DEUXIÈME PARTIE (continued 4)
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Asserme, revenu la veille de son voyage de Norvège, interrogeait les collègues, pressait Félines de questions sur les derniers événements parisiens.
— A la Chambre, rien de nouveau, me dites-vous. Je vous crois. Et chez nos amis Sinda ?
— Regardez le baron, qui vient pleurer Duputel : il prospère.
— La princesse Véraguine s’est-elle consolée du drame Bayonne ?
— La princesse Daria ? Elle a changé de musique. Elle s’éternise à Bayreuth. On la dit très impressionnée par le ténor du Parsifal, le fameux Hongrois. Il lui fait oublier notre pauvre ténor Elzéar.
Andarran survint à ce moment, releva le propos.
— On dit tant de choses, mon cher Olivier ! La princesse vaut mieux que sa réputation. Attendons avant de la juger. Elle fera peut-être des folies héroïques ; ce ne seront jamais, croyez-moi, les folies vulgaires qui passent par la cervelle de nos petites dames, sur les degrés de la Madeleine.
— Et Rose Esther ? reprit Asserme ; comment porte-t-elle le deuil de Kermaheuc ?
— Un poème : un deuil d’un goût irréprochable, un deuil de père qui ne serait pas un père, un veuvage d’oncle, du noir discret, attendri, qui devient mauve quand on le regarde. Gédéon paraît être le liquidateur de la succession ; avec le jeune Heilbronn, pour les soirs de vague à l’âme. D’ailleurs, plus de talent, plus de succès que jamais. Elle a l’air de ne toucher à rien, elle touche à tout. Chacun l’écoute, chacun fait ce qu’elle veut et ne s’en aperçoit qu’après. Nous la verrons encore monter, si nous vivons.
Jacques avait rejoint au fond de la nef la délégation de la Chambre. Chacun de ces hommes, bercé par la musique de l’orgue laissait errer sa pensée à la dérive, dans le désœuvrement de la cérémonie imposée. Si l’on avait pu ouvrir leurs crânes et en faire sortir, visibles, ces pensées divergentes, quelle Babel fût apparue dans le temple !
Les orateurs désignés pour pérorer l’instant d’après sur le défunt polissaient les phrases de leurs discours. Les ministres, les chefs de groupe, tous ceux qu’emportait le mouvement précipité de l’action immédiate étaient mentalement absents de l’église : ils profitaient de cette heure de relâche pour combiner le stratagème qu’il faudrait employer, la harangue qu’il faudrait prononcer le lendemain. Ceux qui n’étaient pas talonnés par ces nécessités pressantes, ceux que le choc de la mort voisine faisait rentrer un moment en eux-mêmes, ceux-là ébauchaient une méditation intérieure. Chacun d’eux était ressaisi par les morts qui vivaient en lui. Tout à côté du catafalque, M. Cornille-Lalouze écoutait les siens. Il avait dîné à l’Élysée, huit jours auparavant, en face de Duputel. Les vieux paysans ses pères, craintifs du suaire et de l’enfer, frissonnaient dans sa conscience, s’attristaient de quitter leur lopin de terre, leur sac d’écus, leur verre de bon vin. Au-dessous d’eux, trois générations de cours rationalistes, révoltés contre l’Église, animaient M. Cornille-Lalouze contre ces curés, contre leurs sornettes funèbres, contre l’immense et sombre prise des âmes qui persistait là, infiniment plus puissante que les prises terrestres du franc-maçon. Il se redressait, rogue, méprisant, raidi dans sa peur et sa haine, fourbissant de sûrs amendements pour grouper les majorités formidables qui écraseraient la grande ennemie.
D’autres dévidaient leur pensée de mille façons, continuaient les papotages commencés sur le parvis, discutaient les chances des candidats à la succession de Duputel. Les ambitions, les brigues, les ruses politiques chuchotaient, sourd murmure étouffé par les voix terribles qui clamaient dans le chœur : Solvet seclum in favillâ. Les corps constitués se groupaient, avec un souci vigilant des préséances. Çà et là, un magistrat précautionné tirait de ses poches des biscuits, des tablettes de chocolat dont il obligeait ses voisins. Félines, le regard tendu vers les chapelles latérales où se massaient les femmes, guettait Mrs Ormond, qui devait venir à la Madeleine en curieuse ; il cherchait l’éclat blond des cheveux sous la capote noire ; il attendait impatiemment la poignée de main significative qu’on échangerait à la sortie. Pour lui, pour d’autres jeunes gens dans le même cas, les obsèques de Duputel étaient une de ces réunions mondaines dont l’objet est indifférent, qui ne comptent qu’autant qu’elles facilitent un rapprochement avec la femme courtisée. Sous les torchères de ce catafalque, dans leur orgueil triomphal de jeunesse et de vie stimulée par la mort, ils avaient des visions souriantes de belles formes convoitées ; ils résumaient en eux, sous ces tentures noires, dans cette odeur de cire, la protestation de la vie ambiante dont la rumeur arrivait du dehors. Elle venait expirer dans la déchirante lamentation où repassaient les noms de Jérusalem, de David ; pleurs séculaires encore pleurés, à quelques pas des camelots du boulevard, sur le passant de ce boulevard, le léger parisien qui saute dans l’éternité.
Près du baron Lebrun, des membres âgés de la droite inclinaient leurs têtes chenues sur les prie-Dieu, au tintement des sonnettes de l’Introïbo. Jusqu’au fond de leurs consciences claires et calmes, comme dans une chambre vide où il n’y aurait qu’un tableau de sainteté sur le mur blanc, la foi héréditaire faisait son œuvre de soumission pacifique, absolue ; chaque jour, depuis le berceau, le balancier frappait ces âmes à l’effigie ancienne de quelques vérités très simples, qui avaient pris des formes matérielles aussi indiscutables que les contours de l’autel, du calice, de l’hostie. Ils priaient pour tous les leurs, pour la longue rangée de grands-parents qui dormaient à l’ombre des châteaux, dans le petit cimetière du village, et dont les âmes étaient à cet instant, à midi, le 12 juillet, réparties en purgatoire, dans l’attente douloureuse, ou au ciel, dans la béatitude, selon les décrets de la justice et de la miséricorde divines.
Jacques songeait, pénétré d’une tendresse respectueuse et triste par la poésie, par la majesté des hymnes liturgiques. Il regardait avec pitié l’obtus Cornille-Lalouze, debout devant lui, Paulin-Renard, Boutevierge, tous ces nabots qui voulaient abattre de leurs mains débiles la grande tente où l’humanité venait depuis si longtemps s’endormir. Il enviait ces hommes de la droite, solides dans leur foi comme dans un théorème de mathématiques. Il retrouvait ses plus lointaines ascendances dans la vieille plainte latine, la plainte accumulée de tant de générations, égale pour tous ces atomes qui s’écoulent dans le fleuve commun, ignorante de leurs différences, tour à tour menaçante et consolatrice sur les misérables créatures qu’elle confond dans le même néant, qu’elle relève dans la même espérance. Une fois de plus, elle retentissait sous ces voûtes, sur ces rebelles contraints de rendre hommage à son pouvoir ; elle enveloppait, roulait, entraînait comme des fétus tous les acteurs de cette représentation funéraire, et l’acteur principal, le cadavre qu’on apportait dans sa caisse de chêne, sur les bras des six hommes aux chapeaux luisants, la pauvre chose qui avait été le grand Duputel, président de la Chambre, ancien président du Conseil, président honoraire de la Société universelle des naphtes et pétroles, président effectif de l’Union générale des fonctionnaires républicains, membre de l’institut, et le reste… dont il ne restait rien.
Andarran fut rappelé au sentiment de l’heure par l’obligation d’aller prendre le jeune couple qu’il devait accompagner à Saint-Thomas-d’Aquin. La cérémonie officielle commençait à peine, les discours séviraient longtemps sur le parvis, avant qu’on ne reconduisît Duputel à la gare d’Orléans ; de là, il s’acheminerait vers Carcassonne, vers la rue de la Barbacane ; Jacques cherchait de mémoire l’emplacement où s’érigerait, sur la colline féodale, la statue qui glorifierait le haut baron de la nouvelle féodalité.
— Laissons les morts ensevelir leurs morts, allons retrouver les vivants, — se disait le député en regagnant la rive gauche.
Le contraste était saisissant, entre l’église d’où il sortait et celle où il pénétra derrière les mariés. Là-bas, le bruit et la pompe d’une chute dans le néant ; ici, la vie modeste, comme elle l’est d’ordinaire à son apparition dans le monde. Modeste et familiale était la cérémonie ; Pierre n’y avait convié que ses camarades.
Jacques reconnut dans le nombre quelques-uns des Soudanais qui l’avaient accueilli à Saint-Louis. Tous pareils, les autres officiers qui composaient l’assistance ; chercheurs et créateurs d’empires revenus de loin, dont les pensées retournaient au loin, s’égrenaient sur le vaste univers ; voyageurs étrangers dans cette petite province parisienne que le député avait laissée sur les degrés de la Madeleine. Un instant, il put se croire au Sénégal ; ses impressions d’alors lui revinrent, parmi ces hommes qui les lui rendaient, toutes chaudes. Certes, leur petit groupe eût passé inaperçu, dans la foule des notoriétés et des puissances que Jacques venait de quitter ; et pourtant cette poignée de soldats représentait plus de force et de vie que tous les « corps constitués » assemblés autour du cadavre présidentiel : ce coin de fer, pensait-il de nouveau, n’aurait qu’à toucher les toiles peintes du grand décor pour les crever. Il regardait les visages calmes et disciplinés : ces esprits étaient ailleurs, indifférents au souci maladif qui hantait le député comme il obsédait tous ses collègues, tous les politiciens. Il fit alors réflexion que la force de ces soldats, invoquée ou redoutée par tant de gens, résidait précisément dans leur indifférence pour ce qui énervait les autres, dans leur ignorance de la crainte ou de l’espoir qu’ils inspiraient aux agités. Il se souvint qu’un pôle de cristallisation agit lentement, sûrement, par un travail d’agrégation qui échappe à l’observateur.
Devant l’autel, abîmée dans le recueillement de son bonheur, Marie recevait pieusement les paroles qui lui donnaient droit à ce bonheur. Là aussi, dans les yeux extasiés de la jeune fille, dans le grave regard de Pierre, la vie montait avec des lueurs d’aube, magnifique de jeunesse et de foi en elle-même, prodigue de promesses fécondes sur la fleur épanouie. Et, si résolu qu’il fût à ne pas entendre le dernier soupir des tristesses étouffées au fond de son cœur, Jacques sentit que la vie entrait toujours dans le monde en meurtrissant quelqu’un, quelque chose… L’encouragement à s’oublier lui-même, il le trouvait en contemplant tante Sophie. Sous le panache de plumes, d’une esthétique discutable, qui remplaçait pour ce grand jour les coques du bonnet noir, la vieille demoiselle montrait la fierté joyeuse d’un général victorieux. Il devait pourtant y avoir dans cette âme, pensait le neveu, une suprême remontée de mélancolie : elle donnait à une autre ce qu’elle n’avait pas eu.
Les heureux qui faisaient leur joie avec ces immolations sortirent au bras l’un de l’autre, pour la vie. Dans la sacristie, Jacques s’approcha le premier de Marie, charmante sous ses voiles blancs. Elle vint à lui, toute, d’un joli mouvement de gratitude et de tendre abandon.
— Merci, Jacques ; je te dois une grosse part de mon bonheur ! — Elle haussa son front vers les lèvres de son beau-frère. Il fit semblant de ne pas apercevoir le geste, lui prit les deux mains, les serra fortement.
— Attendons quelque dix ans, petite sœur, et tu sauras mieux si tu dois me remercier. Aujourd’hui, ne remercie que ton courage.
En disant ces mots, il plongeait dans les yeux de la jeune femme un regard triste et doux, chargé d’affection, de résignation, d’adieu intime à celle qui se rapprochait davantage. — Comprit-elle tout ce qu’il y avait dans ce regard ? — Elle ne le vit pas. Le bonheur ne voit pas autour de lui.
Tandis qu’elle se prodiguait aux officiers, gracieuse et l’air si fier d’entrer dans leur famille, Pierre embrassa son frère avec effusion.
— Le père n’est pas absent, puisque tu es là. Tu as été le père. Merci, Jacques.
Dans l’accent filial et reconnaissant de ce « merci », dit par le laconique jeune homme, il y avait un monde d’allusions émues. L’aîné se sentit payé. Désireux de couper court aux rappels du passé, il aborda brusquement des sujets moins émouvants, regarda sa montre :
— Tes camarades vous feront manquer le train de Cherbourg. Vous n’avez plus qu’une heure !
— Je vais les expédier, courir à l’hôtel. Le temps pour Marie de changer de robe, et nous filons sur Saint-Lazare. Tu accompagneras tante Sophie à la gare ?
— Non, je vous y rejoindrai. Je dois m’arrêter sur la route, au Palais-Bourbon, pour dix minutes. A tout à l’heure.
Ferroz lui avait fait promettre, à la Madeleine, de passer un instant dans le bureau d’une commission ; le député d’Eauze était seul en mesure de renseigner le scrupuleux savant sur des pièces dont celui-ci avait besoin pour la rédaction d’un rapport urgent.
Il trouva son collègue dans ce bureau, communiqua les documents demandés. Seuls dans le palais désert, les deux hommes retraversaient les salles pour sortir ; les sons amortis d’une marche funèbre arrivèrent à leurs oreilles.
— Eh ! mais, fit Jacques, ce doit être notre président qui repasse une dernière fois devant sa maison ! On l’aura arrosé d’éloquence pendant deux heures, il repart pour Carcassonne. Allons le saluer au passage.
Ils gagnèrent la terrasse du jardin, au-dessus du carrefour où la rue de Bourgogne débouche sur le boulevard Saint-Germain. Ils se penchèrent sur les artichauts de fer dont Madier de Montjau arma le petit mur, pour défendre le palais contre la colère du peuple.
Le peuple n’éprouvait aucune colère, ce jour-là. Il s’amusait. Le long des deux haies de badauds, facilement contenus par les gardiens de la paix, toutes les physionomies reflétaient la curiosité intelligente, la cordiale sociabilité de ces admirables foules parisiennes, toujours au diapason des cérémonies les plus diverses ; figurants ingénieux à composer les spectacles qu’ils aiment, dont leur sens artistique fait toute la grandeur et toute la beauté. Ils recevaient avec résignation les dernières gouttes de pluie d’un orage qui assombrissait encore le ciel. Sous la rafale, l’immense écharpe de crêpe claquait lugubrement contre les colonnes du palais. Les flammes du gaz, sinistres en plein jour, tremblotaient dans les réverbères drapés de noir. Ferroz racontait à Jacques comment il avait vu, de cette même terrasse, par un clair midi, ce même peuple suivre avec des ovations frénétiques la calèche d’un général ; de l’Imperator avorté que les parlementaires massés sur le péristyle contemplaient avec stupeur, dans l’apothéose où l’emportait une foule qui lui prêtait naïvement sa grande âme.
Le cortège apparut sur le pont, précédé par un essaim de gamins qui couraient, se faufilaient le long du mur.
— Dépêchons-nous ! criaient les premiers. A la rue du Bac ! Nous grimperons sur le télégraphe de Chappe, on verra bien !
— Non, opinaient les autres, y aura déjà trop de monde ! Faut aller plus loin, rejoindre Auguste : y m’a dit qu’y nous garderait des places sur Danton !
Le corbillard empanaché passa, ployant sous les couronnes ; mais il ne semblait être qu’un accessoire de ce défilé de parade, où l’intérêt s’attachait aux survivants. Accessoires aussi, dans une des berlines noires qui suivaient, les surplis blancs des prêtres.
— Y a des curés ; c’était pas encore un vrai ! dit un ouvrier à son camarade, sous le mur.
— Y en a pas de vrais ! répliqua dogmatiquement le compagnon.
Derrière les voitures, marchait la grande famille de Duputel, le Parlement. Pantalons retroussés, parapluies ruisselants sous l’averse, quelques-uns avec des serviettes de chagrin sous l’aisselle, la théorie jacassante se développait, prolongeant les discussions commencées à l’église, les pronostics sur la succession. Troupeau sans berger, débandés en désordre, ils pataugeaient dans les flaques de boue, se hélaient sur les flancs de la colonne ; ils promenaient avec eux le tumulte, et l’on attendait que le président se relevât sur son char pour un dernier rappel à l’ordre, un dernier glas de sa cloche machinalement secouée. Au Parlement succédait le corps diplomatique, des ors, des chamarrures, quelques costumes étranges, des Chinois, des Abyssins. Aussitôt après, sous les plumes blanches, les figures martiales et lasses des généraux.
Suivaient tous les bénéficiaires du décret de Messidor, innombrables anneaux du boa fonctionnaire qui se déroulaient dans l’ordre rituel. Puis venaient les couronnes, et l’interminable queue des délégations, sociétés de mutualistes, cercles républicains de province, voyageurs de commerce, gymnastes en tricot rayé, patriotes avec leurs bannières, et des couronnes encore, des tricolores ; les proscrits des diverses proscriptions, les amnistiés des diverses amnisties, les Libres-Pensées de la banlieue, et toujours des couronnes, des rouges ; enfin les vénérables des loges maçonniques, le ventre brillant d’insignes, constellé de ferblanteries, sous les baudriers aux couleurs vives ; parmi eux, quelques belles vieilles têtes de modèles, des barbes hirsutes et convaincues, plusieurs nègres, un Circassien en grand costume, avec son buffet de cartouches sur la tunique galonnée d’argent. Il en venait toujours, du fond de la Concorde, du fond de l’horizon, procession imposante par le nombre, grotesque dans le détail, épique dans l’ensemble, flot mystérieux où l’on sentait passer le souffle des révolutions mortes, le souffle des révolutions latentes, prêt à se déchaîner, à s’abattre, comme les rafales de l’orage sur le lit de la Seine limoneuse. Duputel était déjà loin, qu’il entraînait encore, roulées dans les plis de son drap mortuaire, ces forces qu’il avait soulevées : la mer grondante refluait derrière le navire en partance.
Stridente, de l’Est, l’attaque des cuivres d’une fanfare arriva : la marche de Sambre-et-Meuse, jouée par la musique d’un régiment qui regagnait ses quartiers, le long des Tuileries. Toutes les têtes se tournèrent, toutes les physionomies changèrent, curieuses l’instant d’avant, maintenant émues, électrisées. Arraché des poitrines par ces vibrations, le cœur de la foule avait passé le fleuve.
— Ce sont nos plus vieux morts qui chantent, les vrais, toujours vivants ! s’écria Jacques. — Ceux-là referont de la vie. Ah ! mon cher maître, en quelques jours, j’aurai vu mourir deux mondes, j’en aurai vu naître un autre. Naguère, derrière l’humble convoi de mon ami Kermaheuc, un monde achevait de disparaître, si lointain que tout y apparaît noble et beau. Aujourd’hui, ne sombre-t-il pas avec ce cadavre, le monde d’un présent qui est déjà le passé, trop proche encore, trop bruyant, trouble, pénible, et dont les beautés cachées n’apparaîtront que plus tard, sur ses ruines, dans le plein silence ? Tout à l’heure enfin, près d’ici, je voyais poindre le monde qui nous refera une grandeur, un avenir ; monde jeune et fier, riche d’énergie, d’amour. Oh ! il sera beau, celui-là !
— Il sera beau tant qu’il n’aura pas vécu, répondit le savant.
Andarran regarda le grand vieillard, presque avec épouvante : il crut voir, incarné dans cet homme, le Siècle, tout son siècle, terrifiant d’intelligence, ayant tout compris, tout mesuré, tout jugé, incapable désormais de rien créer et résigné à son impuissance.
A ce moment, son attention fut attirée par un bruit de chevaux qui s’ébrouaient au-dessous de lui, contre le trottoir. Il reconnut le coupé, tout fleuri de gerbes et de grappes blanches, qui emportait à la gare Pierre et Marie. Arrêtée au débouché de la rue de Bourgogne par la queue du cortège, la voiture attendait que le passage fût libre. Impatient du retard et voulant se rendre compte, l’officier mit la tête à la portière, se pencha de tout le buste. Il était encore en tenue ; concession au fier enfantillage de sa jeune femme, qui voulait paraître dans les trains et faire son entrée à Cherbourg au bras d’un authentique capitaine. Jacques admira dans ce mouvement la svelte et robuste élégance du torse, la bonne mine de son frère. Une fois encore, les impressions de l’heure précédente, à Saint-Thomas-d’Aquin, du mois d’avril, au Sénégal, revinrent avec force dans son âme exaltée par tant d’émotions. Cédant à l’entraînement irréfléchi de la minute, il étendit le bras vers la houle noire qui emplissait de ses remous le boulevard Saint-Germain, deux mots lui échappèrent qu’il ne pouvait plus contenir.
— Pierre, balaye !
L’officier leva la tête, aperçut son frère, sourit de son grave sourire.
— Balaye, Pierre ! reprit la voix échauffée, plus haut encore.
Avec le même sourire tranquille, de l’accent dont on calme un enfant impatient, le capitaine répondit :
— Tu ne vois donc pas que cela s’en va tout seul !
Et il se rassit auprès de Marie, tendrement blottie contre lui.
Les derniers tronçons du cortège avaient passé. Les chevaux gagnèrent, emportèrent la voiture sur le pont, dans le joyeux retour de lumière d’un soleil qui brillait au ciel éclairci.
Jacques s’élança pour les rejoindre. Ferroz lui mit une main sur le bras, montra du doigt le boulevard d’où arrivait une rumeur décroissante, indistincte.
— Écoutez, dit-il ; les morts que vous enterriez parlent encore…
— Non, fit Jacques en se dégageant, je ne veux plus les entendre : je vais retrouver les vivants qui agissent… qui agiront !
Si Jacques Andarran disait vrai, c’est ce dont le lecteur jugera dans la suite de ces récits, à mesure que s’y déroulera le fil des événements dont nous avons entrepris de raconter l’histoire.
FIN.
IMPRIMERIE NELSON, ÉDIMBOURG, ÉCOSSE PRINTED IN GREAT BRITAIN