PREMIÈRE PARTIE (continued 4)
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— Si l’on avait le temps de se consulter ! gémirent d’autres voix. — Le groupe ne se concerte jamais !
Jacques ne put s’empêcher de sourire : le groupe des libéraux de gouvernement avait tenu le matin même une réunion de deux heures, entendu de belles harangues, voté à l’unanimité une motion qui affirmait « la cohésion inébranlable du groupe et sa ferme volonté de poursuivre une politique de progrès républicain, pourvu qu’elle soit loyalement pratiquée ». — Si peu exercé qu’il fût à reconnaître ces symptômes de défection, Andarran sentit le vent de panique sur les troupes ministérielles, il devina les tiraillements intimes entre la consigne parlementaire et la terreur du soupçon électoral. Duputel donna le résultat du dépouillement : il y avait lieu derechef à l’opération du pointage. Des hurlements de joie saluèrent à gauche l’espérance du carnage. L’essaim bourdonnant se précipita dans les couloirs.
L’horloge marquait huit heures et demie. Méphitique et brûlante, l’atmosphère enfiellée par tant d’haleines haineuses congestionnait tous les visages. Énervé par la fièvre ambiante, l’estomac creux, la tête lourde d’un commencement de migraine, Jacques s’évertuait vainement à débrouiller les chinoiseries de la procédure parlementaire, le dessein sournois des manœuvres obliques. Que signifiaient cet orage subit dans un ciel serein, ces oscillations, ces brusques renverses de majorité ? Accès convulsifs d’une assemblée surmenée, surchauffée, livrée aux impulsions de ses nerfs ? Il y avait de cela, sans doute ; cependant, Jacques pressentait des trames concertées, des préparations occultes du coup de théâtre. Quoi ? Qui ? Il ignorait, tâtonnait en pleines ténèbres. Des gens marchaient dans le mur sans fenêtres, des meneurs qui le conduisaient, lui et les autres, il ne savait pas où. Quant à son bulletin de vote, il ne songeait même plus à en peser la valeur dans ces balances de toiles d’araignée. Blanches ou bleues, les cartes de prestidigitation filaient entre les doigts de Rousseblaigue, gardien de la boîte du groupe.
Tandis qu’il stationnait au pied de la tribune, hébété, cherchant à s’éclairer, un attaché de cabinet vint glisser un papier au ministre des Affaires étrangères. Le ministre se leva, murmura quelques paroles à l’oreille d’un confident, sortit. On l’entendit qui se soulageait avec cette exclamation :
« Allez donc faire de la politique étrangère dans une démocratie ! »
Frais émoulu d’un barreau du Limousin, nommé sur un programme de réformes démocratiques, tout neuf aux fonctions où un coup de hasard l’avait porté, ce ministre émit son opinion découragée avec le dédain autoritaire d’un Talleyrand ou d’un Metternich.
L’homme qu’il avait renseigné dit aussitôt à voix haute :
— Voilà qui est sérieux. Une dépêche de Berlin, au sujet de l’incident de frontières. Ça ne s’arrange pas. Le Cabinet aura une décision délicate à prendre au conseil de demain.
Le propos tomba dans l’indifférence générale, à peine remarqué par les collègues qui discutaient avec animation les probabilités du scrutin. Deux rapporteurs montèrent à la tribune ; afin d’économiser le temps précieux de la Chambre, on avait autorisé le dépôt de leurs rapports pendant les longues formalités du pointage. L’un d’eux réclamait un tour d’urgence pour le projet de loi qui devait enfin créer une armée coloniale : l’autre faisait même demande pour la constitution d’un fonds de retraite aux vieux travailleurs infirmes. On ne les écoutait pas.
— Que disent-ils ? demanda Jacques dans le bruit.
— Dieu sait ! Ils ont bien choisi leur moment. Attention ! Duputel remonte au fauteuil.
La physionomie grave du président annonçait d’avance ce qu’il allait lire : quatre voix de majorité pour l’adoption de la petite queue empoisonnée, repoussée par le cabinet, « à l’avenir ».
Ce fut à gauche une explosion de bravos frénétiques, trépignement, cris d’hyènes :
— Démission ! Démission !
A droite, des ricanements tempérés par une expression d’inquiétude ; sur les bancs du centre, un silence stupide, l’abattement des proches dans la chambre mortuaire à l’instant où l’appariteur appelle : « Messieurs de la famille. » Chacun supputait intérieurement le bilan de ses pertes : le substitut, le juge de paix, le sous-préfet dont les nominations avaient été jurées pour la fin de la semaine, autant de promesses envolées. On percevait distinctement, dans les âmes des Perrettes parlementaires, un bruit sourd de pots au lait qui se brisaient. Et Jacques vit alors la cérémonie funèbre à laquelle il devait assister plus d’une fois. Les onze condamnés se levèrent, leurs portefeuilles sous le bras, quittèrent le banc ministériel, se dirigèrent en file indienne vers la porte de gauche, sous les huées des socialistes. L’atroce joie redoubla, joie d’Apaches qui poussent des vaincus au poteau de torture, quand le Commerce, vieux et obèse, trébucha contre un banc, laissa choir son portefeuille. Un par un, derrière le battant automatique du tambour qui les happait, ils s’évanouirent : des ombres, plus rien. Pas une main ne se tendit vers ces hommes que Jacques avait vus ruser, quelques heures auparavant, pour échapper aux grappes de courtisans obséquieusement pendues à leurs basques.
Un nouvel étonnement lui était réservé. Après la disparition des ministres et l’ajournement à huitaine, dans la cohue qui dévalait des gradins, la stupeur des premières minutes fit bientôt place à une ivresse capiteuse ; elle gagnait de proche en proche, elle pétilla gaiement dans les couloirs. Il semblait que les onze victimes expiatoires eussent résorbé toute la haine en suspension dans l’air, on ne voyait que figures détendues, on n’entendait qu’interjections facétieuses, reparties des loustics. Les combattants de tous les camps fusionnaient, faisaient assaut de plaisanteries. C’était, pour les ministériels, la satisfaction de dauber sur des ingrats qu’on avait bien servis et qui récompensaient si mal ; c’était pour tous la joie perverse d’enfants qui ont cassé leur joujou ; et c’était aussi la bonne humeur d’ouvriers qui ont loyalement gagné leur journée. La Chambre venait de faire son travail essentiel, de briser un ministère ; elle en avait conscience et en tirait vanité. On jouissait d’avance de la période intéressante qui allait s’ouvrir : une crise, le jeu passionnant des combinaisons, la fièvre d’intrigues, l’attrait du nouveau, et enfin le tirage de la grande loterie, avec des chances de gain pour toutes les convoitises, des consolations possibles pour tous les déboires. D’ailleurs, ils duraient depuis trop longtemps, ceux-là. Ouf ! Et on allait dîner, à neuf heures et demie, avec quel appétit ! On allait se hausser à la table de famille sur ce monceau de cadavres, chacun peindrait la bataille, la part qu’il y avait prise, lui, député modeste, mais qui pouvait d’un coup de bulletin faucher onze ministres.
Jacques aperçut M. de Kermaheuc dans le salon des Conférences. Le vieux gentilhomme avait tiré de sa poche un porte-crayon d’or et un calepin où il inscrivait tranquillement une date, un chiffre.
— Trente-sept ! — fit-il avec l’orgueil allègre d’un veneur qui énumère ses prises. Vous voyez là mon livre de chasse : il est à jour depuis mon entrée à l’Assemblée nationale, depuis que je suis la meute parlementaire ; c’est le trente-septième cabinet porté par terre après le lancé. Si j’arrive à cent, je ferai une croix, et je pourrai aller reposer sous la mienne. Ils se seront tous entre-dévorés, les coquins !
Si pressante que fût la fringale des estomacs, on avait encore plus faim de parler. Dans les rassemblements excités où l’on ne pouvait se résoudre à clore les discussions rétrospectives, devant les armoires où des colloques continuaient entre gens qui endossaient leurs pardessus, les premières prévisions des augures s’ébruitaient, colportées aussitôt par les badauds. Les conducteurs du troupeau jetaient au hasard des noms, ballons d’essai qui crevaient ou montaient.
— Boutevierge !… Duputel !… Non… Si… Pas possible !
— Bourgne !… Il y a toujours dans un Auvergnat l’étoffe d’un ministre !
— Mirevault ! lança résolument dans un coin de salle un jeune attaché de cabinet, familier de l’hôtel Sinda. Il essayait ce cri, comme un enfant qui cherche un écho sous l’arche d’un pont.
— Il a dit le mot de la situation ! Je parie pour Mirevault ! — clamait Asserme, gouailleur, affairé, courant de groupe en groupe.
— Allons donc ! La bonne plaisanterie !
— Vous verrez. Duputel veut se réserver au fauteuil, jusqu’au prochain Congrès. Boutevierge sera usé après sa première journée de fiacre. Avant la fin de la semaine, ce bon et respectable Mirevault fera trotter les urbaines.
— Mirevault ! — ricanait Bayonne : — probable, en attendant mieux ou pis. — Faisons notre jeu en leur laissant essayer cet imbécile, — disait-il négligemment à ses hommes.
M. Chasset de la Marne approuvait.
— Ce serait le moindre mal pour les principes libéraux, si gravement atteints aujourd’hui ; et pour les intérêts, que ce nom rassurerait.
— Quoi ? Ce sectaire ! — geignaient les droitiers en levant au ciel des bras consternés.
— Mes chers amis, croyez-moi, insistait Félines : celui-là sait manier le personnel administratif ; nous aurions avec lui des préfets tolérables.
— Vous n’avez pas vu M. Mirevault ? — demandait partout M. Cornille-Lalouze en agitant un journal ; — l’édition spéciale du Courrier Parisien qui donne notre vote prononce déjà son nom ; on dit qu’il aura des chances sérieuses ; je voudrais lui toucher un mot de mon préfet, on ne saurait prévenir trop tôt les futurs gardiens de l’ordre républicain contre les adversaires cachés qui désorganisent l’administration.
— Qui diable pensait à ce revenant ? — grognaient çà et là des radicaux. — Au fait, pourquoi pas ? Une utilité, une pierre d’attente, tout ce qu’on peut espérer du tempérament de la Chambre.
— Un Tirard moins long, plus large !
Andarran cherchait à se rappeler : ce nom, ces propos, il les avait déjà entendus quelque part, discrets, timides ; ils se répercutaient là, depuis un instant, grossis par les rumeurs de cette foule, enflés par les résonances de ces voûtes, avec la multiplication acoustique d’une amorce de pistolet brûlée à l’entrée d’une cave.
Vainqueurs et vaincus dégorgèrent enfin, pêle-mêle, guillerets ou grondants, par toutes les issues. Leur marée houleuse porta Jacques au dehors. Sur le quai, il respira avec délices l’air du fleuve, si salubre au sortir de la fournaise. Il vit des passants tranquilles, bons vivants, qui allaient à leurs affaires, à leurs plaisirs. Plus d’odeur de haine dans la nuit pacifique. Une libération tombait du ciel vaste. Il se retourna vers le Palais, vers ces grilles, franchies quelques jours auparavant avec tant d’espoir et de fierté puérile ; la lourde masse trapue, où luisaient des clartés jaunes, lui apparut dans les ténèbres comme un catafalque éclairé par des cierges. Les ombres qu’il voyait glisser derrière les baies lumineuses, c’étaient les morts qui parlaient, faces bilieuses des fantômes entrevus dans le bain de haine, durant le cauchemar de cette longue soirée. Les clartés s’éteignirent, les grilles se fermèrent : close dans la nuit et le silence, la maison abandonnée prit davantage encore la figure d’un colossal tombeau, sépulcre où se décomposait la vie nationale.
Harassé, la tête brûlante, le cœur brouillé de fatigue physique et de dégoût moral, Jacques regagna son logis avec le remords d’avoir fait déjà, au hasard des mouvements réflexes, comme disait Ferroz, sa petite part inconsciente de besogne absurde et de destruction méchante.