← Table of contents
Les morts qui parlent

DEUXIÈME PARTIE (continued 3)

Reading edition

Seule, une ombre errait encore sur les terrasses, au sommet de l’escalier de Latone, en face de la trouée majestueuse qui s’ouvre sur les étangs, entre les forêts, se continue à l’infini de l’horizon.

M. de Kermaheuc s’était oublié là. Il avait vu descendre devant lui le soleil, entre les deux peupliers isolés au bout de la perspective : hautes sentinelles de la percée royale, dont la nuit faisait à cette heure des cyprès noircissants. Il regardait mourir, au ciel et sur les eaux, les dernières lueurs roses. Sa pensée s’en allait le long du dais sombre des vieux arbres, s’échappait entre les gardes noirs, fuyait plus loin, là-bas, sur ces arrière-plans gris sans limites, si semblables à ceux de sa Bretagne, si lointains qu’il croyait l’atteindre du regard, cette Bretagne, et, plus loin encore, par delà, voir, entendre son Océan. Là-bas, devant lui, tout ce qu’il aimait encore dans l’espace ; derrière lui, tout ce qu’il aimait dans le temps, le temps passé : Le fier Château évocateur, le grand et beau siècle, les augustes mémoires ; ses véritables contemporains, qui revenaient timidement, au crépuscule, sous les ifs taillés, sur leurs terrasses usurpées par d’autres.

Comme le matin, aux Réservoirs, plus que le matin, il était mélancolique, le vieil homme. Il se sentait fini dans les choses finies. — Son regard absorbé tomba sur une plate-bande, à ses pieds, y fut retenu par une fleur, une rose. — Rose ! Un faible sourire lui remonta au visage. La dernière attache, et la suprême tristesse : que garderait-il d’elle, bientôt, dans cette ascension splendide, naturelle, bien méritée, sans doute, mais qui faisait chaque jour plus petite et plus difficile la place du vieil ami ? — Il s’inclina, cueillit la fleur, la cacha sous la redingote avec un geste honteux de collégien. Et il s’achemina, derrière tous, vers la gare, emportant sa rose de Versailles, sa dernière illusion ; content d’offrir sa pensée du jour dans cette fleur à celle qui l’attendait, pour apprendre par lui les événements. — A celle qui les apprenait au même instant, de la bouche du baron Sinda, et qui récompensait comme il convenait les loyaux services, l’agréable message de ce précieux allié.

CHAPITRE XVIII RENVERSE

— La parole est à M. Elzéar Bayonne.

Une fois de plus, ces mots tombèrent du fauteuil présidentiel où Duputel digérait sa déconvenue. Une fois de plus, ils produisirent sur la Chambre les effets décrits au début de ce récit. Mais dans le recueillement silencieux qui suivit l’apparition de l’orateur socialiste à la tribune, il y avait cette fois autre chose que la curiosité d’entendre une belle musique : il y avait l’attente d’un acte.

Boutevierge interpellait sur la politique générale un cabinet qui n’existait plus que de nom. Amputé de quatre membres par les débarquements et par l’élection de son chef à la Présidence, ce débris de ministère, où un seul homme cumulait trois portefeuilles, était resté quelques jours en fonction pour installer Mirevault. Les indications que donnerait un grand débat parlementaire allaient permettre de choisir un programme et un personnel de gouvernement ; on espérait qu’il s’en dégagerait une majorité favorable aux vues du nouveau Président. Des gens disaient, — et ils le disaient sans rire, — que Mirevault avait l’intention de gouverner. On lui prêtait le dessein d’élargir d’abord sa base d’action ; il voulait, assurait-on, couper en deux le parti socialiste, se rattacher les éléments assimilables de ce parti ; le pacte serait scellé par le dépôt de quelques projets de loi démocratiques, par des satisfactions de personnes qui amèneraient aux affaires le plus qualifié des agitateurs réformistes.

Bayonne était assiégé de séductions. Des émissaires lui murmuraient à l’oreille des paroles significatives. Ces suggestions s’étaient précisées, la veille du jour fixé pour le débat qui devait orienter les esprits. Le Directeur de la Sûreté avait abordé son parent, comme par hasard, dans le couloir désert des commissions.

— Mon cher cousin, avait dit Joseph, il faut pourtant que nous causions une fois à cœur ouvert. Nul ne vous admire plus que moi ; et j’aurais bien peu l’esprit de famille, si je ne trahissais pas pour votre édification personnelle quelque chose des renseignements que j’ai recueillis. Je sais positivement qu’on désire vous faire une place parmi les ouvriers de l’ère nouvelle. La réorganisation de notre système colonial, l’essai sur ce terrain vierge de quelques principes acceptables dans la doctrine socialiste, quelle tâche plus digne de vos talents ? Seul, vous pouvez la mener à bien ; et ce ne serait là, pour un véritable homme d’État, que la préface de cette grande œuvre urgente, la réorganisation intérieure de la France. Si vous tenez demain un langage qui rende l’accord possible, les intentions dont je vous fais confidence se traduiront en actes immédiats. Je le sais positivement. — Et le regard glauque souligna, amplifia le sens de ces graves déclarations.

Elles avaient jeté Elzéar dans un trouble mental qu’il ne dominait plus. Le pouvoir ! La faculté de pétrir enfin à son gré la glaise humaine ! Avec une superbe confiance dans ses forces, il laissait courir son imagination sur les larges horizons ouverts par Joseph. Qu’il mît seulement le pied au premier échelon, et l’ascension des autres ne serait qu’un jeu ; bientôt, au sommet, il se dresserait seul, maître, tout-puissant modeleur qui donnerait à un grand peuple la figure de sa pensée ; l’un de ces illustres privilégiés dont le nom résume une époque de l’histoire et s’établit à jamais dans l’admiration des hommes. Un mot à dire, — le verbiage insignifiant qu’on lui demandait pour apprivoiser les nigauds, — et les rêves de son enfance se réalisaient, il était un des élus de la promesse, comme Moïse et Josué, David et Salomon. — Aux heures des grandes ivresses imaginatives, il redevenait toujours le petit songeur du Fumier de Job ; c’était encore sous ces noms, à travers le prisme de la formation première, indélébile, qu’il apercevait les objets et les modèles de ses ambitions.

Entre le fruit si longtemps convoité, mûr enfin, et sa main qui allait le cueillir, un seul obstacle : le caprice d’une femme. Certes, il la voulait avant tout, l’adorable créature ; ce désir exaspéré parlait plus fort que les autres, dans ses sens enfiévrés, dans son imagination éblouie par tout ce qu’il y avait de délirant autour de cette image : la belle, la noble, l’opulente princesse dans ses bras, Daria devenue son bien, sa chose, sa femme. Mais fallait-il donc opter entre les deux rêves ? Pouvait-elle demander sérieusement qu’il sacrifiât le second à une fantaisie d’idéalisme mal compris ?

Un caprice : il qualifiait ainsi, avec un peu d’humeur, les exigences du bosquet d’Apollon ; cet enthousiasme intransigeant qu’il avait d’abord partagé, dans un élan de passion, qu’il jugeait mieux maintenant, à la clarté de la réflexion. Et s’il passait outre, qu’en résulterait-il, après tout ? Un court malentendu, un mouvement de dépit qu’il apaiserait vite avec la démonstration de cette vérité irréfutable ; on sert mieux ses idées par un acte sage que par un beau cri. — D’ailleurs, n’allait-il pas se rapprocher d’elle en montant ? La véritable barrière entre elle et lui, n’était-ce pas l’humilité des origines, les tares sociales du petit juif poussé sur le Fumier de Job ? Nonobstant les déclarations qu’elle avait faites, Elzéar demeurait persuadé de ce qu’il redoutait par-dessus tout, mal guéri d’une terreur qui le paralysait depuis si longtemps. Ministre demain, premier ministre bientôt, maître des hommes, le Disraeli français, il deviendrait l’égal de la fière princesse ; elle se rendrait au prestige d’une aussi haute fortune. — Il prêtait à Daria sa propre mesure de la grandeur humaine. Comme Esther naguère, comme les autres, il retombait toujours dans leur erreur de calcul ; il raisonnait exactement sur les motifs raisonnables qui déterminent d’habitude les intelligences et les cœurs ; il ne tenait pas compte de l’astre troublant, des forces du sentiment irraisonné dans certaines âmes.

Après son entretien avec Joseph, il avait passé la soirée et une moitié de la nuit dans cette agitation cruelle, ballotté entre ses désirs, ses craintes, prenant et rejetant des résolutions opposées, écrivant et déchirant des canevas de discours contradictoires. L’angoisse de la lutte intérieure avait continué pour lui toute la matinée, jusqu’au moment d’aborder la tribune ; il y montait, encore irrésolu, avec la violente tension de toutes les forces vitales chez l’homme qui va jouer la partie décisive de son existence.

Le coup d’œil circulaire qu’il jetait toujours sur son auditoire, coup de sonde avant de mettre à la voile, lui montra sur toutes ces physionomies l’attente de l’événement ébruité par les préparateurs de l’opinion ; l’attente et l’acceptation préalable. En face, dans la tribune du président, Daria penchait sa jolie tête pour saisir chaque parole. — Je serai là, — avait-elle dit. Elle y était, à sa place habituelle, à cette place où les yeux de l’orateur avaient si souvent cherché le prix de l’éloquence. Comme le premier jour qu’il avait parlé pour elle, la princesse portait au corsage un petit bouquet de roses pourpre ; fleurs qu’Elzéar lui envoyait régulièrement, en souvenir de cette première vision, au matin des séances où il devait prendre la parole. En achevant son inspection du terrain de combat, il aperçut dans la tribune militaire, debout, au premier rang, l’officier de service qui venait d’y entrer. Il reconnut sous l’uniforme le capitaine Andarran. Le poste du Palais était fourni ce jour-là par l’infanterie de marine, l’ordre de marche avait désigné la compagnie que Pierre commandait. Bayonne surprit le regard de l’officier, ardemment fixé sur la tribune de Daria. Nerveux comme il l’était à ce moment, l’irritation qu’il ressentit de cette petite découverte mit un léger tremblement dans sa voix aux premiers mots qu’il prononça.

Il débuta par des généralités oratoires, préludes du musicien qui cherche son inspiration sur le clavier. Cet exorde ne différait pas sensiblement de sa manière accoutumée ; on y retrouvait les griefs habituels de la critique socialiste. — Les faits donnaient raison, disait-il, à tant d’avertissements inutiles ; la crise morale où le pays se débattait révélait à tous les yeux l’usure d’un système qui avait abouti à l’impuissance dans la corruption ; l’heure était venue pour ce pays de faire sur lui-même un rigoureux examen de conscience et de prendre les résolutions viriles d’où sortirait son relèvement. — L’orateur développait ce thème avec force, sans acrimonie, avec un ascendant de parole qui ne s’était jamais manifesté plus victorieusement. Sa démonstration philosophique ne soulevait aucune protestation sur les bancs du centre ; on y applaudissait des vérités abstraites bien exprimées ; elles correspondaient aux inquiétudes de ces hommes, alarmés par la secousse récente, et nul ne se les appliquait en son particulier. Bayonne devinait un autre sentiment chez ceux qui l’écoutaient avec une faveur si marquée ; ils espéraient de lui un peu plus, l’offre d’un concours dans la détresse qu’il dépeignait, la réconciliation momentanée qui permettrait à tous les républicains de franchir ensemble le mauvais pas. C’était une de ces heures où les assemblées sont prêtes pour les baisers Lamourette. Il y avait dans tous ces esprits un grand vide dont ils s’effrayaient eux-mêmes ; et l’orateur penché sur ce vide en ressentait le vertige, il subissait l’attraction du gouffre où il jetait sa parole ; il se laissait envelopper par la fascination de tous ces regards, chargés d’un appel muet : « Mais dis donc enfin ce que nous attendons de toi ! »

Cédant peu à peu à ce magnétisme, il rendit un hommage impartial aux hommes qui avaient entendu le cri de révolte de l’honnêteté, il loua leur premier effort pour libérer la conscience publique. Trois ou quatre ministres, amis particuliers de Mirevault, indiqués pour survivre et constituer le noyau du futur cabinet, applaudirent ostensiblement. Leur adhésion significative continua quand Bayonne revint à sa thèse favorite : l’urgence d’un essai loyal, dans notre œuvre colonisatrice, des principes de sociologie où les vieux peuples découvriraient le secret de leur propre régénération.

— Dites donc tout de suite que vous voulez coucher ce soir au pavillon de Flore ! — interrompit ironiquement la voix de M. de Kermaheuc, à l’extrême droite.

A cette interruption, aux ricanements qui l’accompagnèrent du même côté, répondirent sur toutes les travées de gauche des protestations, des encouragements à l’adresse de l’orateur : — « Parlez ! Parlez ! »

— Je dédaigne ces insinuations, s’écria Bayonne : je remercie la majorité républicaine qui m’a compris ; malgré nos dissidences de doctrine, les républicains ont reconnu la bonne volonté d’un des leurs, prêt à toutes les abnégations dès qu’il voit la République en péril…

Une salve bruyante de bravos et de « Très bien ! » accueillit ce gage. Plus de doute, pour les politiques avisés qui suivaient avec intérêt cette partie : Bayonne prenait officiellement possession de la majorité qui l’applaudissait, sa majorité de demain, d’ores et déjà consentante à rallier son enseigne, comme il ralliait lui-même le drapeau gouvernemental.

— Il a pris par l’Afrique pour aller à Damas, mais il y arrive !

Asserme souffla sa malice sur les hauts gradins de l’amphithéâtre où il s’était retranché : assez distinctement pour qu’elle montât aux tribunes voisines, y fût recueillie par les journalistes, par les dames, qu’elle fit sourire.

Alors, dans le concert d’approbation où il se laissait porter et emporter, Elzéar perçut un léger bruit distinct, un petit mouvement insolite : il les perçut avec ce sens intérieur qui est averti parfois avant l’œil et l’oreille. Dans la tribune du président, une femme se levait, quittait sa banquette, gagnait la porte ; avant de sortir, elle arracha de son corsage un bouquet, le jeta d’un geste méprisant sur le plancher ; sans se retourner, elle ouvrit la porte, disparut.

Il vit, il comprit. Il comprit tout, en une seconde. Un voile se déchira subitement dans son cerveau lucide, obscurci l’instant d’avant par les fumées de l’ambition. Il l’avait mal jugée, l’idéaliste irréductible qu’elle était, qu’elle serait toujours. Elle venait de le juger, lui, de le condamner ; sans appel, sans pardon possible, une douleur atroce le lui criait au fond du cœur. Et il sentait à cette même minute que rien n’existait en dehors d’elle, qu’il la désirait plus que tout, qu’il perdait toute raison de vivre en la perdant. D’un seul regard navré, dans l’instant qui suffit à la pensée pour revivre des années, il revit toutes les heures où elle était entrée en lui, toutes les images d’enchantement et d’espoir, depuis la table du glacier de Nice jusqu’au bosquet d’Apollon. Fini ! Il aurait tout le reste, il n’aurait jamais ce qu’il voulait le plus au monde, et tout le reste ne lui serait de rien. Il lui sembla que cette salle où elle n’était plus s’écroulait, et tout l’univers, dans l’abîme de désespérance où il s’engloutissait. Effaré, stupide, il demeura sans voix à la tribune, les yeux rivés sur l’affreux trou de la place où il la cherchait toujours, les mains pendantes, comme foudroyé d’un coup de masse, arrêté net au milieu de la phrase commencée.

On crut dans l’assemblée à une de ces indispositions fréquentes chez les orateurs qui se surmènent.

— Reposez-vous ! lui cria-t-on de toutes parts.

Duputel se pencha vers lui, insista, d’un ton paterne :

— Mon cher collègue, désirez-vous une suspension de séance ?

Bayonne ne les écoutait pas, ne les voyait plus. Soudain, une commotion nerveuse secoua tout son être, le sang lui revint au cœur, au cerveau ; d’un mouvement furieux de la pensée, du même mouvement qui eût précipité son corps derrière Daria, sur cet escalier où elle descendait, pour l’implorer, la retenir, — de la même voix désespérée dont il l’eût suppliée, il reprit la parole. Par un de ces phénomènes de dédoublement qui se produisent dans les grandes crises voisines de la folie, il la suivait, il ne voyait qu’elle, ne parlait que pour elle, il n’entendait dans sa propre voix que ces mots : « Reste, écoute, pardonne ! » et cependant d’autres phrases se dévidaient mécaniquement, sans qu’il les gouvernât : violentes, mais ordonnées et magnifiques, elles tombaient sur l’auditoire stupéfié par cette renverse du discours.

— … Prêt à toutes les abnégations, ai-je dit, si vous lui offriez autre chose que la servitude dans les ruines ! Vous n’avez rien d’autre à offrir ! Votre monde est mort, et vous voudriez qu’il créât de nouveaux mondes ! Mais regardez-le donc, ce charnier d’où vous prétendez tirer la vie pour d’autres, regardez ce que vous en avez fait, regardez-vous !…

Et il s’acharna au noir tableau de ce monde qu’il vouait à la destruction : non plus avec la sereine critique philosophique de son exorde, mais avec une rage réaliste qui mettait à nu toutes les plaies, étalait toutes les pourritures, souffletait insolemment tous les pouvoirs ; avec des ressouvenirs de son fameux plaidoyer dans l’affaire Evayren, de cette danse macabre où sa jeune éloquence avait roulé dans le même linceul tous les personnages sociaux qu’elle déshabillait.

On l’écouta d’abord sans comprendre, tant l’extraordinaire volte-face ahurissait ses auditeurs. — Est-il fou ? se demandait Poujard’hieu, M. Chasset de la Marne, tous les vieux parlementaires qui avaient admiré la courbe savante de son évolution, qui ne savaient plus que penser devant ce suicide du futur ministre. Bientôt, l’assemblée bondit sous l’injure, comme un cheval cravaché à l’improviste par la main qui le ramenait doucement à l’écurie. Les vociférations éclatèrent, essayèrent de couvrir le puissant organe du tribun. Des hurlements leur répondirent sur les bancs socialistes : dépistée jusque-là par le chef qui battait en retraite, la meute enfin découplée reconnaissait le langage qu’il avait promis, donnait de la voix à son appel.

Il continuait, il ralliait au cri de guerre sociale les soldats de la misère et de la justice, il montrait leurs colonnes profondes qui montaient de l’usine et du chantier, de la mine et du sillon. Sa colère retrouvait les formidables images et les imprécations des prophètes dans sa mémoire nourrie de leurs livres. Il allait, sourd aux inutiles rappels à l’ordre, inconscient de ce qu’il disait, n’entendant que son imploration intime : « Reviens, écoute, je te le donne, le cri que tu voulais ! »

Sous l’intolérable défi, une moitié de l’assemblée se leva. Des pupitres claquaient, les bouches vomissaient l’invective, les poings tendus menaçaient l’insulteur. Des gradins du centre, les plus véhéments se précipitèrent dans l’hémicycle, à l’assaut de la tribune. Caucuste, Cantador, d’autres énergumènes socialistes s’élancèrent à la rencontre des assaillants, les mains s’abattirent sur les figures, un pugilat général mit aux prises les forcenés. Les huissiers saisissaient à bras-le-corps les combattants, détournaient les horions. Sur le tumulte assourdissant, la voix tonnante planait, luttait contre les rugissements qui la coupaient, contre le carillon éperdu de la cloche présidentielle.

— A l’ordre ! — Taisez-vous ! — Misérable ! — Retourne à ton fumier ! — Dehors, le vilain juif !

La voix devint rauque, se força pour un dernier éclat, fit encore entendre ces mots :

— Juif, dites-vous ! Oui, je suis le juif : mais pas celui qui vous asservit sous le pouvoir de l’or, votre seul maître ! Je suis celui qui rapporte du fond des siècles notre vieux cri de justice, le cri de délivrance pour vos frères opprimés et pour les miens ! Je suis le juif dont la main a gravé sur vos murs les trois mots fatidiques, les trois mots que vous faites mentir depuis cent ans, et où vous n’avez pas su lire, insensés, l’arrêt de mort de votre Babylone !…

— Couvrez-vous ! Expulsez-le ! — clamaient les boxeurs et les collègues debout derrière eux, juchés sur les sièges.

— Je mets aux voix l’exclusion temporaire de la salle des séances ! Je vous retire la parole ! glapit le fausset du président.

— On ne retire pas la parole à l’humanité ! Je parle pour elle !

Et Bayonne se cramponna à la tribune.

Un des secrétaires se saisit du chapeau présidentiel, l’enfonça sur le chef blanc de Duputel, entraîna au bas des marches le vieil homme, qui oublia dans son trouble de lever la séance. Les députés se ruèrent derrière lui hors de la salle, tandis que les huissiers faisaient évacuer les tribunes publiques. En un instant, le grand vaisseau où tourbillonnait la tempête se vida, un morne silence l’emplit. Seuls, quelques-uns des plus déterminés socialistes tinrent bon, sur les hauteurs de l’extrême gauche.

Alors, devant ce vide béant, Bayonne cessa de parler. Son énergie surexcitée s’évanouit avec la provocation de ses adversaires. D’un pas de somnambule, il descendit de la tribune, alla s’asseoir à son banc, entre ses deux fidèles, le mulâtre Caucuste et le vieux Cantador. Il s’abattit sur le pupitre, la tête affaissée sur les mains, le regard atone, dans la prostration totale d’un épileptique après l’accès.

L’orage avait passé dans les couloirs. Sommé par cent voix indignées de faire procéder à l’expulsion manu militari, le président envoya chercher le poste. Les petits marsouins débouchèrent par l’escalier des bureaux, alertes, tout ébaubis du spectacle et de la consigne qu’ils exécutaient. Ils déposèrent leurs fusils, formèrent les faisceaux dans la salle Casimir-Perier.

A leur entrée, le fond des cœurs apparut. Une véritable consternation se peignit sur la figure de quelques parlementaires convaincus.

— C’est inouï ! — Quel scandale ! — Quel exemple ! — La majesté du Parlement violée ! — Les soldats dans l’enceinte législative !

Ainsi gémissaient Duputel, M. Chasset de la Marne, M. Cornille-Lalouze, d’autres députés, çà et là, qui affectaient la mine de gens accablés par un sinistre.

Mais, pour une poignée d’affligés, on voyait sur la plupart des physionomies l’expression d’une joie sauvage ou d’une douce gaîté. Droitiers, vieux républicains aigris, jeunes républicains sceptiques, combien de visages en fête à l’arrivée des soldats, autour des faisceaux !

— Enfin, voilà la garde ! — Ce n’est pas trop tôt ! — On n’en sort qu’un, cette fois, quel dommage ? — Il y a commencement à tout ! — La répétition générale du coup de balai ! — Nous les reverrons, les petits soldats !

Variantes du sentiment général qui voltigeaient sur les lèvres hilares. Ces hommes exultaient devant la profanation du lieu qu’ils méprisaient et où ils se méprisaient, devant la mise en scène du coup de force auquel ils avaient si souvent pensé.

Avec la froide correction d’un officier commandé de corvée, le capitaine Andarran vint prendre les ordres de Duputel. Il fit signe à une escouade de se détacher et de le suivre, sans armes ; il entra dans l’hémicycle par le tambour de gauche, s’approcha du député récalcitrant, lui posa légèrement un doigt sur l’épaule.

Toujours prostré, Bayonne releva des yeux éteints, qui semblaient ne pas comprendre. Ils se dilatèrent subitement : une lueur de vie et d’intelligence rentra dans ces prunelles, une épouvante y passa, puis une fureur. Il avait reconnu Pierre. — C’était lui, l’homme qui le touchait ! L’homme qui la regardait insolemment tout à l’heure, qui l’aimait, sans doute, qu’elle aimait, peut-être ! La figure de funeste présage qui le poursuivait depuis quelques jours, le rival pressenti qui allait bénéficier de son malheur ! Et on le livrait à cet homme comme un criminel, pour subir de lui l’humiliation publique ! — Secoué par un dernier spasme de sa fièvre revenue, il se dressa à demi sur son banc, avança un visage hagard, et, d’un geste convulsif, il leva la main sur l’officier.

Pierre détourna le coup mal dirigé. La main de l’agresseur, déviée sur l’épaulette, essaya de l’arracher, glissa le long de la manche, sans force. Le capitaine pâlit, se contint ; ses doigts s’abattirent de nouveau, plus durement cette fois, sur le collet du député. Un seul mot siffla entre ses dents :

— Sortez !

Épuisé, retombé dans l’inconscience, le socialiste obéit docilement, comme un enfant. Soutenu par Caucuste et par Cantador, suivi par les soldats, il sortit, apparut sur le seuil de la salle. Là, il s’arrêta ; il promena un regard vide sur les collègues qui l’attendaient, massés au bas des degrés ; d’une voix étranglée, il jeta un cri, répété aussitôt par ses deux compagnons :

— Vive la République sociale !

Il n’y eut ni sourires ni protestations. La bonne humeur réveillée par l’arrivée de la troupe faisait place à une horreur tragique, devant le tableau qui s’encadrait dans la porte du tambour ; ce visage livide, égaré, si beau encore de sa beauté orientale sous la noire chevelure en désordre ; ces deux acolytes grotesques, les soldats qui les poussaient, — chaque détail de la scène évoquait des réminiscences grandioses et de hideux rapprochements, dans les imaginations frappées par cette sinistre parodie de l’Ecce homo. La même impression persista, quand le petit groupe descendit les marches, traversa les rangs pressés, sous les regards hostiles ; l’irritation tomba dans les cœurs serrés, tant il donnait, ce malheureux, la vision d’un fou conduit au supplice. La troupe qui se retirait l’enveloppa à l’extrémité du couloir, il disparut.

On reprit la séance, pour la forme ; on la leva aussitôt d’un commun accord ; l’oppression des esprits ne leur permit pas de poursuivre le débat.

Jacques rejoignit son frère, qui formait sa compagnie avant de la ramener au quartier.

— Mon pauvre ami, tu as reçu une jolie commission, pour ton début à notre service ! Quelle mouche a piqué mon misérable labadens ? Est-il devenu fou, comme on le dit ? Moi qui le connais depuis l’enfance, je crois que ses prophètes lui ont remonté au cerveau. J’avais toujours pensé que ce brillant météore finirait ainsi. — Reviens-tu dîner avec moi, quand tu auras reconduit tes hommes ?

— Je ne te promets pas, répondit Pierre ; il faut d’abord que je me mette en quête de deux camarades.

Jacques fixa sur son frère un regard d’interrogation étonnée.

— Ah çà ! es-tu devenu fou, toi aussi ? Tu ne vas pas provoquer cet aliéné ? Tu arrêtais un factieux, dans tes fonctions d’officier de police : le commissaire ne demande pas raison au malfaiteur qui regimbe.

— Je sais ce que j’ai à faire, repartit le capitaine.

— Mais c’est idiot ! Ça ne soutient pas l’examen ! Tu me ferais croire que tu as autre chose contre lui !

— Épargne-moi les subtilités : ce bandit a levé la main sur moi ; il a prononcé sur lui-même sa condamnation, conclut sèchement l’officier en prenant la tête de sa colonne.

L’aîné vit sur le front de Pierre une barre d’obstination qu’il connaissait bien. Il le regarda s’éloigner, il cherchait à s’expliquer une détermination si peu justifiée. Un doute entra dans son esprit, une clarté se précisa. — Oui, le frère avait « autre chose » contre l’homme qu’il voulait châtier. Ce n’était pas l’offense d’un insensé qui allait armer sa main, c’était un autre sentiment. Et les réflexions de Jacques s’appesantirent avec un effroi douloureux sur la voie où le mettait sa découverte.

Le lendemain de ce jour, deux landaus s’arrêtaient dans une clairière des bois de Meudon. Nid charmant de ramée et d’herbe fleurie ; les oiseaux pépiaient, le bourdonnement des insectes tremblait dans l’air chaud du matin d’été. Le capitaine Andarran descendit d’une des voitures avec deux officiers de son régiment : Bayonne sortit de l’autre, flanqué de Caucuste et de Cantador. Il était plongé dans l’accablement stupide que rien n’avait pu dissiper depuis la veille. Il avait laissé au vieux révolutionnaire le soin de régler tous les arrangements nécessaires, indifférent comme s’il se fût agi d’un autre, ne répondant pas aux questions, aux conseils de ses amis. En présence des officiers, une impression de gêne et d’ennui passa pour une seconde sur son visage, tandis qu’il regardait ses deux témoins : une dernière révolte de ses vanités d’homme élégant, à l’idée d’être assisté dans une affaire de cette nature par ces deux ridicules personnages. Il retomba aussitôt dans sa morne contemplation intérieure, parut étranger aux préparatifs qu’on faisait. Avec des mouvements d’automate, il suivit les prescriptions de Cantador, prit l’épée que son collègue lui assurait dans la main.

Ses traits ne se ranimèrent qu’à l’instant où il vit, à deux pas devant lui, la figure et la poitrine de Pierre. Comme la veille, un éclair de fureur ralluma ses yeux éteints, un frisson le secoua de la tête aux pieds. Avant même que le directeur du combat eût achevé de proférer les paroles du signal, d’un élan de fauve qui se rue sur sa proie, il bondit sur l’officier, l’épée haute. Le bond fut si rapide que Pierre eut à peine le temps d’allonger le bras, de recevoir la masse qui s’abattait de tout son poids sur l’arme tendue au bout de ce bras ; les témoins de Bayonne n’avaient pu faire un geste que déjà il s’affaissait entre eux, battant l’air des deux mains.

Les médecins accoururent, déchirèrent la chemise, échangèrent des regards consternés :

— Il est perdu ! Le poumon traversé… Ce n’est plus qu’une question de minutes !

Une écume sanglante coulait de ses lèvres, sur le gazon où on l’avait couché ; une taie vitreuse s’épaississait sur ses yeux. Il se souleva péniblement, fit signe qu’il voulait parler. Cantador se pencha sur lui, toujours emphatique et solennel :

— Et toi aussi, je t’aurai vu tomber pour la cause ! Ami, grand citoyen, verse dans le cœur de ton ami les paroles que tu veux léguer au monde : dis-moi le vœu suprême que je transmettrai à tes vengeurs, à la postérité !

Le blessé balbutia d’une voix faible, indistincte, comme une leçon ressouvenue, récitée dans son égarement, ces mots :

— Ce ne sont ni les Titans qui l’ont frappé, ni les géants démesurés qui se sont opposés à lui… Mais Judith, fille de Mérari, l’a renversé par la beauté de son visage… Elle s’est parée d’une robe neuve pour le tromper… Ses yeux ont été ravis par les sandales… Sa beauté… a rendu son âme captive… elle a frappé à la tête… de son fer…

Le souffle lui manqua : la belle tête pâle retomba, inerte.

Ce furent les dernières paroles d’Elzéar Bayonne, le grand orateur.

CHAPITRE XIX LES CHAGRINS DE JACQUES

Ces événements défrayèrent la chronique pendant la semaine d’attention posthume que Paris accorde à ses comédiens ordinaires. Dans la presse, dans les milieux parlementaires, dans le monde cosmopolite où Bayonne fréquentait, on écrivit les articles émus, on échangea les vues ingénieuses que ce beau thème comportait. La semaine suivante était celle du Grand Prix : ils en furent d’autant plus vite effacés, les cercles de rides légères qui signalent un moment, à la surface des eaux parisiennes, la place où un corps a plongé dans ce profond puits d’oubli.

Esther jugea pourtant que la princesse Véraguine ensevelissait bien vite ceux qu’elle tuait, lorsqu’elle croisa la voiture de Daria au retour de Longchamps. Experte au discernement de toutes les nuances féminines, l’actrice observa sur l’étrangère un éclat triomphal de beauté ravivée, la redoutable parure attachée au front d’une femme par le drame sanglant qui a certifié son pouvoir : prestige fascinant, tout pareil à celui que les grandes tueries mettent au front des conquérants. Renseignée mieux que personne sur le cœur de l’homme qui avait payé de sa vie cette parure, Esther avait peut-être été la seule à deviner le véritable secret de l’inintelligible renverse, secret expliqué de tant de façons par les psychologues et les politiciens. Durant la minute où cette rencontre fortuite remit face à face les deux femmes, elles échangèrent des regards qui accusaient différemment : — « C’est vous, disait celui de l’actrice, vous qui l’avez perdu en voulant l’élever jusqu’à vos nuages qu’il ne pouvait atteindre. » — « C’est vous, en le dégradant sur votre terre où vous le rabattiez », disait celui de la princesse. — Elles avaient toutes deux raison dans leurs reproches ; elles avaient exaspéré, eût dit Ferroz, les deux morts qui se battaient au fond de cet homme : l’accapareur cupide et le justicier mystique. — Toutes deux, elles passèrent outre, entraînées sur la pente de leurs jeunes vies ; l’une, avec sa résignation fataliste qui prenait vite son parti de l’inévitable ; l’autre, avec l’instinct pratique de l’araignée qui ne compte pas les toiles déchirées, recommence aussitôt d’en ourdir de nouvelles.

Chez la baronne Dolorès, dans un monde où les sentiments comme les affaires sont des opérations à court terme, nul ne s’étonna de voir entrer Daria, ce même soir du Grand Prix ; un air de défi hautain rendait sa beauté plus provocante.

— Regardez-la, disait Félines d’un ton de connaisseur : regardez ce rythme des mouvements qui faisait dire au pauvre Elzéar qu’elle avait une mazurka de Chopin cousue dans sa robe !

Si les mondains trouvaient le temps de se souvenir, les habitués du salon auraient pu philosopher en observant la princesse auprès du capitaine Andarran, sur ce même divan de la rotonde des palmiers où Pierre occupait la place hantée par une ombre triste.

— Je m’ennuie, ce soir, avait dit la jeune femme à l’officier ; j’ai vu trop de civilisés imbéciles, aujourd’hui : venez me raconter vos histoires de sauvages, où le pire sauvage, c’est peut-être vous !

Elle écoutait, avec un intérêt visible, ce qu’elle appelait des histoires : les quelques mots brefs, avares, où Pierre condensait comme à regret l’essentiel d’un pays, d’une action, d’une pensée. Elle écoutait avec plus de plaisir encore, semblait-il, les longs silences où il s’enfermait ensuite, le tumulte réprimé sous cette froide réserve. Elle écoutait surtout le sourd travail d’une lâcheté qui dissolvait auprès de sa robe la force de cet homme. Courber un chêne en le touchant de son gant, laquelle résiste à cette tentation ?

Lorsque Andarran se fut éloigné, Daria vit venir à elle Mrs Ormond. L’Américaine était la seule amie avec qui elle eût de l’abandon, poussé quelquefois jusqu’aux épanchements intimes : elle aimait, dans cette nature si différente de la sienne, une vivacité primesautière, la clarté, la témérité méthodique de l’esprit. Elle ne se déroba pas, quand Mrs Ormond l’interrogea avec un sourire curieux :

— Alors, il s’apprivoise, votre sauvage ? Mes compliments, chère ; mais permettez-moi d’être enfant terrible : vous pouvez trouver du plaisir à flirter avec lui, malgré…

— Parce que, répondit hardiment Daria. — Comment vous dire ? Vous n’allez pas me comprendre, ou vous me regarderez comme un monstre : j’aime sur ses mains l’odeur du sang de l’homme que j’ai aimé.

— Oh ! la petite barbare ! — Mrs Ormond réfléchit un instant. — Non : simplement une femme, comme nous toutes. Voulez-vous que je dise mon sentiment ? Votre nouvel idéal se nomme la force, et il vient au bon moment pour lui, ce héros. Vous avez été folle d’idées, chérie ; la poursuite d’une idée, la recherche de celui qui devait la représenter, toutes ces imaginations ne vous ont pas donné ce que vous en attendiez ; maintenant, vous allez aimer la force, par rancune contre l’idée qui vous a déçue. — Vous aimerez la force, Daria, elle nous attirera toujours invinciblement, toutes tant que nous sommes. Vous l’aimiez déjà, peut-être, sans vous en douter ; vous vous obstiniez dans un amour de volonté : votre cœur lui échappait, se donnait de lui-même au maître que vous ne vouliez pas.

La princesse se consulta, comme pour vérifier si cette voix était bien l’écho de sa propre songerie.

— J’aimerais la force, moi qui l’ai tant maudite ? Je chercherais un maître, moi aussi, en désespoir de cause, faute de trouver un instrument ? Le véritable idéal, ce serait la force, souveraine dans la nature, créatrice de la vie, belle de sa puissance de création ? — C’est bien possible, après tout ! Arabella, ce doit être enivrant de sentir la force sur soi ; de la dominer d’abord, puis d’être brisée par elle… Arabella, je vous défends de penser des choses qui me font peur… et qui m’attirent !

Jacques épiait avec une anxiété croissante les progrès de l’intimité entre son frère et la princesse, de leur flirt, comme disait Mrs Ormond dans sa langue. Il savait trop que ce mot n’aurait jamais de sens pour Pierre, pour ce cœur qui mettrait toute son énergie combative dans une passion, qui broierait tous les obstacles afin de satisfaire cette passion. Attendu chaque jour à la Bourdette, l’officier s’attardait à Paris sous divers prétextes, sans raison sérieuse, sauf celle qu’il ne disait pas et que Jacques devinait trop sérieuse. De la vieille maison où on languissait après l’absent, l’aîné recevait des lettres pressantes, inquiètes d’abord sur les suites de cette blessure dont le chirurgien devait mal augurer, puisqu’il retenait Pierre ; épouvantées ensuite à l’occasion de son duel incompréhensible, et, depuis, si mélancoliques !

Compatissant aux peines de Marie, qui l’occupaient sans cesse, qui le troublaient, — car il craignait de regarder dans son propre cœur, lorsqu’il se laissait aller aux conjectures sur la passion naissante de son frère pour Daria, — Jacques n’avait depuis quelque temps que des sujets de chagrin.

Il n’était pas demeuré insensible à la catastrophe de ce Bayonne, séparé de lui par les idées, mais auquel le rattachaient tous ses souvenirs de jeunesse, la communion intellectuelle des bonnes années où les deux étudiants rêvaient et bâtissaient leur avenir côte à côte. Disparu, l’ancien camarade, et dans quel drame ! Frappé près de lui, et par quelles mains ! Par les mains fraternelles. Une autre disparition allait l’affliger plus vivement encore dans un de ses meilleurs attachements.

Deux semaines s’étaient écoulées sans que l’on vît M. de Kermaheuc à la Chambre. Un déplacement le retenait en Bretagne, pensait Jacques. Une après-midi, l’huissier remit au député d’Eauze le bulletin d’un visiteur : c’était le vieux domestique du marquis.

— Ah ! monsieur Andarran, lui dit cet homme. M. le marquis est bien mal ! Le médecin m’a déclaré que c’était fini, qu’il fallait prévenir les parents. Mais M. le marquis n’a ici aucun parent. M. le duc de Jossé-Lauvreins voyage dans des pays, en Asie. Alors, je suis venu vous chercher.

Jacques accompagna, rue de Monsieur, le serviteur qu’il pressait de questions. Plus fidèle qu’instruit, le brave Breton ne l’éclaira guère.

— On n’y comprend rien, monsieur Andarran. Le docteur lui a ordonné une bronchite, ou quelque chose comme ça ; mais il ne sait pas lui-même, qu’il dit, comment ce petit mal a eu raison de M. le marquis, si vigoureux.

Voici ce que le médecin ne savait pas.

Le soir de l’expulsion de Bayonne, comme les députés quittaient le Palais-Bourbon après la mémorable séance, M. de Kermaheuc s’apprêtait à sortir, enchanté de cette nouvelle avanie faite au parlementarisme. Il prenait ses effets dans son armoire, voisine de celle du socialiste. La porte de cette dernière était grande ouverte, le casier en désordre : Caucuste était venu chercher le manteau et le chapeau de l’expulsé ; dans l’agitation de cette minute, il avait fait choir de l’étagère une liasse d’imprimés, une serviette d’où s’échappaient des lettres, des papiers répandus à terre. Tandis que M. de Kermaheuc classait sa propre distribution, sous le bec de gaz du couloir, ses regards tombèrent sur un petit-bleu qui traînait à ses pieds. Il venait de recevoir lui-même un télégramme de ce modèle, il crut l’avoir laissé glisser de son portefeuille ; il se baissa, ramassa le papier. C’était bien l’écriture de sa dépêche ; il y jeta les yeux de confiance, lut quelques mots, s’arrêta. Elles ne s’adressaient point à lui, les lignes tracées par la plume familière, oublieuse de sa prudence habituelle : on conjurait Elzéar de venir une fois encore, une dernière fois, pour recevoir les conseils d’une tendresse en éveil ; et la suite ne laissait pas de doutes sur le caractère de cette tendresse, — La trahison, ignoble, avec cet homme ; avec le misérable que la Chambre elle-même venait de vomir !

Le marquis sortit, héla un fiacre, donna l’adresse de la rue Fortuny ; après quelques tours de roue, il fit arrêter, descendit, paya le cocher, s’éloigna à pied dans une autre direction. Il marcha sur les quais, perdu dans ses pensées, il s’accouda longtemps sur un parapet, regardant couler l’eau noire. Il ne fut tiré de ses réflexions que par un frisson aigu : le temps tournait à la pluie ; au sortir de la fournaise qu’était la Chambre ce jour-là, il avait été saisi par la fraîcheur humide du soir. Il rentra, s’alita, avec le mal dans son vieux cœur et dans son vieux corps.

— Ce n’est qu’un refroidissement, avait dit d’abord le docteur. — A la seconde visite, il diagnostiqua une bronchite. Les jours suivants, comme le mal empirait, ce médecin s’étonna :

— C’est singulier : le sujet est encore robuste, une physiologie de lutteur ; il devrait se défendre mieux contre cette atteinte légère.

— Le malade ne lutte pas contre son mal, avait-il dit enfin ; positivement, c’est un organisme qui s’abandonne, avec tous les moyens de résister. Rien à faire dans ces cas-là.

Il n’y avait plus rien à faire ; la fièvre minait le vieillard, on devinait l’agonie prochaine, quand Jacques s’approcha du lit de son ami.

Le marquis lui sourit, avec un fier effort pour retrouver sa belle humeur.

— Heureux de vous serrer encore la main, mon cher enfant. Le vieux loup est sur ses fins. Que font-ils de méchant ou de bête, à la Chambre ? Je pensais vivre assez pour voir crouler la baraque. Je me suis trompé. Tout nous trompe, et nous nous trompons nous-mêmes. Si vous voulez ne pas souffrir et vieillir tranquille, Jacques, ne croyez à rien ; d’abord parce qu’il n’y a plus rien à quoi l’on puisse croire, en ce monde.

Andarran essaya de plaisanter le malade, de lui donner de bonnes paroles :

— Bah ! Vous durerez longtemps, très longtemps ; assez pour voir revenir la royauté !

— Non. C’est moi qui lui reviens. Il n’y a plus de roi que là-haut.

— Eh bien ! il faudra vous résigner à rester dans notre république.

— Non, non, fit le marquis, la Mort seule ne trompe pas. Avant deux jours, je serai au corps de garde.

— Que voulez-vous dire ? demanda le jeune homme.

— Une idée. J’ai mes idées sur l’éternité. Voyez-vous, les gens comme moi ne sont pas des saints, loin de là ; ils ont trop aimé les belles dames ; et ils ont trop mauvaise tête pour obéir à qui que ce soit, même à notre sainte mère l’Église. N’empêche que le bon Dieu, qui ne laisse rien perdre, les enrôle pour les grandes occasions, comme le roi enrôlait des reîtres, des Suisses : soldats indisciplinés, pillards et paillards, mais qui ne boudaient pas au feu. Ainsi de nous autres : nous lui faisons médiocre service en temps ordinaire, au bon Dieu ; mais il sait que nous sommes toujours prêts à foncer sur les crétins qui croient tout savoir, ne savent rien, et nient son existence ; sur les malandrins qui détroussent son Église, la vieille mère qu’on chagrine parfois, et qu’on aime, pourtant, parce qu’elle avait fait notre France. Aussi doit-il avoir quelque part, à la porte de son paradis, une façon de corps de garde pour les soldats de notre espèce. Oh ! ce ne sera pas magnifique comme le séjour des saintes gens, de ceux qui furent purs, soumis, vertueux ; mais ce sera tolérable, j’imagine. Le bon Dieu y entrera de temps en temps, il nous dira : — Bon jour, mauvaise troupe ! Vous ne valiez pas cher, mais vous étiez toujours prêts à risquer votre peau pour moi. Allons ! je dirai à saint Pierre qu’il vous accorde quelques petites douceurs. — Je ne suis pas ambitieux, Jacques, j’espère une place dans ce quartier. Faites-moi donc l’amitié d’aller chercher à la paroisse un vicaire que je connais, un petit maigre avec des verrues, un blond, qui est du pays d’Auray ; il n’y a qu’un Breton qui puisse comprendre mes péchés, peut-être moins gros qu’ils n’en ont l’air.

Jacques partit pour s’acquitter de la commission ; il promit de revenir le lendemain.

Il revint trop tard. Le domestique le reçut avec un sanglot :

— M. le marquis a passé, doucement.

Dans la chambre, deux ouvriers, — de ces gens du Léonois employés à Saint-Ouen qui venaient solliciter leur subside accoutumé, — étaient agenouillés au pied du lit : leurs doigts roulaient de gros chapelets, ils récitaient des litanies. La sœur de garde arrangeait sur la table, entre les flambeaux, le vase d’eau bénite ; n’ayant pas trouvé le rameau de buis qu’elle demandait, elle avait décroché du mur et mis dans ce vase la touffe de lierre rapportée de Goritz. Le vieillard reposait sur le lit. Sous ses paupières abaissées, les yeux voilés semblaient chercher au fond de l’alcôve le portrait de M. le comte de Chambord. Les mains seraient un ancien crucifix de fer ; le crucifix conservé dans la famille depuis le 19 août 1626, jour où Geoffroy de Kermaheuc l’avait porté en marchant au supplice, derrière le comte de Chalais. L’expression du visage était lasse, tranquille ; on lisait sur les traits l’assurance et le contentement de quelqu’un qui est rentré chez lui.

Andarran prit les dispositions qu’on lui demandait de régler, en l’absence d’autres proches. Il assista à l’ouverture du testament, quand le notaire du marquis se présenta. Cet acte était très bref : le défunt laissait son domaine de Kermaheuc à l’hospice de Morlaix, et un petit capital, reliquat de son bien, à Mlle Rose Esther. Quelques mots de remerciement ému accompagnaient ce legs : « Ceci est mon dernier témoignage d’affection et de gratitude à la chère enfant qui a entouré de soins mes vieux jours et m’a consolé de durer. »

Ainsi, le courage avait manqué au vieillard pour déchirer et retoucher ce testament. Il avait voulu respecter sa dernière illusion, même perdue, et que les hommes la respectassent après lui.

Le marquis interdisait expressément tout envoi de faire-part. Jacques trouva peu de monde rue de Monsieur, le surlendemain ; quelques députés de la droite qu’il avait prévenus, quelques membres âgés du cercle de l’Union, un groupe des Bretons de Saint-Ouen. Quatre d’entre eux, anciens mobiles, ne voulurent pas souffrir que le cercueil de leur commandant fût chargé par d’autres mains ; ils repoussèrent les lugubres employés, ils l’emportèrent. Le petit cortège diminua encore avant d’arriver à l’église Saint-François-Xavier. Il était si peu nombreux que la messe des funérailles ressemblait plutôt à un bout de l’an. Vers la fin de l’absoute, on aperçut, à l’entrée de la nef vide, le paletot noisette et la barbe blanche de Cantador.

— C’était un adversaire, dit-il à Jacques, je l’ai combattu vivant. Mais c’était un vieux comme moi, de l’autre temps. Il était fidèle à ce qu’il aimait. Je le respecte. Je suis venu le saluer. Barbès eût fait ainsi.

Et ils allèrent jusqu’à la gare Montparnasse, les deux Andarran, le révolutionnaire, les exilés bretons, prendre congé du voyageur qui s’en retournait là-bas, au caveau des Kermaheuc ; « à la maison, où ils m’attendent, disait souvent le dernier de la lignée, où ils s’impatientent, où ils se demandent ce que je peux bien faire encore ici. »

— Faut pas le plaindre, il rentre chez lui, — murmurèrent les gars du Léonois, tandis que leur vague regard nostalgique suivait le train de Bretagne.

Ce même jour, Jacques reçut de sa cousine une lettre où palpitait la détresse d’un cœur qui n’en peut plus. Pierre entra dans la chambre l’instant d’après. Le capitaine partageait avec l’aîné le petit logement de la place Saint-Thomas-d’Aquin. Il prévint son frère qu’il lui ferait faux-bond pour une visite projetée en commun ce soir-là, — déclaration qu’il faisait tous les soirs, depuis quelques jours. Jacques prit son grand courage, jugeant que le moment de parler était venu.

— Vois, frère, une lettre de Marie. Elle se tourmente à la folie, la pauvre petite. Elle ne veut pas croire aux assurances que nous lui donnons, elle s’imagine que le chirurgien te retient parce que ton état n’est pas satisfaisant. Dieu sait pourtant qu’il t’a signé depuis longtemps un exeat en forme, ce brave homme, avec le meilleur certificat de belle santé. Dois-je annoncer dans ma réponse ton retour à la Bourdette ?

— Incessamment, quelques jours encore… dit le capitaine avec un peu de gêne, et presque d’humeur. — Tu sais que j’ai des tracas de service ; j’ai commis la maladresse d’accepter l’intérim de ce camarade, qui ne revient pas…

Jacques se leva, le regarda bravement dans les yeux :

— Écoute, Pierre. Tu m’as toujours permis de te parler comme ferait le père, s’il était encore là. Pour la première fois, tu ne me dis pas franchement la vraie raison d’un de tes actes. Cela te ressemble si peu !

— Que veux-tu dire ? A qui en as-tu ? fit l’officier. Et Jacques vit la barre de volonté qui se marquait sur le front, hostile.

— Oh ! tu vas m’en vouloir à mort ! Tant pis. C’est moi le chirurgien, à cette heure, et j’opère, pour ton bien. Penses-tu que je n’aie pas vu ton cœur partir, à la suite de qui je sais ? Il te mène à ta perte, frère. Je n’ai rien à dire contre une personne que je respecte ; mais j’ai pu l’étudier à loisir, tu n’ignores pas pourquoi, et dans quelles circonstances. Nature intéressante, admirable, si tu veux ; mais dangereuse, surtout pour toi ; incompatible avec la tienne. Telle que je la connais, tel que je te connais, il ne peut y avoir entre vous deux qu’un choc violent, délicieux peut-être, mais rapide et meurtrier. Il ne peut pas y avoir fusion. Ta froide volonté, sa volonté exaspérée, — il me semble voir là, devant moi, deux substances qui ne se combineront que pour une explosion.

— Merci de ta psychologie, et de ta morale, interrompit railleusement Pierre. — Je vois plus simplement une personne comblée de dons et d’attraits.

— Je ne suis pas un moraliste, frère. Tu aurais pris d’assaut un de tes villages nègres, tu me dirais : Voilà cette superbe créature dont je raffole, — je te répondrais : Passe ta fantaisie, et grand bien te fasse ; puis, reforme ta colonne, repars, sans regarder derrière toi. Mais il n’est pas question de cela, ici. C’est ta vie qu’on te demandera, ta vie que tu voudras donner. Le contrat sera éphémère, calamiteux, je le pressens, et ta ferme raison le pressent comme la mienne. Sans garanties de bonheur, tu seras détourné de ta vraie voie, arraché à la belle tâche que tu aimes si passionnément, que tu préfères à tout, au fond de l’âme !

— Pourquoi ? On dirait à t’entendre qu’on ne peut pas s’unir à une étrangère ?

— Ne me fais pas dire de sottises, reprit Jacques. La race et le pays n’ont rien à voir dans votre affaire. Ne généralisons pas. Même en allant aussi loin, tu pourrais tomber sur la compagne qu’il te faudrait : quand une de ces femmes-là sait soumettre aux dures lois de la vie les trésors de droiture et de courage qui leur ont été départis, c’est le plus précieux don que le Ciel puisse faire à un homme. Mais tel n’est pas le cas de celle que notre ami Ferroz appellerait, — ne te fâche pas, — une excessive, une impulsive. D’abord, elle est trop riche pour toi ; son argent te pèserait terriblement, mon pauvre ami. Voyons, l’imagines-tu te suivant à Lang-Son ou à Bafoulabé ? — Pierre, une autre t’y suivrait. Ah ! laisse-moi en venir à ce que je voulais te rappeler, avant tout ! Lors même que cette personne aurait toutes les perfections que ton désir lui prête, je ne m’occupe en vérité ni d’elle ni de toi ; je pense, et tu penses toi-même à une autre, à notre petite perle que tu vas broyer. Tu n’es pas libre, tu le sais bien ; tu es engagé avec la chère malheureuse qui n’a que toi, qui n’a vécu que pour toi !

— Je n’ai jamais prononcé une parole qui m’engageât envers qui que ce soit, répliqua l’officier, rudement, avec une sourde irritation, — contre lui-même.

— Il y a des engagements sans paroles. Elle, du moins, elle les tient pour assurés, depuis longtemps ; Veux-tu la désespérer ? N’auras-tu pas pitié ?

La barre qui attestait sur les traits de Pierre le combat intérieur se creusa, presque méchante :

— Il y a des consolateurs. Tu joues la magnanimité, Jacques. Crois-tu que je sois dupe du bel effort que tu fais ? Ignorant de l’inclination que tu as étouffée ? Tu me remercierais peut-être de ne pas t’écouter. Tout peut s’arranger, avec du contentement pour tous. Penses-y…

Le jeune homme tourna sur ses talons, rentra dans sa chambre.

Jacques recula, sous le coup brusquement asséné ; il en demeura un instant étourdi, écoutant battre son cœur, écoutant les choses lâches que murmuraient en lui les échos de la voix qui venait de parler. Il fit le geste instinctif, effrayé, qui écarte une vision de péril ; il se précipita sur les pas de son frère, lui posa sur les épaules deux mains tremblantes :

— Tais-toi, Pierre ! Pense de moi ce que tu veux ! Encore une fois, il ne s’agit ni de toi, ni de moi, il s’agit d’elle. Comme moi, mieux que moi, tu le sais bien, nul autre homme que toi n’existe, n’existera jamais pour elle. Cette lâche défaite ne servirait de rien. Elle ne comprendrait même pas. Abandonnée par toi, son sort ne fait pas de doute. Comme elle a vécu jusqu’ici d’un seul espoir, elle vieillira sous le poids d’un seul chagrin, chaque jour aussi cruel ; elle vieillira comme tante Sophie, frappée à la même place, de la même plaie inguérissable. Veux-tu ce meurtre moral, ce remords ? Est-ce pour ce martyre que nous l’avons recueillie tout enfant, choyée, formée à la pensée qu’elle serait ta femme ? — Frère, je te connais, tu es bon, tu es droit ; à cette minute, tu souffres autant que nous, plus que nous, du mal que tu vas faire à l’innocente, à celle qui a mis en toi sa foi angélique, à celle qui se courbera en adorant la main de son bourreau… Frère, je te dis les choses rudes qu’eût dites le père, à ma place : Soldat, tu vas jeter à l’ennemi le drapeau qu’on t’a confié, ce drapeau est vivant, une âme !

Pierre ne protesta pas. Silencieux, concentré, ses doigts écrasaient sur le marbre de la cheminée la cigarette qu’ils tenaient. D’un ton radouci, il balbutia, lui, l’homme à la parole toujours si nette :

— Allons, c’est bon. J’irai là-bas. On verra, on s’expliquera… on réfléchira… Dis-leur que j’irai la semaine prochaine.

— Pourquoi pas tout de suite ?

— Je dois m’absenter quatre ou cinq jours. Un déplacement à Dieppe, un pique-nique organisé depuis longtemps, avec ces dames, au chalet des Sinda. J’ai promis de les accompagner.

— Dégage-toi, pars demain, ce soir, je t’en supplie.

— Impossible, j’ai promis. Ne me demande pas l’impossible, que diable !

Il prit son chapeau, sortit, comme un écolier qui se dérobe aux remontrances.

Jacques repassa dans sa chambre. Un quart d’heure, il marcha en long et en large, les yeux fixés sur les rosaces du tapis de moquette : fleurs rouges et jaunes où il avait vu s’épanouir et se faner tant d’illusions, tant de rêves, ambitions politiques, mirages de gloire, projets de travail, imaginations involontaires de ce qui aurait pu être, si Marie… Un instant, il lui sembla qu’elles refleurissaient, les pensées attachées à ces arabesques familières ; il se laissa bercer aux suggestions diaboliques de son frère. Si c’était possible ? S’il y avait du bonheur pour tous !… Une voix claire, implacable, le rappela à la réalité, à la vérité : il n’y aurait que malheur pour tous, s’il cessait la lutte contre Pierre, contre lui-même, s’il essayait de se faire sa part, s’il cédait à la décevante espérance. Et Jacques sourit ironiquement de la folle tentation, de sa défaillance momentanée ; il s’assit à son bureau, écrivit :

Mademoiselle Sophie Andarran

A la Bourdette

« Chère tante Sophie, si vous n’avez pas d’argent, passez chez le notaire, prenez en mon nom ce qu’il vous faut, et venez vite, avec Marie. Pierre court un danger. Pas un danger physique, rassurez-vous ; un de ces dangers qui menacent toujours les hommes, du côté du cœur. Vous seules, vous deux, pouvez le conjurer. Vous devinez ? Vous comprendrez, je vous expliquerai. Mais arrivez d’abord, sans perdre un jour.

« Ne dites rien de tout ceci à Marie, inutile de l’effrayer. Dites-lui, ce qui est vrai, que son père est repris d’une forte attaque de goutte et ne pourra pas de sitôt se mettre en route pour Eauze. Je suis allé relancer notre écervelé d’oncle Sénauvert ; il baisse visiblement et demande à revoir sa fille. Il est convenable que Marie se rende à ce vœu. Amenez-la sous ce prétexte, vite, chère tante. Venez repêcher votre Pierre, aider votre Jacquot. »

Il alla jeter cette lettre à la poste, il rentra plus confiant, plus tranquille, comme on l’est quand on a fait acte de raison et de sacrifice.

CHAPITRE XX MARIE

Trois jours plus tard, Jacques recevait ses parentes à la descente du train. En le voyant seul, Marie ouvrit de grands yeux effarés, comme si elle eût trouvé l’énorme ville déserte, après l’engloutissement de tous ses habitants.

— Pierre est en Normandie pour une affaire, dit l’aîné ; une affaire de service qu’il ne pouvait remettre. Vous le verrez accourir demain.

Il installa les deux femmes dans un hôtel de la rive gauche, près de son logement. Tante Sophie conduisit aussitôt sa nièce chez le père Sénauvert. Le vieux viveur allait habituellement passer la belle saison à Eauze, auprès de sa fille ; empêché cette année par ses infirmités, il geignait, réclamait les soins de l’enfant dont il ne se rappelait l’existence que pour l’utiliser comme garde-malade, lorsque une attaque de goutte l’obligeait de dételer.

La tante revint en hâte, impatiente de confesser Jacques.

— Eh bien ! Qu’y a-t-il ? Un cotillon, si j’ai compris ta lettre ?

— Pire, répondit le neveu : une magicienne, une vraie. — Et il exposa la situation, avec tous les détails indispensables pour l’éclairer.

— Le bandit ! tous les mêmes ! Avoir un ange à ses pieds, et aller courir après une sorcière, une cosaque !

— Tante, il ne faut pas être trop sévère pour Pierre. Pensez, une nature comme la sienne, si ardente sous ses froids dehors… Après des années au désert, la molle griserie de l’atmosphère parisienne, les avances d’une enchanteresse, d’une des reines de ce Paris… La tête tournerait à moins. Mais le frère est honnête, torturé lui-même par le mal qu’il va faire à Marie. Rien n’est perdu. Je l’ai déjà ébranlé.

La vieille fille fourragea sa coiffe de dentelles, avec un soupir qui remontait d’une expérience lointaine :

— J’ai bien peur que ce pierrot-là ne donne raison au proverbe : pierre ébranlée au bord d’un précipice ne bouge que pour y tomber plus vite. — Enfin, il faut batailler, s’il est encore temps. Il y va du bonheur de la petiote.

La « petiote » ignorait les conciliabules dont elle était l’objet. Mais elle pressentait un mystère, une menace, des forces obscures qui s’assemblaient pour l’écraser dans cette ville inconnue. Tout y était redoutable. Elle n’y trouvait nulle part cette protection des figures et des choses accoutumées qui rassure contre les vagues terreurs. Marie se voyait prise dans ce grand Paris comme un oiseau apeuré dans une forêt sombre ; elle avait froid à son âme dépaysée, entre les passants anonymes de ces rues qui mènent où l’on ne sait pas, entre ces maisons dont les façades n’ont jamais souri, compati, aux anciennes pensées joyeuses ou tristes. Les églises elles-mêmes ne lui étaient pas maternelles, secourables de toutes les consolations accumulées, depuis l’enfance, sur le prie-Dieu familier où on les retrouve avec le livre d’heures. Le lendemain de l’arrivée, tante Sophie la mena brûler un cierge à Notre-Dame-des-Victoires. Au retour, comme elle repassait la Seine, la matinée était si clémente, la lumière si jolie sur l’eau, qu’il lui revint un peu de bravoure avec l’allégement apporté par cette douceur du ciel, avec la sensation d’un air déjà respiré au bord de la Gélise.

Sur la porte de l’hôtel, Pierre attendait ses parentes.

Il s’efforça de redevenir le bon camarade d’autrefois, près de la petite amie qu’il traitait en enfant ; il eut des exagérations de familiarité qui n’étaient pas dans son caractère : il ne réussit qu’à paraître gêné, cérémonieux. Marie comprit aussitôt qu’il voulait revenir en arrière, qu’il outrait la camaraderie pour se dispenser de tendresse. Elle marqua d’autant plus la réserve digne où elle s’enveloppait, et qui dissimulait mal, pourtant, les reproches muets de son regard, de son attitude. — Pierre se repentait d’avoir faibli à la Bourdette, pensa-t-elle d’abord : ses ambitions, ses idées d’Afrique l’avaient ressaisi. — Était-ce seulement l’Afrique ? Non, il y avait une autre cause à ce retrait du cœur : Marie en eut vite l’intuition. Les entretiens se succédèrent, si l’on peut donner ce nom aux pénibles silences à deux. Elle prétexta les exigences de son père pour les raccourcir, les rendre plus rares, afin de libérer Pierre, — elle sentait qu’elle le libérait, — afin de s’épargner à elle-même un chagrin qu’augmentait chacune de ces déceptions.

Tante Sophie avait espéré une explication d’où naîtrait la détente entre les jeunes gens. Quand elle vit que la glace tenait, que le temps passait et qu’il fallait agir, elle prit à part sa nièce ; en quelques mots obscurcis par d’affectueux ménagements, elle la mit sur le chemin de la vérité. A peine eut-elle entamé ce qu’elle avait à dire que Marie l’acheva : avec une terrible lucidité, la jeune fille compléta les demi-ouvertures qu’on lui faisait, mesura toute l’étendue du désastre, dit résolument :

— Il est perdu pour moi.

Les pauvres yeux atterrés se firent violence pour retenir leurs grosses larmes. Elle reçut le coup sans broncher, avec une soumission silencieuse ; comme une enfant qui a connu de bonne heure la souffrance, qui reconnaît le pas de la visiteuse, s’afflige et ne s’étonne point de la voir rentrer.

— Pourvu qu’il trouve le bonheur là où il le cherche ! dit-elle. — C’était trop beau pour moi. Dieu a voulu m’éprouver : que sa volonté soit faite ! Repartons, tante.

— Restons, au contraire, petite bécasse ! On défend son bien contre les voleurs, sapristi ! On se bat, avant de le leur abandonner.

Marie se redressa, d’un mouvement de fierté offensée.

— Oh ! chère tante ! Que je me mette en travers de son bonheur !

— Mais c’est en travers de son malheur que tu te mettras ! Crois-moi, crois-nous, consulte Jacques, qui a fait le tour de cette coquine. Il faut le sauver des griffes où il périra. Si tu ne le fais pas pour toi, fais-le pour lui.

Jacques comparut, fut sommé de témoigner : il appuya les dires de la tante avec chaleur. Ce qu’il y avait de factice dans cette chaleur, dans la conviction de l’avocat qui plaidait contre sa propre cause, Marie ne le vit pas. Elle n’avait de pénétration que pour lire dans un seul cœur.

Elle finit par se rendre, de mauvaise grâce ; elle essayerait, elle se défendrait, puisqu’on assurait que c’était pour le bien de Pierre. — En face de lui, elle se replia davantage encore, ne trouva rien à dire.

— Repartons, tante ; c’est inutile.

On lui arracha à grand’peine la promesse d’un suprême effort.

— Soit, fit-elle ; mais accordez-moi la satisfaction que je demande en retour. Faites-moi voir cette femme, près de lui ; je veux me rendre compte, je saurai s’il a raison.

Elle voulait surtout souffrir l’épreuve qui attire irrésistiblement les vaincues de l’amour.

— Qui sait ? Peut-être est-elle bien inspirée, dit Jacques. Aller livrer bataille à l’ennemi dans la place, ce serait crâne. Mais comment faire ? Une idée : cette semaine, les Sinda prélèvent sur le public leur tribut annuel à la bienfaisance, une matinée-concert payante, pour une œuvre de charité, dans leur hôtel. Je vous apporterai demain deux billets. On sera là.

Marie se laissa traîner à cette matinée comme une victime au supplice. Son cœur battait à se rompre, quand le fiacre les déposa devant le portail de la rue de Vigny.

— Hum ! ça sent l’argent de nos poches, ici ! fit en entrant tante Sophie, imbue des préventions provinciales contre les financiers parisiens.

Inattentive et indifférente au luxe qui l’entourait, la jeune fille n’avait d’yeux que pour chercher une seule personne. Jacques la lui montra d’un signe, au premier rang de chaises. Pierre causait avec l’étrangère. Il vint dire à ses parentes un bonjour embarrassé. Devant l’apparition de beauté, rehaussée par toutes les élégances de la toilette, Marie se sentit condamnée, si chétive, à son propre jugement, que toute velléité de lutte l’abandonna. Elle eut un regard navré sur elle-même, dans la glace où elle se vit passer, avec sa pauvre petite robe de chez Mme Lafargue, la bonne faiseuse avec sa coiffure accommodée selon les principes d’Eauze, de M. Mamousse, le coiffeur de la Grand-rue. Des artistes célèbres chantaient, pianotaient, monologuaient. On eut même le régal d’entendre quelques vers d’Heilbronn, dits par Rose Esther. La baronne Sinda tenait le département de la charité avec toute l’ampleur qu’y doivent montrer les femmes de sa condition. Le concert s’acheva dans l’atmosphère d’ennui spéciale à ces sortes d’assemblées ; le public payant s’écoula. Jacques s’approcha de la baronne, manifesta le désir de lui présenter sa tante et sa cousine.

— Comment donc ! — La sémillante Dolorès se précipita au-devant des deux femmes, avec sa rage de protection et ses effusions de sensibilité. — Cher monsieur Andarran, j’espère que vos parentes voudront bien se considérer ici comme chez elles. Elles vont me faire la grâce de rester pour notre petit lunch, entre intimes. — Oh ! la ravissante enfant ! Elle ne connaît pas encore Paris, dites-vous ? Mais il faut tout lui montrer ! — Venez, que je vous présente à nos amies, aux amies de vos cousins, ma toute belle.

Daria toisa attentivement la jeune fille qu’on lui amenait, plus tremblante qu’une fauvette jetée dans un nid d’éperviers. Elle dit à Jacques, tandis que les présentations s’achevaient :

— Elle est très bien, votre cousine. Comment s’appelle-t-elle ? Marie, sans doute ? Un Anglais prétendait que toutes les jeunes filles françaises s’appellent Marie.

— Elle s’appellera bientôt Marie Andarran, répliqua sèchement le député.

— Votre fiancée ? Tous mes compliments.

— Non, celle de mon frère.

— Ah ! vraiment ? fit la princesse. — Elle lui lança un regard de défi ironique, se retourna, pria Pierre d’aller chercher pour elle un verre d’une boisson quelconque :

— Celle que vous voudrez. Vous savez ce que j’aime.

On parla musique, on discuta le programme du concert.

— Très beau, conclut Félines ; un peu sévère. — Pendant que les machines d’Érard sont encore ouvertes, si vous nous jouiez une de vos chansons tsiganes, princesse, pour nous détendre après toutes ces mortifications charitables.

De l’air d’aisance royale qu’elle avait en toutes choses, Daria s’assit devant l’instrument. Elle en tira quelques mesures de cette musique passionnée, endiablée, avec la furia que savent y mettre les filles de la steppe. Mrs Ormond, priée à son tour, fredonna en s’accompagnant une chanson des nègres de Virginie.

— Ces mélodies étrangères vous plaisent-elles ? demanda obligeamment la baronne à Marie.

— Je suis trop ignorante pour les apprécier, madame. Je ne connais un peu que notre vieille musique française.

— Oh ! fit inconsidérément Jacques, ma cousine est très bon juge ; musicienne elle-même, j’ose dire qu’elle a des doigts de fée sur le piano.

— Vraiment ? s’écria Dolorès. Je vous prends au mot. Chère petite, donnez-lui raison : ce sera si gentil de vous entendre ! Nous ne sommes pas intimidantes, vous ne voudrez pas nous refuser.

Marie se recula, plus épouvantée que si on lui eût demandé de sauter par la fenêtre.

— Vas-y, n’aie pas peur, souffla tante Sophie. — Tu sais bien ce qu’a dit l’organiste de la cathédrale, qu’il n’y en a pas une comme toi dans tout le département.

— Y pensez-vous, tante ? Plutôt mourir.

— Vas-y donc !

La princesse Véraguine intervint :

— Nous vous en prions, mademoiselle. Ce sera si reposant, un peu de musique française ! La Dame Blanche, sans doute ? ou les Noces de Jeannette ?

Marie ne saisit pas les sous-entendus de la raillerie ; mais elle ne put se méprendre sur le ton ironique, sur l’intention évidente de cette femme : l’humilier, là, sous les yeux de Pierre…

Alors, — elle dit souvent dans la suite qu’elle n’avait jamais su s’expliquer la révolution qui se fit en elle, le coup d’audace qui la souleva, — la timide et vaillante créature se dressa, marcha sous le fouet de ces paroles, de ces sourires hostiles, alla droit au piano, s’assit, laissa tomber ses mains sur le clavier. Il lui sembla d’abord que ses doigts glacés ne bougeraient pas sur ces touches immobiles : tout tournait, le salon, les meubles, les figures étrangères. Elle rencontra le regard de Pierre, debout en face d’elle, derrière le piano ; un regard intense qui la dévisageait. Elle lut sur ses traits une peine apitoyée, la torture du remords, le déchirement honteux, — il l’avoua plus tard — d’un officier passé à l’ennemi qui verrait sa vieille troupe en perdition sous les coups de cet ennemi. Elle le revit soudain, calme, devant les chenets de la Bourdette, écoutant le morceau de Glück qu’il préférait et redemandait toujours, la plainte d’Orphée :

J’ai perdu mon Eurydice…

Ce souvenir l’illumina. Sans même préluder, elle attaqua les premières mesures. En peu d’instants, les sourires amusés ou malicieux s’évanouirent sur les physionomies ; tous ces dilettantes affinés, riches d’expériences musicales, se sentirent en présence de ce phénomène rare : un être humain qui se donne à travers une expression d’art. Marie ne les voyait plus ; elle ne voyait que Pierre, la vieille maison provinciale, le vieux piano son confident quotidien ; elle y était, elle y exhalait sa vie dans ce sanglot d’agonie. La pure et grave lamentation pleurait sous ses doigts ; ses doigts où descendait de son cœur, de son âme, tout ce qui s’échappait en même temps par ses yeux, fixés sur lui, sans fierté maintenant, sans honte, implorants, éperdus. Si elle avait pu revoir à cette minute, dans la glace où elle se méprisait tout à l’heure, la tête transfigurée qui sortait de la pauvre petite robe de Mme Lafargue, elle eût été tranquillisée sur la séduction souveraine que lui prêtait la douleur. Elle allait, se donnant toujours plus, avec des plaintes douces sur les gammes mourantes, des sursauts de désespoir sur d’autres. Le mouvement se ralentit, expira, avant les dernières notes, comme si la vie eût passé tout entière dans ce don suprême, défaillante pour le soupir final d’Orphée. Marie se renversa sur le tabouret toute frémissante, toute blanche, fermant ses paupières sur le bleu pâle de ses yeux, sur la fleur de lin brisée par l’orage trop rude.

— Pierre, dit tante Sophie avec sa voix d’autorité, ta cousine n’est pas bien ; fais-moi le plaisir de la ramener à notre voiture.

Il s’avança, prit le bras de Marie, l’emmena. Jacques se levait pour les suivre ; la tante le tira par la manche :

— Restons, nous ; laissons-les aller.

La baronne s’empressait, proposait des sels.

— Merci, ce n’est rien, fit la vieille demoiselle. Elle est sujette à ces faiblesses, il vaut mieux qu’elle rentre sans tarder.

Dolorès se répandait en louanges :

— Délicieuse ; et quelle artiste ! Elle n’a pas encore vu l’Opéra ? Je la veux demain, dans ma loge ; j’irai la prendre après dîner. — Monsieur Andarran, ces dames sont au Ritz ?

— Non, madame ; mes parentes sont à l’hôtel du Bon-Lafontaine.

— Oh ! charmant ! Quelle musicienne !

Pierre mit en voiture la jeune fille ; elle se laissa tomber sur les coussins comme une hallucinée. Là, devant cet inerte paquet de souffrance l’honnête garçon ne contint plus d’irrésistibles mouvements d’horreur pour lui-même, de pitié pour elle.

— Cousine, dit-il, tu n’es pas bien : permets-moi de te reconduire à l’hôtel.

Il s’assit à côté de la petite silencieuse. Comme ils approchaient, il lui prit la main, lui baisa longuement, à la même place, du même baiser qui avait appelé l’enfant à une vie nouvelle.

Marie fondit en larmes.

A l’hôtel, les explications entre eux furent très brèves.

— Tu ne peux pas me pardonner, dit posément l’officier. Je n’ai plus rien à faire ici, pour le moment. Le mieux est de m’en retourner le plus vite possible là d’où je n’aurais jamais dû bouger, dans mon pays. Je vais de ce pas solliciter une permutation avec quelque camarade fatigué du Soudan.

Marie approuva faiblement, d’un signe de tête : elle n’éleva aucune objection. Il sortit, avec son habituelle décision revenue, pour entamer sur l’heure les démarches nécessaires ; il pria Jacques de l’aider au ministère.

Tante Sophie laissa faire pendant deux jours. Quand elle apprit que la requête de Pierre avait chance d’aboutir, elle manda ses neveux et sa nièce dans sa chambre.

— Avez-vous bientôt fini, dit-elle, avec vos enfantillages ? Il faut battre le fer pendant qu’il est chaud, les cœurs aussi. Vous irez chez les sauvages si cela vous plaît, mais ensemble. Demande ton pardon, grand nigaud, et prends ta femme. Le diable n’aurait qu’à repasser entre vous, là-bas ou ailleurs ! — Et se tournant vers Marie : — Pardonne-lui, petite. Puisses-tu n’apprendre jamais qu’on peut encore s’estimer heureuse, quand ils n’ont pas plus à se faire pardonner, ces criminels !

Marie hésitait, incrédule, avec une expression de dignité craintive.

— Je ne veux pas de ta pitié, Pierre…

— Ce n’est pas de la pitié ! s’écria-t-il dans un élan sincère. — C’est de l’amour, pour ton courage. Il a tout vaincu.

Un sourire étonné brilla dans les yeux humides :

— Du courage ? j’ai eu bien peur, au contraire. Comme tu m’as dit que tu avais eu peur en allant au feu, la première fois. J’ai fait comme toi ; j’ai ramassé mon cœur, j’ai marché. N’ai-je pas été élevée pour faire une femme de soldat ?

Elle lui tendit la main ; il l’écarta, prit dans les siennes la petite tête, l’amena passionnément à ses lèvres.

On s’entendit vite sur des arrangements qui semblaient arrêtés de tout temps. Une grosse contrariété mit un nuage dans le ciel de Marie. Ils eussent tous désiré s’enfuir à la Bourdette, recevoir la bénédiction nuptiale dans la vieille église où la jeune fille l’avait toujours attendue. Il n’y fallait pas songer. Le père Sénauvert était intransportable ; les convenances exigeaient que la noce se fît près de lui, à Paris. On fixa une date aussi rapprochée que possible, la mi-juillet. Les premiers bans furent publiés le dimanche suivant à Saint-Thomas-d’Aquin.

Le lendemain au soir, Jacques reçut un petit paquet et un billet de la princesse Véraguine.

« Cher monsieur, vous aviez donc raison, quand vous m’appreniez le nom de votre cousine. Mais vous m’avez crue plus mauvaise que je ne le suis. Si j’avais voulu lutter !… Je n’ai pas voulu. Je ne veux pas faire de mal : j’ai compris que j’en faisais tant ! Je ne veux pas briser ce qui peut être un vrai bonheur ; avec les morceaux, je n’en referais jamais pour moi qu’un faux-semblant. — Vous avez d’ailleurs là-dessus des idées très proches des miennes, si j’ai bien deviné. — Ne craignez pas un retour offensif de votre ennemie. Je pars demain pour Bayreuth. Je n’y entendrai rien de plus beau que la musique de l’autre jour.

« Veuillez mettre dans la corbeille de votre cousine cette ancienne turquoise, où sont gravés des mots persans. Une bohémienne me l’a vendue comme un talisman infaillible. Qu’elle préserve Pierre de retrouver ma pareille, c’est ce que je souhaite de tout cœur à votre frère et à sa femme. — Daria Véraguine. »

— C’est pourtant vrai, pensa Jacques. Pas mauvaise, folle, seulement. Impulsive pour le bien comme pour le mal. Et malheureuse ; elle ne sait pas ce qu’elle veut, elle le veut si violemment !

Il allait porter ce billet à son frère, lorsque tante Sophie entra, s’informa du contenu.

— Halte-là, mon garçon, pas de bêtises. Inutile de souffler sur les braises où la flamme peut se rallumer.

Elle lui prit des mains le papier, l’approcha d’une bougie.

— Oui, c’est mieux ainsi, dit Jacques. Il convient que nos belles actions demeurent ignorées de ceux pour qui nous les faisons. Elles en ont plus de prix ; et le monde est plus à l’aise pour nous juger sur ce que nous lui montrons, le pire de nous-mêmes.

Une seconde après, il ne restait qu’une pincée de cendres de la belle action de Daria Véraguine.

CHAPITRE XXI MORS ET VITA

Et Jacques retourna dans « la cage aux écureuils », où la roue continuait les mêmes révolutions désordonnées, le même broiement à vide. Il y amena un jour ses parentes, qui visitaient sous la conduite de Pierre les curiosités de la capitale. La séance fut mouvementée. Tante Sophie résuma ses impressions dans ce conseil :

— Mes enfants, quand vous aurez un bébé, n’envoyez pas ici votre nourrice : c’est un endroit où le meilleur lait tournerait.

— Jacques, dit Marie, je te plains de vivre dans une compagnie où les yeux sont si méchants. Ils m’ont fait peur.

— Cette innocente parle comme notre parent le père Joachim, observa le député. Lors de son dernier passage à Paris, je lui ai donné un billet. Vous savez s’il voit clair dans les consciences, ce vieux prêtre, ce confesseur qui a le regard en coup de sonde des gens de son état. Combien d’âmes troubles n’a-t-il pas fouillées dans sa vie ! Il a regardé dans les yeux quelques-uns de mes collègues ; le vieux confesseur est sorti de chez nous épouvanté, me disait-il. — Et cependant, il y a ici tant de braves gens ! Seulement, le diable entre en nous dès que nous sommes en séance.

Pierre montrait à son frère les sténographes ; le tacticien indiquait le remède au mal parlementaire.

— Il faudrait avant tout remercier ces messieurs ; elle ne pourrait plus nuire, la trompette dont on boucherait le pavillon.

La Chambre achevait en hâte de boucler le budget, retardé jusqu’en fin de session par l’expédient des douzièmes provisoires. La surenchère électorale des relèvements de crédits faisait rage. Andarran rougissait à part lui des votes qu’il se laissait arracher, toujours entraîné par ce raisonnement : On ne peut pourtant pas être le seul à voter contre ! — Il s’abstenait parfois, quand le gaspillage était trop criant. Couilleau, Rousseblaigue le considéraient avec stupeur :

— Mais vous n’avez donc pas un fonctionnaire parmi vos électeurs ? Que vont dire vos cantonniers, vos facteurs, vos gabelous ?

— Moi, ajoutait avec orgueil Rousseblaigue, ma situation est inattaquable, depuis que j’ai obtenu le crédit pour la délivrance des clairons gratuits aux sapeurs-pompiers. Quand je suis revenu dans ma circonscription, tous les pompiers de la région m’ont offert un apéritif d’honneur au bar de l’Espérance.

Occupée tout entière à cette curée, la gent parlementaire était relativement calme. Les nouveaux ministres appliquaient les vieilles pratiques de leurs devanciers. On les avait choisis favorables aux principes de Mirevault, qui étaient de n’en point avoir. Leur politique oscillait dans les prudentes balances influencées par les Bayonne, par les mains occultes qui pesaient discrètement sur le fléau. Ces adroits prestidigitateurs avaient remisé le Panama, la dernière crise ayant fait son office, porté les hommes qu’il fallait à la place de ceux qu’il ne fallait plus. Tout s’était tassé. En dépit de ce calme, la sempiternelle lamentation continuait dans les couloirs :

— Où allons-nous ? — Ça ne peut plus durer ! — Comment ça finira-t-il ?

Tous ces hommes éprouvaient la sensation que Poujard’hieu définissait ainsi :

— Nous nous enlizons dans un marais stagnant ; très lentement ; mais ça monte, nous descendons ; et chacun cherche un bras où se raccrocher, avant que l’eau saumâtre ne vienne refouler dans les bouches bavardes tous ces mots auxquels nous ne croyons plus.

Pélussin, le successeur d’Asserme, répondait avec bonhomie à ceux qui le félicitaient sur ses derniers triomphes oratoires :

— Oui, mes enfants, c’est très joli ; mais tout cela finira pour nous par des conférences en Belgique !

— Et vous, mon maître, croyez-vous que ça puisse durer ? demandait Andarran à Ferroz. — Peut-on vivre sur rien ? De quoi vivra désormais le monde opportuniste, incapable de se créer par lui-même une idée directrice ? Après 1871, au sortir des brasseries républicaines, ce monde a subi l’influence du réalisme scientifique de nos penseurs, du réalisme politique de Bismarck et des autres Allemands. Sous les vocables classiques du libéralisme, il a fait prévaloir le principe de la lutte pour la vie ; il a tenu les classes dirigeantes par la satisfaction des intérêts ; il a tenu les masses par la vision de paradis qui miroitait dans ce beau mot, la République, par l’exploitation des aigreurs anticléricales, par la religion de l’Alsace-Lorraine, dernier refuge de l’idéalisme populaire. Ces trois instruments de règne sont usés. La République longtemps pratiquée est apparue un gouvernement comme les autres, que la raison peut préférer, mais qui n’a plus cette magie du rêve, ce crédit d’espérances infinies par où la Vierge inconnue tuait les autres régimes. Le clergé n’est plus menaçant. Quant à l’Alsace-Lorraine… interrogez les jeunes gens ! — De quoi vivront-ils à l’avenir !

— Je pense qu’on s’inquiète bien vite, répondit Ferroz. Nous sommes dans l’état que les physiciens appellent l’équilibre instable. On y peut demeurer longtemps. Rappelez-vous ce que nous disait l’autre jour un des meilleurs esprits du monde gouvernemental : « Personne en France ne lèverait le petit doigt pour soutenir le régime, si on le voyait s’écrouler ; mais il ne croulera point, parce que personne ne lèvera le petit doigt pour le renverser. »

— C’est vrai, dit Félines, qui intervint dans la conversation avec son humeur accommodante de bon viveur. — Hier soir, au retour d’une partie à Saint-Germain, je pensais à notre régime, en regardant la lune. Elle montait dans un ciel gris. Elle avait le tort d’être une lune, d’abord, un astre uniquement éclairé d’un reflet ; et puis, c’était une lune voilée, brouillée, flasque, veule. Elle faisait quand même son métier de lune, elle tournait. — Notre régime est comme la lune.

— Un moment arrive pourtant, reprit Andarran, où l’impuissance de vivre a une fin, qui s’appelle la mort.

— Erreur, objecta Ferroz. Une nation nombreuse ne meurt pas, elle se déclasse. Elle descend d’un rang sur l’échelle comparative des grands États.

— Et vous acceptez cette déchéance ? s’écria Jacques.

— Nos petites familles unipares et nos distillateurs la rendent inévitable. — D’ailleurs, je n’accepte ni ne refuse rien hors de la portée de ma main. Vous savez bien que je regarde, fit tranquillement le vieux médecin. — Les vivants agiront de moins en moins et les morts continueront de parler.

— Ah ! le boucan des morts ! — Félines partit d’un éclat de rire. — Votre aimable formule, docteur ! Vous n’êtes pas gentil pour les collègues, avec l’épithète dont vous nous avez gratifiés, les morts qui parlent !

— Je ne le disais pas dans ce sens, rectifia Ferroz.

Suivant la loi constante de déformation des idées, le propos philosophique du savant, mal compris et simplifié, avait prêté à l’équivoque en se répandant ; de sa théorie sur les survivances du passé, les députés n’avaient retenu qu’un sobriquet à leur usage.

Le baron Lebrun s’approcha du groupe ; il amenait un collègue provincial, petit agriculteur ruiné par la baisse des blés, fort acrimonieux depuis cet accident. Le terrien cherchait des signatures pour un projet de loi sur la naturalisation des étrangers : il se proposait de la restreindre ; il visait en réalité les Israélites. La clameur antisémite que nous avons entendue croître trouvait à cette époque ses premiers échos dans la Chambre.

— Contre les juifs ! s’écria Félines : je signe des deux mains ! — Le vicomte Olivier, qui passait sa vie chez les Sinda, chez les autres financiers israélites, n’avait pas son égal pour l’emportement des discours contre eux.

— Que leur reprochez-vous donc ? demanda Ferroz.

— Ils sont trop pour leur petit nombre.

— Et ils justifient, appuya Lebrun, la sentence de leur prophète Isaïe : « Chaque parole de ce peuple est une conjuration. »

Andarran refusa de signer. Sa générosité native se révoltait contre l’ostracisme.

— Votre loi serait insensée, dit-il ; elle eût rayé la moitié des grands hommes de notre histoire. Et quant aux juifs, il y en a de mauvais, il y en a de bons. Tenez, l’autre jour, je devais recommander un jeune candidat au baccalauréat, — un fils d’électeur, naturellement. Je suis allé chez Alphonse Bayonne, l’universitaire, le frère des autres, des intrigants. Cet homme m’a touché : il avait les larmes aux yeux en me parlant d’un article cruel pour sa race. « Que nous veut-on, monsieur ? Mon père a honoré ce pays par des travaux dont la science française est justement fière ; je l’ai servi plus obscurément, dans ma laborieuse carrière d’éducateur ; un de mes fils débute dans l’Université, un autre sert dans l’armée, il se fera tuer à côté de vos fils. Que veut-on de plus ? » — Que lui auriez-vous répondu ? ajouta Andarran. Que voulez-vous de plus ?

— Etre les maîtres chez nous, répliqua l’agriculteur.

— Et c’est eux qui le sont ! rugit Félines. Ils nous accablent de leur supériorité. Ils évitent peut-être d’y penser d’une façon trop précise, de peur qu’on ne les entende penser ; mais c’est plus fort qu’eux, ils nous la font sentir quand même.

— Voyons, Olivier, dit en souriant Jacques, vous ne voudriez pourtant pas rétablir les lois du moyen âge : condamné au bûcher, le chrétien qui avait obtenu les faveurs d’une juive…

— Bigre, non ! se récria le vicomte. — Quel autodafé rue Fortuny, mes amis !

— Et aucune loi n’empêchera que vous ne soyez certain de rencontrer, dans toute réunion parisienne, hommes de plaisir ou savants, esprits très distingués ou gens très riches, une forte proportion d’israélites.

— C’est bien là ce qu’on leur reproche, opina Ferroz : leur primauté dans tous les ordres d’activité, par tous les moyens. Ils savent le grand secret de la mécanique : ne rien perdre de la vapeur utilisable. La meilleure part de la vôtre s’en va vers le ciel en jolies fumées bleues, le soir, sur les toits, objets de rêve et de poésie. Eux, ils utilisent toute leur vapeur dans la machine qui les porte et vous entraîne à sa suite. Vous avez beau être le nombre, des milliers de vapeurs fuyantes ne sont que de la fumée ; un peu de vapeur comprimée, utilisée, fait plus de besogne.

— Tout cela est bel et bon, interrompit l’agriculteur, mais vous ne voyez donc pas que nous sommes mangés tout vifs ?

— Si, je le vois, reprit le savant. C’est apparemment que vous êtes de la chair comestible. Tout vifs, dites-vous ? on ne mange pas un animal vivant, qui se défend. Votre monde est-il sur ses fins, comme je l’entends dire ? En ce cas, le ferment juif y accomplira sa fonction historique : dissolvant des sociétés épuisées, agent de décomposition qui prépare une nouvelle unité, d’où il sera probablement exclu, pour aller recommencer ailleurs son travail indéfectible ; comme dans le monde romain, comme dans les premiers empires.

— Isaac Laquedem, le grand mystère de l’histoire, prononça sentencieusement le baron Lebrun : son aïeul a terrassé l’Ange, ne l’oublions jamais, quand nous sommes tentés de mettre sa force en doute.

— Oui, continua Ferroz, c’est chez eux que parlent les plus anciens morts, les plus actifs, les plus immuables.

— Mais ils changeront, dit Andarran, avec les conditions que leur fait une civilisation plus humaine ; ils se fondront dans la masse.

— C’est possible, on le dit beaucoup, rien ne nous autorise à le préjuger. Nous ne pouvons raisonner que du passé. Tous les documents que nous possédons sur eux, depuis la plus haute antiquité, nous montrent leur action identique dans des circonstances identiques, à travers toutes les civilisations, avec la même force, le même bonheur, les mêmes moyens, les mêmes excès engendrant les mêmes défiances et les mêmes réactions, sur le Nil, sur l’Euphrate, sur le Tibre, dans toute notre Europe.

— Cher maître, vous avez une façon de les défendre qui ferait devenir antisémite !

— Je ne défends ni n’attaque. J’examine le malade et ses maladies. Le malade se cabre contre la fatalité. Notre peuple obéit à la loi ethnique, à la loi zoologique de la conservation de l’espèce. Un organisme tolère certaine proportion d’élément étrangers, il les assimile, il en bénéficie. L’introduction de ces éléments devient-elle surabondante ? Il les élimine instinctivement. Je crains qu’il n’y ait une antinomie irréductible entre cette loi naturelle et vos lois morales. Celles-ci ordonnent de reconnaître toutes les supériorités, de récompenser tous les efforts ; l’autre a pourvu au rejet des corps adventices par nos tissus, à l’expulsion automatique, parfois violente, des substances qui les dénaturent. C’est un phénomène mécanique.

— Mais il faut préférer la loi morale ! s’écria Jacques. Ces violences seraient barbares, haïssables !

— Libre à vous de préférer, de qualifier, dit l’implacable savant. Je n’aime ni ne hais un phénomène, je l’étudie.

— En tout cas, conclut Andarran, ce n’est pas un article de loi mal digéré, contraire aux mœurs, qui remédiera à l’envahissement que je déplore comme ces messieurs. Ce ne peut être que l’action modératrice d’un gouvernement maître chez lui, maître de lui-même, qui ferait régir la France par des Français, qui protégerait nos hôtes de toute nationalité contre les fureurs de la basse envie.

— Oui, c’est bien cela, c’est un gouvernement qu’il nous faudrait ! — Tous les députés reprirent en chœur ce refrain dolent, conclusion habituelle de chacun de leurs entretiens.

Jacques revint méditer l’insoluble problème dans l’hémicycle : on votait, à l’instigation de Napoléon Bayonne, une convention qui assurait la mainmise de ses associés sur un grand service public. Influencé par le déterminisme de Ferroz, le jeune homme se laissa aller aux décourageantes rêveries sur le fatum ambiant, l’écoulement universel des choses, le renouvellement de la vie indifférente, qui emporte les petites pierres amassées pour bâtir le mur éphémère. Ces hommes agités, sur ces bancs, lui apparaissaient comme les blés verts des champs au bord de la route ; matière à transformation, des blés à peine plus vivants que les seigles balancés sous la brise. Il fut tiré de sa méditation par un aigre colloque entre M. Cornille-Lalouze et Paulin Renard. L’un vitupérait, l’autre défendait un commissaire de police qui avait fait du zèle dans une élection. Il admira leur facilité à se passionner pour ces misères. Et il envia cet imbécile. Et il envia presque ce méchant.

Les séances se prolongeaient, par les chaudes après-midi de juillet, dans la fournaise énervante. Jacques en sortait harassé, congestionné, sans appétit, l’âme morose ou colérique. Il retrouvait la légère atmosphère du bonheur autour des deux promis, absorbés par de graves débats sur les moindres détails de leur future installation. Tante Sophie les avait si bien chapitrés qu’on était convenu de surseoir à l’exode en Afrique, de passer raisonnablement la première année en France. Le régiment allait quitter Paris pour prendre garnison à Cherbourg : le jeune ménage irait faire son établissement dans cette ville aussitôt après la noce, regagnerait ensuite la Bourdette. La tante comptait bien qu’au bout de cette année, un berceau viendrait se mettre en travers des projets africains.

Les fiancés riaient chaque soir des mines déconfites que leur rapportait le législateur.

— Mon pauvre ami, disait Pierre, je te reconnais de moins en moins. Ces grands mots, le Parlement, le Gouvernement, ont tout juste l’importance que tu leur donnes. Dis-toi donc que tu es dans un café où des Français sociables et disputeurs ont leurs habitudes ; il ne faut pas les laisser empiéter sur la vraie vie. Elle n’est pas là. Moi, je la vois partout ici, dans cette ville, où il y a tant d’intelligence et de travail, où tant de gens laborieux poursuivent avec application leur tâche technique. Si tous faisaient comme eux, ton Parlement bourdonnerait dans l’inattention générale, frelon négligeable entre toutes ces abeilles occupées dans leurs ruches. Retire ton âme de ce qui la fait souffrir, et cela n’existera plus.

— Il a raison, pensait le député. — Jacques se rappelait la phrase de Carlyle : « Les actes du Parlement, en somme, sont peu de chose, nonobstant le bruit qu’ils font. Quel est l’acte du Parlement, quel est le débat à Saint-Stephen’s, aux hustings ou ailleurs, qui amena un Shakespeare à l’être ? » — Il s’endormait sur de belles résolutions : reprise de ses travaux, de son Histoire des Albigeois, le livre rêvé depuis sa sortie de l’École des Chartes. Il irait enfin l’écrire dans la paix, à la Bourdette… Et, le lendemain, il retournait à son café, à la Chambre, machinalement, comme on retourne à un vice, avec une révolte de dégoût et une soumission lâche à la tyrannie de l’habitude.

Le mariage était fixé au 12 juillet. Cinq jours avant cette date, comme Jacques arrivait au commencement de la séance, il vit au fauteuil le vice-président Chasset de la Marne. Le Champenois annonçait, avec toute l’émotion convenable, l’immense perte que venaient de faire le Parlement, la République, la France : le vénéré président Duputel, malade depuis une semaine, s’était éteint dans la nuit. — Président de la Chambre, ancien président du Conseil, président honoraire de la Société universelle des naphtes et pétroles, président effectif de l’Union générale des fonctionnaires républicains, membre de l’institut, et le reste, Duputel était un des grands aigles du régime. Les obsèques nationales s’imposaient. On les vota, en maugréant, comme il est d’usage ; seuls, les radicaux votaient avec jubilation ; ils comptaient sur un de ces pompeux enterrements civils qui instruisent le peuple à s’émanciper des superstitions et font enrager les cléricaux. Leur espérance fut déçue : la vieille mère de Duputel arriva de Carcassonne ; elle réclama des prêtres, fit tête aux assauts des grands, ne voulut pas démordre de son droit. Il fallut céder, avec le dépit d’avoir voté l’inutile crédit.

Les obsèques furent célébrées le 12, à dix heures et demie, en l’église de la Madeleine. Le mariage de Pierre était pour midi, à Saint-Thomas-d’Aquin. Jacques avait le temps de faire un tour aux funérailles de son président, il s’y rendit. Tout ce qui marque, remue, enterre, dans le Paris de la politique, des affaires, des lettres, gravissait les marches de la Madeleine : ascension continue de fourmis noires qui s’engouffraient sous le portail béant, dans la nef tendue de serges, où l’on apercevait du dehors une flambée de feux au fond des ténèbres, le scintillement des cierges autour du catafalque. Bon nombre de députés s’arrêtaient sur le perron, échangeaient des poignées de main distraites, bavardaient et s’attardaient sous la caresse du clair soleil, si douce aux vivants près d’un mort ; en face, au bout de la perspective, par-dessus les alignements de la troupe, ils contemplaient leur maison, sabrée par la gigantesque écharpe de crêpe qui accusait davantage la physionomie tumulaire du monument.

Explore with AITake your curiosity a little further.

Reading settings