DEUXIÈME PARTIE (continued 2)
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Quelques amis d’Asserme esquissèrent un sourire gêné. Les autres auditeurs demeuraient congelés dans le silence. Le « Canaque » pirouetta sur ses talons, il alla porter son histoire et son indignation dans un second groupe, dans un troisième, avec sa belle humeur qui baissait de ton, chancelante sur cette croûte de glace qu’elle ne brisait plus.
De guerre lasse, il se rabattit sur Poujard’hieu. L’ancien ministre marchait à l’écart, les mains croisées derrière le dos, cuirassé d’une superbe indifférence contre les soupçons empoisonnés, les regards hostiles qui lui fouillaient le cœur. Le robuste athlète, endurci par tant de luttes, secouait cette averse de haine comme il eût fait d’une giboulée de mars sur son manteau. Il semblait absorbé dans la méditation du problème qui l’intéressait.
— Pourquoi diable ont-ils sorti le Panama ? Que veulent-ils ? Voyons, Asserme, vous devez le savoir, vous, puisque vous êtes dans leur boutique. Je ne comprends plus. Mirevault était bien tranquille, tout marchait comme sur des roulettes, jamais ministère n’eut devant lui une route aussi aplanie. Pourquoi ont-ils monté ce coup sans nécessité ?
Énigme passionnante pour le sceptique Poujard’hieu, comme pour tous les vieux routiers de la politique. Dans leur conception, fondée sur une longue expérience, le Panama était une machine de guerre que les gouvernements « sortaient » au moment opportun, pour faire diversion à d’autres soucis, pour écraser un adversaire, pour étouffer dans l’œuf une coalition dangereuse. La vieille affaire, avec ses dossiers qui dormaient dans les cabinets des divers juges d’instruction, ressemblait pour eux à un de ces tirs au pigeon où des trappes fermées reposent sur des boîtes toujours garnies ; de temps à autre, un cabinet de juge s’ouvrait à l’improviste, comme ces couvercles mus par un fil caché qui se relèvent brusquement, donnent la volée à l’oiseau souterrain, sur le point où on ne l’attend pas, quand un tireur a envie de brûler quelques charges de poudre. Mais encore fallait-il qu’il y eût un motif pour brûler de la poudre, que diable !
— C’est pourtant vrai, répondait le sous-secrétaire d’État : je suis de leur boutique, et je ne comprends pas plus que vous. Ils ne m’ont rien dit. Pourquoi ressortent-ils le Panama ? Que veut Mirevault ? Ou plutôt que veulent ses conseils ? Des gens qui devraient être les premiers compromis ! C’est à se casser la tête. Si l’on ne savait pas, ce serait à croire que ces choses-là arrivent sans que le gouvernement ait intérêt à les permettre. Mais non, c’est impossible !
La sonnerie électrique vibra, appelant les députés en séance. Elle retentit dans plus d’un cœur comme le déclic du couperet. En un clin d’œil, chacun fut à son banc. Durant quelques minutes, un silence de mort pesa sur l’assemblée : le silence des aubes pâles, à la Roquette, quand l’agitation de la foule se fige devant la porte qui s’ouvre, le condamné qui sort… Attente plus angoissée, dans la foule parlementaire ; les condamnés allaient être choisis au milieu de ses rangs ; lui, mon voisin… moi, peut-être… Des visages suaient l’épouvante ; d’autres brûlaient d’une fièvre de curiosité ; l’émotion comprimait tous les souffles, jusque dans les tribunes, où les yeux féminins brillaient de la cruelle volupté qu’ils attendaient du supplice.
Le garde des sceaux monta à la tribune, déposa trois demandes en autorisation de poursuites.
A peine eut-il parlé, la détente se fit, soudaine : les respirations s’échappèrent bruyamment des poitrines, les fronts se redressèrent, comme ceux d’une troupe sous le feu, quand la décharge a passé, tirée trop haut. Eh quoi ! ce n’était que cela ! Aux soupirs discrets de soulagement, sur certains bancs, répondait sur beaucoup d’autres un grondement désappointé. Trois boucs émissaires, seulement, des moins dangereux, de ceux qui ne portaient ombrage à personne ! Leurs peccadilles, si peccadilles il y avait, apparaissaient insignifiantes, excusables à tous égards. Ils vinrent successivement se disculper, protester de leur innocence : leurs plaidoyers différaient comme leurs tempéraments. L’un d’eux fut tragique, grandiloquent, il attesta le ciel et la terre ; un autre se fit petit, suppliant, son gémissement chétif attendrissait ; le troisième prit joyeusement l’aventure, plaisanta ses accusateurs, égaya l’assemblée en présentant son cas comme une farce de la justice. Tous trois demandaient à être poursuivis, sûrs de se justifier. Il semblait bien que tout leur crime fût un emprunt inconsidéré, dans un moment de gêne : quelques centaines de francs dus aux écumeurs politiques qui avaient profité de leurs embarras. La Chambre, retournée en leur faveur, les jugeait plus à plaindre qu’à blâmer ; sa colère rebondissait contre le gouvernement, qui donnait une sotte comédie au lieu de la tragédie annoncée. Pièce d’autant plus bouffonne que le garde des sceaux s’excusait de ne pouvoir communiquer certains dossiers, parce qu’un greffier était allé passer la journée à Charenton, emportant la clef des tiroirs du juge, et qu’on ne savait où rejoindre ce greffier suburbain.
Bayonne s’empara de la tribune. Il dénonça le nouvel escamotage des satisfactions réclamées par la conscience publique, l’iniquité d’une justice qui ne s’abattait que sur les petits ; il donna une voix à la pitié commune qui amnistiait les négligeables accusés. On l’applaudit lorsqu’il traduisit ce sentiment général ; on l’applaudit plus encore lorsqu’il flétrit les concussionnaires impunis : chacun voulait se mettre en règle avec la vertu ; des mains battaient frénétiquement qui tremblaient tout à l’heure.
Asserme, tassé sur son siège derrière le banc des ministres, comprenait de moins en moins. Mêmes perplexités chez tous ceux qui se croyaient initiés au jeu secret de la politique : le socialiste revenait-il brusquement à son ancienne intransigeance ? Ou faisait-il sa partie dans une manœuvre gouvernementale, qu’Aristide pressentait sans pouvoir se l’expliquer ?
Du regard, du geste, Bayonne foudroyait ceux qu’il appelait les vrais, les grands coupables. Les allusions du tribun souffletaient des personnages considérables, impassibles à leur banc. Allusions appuyées, grossièrement éclairées par les interruptions de l’extrême gauche, par les cris qui sifflaient comme des balles, allaient cingler les fronts visés. Des poings se tendaient, menaçants : toutes les têtes se tournaient, suivaient la direction de l’insulte, jusqu’à l’homme ; ses voisins immédiats se reculaient peureusement, regardaient de l’autre côté. Il semblait que la clarté livide du gaz se concentrât, s’acharnât, elle aussi, sur les trois ou quatre piloris où blêmissaient les torturés.
Poujard’hieu, attaqué nominativement, demanda la parole.
Andarran crut un instant qu’elle allait se congeler, cette parole, tant l’air se fit glacial, tant il y avait d’hostilité muette sur les visages ; tous les regards déchargeaient sur la victime expiatoire le mépris haineux dont chacun redoutait une éclaboussure pour soi-même. La haute stature de Poujard’hieu se dressa au-dessus de la tribune. Un col de taureau, large et court, assurait sur la carrure des épaules une tête osseuse, taillée à coups de serpe, où l’intelligence affinait la rusticité native. Sur le masque rugueux du montagnard de la Lozère, tout était immobile : les muscles commandés par la volonté, les yeux retraits sous l’arcade sourcilière, la crinière fauve, — une perruque, disait-on, — qui matelassait les tempes saillantes.
Sans phrases, sans mots à effet, avec une négligence dédaigneuse, avec autant d’aisance que s’il eût entretenu quelques amis dans son bureau, l’homme d’État repoussa du pied les ordures qu’il était las de balayer, disait-il. On sentait qu’il méprisait plus fort, parce qu’il les connaissait bien, ceux qui l’accablaient de leur mépris. L’émotion domptée se laissa deviner, — tel le tremblement interne de la vapeur dans une chaudière cerclée d’acier, — elle mit une note sourde dans la parole, toujours égale et simple, lorsque Poujard’hieu raconta sa vie de travail, sa rude ascension depuis la chaumière paternelle, ses luttes pour la République, pour l’ordre et la raison qu’il y voulait maintenir. La voix s’anima, s’éleva, quand il revendiqua hautement, pour lui seul, les responsabilités et l’honneur des actes qui avaient préservé cette République aux jours de crise : Oui, dans le péril de l’État, il avait pris de l’argent où on en trouvait, insoucieux de la correction, soucieux avant tout de la liberté, de la patrie, du salut de ces mêmes républicains qui l’outrageaient, et qui ne seraient plus là, sur ces bancs, s’il ne les avait pas sauvés au prix de l’incorrection qu’ils lui reprochaient.
L’accent du langage était si juste, si émouvant dans sa simplicité, l’homme était si beau de force calme qu’un frisson courut du haut en bas des travées, dégela les figures, les cœurs. Les mains se joignirent pour applaudir, d’un mouvement involontaire, d’abord ; ce fut bientôt un applaudissement chaleureux, presque unanime ; et mieux que l’applaudissement, des gorges étranglées par le sanglot de l’admiration, des yeux qui se mouillaient, à cette soudaine et belle péripétie du drame. Le troupeau reconnaissait et subissait un maître. L’éloquence de Poujard’hieu résidait moins dans les mots, assemblés sans art, que dans cette manifestation du maître, du mâle, de l’énergie superbe qui dominait le grouillement de fureurs et de veuleries.
— Depuis trente ans que je suis dans les assemblées, dit M. Chasset de la Marne, je n’ai jamais vu un pareil effet d’éloquence.
Poujard’hieu descendit de la tribune, et un autre effet se produisit, que M. Chasset de la Marne n’avait jamais vu. Invariablement, quand l’orateur gratifié de ces longues salves d’acclamations regagne sa place, les mains n’arrêtent d’applaudir que pour se tendre vers lui, pour étreindre les siennes. Poujard’hieu remonta à son banc, et, sur son passage, pas une de ces mains qui scandaient sa péroraison, la minute d’avant, n’osa prendre celle du lépreux ; toutes se dissimulèrent dans les poches, sous les pupitres, déjà regelées par la défiance, l’irrésolution, la peur.
— Eh quoi ! dit Andarran à Rousseblaigue, condamnée sans appel, cette admirable force, perdue pour la France !
— Heu ! Heu ! fit le Gascon, le mâtin est très fort ; mais, dame, on ne sait pas…
Un doute cruel tenaillait Jacques, subjugué comme les autres par le verbe souverain qui venait d’agir. Que devait-il croire ? Était-il vraiment dans la caverne de voleurs qu’on disait ! Ce magnifique exemplaire de l’énergie mâle, Poujard’hieu, et les autres suspects, un cent et plus, assurait-on, n’était-ce qu’un vil ramassis de corrompus ? N’y avait-il au contraire, dans l’ancienne et furieuse clameur, qu’une conjuration de la basse presse et de la tourbe parlementaire, l’éternel hurlement des rages politiques, rancunes, jalousies, besoin d’égorger pour parvenir ? Incapable de résoudre, il jugeait à cette minute sous l’impression récente. Si ces hommes avaient failli, il y avait dans les sentiments déchaînés contre eux quelque chose de plus ignoble que leurs fautes mêmes. Jacques préférait les accusés à leurs accusateurs inhumains. Pourtant, ceux-là aussi étaient en majorité de braves gens ; ils se fussent empressés à secourir un malheureux dans la rue ; ils eussent offert résolument leur poitrine à l’épée d’un insulteur ; et ils s’acharnaient là, comme des hyènes, lâchement, sur les suppliciés ! Toujours l’action de l’horrible cuve sur les cœurs que ses poisons infectaient ! Envie, Lâcheté, Bêtise, Calomnie, blêmes Furies si présentes ce jour-là qu’on croyait les voir dans l’hémicycle, personnifiées au-dessus des hommes, tangibles comme les deux femmes sculptées sur le bas-relief de la tribune, la dame avec la trompette, la dame avec les tablettes…
Dans cette réaction de dégoût, Andarran voulut serrer la main de Poujard’hieu. L’orateur applaudi et toujours pestiféré quittait la salle, gagnait la porte de son pas indolent. Jacques le suivit ; il sentit que sa poignée de main aurait dû s’offrir devant tous, dans l’hémicycle, qu’il préférait la donner furtivement, dans les couloirs, et que c’était encore de la lâcheté, cette lâcheté qui collait comme une glu sur toutes les consciences, sur les autres, sur la sienne… Il ne rejoignit Poujard’hieu que dans le salon de la Paix. C’était déjà un autre homme ; le monstre oratoire avait disparu dans le politicien madré, qui discutait avec deux directeurs de journaux les charges alléguées contre lui ; revenu bientôt au problème où il se butait, l’ancien ministre interrogeait ces journalistes :
— Mais pourquoi diable ont-ils sorti le Panama ? Que machine donc Mirevault ? Y voyez-vous clair, vous autres ?
Le député d’Eauze fut bloqué contre une fenêtre par Van den Poker. Le gouverneur de la Crète, assidu dans le salon de la Paix, paraissait fort troublé.
— Monsieur le député, vous savez la grave nouvelle ? Le Sultan a répondu hier soir par un refus à l’ultimatum des ambassadeurs. Vous qui portez tant d’intérêt aux affaires d’Orient, n’allez-vous pas intervenir, réclamer des explications ? C’est l’heure où se décide le sort de ma pauvre île… — Le colonel disait toujours : « Ma pauvre île », en parlant de cette Crète qu’il n’avait jamais vue. — Ma situation devient intolérable, incompatible avec le prestige nécessaire au mandataire de l’Europe…
Instruit à fuir le fâcheux gouverneur, Jacques s’échappa, alla consulter le cadre où l’on affiche les dépêches. Le colonel avait dit vrai, cette fois : la nouvelle était d’importance et faisait prévoir de sérieuses complications. Andarran attira sur ce télégramme l’attention de quelques collègues qui lisaient derrière son dos ; ils y regardèrent distraitement, reprirent la lecture d’un communiqué de l’Havas relatif à des nominations de sous-préfets : ils épluchaient avec passion ce mouvement administratif. Jacques fit signe à d’autres membres de son groupe, qui passaient à proximité ; une bourrasque de cris et de trépignements arriva de la salle ; on continuait de s’injurier derrière ce mur, le Panama appelait ; les collègues se précipitèrent dans la cage du tambour, comme des moutons dans la bergerie à l’aboi des chiens qui les rallie.
Avide d’une bouffée d’air pur, il poussa jusqu’à la terrasse du petit jardin, s’accouda sur le parapet, au-dessus du quai. Le soir délicieux des premiers jours de mai tombait sur Paris. Dans l’outremer lumineux du ciel, des nuages roses semblaient refléter là-haut les corolles des marronniers en fleurs. Les rayons du couchant, projetés en faisceaux obliques, irisaient les eaux du fleuve. Les voitures revenaient du Bois, pimpantes, ramenaient au Faubourg des femmes jolies sous leurs toilettes claires, dans l’air fin et capiteux. Tout ce monde riait le printemps. Tout ce monde respirait le charme délicat de ces heures douces, le léger parfum d’amour qui flotte autour des Parisiennes, sous les arbres élyséens, aux jeunes soirs de mai. Le torrent de vie roulait allègrement, dans la joie et la lumière, il frôlait de son gai clapotis les parois de la cuve infernale où des hommes agonisaient, martyrisés par d’autres hommes.
Jacques s’entendit appeler ; c’était son frère qui sortait de la Chambre, gagnait le large.
— Tu en as assez ? cria l’aîné.
— Oui. Ça me rappelle trop les palabres des Touareg, presque aussi rusés, presque aussi féroces. Ce n’est pas propre, un endroit où coule tant de haine et jamais de sang.
— Patiente un peu, fit Jacques : le sang finira bien par couler.
— Ma foi, tant mieux pour vous. Un peu de sang laverait peut-être tout ce fiel. Bonsoir, je vais m’aérer.
Pierre allait enfiler le pont ; il revint sur ses pas, à l’appel que lui adressait de son ombrelle une des deux jeunes femmes assises dans l’élégante victoria qui s’arrêtait contre le trottoir. C’était une sœur de Félines, leur parente ; elle avait aperçu le capitaine, elle l’appelait gaîment pour le complimenter et lui souhaiter la bienvenue à Paris. A côté d’elle, Jacques reconnut la princesse Véraguine, amenée par cette amie à la Chambre, où elle voulait voir la fin de la séance. Daria lui parut encore embellie, depuis le jour de l’autre année où il avait fait sa connaissance chez les Sinda ; sur son gracieux visage rayonnait l’explosion de vie d’un enfant en pénitence qui revient au plaisir. Elle s’inclina de son fier mouvement de cygne, quand son amie lui présenta Pierre ; elle descendit, disparut derrière la grille, dans la petite cour où Bayonne l’attendait, pour la placer. Immobile sur l’asphalte, l’officier la suivit d’un de ces longs regards où il entre une surprise et presque un éblouissement. Jacques l’entendit qui disait à leur parente, de sa voix grave :
— Dieu ! que votre amie est belle !
L’aîné s’étonna ; il savait son frère si distrait, si rétif aux impressions subites.
Son attention fut détournée par trois ouvriers qui passaient, levaient la tête de son côté, avec un rire gouailleur. Dans leurs propos il ne put distinguer que ce mot : Panama ! Le mépris de la rue montait au député. N’était-il pas un de la maison maudite, un des fainéants et des vendus ? Humilié d’être là, d’y être vu, il se retira d’un haut-le-corps honteux, s’éloigna, regagna la salle des séances.
A la Tribune, Mirevault délayait l’affaire, achevait de noyer les poudres. Il s’opposait à l’enquête parlementaire réclamée par le chef des socialistes, tout en s’associant aux sentiments qui avaient inspiré cette demande. Il priait la Chambre de voter un ordre du jour vague et vertueux, qui flétrissait en bloc des ombres insaisissables et affirmait la résolution de faire toute la lumière sur les responsabilités encourues.
— Autant de mots, autant de mensonges, pensait Andarran. — Les avait-il assez souvent votées, ces flétrissures qui laissaient planer la suspicion sur tous les parlementaires afin de n’en désigner aucun, ces promesses d’une lumière qu’on n’avait ni la volonté ni le pouvoir de faire, dans le dédale d’imputations sans preuves d’où elle ne se dégagerait jamais !
— C’est idiot ! — s’écriaient autour de lui Couilleau, Rousseblaigue, vingt autres voix. — On nous demande de nous suicider, de jeter de la boue en l’air pour qu’elle nous retombe à tous sur le nez !
Les deux cents nouveaux, les jeunes vierges, appuyaient bruyamment l’ordre du jour. Ils avaient hâte de proclamer leur vertu immaculée, ils goûtaient le malin plaisir qu’éprouvent les nouvelles promotions à mettre dans le même sac tous les anciens. Quelques-uns de ceux-ci regimbaient, apostrophaient les nouveaux :
— Nous vous valons bien !
Ils préparaient néanmoins leurs bulletins de vote, avec résignation : il fallait être vertueux à l’unanimité. — C’est idiot ! — répétait-on sur tous les bancs ; et on votait. Jacques savait par expérience combien de peurs différentes entraient dans le dosage d’un scrutin sur le Panama : peur du soupçon, peur de l’électeur, peur des journaux, surtout ; peur de la liste nominative des votants qui paraîtrait le lendemain dans les feuilles de combat. Ses collègues n’avaient pas de qualificatifs assez sévères pour « ces méprisables, ces immondes feuilles de chantage » ; et au fond de leurs cœurs, tandis que leurs mains choisissaient le bulletin, il lisait l’angoisse qui les terrorisait : — Pourvu que je sois demain du bon côté, du côté vertueux, et pas au pilori où des lettres grasses cloueront les réprouvés ! — Couilleau, Rousseblaigue, tant d’autres, ces honnêtes gens au-dessus de tout soupçon, qui n’avaient rien à craindre, qui auraient montré du courage devant un vrai danger, ils votaient la formule imbécile qu’ils jugeaient telle, ils eussent voté l’ordre du jour qui aurait exigé leurs propres têtes ; ils s’effondraient une fois de plus dans l’universelle lâcheté. Et Jacques vota comme eux, et il se méprisa une fois de plus.
Il rejoignit Ferroz à la sortie. La séance avait traîné jusqu’à huit heures. La nuit était venue. Les deux députés allaient dîner sur la rive droite. Andarran interrogea le vieux praticien.
— Était-elle assez dégoûtante, cette séance ?
— Enfantine, surtout, dit Ferroz. Nos contemporains ont fait de l’argent le seul pouvoir, le seul régulateur des affaires humaines ; et ils s’étonnent que ce despote unique ait de fortes prises sur beaucoup d’entre eux ! Le plus amusant, c’est les distinctions qu’ils établissent entre le licite et l’illicite. Mon voisin s’indignait de bonne foi contre les vendus, et il vend ses votes au gouvernement afin d’obtenir une place lucrative pour son gendre. Criminel, le billet de banque reçu de certaines mains ; innocente, la contrepartie de ce billet reçue d’une autre main, en autre monnaie : faveurs, subventions, emplois, sinécures, qui se traduisent en dernière analyse par un avantage pécuniaire. Seul, l’argent des actionnaires du Panama est honteux ; celui des actionnaires de l’État, des contribuables à qui on fait suer l’impôt, ne l’est pas. Et les parlementaires se pourchassent les uns les autres sous les coups de fouet d’une presse gorgée de ce même argent. Tout cela est d’une logique bien réjouissante pour le philosophe.
— Enfin, reprit Jacques, sommes-nous complices ou dupes ? Que faut-il abhorrer dans cette maison, la malpropreté ou la méchanceté ? Y a-t-il eu vraiment péculat parlementaire dans les proportions qu’on dit ? N’y a-t-il qu’un mirage créé par les fureurs politiques, par les basses calomnies des partis ?
Ferroz haussa les épaules.
— De tout temps, les oligarchies dirigeantes ont retiré du pouvoir quelques bénéfices matériels ; aujourd’hui comme jadis, sans doute, ni plus ni moins. La crédulité publique ajoute des zéros à des chiffres plus nombreux aujourd’hui, car il y a plus de numéraire qui roule, plus de copartageants. Et une démocratie est plus regardante. La nôtre, stimulée par une presse enragée, devient impitoyable aux faiblesses humaines. Je crois pourtant que notre peuple les pardonnerait, s’il n’avait pas le droit de se dire, avec une certaine justice faite de bon sens : Ils ne m’en ont pas donné pour l’argent qu’ils m’ont pris.
— Oui, c’est cela, s’écria Jacques ; c’est leur véritable crime aux yeux du peuple. Ils n’ont rien donné à la France, ni gloire, ni prospérité ; rien, rien…
— Vous êtes toujours excessif, mon jeune ami. Je dis seulement : Ils n’en ont pas donné à ce pays pour l’argent qu’on les accuse d’avoir pris. — L’agitation est d’ailleurs superficielle, en dehors des politiciens. Regardez cette ville, toute au labeur ou au plaisir ; avec son bon sens, avec son indifférence sceptique à notre endroit, elle se dit : Baste ! que nos députés aient croqué leur part du gâteau ou qu’ils se vilipendent injustement les uns les autres, grand bien leur fasse, la terre n’en tournera pas moins ; travaillons et amusons-nous. — Les masses populaires ne s’alarmeront sérieusement qu’à la dénonciation des autres Panama.
— Qu’entendez-vous par là ?
— Ce que m’enseigne la physiologie. Aucun organe ne reste longtemps indemne, parfaitement sain, chez un sujet atteint de misère physiologique, miné par une maladie constitutionnelle. Aucun membre du corps social n’échappera aux accidents déterminés dans tout ce corps par l’intoxication du sang, la dégénérescence musculaire, l’anémie nerveuse. Si nos maux s’aggravent, tous les membres y passeront, ceux mêmes que l’on croit protégés par une hygiène, un habit particulier. Après le discrédit du Parlement, sous d’autres formes et pour d’autres causes peut-être, — car il y a d’autres corruptions que celle de l’argent, — ne verrons-nous pas ce discrédit gagner des organes plus essentiels, judiciaires, militaires, religieux même ? Alors les cœurs et les consciences s’affoleront.
— Vous n’auriez pas ces craintes, cher maître, si vous aviez vu les officiers que je viens d’admirer en Afrique, si vous aviez observé comme moi notre irréprochable clergé rural.
— Qui vous parle des taillis encore drus ? Je regarde aux cimes des arbres. La frondaison n’y promet plus une vigoureuse défense physiologique. C’est aux cimes de la forêt qu’on voit sa mort.
— La sève y remontera des racines, dit Andarran.
Il pose une main sur le bras de Ferroz ; de l’autre, il lui montre un fiacre arrêté dans un encombrement de voitures, au milieu du pont. Un lamentable fiacre à galerie, traîné par une haridelle efflanquée, un de ces maraudeurs qu’on trouve aux gares ; sur le véhicule antédiluvien ballottait une malle rustique, au couvercle garni de poil de chèvre. Une lumière brillait à l’intérieur de la roulotte ; un vieil ecclésiastique y lisait son bréviaire, à la lueur du rat de cave enroulé sur le pouce gauche. Quelque curé de campagne, jeté dans Paris par un train de province, et qui achevait son office sans regarder ce Paris.
— J’en appelle ici à vos propres théories, dit Jacques. Selon vous, nous ne valons que par la force accumulée des morts, par la continuité de leur action en nous. Ce vieil homme continue la plus ancienne, la plus invariable tradition ; il a derrière lui d’innombrables générations de morts ; il dit, dans le même esprit, les mêmes paroles que tous ces morts ont dites ; toutes leurs âmes sont concentrées, conservées dans la sienne. Où trouverez-vous une force comparable à celle-là ?
— Nulle part. Je m’incline devant le fait, il est constant, — approuva Ferroz.
— Et je ne parle pas, poursuivit Jacques, des forces mystérieuses où il met sa confiance. Vous les ignorez, vous n’avez pas le droit de les nier. Avez-vous calculé toutes les forces qui existent à notre insu dans les espaces planétaires, qui agissent dans l’univers, sur notre globe, sur chacun de nous ? Elles sont, et vous ne les connaîtrez jamais.
— Peut-être ! — fit le savant. — Et son large front pensif se leva vers les étoiles, les pâles étoiles du ciel parisien, interceptées par le halo lumineux de la ville, offusquées par les feux plus vifs et plus proches dont l’éclat passager éblouit, divertit nos yeux de ces clartés éternelles.
CHAPITRE XVI LES BAYONNE AGISSENT
— Mais pourquoi ont-ils sorti le Panama ? Que veulent-ils ? Où mène-t-on Mirevault ?
Ce problème irritant, menaçant pour Asserme et pour quelques autres, fit leur tourment durant les jours qui suivirent. Des lueurs apparaissaient. On avait remarqué, — Andarran lui-même, si mal instruit des dessous, en était frappé, — la tranquillité parfaite de Sinda, de Napoléon Bayonne, tandis qu’ils évoluaient dans le salon de la Paix. Et pourtant on les savait mêlés à toutes les négociations secrètes du Panama, ces deux financiers ! Joseph, le Directeur de la Sûreté, avait eu des paroles de blâme discret contre les hommes qui compromettaient le bon renom de la République. Des journaux faisaient prévoir, avec des allusions transparentes aux personnages qu’ils ne nommaient pas, le débarquement prochain de trois membres du cabinet. Or, la plus influente de ces feuilles appartenait à la maison Nathan et Salcedo ; une autre était commanditée par le baron Gédéon. Ces mêmes journaux avaient entamé, à mots couverts, une campagne perfide contre le Chef de l’État. Au lendemain de la séance que nous venons de résumer, ils ouvrirent le feu.
On se rappelle le ténébreux scandale du chèque Orvieto et la crise qu’il provoqua. Épargné jusqu’alors par la calomnie, le Nestor du parti républicain personnifiait à l’Élysée les souvenirs de 1848, les luttes épiques contre l’Empire, la majesté du long exil souffert pour la défense du droit contre le fait. Durant dix-huit ans, sur ce rocher de Glion d’où il datait ses pamphlets vengeurs, ses Lettres de Burrhus, l’ancien tribun de Février, proscrit de 1852, avait fait pendant au banni volontaire de Jersey. On avait même conçu quelque dépit, dans l’entourage de Victor Hugo, contre ce sosie qui affectait sur le Léman la pose du Maître en face de l’Océan, la même immobilité fatale de statue du Commandeur. — « Il s’est installé un Pathmos en Suisse », aurait dit le grand poète, ou l’un des spirituels familiers qui faisaient des mots pour lui. Jalousie divinatrice ! Le proscrit de Glion, qui n’avait pas la tare du génie, devait ravir un jour la place rêvée peut-être par celui de Jersey. Son attitude d’exil fut si farouche, si tenace, qu’il lui en resta un prestige suffisant pour le conduire tout droit à l’Élysée, après le triomphe définitif du parti.
Le malheur avait voulu qu’il rencontrât, vers la fin des années d’exil, la Laura Orvieto, une Italienne établie dans le canton de Vaud, qu’il l’aimât et eût d’elle un enfant. Peu après, au lit de mort de la Laura, il avait écouté son cœur, légitimé l’enfant, une fille. Remarié en France au lendemain de 1870, engagé dans la politique militante et mûr pour les grands emplois, il s’était désintéressé de la fille adoptive qu’il faisait élever en Suisse. Elle avait très mal tourné ; on avait obtenu d’elle, moyennant pension, qu’elle reprît le nom de sa mère pour aller exercer son état de chanteuse légère le plus loin possible, à Pesth, à Bucharest. Tombée dans les derniers bas-fonds, la petite gale avait essayé plusieurs fois de se faufiler, à Paris. La vigilance de la Sûreté décourageait ces tentatives. Aussi la stupeur de l’infortuné Président fut-elle partagée par le public, quand se répandit, au moment même où l’on « sortait » du Panama, la nouvelle de cette autre avanie : le nom du premier magistrat de la République s’étalait en vedette sur l’affiche d’une salle de café-concert, où la chanteuse débutait dans un répertoire à faire rougir des singes. Le préfet de police intervint, trop tard. Personne ne pouvait douter que cette arrivée furtive eût été tolérée, provoquée même, disaient les plus indignés, par une trahison du Directeur de la Sûreté. Le cas était difficile, d’ailleurs ; la jeune femme avait légalement droit au nom qu’elle reprenait ; elle menaçait de faire du tapage.
Et ce n’était là pour le Président que la première station du calvaire. A la suite du grand débat sur le Panama, les journaux manœuvrés par des mains invisibles servaient à leurs lecteurs le chèque Orvieto : le fameux chèque de 300,000 francs, porté sur la liste Coffigneux, et qui aurait été remis à la chanteuse à Bucharest, quelques mois avant l’élection de son père à la Présidence. Une pareille somme, à cette misérable fille ! Le véritable destinataire était trop indiqué. Le scandale éclata sur Paris comme un coup de tonnerre.
On sait aujourd’hui la vérité sur cette abominable machination. Un travail consciencieux, dû à la collaboration d’un de nos jeunes archivistes et d’un ancien préfet de police, a récemment élucidé ce point d’histoire et vengé la mémoire de l’homme d’État. La comparaison des feuillets du carnet Coffigneux a fait découvrir le faux du document antidaté, la lumière a jailli sur l’intrigue scélérate qui ruina la réputation du plus probe des vieux républicains. Le complot du chèque Orvieto fera quelque jour l’objet d’un autre récit : revenons aux événements qu’il précipita.
A l’époque, dans l’emportement de la crédulité publique, ces accusations étaient reçues avec une foi aveugle. Les politiciens en admettaient facilement le bien-fondé ; mais pourquoi se produisaient-elles à ce moment ? Pourquoi ce branle-bas en pleine paix, quand aucun ennemi n’inquiétait le ministère Mirevault ? Les soupçons d’Asserme et des autres intéressés se précisèrent, avec les incidents qui décelaient chaque jour une action occulte, un plan savamment combiné. L’explosion de la mine dirigée contre l’Élysée acheva de les éclairer. Plus de doute : une ambition impatiente visait la Présidence ; et, pour s’élancer à ce faîte, elle avait choisi le tremplin de la vertu. Aux puritains de l’opposition, à ce peuple énervé par un vent de scandale, on sacrifierait en holocauste quelques suspects, des moindres, bien entendu ; — et il était d’autant plus humiliant pour Aristide de penser qu’on le rangeait dans cette catégorie. Le Chef de l’État, illustre victime, paierait pour les autres ; on mettrait naturellement à sa place le sacrificateur, l’homme austère qui aurait frappé ces grands coups pour venger la vertu.
Eh quoi ! était-ce donc un Mirevault qui avait conçu ce plan machiavélique ? Président, le gros Mirevault, ce Mirevault si court d’esprit et de services ? Cette folie des grandeurs était-elle spontanée chez l’honnête drapier ? Non, la suggestion venait évidemment de ses inspirateurs habituels ; on y reconnaissait leur marque de fabrique. Ainsi, ce serait eux, les Bayonne, Sinda, tous ces hommes compromis au premier chef dans les tripotages politico-financiers, tous ces corrupteurs, qui se feraient les champions de la vertu, les exécuteurs des malheureux qu’ils avaient jadis séduits ! Le subtil Asserme et bien d’autres avaient mis longtemps à comprendre : leur génie ordinaire ne s’élevait pas jusqu’à ces coups d’audace, conceptions d’un cynisme transcendantal. Ils se rendirent à l’évidence quand elle leur creva les yeux. Le matin même où éclatait la bombe du chèque Orvieto, de sûrs affidés prévenaient Aristide que son sort était réglé : il allait être débarqué, lui et deux autres ministres, avant la fin de la semaine ; il se débrouillerait ensuite avec la justice. Effaré, le créole prit aussitôt son parti : il sauta en voiture, se fit conduire chez Rose Esther.
A mi-chemin, il ordonna au cocher de tourner vers le Palais-Royal. Une idée ingénieuse lui était venue ; le fait seul qu’il l’accueillît sans la discuter montrait le désarroi d’une judiciaire troublée par la peur. Le sous-secrétaire d’État entra chez le fournisseur du ministère qui tenait boutique d’ordres et de rubans ; il choisit un modèle coquet de petites palmes académiques en argent, fit enchâsser le bijou dans un écrin qu’il mit en poche, reprit sa route vers la rue Fortuny.
Rien n’avait changé dans la maison modeste et taciturne, retirée sous ses rideaux de lierre, derrière son mur et sa grille en fers de lance. A peine une note plus luxueuse dans les aménagements nécessités par la situation grandissante et les relations plus étendues de Rose Esther. Elle tenait à la sobre distinction de son intérieur, elle voulait que rien n’y rappelât le faste tapageur et la mollesse galante d’un salon de comédienne en vogue. Sévère aussi l’élégance du déshabillé de matin dans lequel elle apparut, quand Aristide, après une assez longue attente, vit la porte du boudoir s’ouvrir sur un visage impénétrable.
Il s’avança avec son plus aimable sourire, tira de sa poche le petit écrin.
— Chère amie, j’ai tenu à vous apporter moi-même ce complément d’un arrêté qui paraîtra demain à l’Officiel. Le gouvernement avait le devoir de reconnaître par un témoignage public le service public que vous avez rendu, dans ce voyage d’Angleterre qui fut vraiment un succès national. Afin de donner à la chose un caractère exceptionnel, je n’ai pas voulu attendre la fournée du 14 juillet…
D’un rire étonné, dédaigneux, Esther l’interrompit :
— Pourquoi n’avez-vous pas amené la fanfare du village, pour épingler votre violette sur mon corsage aux accents de la Marseillaise ? En vérité, mon pauvre Asserme, vous me feriez croire que votre tact accoutumé s’est perdu, et votre esprit aussi, dans le cabotinage que vos fonctions vous imposent. Vous m’avez prise pour une autre. Je n’aime pas les mauvaises plaisanteries, et je sais me garder de tous les ridicules. Rentrez bien vite votre crachat ; et retirez ce soir votre arrêté. Sachez que je ne vous pardonnerais jamais si demain votre Officiel prêtait à rire à mes dépens.
Aristide eut la perception de l’impair qu’il venait de commettre et s’en étonna lui-même. Décontenancé, il balbutia :
— Oh ! bien entendu, ce n’était là qu’un acompte indigne de vous, en attendant la croix que… qui devra récompenser prochainement… le plus grand talent de notre époque.
— Je vous ai dit, reprit Esther, que je me garde de tous les ridicules : des gros comme des petits. Je porte peu de bijoux, et seulement ceux de mon sexe. Je vous prie donc de ne pas vous occuper de ma mise ; je sais seule ce qui sied au caractère de mes toilettes et comment elles doivent se distinguer des autres.
Cette fois, Aristide ne comprenait plus ; pas plus qu’il n’avait compris, jusqu’à ce jour, le haut vol de l’esprit de domination chez les oncles d’Esther. La force de l’effacement discret échappe à ces cabotins étourdis par les parades politiques. — Désarçonné dans ses préparations savantes, il alla droit au fait.
— N’en parlons plus, chère amie. Si je me suis trompé sur vos goûts, c’était à bonne intention. Vous connaissez mon attachement dévoué ; et je sais combien je puis compter sur votre amitié. Aussi voulais-je vous entretenir de mes inquiétudes, du souci que me donnent tous ces événements…
Avec une franchise relative, il s’ouvrit de ses soupçons, de ses craintes, il se plaignit amèrement de l’injuste abandon qu’il pressentait. Esther le laissa achever, de l’air dont elle écoutait un auteur qui lui apportait une pièce injouable.
— Je veux croire, dit-elle, que vous vous exagérez le danger. Sinon, c’est en effet très fâcheux. Mais qu’y puis-je ?
— Tout ! s’écria le créole. — Vos conseils sont tout-puissants sur les hommes qui vont commettre une faute politique irréparable !
Il s’échauffa, tour à tour véhément, attendri, cherchant à attendrir ; avec les mouvements maladroits d’un nageur qui coule à pic et se raccroche à la branche qu’il sent lui manquer. Plus il s’animait, plus la physionomie d’Esther se figeait dans une indifférence ennuyée.
— Je n’y puis rien, je vous assure ; je suis étrangère à toutes ces intrigues.
— Vous ne voulez pas m’entendre ! reprit-il avec une sourde irritation. — C’est pourtant vous qui l’avez désirée, cette satanée combinaison, vous qui m’avez demandé de m’y entremettre. Souvenez-vous !
— Oh ! fit-elle négligemment, j’ai pu m’amuser un jour à votre partie de barres, quand j’avais moins à faire. Maintenant, je suis toute à mon art, j’ignore ces misères ; à peine si je lis les journaux.
Asserme se sentit perdu. Il lisait sa condamnation sur ce visage glacial. Qu’elle fût l’âme des desseins concertés autour d’elle, il n’en pouvait douter. Il continuait ses instances pour la fléchir, et l’inutilité de cette humiliation lui apparaissait mieux à chaque mot. Une colère bouillonnait en lui, avec le sentiment de son impuissance à châtier la trahison : pas une arme, pas un papier avec quoi il pût se venger de la femme habile dont l’action ne laissait jamais de traces.
A bout d’efforts, il se leva. Soudain, une illumination lui vint : il avait trouvé son trait du Parthe.
— Pardon de vous avoir dérangée à cette heure. J’ai tant d’obligations, aujourd’hui ! Il faut avant tout que j’aille complimenter notre ami Elzéar.
— De quoi ? demanda Esther.
— Vous ne savez pas la grande nouvelle ? Elzéar épouse enfin sa princesse. Ah ! ils ont mené les choses rondement ! Revenue depuis quelques jours, elle s’est brusquement décidée à sauter le pas. La baronne Dolorès m’en a instruit en confidence, hier soir, au bal du ministère : la princesse venait de lui écrire. On ne parlait que de cela, ce sera officiel demain. Elzéar publie partout son bonheur, paraît-il ; on le dit au septième ciel !
Il regardait attentivement Esther. Pas un trait ne bougea sur le joli masque indéchiffrable.
Elle dit tranquillement :
— Si M. Bayonne accepte les félicitations, je vous charge de lui porter les miennes.
Et d’un geste de reine qui donne congé, elle tendit au sous-secrétaire d’État une main froide, indifférente ; la poignée de main qu’on octroie au quémandeur fastidieux, en lui remettant une dernière pièce de cent sous, avant de le consigner pour toujours à la porte.
Il eût tremblé, l’imprudent, s’il avait pu voir le regard qui le suivait encore, après sa disparition. Il avait frappé juste, au seul endroit sensible. La jeune femme se pelotonna sur sa chaise longue, le menton dans les paumes, le front plissé par la méditation où elle s’absorba longtemps.
— Permettre, ou ne pas permettre ce rapt ? — C’était la question qu’elle agitait. A cette heure, devant la menace subite de l’irrévocable, elle sentait combien elle tenait à lui, son Elzéar si beau, si passionné, qui était sa seule volupté, la seule part qu’elle eût jamais faite aux frénésies intimes de sa nature. Certes, elle avait restreint cette part, avec la rigoureuse discipline que son esprit ambitieux imposait à toute fantaisie dangereuse. Elle ne lui accordait que de rares et courtes échappées d’amour, dérèglements réglés d’une vie où tout était calculé, où tous les emplois de son temps, de son intelligence, de sa personne, étaient subordonnés à un dessein tenace. Jamais elle n’avait toléré une imprudence qui pût donner l’alarme à M. de Kermaheuc ; soit qu’elle eût des vues d’avenir très définies sur l’affection touchante du marquis ; soit qu’elle cédât, comme elle le disait avec une réelle sincérité, à la superstition qui l’attachait au fier vieillard, qui plaçait dans l’estime de ce grand cœur le refuge inexpugnable, le rachat de toutes les choses dégradantes qu’elle faisait en les jugeant, l’anoblissement réclamé par les parties hautes de son âme. Car il y avait des parties hautes dans l’âme complexe de cette femme, comme il y en avait de cyniques et d’implacables. Ces dernières la conduisaient, quand elle se soumettait froidement à tous les moyens pour atteindre son but, pour acquérir un nouvel instrument de domination, pour amasser l’argent qui est une force ; quand elle nouait avec un Sinda, un Nahasson, avec tous les potentats de la finance et de la politique, des relations qu’on soupçonnait à peine tant elle y apportait de mystère et d’habileté. Toutes ces surcharges de sa vie n’en laissaient pour Elzéar que des miettes ; elle y tenait d’autant plus, à ces miettes savoureuses. Elle avait perdu ses illusions premières sur lui, en tant que rénovateur social et maître futur d’un monde où il luttait mal. La femme voit vite la faiblesse du dieu admiré de loin, quand elle avilit ce dieu dans sa couche.
— Mon pauvre enfant, lui disait-elle parfois dans leurs heures d’abandon, tu n’es pas fait de notre acier : Rachel t’a mal trempé. Tu ne sais ni résoudre vite, ni frapper fort, comme mes oncles, comme nous tous. Ton imagination fougueuse t’a porté d’abord, elle te jouera quelque mauvais tour. Lorsque viendra pour toi la grande crise qui vient pour tout homme, la tête te tournera, tu es de ceux qui sombrent en une minute, je frémis d’y penser. — Et je t’aime ainsi, je t’aime peut-être pour ta faiblesse dans ta beauté ! Donne toutes tes lèvres, que j’y mette de la force ! — Elle disait cela, et elle l’épuisait au lieu de l’accroître, cette force.
Oui, elle aimait peut-être en lui le maître physique dont l’âme est moins virile que celle de la femme volontairement asservie. Elle aimait en lui le seul homme que l’eût éveillée à la passion, le seul avec lequel elle se sentît à l’aise, dans toute la liberté de ses instincts, — « en famille », comme elle lui avait dit d’abord, — allégée de cette surveillance d’elle-même qu’elle n’abdiquait jamais dans les bras des autres. Et il allait être ravi à son amour, celui qui donnait ces enivrantes relâches ! Par qui ? Par une folle, une rêveuse, cette femme d’une race antagoniste, et qui se croyait insolemment plus noble ! L’orgueil d’Esther se révoltait devant le défi ; son orgueil, et la naturelle âpreté qui est leur force en même temps que leur faiblesse, l’obstination à ne rien laisser perdre des biens possédés, à jouer simultanément et jusqu’au bout toutes les parties engagées, à risquer le million, s’il le faut, plutôt que d’abandonner le centime une fois acquis.
Elle s’était levée, son pas de songerie foulait le tapis devant la cheminée ; à cette même place où elle avait arraché Elzéar, un soir, à l’obsession de la rivale ; à cette place où elle avait goûté sur ses lèvres conquises, pour la première fois, le trouble délicieux qui revenait à cette heure, poignant de tout le regret rapporté à celle qui ne le connaîtrait plus. Et elle l’appelait, l’homme qu’elle aurait peut-être éconduit, l’instant d’avant, si quelque arrangement profitable avec un Sinda l’eût exigé. Elle l’appelait de tout son orgueil, de toute sa passion fouettée par la lutte et le danger, de toutes les tendresses enfantines qui survivaient dans un coin féminin de son cœur ; elle le voulait, de toutes les attaches secrètes qui s’étaient formées, pour et par cet amant, au plus intime de la femme, de l’amante furieuse qu’elle pouvait être sous ses baisers, uniquement sous ceux-là…
D’une brusque détente nerveuse, la petite main poussa violemment un bouton de sonnerie. A la camériste qui entrait, la voix brève et sifflante jeta ces mots :
— Ma robe de faille noire, ma capote de tulle et jais. — Et une voiture, tout de suite.
Un quart d’heure après, le coupé de remise emportait Esther rue Jean-Goujon, à l’hôtel occupé par la princesse Véraguine.
La princesse était chez elle. L’actrice tira une carte de visite où ne figuraient que ces mots : Rose Esther, de la Comédie-Française. Elle hésita, réfléchit quelques secondes ; au moment de remettre la carte au serviteur qui l’introduisait, elle la réintégra dans la pochette de maroquin, demanda une feuille de papier et un crayon, écrivit :
Esther Bayonne de la Comédie-Française.
— Il le faut ! pensa-t-elle. — Bah ! un peu plus tôt, un peu plus tard, tout le monde connaîtra la vérité, déjà sue ou soupçonnée par Asserme, par tant d’autres. Et ce sera mieux ainsi. — Mes oncles ?… Au point où je suis montée, ils ne peuvent plus me renier ; rentrons en ligne, de pair avec eux. — Le marquis ?… Je m’en charge, j’aurai réponse à tout.
Le serviteur porta ce papier à sa maîtresse.
Daria venait de fermer un volume d’Henry George, le socialiste américain. Elle suivait sa pensée, ramenée par le livre vers l’homme qu’elle voulait semblable à ces grands remueurs d’idées. Durant les longs mois de solitude, cette pensée avait travaillé sur le héros idéal dont elle se formait l’image : il prenait les traits du seul visage qui eût fait une vive impression sur la jeune enthousiaste. Les velléités irrésolues de l’autre année étaient devenues des projets fermement arrêtés. Séduite à la première rencontre, elle avait été prompte à se donner en paroles, par une sorte de forfanterie : manière de bravade nihiliste où se complaisent ces natures exaltées. Mais la femme, la vierge qu’elle était peut-être, s’était défendue instinctivement contre une surprise des sens, avec les pudeurs, les méfiances, les alarmes du cœur et de la chair qui parlaient plus fort que les mots fanfarons. Ces tergiversations avaient affolé Elzéar pendant quelques semaines, elle le savait, elle en jouissait un peu, elle s’en voulait beaucoup : droite de caractère, pressée d’arriver au but supérieur qu’elle assignait à leur association, elle ne se serait pas pardonné un simple manège de coquetterie avec un homme de valeur. Elle y avait longuement songé, sous ces bouleaux de Krasnoï-Rok où elle languissait : aiguillonnée par l’ennui, par l’exaltation croissante des idées, par l’impatience de sentir et d’agir, elle avait résolu de commencer enfin la vie de sentiment et d’action. Elzéar, grandi par l’éloignement et le souvenir, serait l’initiateur de cette vie. Daria revenait, prête à se rendre, après quelque épreuve décisive qu’un reste de prudence exigeait encore ; loyalement prête à tout, jusqu’à l’abdication de sa liberté et de son rang social ; — toujours la bravade nihiliste, cette avidité de l’immolation qui est leur marque spécifique ! Aimait-elle vraiment l’élu de son rêve ? La réponse eût été embarrassante pour qui aurait vu clair au fond de ce cœur. Elle n’aimait peut-être que le délire de sa propre volonté ; de cette volonté qu’une impression fortuite a mise en mouvement, et qui va droit devant elle, se grise d’elle-même, périra dans sa gageure plutôt que d’en avoir le démenti.
Les premières entrevues de Bayonne et de la princesse, au lendemain du retour à Paris, n’avaient pas été ce qu’elle attendait. Après une longue séparation entre deux êtres qu’une attraction violente a rapprochés un instant, sans qu’il y ait eu fusion complète, les cœurs ne se rejoignent pas au point précis où ils s’étaient quittés. Les cœurs ont cheminé par des voies différentes. Le temps et la distance ont tissé un voile qu’il faut d’abord déchirer. Daria ne retrouvait pas tout à fait dans Elzéar l’homme que son imagination solitaire avait façonné, celui dont elle croyait se souvenir et qu’elle se figurait avoir laissé à Paris, un an auparavant. Elle devinait en lui quelque chose de contraint et de dérobé ; cette âme avait des retraites, des fuites, cet esprit jugeait autrement des objets sur lesquels, autrefois, elle et lui pensaient en commun. — Elle se reprocha ses doutes. Dès qu’elle eut raffermi son empire, après les premières mésintelligences, elle le reconnut, toujours passionné, ardent à la vouloir, docile dans l’instant aux suggestions d’idées.
Le désir amorti par l’absence s’était vite réveillé chez Elzéar. Daria donnait à tous l’impression éprouvée par Andarran sur la terrasse du Palais-Bourbon : elle avait fait provision de beauté, comme il arrive aux jeunes femmes après ces longues éclipses rurales, où il semble qu’elles épargnent ce qu’elles ne dépensent pour aucun admirateur. Le charme renouvelé qui émanait de toute sa personne, on l’eût dit emprunté aux orchidées de la forêt russe que nul regard ne déflore, imprégné de leur grâce sauvage et de leur chaste parfum. Il agissait sur le jeune homme, bientôt ramené à ses transports d’antan. Le pouvoir intermittent d’Esther était déjà oublié. Mais si la passion revenait, chaleureuse comme aux premiers jours, elle n’était plus aussi exclusive de tout calcul. Mûri par cette année d’expériences politiques, chaque jour plus complaisant aux tentations d’intérêt et d’ambition qu’on faisait bruire à ses oreilles, il avait modifié toutes ses idées dans un sens pratique ; moins pressé de réformer le monde, plus pressé de le posséder. Sur cette pente, le cœur aussi devient plus pratique. Dans l’amour de Daria, Bayonne apercevait ce qu’il s’était défendu d’y voir au début : des avantages éblouissants, un merveilleux coup de fortune, si la maîtresse désirée, obtenue, consentait à devenir la compagne, l’épouse. — De là quelques différences dans ses empressements : il cherchait moins follement auprès d’elle la surprise rapide qui n’eût donné que l’ivresse ; il voulait l’amener à une explication franche, complète, sur la façon dont elle concevait l’avenir de leur liaison. Précisément, l’avant-veille, après une longue causerie d’idées où elle avait combattu ce qu’elle appelait « l’affreux positivisme d’un apôtre qu’on m’a changé », Daria, interrompue par un visiteur, avait dit :
— La prochaine fois, nous parlerons sentiment. Nos cœurs se sont rejoints, après quelques tâtonnements de ces frères séparés. Il faut qu’ils s’ouvrent tout entiers. Je ne veux plus vous tourmenter, Elzéar, vous serez content de moi.
Les cœurs s’étaient en effet rejoints, à la fin de cette causerie ; l’indéfinissable gêne des premiers entretiens s’était fondue dans la chaleur d’une petite querelle de jalousie. Bayonne reprochait à la princesse une conversation en a parte, chez les Sinda, avec le capitaine Andarran, amené par son frère à cette soirée.
— Vous qui ne faites jamais attention à personne, vous m’avez négligé pour ne vous occuper que de ce militaire !
— Il m’a amusée, je le confesse, répondait Daria. — C’est à grand’peine qu’on lui tire quelques mots, et, derrière ces mots, on entrevoit tant de pays étranges, tant d’action accumulée, une vie largement vécue et si différente de la nôtre ! J’ai cru sentir une force dans ce garçon. Oh ! une force grossière, inférieure ; vous savez le cas que j’en fais ! J’ai péché comme Desdémone, j’ai écouté le More ; mais pas jusqu’à l’aimer pour les dangers qu’il a courus !
Elle riait. Elle n’ajoutait pas qu’en s’éloignant de Pierre elle avait saisi, avec ce sixième sens que les femmes ont dans le dos, le regard attaché sur elle ; un long regard mesureur de déserts et d’horizons infinis. Elle ne disait pas qu’un instant, si blasée qu’elle fût sur les œillades mondaines, elle avait aimé l’hommage involontaire et subi le pouvoir de ces yeux dominateurs. — Sensation légère, fugitive, de celles que la plus sincère juge inutile d’avouer à l’homme dont elle dépend ; sensation vite oubliée, quand elle se retrouvait près d’Elzéar, quand elle mûrissait la grande résolution de lui engager enfin sa vie. Et c’était encore là le sujet de ses pensées, dans l’après-midi du jour qu’elle s’était réservé pour la réflexion, avant l’explication promise pour le lendemain, — lorsqu’on lui remit le papier d’Esther.
Elle lut, relut ; la surprise se peignit sur son visage.
— Faites entrer, dit-elle.
Avenante et simple dans sa petite robe noire, l’actrice se présenta avec la juste mesure d’aisance, avec la distinction accomplie d’une jeune dame de charité introduite chez une personne de son rang.
— Vous me pardonnerez, princesse, la liberté que je prends, sous le couvert de votre ambassade. Je viens solliciter votre charité pour une de vos compatriotes, une pauvre artiste russe échouée à Paris, où elle se trouve dans le dernier dénuement. La communauté israélite dont elle fait partie s’était cotisée pour lui procurer quelques secours. Cela n’a pas suffi. Nous organisons une représentation à son bénéfice, je me suis chargée de placer des billets. On m’a dit à l’ambassade que nous pourrions compter sur vos sentiments de générosité, on m’a encouragée à vous importuner hardiment. Je ne me serais pas permis de vous écrire. Je suis venue, sûre d’intéresser votre cœur à cette infortune.
Daria s’était levée, elle montrait gracieusement un fauteuil à la solliciteuse.
— Certainement, mademoiselle. Veuillez vous asseoir, tandis que j’envoie chercher ma bourse. Je profiterai avec joie de l’occasion pour vous remercier des bonnes soirées que je vous dois, du nouveau plaisir d’art que vous m’avez fait goûter, avant-hier encore, dans votre belle interprétation de la Chaldéenne… Mais, si l’on pouvait oublier vos traits quand on vous a vue en scène, j’aurais hésité… ce nom… — Elle prit le papier posé sur un guéridon. — Nous ne vous avions pas encore applaudie sous ce nom, n’est-il pas vrai ?
— Oui, dit simplement Esther, je ne prends pas mon nom de famille au théâtre. — J’ai des parents engagés dans cette terrible carrière de la politique, où l’on se fait arme de tout, où l’on ne trouve aucun état assez relevé, paraît-il.
Ceci fut dit avec un sourire spirituel, un soupçon de dédain qui la plaçait d’emblée au-dessus de ces petitesses.
— Seriez-vous parente de M. Bayonne, le député ? demanda la princesse, visiblement surprise.
— Oh ! très éloignée. Et je connais trop le cœur de mon ami Elzéar pour ne pas le savoir au-dessus de ces minces préoccupations. Mais nous avons, lui et moi, des proches dans l’administration, dans les affaires, messieurs Bayonne… Vous les avez peut-être rencontrés, princesse ?
Sous l’épaisse voilette, les yeux d’Esther scrutaient le visage de son interlocutrice. L’étonnement qu’il exprimait n’était pas feint. Très neuve à toutes les choses de France qui n’intéressaient pas son monde, absente depuis que les Bayonne avaient pris tant de crédit, Daria les ignorait. On lui avait présenté une fois, chez Sinda, le financier, Louis-Napoléon ; elle n’avait pas songé à établir une corrélation entre son ami et ce porteur d’un nom que l’étrangère pouvait croire très répandu. Par délicatesse de cœur, elle n’avait jamais interrogé Elzéar, sur des origines qu’elle devinait humbles et obscures ; elle attendait des confidences qui n’étaient pas encore venues. Elle n’avait jamais été renseignée par les informateurs mondains ; leur malignité prudente se contenait, devant la femme qui affichait d’une façon si provocante son goût pour le socialiste. — Esther s’assura du premier coup d’œil que ses prévisions ne l’avaient pas trompée : la princesse ne savait rien.
— Oui, continua-t-elle négligemment, nous sommes nombreux, dans toutes les directions où l’on travaille ; et très fiers de nous réclamer du grand orateur. Ce pauvre Elzéar, qui l’eût dit ? C’était le plus mal partagé de nous tous par la fortune. Ses débuts furent pénibles, avant que sa mère Rachel n’eût relevé leur maison industrielle. Il ne doit rien qu’à son mérite ; et nous serions tous si heureux de son élévation ! Il avait été un peu excessif dans ses idées, je crois ; il devient raisonnable, il me le disait encore l’autre soir, — il a toujours été si bon pour moi, — tandis que nous le félicitions de sa prochaine entrée dans le ministère.
— Ministre ! Bayonne ! — Cette exclamation échappa à Daria, comme si elle se parlait à elle-même.
— Mais je ne voudrais pas trahir ses secrets, c’est peut-être prématuré… Je reviens à cette malheureuse artiste, princesse… — Elle jouait la confusion d’une personne qui s’est laissée aller trop loin, sur un sujet d’ailleurs indifférent à ses auditeurs.
Daria n’écoutait plus, elle pensait. « — Ministre, Bayonne… parent d’Esther… fils de Rachel… leur communauté… » Des jours se faisaient de toute part, subitement, dans son cerveau ; certaines particularités, certains rapprochements, certaines réticences d’Elzéar qui l’avaient intriguée plus d’une fois, sans l’arrêter autrement, revenaient à sa mémoire, inondée de lumière ; elle apercevait d’un seul coup toutes les réalités qui devaient le plus meurtrir son idéal, dans le passé, dans le présent, dans l’avenir. Devant cet écroulement, la Russe redevint celle qui se jugeait si bien, lorsqu’elle disait à Bayonne, en lui contant l’histoire de la Siclétia : « Ce qui m’épouvantait le plus, c’était de sentir en moi une propension naturelle à agir comme ce tyran, dans une heure d’emportement, si un inférieur m’eût résisté. » — D’un de ces mouvements impulsifs qu’elle n’avait jamais su maîtriser, qui étaient dans le sang, dans la race, dans l’orgueilleuse hérédité de l’omnipotence seigneuriale, elle se leva, avança d’un pas vers Esther, la colère aux yeux et à la bouche :
— Pourquoi me dites-vous tout cela, mademoiselle, pourquoi ?
— Mais, fit l’actrice, avec un air d’étonnement calme, vous m’interrogiez, princesse, j’ai répondu. — Je disais donc que ma pauvre camarade…
— Non, commanda la voix irritée, pas de comédie, ici ! Vous êtes venue pour me dire tout cela, je le sens. Pourquoi ?
Elle laissait s’épancher le bouillonnement intérieur, comme si elle eût été seule, avec une superbe insouciance de la créature qui écoutait là, devant elle. Celle-ci se leva à son tour.
— En vérité, madame, je ne comprends pas… Votre trouble… pour une chose si simple ! Je regrette de vous avoir indisposée. Il vaut mieux que je me retire.
— Restez. Parlez. Vous saviez que cet homme m’est cher. Vous êtes venue vous dresser entre lui et moi, pour me le rendre odieux. Pourquoi ? De quel droit ? Que vous est-il ?
— Je ne vous dois pas de confidences, madame.
— Dites donc tout ! Je parle bien, moi ! Vous craignez qu’on ne vous l’enlève, ce parent… cet ami… plus, peut-être : cet amant ? J’ai deviné, ne mentez pas !
Les deux femmes étaient debout, devant la cheminée, face à face. Esther se grandit, toujours très calme, appuya sur chaque syllabe :
— Je laisse le mensonge à d’autres, madame. Puisque vous tenez tant à le savoir, il a été, il est encore ce que vous venez de dire.
Une crispation, un frémissement d’une seconde chez Daria, ce fut tout. Le sentiment de sa dignité lui revint. Elle se rassit avec nonchalance, toisa insolemment la comédienne, de bas en haut.
— C’est complet. Je vous remercie de vos renseignements, mademoiselle, ils viennent à point. Veuillez remettre vos billets à mon maître d’hôtel, il vous versera le montant de ma dette.
Esther s’inclina imperceptiblement, sortit, très pâle, mordant ses lèvres sous l’affront. La porte de l’hôtel franchie, elle secoua résolument la tête.
— Il le fallait, pensa-t-elle. C’est elle, la vaincue. Les apparences ne sont rien, le fond des choses est tout. C’est elle, l’humiliée.
Elle remonta dans sa voiture avec la joie du triomphe. Elle venait de le trancher, d’un coup décisif, ce lien irritant qu’un mensonge d’Asserme lui avait représenté comme déjà formé. C’était fini, elle tenait sa victoire. — Elle s’en fût tenue moins assurée, si elle avait fait la part d’une chance d’erreur que les esprits de sa famille ne prévoient jamais. Calculateurs très exacts de toutes les forces rationnelles, ces esprits négligent ce que les astronomes appellent l’astre troublant : réaction des forces incalculables, des folles générosités du cœur, illogisme du sentiment toujours possible dans les natures d’une autre complexion morale. Les aberrations de la volonté chez une Daria Véraguine, le singulier mélange d’ascétisme et d’orgueil où cette volonté se retrempe pour des actes déconcertants, voilà ce qu’une Esther Bayonne ne comprend jamais.
Pas plus qu’elle n’eût compris le mot proféré avec un geste de bravade par Daria, peu de temps après que la porte se fut refermée : cet intraduisible « nitchévo ! » qui résume, aux heures d’incertitude ou de péril, tout le fatalisme d’une grande race, tout le défi altier qu’elle jette au destin en s’abandonnant à lui. Daria le tira du plus profond d’elle-même, ce mot, en se relevant après quelques instants d’abattement. Et la femme qui hésitait depuis une année, sous l’empire des vagues défiances, qui voulait s’accorder une dernière journée de laborieuses réflexions, cette même femme, éclairée soudain sur des indignités pires que ses craintes, prit aussitôt une décision. Elle sortit, arrêta le premier fiacre qu’elle rencontra, se fit conduire avenue Bosquet, au domicile d’Elzéar. Le député venait de s’absenter, lui dit-on. Elle griffonna ces lignes sur une carte et la laissa sous enveloppe :
« Venez dès que vous aurez lu ce mot. J’ai absolument besoin de vous parler. Je ne sortirai pas. Je vous attendrai toute la journée. Venez. »
Elle rentra, attendit. Les heures passèrent. Il était plus de minuit, quand on lui remit enfin ce billet :
« Je trouve votre mot, chère Daria. Je suis désolé. Les événements que vous connaissez nous ont tous mis en désarroi, aujourd’hui. Je n’ai pu rentrer chez moi, j’ai dû m’habiller chez un ami avec qui je dînais, avant d’aller vous attendre à l’hôtel Sinda, où je viens de me morfondre toute la soirée. Par quoi donc avez-vous été retenue de votre côté, durant cette journée de coups de théâtre ! Je suis navré. Et je ne pourrai pas courir chez vous demain matin, vous le devinez. Il faudra être de bonne heure à Versailles, pour une réunion préparatoire. Vous voudrez certainement aller à Versailles. Faites-moi vite demander au palais. Je ne vis pas jusque-là. Je vis près de vous. — Elzéar. »
— Quels événements ? se demanda la jeune femme, qui n’avait reçu personne depuis le départ d’Esther. On lui présenta à ce moment une lettre de Félines, apportée par le chasseur d’un cercle :
« Princesse,
« Nous vous espérions ce soir chez les Sinda : on vient d’y organiser pour demain une joyeuse partie à Versailles. J’emmènerai sur mon mail la baronne, Mrs Ormond, quelques-uns des amis. Votre place est réservée, naturellement ; je compte que vous me ferez la grâce de l’occuper. Rendez-vous demain à dix heures, sur la place Louis XV, comme dit notre vieux Kermaheuc, sur la place de la Révolution, comme lui répond Cantador. Ces dames vous conjurent d’être exacte, afin de trouver encore une langouste aux Réservoirs. Je baise respectueusement la main qui va me répondre un joli oui, je l’en supplie. — Olivier de Félines. »
— C’est bien, dites que j’irai, se contenta de répondre la princesse.
Et elle passa dans sa chambre pour essayer d’y trouver le sommeil.
CHAPITRE XVII A VERSAILLES
La matinée de mai était exquise, au Bois et le long des bords de la Seine. Sur l’amphithéâtre des collines qui ceignent de leur aimable couronne le paysage parisien, forêts, villages, maisons de plaisance sortaient paresseusement de leur lit de brume, riaient au doux soleil qui les illuminait. Des allées de Boulogne, sous les grappes blanches et roses des acacias, les voitures débouchaient, se joignaient à Saint-Cloud, au pont de Sèvres ; elles emportaient sur la route de Versailles, concurremment avec les trains bondés, tout ce qu’un Congrès attire d’acteurs et de spectateurs, de curieux et de curieuses. Dans tous ces véhicules, depuis les paulines des agences jusqu’aux luxueux mails-coach qui envoyaient leurs volées de trompe aux bois de Ville-d’Avray, une animation joyeuse égayait les visages ; les yeux brillaient, les propos et les rires s’égrenaient en fusées, dans le plaisir d’un départ pour les courses, par un radieux matin de printemps.
Sur un de ces mails, conduit par Olivier de Félines, quelques habitués du salon Sinda jabotaient, autour de la princesse Véraguine. Elle écoutait, parlait peu. Elzéar Bayonne n’était point parmi eux ; il avait pris le train avec les députés de son parti.
— Vous n’avez pas prié Bayonne ? demandait à Olivier la baronne Dolorès.
— Inutile, madame. Notre irrésistible Lassalle ne se compromet jamais avec nous devant le front de ses troupes. Le décorum démocratique le lui défend. Une fois rentré dans la zone parlementaire, il ne sort plus du rang, il nous regarde de loin, avec envie, le pauvre ! Aujourd’hui surtout, il n’eût point fait ce pas de clerc ; alors qu’il est sérieusement question pour lui de piquer un portefeuille, dans l’étrange bouillabaisse où nous barbotons depuis vingt-quatre heures.
— Vous aussi, vous pensez que la chose est possible ? dit posément Daria.
— Tout est possible, avec le tourbillon qui nous emporte, on ne sait pas où ! Que d’événements, mes enfants ! Je n’en suis pas encore remis, de cette journée d’hier. Patatras, tout s’écroulait à la fois, le ministère, le Président ! En arrivant à la Chambre, on apprenait le petit coup d’État, la signature du décret qui a paru à l’Officiel de ce matin, le débarquement de deux ministres et de ce pauvre diable d’Asserme. Mirevault ne les trouvait plus assez vertueux, paraît-il, pour les exigences actuelles de cette hermine, la presse. A quatre heures, on nous apportait le message du Président démissionnaire. Très bien, vous savez, le dernier papier du malheureux père de la demoiselle ! Triste et sévère, digne des Lettres de Burrhus ! Ça sentait l’innocence à plein nez ; au jury, je crois que je l’aurais acquitté. Mais, dame ! cette terrible histoire du chèque Orvieto paraît trop claire ; tout le monde y croit, dur comme fer. On a balayé le vieux proscrit sans lui faire l’aumône d’un pleur. Et le soir, nous recevions les convocations pour le Congrès. On eût dit que tout cela était machiné d’avance, tant les ressorts ont joué avec précision, dans le détraquement général des cervelles.
— Comme ils joueront demain, et après, appuya Sinda. Tout a l’air de craquer, et ça se remonte toujours. Merveilleuses d’élasticité, vos institutions ! Moi, d’abord, je suis optimiste.
— Il en a les moyens, — murmura Mrs Ormond. — Et pour qui dois-je parier avec le baron, Félines ?
— Duputel… Boutevierge… Hier soir, on prenait Duputel à trois contre deux. Même avec l’appoint de la gauche sénatoriale, pas de majorité possible pour Boutevierge. Quant à Bourgne, ce n’est pas sérieux.
— Je parie contre vous, madame, pour l’outsider, dit Gédéon.
— Lequel ? s’écria Olivier. On n’en voit pas, on ne dénichait personne, hier, dans les réunions des groupes ; et ce n’est pourtant pas l’envie qui manque. Tout le monde a peur de ce vieux renard de Duputel. Mais je vous mets au défi de me nommer un outsider vraisemblable.
— Vous le nommerez vous-même ce soir, répondit tranquillement Sinda. On ne voit jamais ses couleurs au départ, on ne les distingue qu’au second tournant ; et il arrive au poteau.
— Arrivez d’abord aux Réservoirs, Féliens ! Nous ne trouverons plus une table, gémissaient les femmes.
La lourde caisse roulait sur le pavé de Versailles. Désenchantée pour quelques heures, la royale morte s’éveillait au bruit de cette foule qui violait sa sépulture ; graves, muettes, les vieilles façades regardaient avec étonnement, par les larges baies de leurs fenêtres décloses, la vie tumultueuse qui rentrait dans le giron glacé des ombres.
Dans les salons des hôtels, transformés en bureaux parlementaires, les groupes et sous-groupes confabulaient, discutaient les noms des candidats, cherchaient vainement à s’entendre. Bientôt, tous confluaient dans la salle à manger des Réservoirs, amusante et pittoresque Babel d’affamés. Les hommes de tous les partis s’y disputaient un poulet, comme ils eussent fait à d’autres jours un portefeuille. Les femmes de tous les mondes voisinaient, coquetaient, Parisiennes qui trouvaient là leur plaisir favori, la promiscuité d’un instant avec celles et ceux dont elles entendent parler sans les connaître, avec la belle madame Une telle qu’on leur montrait au bras de monsieur Un tel. Des sénateurs solennels rapportaient triomphalement à leur famille une omelette arrachée de haute lutte aux garçons affolés. Dans le babil joyeux des sociétés qui se tassaient autour des couverts, les appels se croisaient, les pronostics et les paris s’échangeaient d’une table à l’autre, les journalistes arrêtés au passage rendaient leurs oracles. — Le buffet assiégé d’un champ de courses, — eût certainement pensé un étranger non prévenu.
Seul, M. de Kermaheuc était silencieux et triste, dans l’angle de la salle où il déjeunait sans compagnons. Venu de bonne heure à Versailles, il avait longtemps arpenté la rue des Réservoirs. Promenade mélancolique dans l’allée des spectres, pour lui. Il n’y voyait pas cette foule des « nouvelles couches », à ses yeux indifférente ou odieuse ; il y revoyait la génération parlementaire dont il demeurait l’un des derniers survivants. Ils se relevaient autour de lui, avec les années lointaines, de ce pavé foulé durant tant de journées pareilles, les grands figurants de l’Assemblée nationale, chefs et soldats des troupes de M. Thiers, du Maréchal ; amis et adversaires, — adversaires d’alors, qu’une magie du souvenir faisait plus amicaux au vieillard que les amis du présent. Les orateurs de son parti reparlaient, — et comme ils parlaient bien ! — dans ce théâtre où le marquis avait failli entrer par ancienne habitude, au lieu de se diriger vers la nouvelle salle. Il y parlait lui-même ; là, il avait combattu, espéré, triomphé à certaines heures, plein de force encore et de confiance dans la victoire de sa cause. Là, avait partagé les défaites et les éloquentes colères, — mais c’était quand même si gai, alors ! — de tous ces fantômes ambitieux, réconciliés depuis longtemps dans le sommeil souterrain. Là, il avait aimé ; elles repassaient sur ces dalles où si souvent il avait guetté leur passage, entre Batbie et Changarnier, Dufaure et Grévy, les robes démodées et les figures aristocratiques des belles Égéries d’alors, grand’mères désabusées qui ne montraient plus leurs cheveux gris aux tribunes des assemblées nouvelles. Femmes disparues, hommes trépassés, elles étaient toutes plus belles, ils étaient tous plus grands que les pygmées du jour, dans le recul et la complaisance de la vieille mémoire qui les évoquait. — Et c’était pourquoi M. de Kermaheuc grignotait sans faim, seul avec ces ombres, un pâté qui datait peut-être, lui aussi, du Septennat.
Cependant le flot s’écoulait hors des Réservoirs, se précipitait vers le Palais. On bataillait aux portes, on forçait les consignes à toutes les issues, on se faufilait. Les femmes se casaient dans les tribunes, regardaient, en attendant mieux, les députés du Tiers aux États généraux. Les hommes s’entassaient dans la galerie des Tombeaux.
Religieuse galerie de cloître, avec son pavé de pierre de liais, sa longue perspective d’arcades retombantes sur des cénotaphes et des statues. Sous ces voûtes austères, l’imagination appelait des moines, rassemblés pour l’élection d’un prieur ; et c’était une mascarade saugrenue que celle de la cohue politique, agitée et surchauffée, qui promenait là son sans-gêne, ses intrigues, ses curiosités fébriles. Des chapeaux à haute forme coiffaient les chefs héroïques de Lannes et de Kléber ; le large feutre mou de Cantador surmontait le casque romain du général Dugommier ; des brassées de paletots drapaient les tombeaux de Ferdinand le Catholique et d’Isabelle de Castille. Dans le vestibule des poètes, les corbeilles de bulletins offraient leur marchandise, — Duputel ou Boutevierge, — entre Molière et Corneille, aux pieds du sardonique Voltaire de Houdon.
Sénateurs, députés, journalistes de toute nuance fraternisaient, avec des effusions de bonhomie et de jovialité que Jacques n’avait jamais vues au Palais-Bourbon.
— Pourquoi donc un Congrès est-il si gai ? demanda le jeune homme à Ferroz.
— Quelque chose va commencer, ces enfants mécontents en attendent du mieux, répondit le savant.
Le malheureux Asserme et ses collègues du débarquement exhibaient seuls des faces convulsées.
— Ah ! les requins ! — rugissait Aristide à tout venant. Il annonçait son départ pour la Norvège, où il allait oublier pendant quelques semaines la haïssable politique : il était venu voter pour Boutevierge, « qui ne passerait pas, l’imbécile », ajoutait rageusement le créole.
— Mais qui passera, selon vous ? insistait Andarran.
— Parbleu, Joseph Arnoux !
— Arnoux ? Où prenez-vous ça ?
— Vous ne vous rappelez pas, celui qui nous enchantait jadis, dans l’Éducation sentimentale ? — Et Aristide déclama d’un ton emphatique la prose de Flaubert ! « Il était républicain ; il avait voyagé, il connaissait l’intérieur des théâtres, des restaurants, des journaux, et tous les artistes célèbres, qu’il appelait familièrement par leurs prénoms. » — Eh bien ! quel que soit leur élu, ce sera toujours un Joseph Arnoux qu’ils auront préféré.
Les candidats avoués promenaient des figures d’affûteurs, inquiètes sous le sourire engageant. Leur poignée de main était pleine de promesses mystérieuses, pour le droitier comme pour le socialiste ; les « mon cher collègue » n’avaient jamais eu des inflexions aussi variées, aussi mielleuses sur les lèvres de Duputel, aussi rondes, aussi cordiales dans la bouche de Boutevierge. Par moments, les visages de ces hommes rappelaient l’inoubliable expression qu’on voit à ceux des joueurs, penchés sur la roulette du Casino, tandis que la bille tourne, tourne, va s’arrêter, tomber dans le numéro de gain ou de perte.
Elle tournait dans la salle du Congrès, la bille, avec ces votants qui se succédaient à la tribune. Spectacle peu divertissant ; l’attention du public se lassait au monotone appel des noms, la curiosité ne se réveillait qu’à l’apparition d’un politicien notoire, d’un type original. Le sort avait désigné la lettre C pour le commencement de l’appel nominal. Cantador monta l’un des premiers au « comptoir » ; le succès fut vif pour le paletot noisette à revers d’astrakan, le gilet à fleurs, la barbe de fleuve, pour le creux de basse-taille d’où s’échappa ce cri :
— Vive la République une et indivisible !
Peu après, le noir Caucuste et son « Vive la Commune ! » égayèrent les galeries. Les lettres suivantes furent moins fertiles. La plupart des députés se présentaient d’un air avantageux, étrennaient des redingotes neuves, s’attardaient devant l’urne comme Rousseblaigue, qui avait fait entrer une cousine de l’Armagnac et coulait vers cette personne des regards significatifs : « Révère-moi dans ma fonction auguste : je fais un souverain. » Un bonapartiste intransigeant proclama son vote d’une voix aiguë :
— Je vote pour le général dont le buste se dresse à la porte de cette salle !
— Lequel ? hurlèrent vingt bouches furieuses à l’extrême gauche.
— Pour le général Cambronne !
M. de Kermaheuc se leva à l’appel de son nom, dit de sa place :
— Je ne vote pas. A quoi bon ? Celui que vous allez fabriquer ne fera pas plus que les autres ?
Après le contre-appel et le dépouillement, les résultats annoncés donnèrent 312 voix à Duputel, 238 à Boutevierge, 114 à Bourgne, et de nombreux « divers », en tête desquels arrivait Mirevault avec 40 suffrages.
— Les quelques voix de politesse qu’on accorde toujours au premier ministre ! s’écria Asserme. — Je craignais que son intrigue sourde n’eût fait plus de ravages. Il est frit.
On vit pourtant apparaître sur la table du vestibule, avant le second tour, de nouvelles corbeilles qui contenaient des bulletins imprimés au nom de Mirevault. Ceci fit impression. Des mains soupesaient ces bulletins. Le Directeur de la Sûreté promenait dans les groupes une mine soucieuse, prenait à part ses intimes, des gens influents.
— Certes, murmurait Joseph, Duputel a toutes les qualités d’un bon président. Pourquoi faut-il que ces ennuyeuses affaires menacent de rejaillir sur lui ? Non qu’il y soit compromis, à proprement parler… Mais la presse exploite certaines accointances… Ah ! c’est malheureux ! Et j’ai des appréhensions pour l’ordre public, si vous ne vous mettez pas d’accords sur un nom absolument inattaquable, une personnification vivante de l’honnêteté. Les rapports de mes agents sont unanimes : agitation, mauvais esprit dans les faubourgs, dans les grandes villes de province ; exploitation de la crise morale par les socialistes… Tout est à craindre. Ah ! c’est malheureux !
Informations inquiétantes ; venant d’un fonctionnaire si apprécié, elles rembrunissaient les figures des opportunistes, des conservateurs. Ces derniers entouraient le conseiller des Princes, un ancien magistrat dont le visage bien en chair s’encadrait d’opulents favoris au poil grison. Assis sur le tombeau de Charles le Téméraire, la main dans le gilet, toute sa pose disait le sentiment qu’il avait de son importance. Les jeunes gens le plaisantaient, cependant : présenté quelques jours auparavant à Rose Esther, il avait passé une soirée entière rue Fortuny, Félines s’en était assuré. Tout en souriant avec fatuité aux brocards de ses amis, le conseiller des Princes appelait d’un signe de tête ceux qui passaient, leur chuchotait mystérieusement à l’oreille :
— Je viens de recevoir les dernières instructions. Mirevault a pris des engagements précis avec une personne sûre. Le comité directeur en est informé. Réfléchissez, pesez vos votes.
Les socialistes, stylés le matin par Elzéar, communiquaient le mot d’ordre.
— Il faut à tout prix faire échouer Duputel. Boutevierge ne gagnera plus une voix. Rabattons-nous sur Mirevault, essayons de le pousser.
Mirevault circulait, l’œil vitreux, énigmatique, indifférent en apparence.
Le second tour commençait. Jacques se mit à la recherche de son frère, qu’il avait amené et perdu dans la galerie des Tombeaux. Quelqu’un lui dit que le capitaine venait de gravir l’escalier du Musée. Le député retrouva Pierre dans la grande galerie des Batailles, déserte et silencieuse au-dessus de la fourmilière du rez-de-chaussée. L’officier contemplait le déroulement des victoires autour de cette salle, depuis Charles Martel à Tours, Charlemagne à Paderborn, jusqu’à Iéna, Friedland, Wagram.
— Bon ! s’écria l’aîné, pour une fois que les choses du jour sont amusantes, te voilà enfoncé dans le passé, comme notre vieux Kermaheuc.
— Non, repartit Pierre. — Je regardais l’avenir qu’il faut tirer de ce passé.
— Viens plutôt saluer ces dames, qui s’ennuient à lorgner le défilé des torses parlementaires devant l’urne.
— Très volontiers ! fit avec empressement le capitaine.
Lorsqu’ils entrèrent dans la petite tribune, Jacques crut voir une ombre de déconvenue sur la physionomie de son frère. La place de la princesse était vide.
— Daria se plaignait de la chaleur, dit Dolorès, elle nous a quittés pour faire un tour dans le parc.
En réalité, elle avait adressé du regard à Bayonne, après qu’il eut voté, l’invitation de la rejoindre au dehors.
Le socialiste gagna la terrasse. Du côté de l’Orangerie, des collègues s’égaillaient entre les parterres et les boulingrins, fumaient sur les marches de marbre rose. Il prit à droite, il aperçut, près du bassin de Diane, entre les blanches déesses, la robe blanche qu’il cherchait. Daria accepta son bras. Fermée, le regard au loin, sans un mot de réponse aux questions, aux protestations d’Elzéar, elle le dirigea insensiblement vers l’entrée du bosquet d’Apollon.
Ce lieu charmant et solitaire gardait sa paix intacte. Dérobé aux indiscrets, protégé contre leur tapage par le haut rocher de la Grotte, le bosquet continuait la songerie accoutumée du temps jadis. Tout y était grâce et noblesse, dans les apprêts de la nature, dans ceux des anciens hommes qui l’avaient contrainte à servir leur goût classique. L’arome amer des buis flottait dans l’air frais, sur la vasque dormante. Les ombres des ormeaux grandissaient déjà sur l’herbe de la clairière. Tamisés par le dôme de feuillage, les rayons obliques doraient la roche, le groupe et les chevaux d’Apollon. Nul autre bruit que l’appel des mésanges, que les pleurs de l’eau, sous les pieds des Muses, dans le bassin où la source tombait.
Daria s’arrêta au milieu de la pelouse, abandonna le bras d’Elzéar ; debout en face de lui, appuyée sur le pommeau de l’ombrelle que sa main gauche enfonçait dans le gazon, rigide et froide comme les créatures de marbre qui entouraient derrière elle le jeune dieu, elle parla :
— Pourquoi m’avez-vous menti ?
— Moi ? En quoi ? demanda-t-il. — Conscient des brèches trop nombreuses où il pouvait craindre l’assaut, il se rassembla pour le repousser, ne sachant de quel côté il faudrait faire front.
— En tout. — Vos origines, d’abord, votre religion, votre race, dont vous ne m’avez rien dit !
— M’aviez-vous jamais interrogé ?
— Il y a des silences qui sont des mensonges.
— Et des reproches qui se retournent contre qui les fait. Ma religion ! Vous savez bien que ce mot n’a pas de sens pour le libre esprit que je suis. Nous avons assez souvent causé métaphysique. Ma race ! Un mot d’école, sans réalité ! Mais s’il en avait une, appuya Elzéar en relevant la tête, — je me réclamerais fièrement de cette race, la plus noble, la plus forte de toutes. Et si je n’ai gardé de ses traditions que la soif de justice où vous avez cru retrouver votre propre idéal, par quel préjugé indigne de votre esprit me la reprocheriez-vous, cette origine d’où j’aurais peut-être tiré ce qui vous a plu en moi ?
Daria éclata ; un feu qu’elle ne contenait plus échauffait la voix, assombrissait les yeux de la jeune femme.
— Vous ne croyez pas à la lâcheté que vous me prêtez ! Ce n’est pas votre race que je vous reproche ; c’est votre manque de franchise, c’est la méconnaissance de mon cœur dont il témoigne. Race, origines, vous ne pouviez pas ignorer que ces accidents opposaient une difficulté de plus à mon inclination ; vous saviez que, pour aller à vous, je devrais vaincre le préjugé, comme vous l’appelez, renverser la haute barrière élevée par les siècles, par l’éducation, par les sentiments qu’on suce avec le lait dans mon pays ; rompre sans doute avec mes proches, avec toutes les conventions sociales où je suis emprisonnée. Et ce sacrifice, vous n’avez pas osé me le demander franchement ; vous n’avez pas su la deviner en moi, l’effrénée passion de sacrifice qui fait de chaque obstacle un attrait de plus, quand j’aime !
Elzéar se reprenait, dans la joie de ces déclarations inattendues. Il fit un pas vers Daria ; elle l’arrêta du regard.
— Passons à votre maîtresse. Vos mots trompeurs me parlent d’amour ; et vous avez une maîtresse, une fille de théâtre !
— Je ne me défendrai pas, murmura-t-il tristement. — Loin de vous, ne me sentant plus soutenu, croyant qu’il s’évanouissait pour toujours, mon haut bonheur à peine entrevu, j’ai obéi aux suggestions des sens, aux lâches habitudes de ma vie antérieure. Mais on m’a calomnié, je vous le jure, si l’on vous a représenté comme un lien sérieux, et qui durerait encore, cette… cette fantaisie… cette faiblesse ; je l’ai oubliée, détestée, à la première minute où je vous ai revue, où vous m’avez rapporté l’espérance.
Il était véridique en parlant ainsi, il l’était du moins dans l’instant qu’il parlait. Et il tremblait qu’elle ne voulût lui arracher une confession plus détaillée, lui faire dire l’origine et le premier moment de sa faute. Comme tous ses pareils en de telles occurrences, il se préparait à mentir le moins mal possible ; avec l’indifférence et le sincère étonnement de l’homme, devant l’importance que la femme attache à ces riens ; avec le large pardon qu’il s’accordait, puisque, à cette heure, il se croyait bien sûr de n’aimer qu’elle seule.
Un geste de la princesse le rassura ; geste de hautain dégoût, qui marquait la hâte d’écarter ces images, et aussi, peut-être, les mensonges trop attendus.
— Enfin vous m’avez trompée, reprit-elle, — et c’est là votre pire défaillance, le péché contre l’Esprit, — vous m’avez trompée en me cachant vos compromissions dans leurs misérables intrigues, votre consentement aux basses tentations du pouvoir : de ce qu’ils appellent le pouvoir, ces niais ! Un de leurs ministres, un de leurs valets, vous, l’apôtre et le libérateur que j’avais mis si haut. Renégat de notre foi commune, déserteur de votre mission, traître à la cause des opprimés, — voilà quel vous m’apparaissez aujourd’hui, dans l’écroulement de mon idéal. Voilà ce que je ne pardonnerai jamais !
— Eh quoi ! fit-il d’une voix mal assurée, — vous me jugez, vous me condamnez sur des propos de couloirs et de buvette ! Répandre ces bruits sur les adversaires, n’est-ce pas le jeu quotidien de la politique ?
— Non. Je vous juge sur les aveux implicites de vos dernières lettres, de vos conversations depuis mon retour ; ils essayaient de m’accoutumer à votre apostasie, je le comprends maintenant.
— Et moi, je ne vous comprends pas. Alors même qu’une occasion se présenterait de leur arracher le pouvoir, abdiquerais-je pour cela ma foi ? Ne dois-je pas faire passer cette foi dans mes œuvres ? Il faudra bien pourtant en arriver là, un jour !
— Ah ! taisez-vous ! Ce n’est plus seulement à moi, c’est à vous-même que vous mentez. Le jour n’est pas venu, vous le savez de reste. L’œuvre n’est pas réalisable en leur compagnie. Ce qu’ils vous offrent, c’est un anneau à leur mangeoire ; ce qu’ils vous demandent, c’est d’échanger vos principes contre une participation dans leurs intérêts. Aujourd’hui, qui n’est pas un révolté ne peut être qu’un esclave. Soyez le leur si cela vous plaît ; mais n’espérez plus que je sois la vôtre !
Frémissante de sa passion idéale, le regard sombre comme cette eau assombrie sous la roche, son pâle visage illuminé par les rayons pourpre du couchant, elle était divinement belle, la Diane blessée qui palpitait parmi ces marbres, dans ce cadre de forêt. — Lui, l’homme, un transport de désir le prosternait devant cette beauté ; et aussi un transport de l’esprit par le cœur, une communion subite de sa pensée avec tout ce qu’elle pensait, disait, voulait. Cet élan d’amour lui rendait des imaginations sublimes, une émulation à la dépasser sur les sommets du rêve.
Il tomba à genoux sur le gazon, les mains jointes, suppliantes :
— Daria, vous avez le droit de me juger, de me mépriser. Je ne vous demande pas de me pardonner. Je vous demande de me mettre à l’épreuve, une fois encore. Vous me rejetterez après, puisque vous ne pouvez plus m’aimer. Ce sera du moins sans mépris, si vos yeux daignent encore me suivre tandis que je me relèverai devant eux.
Elle hésita quelques instants, secouée par l’orage de la lutte intérieure. Son regard exprimait le doute d’un Créateur qui va pétrir sa boule de limon : — « Soufflerai-je la vie dans cette boue ? Ou ne sera-t-elle jamais que de la boue ?
— Relevez-vous, dit-elle enfin, d’un ton où il n’y avait ni douceur ni tendresse, seulement une âpre résolution. — Écoutez. Peu de mots suffiront. Votre trahison avec cette fille, je n’y veux même plus penser. Peut-on attendre autre chose de vous tous, tristes hommes ! Que m’importe ? Je n’ai jamais compris cette basse infirmité, la jalousie. Ne sais-je pas d’ailleurs, — elle eut un mouvement de coquetterie souveraine, — que nulle autre femme n’existera pour celui à qui je me serai une fois donnée ? — Je puis tout pardonner, tout accepter dans ces conditions de votre vie qui semblent creuser un abîme entre vous et moi ; — tout, sauf la trahison de mon idéal. L’épreuve que vous demandez est prochaine, sans doute. Avant trois ou quatre jours, il y aura nécessairement un grand débat où chacun devra prendre position, dire son mot sur cette crise qui a tout ébranlé. L’heure est grave, décisive ; la crise ne fait peut-être que commencer. Il dépendra d’un homme qu’elle précipite les révolutions espérées. Vous parlerez. Je serai là. Vous confondrez ceux qui vous ont calomnié en vous prêtant de mesquines ambitions. Si vous trouvez enfin le cri qui réveillera ce pays et tous les autres, le cri que j’ai toujours et vainement attendu de votre bouche, — que j’ai aimé d’avance dans cette bouche ! — s’il sort de votre cœur avec assez de puissance pour étouffer dans le mien tous les reproches que j’avais droit de vous faire, — ils seront oubliés. Venez l’instant d’après, vous prendrez votre bien : la compagne prête à vous suivre pour accomplir avec vous notre tâche, notre mission, dans la foi et dans l’amour. — Vôtre, Elzéar, si j’entends enfin ce cri ; sinon, vous aurez entendu aujourd’hui ma parole pour la dernière fois.
— Vous l’entendrez, je le jure ! s’écria-t-il. — Je le sens là, dans mon cœur, depuis que vous parlez !
Il se rapprocha, une imploration aux yeux :
— Rendez-moi la force d’où il sortira, Daria. Donnez-moi un gage, un gage d’oubli du passé, d’espoir dans l’avenir !
Résolument, pour la première fois, elle posa ses lèvres sur les lèvres qui la suppliaient. — Mais il n’y eut rien, dans ce baiser, de la tendresse d’une femme vaincue par son trouble. C’était le sceau ardent d’une volonté, qui marque un instrument pour l’acte qu’elle ordonne.
Des sons filtrèrent à travers le feuillage ; six vibrations d’une cloche lointaine, étrange d’accent.
Le timbre du Château sonnait d’une voix lasse, mourante, des heures mortes, des heures d’autrefois.
— Le temps passe, dit Daria. Retournez à votre devoir. Vous avez ma parole : tenez la vôtre.
Elle lui rendit son bras, regarda un instant, comme si elle les découvrait enfin, les marbres, la vasque, la pelouse, le bosquet. Ils remontèrent sur la terrasse, silencieux de nouveau. Elle, songeuse. Lui, enivré, ne doutant plus d’elle ni de lui-même ; porté au grand, au beau, sur les ailes intérieures de la passion : comme ce soir de l’autre année où il avait quitté l’hôtel Sinda, en rêvant de déverser sur Paris, sur le monde, les trésors d’enthousiasme qu’elle lui avait mis au cœur.
Lorsque Bayonne rentra dans la galerie des Tombeaux, le second tour était achevé, on en commençait un troisième. Mirevault avait gagné des voix enlevées à Boutevierge, et plus encore à Duputel. Ces trois concurrents étaient à peu près sur la même ligne, chacun avec deux cents suffrages environ ; Bourgne conservait ses cent voix du premier tour. Dans l’angle du salon transformé en buvette où l’on dévorait les dernières sandwichs, sous le Bonaparte au pont de Lodi du baron Gros, un entretien confidentiel se prolongeait entre l’Auvergnat et le Directeur de la Sûreté. A la suite de ce colloque, une note manuscrite fut affichée sur les genoux du Voltaire, une des corbeilles de bulletins déposées à ses pieds disparut ; la note annonçait le désistement de Bourgne. Au même moment, Napoléon Bayonne et Sinda remontaient du bureau télégraphique, communiquaient aux parlementaires les dernières dépêches de Bourse.
— C’est curieux, significatif : les cours de clôture ont monté de cinq points sur les deux cents voix de Mirevault !
— Si la Bourse se met à coter la vertu ! grogna Aristide.
Pressés d’en finir, inquiets pour un dîner qui devenait problématique, les congressistes expédiaient bon train ce troisième tour. Après le dernier contre-appel, les huissiers emportèrent processionnellement les corbeilles où l’on avait reversé de l’urne les suffrages exprimés ; ils les portaient avec une vénération sacerdotale, comme des vases sacrés. Les scrutateurs revinrent avec les feuilles de dépouillement.
Jacques monta dans la tribune de ces dames pour prendre congé d’elles ; et aussi pour observer de ce poste élevé la scène finale, à l’instant solennel. Le vieux président du Sénat se leva, digne, ému. Il dit :
— M. César Mirevault a obtenu 422 suffrages. Je proclame M. César Mirevault président de la République française, pour sept années.
— C’est Mme Papillon qui va être contente !
Cette exclamation jaillit de la tribune voisine, où elle échappait à une voix de femme, aiguë, fortement timbrée d’accent provençal. Le cri du cœur partait si spontané, si imprévu, si énigmatique pour les occupants de la tribune Sinda, qu’ils furent tous pris du fou rire. On s’informa, plus tard : Mme Papillon était une nièce du nouvel élu, mariée à un conservateur des hypothèques dans la Durance. Le cri de son amie resta la note dominante du Congrès, pour toute la petite société qui l’avait entendu. Longtemps après, on y continua d’appeler Mirevault « le Président de Mme Papillon ».
Dans l’hémicycle, les applaudissements, les vivats saluaient César. Ses amis, et ceux qui n’en étaient point une heure auparavant, se ruaient sur le gros homme, se disputaient une étreinte de ces mains d’où les décrets allaient couler. Entraîné par le premier flot de courtisans, balbutiant, chancelant dans le saisissement du triomphe, il sortit de la salle, s’en fut recevoir dans le salon présidentiel les félicitations de ses ministres.
Andarran descendit avec sa compagnie dans la cour des Princes ; la foule s’y pressait, en face de la porte vitrée qui ouvre sur la galerie des Tombeaux. Après quelques minutes d’attente, le Président parut sur le seuil ; plus assuré déjà dans sa démarche, avec le port et la mine d’un qui vient de s’habituer à l’idée d’être roi. Autour de lui, sur les figures des fonctionnaires, des gens de service, un respect descendait, comme la lumière du soleil levant sur les collines, au matin.
— Observez, dit Ferroz à Jacques : il y a dans tous ces regards des morts qui parlent.
On y voyait en effet de longs siècles d’hérédité monarchique prosternés devant Mirevault ; devant le collègue, coudoyé tout à l’heure à la buvette, dont une opération cabalistique venait de changer l’essence. — Il prit place dans le landau, enlevé aussitôt au galop des quatre chevaux d’artillerie.
La lourde voiture broya l’herbe du pavé rouillé, rangea le bronze équestre de Louis le Grand, passa sous le bâton de commandement du Roi. De tous les groupes qui emplissaient la Cour d’Honneur, partaient des acclamations, des « Vive Mirevault ! » Quelques femmes élégantes agitaient des mouchoirs. On était gai, heureux, comme autour d’un berceau. A la grille, l’escadron de cuirassiers se formait, sabre au clair. Le landau s’encadra dans la masse épique ; le tourbillon de soldats, de chevaux, d’aciers, de lueurs, roula sur la place d’Armes, s’engouffra dans l’avenue de Paris, disparut dans la poussière, sous les vieux ormes, emportant l’heureux drapier à son destin obscur, vers ce Paris où tombaient les ténèbres.
Appuyé contre le montant de la grille, un homme suivait du regard le cortège. Dardé par des yeux glauques, secrets, ouverts sur tout, fermés sur la pensée intime, ce regard rappelait celui du fauconnier arabe, quand il suit et juge le premier vol de l’épervier qu’il a dressé. Ce fauconnier était Joseph Bayonne, le Directeur de la Sûreté.
Le mail de Félines se rangea sur la place. Elzéar reconduisit Daria jusqu’à la grille, prit congé d’elle. Comme il se retournait pour la voir encore une fois, il aperçut Olivier qui se penchait vers quelqu’un, en rassemblant les guides.
— Montez donc, Pierre ; Sinda avait une affaire pressée à Paris, il nous a quittés pour sauter dans le premier train ; prenez sa place, nous vous ramènerons !
Le capitaine escalada les marchepieds, s’assit à côté de la princesse Véraguine. Un pli de mauvaise humeur contracta le front d’Elzéar.
— Bah ! se dit-il, suis-je enfant ! Après ce qu’elle vient de me dire ! Elle est à moi !
Et il se hâta vers la gare, pour rejoindre ses camarades socialistes et les endoctriner, impatient de concerter avec eux les projets d’action que l’amour faisait bouillonner dans son intelligence.
Comme lui, le torrent des congressistes et des curieux parisiens se précipitait vers les gares. Le Palais, la Cour d’Honneur se vidaient. Bientôt, il n’y eut plus un vivant dans le Château endormi, dans les cours désertes où les masses architecturales dressaient leurs nobles ordonnances, dans les vastes solitudes d’alentour, reconquises par le silence, les souvenirs, la mort, la nuit.