place, la première ?

— Ah ! votre damnée politique ! Quand comprendrez-vous qu’elle tue le travail fécond, la vraie force de ce pays ?

— Bah ! la politique a des revenants-bons pour les travailleurs intelligents. Nous la parlons, vous la faites. Et puis, n’est-il pas convenu qu’on doit l’oublier ici, entre toutes ces belles épaules, la vilaine maîtresse de nos matinées ? Concentration devant la beauté, n’est-ce pas la formule qui nous met tous d’accord, mon vieil ami ?

Dans ce « mon vieil ami », il y avait de jolies nuances de familiarité, presque de protection, et de revanche pour les « mon jeune ami » si souvent entendus naguère. Les deux hommes se quittèrent avec un sourire d’intelligence.

Elzéar s’approcha de la baronne. Il craignait d’être accaparé par l’amabilité complimenteuse de Dolorès ; cette contrariété lui fut épargnée. La maîtresse de la maison faisait admirer au nonce une crosse épiscopale de travail italien ; toute fondue en grâces devant le prélat, elle laissa échapper le député. Tandis qu’il la saluait, ses yeux rencontrèrent le regard romain : ce regard patient l’enveloppait comme le fer tranquille d’un vieux maître d’armes, qui tâte le jeu de l’adversaire, cherche la place mal couverte, marque d’avance l’infaillible coup de bouton. Bayonne traversa deux pièces en esquivant les fâcheux ; il se déroba aux appels pressants qu’une vieille dame lui envoyait de son face-à-main ; il évita par d’habiles manœuvres la traîne d’une de ses maîtresses de l’autre année qui évoluait pour lui barrer la route, l’embûche d’un ministre qui guettait visiblement l’occasion d’un de ces entretiens conciliants où « l’on remet les choses au point ». Il aperçut dans l’embrasure d’une fenêtre le petit crâne blanc et pointu du président Duputel, en conférence avec le fondé de pouvoirs de la Société des chemins de fer balkaniques. Duputel provoqua le « cher collègue » d’un signe de main amical ; ce geste sous-entendait une gentille menace de rappel à l’ordre pour l’enfant gâté, tandis que la mine futée du Méridional exprimait la satisfaction d’un entrepreneur de ménagerie, au moment où il exhibe son pensionnaire dangereux, favori du public. Elzéar s’arrangea de façon à cerner dans la fenêtre un membre de l’institut ; le président briguait un fauteuil aux Sciences morales : il lâcha son tribun pour s’emparer du savant. Quelques rapides poignées de main, quelques sauts de tête aux collègues rencontrés çà et là, Pélussin, Asserme, le vicomte de Félines, et Bayonne allait franchir le seuil du cabinet vers lequel il se dirigeait, au fond de l’enfilade, quand une lourde poigne s’abattit sur son bras.

C’était le gouverneur provisoire et honoraire de la Crète, le colonel Van den Poker. De beaux états de service dans la guerre d’Atchin avaient désigné le brave Hollandais au choix du concert européen ; nommé à titre provisoire, depuis dix-huit mois, sauf ratification ultérieure d’une puissance hésitante, le colonel Van den Poker attendait sur l’asphalte parisien une entrée en fonctions qu’on lui promettait chaque semaine. Il promenait dans les cafés du boulevard sa bonne face émerillonnée sous une tignasse en buisson, sa chaîne de breloques voyantes et bruyantes comme un chapelet de calebasses. On le trouvait d’ordinaire à la terrasse du Café Colonial, répartissant aux habitués les concessions et les entreprises de travaux qu’il accorderait dans son île. Le soir, il ornait les tables hospitalières, dans les maisons où l’on prisait l’honneur d’entendre annoncer : Son Excellence le Gouverneur de la Crète. Le meilleur garçon du monde, au demeurant, n’abusant pas du crédit que lui faisaient des fournisseurs éblouis, ni du goût vif et respectueux qu’il inspirait aux filles chez lesquelles il s’oubliait volontiers ; mais raseur funeste, lorsqu’il entamait le récit de ses campagnes à Sumatra.

— Monsieur le député, un mot, de grâce. Vous savez que la dernière note des puissances fixe au sultan un délai de quinze jours pour mon installation à la Canée. Vous qui avez à cœur les intérêts de la France, vous comprenez l’urgence d’une solution… Ma situation devient intolérable, elle affaiblit le prestige si nécessaire au mandataire de l’Europe…

— Je ne sais, colonel… j’ignorais, monsieur le gouverneur. Nous ne sommes pas dans le secret des dieux, nous autres !

— Oh ! le cabinet n’a rien à vous refuser ! Le renseignement me vient de la meilleure source : je le tiens d’un Portugais qui a dîné hier chez le ministre.

— Je ne sais, en vérité, je ne sais…

Bayonne jetait sur les groupes voisins des regards anxieux, en quête d’un sauveur. Il aperçut Mme Pélussin, forte personne qui promenait des appas hardis dans une toilette tapageuse. Le sous-secrétaire d’État devait de légitimer avec elle une liaison anténuptiale, il la remorquait d’un air ennuyé dans les salons où elle cherchait de belles relations.

— Ah ! voici justement M. le sous-secrétaire d’État Pélussin et sa femme : adressez-vous à eux, colonel, ils ont les informations de première main. Vous les connaissez ?

— Vaguement ; je serais enchanté de leur être représenté. Son Excellence comprendra comme vous combien les intérêts de la France… Ma situation devient intolérable, dangereuse pour le prestige que…

Bayonne obliqua, poussa le Hollandais dans les jambes de Pélussin. Le visage de la femme s’éclaira, lorsqu’elle entendit nommer un personnage aussi décoratif que le gouverneur de la Crète ; l’homme dissimula mal une grimace, tandis que son collègue s’éclipsait après une brusque présentation.

Libre enfin, Elzéar descendit les quelques degrés qui donnaient accès à un cabinet en rotonde : cette pièce prolongeait dans le rez-de-chaussée de l’hôtel une serre aménagée sous la véranda vitrée du perron. La véranda ouvrait sur le parc Monceau ; on apercevait les noirs massifs et les pelouses pâles sous les réverbères, à travers les dattiers du jardin d’hiver, qui projetaient leurs longues palmes retombantes dans la rotonde. Le petit cabinet était à peu près désert, les visiteurs y passaient sans s’arrêter ; c’était le salon qu’un accord tacite réserve, dans toutes les réceptions bien agencées, aux couples en quête de solitude et d’intimité. Un divan régnait au fond du réduit, sous un grand paysage de Ruysdaël. Une lampe électrique, invisible, masquée par une saillie de boiserie formant réflecteur, envoyait de bas en haut sa clarté au tableau : elle faisait valoir ce coup de lumière orageuse sur un champ de blé que le maître de Haarlem aimait à reproduire.

Deux femmes causaient, assises sur le divan. L’une d’elles était la personne qui avait échangé avec Bayonne, au Palais-Bourbon, les quelques paroles rapportées plus haut. Fleur de vie triomphante, demi-close tantôt dans sa sombre toilette du jour, épanouie ce soir en son plein éclat. Cet éclat rayonnait de tout l’être : du jeune corps sculpté dans la blancheur d’un fourreau de moire ivoire ; des lignes harmonieuses du buste, cambré sur une taille mince et flexible comme le stipe du palmier voisin ; de cette gorge et de ces épaules où la blanche étoffe semblait continuée en chair vivante. Il rayonnait du visage aux tons rosés, nimbé par la clarté électrique dont le foyer se cachait derrière la nuque. Le retroussis des épais cheveux blonds, pris en dessous par cette lumière, s’avivait des teintes claires de safran qu’on voit parfois aux flocons de nuées, dans le ciel du couchant, après la chute du soleil sous l’horizon ; et, comme les crêtes de ces nuées gagnées par l’ombre, la masse fauve des cheveux s’assombrissait en haut, ramenée sur le front. Ce petit front volontaire, le pli impérieux de la lèvre supérieure et l’arc relevé des cils noirs donnaient au gracieux visage une fierté souveraine, un peu dure par moments, quand la tête se redressait d’un geste familier sur la longue attache du col ; quand des flammes courtes passaient dans ces yeux d’aigue-marine, qui erraient d’habitude, distraits, perdus, comme s’ils regardaient des choses à eux et dédaignaient de se poser sur les choses de tous.

L’autre personne, insignifiante, quelque amie retenue là en manière de contenance, se leva discrètement, s’éloigna sans affectation, dès que Bayonne eut salué et se fut assis sur le divan.

— Enfin ! dit-il, en se penchant sur sa voisine une ardeur de joie désireuse aux yeux et aux lèvres, — enfin ! j’ai pu me débarrasser de tous ces importuns ! Que me veulent-ils, et qu’ai-je à faire d’eux, tous ces êtres qui ne sont pas l’aimée ? Dites que vous m’attendiez, Daria.

— Vous le voyez bien. Et votre discours ? Corrigé ?

— Oh ! revu par acquit de conscience. Après l’excitation momentanée de la bataille, je ne suis plus capable d’aucun travail. J’essaye inutilement de fixer ma pensée sur les papiers : je ne vois que vous qui passez sans cesse, obsédante, entre ma pensée et moi.

— Vous avez tort. C’est ma volonté qu’il faudrait voir. Elle attend de vous toujours plus, pour notre cause. Votre discours était bien. Il leur ménageait encore trop les vérités, à mon gré. A votre place, je ferais claquer le fouet sur leurs épaules jusqu’au sang. Ce sang retomberait en rosée libératrice sur les humiliés et les offensés. — A propos, vous avez lu le livre que je vous ai donné, sous ce titre ?

— Oui, et je l’ai trouvé beau parce que vous l’aimez. Vous rêvez l’absolu, Daria ; cela vous sied, vous qui êtes l’absolu.

— Ami, je veux faire rêver mes rêves par tous les hommes. Aidez-moi.

— Rien ne me sera difficile, si je puis vous faire rêver le mien. Aidez-moi, vous aussi. Donnez-moi un peu de bonheur, et je vous jure de le rendre à tous en votre nom.

— Le bonheur ! c’est le grand absent dont chacun parle comme s’il le connaissait de vue !

Elle se tut. Son regard errant, chercheur, s’en alla vers les fonds de ténèbres du parc.

— Daria, pourquoi vos yeux cherchent-ils si loin ce qui est près de vous ?

Elzéar s’empara de la petite main abandonnée qui mettait sa tiédeur sur le coussin du divan, appelait les lèvres toutes proches.

— Prenez garde, fit la jeune femme d’une voix rieuse, soudain changée, prenez garde : — voilà les gendarmes !

Un couple entrait dans la rotonde. C’était Mrs Ormond, la jolie Américaine, au bras du sémillant vicomte de Félines, son attentif de cette saison. Quand il vit le réduit occupé, Olivier réprima un geste de contrariété ; il salua et entraîna Mrs Ormond dans la serre.

— On s’est levé plus matin, murmura-t-il. Ne dérangeons pas Bayonne et son Égérie : les voici en train de confectionner une humanité meilleure !

— Taisez-vous, mauvaise langue !

— Oh ! honni soit qui mal y pense. Ils n’en sont peut-être encore qu’à amalgamer leurs théories. La pratique viendra ensuite.

— Comment ? Le socialiste et la princesse Véraguine ?

— Faites donc celle qui ne sait pas la grande nouvelle : la dernière conquête du bel Elzéar, le dernier caprice de cette fantasque Daria…

— Mais non. Je ne sais rien, je vous jure. Marchez, allez-y de votre petit potin. Un de plus !…

— J’y vais de mon récit véridique. J’en puis parler savamment, j’ai été témoin de la conjonction de ces astres. C’était il y a quinze jours, à Nice. Bayonne y passait le congé de carnaval. Oh ! notre socialiste ne néglige rien, il soigne sa Corniche. Une après-midi, il arrive chez Rumpelmayer, s’asseoit à une table. La princesse Véraguine trônait à la table voisine, entourée de ses adorateurs, et d’un des vôtres, le soussigné Olivier. Elle attendait le retour de sa vieille folle de mère, qui s’attardait à Monte-Carlo, naturellement.

— Cette toquée de comtesse Lourieff ? Est-ce qu’elle traîne toujours au casino sa smala, ses trois terriers écossais, son jeune médecin polonais, sa bande de spirites ?

— Toujours. Le médecin garde les chiens à la porte, les spirites placent sur la roulette les écus de la comtesse, et elle se visse à la table de trente et quarante, avec son vieux sac à ouvrage d’où sortent des liasses de billets chiffonnés…

— Oui, je me rappelle la comédie qu’elle nous donna, l’an dernier. Elle s’était mis en tête d’essayer le fluide de ses médiums sur une des tables de roulette, avec la persuasion que leurs passes magnétiques feraient tourner la bille. Elle se démena tout un matin comme une enragée, pour qu’on leur permît d’entrer dans la salle et de tenter l’expérience avant l’ouverture des jeux. Les croupiers eurent toutes les peines du monde à défendre leur sanctuaire, avec les égards qu’ils devaient à une aussi bonne cliente.

— Soyez certaine qu’elle avait ce jour-là le spiritisme très rosse. La Lourieff comptait sûrement que les esprits lui désigneraient ainsi des numéros de tout repos. — Mais revenons à sa fille et à mon Bayonne. — Donc, il s’installe à la terrasse du glacier, remarque la belle Daria : ses yeux s’écarquillent, hypnose, coup de foudre. Après un quart d’heure de contemplation extatique, nous le voyons qui appelle les petites bouquetières en ballade par là, deux, trois, quatre ; il leur donne une indication, des poignées de monnaie ; et voilà ces gamines qui viennent toutes ensemble vider leurs corbeilles sur la table de Daria, une avalanche de roses, de camélias, d’œillets… La princesse nous regarde, ne sachant si elle doit rire ou se fâcher ; nous prenons des airs de matamores, prêts à châtier l’insolent ; un grand diable de Russe, un chevalier-garde, je crois, se dresse déjà à demi, comme un coq en colère qui va foncer. Daria lui fait signe de se rasseoir et prend décidément le parti d’éclater de rire. Alors Bayonne se lève, s’approche ; très grave, très fatal, avec l’aplomb d’enfer que vous lui connaissez, il s’incline profondément ; et de sa voix de tribune, sa voix de tristesse passionnée :

— Daignez me pardonner, madame. Vous savez qui je suis. Je suis celui qui doit arracher les fleurs du vieux monde pour en replanter de nouvelles. Ces fleurs condamnées, j’ai voulu en déposer une gerbe à vos pieds ; parce que le monde nouveau mettra longtemps, hélas ! avant de produire une merveille comme celle que je vois devant moi.

Un peu interloquée d’abord, Daria se remet à rire de plus belle, avec sa mine de déesse méprisante :

— Eh ! que savez-vous, monsieur, si d’autres ne les ont pas arrachées de leur cœur bien avant vous ? Enchantée de cette présentation sommaire ! Faites-moi le plaisir de vous asseoir là, et développez-nous votre petit socialisme, bien timide, bien bourgeois, autant que j’en ai pu juger. Cela m’amusera toujours autant que le golf où voulaient m’entraîner ces messieurs !

Ce fut au tour de Bayonne d’être démonté un instant. Mais cet animal retrouverait son équilibre et son bagout sur la pointe de l’Obélisque. Moitié sérieux, moitié enjoué, il se mit à causer communisme, marxisme, tous leurs attrape-nigauds, enfin. La princesse lui renvoyait la balle, le collait ; si vous l’aviez entendue, une vraie petite anarchiste ! Vous savez qu’elle est effroyablement avancée ; je crois même qu’on l’a priée de ne pas revenir dans son pays ; elle y fondait des écoles, paraît-il, où elle faisait une propagande incendiaire. Nous nous défilions l’un après l’autre : c’était l’heure de la partie au cercle Masséna. Nous n’existions plus pour Daria, je dois l’avouer. Elle resta sur la terrasse à argumenter avec le Bayonne, en tête à tête. Le lendemain, on les retrouvait en conférence sur la Promenade des Anglais. Le surlendemain, retour à Paris dans le même rapide. Et, depuis huit jours, on les rencontre partout, inséparables : au Louvre, dans les allées du Bois, le matin ; le soir à l’Opéra, ou ici, dans la boîte Sinda. Bayonne se fait rare à la Chambre, il n’y est venu aujourd’hui que pour parler. Regardez-le, il est chauffé à blanc. Elle, très intéressée, c’est visible, en attendant mieux, ou pis…

— Alors, votre pronostic ? fit Mrs Ormond. — Flirt, ou entreprise conjugale du politicien ?

— L’un et l’autre, au petit bonheur. Mon cher collègue ne doute de rien, il est bien capable de rêver ce coup de fortune abracadabrant : Mme Bayonne, la fière princesse ! Mais, à défaut du définitif, il n’est pas homme à dédaigner le momentané. Quant à elle, trop courtes pour ces mers-là, nos sondes ! Je ne serais pas étonné, vous ne le seriez pas plus que moi, convenez-en, si l’on nous disait qu’on a trouvé ce matin la princesse sous les courtines de Bayonne ; et nous ne nous étonnerions pas davantage si l’on nous garantissait qu’elle ne lui a jamais abandonné et ne lui abandonnera jamais le bout du petit doigt. Qui peut savoir, avec cette énigmatique Daria ?

— Oh ! énigmatique ! Vous voilà bien, avec vos emballements sur ces femmes du Nord ! Des blocs de neige, cher ; un rouge rayon de soleil les colore, vous croyez que tout flambe, et ce n’est toujours qu’un bloc de neige, sous ce mirage d’incendie.

— Celle-ci a fait ses preuves, pourtant. Veuve à vingt ans d’un mari qu’elle avait expédié en dix-huit mois dans l’autre monde…

— Félines, il faut rentrer ce renseignement-là. Des Russes très informés du ménage m’ont dit tout le contraire. Quand le Véraguine s’est abattu sur la jolie fille et sur l’immense fortune des Lourieff, il n’était déjà plus qu’un cadavre décomposé par l’ivrognerie et… le reste. Depuis qu’elle est débarrassée de lui, des coquetteries, les apparences et la hardiesse d’un oiseau de proie, mais pas ça de prouvé. On m’a même affirmé, et je le parierais… Comment vous dire ?… Si Bayonne entreprend l’éducation de la jeune veuve, il devra tout enseigner à la très rouée et très innocente enfant.

— Allons, tant mieux pour lui ! En attendant, ils ne démarrent pas. Pauvre moi ! gémit Olivier d’une voix contrite.

— Et ma sœur Dolly qui m’attend pour aller à ce bal ! Ramenez-moi au salon, s’il vous plaît, et même s’il ne vous plaît pas.

Ils retraversèrent la rotonde. Bayonne et Daria Véraguine restèrent seuls.

CHAPITRE V DARIA VÉRAGUINE

Leur conversation continuait, hachée et difficile ; chacun d’eux la ramenait à sa préoccupation dominante. L’homme, après une dure journée de pensée et d’action, s’abandonnait tout entier aux sentiments qui le transportaient à cette heure. La femme, poursuivie depuis le matin par les futiles exigences et les fades galanteries de la vie mondaine, revenait obstinément aux idées qui passionnaient son esprit. L’impatience d’Elzéar eût été moins vive devant une résistance à vaincre ; rien de tel : on ne repoussait pas son amour, on l’éludait. Daria semblait dire par toute sa manière d’être : c’est entendu, je suis vôtre, cela est de peu de conséquence ; venons-en vite aux intérêts supérieurs de notre association sentimentale. — Elle se donnait du cerveau, voulait être prise ainsi. Cependant, à l’instant même où sa force de persuasion paraissait concentrée dans ce cerveau, un geste négligent des doigts à l’échancrure du corsage, un battement du petit pied contre les valenciennes de la jupe, une molle détente sous la robe des lignes sinueuses de ce beau corps, toutes les secrètes séductions en mouvement attisaient le désir. Était-ce coquetterie calculée, ou fonction mécanique, inconsciente, de l’être féminin, exerçant son pouvoir de volupté comme la tubéreuse exhale son parfum ? Elzéar se le demandait, incertain, mordu par des soupçons qu’il se reprochait aussitôt, irrité surtout par la fuite perpétuelle de ce regard, toujours perdu loin de lui, alors même qu’une parole plus tendre ou une main abandonnée lui livraient la demi-absente.

— Daria, disait-il avec un enjouement feint où tremblait l’amertume de la passion insatisfaite, — Daria, pourquoi pensé-je toujours près de vous à ce trait d’observation que j’ai lu quelque part : « Lorsqu’un chat vous caresse, il ne vous regarde jamais ; son cœur semble être dans son dos et dans ses pattes, non dans ses yeux ? »

La jeune femme le regarda, bien en face, cette fois ; et pourtant de si haut, semblait-il, qu’elle mettait une distance infinie entre elle et le visage où ce regard se posait.

— De quoi vous plaignez-vous, si je vous vois ailleurs, en avant de mon rêve, marchant et triomphant dans l’œuvre pour laquelle je vous ai élu ? Si je vous associe à ce que j’ai toujours regardé ? N’accusez pas mes yeux, vagues et troubles, peut-être, parce qu’ils sont faits à l’image de l’eau si longtemps contemplée, faits des images recueillies dans l’eau dormante de l’étang ; vous savez, je vous l’ai peint déjà en vous contant mon enfance, là-bas, à Briansk, au fond des bois, l’étang qui est comme l’âme triste de nos maisons russes, glauque sous les roseaux et les saules ; notre proud, mot intraduisible avec vos mots ; le pâle coin de ciel renversé d’où sortent et où se transfigurent les songes de l’enfant. La vie m’est apparue là, elle a pris forme là, je l’ai vue dans ce miroir autrement que ne la voyaient ceux d’avant moi ; et il me semble parfois qu’elle coule au plus intime de mon être, cette eau natale, l’eau du rodnoï proud… Ah ! tenez, je la sais, votre langue, mais elle me manque pour les mots du profond du cœur, pour ceux qui expriment les choses de l’enfance. Étonnez-vous donc, si mes yeux reflètent les visions où ils retournent sans cesse… Mais si je vous aime, malheureux, c’est avec les forces et les folies que j’ai amassées là !

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