PREMIÈRE PARTIE (continued 2)
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Et elle lui prit les deux mains, elle les tordit jusqu’à lui donner une sensation de douleur physique, dans la joie d’amour où il se sentit soudain baigner.
— Oh ! parlez encore ! — s’écria-t-il, avec un besoin furieux d’étreindre l’insaisissable, le passé de la femme aimée, cet irrévocable passé qu’on se désole de ne pouvoir posséder, alors qu’elle donne le présent et promet l’avenir. — Parlez-moi de cet autrefois d’où vous êtes sortie pour mon bonheur !
— Ne vous ai-je pas dit déjà tout ce qui peut expliquer ma vocation, mes idées, les contradictions apparentes de ma vie ? Vous savez qui je suis, une herbe sauvage poussée dans la solitude, sans autre règle que ma volonté. J’ai été élevée par ceux de la vieille génération, dans le luxe et la satisfaction immédiate de toutes les fantaisies, avec l’idée que tout devait plier sous le caprice seigneurial. Vous autres, dans vos pays où le luxe a du prix parce qu’il faut le gagner, vous ne pouvez pas imaginer combien cette large façon de vivre m’est naturelle, indifférente comme l’air que je respire. Voyez ma pauvre maman : elle croit sincèrement que la terre et les hommes qui la travaillent ont été créés uniquement pour produire des sacs de roubles au service de ses lubies. Moi, je suis venue au moment où des vents nouveaux soufflaient, au lendemain de l’émancipation. J’ai lu de bonne heure, avec une curiosité jamais assouvie, les livres, les journaux qui nous parlaient alors de l’âge d’or commençant, du paradis de justice où l’on allait entrer. Ceux et celles de mon âge furent ivres d’idéalisme, durant ces années. Je regardais, et je voyais autour de moi les bêtes de somme, les serfs de la veille, nominalement libres, encore accablés sous leur poids de misère matérielle et morale. Oh ! la Siclétia, la vieille servante estropiée de coups, recueillie chez mes parents au temps du servage, après sa fuite de chez un de nos voisins ! Elle me contait comment on l’avait forcée à manger ses nattes de cheveux, coupées dans sa soupe de citrouilles pourries, et vingt supplices pareils inventés par le maître dont elle ne faisait pas assez docilement les volontés. Elle contait cela avec résignation, comme un accident fatal dans la vie de l’esclave ; et ce qui m’épouvantait le plus, ce n’étaient point les histoires de la Siclétia, c’était de sentir en moi un instinct qui ne s’indignait pas avec ma raison, une propension naturelle à agir comme ce tyran, dans une heure d’emportement, si un inférieur m’eût résisté. Monstruosités du passé, me disais-je ; tout va renaître à l’espérance. Je guettais les changements attendus : des lois, des papiers, des mots ; les habitudes invétérées étaient plus fortes, rien ne changeait dans la condition des opprimés ; ignorance et crainte servile en bas, exactions et arbitraire en haut ; pour les intelligences vigoureuses qui se hâtaient trop de penser et d’agir, des répressions sourdes, féroces ; notre pauvre peuple sans défense, grugé par des fonctionnaires pires que les anciens seigneurs, grugé par les juifs qui suçaient sa moelle…
— Mais, interrompit vivement Bayonne, ceux-ci du moins apportaient des idées, un peu de lumière et de mouvement humain dans ces ténèbres dont vous parlez…
La princesse Véraguine le regarda avec une expression d’étonnement sincère :
— Des juifs, je vous dis. Que voulez-vous qu’ils apportent de bon ?
Elzéar se tut. Son cœur, glacé d’un froid subit, se contracta comme si une lame aiguë l’eût touché. Tandis que Daria revenait sur son enfance, des lueurs anciennes remontaient dans l’esprit du jeune homme, lui donnaient la divination des choses entendues, des lieux même qu’il ignorait : les récits de la grand’mère Séphora, quand elle parlait aux petits, elle aussi, d’un triste pays de marais, de neige, de nuit ; quand elle racontait la vie vagabonde des pauvres frères, les colporteurs lithuaniens qui traînaient leur balle dans ces villages, aux portes de ces maisons seigneuriales où de belles jeunes filles, comme Daria, les appelaient sur la chaussée de l’étang. Il semblait à Elzéar qu’il eût déjà vu, par les yeux de ceux d’en bas, l’envers grossier de la toile étrangère où on lui montrait maintenant, de haut, des peintures somptueuses et sombres. — Après l’exclamation de la princesse, il refoula au plus profond de son âme ces souvenirs de Séphora ; avec terreur, comme une difformité que son amie aurait pu deviner.
— Je comparais, continua Daria, les promesses des livres et des paroles aux navrantes réalités que j’avais sous les yeux. Désenchantement, pitié, aspirations généreuses, tous les sentiments qui ont exalté et désespéré ma génération me travaillaient le cœur. Je voulais savoir et agir. J’ai failli m’échapper de la maison, à seize ans, pour aller me faire inscrire parmi les étudiantes en médecine. La chaîne de l’habitude m’a retenue. On me mena dans le monde, j’y fus courtisée, je n’étais pas insensible aux hommages. Un jour, on me présenta un officier pâle, distingué, bien pris dans son uniforme, qui me convenait tout à fait, disait-on. Le prince Véraguine fit le siège de mon ignorance, et toute ma famille le fit avec lui. Je me laissai marier, indifférente ; puisque c’était l’usage, et l’inévitable… Comprenez si vous pouvez : nos volontés violentes, qui soulèveraient les montagnes à certaines heures, se laissent surprendre l’instant d’après, et conduire par un enfant. On va à l’abattoir en pensant à autre chose. Je n’aurais pas cédé sur une de mes idées, au prix de ma vie ; je cédai ma personne comme on donne une vieille robe. Ah ! ce fut complet ! Quand je dis complet…
Daria éclata d’un rire nerveux, mauvais.
— L’oppression qui m’avait apitoyée sur les pauvres moujiks, je l’ai connue alors sur mon misérable moi ; l’oppression physique, ignoble, entendez-vous ? Plus torturée que la Siclétia, je me suis vue ravalée au-dessous de la serve. Pouah ! je sens encore l’odeur du vin qu’il cuvait sur ma poitrine. Il m’apportait en présent de noces tous ses vices. Heureusement, cette jolie compagnie l’a vite emmené. Que Dieu ait son âme, si celui-là en avait une !… Assez. Ne me faites donc pas parler de ça !
Ses mots tombaient précipités, âpres, adoucis pourtant par la cantilène étrangère. Elle se tut un instant, les dents serrées, la bouche contractée par le pli amer qui ensauvageait parfois le gracieux visage.
— Après cette expérience, poursuivit-elle, bonsoir la tendre pitié ! Je n’étais plus que révolte. J’en avais mon compte de ce qu’ils appellent l’amour. Justice, liberté, pour moi, pour tous : j’étais jetée tout entière à ce rêve farouche. Un moment, je voulais aller dans le peuple, propager les idées dans les usines, dans les campagnes, comme tant d’autres, mes pareilles. Puis, j’ai réfléchi ; ayant en main les grands moyens, l’argent, le pouvoir d’agir au sommet, c’était trop bête de ramper avec les vers, sous terre, où le travail n’avance pas. Je le pris de haut, j’ouvris des écoles dans mon district, j’y amenai des professeurs qui firent scandale. Aussitôt, des mains lourdes, silencieuses, s’abattirent sur mon œuvre et sur moi. On me signifia que toutes mes fantaisies étaient charmantes, excepté celle-là. Rien à faire chez nous, je le compris ; pour remuer le monde, il fallait aller chercher au dehors un champ de travail plus libre. Je suivis maman à l’étranger, partout où elle promenait son ennui. En Angleterre, en Suisse, ici, vous auriez pu me rencontrer le matin dans les bouges, dans les réunions populaires où j’allais étudier l’éveil, la marche des idées ; et le soir dans les casinos, dans les salons, vivant ma vie lasse et automatique de riche princesse adulée. Mais je ne fais rien, je n’arrive à rien. Dans le joli monde que vous avez fabriqué, une misérable femme ne peut rien, toute seule ; il lui faut, je le vois bien, un associé, un instrument, l’homme, qui peut tout. Je l’ai cherché. Il n’y avait pas d’hommes. Il n’y a pas d’hommes !…
Elle se leva, comme mue par un ressort. Elle fit quelques pas, son regard rencontra une glace. Elle éleva les bras, ramena des mèches folles sur ses tempes. Le geste des beaux bras nus, dégageant le buste élégant, semblait soulever les désirs autour d’elle. Revenue au divan, debout, en face et tout près d’Elzéar, encore assis, elle reprit :
— Votre nom, votre rôle public attirèrent mon attention. Je vous ai suivi, écouté. Je vous jugeais trop timide ; mais vous l’êtes tous. Du moins, j’ai cru voir en vous une conviction, des idées actives, quelque chose de vrai et de fort qui vous distinguait de la tourbe des politiciens. Et ceci me plaisait, que vous eussiez compris la nécessité de vous faire une vie sociale supérieure pour servir votre œuvre révolutionnaire. On peut labourer la terre avec des mains soignées. On ne frappe fort que de très haut. Les imbéciles sourient quand ils nous entendent parler d’émancipation du peuple sous les lustres d’une salle de bal. C’est pourtant ainsi que l’on commença d’ébranler le vieux monde, il y a cent ans. Inconséquence, disent ces nigauds ! Pas plus choquante que toutes celles dont notre existence est issue. L’autre jour, vous vous êtes présenté à moi hardiment, insolemment ; et ceci aussi m’a plu. Vous l’avez bien vu, que vous me plaisiez, vous, le premier. Qui êtes-vous ? D’où venez-vous ? Peu m’importe. Je sais que vous venez du peuple, que vous vous êtes fait seul votre destin, avec vigueur et audace. Bien, cela. Je n’en demande pas davantage. J’ai vite pris mon parti, avouez-le. Je me suis dit : Voici peut-être l’associé, le coopérateur pour une grande idée commune. — Ne froncez pas le sourcil ; il vous faut autre chose, pauvres hommes ! Je me donne… Je me donnerai sans marchander. Mais il y a des coins de votre âme que j’ignore encore. Je suis défiante, payée pour l’être. Je veux des preuves, des certitudes…
Elzéar écoutait ; ses regards ravis montaient, lentement, des genoux au visage de la jeune femme, droite devant lui ; grisé, il sentait venir à ses lèvres le goût délicieux de l’étoffe toute proche, animée sur les membres qu’elle révélait. Ses mains saisirent les mains de Daria, rampèrent, suppliantes, le long des bras :
— Vous aurez tout. Je lutterai, je ferai… nous ferons tout. Tout ce que vous voulez. Mais ne me dites pas que je ne suis qu’un instrument de combat pour vos idées… pour nos idées. Je veux ma part intime de vous. Je vous veux. Je veux vous réconcilier avec l’amour, chère blessée !
Daria sourit, détendue. Elle redevint en une seconde l’enfant moqueuse :
— Ce sera difficile. Qui sait ? Vous me réconcilierez peut-être avec cette vilaine connaissance. Mais il ne faut pas donner trop d’importance à ces arrangements personnels dans une existence vouée à l’intérêt général. Travaillons. Nous reparlerons de ce détail… bientôt… oui, bientôt.
Ses yeux indulgents disaient plus et mieux que ses paroles. Elzéar se leva ; gardant sous son bras la main qu’il tenait, il entraîna Daria dans la serre, jusqu’à la porte vitrée qui donnait sur les massifs du parc. L’air du dehors entrait par un carreau ouvert. Dans la fraîche nuit de mars, des souffles apportaient l’arome des bourgeons prêts à partir. C’était un de ces soirs d’hiver finissant où passent des pressentiments physiques de l’avril prochain, bouffées tièdes, insolites, voyageuses en avance, qui semblent arriver de très loin, du Sud, d’îles heureuses déjà printanières.
— Regardez, sentez, murmura Elzéar très bas, avec un grave tremblement dans la voix. — N’y a-t-il donc sur cette terre qu’hiver, douleur et travail ? La terre va aimer. La vie veut aussi qu’on l’écoute. Elle vient. Elle est : en nous, en vous…
Sa parole finit sur l’épaule nue où sa bouche se posa, dans un long baiser avide. Daria ne se déroba pas. Immobile, les yeux perdus dans le noir, elle aspirait les souffles. Un frisson la secoua tout entière. Elle se retourna lentement, sans quitter le bras passé sous le sien.
— Rentrons. J’ai froid, il est tard.
Ils revinrent vers les salons, déjà presque vides.
— Daria ! Daria ! glapit une voix au seuil de la rotonde, je te cherche partout !
La comtesse Lourieff dévalait dans la petite pièce. Une marche rapide imprimait un mouvement de roulis à tout le gréement de sa courte et replète personne, au faux toupet, aux trois mentons, à la gorge exubérante qui arborait fièrement ses vastes étendues, aux chaînes d’énormes cabochons, rubis et saphirs, vrais câbles de pierreries qui tressautaient sur cette gorge.
— Chérie, il est donc affreusement tard ! Je ne sais que devenir. Des gens qui reçoivent et n’ont pas même l’idée de mettre une table de whist ou de bésigue ! Tout le monde s’en va. N’oublie pas que nous devons aller demain matin rue Daru, au service pour la pauvre défunte Apollonia Nikiphorovna ; puis au lunch de la grande-duchesse, et ensuite à la conférence. N’est-ce pas que ce sera intéressant, monsieur Bayonne ? Elle vous a montré le programme ? — Conférence de M. Homo, ancien professeur de mathématiques, sur la vie universelle et éternelle, prouvée de quatre manières par la doctrine de Jean-Baptiste de Tourreil. — Cher monsieur Bayonne, soyez bon, demandez donc nos gens.
Daria enveloppa Elzéar d’un regard où le sourire se faisait compatissant et le faisait complice. Il accompagna la princesse dans l’antichambre, lui mit sur les épaules la blanche toison de chèvre du Thibet ; elle y disparut comme un grand cygne blotti sous ses ailes. Il la conduisit au bas des degrés, attendit près d’elle l’arrivée de la voiture, entre les groupes d’invités qui épiaient du coin de l’œil son manège. Insensible à ces œillades sardoniques des mondains, il ne les voyait pas ; dans l’ivresse de cette minute, rien n’existait autour de lui, rien que la soyeuse vision blanche qui s’engouffra dans le coupé, s’éloigna, éclaira un moment encore les ténèbres du dehors, s’évanouit. Alors seulement il s’éveilla du rêve, surprit les regards curieux, se hâta sous le porche en allumant un cigare.
Sous les claires étoiles, de ce pas ferme et léger qui porte un bonheur, Elzéar fit à pied le trajet du parc Monceau à l’avenue Bosquet. Avait-il jamais caressé, s’était-il jamais avoué à lui-même l’espoir d’une union triomphante avec la princesse !? Peut-être. Mais à cette heure son imagination ravie ne précisait pas tout ce qu’il pouvait attendre de Daria. Lui plaire davantage, achever sa conquête, posséder cette beauté dont le parfum enivrait encore ses lèvres, il n’aspirait à rien de plus. Pas une fois, durant ce trajet, il ne pensa à tout un côté habituel de ses préoccupations : succès, ambition, échelons gravis, vanité satisfaite ; maintes fois, avec la sincérité retrouvée de ses premiers élans d’adolescent, il pensa à l’œuvre libératrice que Daria voulait accomplir, qu’il accomplirait avec elle. Ses regards errèrent sur le grand Paris nocturne où veillent douleurs et misères ; il voulut et crut pouvoir les guérir. L’idée socialiste n’était plus pour lui la doctrine accoutumée, fille de la théorie abstraite ; elle redevenait, dans son cœur gonflé de passion, un sentiment incorporé au sentiment qui emplissait ce cœur. Son désir égoïste avait des prolongements de bonté universelle. Il ferait le bonheur de tous les misérables, puisqu’il était heureux, puisqu’elle l’aimait et le lui prouverait bientôt, puisqu’il n’y aurait évidemment plus de place pour la souffrance dans un monde où Elzéar Bayonne serait dieu par l’amour de Daria.
CHAPITRE VI L’ÉLECTION D’EAUZE
Quelques jours après la soirée des Sinda, Bayonne reçut une dépêche de son ami de jeunesse, Jacques Andarran, nommé député dans une élection partielle, le dimanche précédent. Jacques annonçait son arrivée, demandait au vieux camarade de piloter ses premiers pas dans l’enceinte législative, lui donnait rendez-vous au Palais-Bourbon pour la matinée du lendemain. Elzéar se rendit à la Chambre de bonne heure, avant la séance.
La veille encore, il avait eu avec Daria une longue conversation, toujours la même : de sa part à lui, supplications, effort perpétuel pour ramener l’entretien aux exigences impatientes de son amour ; chez elle, effort pareil en sens contraire pour revenir aux idées, aux intérêts généraux dont elle était occupée. — « Il était vraiment trop enfant : on l’aimait, on était toute à lui d’avance, on le lui disait ; son impatience avait quelque chose d’incompréhensible, dans la sécurité où son cœur aurait dû se reposer. » — Cette sécurité, Elzéar ne la ressentait qu’à demi, quand son souvenir s’attardait sur chaque détail de leurs entrevues, à la froide clarté de la réflexion. Il se travaillait, il se torturait ; c’était tantôt une rage sourde, devant un petit mur très bas, qu’il ne savait comment franchir ; tantôt la crainte angoissée d’un danger obscur, inévitable, qu’il n’aurait pas su dire, et qu’il sentait peser sur ses plus chères espérances. Aux premiers jours d’une passion si facilement accueillie, il se surprenait parfois à regarder son amour tristement, comme on regarde une eau de septembre où l’on croit voir déjà la glace qui la figera en janvier. Mais ces mauvais pressentiments se dissipaient vite dans l’enchantement de la présence aimée ; Daria avait toujours en le quittant quelques mots si bons, si réparateurs ; et, dans les yeux, dans l’accent de la voix, une promesse sous-entendue qui semblait dire : « Aujourd’hui encore, j’ai voulu vous éprouver ; la prochaine fois… vous ferez de moi ce que vous voudrez. »
Tout entier aux douces pensées sur lesquelles il s’était endormi la veille, Elzéar passa le seuil du Palais-Bourbon à contre-cœur, avec un geste de lassitude. Il éprouvait l’hésitation lâche de l’homme qui va sortir d’un bain tiède pour se remettre en marche, dans la rue, au froid. Il traversa les salles, des collègues l’interpellèrent, des obligations urgentes revinrent solliciter son attention : les passions et les intérêts laissés entre ces murs le ressaisirent peu à peu ; l’âcre atmosphère du lieu l’avait repris, quand un huissier vint lui dire que le député d’Eauze le cherchait.
Ces Andarran sont originaires du Bigorre. Vieille souche de cultivateurs et de soldats, enracinés au sol provincial. Quelques charges locales remplies avec distinction les tirèrent du pair au siècle passé. Marcel Andarran du Fayard, intendant du bailliage de Vic, député de l’Assemblée législative en 1791, a particulièrement marqué. Il était l’auteur de la branche aînée, qui s’éteint de nos jours avec ses deux derniers représentants : le père Joachim, des Pères de Bétharram, l’un des premiers et plus zélés promoteurs de Notre-Dame de Lourdes ; sa sœur Agathe, en religion sœur Marie des Anges, cloîtrée aux Carmélites de Toulouse. Jacques descend des Andarran de Luz, branche cadette fixée dans l’Eauzan depuis la troisième génération ; depuis le grand-père, Henri Andarran, volontaire à seize ans, en 1797, dans les armées de la République, lieutenant-colonel de la Garde impériale à Waterloo, retraité en demi-solde après 1815. Ce héros oublié végétait dans la misère, quand il épousa Dorothée Deshayes, fille d’un officier de la bouche du comte d’Artois. Elle lui apporta en dot la petite terre de la Bourdette, distraite des anciens domaines de l’évêché d’Eauze. Le vieux soldat s’établit sur cette terre, cultiva le vignoble comme il avait vu faire en Italie, y trouva à la longue de quoi rebâtir le manoir ruiné de la Bourdette. Il le laissa en assez bon état à son fils, le capitaine de chasseurs Régis Andarran.
Blessé grièvement sous Sébastopol, Régis dut quitter le service au retour de Crimée. La culture des champs paternels absorba depuis lors toute son énergie. Un ressentiment de sa blessure l’ayant conduit aux eaux d’Amélie-les-Bains, il y rencontra cette douce et frêle Marguerite de Sénauvert, la femme qui lui donna quelques années de bonheur. Jacques ne se rappelait de sa mère qu’une figure de tendresse effrayée, toujours penchée sur son petit lit, et un cercueil qu’on emportait, en même temps que l’on plaçait dans la chambre des enfants un second berceau où vagissait son frère Pierre. Il se rappelait, quatre ans plus tard, un lugubre voyage au Mans, pour chercher les restes de son père au couvent des Jésuites de Sainte-Croix. Aussitôt la guerre déclarée, l’ex-capitaine de chasseurs avait réclamé sa place à la tête d’un des bataillons de mobiles du Gers. Dirigés sur l’armée de la Loire, ces bataillons coopérèrent à la défense du Mans. Le 11 janvier 1871, la division Paris évacuait en désordre le plateau d’Auvours ; Régis s’entendit héler par un officier qu’il connaissait, le commandant de Kermaheuc, des mobiles bretons : on demandait du monde à la colonne du général Gougeard, disait cet envoyé, pour appuyer le mouvement des volontaires de l’ouest et des zouaves pontificaux lancés à la reprise du plateau. Andarran rallia la colonne Gougeard avec ses compagnies reformées : ces braves gens firent volte-face, escaladèrent dans la neige les pentes abruptes d’Auvours, réoccupèrent les crêtes, y tinrent jusqu’à la nuit aux côtés des zouaves. Action honorable, qui sauva l’armée de Chanzy. Elle coûta cher ; huit officiers des mobiles du Gers étaient couchés sur le lit de neige sanglante, et parmi eux le commandant Andarran.
Dieu sait ce qui fût advenu des deux orphelins et de leur maigre patrimoine, si la tante Sophie ne s’était pas trouvée là. Le vieux colonel de la Garde disait souvent de sa fille aînée qu’il l’eût volontiers nommée premier sergent de son régiment. — Ah ! si j’avais dans ma compagnie un fourrier comme la sœur ! ajoutait le capitaine Régis. Et l’on tombait d’accord que Mgr d’Eauze n’eût jamais cédé à l’armée celle qu’il appelait son grand vicaire en jupons. La vaillante fille avait le génie du gouvernement ; quoique vieille fille, elle avait plus encore le génie de la maternité. Jacques prétendait que tante Sophie ne s’était pas mariée pour avoir plus d’enfants. La vraie raison était moins plaisante : une grande passion trahie, disaient les personnes d’imagination romanesque ; simplement dédaignée, peut-être, par un homme qui n’avait pas su découvrir les trésors cachés au fond de ces gros yeux de brave chien, la beauté intime qui rayonnait sur ces traits irréguliers, lorsqu’une flamme de dévouement les transfigurait. La souffrance avait fait un bon labour dans ce cœur ; sur un sol stérilisé pour le bonheur égoïste, il ne croissait que des fleurs de sacrifice, de tendresse et de pitié. On ne les eût pas discernées à la première inspection : rien de l’héroïne sentimentale, chez tante Sophie ; une robuste gaieté, qui éclatait dans une langue assez verte, un esprit pratique, autoritaire quand il le fallait. La vieille demoiselle logeait la judiciaire d’un avoué dans l’âme d’une sœur de charité, elle tenait tête au vigneron, et roulait au besoin le notaire. Elle eût tondu sur un œuf et fait pousser du blé sur le rocher, non pour elle, mais pour donner davantage à ceux qu’elle aimait.
Du vivant de son frère, alors que ses instincts de protectrice étaient encore sans emploi plus proche, elle se faisait la main en adoptant les enfants pauvres, les infirmes, tous les misérables à deux lieues à la ronde ; elle apprenait l’art du gouvernement aux dépens des chanoines ; le chapitre accusait tout bas la faiblesse de Monseigneur, qui confiait les affaires épiscopales à ce coadjuteur envahissant. Mais, à partir du jour où l’ordonnance de Régis apporta du Mans ces quelques mots, péniblement tracés au crayon sur une feuille de calepin : « Je lègue mes fils à Sophie… Elle les élèvera pour servir la France… en soldats… » — à partir de ce jour, tante Sophie rassembla sur les deux petits et sur leur héritage ses capacités de mère et de gouvernante. Il faut croire pourtant qu’il lui en restait des réserves inemployées : quelques années plus tard, elle s’offrit le luxe d’une fille ; une nièce de sa défunte belle-sœur, pauvre enfant à demi abandonnée par un père dissipateur, et qui végétait seulette, livrée aux domestiques, dans cette morose maison dont la façade glaciale attriste l’avenue Gornon. Tante Sophie entreprit la tâche herculéenne de remettre un peu d’ordre dans les affaires de cet étourneau de Sénauvert ; elle attira la petite Marie à la Bourdette. Nippée, éduquée par sa bienfaitrice, choyée par les grands cousins dont elle partageait les jeux, la fillette s’épanouit au foyer où on lui rendait une famille.
Jacques Andarran était tout du côté de sa mère, tout imagination et sensibilité, avec de précoces curiosités d’intelligence. Il acheva ses études à Paris, grâce aux miracles d’économie de tante Sophie. Elle éprouva un cruel désappointement, quand le jeune homme déclara qu’il ne se reconnaissait ni aptitude ni goût pour le métier militaire. Il désirait suivre les cours de l’École des Chartes : Sophie lui en fournit les moyens, sans comprendre, d’ailleurs, ce qu’allait faire, dans cette mystérieuse école, son rêveur de neveu. Ce fut le temps où l’étudiant se lia avec Bayonne et prit pied dans les cercles de la jeunesse intellectuelle. Il voulut voyager ; on vécut de privations à la Bourdette, afin que Jacques pût voir Venise et Athènes, l’Égypte et la Syrie. Tante Sophie ne rappela le vagabond qu’au moment où il fallut faire feu des quatre pieds pour pousser son frère cadet à Saint-Cyr. Celui-là était bien de la lignée des soldats : volontaire, appliqué, taciturne, le portrait vivant de ces montagnards bruns et nerveux qui avaient mis tant de fois le nom d’Andarran à l’ordre du jour des armées. Sorti de Saint-Cyr en bon rang, Pierre choisit l’infanterie de marine, partit pour le Soudan. Fières de leur beau sous-lieutenant, tante Sophie et cousine Marie firent bonne contenance en prenant congé de lui sur l’appontement de Pauillac : les grosses larmes qu’elles mêlèrent ensuite disaient assez que les deux femmes perdaient leur Benjamin.
Jacques s’établit près d’elles à la Bourdette et reçut docilement les leçons agricoles de la tante. Était-ce la vie des champs qui lui plaisait, ou l’intimité quotidienne avec cette exquise cousine Marie ? Sous les cheveux cendrés de la gamine à laquelle il faisait jadis la courte échelle aux cerisiers, Andarran retrouvait une sérieuse jeune fille de dix-huit ans, au regard limpide et clair comme les eaux printanières de la Gélise ; un de ces regards de droiture et de bonté sous lesquels le cœur de l’homme s’ouvre spontanément, tant paraît sûre la promesse de guérison qu’ils apportent aux plus secrètes plaies. Mais, depuis le départ de Pierre, il s’obscurcissait souvent dans les yeux de Marie, le bleu pâle de la fleur de lin mouillée. Jacques ne pouvait se méprendre aux indices qu’il constatait avec mélancolie, avec résignation, car il aimait tendrement le petit frère, lui aussi. Camarade affectueuse auprès de l’aîné, Marie ne montrait d’intérêt passionné que pour ces rares et laconiques lettres du Soudan, qui racontaient les explorations, les aventures, les hauts faits du cher absent. La jeune fille, d’habitude si calme et si égale d’humeur, devenait nerveuse quand le journal signalait l’entrée d’un paquebot en Gironde ; elle comptait les heures jusqu’à l’arrivée du courrier de Saint-Louis.
Quelques années tranquilles passèrent sur les habitants de la Bourdette, sans autres événements que deux congés du lieutenant. Pendant ces courtes apparitions de Pierre, Marie de Sénauvert semblait vivre double ; on eût dit sur elle la lumière heureuse qui égaie les champs de genêts, lorsque les grappes fleurissantes dorent les têtes des sombres buissons. Tante Sophie échangeait avec l’aîné des regards d’intelligence :
— Cette fois encore, laissons-le retourner chez ses nègres ; mais, au prochain congé, s’il a gagné sa deuxième épaulette, nous les mènerons à l’église, ou ils diront pourquoi !
Jacques, — Jacques le Fataliste, comme il s’appelait lui-même, avec une conscience avisée de sa soumission dolente aux duretés de la vie, — souriait courageusement, tristement. Puisqu’il n’y avait de place à la Bourdette que pour un seul bonheur, il installerait son stoïcisme à côté de ce bonheur, il doublerait Tom, le gros dogue des Pyrénées qui gardait la maison ; comme cet humble ami, il subsisterait des miettes ramassées.
Le philosophe organisait ainsi son existence, quand une secousse inattendue vint la bouleverser.
Le député d’Eauze s’était laissé mourir. Un matin, à l’ouverture de la période électorale, on vit entrer dans la cour de la Bourdette une délégation, petits boutiquiers de la ville et vieux paysans des paroisses avoisinantes ; habits endimanchés, mines solennelles, contractées par un effort peu habituel sur des problèmes de l’ordre abstrait.
— Monsieur Jacques, dit en substance l’orateur de la troupe, nous venons vous trouver rapport à l’élection. Vous connaissez la situation : on va être mangé par le loup. Ils disent à la ville que l’avocat de Toulouse, ce charlatan qui tourne depuis deux ans dans nos cantons, passera pour sûr s’il n’y a pas un bon candidat. Tous les mauvais sujets font pour lui ; les braves gens ont peur, on a souffert tant d’injustices de ceux qui sont les maîtres ! Nous n’avons trouvé personne ; tous ces messieurs refusent. Alors nous avons pensé à vous, monsieur Jacques. Vous avez étudié, vous savez les lois, et toutes leurs manigances, à Paris. Vous avez le bras long. Votre digne père nous a conduits contre les Prussiens, dans le temps ; c’est donc bien votre affaire de marcher maintenant à notre tête contre les éhontés qui ont causé tant de misères au pauvre monde. Bien sûr que vous n’êtes pas ambitieux, monsieur Jacques, mais vous ne nous refuserez pas. Comme disait le commandant, on sait qu’il y a de la bonne moelle dans les os des Andarran, depuis le temps qu’ils se les font casser pour le pays.
L’assaut surprit Jacques et l’épouvanta. Il avait emporté de sa vie parisienne un grand fonds de scepticisme politique : ses habitudes d’esprit le rendaient fort indifférent sur ce chapitre, il se connaissait impropre à l’action violente et aux passions rectilignes qui la suscitent. Les querelles locales dont ses oreilles étaient chaque jour rebattues n’éveillaient chez lui que dégoût ; où prendrait-il le courage de vaincre cette aversion ? Où trouverait-il ce qui lui manquait, la dose d’optimisme et de crédulité requise par l’effort qu’on lui demandait, l’incessant et stérile effort du politique pour éterniser des choses qui n’ont pas de durée ?
Il se défendit pied à pied. La ténacité paysanne ne lâcha point prise ; elle l’ébranla sans le convaincre. Après une semaine de résistance, sa conscience troublée devint un champ de bataille où s’entrechoquaient des mobiles antagonistes : impératif du devoir social et de la tradition paternelle, claire vue du service que seul il pouvait rendre à ces pauvres gens, amour du repos, défiance de soi-même, horreur de tout ce qu’il entrevoyait dans le bas métier de politicien. Et sous ces arguments avouables, pour ou contre l’acceptation du mandat, de furtives suggestions du cœur qu’il osait à peine s’avouer : un lâche désir de ne pas quitter la maison où vivait Marie, de ne pas s’éloigner du foyer allumé pour un autre, mais qui réchauffait par surcroît l’hôte assis près de la flamme ; une envie contradictoire de s’échapper, de chercher dans un changement d’existence une diversion énergique au rêve sans espoir. Avant de rendre une réponse définitive, Jacques tint un grand conseil avec tante Sophie. La vieille demoiselle fourragea son bonnet de dentelles noires, d’un geste de main coutumier qui semblait tirer de ces coques la résolution de toutes les difficultés graves ; elle prononça, de ce ton qui n’admettait guère de réplique :
— Tu dois accepter, mon Jacquot. Rappelle-toi les dernières volontés de Régis : « Pour servir… en soldats… » Tu n’as pas voulu être soldat : tant pis pour toi, tu le seras d’une autre façon, moins propre, et plus dure, à ce qu’on dit. Ton père n’aurait pas reculé ; tu ne reculeras pas, puisque c’est encore une bataille, ici contre nos garnements, là où l’on t’envoie contre de vilaines bêtes, s’il faut croire tout ce qu’on lit dans le journal. Allons, le vin est tiré, avale. Il ne sera pas dit qu’un Andarran ait manqué à nos hommes, quand ils ont demandé assistance à la Bourdette.
— J’ai d’autres devoirs près de vous, sur le domaine. Qui soignera nos champs, nos vignes, celles de Pierre et de Marie ?
— Voyez l’impertinent ! La vieille tante n’est pas sous terre, que je sache. Est-ce que la vigne a dépéri entre ses mains, quand tu ne te mouchais pas encore tout seul ?
— Mais il faut de l’argent pour une élection. Où le prendrai-je ?
— Et le bois de la Gélise ? Il n’est pas fait uniquement pour les pies, j’imagine. C’était notre poire pour la soif : j’ai déjà refusé dix mille francs de la coupe à un marchand d’Auch. S’il faut davantage, on fera souscrire nos richards, ces fainéants ; puisqu’ils veulent acheter leur repos aux dépens de mon neveu, ils me le paieront le prix qu’il vaut. Puis, j’écrirai à notre cousin, le Père Joachim : ils ont trop d’argent qui dort, à Lourdes, ils peuvent bien le faire travailler une fois pour la bonne cause.
Le bois de la Gélise était le dernier lopin qui appartînt en propre à tante Sophie. Elle se révéla chef d’état-major éminent, agent électoral incomparable. Ce fut elle qui mit en mouvement les grands ressorts : l’évêché, le tribunal, la chambre de commerce ; elle encore, l’organisatrice et la véritable présidente des réunions, dans cette salle à manger de l’hôtel Soubiran où une Jeanne d’Arc de bon augure brandissait son oriflamme sur la tête du candidat. Assistée de Marie, son aide de camp, la tante passait des nuits à libeller les adresses sur les convocations, les paquets de bulletins, les ballots de circulaires ; pour un peu, elle aurait collé les affiches aux murailles de ses propres mains.
Elle avait affaire à forte partie. Le clan adverse était composé d’agitateurs alertes, bien entraînés, organisés de vieille date, embusqués dans les loges où se distribuent les places et d’où part le mot d’ordre aux petits fonctionnaires. Comme la plupart de nos districts ruraux, l’Eauzan appartenait à cette minorité active qui courbe sous le joug, par les faveurs et par la terreur, une majorité moutonnière. Jacques, ancien chartiste, goûtait parfois une volupté d’historien devant cette transformation moderne de la féodalité : elle lui rendait intelligibles et présentes les époques où une poignée de gens de main, bien soldée, habilement manœuvrée par un baron rapace, asservissait facilement tout un pays.
Il se rappelait un exemple qui avait éclairé pour lui cette loi de survivance. Au temps où il rédigeait sa thèse sur le vicomte Bernard Aton, seigneur de Carcassonne au XIIe siècle, ses recherches l’avaient retenu quelques jours dans la pittoresque cité. Au sommet de la colline qui porte la relique restaurée par Viollet-le-Duc, entre les clochetons et les courtines du merveilleux décor d’opéra, tout le moyen âge apparaît aux yeux en grandes lignes simples. Deux édifices pour les deux puissances : une belle maison pour Dieu, l’église ; une forte maison pour le seigneur, le château ; une enceinte de remparts qui abrite les masures du petit monde, réfugié sous la protection de ces deux puissances, leur payant dîme et tribut afin de vivre en sûreté. Tandis que Jacques admirait cette synthèse de pierre, son guide lui avait montré dans la rue de la Barbacane, sous un figuier, une modeste maison blanche où pendaient des panonceaux ; et, sur le pas de la porte, un homme au profil sarrazin, nez en bec d’aigle, moustache grise, cheveux en brosse, vieille tête d’oiseau de proie camarguais. C’était le notaire Duputel ; ce même Duputel devenu depuis lors ministre, président du Conseil, une des colonnes de la République ; ce Duputel que Jacques allait retrouver sur le fauteuil de la présidence au Palais-Bourbon.
A l’époque où le jeune homme l’avait aperçu, le notaire de Carcassonne n’était encore que l’agent principal de l’ancien député opportuniste ; il était déjà le seigneur de la cité. Fort de la protection de son patron, il tenait tout le petit monde d’alentour par le prêt hypothécaire et par le Code. Lui aussi, il s’appuyait sur une église, sur un clergé : sur l’école laïque, ouverte là-haut par ses soins ; sur les instituteurs, qui façonnaient les âmes aux idées les plus propres à maintenir le peuple en son pouvoir. Quand l’opinion eut glissé sur la pente radicale où il la conduisait insensiblement, Duputel subtilisa le mandat de son protecteur, asservit à son ambition la clientèle électorale qu’il avait formée pour un autre. — Sous des masques nouveaux, avec moins d’étalage et de brutalité, Andarran avait reconnu le vieil équilibre féodal, persistant dans la cité du passé. Duputel faisait dans cette enceinte de remparts ce qu’avait fait au moyen âge le vicomte Bernard Aton ; il y dressait à son service des vassaux qu’il protégeait contre les exigences de l’État central, moyennant tribut et parfaite soumission. La machine moderne fonctionnait moins durement que l’ancienne, sans batailles ni sièges, sans morts d’hommes ni pillages violents, avec des souffrances muettes chez les porteurs du joug ; mais c’était la même machine à comprimer les faibles, au profit du plus fort, du plus adroit.
Ce souvenir revint à Andarran, au cours de la campagne où il recevait sous les coups une nouvelle leçon d’histoire. Les comités qui tenaient à fief la circonscription d’Eauze l’avaient d’abord confiée à un opportuniste tranquille. Le défunt s’était révélé médiocre serviteur de leurs intérêts ; depuis deux ans, depuis que le législateur diabétique donnait des espérances certaines, les comités avaient déféré sa succession à un avocat de Toulouse, un certain Piollard, qui s’étiquetait radical-socialiste. Ce Piollard, évincé naguère d’un collège du Roussillon, était un compétiteur redoutable : professionnel rompu au métier, fort en gueule, magnifique en promesses. Il possédait quelque argent, les économies d’une chasublière du quartier Saint-Cernin, qui s’était laissé séduire par cet homme éloquent et venait de convoler avec lui. Il employait judicieusement les deniers de la veuve. On le voyait souvent flâner dans les champs, au déclin du jour ; il accostait un paysan :
— Encore au travail, à cette heure ! Quelle heure croyez-vous qu’il est, mon brave ?
— Je ne sais pas, répondait le journalier, je n’ai pas de montre.
— Est-ce possible ? Pas de montre ! Si ça ne fend pas le cœur, à une époque où notre civilisation devrait répandre ses bienfaits sur tous ! Faites-moi le plaisir d’accepter la mienne, mon ami. Elle n’a aucun prix, je m’en sers depuis longtemps ; vous la garderez en souvenir de moi. Pas de montre, un honnête travailleur, à notre époque !
C’était toujours sa montre que le candidat donnait au paysan flatté. Est-il besoin d’ajouter qu’il faisait venir de Besançon, à très bon compte, un solde de rossignols pour ces largesses ?
Le Toulousain avait promis un chemin de fer. Sur divers points du tracé imaginaire qu’il assignait à sa ligne, on vit apparaître des équipes de géomètres, ils dressaient les instruments d’arpentage, visaient les mires, relevaient les cotes. Aux interrogations des paysans, ils faisaient des réponses évasives et mystérieuses : les premières études de la future ligne, évidemment ! Il ne s’agissait, en réalité, que d’une rectification de la route voiturière ; la profitable équivoque était entretenue par le conducteur des ponts et chaussées, affilié à la loge de l’avocat.
Des tours de cette force, Piollard en avait par douzaines dans son sac. Il avait surtout ce dont Jacques manquait le plus, l’incalculable puissance accumulée dans un homme par la tension constante de tous les désirs, pendant des années, vers un seul objet ardemment convoité. Et il n’avait à aucun degré ce qui empêtrait Jacques à chaque pas, les scrupules, les délicatesses. Du premier coup, Piollard s’était montré supérieur dans le choix de la calomnie qui mord sur les imaginations populaires, de l’amorce où elles se prennent. Il fouillait la vie de tous les ascendants de son rival, il en exhumait des noirceurs insoupçonnées. Les services mêmes de ces soldats lui fournissaient le plus accablant des griefs ; fils et petit-fils de prétoriens, M. Andarran n’avait nécessairement qu’une idée : déchaîner le fléau de la guerre sur nos paisibles populations. Voter pour M. Andarran, c’était voter pour la guerre à courte échéance. — Accusation meurtrière entre toutes ! Bref, répétons-le, ce venimeux personnage était un rude compétiteur ; et comme on le jugeait facile à domestiquer, une fois pourvu, l’administration s’employait pour lui.
Jacques avait commencé la campagne nonchalamment. Bientôt, la lutte l’excita, le prit tout entier. Chasseur passionné, il retrouvait son plaisir favori dans cette poursuite hasardeuse des suffrages. Il avait le sentiment de partir chaque matin pour sa tournée avec une carnassière, et de la rapporter le soir vide ou pleine, après une journée de quête dans l’inconnu ; parfois bredouille, lorsqu’un village avait résisté à sa parole ; parfois heureux, lorsqu’il sentait la gibecière lourde des voix conquises dans une commune douteuse. Chasse plus émouvante, plus dangereuse que l’autre. Fouetté par les outrages des adversaires, exalté par les dévouements qu’il suscitait chez ses fidèles, le candidat novice s’aguerrit, se mit à aimer cette vie de surmenage physique et mental. Il se découvrit des facultés ignorées, une aisance d’élocution et un don de repartie qui firent merveille aux réunions contradictoires, sur le foirail d’Eauze, dans les auberges des bourgades. Les granges des hameaux furent moins propices à son éloquence : perchés dans le râtelier, les gamins éparpillaient sur la tête de l’orateur des bottes de foin qui coupaient ses plus belles périodes. Certains villages du haut pays, où il dut parler sur la place publique, faute de local assez vaste pour contenir les électeurs, lui laissèrent des souvenirs radieux : le soleil se levait en face sur les chaînes neigeuses des Pyrénées, enflammant la parole qu’il jetait à ces vastes horizons, réchauffant les cœurs des braves gens qui agitaient leurs bérets, qui l’acclamaient sur la borne où il montrait du geste cette aube pure des cimes, présage du renouveau qu’il voulait pour la patrie.
Jacques se persuadait lui-même en développant son idéal, une République purifiée, réformée, tolérante, respectueuse de tous les droits et de toutes les consciences, maternelle à tous ses fils au dedans, fière au dehors et formidable à tous ses ennemis. Il se persuadait lui-même plus qu’il ne persuadait ses auditeurs, il en eut vite l’intuition. Au début, Andarran s’était demandé consciencieusement sur quelles idées générales, sur quelles solutions des problèmes politiques il convenait d’appuyer. La vanité de ces recherches lui fut bientôt démontrée. C’était l’accent, et non le sens du discours, qui agissait sur les paysans. Ils applaudissaient de confiance ; après la réunion, ils s’approchaient de l’orateur, dans le café où l’on trinquait :
— Vous avez bien raison, monsieur Andarran, ça irait mieux comme vous dites ; vous êtes le candidat qu’il nous faut. Mais vous ne permettrez pas qu’on nous empêche de brûler notre marc, n’est-ce pas ? Vous défendrez les bouilleurs de cru ?
Ce fut la seule exigence qu’il rencontra, précise, obstinée, chez ceux qui lui faisaient crédit pour toutes les questions de haute métaphysique sociale. Ce point bien éclairci, on lui présentait les timides suppliques individuelles ; chacun sollicitait une petite place, le redressement d’un arrêt de justice, la levée d’une amende infligée par la Régie, l’exemption ou le rappel d’un fils pris par le service. Jacques évitait de s’engager, il inscrivait les demandes sur un carnet qui devenait déjà son remords, son épouvante, à mesure qu’il sentait mieux la disproportion entre cette mendicité universelle et son pouvoir prochain de la satisfaire.
Ses premiers contacts avec le peuple souverain l’avaient renseigné : la rhétorique des journalistes, les classifications arbitraires où ils rangeaient des partis nominaux, les prétendus courants d’opinion, toutes ces inventions des citadins n’avaient aucune application réelle aux masses rurales, en dehors de quelques meneurs. Conservatrices d’instinct, avec une déférence passive pour le gouvernement quel qu’il fût, attachées par tradition à des habitudes religieuses qu’il ne fallait ni troubler ni imposer, en garde, d’autre part, contre l’immixtion du curé dans leurs affaires, ces masses étaient surtout avides de satisfactions réalistes, et toujours en quête d’un défenseur contre leurs ennemis naturels, contre le fisc, le recrutement, les gens de loi ; capables néanmoins d’entraînements idéalistes, à la voix de l’homme dont elles subissaient le magnétisme momentané.
Jacques aperçut clairement la naïveté ou l’hypocrisie de ceux qui feignaient de demander des directions politiques à ces éternels dirigés. Il reconnut l’âme gauloise, prête à tous les dévouements et à tous les sacrifices sur un signe du chef qui savait capter sa confiance, n’exigeant en retour de ce chef qu’une garantie de sécurité et de protection après la lutte, quand les combattants licenciés retomberaient dans leur apathie, dans leur impuissance à vouloir, à se concerter, à se défendre eux-mêmes. Avec quel sourire désabusé il lisait maintenant les feuilles où l’on attribuait tel succès électoral à l’excellence de telle ligne politique ! L’expérience quotidienne lui apprenait que le coefficient personnel était tout, dans les élections rurales : le troupeau ne choisissait pas entre deux doctrines, mais entre deux bergers.
Durant la dernière semaine, Andarran se multiplia, volant de l’un à l’autre bout de sa circonscription, parlant cinq et six fois par jour, passant les nuits à écrire de vigoureux articles pour le Réveil d’Eauze. Il réagissait contre les paniques de ses amis, mobiles dans leurs pronostics comme les on-dit vrais ou faux qui circulaient dans chaque estaminet, certains du succès un matin, consternés le lendemain. Le soir du scrutin, tandis que les bicyclistes apportaient au quartier général de l’hôtel Soubiran les résultats divergents des cantons, il passa en quelques heures par toutes les émotions du chasseur, du joueur, de l’amoureux ; et ce fut enfin l’allégresse triomphante de l’hallali, quand arrivèrent les derniers messages des communes lointaines, perdues sur la rive droite de la Baïse : elles assuraient une majorité respectable au candidat indépendant, Jacques Andarran.
Étourdi par les acclamations de ses partisans et par les huées furieuses des vaincus, porté à bras d’hommes sur ce chemin de la Bourdette où on le reconduisait aux flambeaux, ébloui par le feu de joie que tante Sophie allumait dans la cour, grisé de bruit, de champagne, de fatigue nerveuse, Jacques fut vraiment heureux, cette nuit-là. Jacques le Fataliste crut un instant qu’il allait jouer un grand rôle dans une France sauvée par son génie ; l’onction populaire venait de le sacrer pour relever la fortune nationale, pour conjurer les fatalités accumulées sur la patrie, sur son pauvre cœur d’homme… Marie paraissait si enchantée en applaudissant de ses petites mains le vainqueur !
CHAPITRE VII L’INITIATION
Ces fumées n’étaient pas entièrement dissipées, quelques jours après l’élection, quand le député d’Eauze descendit de son wagon dans ce Paris qu’il revenait conquérir. Un ami lui avait retenu un logement tranquille au faîte de la vieille maison, aujourd’hui démolie, qui s’élevait à l’angle de la petite place Saint-Thomas-d’Aquin, en face de l’église. Andarran connaissait cet appartement, occupé pendant de longues années par Xavier Marmier ; introduit autrefois chez l’aimable conteur, il avait souvent gravi le raide escalier et trouvé bon accueil sous les toits, dans ce magasin de bouquiniste amoureusement empli de livres rares. Le vieil homme et ses vieux livres avaient disparu ; mais, de la pensée éteinte et de la bibliothèque dispersée, il restait dans ces deux chambres une atmosphère de recueillement. Elle serait propice, pensait Jacques, à la méditation des hauts problèmes politiques où il allait s’absorber.
Du logis reconnu, il ne fit qu’un saut au Palais-Bourbon. Ce ne fut pas sans un léger battement de cœur qu’il entra dans la froide cour d’honneur, qu’il franchit pour la première fois ce seuil derrière lequel il pressentait tant de graves devoirs, tant de lourdes responsabilités. On lui délivra à la caisse une médaille d’argent : sur l’avers, une vierge au profil auguste, coiffée du bonnet phrygien, se dénommait République Française ; au revers, entre les branches de chêne, le nom de Jacques Andarran s’inscrivait dans un cartouche, protégé et glorifié par la banderole où on lisait : Suffrage universel. L’employé respectueux lui remit en outre les insignes, le « baromètre » et l’écharpe tricolore à glands d’or : Jacques se rappela dans la suite, avec une ironie un peu honteuse, le sourire de plaisir que sa glace lui avait renvoyé, tandis qu’il essayait cette écharpe en imaginant la prochaine occasion de l’arborer dans les rues d’Eauze, à l’enterrement ou au mariage d’un notable électeur. Il fut gratifié d’une carte de circulation sur tout le réseau ferré de la République ; et le caissier lui compta sept cent trente-cinq francs, son indemnité du premier mois, défalcation faite d’une retenue pour la buvette : la somme reluisait en billets neufs, en pièces étincelantes du dernier coin et de la dernière frappe.
Ainsi comblé, salué très bas par les garçons de salle qui le guidaient, dans le dédale de l’intérieur, jusqu’à la questure, Jacques se sentait devenir souverain : un de ces potentats à la mine solennelle et affairée qui se hâtaient, une grosse serviette de maroquin sous le bras, vers les bureaux des commissions. Comme il donnait une signature dans le cabinet des questeurs, un de ses co-souverains lut le nom, s’approcha :
— Mon cher collègue, heureux de souhaiter la bienvenue à un compatriote ; permettez-moi à ce titre de vous recommander ma candidature : Saccalaïs, d’Aire-sur-l’Adour. On doit élire demain un titulaire pour la place vacante de troisième questeur : je suis sur les rangs. Je n’ai pas à rougir de mon humble situation de fortune. Sept enfants, une vie de labeur au service de la République. Nous sommes logés si à l’étroit que mon travail s’en ressent : je ne sais vraiment pas ce que j’ai griffonné ce matin sur mon rapport à la commission des douanes ; pendant que j’écrivais, mon petit dernier battait du tambour dans mes oreilles. Aussi n’ai-je pas le droit de refuser un logement au Palais-Bourbon, puisque mes collègues ont pensé à moi. Tous ceux de votre département me sont acquis. Vous m’en auriez voulu de ne pas vous prévenir, en bons voisins de circonscription que nous sommes. Sept enfants ! Je compte sur vous demain, n’est-ce pas ?
— Peste ! on me demande déjà quelque chose, pensa Andarran.
Surpris, mais flatté, il s’efforça d’oublier sa nouvelle importance et de reprendre un air dégagé, à l’appel de Bayonne, qui l’attendait dans le salon de la Paix. Son camarade le félicita d’une voix railleuse.
— Toi aussi, mon pauvre vieux ! Compliments. Mais que diable viens-tu faire dans cette galère ?
— Je viens essayer d’y faire un peu de bien, répondit sérieusement Andarran.
— Tu as drôlement choisi l’endroit. Je vais t’introduire dans le cirque où nous te dévorerons.
Les deux députés traversèrent la longue salle des Pas-Perdus, presque vide à cette heure. Quelques reporters vaguaient devant le Laocoon ; ils toisèrent curieusement le « nouveau », s’empressèrent autour de Bayonne comme des mouches sur un morceau de sucre. Le chef socialiste leur émietta de menus renseignements et poussa la porte interdite aux profanes. Jacques pénétra dans le sanctuaire avec le sentiment d’aise glorieuse que donne l’initiation à un privilège. Devant lui s’étendait la perspective des « Couloirs » ; nom générique et fort impropre de ces grands vestibules sévères dont les trois principaux prennent jour sur la cour d’honneur par de larges baies vitrées. Cinq ou six promeneurs en avance arpentaient les dalles.
— Ici tu feras, bon an mal an, des centaines de kilomètres, dit Elzéar. C’est hygiénique et abrutissant.
Il mena son compagnon à la bibliothèque. Jacques admira les plafonds de Delacroix et quelques beaux vieux livres sur les rayons. Ils avaient cet air exilé, commun aux livres et aux femmes que personne n’aime ni ne caresse.
— Je te recommande cette retraite paisible, c’est la seule dans tout le bâtiment. On n’y vient que pour arranger tranquillement un duel, ou pour écrire à cœur reposé des lettres d’amour, les jeunes ; pour y sommeiller mieux qu’en séance, les vieux. En voici précisément un qui digère, les yeux clos sur un rapport, au fond de ce fauteuil confortable : M. Chasset de la Marne, président du centre gauche, originaire de la Champagne, qu’il représente, et de 1830, qu’il continue. Tu le cultiveras. C’est un homme de bon conseil ; il te donnera toujours celui de ne pas te compromettre. C’est surtout un homme de conseils d’administration. Il les collectionne avec l’adresse des chimpanzés, dont il a conservé le facies. Beaucoup de talent, d’ailleurs : parle très bien, pour ne rien dire ; économiste, juriste, utile à feuilleter. Je ne te présente pas : un passeport de ma main le préviendrait à jamais contre toi. Il estime que je veux le dépouiller du capital qu’il n’a pas et de ce qui lui en tient lieu, les quatre-vingt mille livres de rente que lui font les Sociétés industrielles véreuses auxquelles il loue sa respectabilité. Penses-tu qu’il ait raison de défendre un état social aussi nourrissant ?
— Mène-moi à la salle des séances, interrompit Andarran ; il faut que j’y marque ma place.
— Oh ! crois-tu que ce soit bien nécessaire ? Tu y entreras si rarement ! Allons plutôt à la buvette.
— Ne plaisante pas. Je viens ici pour faire mon devoir, tout mon devoir.
— En ce cas, ton devoir est dans ces couloirs : on y décide les destinées du pays. La tribune, c’est bon pour nous autres, les bavards, les partis qui préparent l’avenir ; ceux qui gouvernent le présent opèrent sur ce grand marché d’hommes. Là-bas, on ne déplace jamais un bulletin de vote ; ici, on les maquignonne. Et il n’y a que les votes qui comptent. Les discours s’envolent, les votes demeurent. Là-bas, c’est le théâtre, la parade ; ici, dans la coulisse, c’est la réalité des choses. Notre régime de libre discussion — tu t’en convaincras chaque jour davantage — assure le pouvoir effectif à quelques silencieux, aux puissances occultes qui chuchotent le mot d’ordre derrière un de ces piliers. Ah ! mon conscrit, crois-en un orateur renseigné sur la vanité de ses succès ; et regarde la salle où nous entrons : à cette heure, dans son abandon matinal, ce violon au repos ne te rappelle-t-il pas un vers fameux de Mallarmé ?
Insolite vaisseau d’inanité sonore…
Dans le grand hémicycle désert suintait cette tristesse particulière aux salles de théâtre, le matin, quand le vide et le silence y paraissent lourds, presque inquiétants, par comparaison avec la foule, le bruit, les lumières qu’on a coutume d’y retrouver. Andarran jeta un regard circulaire sur les parois massives de l’amphithéâtre ; une exclamation involontaire lui échappa :
— Tiens, il n’y a pas de fenêtres !
Pas de fenêtres, pas de jours sur l’extérieur, aucune communication avec l’air libre et le pays ambiant. Un four hermétiquement clos, une machine à air comprimé qui devait favoriser la formation d’une atmosphère peu renouvelable. Pour y voir plus clair, pensait Jacques, pour aérer, pour recevoir les bruits du dehors et y répondre, il faudrait briser les vitres de ce plafond, avare de la clarté qu’il tamise. — L’absence d’ouvertures dans ces murailles de prison, les mœurs et les conventions théâtrales imposées aux acteurs par la configuration d’un théâtre, telles furent les impressions dominantes que cette première inspection laissa au néophyte.
On lui avait donné à la questure le numéro d’un pupitre sans propriétaire. Il alla marquer sa case, sur les gradins du centre qui confinent à l’aile droite de l’hémicycle. Jacques avait choisi cette place dans la travée où se groupaient quelques députés de sa région, ceux dont le programme se rapprochait du sien. Ses voisins immédiats étaient Louis Couilleau, du Rouergue, et Julien Rousseblaigue, de l’Armagnac.
— Du fond de l’hémicycle, Bayonne l’interpella ironiquement :
— Au fait, c’est vrai : tu dois siéger par là ; tu es un rallié !
— Elzéar ! tu n’as pas honte ? répliqua Andarran d’un ton piqué. C’est toi qui ramasses cette médiocre plaisanterie, bonne tout au plus pour mes adversaires du chef-lieu ! Tu sais mon âge et mes sentiments ; tu as lu en moi depuis l’enfance : indifférent en politique jusqu’à ces dernières semaines, je n’ai connu d’autre gouvernement que la République, je n’en ai pas servi d’autre, je n’en vois pas d’autre possible. N’ayant jamais été l’allié de personne, comment serais-je un rallié ? Je viens dans la maison commune au même titre que vous tous, pour essayer d’y faire triompher mes idées.
— Voyez-vous ce monsieur, qui voudrait qu’on lui inventât une petite étiquette pour lui tout seul ! Apprends qu’ici, bon gré mal gré, chacun doit rentrer dans une de nos classifications officielles. Rallié tu es, rallié tu resteras.
— Allons donc ! C’est idiot ! s’écria Jacques avec humeur. — Tu connais bien mes pensées intimes…
— Qui te parle de pensées ? S’il fallait s’enquérir de la pensée des gens pour les classer ! On a le nez fait d’une certaine façon, on a certaine provenance, certaines amitiés ; on est étiqueté d’après ces signes extérieurs. C’est bien plus commode, et plus vraiment philosophique, tu le reconnaîtras un jour : la pensée change, le nez reste. En attendant, vil rallié, compte sur nous tous, sur moi tout le premier, pour te paralyser en te clouant au front cette épithète infamante.
— Mais c’est de la canaillerie !
— Non, c’est de la politique. Tu te rattraperas, d’ailleurs, en injuriant le socialiste que je suis.
— Tu ne crois pas ce que tu dis, Elzéar. Je combattrai l’ensemble de tes doctrines, je les tiens pour chimériques et dangereuses ; mais je goûte quelques-unes de tes idées, je te soutiendrai loyalement quand tu tâcheras de les faire accepter.
— Mon pauvre ami ! Avant que la cloche de Duputel ait sonné trois fois, tu me renieras ; tu hurleras avec ceux qui t’entourent, de confiance, dès que j’ouvrirai la bouche, sans savoir ce que je vais dire.
— Jamais !
— Dès demain. Sur la porte de l’enfer où tu viens de pénétrer, il est écrit : Vous qui entrez, laissez ici toute justice, — et même toute votre personnalité. — Maintenant, en route pour la buvette : on y ment un peu moins que sur ces tréteaux, on s’y invective avec plus de bonhomie et de sincérité.
Dans la chambre carrée qui donne sur le jardin en terrasse, devant un long comptoir tout pareil à celui des estaminets, une douzaine de députés absorbaient diverses boissons. D’autres fumaient sur le divan, au-dessous du tableau où les Conscrits de Dagnan-Bouveret emboîtent le pas au porte-drapeau. Tous socialistes, ces clients matineux de la buvette : Jacques en fut averti par l’accueil familier qu’ils firent à Bayonne, par quelque chose d’intransigeant dans l’air des visages, la coupe des vêtements, le ton des paroles. Elzéar eut un regard de fierté satisfaite, l’éclair aux yeux du général qui passe en revue de bons soldats. Il prit à part son ami :
— Salue et tremble. Ce sont mes troupes. Tu surprends ici une des raisons de leur force. A cette heure, il n’y a guère que des socialistes dans ce palais d’où ils sortiront les derniers. Les imbéciles te diront que nos gens accourent dès le matin pour déjeuner gratuitement d’un bouillon et d’une sandwich. Sottise ! Les socialistes savent ce qu’ils font. Vos bons bourgeois du centre et de la droite s’attardent à leur repas, à leurs affaires, à leurs plaisirs ; ils viennent ensuite aux séances comme à une corvée, pour quelques instants ; ils ne sont députés qu’à certaines heures. Les socialistes le sont toujours et ne sont que cela. Ils ne viennent pas à la Chambre, ils y vivent. C’est leur cercle, leur maison, leur foyer. Ils font corps avec le bâtiment, ils se sentent chez eux et à l’aise dans l’auberge où les autres sont de passage. Etre de la maison, en être avec joie et continuité, voilà une des forces qui compensent notre infériorité numérique et nous constituent les maîtres de céans. Tu apercevras plus tard les autres causes de cette maîtrise. Détaille-moi ces gaillards, observe leurs mâchoires, leurs mains préhensiles, le feu de la résolution dans leurs yeux, la combativité de tous leurs muscles. Quelle physiologie d’attaque ! Hein ! ils sont beaux, mes loups maigres, et bons à lancer sur le troupeau des moutons gras ?
— D’accord, dit Andarran. Mais ne se méfient-ils pas, ces loups, du compagnon qui fréquente dans les bergeries élégantes ?
— Ils me subissent et me jalousent. Quelques-uns m’exècrent. Au fond, ils ne me pardonnent pas mes redingotes, mes goûts, mes amis et mes dîners de l’hôtel Sinda. J’en vois là qui ruminent déjà l’exécution du traître, du renégat. Bah ! le gros du parti me subira jusqu’au bout, ils sont trop pauvres en hommes. — Deux heures, bientôt : allons voir l’arrivée des moutons gras.
Elzéar et Jacques repassèrent dans le salon des Conférences. A l’une des extrémités de la longue pièce, un Henri IV de marbre, cuirassé, goguenard, se dresse en pied dans un faisceau de drapeaux espagnols ; il domine la table où s’amoncellent les journaux.
— Les drapeaux modernes, s’écria Bayonne ; — ceux qui mènent à la victoire et qu’il faut conquérir… ou acheter. Vois comme on se les arrache, ces loques déchirées, froissées par des mains fiévreuses ; vois comme nos collègues brandissent les hampes de bois où elles pendent. Regarde, ils arrivent : ils vont droit à la boussole, à la table des journaux ; officiers et passagers du navire consultent en montant sur le pont la rose des vents, pour reconnaître la route du jour. Les chefs de groupe interrogent les grands organes de la presse ; les provinciaux scrutent anxieusement les feuilles de leur région. L’électeur est-il satisfait ? Comment pense-t-il ? Quelle palinodie exige-t-il encore ? Chacun rectifie ses positions, ses votes, d’après les indications capricieuses de la boussole. Est-ce pour calmer leurs consciences qu’on a gravé sur le socle de la statue ces paroles du roi Henri : — « La violente amour que j’apporte à mes sujets m’a fait trouver tout aisé et honorable ? » — Électeurs, au lieu de sujets, lisent nos honorables ; et ils trouvent aisées toutes les capitulations.
— Il me paraît qu’on s’empresse surtout là, observa Jacques.
Il montrait l’immense table de fer à cheval, couverte d’écritoires et de papiers aux majestueux en-têtes, qui remplit jusqu’à la cheminée monumentale tout le reste du salon. Les arrivants s’installaient aux rares places libres, déchargeaient sur le drap vert leurs serviettes bourrées de paperasses.
— Oui. Tu vois ici le réfectoire du grand Ordre mendiant. De tous les noms qui pourraient définir le Parlement, c’est encore celui qui convient le mieux : l’Ordre mendiant du XIXe siècle. Fouille chacune de ces serviettes, chacun de ces dossiers formés durant de longues stations matinales dans les antichambres ministérielles ; penche-toi sur ces forçats de la correspondance : d’un bout du fer à cheval à l’autre, tu retrouveras quatre type de lettres, toujours les mêmes. Lettre de l’électeur ou du petit fonctionnaire, qui sollicite une place, un passe-droit, un avancement. Lettre du député au ministre, pour recommander instamment la demande désorganisatrice des services publics. Réponse du ministre, câline et dilatoire : bonne note prise, examen sérieux, promesse de faire droit à la première occasion favorable… Réponse du député à l’électeur : une amplification de la vague promesse ministérielle, un mensonge servile qui va enflammer les espérances, là-bas, au village, et y propager la contagion chez les quémandeurs. Nous tournons ainsi dans le cercle vicieux de la mendicité parlementaire : l’électeur mendie des faveurs chez le député, qui les mendie chez le ministre, lequel mendie les votes du député, qui mendie les suffrages de l’électeur. Comment cette table ne croule-t-elle pas sous le poids des millions de mensonges qu’elle a portés ?
— Tu en parles à ton aise, risqua Jacques. — Vous ne mendiez pas, vous autres socialistes ; vous exigez, l’escopette au poing, et vous obtenez davantage.
— Bon, fit en riant Bayonne, je vois que tu te formeras vite. Mais j’aperçois Aristide Asserme : il achèvera ton éducation. Tu l’as connu au café d’Harcourt, au temps où il ne faisait que de mauvais vers ? Renoue avec lui, il n’y a pas de meilleur pilote. Moi, je suis trop compromettant, je te laisse ; il ne faut pas qu’on te voie débuter à mes trousses, on soupçonnerait quelque noir complot.
Elzéar ne disait pas toute la vérité. La princesse Véraguine lui avait donné rendez-vous à l’exposition des aquarelles. Rejoindre Daria, reprendre avec elle et pousser plus loin la conversation de la veille, ce désir impatient ne lui permettait pas de tenir en place.
Andarran renouvela connaissance avec Asserme. Aristide nommait les députés notoires. Instruit et amusé par les remarques malicieuses du « Canaque », Jacques observait.
La ruche s’emplissait d’un bourdonnement caractéristique, colloques discrets, éclats de voix, fusées de rires ou d’indignations bruyantes dans les groupes où un orateur pérorait. Ces groupes se formaient un peu partout, au salon des Conférences, à la buvette, dans les trois vestibules. Un meneur en vue y disait les nouvelles, les pronostics de la journée, il rétorquait les arguments d’un contradicteur. Les auditeurs de toute nuance venaient aux écoutes, l’oreille tendue, avec une curiosité inquiète dans les yeux, et, sur leurs figures badaudes ou futées, les perplexités d’une irrésolution qui cherche à s’orienter. Des couples faisaient les cent pas ; un des deux interlocuteurs prenait l’autre sous le bras ou lui jetait familièrement la main sur l’épaule : il insinuait un avis, parlait bas, visiblement en train de convaincre un esprit récalcitrant. On arrêtait au passage, on entourait les vétérans, les anciens ministres, les « amis de Gambetta » ; ces derniers paraissaient investis d’une autorité particulière, nimbés de l’auréole des apôtres qui survivent au dieu et gardent sa doctrine. D’autres constellations se formaient autour des jeunes astres, les députés ministrables de la nouvelle génération : ceux-ci semblaient protester par toutes leurs façons contre l’exubérance et le débraillé des « amis de Gambetta ». Soignés de leur personne, gourmés, autoritaires, boutonnés dans leur gravité précoce, de l’air du fossoyeur qui prend mesure d’un vieillard, ces jeunes gens regardaient blanchir, incultes et démodées, les barbes opportunistes. Dans les coins, à des places accoutumées, par paquets de trois ou quatre, des augures conspiraient. D’autres, vautrés sur les rares banquettes de ces salles démeublées, fumaient, baillaient ; ils avaient sur le visage le désœuvrement des habitués, dans un café où l’on aurait méchamment enlevé cartes et dominos.
Ce désœuvrement était plus sensible dans la pièce de droite, le salon Pujol. La correction des physionomies et des vêtements y révélait l’opinion dominante. Les membres de la droite erraient de ce côté : on eût dit des voyageurs étrangers, perdus dans le va-et-vient d’une gare où ils attendent un train qui ne part jamais. A gauche, dans le salon Delacroix, affairés et gesticulants, les radicaux se communiquaient des renseignements, des articles de journaux, des projets de loi. Émissaires et flâneurs de ces deux camps extrêmes venaient confluer dans le grand courant central ; il tournait sur lui-même, avec des remous, des stagnations et des rapides, entre les murs de la salle Casimir-Périer, plus vaste et plus fréquentée que ses deux annexes latérales. Les péripatéticiens déambulaient sous le geste du Mirabeau de Dalou, qui dit son fait à M. de Brézé. — Un promenoir de prison, — ce fut l’image suggérée à Jacques par le long manège aux murailles nues, où les mêmes hommes arpentaient perpétuellement les mêmes dalles de ce même pas qui ne conduit nulle part.
Un trait significatif le frappa. Assis ou ambulants, couplés pour un entretien intime ou groupés dans une conversation générale, la plupart de ces hommes écoutaient distraitement celui qui leur parlait ; une moitié de leur attention était visiblement aux aguets, tendues vers quelque autre objet. Leurs regards dévisageaient les allants et venants, s’épiaient mutuellement dans la défiance universelle. Chacun paraissait tiraillé par une ou plusieurs préoccupations, recherche d’un renseignement, choix du vote qu’il faudra émettre, attente d’un collègue à consulter, affût du ministre qui va passer. Un membre du cabinet traversait-il les salles, des solliciteurs de toute opinion fondaient aussitôt sur lui, une grappe s’attachait à ses pas : les mendiants mendiaient. Le plus diligent prenait affectueusement sous le bras l’Excellence, il exposait longuement son affaire, tandis que les autres guettaient, étudiaient les papiers qu’ils tiraient de leurs poches, suivaient la piste comme des chacals. Le ministre louvoyait, gagnait une issue, se débarrassait par d’habiles manœuvres d’une partie des assaillants. Quelques-uns le quittaient en se frottant les mains.
— Enfin ! j’ai mon juge de paix… j’ai mon percepteur… Enfin ! j’ai fait sauter mon substitut… soufflaient joyeusement à leurs amis les gagnants de la tombola des fonctionnaires. Et ils couraient au bureau du télégraphe, talonnés par la crainte d’être devancés dans l’envoi de la nouvelle qui attesterait leur influence, satisferait les rancunes de leurs partisans, consternerait leurs adversaires.
— Enfin ! je tiens les palmes de mon dentiste ! dit Rousseblaigue, qui venait fusionner avec son futur voisin de stalle. — Un de mes agents les plus dévoués ! Figurez-vous qu’il était proposé depuis cinq ans pour les palmes académiques, et toujours différé, parce qu’une note du dossier l’accusait d’arracher des dents au couvent des Ursulines… des dents cariées de cléricalisme ! Trois ministres de l’instruction publique m’ont lanterné, ils se léguaient le dossier, aucun d’eux n’osait passer outre à la note marginale du préfet. Cela ne s’invente pas : j’ai vu le dossier, et la note.
Les solliciteurs éconduits par le ministre s’éloignaient la menace aux lèvres.
— Les misérables ! grogna M. Cornille-Lalouze en serrant la main d’Asserme, — ils se suicident ; ils ne veulent pas me débarrasser de mon sous-préfet, qui nous trahit !
Aristide tira Jacques par la manche.
— Fuyons, ce serait trop long. Chacun raconte ici l’histoire de son sous-préfet aux collègues, qui n’écoutent pas et pensent au leur. Tas de maladroits ! On doit apprendre à extirper soi-même ces parasites — Bonjour, Caqueville !
— Ancien greffier, Normand de pur sang, reprit Asserme derrière l’homme maigre qui venait de passer, avec une dignité réfléchie dans la démarche. — Tous les hivers, le ménage Caqueville donne deux ou trois petits bals aux familles des collègues, aux connaissances parisiennes. Le lendemain, chaque invité reçoit une lettre de quête des demoiselles Caqueville : le généreux député fait passer les fonds qu’il recueille à une œuvre de sa circonscription, comme don personnel. Tenez-vous pour averti, si vous êtes prié.
— Fi ! quelle indélicatesse !
— Non ; c’est de la politique — Ah ! ce bon Paulin Renard, dit « la Terreur des poupons ! » Le plus jovial des commis voyageurs. Il représente un de ces départements voisins de Paris où l’une des grosses industries est le nourrissage des enfants assistés de la Seine. Chaque paysan s’y fait des rentes sur la Ville en élevant nos bâtards. Un électeur vote-t-il mal, envoie-t-il son petit parisien à l’école des frères ? Renard menace aussitôt le délinquant du retrait de l’enfant, et l’on sait que ses accointances avec la municipalité parisienne lui permettent de réaliser sa menace. Il tient par là tout son arrondissement.
— Mais c’est une infamie ! s’écria Jacques.
— Non ; c’est de la politique, fit Asserme, avec une nuance de considération involontaire pour un collègue aussi avisé. — Voilà le gros Mirevault, qui revient de présider la commission des douanes. Sur celui-là, rien à dire. Le type de ces grands bourgeois, honneur de la République qu’ils ont fondée. Un homme d’œuvres, hautement estimé dans le protestantisme français. Une jolie fortune, clairement gagnée dans la fabrication des tissus. Un décorum parfait dans une belle vie républicaine, toujours à l’avant-garde du parti, et conduite pourtant avec une prudence qui n’abandonne rien au hasard. Mirevault n’a pas dit son dernier mot. D’autres brillent plus et passent vite. Il attend en magasin, terne et solide comme le drap noir qu’il fabrique. C’est une des réserves de notre personnel politique.
Un bruit de crosses de fusil qui retombaient sur le pavé interrompit Aristide. Majestueux, entre deux haies de soldats, le président s’avançait vers la salle des séances. Jacques revit Duputel, son profil sarrasin, sa tête blanche d’oiseau de proie ; l’ancien notaire n’était guère changé, depuis le jour lointain où le jeune homme l’avait aperçu, au seuil de l’étude, dans la rue de la Barbacane, à Carcassonne.
— Singulier bonhomme, murmura Asserme ; — et subtil mystérieux, il met toute son adresse à glisser sur les hauteurs en dérobant ses voies, sans laisser de traces ni de prises. Un lièvre alpestre. Quand il quitta la présidence du Conseil, une affaire m’amena un jour chez lui, dans le petit hôtel grisâtre qu’il occupe au fond d’un quartier retiré, aux Ternes. La froide nudité de son cabinet de travail me frappa : un bureau impersonnel d’ingénieur départemental, des cartonniers, des dossiers ; pas un bibelot d’art, pas une fantaisie. Sur la table où il écrivait, un seul objet : un gros peloton de ficelle dans une soucoupe. Ce peloton de ficelle, c’est tout Duputel. Durant ces sottes histoires du Panama, où personne ne songeait à le mêler, j’eus occasion de repasser devant l’hôtel : les soupiraux des caves étaient bouchés de frais, comme si le propriétaire eût voulu rompre toutes communications avec l’air extérieur, pendant la tourmente.
Jacques entra dans l’hémicycle. Seul de son espèce, il vit les sténographes, les secrétaires et le président en face des banquettes vides. Derrière le fauteuil présidentiel, contre un mur tout machiné d’appareils, de téléphones, de tubes d’appel, le secrétaire général et ses employés se tenaient sur la plate-forme de cet autel à plusieurs étages qui constituait le bureau. Duputel se détachait là-haut sur un bas-relief de style Louis-Philippe. Jacques s’étonna du symbolisme des sujets : la France tendait une couronne de palmes à ce Dieu mal famé, Mercure ; un jeune guerrier en bonnet phrygien repoussait les Sciences et les Arts, femmes qui laissaient tomber leurs luths. Le président, debout, marmonnait à voix basse des projets de loi : on eût dit un prêtre qui récitait machinalement les oraisons rituelles dans une église déserte.
Un par un, quelques députés entrèrent, gagnèrent leurs places. Ils causaient ou faisaient leur correspondance. Quand ils furent une cinquantaine, l’un d’eux monta à la tribune. L’orateur, un Méridional chevelu et grasseyant, entama sa harangue :
— Messieurs, les raisins secs sont l’épée de Damoclès suspendue sur la viticulture française…
Andarran s’informa près de son voisin Couilleau. Celui-ci haussa les épaules.
— Laissez dire. C’est la loi sur la réforme des boissons, sur la surtaxe de l’alcool. Elle revient depuis dix ans, quand on n’a pas autre chose à faire. On n’aboutira pas encore cette fois. Vous défendez comme nous les bouilleurs de cru, n’est-ce pas ? Eh bien ! nous sommes les plus nombreux. Lorsque la loi sera à peu près sur pied, nous la culbuterons à un tournant. Use ta salive, mon bonhomme ! Venez, allons fumer une cigarette et savoir ce qu’on raconte dans les couloirs.
La plupart des députés présents s’évadaient de la salle. Jacques se laissa entraîner par les déserteurs. Il se sentait déjà devenir une goutte amorphe, involontaire, dans les remous capricieux de cette masse fluide en mouvement.
CHAPITRE VIII CEUX D’AUTREFOIS
Sur les degrés qui raccordent le parquet exhaussé de l’amphithéâtre au plain-pied des couloirs, il se heurta contre Bayonne. Le socialiste revenait du dehors, le chapeau sur la tête, l’air soucieux. Après quelques instants d’entretien dans le vestibule de l’Exposition, Daria l’avait renvoyé, avec des reproches sur son peu d’assiduité à la Chambre. — Sa tâche était là, lui avait redit énergiquement la belle passionnée de cerveau, et là le champ de bataille où elle voulait être conquise. Ce n’était point par une cour mondaine, mais par des actes pour la cause, qu’il devait prouver son amour. Elle s’inquiétait des mauvais bruits, flottement dans les troupes socialistes, suspicion naissante contre un chef qui oubliait d’être actif. Il fallait veiller : chaque jour n’amenait-il pas une occasion ? Hardiment saisie, l’une d’elles pouvait hâter le triomphe.
— Allez me mieux aimer en aimant ce que je veux, — lui avait-elle répété en le congédiant, avec cette caresse tranquille d’un regard distant qui l’enchantait et l’exaspérait, qui donnait tout d’avance à la condition que l’on ne demandât rien. Elzéar rentrait, tenaillé par son désir, enfiévré par cette beauté tentatrice qu’il avait tenue, là, si proche en imagination, presque possédée, toujours fuyante.
— Tu rentres ? dit Jacques. — Il n’y a personne. On n’écoute pas. On ne fait rien.
— Oui, nous ne faisons rien. Nous ne savons plus vouloir, agir, vaincre vite. Moi tout le premier. C’est peut-être que nous ne savons plus aimer vraiment : comme on aime, en s’emparant par force d’amour de l’objet subjugué.
Le jeune homme se parlait à lui-même, répondait à une pensée intime.
— Ah ! si, reprit-il, et son visage s’éclaira d’un sourire ; — il y a pourtant celui-là. Celui-là n’a jamais vu, ne verra jamais ce qu’il aime, mais il l’aime bien !
Il montrait un personnage étrange qui venait à lui. Ce haut et puissant vieillard portait fièrement une tête aux traits accentués, surmontée d’un feutre tyrolien très clair, très large, très bossué, couvre-chef crânement campé de côté sur les longues boucles blanches qui battaient le col de l’habit. Également blanche comme neige, une barbe de fleuve, divisée en deux branches, descendait sur le gilet de velours noir à fleurs grenat. Aux goussets pendaient deux chaînes, chargées de breloques et de tiges de corail, tintinnabulantes sur le ventre. Le grand corps était enveloppé dans les pans flottants d’un paletot noisette, avec des revers et des parements de manche en astrakan noir ; un pantalon à la hussarde, de même nuance que le paletot, bouffait sur les bottes. Dans le costume et la mine, dans la démarche victorieuse encore sous l’alourdissement de l’âge, il y avait du capitan, du poète romantique, du marchand d’orviétan. Et Jacques n’eut cependant pas envie de rire, quand cet antédiluvien solennel dit à Bayonne avec emphase :
— Citoyen, je n’ai pas eu l’occasion de te féliciter sur ton dernier discours. Bravo ! J’ai cru réentendre le grand Lassalle. Courage, jeune homme ! Penché depuis soixante ans sur le berceau de la Liberté, je ne la verrai pas triomphante ; mais je m’en irai plein d’espoir, si je laisse l’auguste enfant dans des mains comme les tiennes.
L’homme alla se commander un grog à la buvette. Un petit abbé l’arrêta, lui demanda sa signature pour un projet de loi ouvrière ; le vieillard s’inclina poliment, il engagea une discussion cordiale avec le collègue en soutane.
— Cantador, — murmura Bayonne redevenu gai ; — Cantador, démocrate, — comme il mettait jadis sur ses cartes.
— Eh ! quoi ? fit Andarran. — Cantador, le Cantador de 48, le chef des gardes nationales à Düsseldorf ?
— Lui-même : l’insurgé de Düsseldorf, de Venise, de partout, le compagnon de Garibaldi dans l’expédition des Mille et dans la campagne de France, le colonel de la Commune qui eut les plus flamboyants uniformes. Il raconte volontiers, il a fini par croire lui-même, et c’est peut-être vrai, qu’il a conspiré avec Mazzini, fraternisé avec Pie IX, assassiné avec Orsini, enlevé la princesse Belgiojoso. Ce n’est pas un révolutionnaire, c’est la Révolution faite homme ; universelle et éternelle, car nous ignorons tous son âge, à ce Joseph Balsamo de la Révolution. Nul n’a jamais su de quel pays était Cantador, de quelle Allemagne ou de quelle Italie. Possible même qu’il soit Français, puisque le voilà député. Après la Commune, il est allé se terrer dans une crique de la côte niçoise, il y a vécu quinze ans de sardines et d’olives. Un beau jour, les comités radicaux l’on exhumé, pour faire une niche au grand homme local qui avait cessé de plaire ; sa truculence a séduit des électeurs méridionaux, fleuristes paisibles, mais épris de vibrations et de couleurs. Cet ancêtre n’entend goutte à nos doctrines : quand on lui parle collectivisme et marxisme, il répond par des tirades d’Hugo ou de Quinet. Ah ! si j’en avais quelques douzaines comme lui ! La foi et l’amour brûlent ce vieux cœur. Seul, il m’est dévoué. Les autres me subissent, je te l’ai dit ; Cantador est le seul qui m’aime, qui se ferait tuer pour moi.
Ragaillardi par cet effluve de vie chaude, Elzéar alla prendre langue dans quelques groupes, conférer avec les journalistes du salon de la Paix. L’âme du lieu se ranima en lui ; un autre feu enflamma son esprit, acharné à ses poursuites changeantes, perpétuellement ballotté entre ses deux passions : la possession d’une femme, la domination sur ces hommes.
Andarran poussa une pointe dans le salon Pujol. A peine entré, il se retourna à l’appel de son nom par une voix connue. Bien connue aussi, gravée dans les ineffaçables souvenirs, la figure de l’homme qui avait recueilli le dernier soupir de son père. Quoiqu’il eût passé la soixantaine, le marquis de Kermaheuc restait vert et svelte dans ses vêtements de coupe surannée, tels qu’en portaient les élégants du second Empire ; le visage hautain gardait entre les favoris grisonnants ses belles arêtes fermes ; le bleu de France était encore vif dans l’œil clair, sous un rude buisson de sourcils.
— Bonjour, Jacques ! Heureux de vous revoir à Paris, sinon ici, dit posément le vieux gentilhomme en lui tendant avec dignité trois doigts de la main. — Mais qu’avez-vous donc fait ? Je vous croyais un honnête homme ?
— Plaît-il ? balbutia Andarran, ahuri de l’accueil.
— Dame ! Vous avez volé. Vous avez volé le siège qui appartenait naturellement à un coquin. Il n’y a céans que deux catégories : les coquins et les gens indélicats, dont nous sommes, puisque nous détenons les places dévolues dans ce temps-ci aux coquins. Et par-dessus le marché, vous voilà rallié, mon pauvre garçon !
— Vous aussi, monsieur, vous me jetez ce sobriquet immérité ! Je vois que vous conservez votre belle intransigeance. Elle sied à votre nom, à toute votre vie ; vous savez si je respecte cette noble fidélité. Mais moi, ce n’est pas la même chose ; je suis jeune, libre, je n’ai jamais appartenu à ceux que vous servez…
— Je ne sers personne. Je ne sers que les morts.
— Souffrez que je travaille pour les vivants, pour l’avenir de notre chef pays ; comme vous faisiez vous-même quand vous vous battiez pour ce pays.
— Oh ! je me battais… je me battais… comme je chasse dans ma lande, par routine, bien qu’il n’y ait plus de gibier. Leur régime a tout détruit, jusqu’au gibier !
— Je sais que je gagnerai votre estime, monsieur, si je me fais une place honorable dans notre République. Après les catastrophes que vous n’avez pas pu conjurer, elle est née spontanément, nécessairement…
— Oui, comme la gangrène naît d’une plaie. Faites, mon jeune ami : je m’amuserai à voir tomber vos illusions.
— N’est-ce pas vous qui m’avez transmis les dernières volontés de mon père : « Servir la France… » ?
— Vous allez voir de près ce qu’ils en ont fait, de la France. Nous ne pensions pas de même, votre père et moi ; mais nous défendions contre l’étranger un fonds commun de traditions, d’espérances, de vieil honneur. Mieux que l’étranger, ils l’ont détruite, cette France pour laquelle le pauvre Régis s’est fait trouer la poitrine, au plateau d’Auvours… Suffit. Je ne veux pas attrister votre lune de miel parlementaire. La rousse viendra assez vite. Et vous savez, mon cher enfant, qu’en tout état de cause vous pouvez compter sur votre vieil ami. Va donc pour votre ralliement. J’ai bien failli moi-même me faire républicain, en revenant de Goritz, après la mort du roi. Elle n’a pas pu prendre, la greffe ; ils m’ont trop dégoûté. Après tout, vous pourriez faire pis, vous pourriez être orléaniste ! Ça, c’est encore au-dessous du rallié.
Le marquis Alain de Kermaheuc, de la branche des Kermaheuc de Morlaix, était cousin de l’amiral. Seul du nom, depuis la mort du marin ; dernier représentant de cette rude lignée de gens de mer. Elle est ancienne au pays de Léon. Un des ascendants du marquis, impliqué dans la conspiration du comte de Chalais, eut la tête tranchée sur le même billot que son seigneur. Des Kermaheuc furent tués aux côtés de Simon de Montfort… Le premier qu’on remémore passa en Angleterre à la suite du roi Jean, se rebella avec les barons de la Grande Charte, mourut insoumis. Le père d’Alain, appelé à la Chambre haute par Charles X, résigna la pairie en 1830 ; le jeune homme avait grandi en s’entendant menacer de la malédiction paternelle s’il servait jamais un d’Orléans ou un Bonaparte. Il ne sortit de sa lande qu’en 1870, avec son bataillon de mobiles, pour faire tête à l’invasion. Aux élections de février 1871, les Bretons qu’il avait conduits au feu l’envoyèrent à l’Assemblée nationale.
M. de Kermaheuc se signala parmi les plus ardents des chevau-légers ; il s’employa à la restauration du trône, refusa tout compromis sur la question du drapeau, ulcéré contre ses collègues orléanistes, auxquels il imputait l’échec de la monarchie, il s’opposa jusqu’à la mort du roi à toutes les tentatives de fusion. Le 3 septembre 1883, au couvent des Franciscains de Goritz, ce fut lui qui ensevelit dans le caveau l’étendard fleurdelisé de Vendée. Et toutes ses espérances se flétrirent avec le rameau de lierre, rapporté de Goritz, qui encadrait le portrait du comte de Chambord au chevet de son lit, dans son modeste appartement de la rue de Monsieur. Depuis ce jour, M. de Kermaheuc s’était désintéressé de la politique active. Du bord de la fosse royale où il avait laissé son cœur, il contemplait les événements avec un scepticisme hostile, également irrité contre ce qui essayait de naître et ce qui achevait de mourir.
Il continuait de représenter sa circonscription, comme il faisait garder son clos, uniquement pour qu’un maraudeur n’y vînt pas braconner. Le renouvellement de son mandat n’était d’ailleurs qu’une simple formalité. Jamais une visite électorale, jamais une réunion ; huit jours avant le scrutin, les anciens des paroisses se rendaient au manoir ; on buvait quelques pots de cidre, le marquis Alain disait :
— Tout va mal, et demain sera pire qu’aujourd’hui : défendons-nous jusqu’à la fin.
Ses fidèles électeurs approuvaient, ils remettaient dans l’urne le bulletin traditionnel. Aux dernières législatures, sa majorité avait décru ; la sape patiente des fonctionnaires entamait le granit breton. Un excès de zèle leur fit reperdre le terrain gagné. Le sous-préfet s’avisa de venir en personne laïciser l’école de Kermaheuc : campé en travers de la porte, le marquis Alain esquissa un geste significatif de sa botte et traita l’administrateur de fieffé imbécile. Au ministre qui montait à la tribune pour saisir la Chambre d’une demande de poursuites, le député répondit de sa place :
— Eh quoi ! monsieur le ministre, votre sous-préfet vous a rapporté ce propos ? Il doit être à jamais disqualifié pour son manque de discrétion. Je lui ai dit qu’il était un imbécile, c’est vrai ; mais je le lui avais dit confidentiellement.
— Et le geste, monsieur ?
— Le geste aussi était confidentiel.
Le rire désarma la Chambre ; l’acte énergique et impuni ramena les transfuges : l’année suivante, M. de Kermaheuc retrouva ses voix accoutumées.
Au Palais-Bourbon, il siégeait isolé, tout au haut de la travée d’extrême droite. De relations courtoises, cordiales même avec les hommes de son monde, il ne se mêlait pas à leurs conciliabules politiques et restait muré dans son intransigeance. Jadis, à la tribune de Versailles, il avait fait applaudir une parole facile, originale. Retenue depuis dix ans, cette parole ne s’échappait plus qu’en interruptions cinglantes ; elles allaient fouailler le centre et la gauche. On en riait, on les redoutait. On respectait le marquis. Les jeunes de la gauche l’appelaient « le vieux toqué » ; mais, quand il daignait se laisser aborder, ces adversaires recouraient à lui de préférence à tout autre pour arbitrer leurs affaires d’honneur. Il ne cachait pas son faible pour les socialistes : « Vivant avec les morts, je ne hais pas les fossoyeurs », disait-il.
M. de Kermaheuc était pauvre. Il menait une vie simple et méthodique. Assidu aux séances, comme un habitué du Cirque qui ne se pardonnerait pas d’être absent le jour où le dompteur sera dévoré, il ne sortait du Palais-Bourbon que pour se rendre au cercle de l’Union. Son couvert était mis, et sa bouteille de vin d’Anjou l’attendait à une petite table, la même depuis quinze ans, dans l’angle de la salle à manger. Au temps du Septennat, il y dînait habituellement avec son neveu d’Agrève, l’aide de camp du Maréchal ; depuis la disparition tragique du malheureux officier, il mangeait seul, en parcourant la Gazette. Il s’emportait contre « la feuille renégate, tombée dans l’orléanisme », lisait avec plus de complaisance l’Intransigeant ; puis, adossé à la cheminée du grand salon, il faisait avec amertume, avec de singuliers bonheurs d’expression, la satire des choses et des hommes qu’il avait vus le matin dans « la cage aux écureuils ». C’était sa façon de désigner le Parlement. A neuf heures sonnantes, un valet de pied lui présentait sa canne et son chapeau. Ceux qui savaient où allait le marquis échangeaient des regards amusés.
M. de Kermaheuc parlait quelquefois à ses intimes d’une jeune personne qu’il protégeait et qui mettait un dernier sourire dans sa vieillesse morose : « Une brave enfant, disait-il avec attendrissement, sortie par droiture d’âme d’une de ces écoles où l’on fabrique les institutrices de la République ; le besoin et la vocation artistique l’avaient conduite dans un théâtre, elle y gagnait courageusement sa vie ; mais son honnêteté farouche empêchait qu’on ne rendît justice à un admirable talent. » — Sentiment tout paternel, affirmaient les amis du marquis. Les jeunes gens, renseignés sur le passé galant du chevau-léger, avaient un sourire d’incrédulité. Jamais devant lui : il n’admettait pas la plaisanterie sur ce sujet, et le vieux Breton tirait l’épée comme à vingt ans. On le respectait, d’ailleurs, au cercle autant qu’à la Chambre ; et on l’aimait, ceux qui le connaissaient bien : on le savait bon. Parfois sa table restait inoccupée pendant une semaine et plus : nul n’ignorait la signification de ces absences. Des gens du Léonois, des expatriés de cette misérable colonie bretonne qui peuple les usines de Saint-Ouen et de Saint-Denis, étaient venus conter leurs peines au député ; il avait laissé tomber dans leurs mains son indemnité du dernier mois. Reclus après cette saignée dans sa chambre de la rue de Monsieur, il y vivait d’une tranche de jambon que son vieux valet de chambre allait prendre à crédit.
— Monsieur le marquis, je suis votre serviteur !
Ce salut fut lancé par la basse-taille de Cantador, qui traversait la salle.
— Bonjour, mon ancien. Toujours penché sur le berceau de la Liberté ? répondit ironiquement M. de Kermaheuc, en tendant deux doigts au révolutionnaire.
— Comme vous sur la tombe du Roi. Nous sommes moins éloignés qu’on ne pense. Ce sont deux droits divins.
Le marquis regardait s’éloigner le paletot noisette. Il fit un signe à Jacques.
— Il a raison. Je l’aime, cette vieille bête. Il croit, il espère, il a encore du combustible dans le cœur. Cela me repose de nos jeunes intrigants à sang de poisson. Et il dure, comme durent les forts. Le Père Éternel lui-même, qui veille pourtant sur toutes ses créatures, dira, quand on lui amènera Cantador : Tiens, il n’était pas encore mort, celui-là ? — Au fait, il dira la même chose de moi !
— Heureusement, fit Jacques en riant, vous ne paraissez pas près de partir pour cette émigration-là !
— Peuh ! mon monde est failli, ma forme est vuidée, comme parlait le vieux Montaigne. Il me semble parfois qu’on m’a transporté en rêve dans une Chine fabuleuse. Quand je pense que ces messieurs s’intitulent conservateurs ! Que diable espèrent-ils conserver ? Leur argent, tout au plus, et encore ! — L’argent des jacobins assagis, usés en moins de cent ans, dont ils épousent les filles et dont les pères ont guillotiné les leurs. Le peuple s’apprête à nous venger ; au lieu d’assister impassibles à ce juste retour des choses, nous montons la garde, la garde nationale, devant les coffres-forts de ceux qui nous ont égorgés. Nous ne savons même pas nous souvenir. Ils nous la baillent belle, les naïfs et les farceurs qui nous exhortent gravement à combattre pour la bonne cause ! Qu’en reste-t-il, grand Dieu, de la bonne cause ? Et quelle idée s’en font ses prétendus défenseurs ?
— Il reste la France, comme disait ce prince.
— Quelle France ? Une caricature de la vraie. Tenez, ces jours derniers, j’ai dû me rendre pour un conseil de famille chez le dernier parent que je me connaisse, le petit duc de Jossé-Lauvreins. Je n’étais pas allé chez Christian depuis qu’il a épousé son Américaine. J’aimais pourtant ce beau château sur la Loire : j’y ai passé bien des mois de vacances, lorsque j’étais gamin. On m’envoyait alors chez ma tante de Lauvreins ; la vieille duchesse perdait la vue, je devais lui faire chaque jour la lecture de l’Union. Ma tante et son journal ne s’intéressaient qu’à deux personnages dans le monde, M. le comte de Chambord, le pape Pie IX. Moi-même, mon cher, jusqu’à l’âge de vingt-cinq ans, je n’ai lu d’autre gazette que l’Union ; j’ai appris à connaître l’univers par les jugements de trois hommes : MM. Laurentie, Poujoulat, de Riancey. C’étaient d’honnêtes journalistes, ils écrivaient une langue pure et ne tripotaient pas. — Donc, l’autre matin, dans la chambre Henri II du château de Jossé, je sonne pour qu’on me monte le journal. Savez-vous ce qu’on m’apporte ? Le New York Herald. Je demande au maître d’hôtel s’il se moque de moi : il me répond qu’il n’y a pas d’autre feuille dans la maison.
— Et vous ne parlez pas l’anglais ?
— Mon cher Jacques, un diplomate fit un jour cette question à mon vieil ami le général Le Flô ; il répliqua : Comment le saurais-je ? Nous ne leur avons jamais parlé qu’à coups de canon. — Au déjeuner, mon Américaine de nièce arrive, jolie comme un cœur, il faut lui rendre cette justice, mais fagotée ! Une jupe de cycliste, des mocassins jaunes aux mollets, si vous aviez vu ! — Vous n’avez donc pas un journal français ? lui dis-je. — Aoh ! répond-elle, le Herald est si confortable : il me donne des nouvelles de mon père, qui monte un wharf sur le Michigan ; de mon frère, qui prospecte dans le Bechuanaland ; et les résultats des matches de polo où sont engagées mes deux sœurs, à Cannes et à Pau ; et aussi les potins sensationnels de Paris, tout ce qu’il faut, enfin. — Elle me débitait ce baragouin, la duchesse Peg de Jossé-Lauvreins ; et je revoyais, en fermant les yeux, ma tante Diane, tricotant les bas de ses pauvres dans sa bergère au petit point : la bergère écussonnée du laurier de sinople et des trois pierres de foudre de Lauvreins, avec la devise de leur maison : Fulmina si cessant me tamen urit amor. Tout cela me faisait l’effet d’un charivari exécuté par des singes sur le clavecin assoupi de la tante Diane. Et ce fut bien un charivari, lorsque la jolie fille du Michigan, sous prétexte de musique, me déchira le tympan avec je ne sais quelle cacophonie allemande. — Mon cher enfant, vous l’apprendrez un jour : quand les vieux airs que nous aimions sont endormis au fond des pianos, il ne nous reste plus qu’à nous faire emboîter comme eux ; ce monde nous devient un logement trop vide.