← Table of contents
Les morts qui parlent

PREMIÈRE PARTIE (continued 3)

Reading edition

L’obstiné Breton disait ces choses, un assombrissement de crépuscule sur l’eau de mer fonça le bleu vif de ses yeux. Jacques y vit passer le songe triste et candide de la race, tandis que le marquis ajoutait, se parlant à lui-même :

— Il n’y a qu’une seule âme qui me chante encore la note juste…

— L’âme de Rose Esther, — souffla Félines à l’oreille d’Andarran.

Le vicomte Olivier, qui avait un lien de parenté avec les Sénauvert, s’était emparé du jeune homme et l’emmenait. Il continua :

— Sancta simplicitas ! pauvre grand cœur naïf ! Mais aussi un terrible maniaque. Écoutez le tour qu’il vient de me jouer. J’étais empêtré d’un ancien chasseur d’Afrique dans la misère, un certain Trentesaux, qui a servi sous les ordres de mon père. Asserme m’en avait débarrassé une première fois : cet Aristide est incomparable pour dénicher des places ! Il avait fait créer dans le temps un phare, sur un rocher des îles Sanguinaires, pour y caser un Corse, son ancien agent électoral dans les Alpes. Le Corse étant mort, Asserme eut l’obligeance de faire interner mon soldat dans sa lanterne. La marine supprime le phare, l’homme me retombe sur les bras. Justement, Sinda me dit qu’il cherche un portier, bel homme et médaillé. Le baron Gédéon tenait à la médaille militaire. Trentesaux a cinq pieds six pouces et la médaille. Je l’amène, il est engagé sur l’heure. Avant-hier, je descendais la rue de Vigny avec Kermaheuc, qui allait faire son pèlerinage quotidien rue Fortuny. En approchant de l’hôtel Sinda, mon malheur veut que je raconte l’histoire de Trentesaux au vieil entêté. Je le vois qui se met à bouillir : « Ah ! il faut à ce rastaquouère juif un soldat français qui se soit fait authentiquement casser les os ! » — Précisément, le suisse était sur la porte, flambant dans sa livrée neuve ; Sinda sortait à ce moment et lui donnait un ordre. Que pensez-vous qu’ait fait mon Kermaheuc ? Il entre sous le porche, coudoie le baron comme s’il ne l’apercevait pas, tire son grand coup de chapeau cérémonieux au portier : — Pardon, mon cher camarade, on me dit que vous étiez près des nôtres à l’armée de la Loire ; vous pourrez peut-être me donner un renseignement sur un point où mes souvenirs me font défaut. Vous permettez ? — Il serre la main de Trentesaux, entre dans la loge : flatté, le vieux soldat lui avance son fauteuil, ils causent familièrement… Le baron vient à moi, furieux comme un dindon : naturellement, il flanquait son suisse à la porte le soir même, et je le garde pour compte.

— Pourtant, objecta Andarran, M. de Kermaheuc est la politesse en personne. Est-ce qu’il ne connaît pas le baron Sinda ?

— Oui et non. L’hiver dernier, dans une vente de charité, Gédéon s’est fait présenter par une dame patronnesse. Il guignait le nom du marquis pour son conseil d’administration de la Banque d’Herzégovine, une affaire qui n’embaumait pas, à ce moment-là. Kermaheuc le laissa causer ; et, tout d’un coup, à haute voix, avec cette façon qu’il a de laisser tomber certains mots de l’empyrée : — Si j’entends bien, monsieur, vous désirez mon nom en échange de vos écus. Grand merci. Moi, je n’ai qu’un petit écu : mais il porte d’azur aux hermines de Bretagne ; c’est très salissant. Serviteur. — Là-dessus, une pirouette devant toute la société ; et Sinda n’a jamais revu que le dos de notre don Quichotte.

Celui que Félines qualifiait de la sorte rappela les jeunes gens. Un huissier venait de lui remettre un télégramme : sur le front du vieillard monta l’ombre soudaine de la Mort, avec le saisissement qu’elle apporte quand elle surgit ainsi, brusquement aperçue de très loin, révélée par ces messages rapides et mystérieux comme elle.

— Encore un qui part ! Un de mes fidèles, un de mes plus vieux compagnons ! Durant une longue vie de luttes, son cœur n’a faibli que deux fois, jusqu’aux larmes. Je l’avais vu pleurer à côté de moi sur deux ruines : le soir d’Auvours, lorsqu’il fallut abandonner la position ; le soir de Goritz, quand on referma le caveau. — On me réclame en Bretagne, pour les funérailles. Je crois bien que j’irai ! — Le marquis regarda sa montre. — A revoir, mon cher Jacques : j’ai tout juste le temps de boucler ma valise avant le départ du train ; et il faut encore que je m’arrête ici au téléphone, une diablesse d’invention dont je joue fort mal ; je ne sais jamais me faire entendre, c’est trop nouveau pour moi, ces machines-là.

— Je vous y accompagne, dit Andarran ; — je veux voir l’installation de ce service.

Un va-et-vient fébrile emplissait d’agitation la salle des cabines téléphoniques. Les demandes de communications se mêlaient, étrangement dissemblables : avec les ministères, la Bourse, les théâtres ; avec les rédactions des journaux de combat, où les socialistes lançaient leurs renseignements à haute voix, toutes portes ouvertes ; avec les hôtels du faubourg Saint-Germain, où les députés de la droite annonçaient discrètement une visite. Sur le véhicule commun, les appels s’envolaient de conserve :

— Allô ! l’Intérieur ! — Le Radical ! — La Nonciature ! — Le comptoir général des Colonies ! — La duchesse de Jossé-Lauvreins ! — La Lanterne ! — Et les pensées discordantes se frôlaient, se croisaient dans le circuit des ondes vibratoires : objurgations des journalistes, secrets des agioteurs, passions haineuses des politiciens, tendres confidences aux belles dames, interrogations anxieuses sur une chère santé. — Elles auraient frémi, les femmes élégantes à qui s’adressaient quelques-uns de ces messages, si elles eussent pu voir leurs personnes et leurs sentiments profanés dans cette Babel, souillés dans la grossière promiscuité du fil.

— Le numéro 900.80, murmura timidement M. de Kermaheuc au préposé, un employé du personnel de la Chambre, digne et respectueux dans sa livrée à chevrons rouges. Le Breton s’enferma dans une cabine, y resta longtemps, sortit, prit congé de Jacques. Félines le croisa dans la porte :

— Ainsi, vous partez irrévocablement ce soir ?

— A l’instant : pour deux jours seulement.

Et le marquis s’éloigna.

Olivier requit aussitôt le préposé, qui écrivait à son bureau, l’annuaire des téléphones sous la main.

— La communication avec Mlle Rose Esther, rue Fortuny, numéro 900.80, je crois…

L’homme vérifia, se leva :

— Allô, Allô, le 900.80.

Asserme entrait à ce moment. Pressé, Aristide cria du seuil :

— Mlle Esther ! rue Fortuny !

— Allô, allô, le 900.80 !

Un instant après, Bayonne apparut, s’approcha du préposé qui reprenait ses écritures.

— Voudriez-vous me chercher le numéro téléphonique de Mlle Rose Esther, rue Fortuny ?…

— 900.80 ! dit l’employé sans lever la tête et sans toucher l’annuaire.

A cette réponse instantanée, automatique, donnée avec un sérieux imperturbable par le fonctionnaire à collet rouge, Elzéar éclata de rire en regardant Andarran, qui faisait de même. Au sortir de la cabine, il retrouva son camarade planté là, avec une interrogation dans les yeux :

— Ah ça ! que signifie ? Qu’est-ce donc que cette Esther si demandée ?

— Une étoile qui s’est levée hier au ciel de Paris. Il faudra que tu la connaisses pour redevenir Parisien. Ce soir même je te conduirai à l’étoile, puisqu’elle vient de s’annoncer visible. Et d’abord, je t’emmène dîner. On ne fera plus rien ici, aujourd’hui. Allons dîner nous deux, comme au vieux temps du quartier Latin : un peu mieux qu’alors, si tu le veux bien, dans quelque cabaret du boulevard.

CHAPITRE IX ROSE ESTHER

Les deux anciens camarades s’acheminaient vers la rue Fortuny. Leur dîner avait été gai, généreusement arrosé de vin vieux, réjoui par les souvenirs communs qui remontent entre deux hommes en pleine force, à cette heure de la vie où le passé nous porte déjà et ne nous écrase pas encore. Jacques devinait pourtant dans la gaieté de son ami quelque chose de forcé, quelque irritation secrète qui fouettait la verve d’Elzéar. Le tribun avait fait des allusions à son roman avec la princesse ; ces demi-confidences laissaient entrevoir des affaires plus avancées que ne l’étaient en réalité les siennes. Andarran savait qu’il en fallait rabattre ; elle lui était connue de longue date, cette manie d’étaler qui entrait pour moitié dans toutes les jouissances de Bayonne.

— C’est un orateur, pensait Jacques, il parle son plaisir et sa peine. Aime-t-il vraiment sa belle étrangère ? Il la désire violemment, comme il désire tout : mais que désire-t-il d’elle ? Sa personne seulement ? Ou son éclat, son titre, son luxe, sa fortune ?

Lui qui avait au plus haut degré la pudeur de ses sentiments intimes, il concevait mal cette sorte d’amour que l’aveu public n’épouvante pas. Elzéar éprouvait au contraire le besoin de tromper sa déconvenue avec des paroles. Gâté par les triomphes rapides et faciles, il était irrité contre Daria, contre lui-même ; cabré devant l’obstacle, il s’en voulait de sa maladresse, il laissait s’allumer en lui les vagues fureurs de vengeance, l’envie méchante d’humilier l’objet du désir, de punir celle qui ne cédait pas assez vite à ce désir. Il ressentait tous les mouvements habituels à l’égoïste vanité de l’amour masculin, exaspérés ce soir-là par la chaleur du vin dans le sang, par la déception que venait de lui apporter un billet de la princesse. En rentrant chez sa mère, au sortir de l’Exposition, elle avait trouvé le jeune médecin polonais en consultation avec un confrère parisien. Alitée depuis deux jours, la comtesse Lourieff se plaignait de douleurs cruelles ; l’indisposition de la vieille femme prenait un caractère alarmant. Très inquiète, Daria se dégageait d’un rendez-vous convenu pour le lendemain, elle ne pouvait prévoir le moment où il lui serait permis de quitter la malade.

Chemin faisant, Bayonne racontait à Jacques le peu qu’on savait de cette Rose Esther chez laquelle ils allaient. Une échappée du professorat, disait-on, une de ces jeunes victimes du brevet qui se lassent de l’ingrate course au cachet et vont chercher fortune au théâtre. Elle jouait depuis deux ou trois ans des bouts de rôle à la Porte-Saint-Martin. On y avait remarqué sa beauté un peu froide : personne ne s’était avisé de lui trouver du talent. Elle décourageait d’ailleurs par sa vie tranquille la chronique bruyante qui tire une actrice hors du pair. M. de Kermaheuc, son protecteur attitré, parlait rarement d’elle ; quand il la nommait, c’était avec le respect attendri du bon chevalier de la Manche pour sa dame Dulcinée. Rose Esther ne recevait qu’un petit nombre d’amis sûrs ; ils vantaient son intelligence cultivée, son esprit de conduite, son aimable sagesse. Soucieuse avant tout, semblait-il, de se ménager l’appui honorable du marquis, elle n’avait aucune attache avec le monde de la galanterie, elle frayait peu avec ses camarades du théâtre. Ceux-ci se vengeaient en lui prêtant d’autres liaisons, qui devaient être fort discrètes. On les supposait tout au moins ; il était trop difficile d’admettre la fidélité de la jeune femme dans un attachement peut-être platonique, à coup sûr désintéressé, tant la gêne du vieux gentilhomme était notoire. Il y avait là un point obscur. Peu de gens cherchaient à l’éclaircir : Esther n’avait pas piqué la curiosité des Œdipes qui font profession de débrouiller ces énigmes parisiennes.

Ils s’en enquéraient depuis quelques jours ; depuis la soirée triomphale qui avait attiré les regards sur cette figure de pénombre, auréolée par le brusque coup de lumière d’un grand succès au théâtre. Michel Trévoux, le nouveau directeur de la Porte-Saint-Martin, avait reçu et monté avec soin les Hussites, drame historique d’un jeune poète ami d’Esther, Daniel Heilbronn. Embarrassés dans le choix d’une interprète pour le principal rôle de femme, auteur et directeur avaient risqué la chance, confié ce rôle à la pensionnaire effacée qui en paraissait éprise. L’événement venait de justifier leur confiance. Adroitement construite, pleine de péripéties émouvantes, écrite dans une langue pittoresque, la pièce avait eu un succès à faire pleurer les bons camarades de l’auteur. Le public de la première représentation s’était surtout engoué de Martha, l’héroïne taborite qui marchait au supplice pour son amour et pour sa foi. Belle de passion contenue sous son masque tragique, tour à tour farouche et tendre, Esther avait révélé dans cette création des qualités qu’on ne soupçonnait pas. Ce fut un déchaînement d’enthousiasme, au dernier acte, quand Martha, traînée au bûcher avec son amant, gravit les rampes du Hradschin en jetant ses malédictions sur Prague ; quand elle rendit par un jeu de scène expressif la lutte entre la femme amoureuse qui suivait jusque dans la mort son apôtre, et la mère qui se retournait vers son enfant, abandonné dans la ville maudite.

Au baisser du rideau, après des rappels frénétiques, la loge habituellement déserte de l’actrice s’était emplie de tout l’essaim de phalènes qui volent au feu du succès. On l’avait sacrée sur-le-champ grande tragédienne, espérance de l’art français. Gens de lettres et de théâtre, journalistes et mondains, c’était depuis quinze jours à qui approcherait la célébrité nouvelle, forcerait l’intimité réservée de sa vie. M. de Kermaheuc allait répétant à la Chambre et au cercle qu’il y avait quelque chose de détraqué dans le gouvernement du monde, puisqu’une fois par hasard on rendait justice au vrai talent. Il ajoutait tout bas : au vrai génie. Le marquis ressentait une joie naïve de ce rayon de soleil qui tombait enfin sur « la brave enfant » ; et aussi un vague effroi, devant cette irruption du torrent parisien dans sa chère solitude de cœur : l’effroi qu’il aurait éprouvé, si la Seine eût soudainement atteint et inondé son petit bois de Kermaheuc.

Quant à Esther, elle avait reçu sa gloire comme une visite longtemps attendue, qui ne surprend pas et en annonce d’autres plus importantes. Elle s’était montrée sensible aux éloges des critiques influents, déférente à leurs conseils, circonspecte avec la foule des adulateurs, très peu disposée à changer son existence retirée, à la laisser envahir par les explorateurs d’étoiles. Parmi les hommes qui se faisaient présenter le soir de la première, elle avait accueilli avec distinction quelques personnages en vue dans la presse et dans la politique ; avec une bonne grâce particulière Elzéar Bayonne, qui accompagnait la princesse Véraguine à la représentation des Hussites. Conquis par cette attention marquée, il avait promis sa visite pour le surlendemain ; il s’était ensuite excusé dans un billet, Daria lui ayant assigné la même heure. Le matin de l’arrivée d’Andarran, un petit-bleu très aimable rappelait à Bayonne sa promesse et l’engageait à venir prendre une tasse de thé : une représentation de charité à la Porte-Saint-Martin donnait un soir de relâche aux interprètes du drame d’Heilbronn, l’actrice en profitait pour réunir et remercier quelques amis. Comme Elzéar s’excusait de nouveau par le téléphone, alléguant ses obligations envers le camarade qui l’accaparerait ce même soir, Esther avait répondu qu’amené par lui, cet ami serait le très bienvenu chez elle.

Tandis que Bayonne achevait ces explications, les deux députés arrivaient devant un mur de clôture, surmonté d’une grille en fers de lance, qui interrompait l’alignement des façades sur la rue Fortuny. Ce mur et une avant-cour de quelques mètres carrés isolaient une maison bâtie en retraite, étranglée entre les pans latéraux des deux hautes constructions voisines. D’épais manteaux de lierre tombaient de ces grands pans aveuglés, abritaient d’un double rideau le petit hôtel : nom trop ambitieux, peut-être, pour cette vieille et très modeste habitation, un seul étage à trois fenêtres sur rez-de-chaussée. Elle semblait oubliée là, blottie entre les beaux immeubles neufs en bordure sur la rue, comme une épave du passé, une dernière survivante de ces maisons des champs disséminées autrefois sur la plaine Monceau. A peine éclairé, retiré dans l’ombre sous les lierres, masqué par l’écran rébarbatif du mur noir et de la grille de fer, ce logis vieillot, avec sa mine muette et mystérieuse, évoqua dans l’esprit de Jacques le souvenir des croquis que donnent les journaux illustrés, quand ils reproduisent au cours d’une affaire criminelle la maison du drame.

Ils sonnèrent à la porte bâtarde percée au coin du mur. Sur le sable de la petite cour, les pas ne faisaient aucun bruit. Une servante ouvrit, introduisit les visiteurs dans le salon du rez-de-chaussée. Un mobilier où dominait le style Louis XIV, sans luxe, révélait un goût sévère et exercé ; aux panneaux de toile de Jouy pendaient des estampes du grand siècle ; elles représentaient les galanteries mythologiques, dessinées avec cette majesté froide qui conservait de la bienfaisance aux libertés des dieux. Un piano à queue chargé de partitions occupait un angle de la pièce. Des plantes vertes, peu de fleurs. On se serait cru chez une maîtresse de musique à son aise, installée avec quelques recherches de sobre élégance pour recevoir des élèves de bonne famille.

Bayonne trouva dans ce salon sept à huit hommes de connaissance. Deux journalistes, de ceux qui font autorité, complimentaient Heilbronn : l’heureux auteur des Hussites était tout jeune, tout crépu sous une toison embroussaillée de barbe et de cheveux roux, avec des petits yeux de furet qui clignotaient le long d’un nez flaireur, intelligent. Un des maîtres du théâtre contemporain, venu là pour reconnaître ces forces neuves et voir quel profit il en pourrait extraire, disséquait les Hussites derrière le piano, en compagnie d’un vieil académicien, philosophe aimable répandu dans tous les mondes. Le baron Sinda, « entré pour un instant, en voisin », disait-il, Olivier de Félines et Aristide Asserme, accablaient de leurs louanges la maîtresse de la maison. Bayonne présenta son ami : les nouveaux arrivants furent accueillis comme des habitués, avec cordialité, sans étonnement, avec une nuance exquise dans le geste qui semblait désigner à Elzéar un fauteuil accoutumé, au coin du foyer.

Rose Esther, mise très simplement, dans une robe de barège héliotrope à peine échancrée, était assise sur une chaise longue. Le port de tête, le buste droit, les mouvements rares, tout dans son attitude indiquait une réserve voulue, le souci de rappeler les convenances à qui les oublierait ; sa personne décourageait les regards quêteurs par cette chasteté de maintien où une femme ne donne rien de son corps sous les plis du vêtement. Allongé, un peu grêle, ce corps ne gardait dans l’immobilité aucune des séductions serpentines qu’il avait à la scène. Tout le charme était sur le visage, un charme de figurine gothique. Des bandeaux à la vierge modelaient sous les cheveux noirs le dessin délicat de la tête ; ils encadraient un ovale régulier où chaque trait était parfait en soi, le front, les joues, l’oreille faite au tour, les petites narines mobiles ; la ligne mince des lèvres découvrait des dents admirables. La pâleur nacrée du teint se réchauffait au feu des grands yeux humides, modestement voilés sous les longs cils qui semblaient s’appliquer à éteindre des flammes intérieures d’intelligence et de volonté.

Attentive à la conversation qu’elle dirigeait avec tact, d’une voix basse et mesurée où chaque mot avait son prix, Esther s’étudiait visiblement à bannir de sa parole et de sa personne tout ressouvenir de l’actrice, à paraître dame jusqu’au bout des ongles. Elle avait étonné ses intimes par sa transfiguration dans le rôle de Martha, en y faisant jaillir la fougue de passion qu’on attendait si peu de cette fine vierge de missel. — « Tiens, tiens, — avait dit Asserme sur le palier de la loge, — est-ce que notre douce colombe aurait été couvée par un aigle ? — Non : par un vautour ! » — avait répondu avec un hochement de tête Michel Trévoux, le sceptique impresario.

La causerie roulait sur l’art dramatique, sur la pièce nouvelle, sur ce pays de Bohême d’où Heilbronn avait rapporté son drame. Andarran voulut placer un souvenir de ses voyages :

— Ma plus vive émotion à Prague, dit-il, je l’ai ressentie dans le cimetière israélite, au milieu de ces tombes errantes et désolées ; je revois encore un pieux pèlerin, vêtu de la souquenille des juifs polonais : il déchiffrait les inscriptions hébraïques, il cherchait la sépulture d’un rabbin vénéré en Pologne ; quand il eut trouvé la dalle exilée, il jeta les trois petites pierres rituelles d’un geste si lamentable, si touchant…

Cette effusion poétique n’eut pas l’effet que s’en promettait le pauvre Jacques. Il ne s’expliqua point l’instant de froid et de silence qui suivit, comme s’il eût jeté lui-même ses trois pierres dans le salon. Le vieil académicien regarda avec un sourire malicieux le poète Heilbronn, les autres… Esther releva aussitôt la conversation en mettant les députés sur le sujet où ils sont intarissables, leur cuisine parlementaire. Quand ils se furent animés au récit des dernières intrigues, elle demanda timidement :

— Est-il vrai, — excusez mon ignorance, — que nous soyons menacés d’une crise ministérielle ?

— Dans notre partie, on espère toujours une crise ministérielle, prononça sentencieusement Asserme. — Je crois en effet que cet événement heureux est très prochain.

Andarran manifesta sa surprise.

— Est-ce possible ? Tous les députés du centre à qui j’ai été présenté aujourd’hui paraissaient très confiants. Il n’y a, m’ont-ils dit, aucune interpellation dangereuse à l’horizon.

— Cher collègue, reprit Asserme, on tombe rarement sur une interpellation dangereuse ; on glisse toujours sur une pelure d’orange, au moment où l’on s’y attend le moins. Vous verrez cela. Et j’ai idée que vous le verrez sous peu de jours. Ils ont trop duré. Ils ont mécontenté beaucoup de monde. Il se fait un déplacement à gauche dans l’opinion du pays.

— L’opinion du pays ! Où prenez-vous cette bête fabuleuse ? ricana l’un des journalistes.

— Mais, cher confrère, dans vos colonnes, chez vous autres qui tenez cet article.

— Merci. Dites l’opinion que vous désirez, flatteur, on vous la servira.

Tous les hommes éclatèrent d’un rire gouailleur.

— Et alors, continua Esther, ce serait M. Mirevault qui prendrait le pouvoir ?

Elle lança cette interrogation d’un air innocent. On devinait une suite d’idées très arrêtée sous les phrases qu’elle laissait tomber négligemment.

— Mirevault ? Pourquoi ça, Mirevault ? s’écrièrent en cœur les quatre députés.

— Oh ! je ne sais pas… Je vois que j’ai dit une sottise… J’avais entendu faire cette supposition par mon directeur, M. Trévoux. Quand il était dans l’industrie, il a eu de bons rapports avec M. Mirevault, qui était alors ministre, paraît-il.

— Il a été ministre, Mirevault ? Le gros fabricant de tissus ? — Félines cherchait dans ses souvenirs. — Quand donc ? Vous rappelez-vous cela, vous, Asserme ?

— Attendez donc, répondit Aristide en réfléchissant ; — oui, je crois bien qu’il a été vaguement ministre du Commerce, au temps de Gambetta. C’était un ami du cher grand homme. Il n’en reste plus beaucoup. Mirevault est une relique, il la faut honorer.

— C’est une utilité, interrompit le journaliste, — un en-cas. Un Tirard moins long, plus large.

— Ah ! ah ! très joli ! — Le baron Sinda, toujours plein d’égards pour la presse, crut devoir faire un succès à cette médiocre plaisanterie sur le respectable homme d’État. Il la salua de ce rire qui lui était particulier, qui ouvrait toute grande sa robuste mâchoire, avec le mouvement d’un brochet en train de happer des goujons. Le Triestin se leva, conclut par cet aphorisme :

— M. Mirevault est un homme pondéré, très pondéré. Son nom ferait une excellente impression dans le monde des affaires. — Mais il faut que je m’arrache : je dois aller ce soir à l’ambassade impériale, je suis venu un instant, en voisin. Belle voisine, je vous renouvelle la prière de la baronne : elle vous supplie de venir jeudi, pour dire à nos amis les beaux vers de M. Heilbronn, votre adorable scène du Ve acte. Ma femme sera si enchantée de faire votre connaissance.

— Veuillez présenter mes remerciements à Mme la baronne. Je ferai tous mes efforts. Je n’ose m’engager ferme. M. de Kermaheuc reviendra probablement ce jour-là de son triste pèlerinage, je me devrai à mon vieil ami : son chagrin aura grand besoin des consolations de l’amitié.

— Brûlons un cierge au mort breton, murmura Asserme à l’oreille de Bayonne : — Nous devons la petite débauche de ce soir à l’absence du vieux dragon. — Il ajouta à haute voix : — Ce pauvre marquis ! Il enterre donc toujours ? C’est le génie funéraire.

— Vous voulez dire le génie de la fidélité, interrompit sèchement Esther. Elle lança un regard coupant à l’incorrigible Aristide ; elle ne tolérait jamais l’ombre d’une plaisanterie sur le marquis.

— Monsieur le baron, en vous en allant, faites-moi l’aumône d’un conseil ; il y a là dans l’antichambre une gravure de Robert Nanteuil, une estampe du Cabinet du Roi ; le marchand l’a laissée ici pour me tenter, j’aimerais avoir votre avis de collectionneur.

Elle accompagna Sinda dans le vestibule, y resta un moment avec lui. Félines profita de leur disparition pour replacer à ce nouvel auditoire l’anecdote de Trentesaux et de M. de Kermaheuc.

— S’il était ici, nous n’aurions pas eu l’avantage de voir ce soir Gédéon.

Esther rentra, elle entendit les derniers mots du récit d’Olivier. Un geste d’impatience lui échappa.

— Vraiment, monsieur de Félines, vous brouilleriez l’univers. Tout cela est fort exagéré. Je sais qu’il y a eu un malentendu entre ces messieurs, je voudrais être assez heureuse pour le faire cesser. Ne l’envenimez pas, de grâce.

Rose Esther était de ces personnes qui ne souffrent pas le bruit, les bris de vitres, et qui ont l’art d’ouater la vie autour d’elles, afin que tous y glissent discrètement.

Asserme vint prendre congé : un article à bâcler l’appelait à son journal. Elle le retint une minute dans l’embrasure de la porte, le temps de lui dire quelques mots, d’un ton bref et impératif qui contrastait avec son parler habituel.

— Ainsi, vous croyez à une crise imminente ?

— Oui, ou je n’y connais plus rien.

— En ce cas, tâchez de vous arranger pour que Mirevault ait la présidence du prochain Cabinet.

— Quelle idée ! D’où vient votre fantaisie pour cet empaillé ?

— Fantaisie est mal dit. Je désire que Mirevault soit président du Conseil. J’ai mes raisons. Vous m’entendez ?

— Mais ce n’est pas possible ! Nous avons des engagements avec Boutevierge.

— Je ne sais pas si c’est possible, je sais que c’est indispensable. Casez celui-là où vous voudrez. Il faut que la présidence revienne à l’autre. J’en causais à l’instant avec le baron : il tient essentiellement à cette combinaison. J’ai promis à Sinda votre secours absolu. — A propos : il trouve fort sensée votre idée sur le sous-secrétariat des Beaux-Arts ; cela vous irait comme une bague au doigt. — Faites-moi donc le plaisir de préparer sans retard le ministère Mirevault, à la Chambre et dans vos journaux.

Elle fixa sur Aristide un regard direct, chargé de sous-entendus, qui devait lui rappeler des obligations ou des espérances de plus d’une sorte. Le député s’inclina silencieusement, en signe de soumission aux ordres reçus. Il s’éloigna. Rose Esther revint à ses hôtes, souriante.

— Pardonnez-moi, cher monsieur de Félines, je vous ai brusqué. Mais aussi, vous avez aujourd’hui votre esprit féroce des soirs de bataille. Parions que vous venez encore d’en livrer une à votre abominable préfet.

— Je ne fais pas autre chose. Un affreux sectaire, qui démolit ma circonscription !

— Il y en a cependant de gentils. M. Trévoux m’a présenté l’autre soir un petit préfet qui avait de jolies manières, et des gants déchirés à force de m’applaudir. — Au fait, il se réclamait de vous, dans ma loge ; il disait à M. Trévoux qu’il avait servi dans votre département, qu’il espérait bien y être replacé, si leur ami M. Mirevault revenait aux affaires. Comment donc me l’a-t-on nommé ? Sallois, Sarrois…

— Sannois ! un charmant garçon, un de ces républicains avec qui l’on peut s’entendre. Il vous a dit cela ?

— Oh ! pas à moi. Mon Dieu, de quoi est-ce que je me mêle ? A vous écouter tous, on finirait par la gagner, votre vilaine rougeole politique !

Esther regarda la pendule, qui marquait onze heures et demie.

— Je suis confuse, mais il va falloir que je vous renvoie tous. Mon médecin m’ordonne beaucoup de repos, ce rôle est si fatiguant à jouer ; et je dois répéter demain matin pour des raccords. Combien je vous suis reconnaissante, messieurs, de m’avoir apporté vos encouragements et vos conseils.

Les visiteurs se levèrent, gagnèrent la porte avec cette lenteur que mettent les hommes à sortir de chez une jolie femme de théâtre, chacun ayant le désir de partir le dernier, la fatuité d’espérer vaguement qu’on le retiendra, peut-être… Esther témoigna sa déférence au vieil académicien en le reconduisant.

— Cher maître, je réclame votre voix pour mon jeune poète, quand il ne sera plus jeune. — Elle montrait Heilbronn, qui durant cette soirée avait tout écouté, tout observé, sans souffler mot.

— Il en sera, il en sera, toussota le vieillard. — On mourra beaucoup pour vous être agréable, belle dame. Patience, il en sera. Je vous promets ma voix, jeune homme : pas cette fois ; la bonne.

— Merci pour lui. Et si vous avez la bonté de m’amener M. l’administrateur général, prévenez-moi d’avance : je suis si petite fille que je me sens tout intimidée à la pensée de le recevoir. — Ah ! j’allais oublier… Monsieur Bayonne !

Elle rappela Elzéar, qui endossait son paletot dans l’antichambre.

— Pardon, monsieur Bayonne… Seriez-vous assez aimable pour me donner encore une minute ? J’ai un tout petit service à vous demander.

— Les autres hommes décochèrent au bénéficiaire de cet appel le mauvais regard de jalousie qu’ils ont pour le gagnant du gros lot convoité par tous. Ils sortirent.

— Décidément, — dit Félines à ses compagnons en traversant la petite cour, — au théâtre comme à la Chambre, il n’y en a que pour ces socialistes ! Si Kermaheuc pouvait voir, du wagon où il roule, le Bayonne dans son nid…

Le vicomte retint un instant Andarran sur le trottoir.

— Savez-vous, cher ami, que cette petite Esther est précieuse ! Le renseignement qu’elle m’a donné vaut pour moi son pesant d’or. Il me faut ce Sannois, coûte que coûte. Ce serait le salut de mon département. Un homme qui est avec nous, au fond de son cœur. Sa femme était toujours fourrée chez l’évêque ; elle a de la ligne, de belles épaules, et un dégoût insurmontable pour les fonctionnaires républicains. On assurait même que le préfet avait lâché la franc-maçonnerie, pour complaire à sa préfète. Cela, j’en doute : avant d’avoir décroché sa première classe, ce serait maladroit. Sannois est maintenant chez ce butor de Cornille-Lalouze, qui l’accuse de trahison et demande sa tête. Qu’il me la repasse, et je m’engage volontiers à voter pendant trois mois pour le ministère qui me fera cadeau de ce phénix des préfets. — Dites donc, mais Bayonne ne sort pas ! Allons-nous-en, je crois que nous l’attendrions longtemps. Pauvre marquis ! « La seule âme qui lui chante la note juste… » C’est beau, la foi !

Et Félines s’éloigna au bras de Jacques, en fredonnant dans la rue :

Un marquis sage Est en voyage…

CHAPITRE X EN FAMILLE

Quand la porte se fut refermée sur les partants, Elzéar s’informa avec un empressement courtois :

— En quoi puis-je être assez heureux pour vous servir ?

Esther réfléchissait. Elle fit attendre un instant sa réponse.

— Et vous ? Croyez-vous aussi à une crise imminente ?

— Oh ! nous autres socialistes, vous savez, nous sommes fort indifférents à ces accidents chroniques.

— Pourtant, s’il s’en produisait un, quelles seraient vos préférences ? M. Mirevault ?

— Celui-là ou un autre, peu importe. Ils se valent tous. Mais, — ajouta Bayonne avec un sourire, — vous allez me le rendre intéressant, ce drapier huguenot. Comme vous le… protégez ! Vous le connaissez beaucoup ?

— Je n’ai jamais vu M. Mirevault.

Ces mots furent suivis d’un long silence. Esther était venue s’asseoir sur une chaise basse, tout près du jeune homme, devant la cheminée où elle tisonnait. Dans cette action, toute sa personne secouée d’un petit frisson de froid se déraidissait. Rigide tout à l’heure et défendu par son immobilité, le corps de la femme réapparaissait, vivait, livrait insouciamment quelque chose de ses mystères sous les plis changeants du vêtement. Les jolis pieds se montraient sur les chenets, le buste s’inclinait vers la flamme. Sans coquetterie grossière, sans provocation ; c’était plutôt la détente naturelle d’une jeune fille qui reprend ses aises et ne se surveille plus, après le départ des étrangers, lorsqu’elle se retrouve seule avec un membre de sa famille.

Elle releva enfin les yeux, fixés sur la braise ardente qui s’y mirait, les tourna vers Elzéar, bien en face.

— Écoutez. Je ne veux pas jouer au plus fin avec vous. Je vais être franche, comme je ne le fus peut-être jamais avec personne. Savez-vous chez qui vous êtes ?

— Mais… chez la plus charmante, la plus aimable des…

— Oh ! pas de madrigal. Ma question est sérieuse. Répondez. Si vous ignorez vraiment chez qui vous êtes, un instinct secret ne vous dit-il pas que vous vous trouvez ici en sûreté… dans un air de famille… comme dans votre famille ?

— Qu’entendez-vous par là ? — L’ignorance sincère d’Elzéar se peignait sur son visage intrigué.

— J’entends ces mots dans leur sens littéral. Mais d’abord, permettez-moi une question indiscrète. Est-ce que vous frayez avec vos cousins éloignés, les fils du célèbre David Bayonne, les descendants de votre grand-oncle Abel ?

— Oh ! la parenté est si lointaine ! Ils ne s’en soucieraient guère, d’ailleurs ; je vois mal ces fonctionnaires prudents bras dessus bras dessous avec un farouche socialiste. Il m’arrive même parfois de rire, à la pensée de la gêne où mon nom les met.

— Vous pourriez vous tromper. — Vous ne connaissez pas Joseph Bayonne, le préfet de la Basse-Gironde ?

— Je l’ai croisé deux ou trois fois dans le salon de la Paix. Nous nous saluons, nous échangeons quelques mots. Il est poli.

— Et son frère, Louis-Napoléon, le directeur de la banque Nathan et Salcedo ?

— Je le rencontre chez le baron Sinda. Il est plus rond, celui-là. Mais nous ne sommes pas liés.

— Je ne vous parle pas d’Alphonse, l’inspecteur de l’Université. Il y a des chances pour que vous ignoriez toujours ce savant timide, et pour qu’il vous ignore. Savez-vous seulement qu’il avait épousé en premières noces, lorsqu’il n’était encore que proviseur à Montauban, la fille de l’entrepositaire des tabacs dans cette ville, Émilienne Buissonnet ?

— J’avoue que mes notions sont un peu confuses de ce côté. — Mais vous-même, quel intérêt ?…

— Attendez. Émilienne Buissonnet lui donna une fille. Élevée dans un milieu d’universitaires et de pasteurs, bardée de brevets à dix-huit ans, la petite passait pour un prodige à Montauban. Le digne professeur aurait inventé l’Université et la pédagogie, si elles n’existaient pas ; il ne concevait point d’autre carrière pour ses enfants. Il voulut pousser son aînée aux sommets de la hiérarchie dans l’enseignement féminin, il la fit entrer à l’École normale supérieure de Fontenay-aux-Roses. Un beau jour, après deux années d’études où elle se distingua, plongeon subit de l’élève modèle. On n’entendit plus parler d’elle. Morte ? Disparue ? Enlevée par un mylord ? Le problème ne passionnait que de rares initiés. Alphonse Bayonne avait de son second mariage assez d’enfants pour qu’on pût se perdre dans le nombre. A l’École, où l’on savait, comme dans le cercle de la famille et des proches, on fut discret, et pour cause. Quatre années passèrent, firent l’oubli. En dehors de quelques intéressés, et peut-être de M. le préfet de police, nul ne se doute que la fille de l’inspecteur général, l’élève de Fontenay, la studieuse Esther Bayonne, est aujourd’hui dans la robe de votre servante, Rose Esther de la Porte-Saint-Martin…

— Quoi ! Vous seriez…

— Votre cousine indigne. — La jeune femme esquissa une révérence, avec un rien d’espièglerie qui mettait une grâce inattendue sur cette figure habituellement sérieuse. — Oh ! une arrière-petite-cousine, dont le véritable état civil restera à jamais enseveli sous le nom de théâtre que le succès vient de consacrer. Cela vous fâche ? ajouta-t-elle gentiment.

— Comment donc ? Cela me ravit ! protesta Elzéar avec gaieté.

— Oui, vous n’avez pas de préjugés, vous me comprendrez, vous. Ce n’est pas une aventure vulgaire qui m’a tirée de Fontenay : c’est une volonté réfléchie. J’ai considéré devant moi la morne tâche de l’institutrice d’État, médiocre, sans horizon ; et, en regard, les perspectives illimitées du théâtre, indépendance, fortune, gloire. Ai-je donc fait autre chose que de prendre exemple sur nos frères les normaliens, quand ils fuient la classe ingrate d’un lycée de province pour se jeter dans le journalisme, dans le théâtre ? Car c’est surtout au théâtre qu’on les voit, dans nos coulisses, où les plus avisés édifient leur réputation, leur fortune. Quelle différence, je vous prie ? Comme eux, j’avais mon plan, et des ambitions aussi hautes pour le moins que les leurs. Je n’allais pas chercher sur la scène une vie facile, le désordre, l’argent bassement gagné. J’en attends plus et mieux : le vrai trône des reines de demain. — Mais si j’expliquais à fond ma pensée, vous me traiteriez de bas bleu…

— Non, dites, — appuya Elzéar, très intéressé.

— A une fille qui a passé par Fontenay, — et je serai toujours reconnaissante à mes maîtres de l’avance intellectuelle qu’ils m’ont donnée sur les grues que je coudoie, — à un esprit qui a médité les enseignements de cette forte éducation, vous accorderez peut-être le droit de porter quelques, jugements sur l’histoire et sur les hommes. Il ne reste dans ce Paris, n’est-il pas vrai, qu’une seule idée commune à tous, le plaisir ; partant, une seule institution solide, le théâtre ; et la femme de théâtre, pour peu qu’elle sorte du pair, est déjà aujourd’hui la rivale, l’égale des femmes les plus enviées, les plus respectées. A mesure que cette société achèvera de s’émietter, et en attendant le coup final que vous lui porterez, l’effet nécessaire de tant de causes s’accusera chaque jour davantage : encore un peu, et la comédienne bien douée, belle, illustre, sera l’unique puissance féminine, l’unique régulatrice de ce monde en décomposition ; comme le furent dans les sociétés semblables une Aspasie, une Imperia… Mais il y a quelque chose de changé, à l’honneur de notre temps : une courtisane dissolue ne suffirait plus à ce gouvernement social. Il y faudra de la tenue, de la respectabilité, cette culture intellectuelle sans laquelle ni l’homme ni la femme ne peuvent rien de grand. Seule, la comédienne qui aura en main ces armes pourra relever la vraie citadelle française, le salon dictatorial où tout se prépare, où tout se consomme. — Vous ne riez pas, Elzéar. — Vous permettez, n’est-ce pas, que je vous appelle ainsi : puisque nous devons cousiner !… — Ceci fut dit avec une câlinerie charmante. — Vous ne riez pas : dans votre sphère d’homme, vous avez bâti de même un grand avenir sur le rêve logique ; oh ! plus grand que le mien, grand comme votre génie ! Mais je sais beaucoup de vous, et je devine le reste. Vous aussi, tout jeune, votre vision a refait le monde, votre action le refera dans la réalité ; avec l’audace du désir et la puissance du vouloir qui marquent ceux de notre race pour le gouvernement de ce monde.

Il écoutait, captivé, ému par cet écho de ses anciennes pensées, par les souvenirs où elle le reportait. Elle touchait juste : il se reconnaissait, il retrouvait sa formation première dans ce rêve fraternel, ce rêve logique, comme elle disait. Certes, c’était bien une Bayonne qui parlait ainsi, avec l’élan fougueux et raisonné, avec l’intelligence et la volonté de leur race.

— Pour monter où je veux, reprit-elle, il y a un sacrement indispensable : il faut être de la Maison ; vous savez, la Maison sacro-sainte, la Maison de Molière. Fille de Bohême partout ailleurs, là seulement l’actrice devient une fonctionnaire, une personne imposée au respect de ce peuple par le sceau administratif. Le sociétariat aux Français ! Première marche de ce trône où la comédienne de l’avenir régnera officiellement sur Paris. J’y ai toujours pensé. J’ai déjà fait quelques tentatives. Le bon M. de Kermaheuc, qui connaît mon désir, s’était chargé de la première. Ce fut l’acte le plus héroïque de sa vie. Lui qui ne met jamais les pieds dans un ministère, il est allé un matin à l’instruction publique. Timidement, gauchement, le pauvre cher homme, il pressentit le ministre ; surpris et flatté par la démarche insolite du hautain gentilhomme, le ministre fut tout miel, s’engagea presque. Par malheur, M. de Kermaheuc avait alors un de ses curés privé de traitement ; il voulut du même coup soulager sa conscience, il parla de son recteur. Coulant sur le décret de Moscou, le ministre redevint intraitable sur le Concordat. Le naturel du marquis reprit vite le dessus, il s’échauffa, rua dans le brancard, traita le grand maître de l’Université comme le dernier des laquais. J’ai bien ri quand il me conta la scène, le soir, en s’excusant. Je l’ai consolé, c’était parfait. Je ne pouvais désirer un meilleur amorçage de l’affaire, introduite de cette façon, par lui, de très haut : le souvenir en reste cloué dans les mémoires bureaucratiques, c’est le principal. Maintenant, après le succès retentissant des Hussites, la porte de la rue Richelieu s’ouvrira facilement, il ne faut plus qu’un homme au pouvoir pour donner la clef. C’est ici que nous revenons à Mirevault.

— Je saisis mal : puisque vous ne le connaissez pas !…

— Aussi n’est-ce pas de lui que je me soucie. On le dit ordinaire : un piétiste borné, toujours conduit par la main qui sait le prendre, lui attacher ses œillères. Et cette main est celle de mon oncle Joseph Bayonne, le préfet. Chef de cabinet au Commerce, quand le bonhomme avait ce département, Joseph y faisait tout. Il retrouverait le même rôle chez son patron, à la présidence du Conseil. Qu’il s’implante là, seulement, et je serai sociétaire avant six mois.

— Permettez-moi à mon tour, fit Elzéar, d’être amicalement indiscret. D’après ce que vous venez de dire, la famille, votre père, vos oncles, ne vous auraient pas tenu rigueur ?

— Ah ! fit-elle avec un soupir, mon père, c’est autre chose. Ce savant est un juste, un simple. Il serait encore professeur à Montauban, confiné dans ses devoirs et dans ses livres, si les vigoureux poignets de ses frères ne l’avaient pas soulevé. Quand une vague impétueuse monte, elle porte à la surface les algues molles qu’elle entraîne ; ainsi de nous, des Bayonne : on ne laisse personne en route ; sans quoi mon pauvre père y fût resté. Il consentira peut-être à me revoir, avec le temps ; il en faudra beaucoup avant que son cœur me pardonne ma fuite de Fontenay, cette désertion du drapeau universitaire. Avec mes oncles, rien de pareil à craindre. Ils sont pratiques. Lorsque j’ai débuté dans la figuration, ils ont fait la grimace et le silence sur la morte. Mon oncle Napoléon m’est revenu le premier : les financiers ne sont pas des puritains. Depuis que le grand succès de l’autre soir m’a mise en valeur, comme il dirait, cet aimable homme me comble, il me traite de puissance à puissance. Un matin, il m’a amené le préfet : après le succès, naturellement. Nous nous sommes compris, nous avons échangé des paroles. Si j’ai besoin de lui pour le sociétariat, l’oncle Joseph a encore plus besoin de moi pour se hisser dans la place où il me sera utile. — Qui pensait à un ministère Mirevault ? Le voici en bon train. Asserme y est attelé ; je le tiens par bien des côtés ; c’est un lanceur émérite, vous le savez. A la Chambre et dans les journaux, il va faire le lit de Mirevault, créer cet état d’opinion où le nom d’un homme politique devient possible, d’abord, puis obsédant, inévitable. Les deux journalistes que vous avez vus ici achèveront la besogne. Félines a mordu à l’hameçon, il amadouera la droite. Un officier de mes amis, attaché à la maison du Président, préparera les voies en jetant le nom dans les conversations de l’Élysée. Duputel viendra alors le proposer avec son autorité parlementaire, d’après les indications de Sinda, qui a barre sur ce vieux ficellier ; et j’ai pu démontrer au banquier les avantages que présentera pour lui, pour tout le monde des affaires, une combinaison où mes oncles Bayonne joueront un rôle prépondérant. D’autres encore s’en occupent. Je vous dis que c’est fait. Vous allez rire : figurez-vous que l’austère Mirevault, excité par Joseph, voulait venir me rendre une visite de cérémonie. Je l’en ai fait dissuader. L’imbécile ! Pourtant il sera ministre : il le faut, je le veux.

Une saccade nerveuse agita sa petite main. Elzéar la regardait, cette main mignonne qui tapotait les pincettes ; il pensait qu’elle avait ourdi et jeté sur tout Paris, du fond de la maison silencieuse, le large filet qui allait se refermer dans le marais parlementaire, en ramener le ministère voulu. Il la regardait, cette menotte, il se prenait à en aimer la grâce et la force.

Il était d’autant plus agacé par la piqûre d’une idée, devenue importune depuis quelques instants.

— M’en voudrez-vous, dit-il, si je pousse plus loin l’indiscrétion ? Que pense de tout cela votre… votre ami, l’intraitable marquis ?

La physionomie d’Esther, presque enjouée tandis qu’elle développait ses grands desseins, reprit son masque grave, avec une ombre de douce tristesse.

— De ce sujet aussi, je vous parlerai librement ; mais vous me croirez moins franche, c’est trop complexe ! M. de Kermaheuc est le seul devoir que ma conscience se reconnaisse, le seul attachement vrai que mon cœur s’avoue. Il m’a ramassée, avec tendresse et respect, alors qu’au sortir de Fontenay j’errais dans la rue, frappant vainement à la porte des petits théâtres. Nous sommes d’une race loyale dans les comptes, n’est-ce pas, et qui paie strictement son dû. Je dois à ce vieillard l’honorabilité de ma vie ; je lui dois l’unique affection solide qui m’ait protégée. Affection paternelle… maintenant…; vous me croirez si vous voulez. Je l’aime pour sa noblesse de sentiments ; je l’aime, c’est singulier à dire, pour tout ce que je sens en lui d’inaccessible à ma nature, et de bon et de beau, pourtant. Je l’aime avec ma complexion morale de Fontenay, avec cet idéalisme qu’on essayait de nous inculquer là-bas. Et, d’autre part, je suis superstitieuse : M. de Kermaheuc est mon fétiche ; il me semble que si cette grande ombre d’un passé mort se retirait de moi, rien ne me réussirait plus. J’ai fait bien des sacrifices pour lui épargner un chagrin. — Ce qu’il pense des choses temporelles dont nous parlions tout à l’heure ? Il ne les voit pas, il vit au-dessus. On ne trompe pas un homme en lui celant ce qui n’a pas d’intérêt, ce qui n’existe pas pour lui. M. de Kermaheuc se croit malheureux, et je ne sais pas d’être plus heureux, à mon sens : parce que je ne connais à personne une pareille puissance d’illusion.

— Je continue à vous bourreler, — reprit Elzéar ; il y avait de l’humeur et du soupçon dans son accent. — Votre existence ne va-t-elle pas changer, avec l’aisance qu’apportent les gros succès de théâtre ?

— Questionnez donc franchement ! Vous voulez dire que mes appointements de comparse n’eussent pas suffi à me faire vivre, sans l’appui de M. de Kermaheuc ? Pauvre homme ! Des fleurs, quelques menues gâteries, un bijou ancien le jour de ma fête ; ce qu’il ferait pour une nièce préférée. Je n’ai pas reçu de lui autre chose, et ses moyens ne lui permettraient pas davantage. La vieille maison où vous êtes représente la part d’héritage qui m’est revenue de ma mère, morte peu après mon équipée, peut-être de ce coup, hélas ! Et s’il y a eu au début de ma carrière, cette terrible carrière du théâtre, des nécessités cruelles, des… abdications, — je ne cache rien, vous le voyez, — ne me faites pas souvenir de ces tristesses, Elzéar, laissez-moi oublier les heures de torture. Depuis quinze jours, les directeurs se pendent à la sonnette de la prestigieuse Martha : désormais, je serai maîtresse de moi-même, libre de mon choix, si ce cœur que je n’ai guère eu le loisir d’écouter devait parler quelque jour. Il ne m’entraînera jamais, je veux l’espérer, à des faiblesses qui jetteraient ouvertement le ridicule sur mon vieil ami, qui compromettraient le nom vénéré dont je dois être la gardienne…

— Le nom dont vous devez être la gardienne ?…

Esther mordit ses lèvres minces, comme pour rattraper un mot de trop.

— Sans doute ; tout le monde connaît et je proclame hautement cette espèce d’adoption affectueuse du bon marquis. C’est ce que je voulais dire. Vous l’entendez assez. Vous ne me prêterez pas des idées absurdes qui sont bien loin de mon esprit.

Elle s’inquiétait à tort. En ce moment, Elzéar ne s’attachait guère à pénétrer les arrière-pensées ou les espérances cachées sous cette phrase équivoque. Il était tout à l’agacement instinctif qui aiguillonne la vanité d’un homme, dès qu’il voit se dresser brusquement, dans l’intimité affectueuse de l’entretien avec une jolie femme, une de ces barrières qu’elle élève d’un mot devant le désir possible, la chance future, la tentation d’un instant… L’élevait-elle pour refréner ce désir possible, ou pour le stimuler en lui donnant plus d’élan ?…

Elzéar continua, presque méchamment :

— M. de Kermaheuc ignore-t-il vos origines ? Elles doivent choquer singulièrement ses préjugés.

— Il sait seulement que j’ai quitté une de ces écoles qu’il abomine. Il porte cette belle action au crédit de mes scrupules de conscience. Pourquoi le détromper, puisqu’il m’en aime mieux ?

— Et vous pouvez prendre sur vous de flatter toutes ses rengaines mérovingiennes, vous, la femme d’esprit libre et instruit ?

— Je lui parle avec piété des choses mortes qu’il aime : je n’y ai pas de peine, puisqu’elles sont belles. J’en ai moins encore à lui parler avec dégoût des choses vivantes qu’il n’aime pas, puisqu’elles ne sont guère propres. Ne pensez-vous point que les hommes se plaisent surtout à entendre maudire ce qu’ils détestent, plus encore qu’à entendre louer ce qu’ils chérissent ? Enfin je cherche à lui plaire comme je peux, même si je ne suis pas toujours bien convaincue. On est souple, n’est-ce pas ?

Comme pour en donner la preuve, elle s’était levée avec une ondulation harmonieuse de toute sa personne, elle vint jeter ce mot dans un sourire ingénu à l’oreille du jeune homme. Il sentit passer, tout proche, le parfum tiède de la gorge délicatement moulée sous le barège entr’ouvert. Elle avait vu se former un nuage sur le front d’Elzéar, à ses dernières reparties ; elle le vit se fondre dans une sensation capiteuse. Elle se rassit plus près de lui ; penchée amicalement sur le bras du fauteuil qu’il occupait, elle lui dit, changeant brusquement de sujet :

— Mais c’est assez parler de moi. Je vais être pressante à mon tour. Pourquoi délaissez-vous votre mère, Elzéar ? Rachel est de bon conseil, elle vous aime. Afin d’enrichir le fils oublieux, un peu grisé par sa vie de luttes, par sa gloire, la vieille mère travaille. Elle vient d’entrer en affaires avec le baron Sinda, pour l’exploitation d’un vaste gisement de kaïnite dans le duché d’Anhalt… Une opération très fructueuse, au dire du baron. Rachel édifie la fortune de l’Enfant prodigue.

— Vous êtes donc en relations avec ma mère ?

— Je l’ai rencontrée quelquefois dans le quartier, nous sommes si proches voisines ! Je rencontre plus souvent votre sœur, chez une dame qui nous donne à toutes deux des leçons de musique. On cause. Nathalie monte en graine. Je soupçonne dans son imagination une idée fixe : elle attend que cet étourdi de Félines ait croqué le dernier morceau de son patrimoine, elle s’offrira alors pour arracher aux usuriers le château de Crémeuse et remettre à flot le vicomte. Je crains qu’elle ne se leurre d’une chimère. Félines ne l’a jamais vue, et le temps passe. Vous devriez soigner un peu plus votre mère, mon ami ; et vous devriez vous rapprocher des autres Bayonne, vos parents.

— Y pensez-vous ? que j’aille leur jeter dans les jambes un socialiste !

— Mon petit cousin, avec tout votre esprit, vous êtes un grand nigaud. Un socialiste tel que vous, chef de parti, remueur d’idées, terreur des ministères, et qui sait mener de front une vie élégante, conserver de belles relations, le Lassalle parisien, comme on vous nomme, ce n’est plus un épouvantail, c’est un allié précieux. Quand vous vous êtes lancé dans le mouvement, les grands Bayonne ont gémi, sans doute, comme ils l’ont fait sur mon entrée au théâtre. S’ils pardonnent aujourd’hui à mon succès, combien plus ils triomphent du vôtre ! Ils voudraient seulement que vous le missiez au fonds commun de la famille, et vous l’y devez mettre, Elzéar. Que deviendrons-nous, Seigneur ! avec les mauvais desseins qu’on voit déjà se former contre nous, si nous ne faisons pas corps, solidement ? Unis, nous sommes invincibles, d’autant plus forts que nous avons un pied dans tous les camps. Mes oncles le comprennent à merveille. Ils ne m’en veulent plus d’être au théâtre, dans le seul lieu d’asile où ce peuple absurde et galant oublie ses velléités d’ostracisme en applaudissant ses favorites : comme Assuérus, il écoutera toujours Esther, et les sœurs d’Esther ; car elles sont nos sœurs, presque toutes celles qui ont du talent. De même, mes oncles inventeraient un socialisme tel que le vôtre, si vous ne leur aviez épargné cette habileté. Je sais qu’ils vous guettent, qu’ils vous attendent, très renseignés sur vous. Dès que Joseph, sous le couvert de Mirevault, aura le gouvernement dans sa main, il ne demandera qu’à vous y ménager un accès facile. — Ainsi, ajouta-t-elle avec une moue de badinage persuasif, — vous allez ouvrir l’aiguille sur la voie où vous êtes posté, et livrer passage au train Mirevault-Bayonne, qui est signalé ; d’abord, pour obliger votre petite cousine ; ensuite, pour hâter votre propre arrivée aux affaires.

— Mais ce n’est pas sérieux ! Il y a un abîme entre le pouvoir et nous.

— Ne dites donc pas nous, mais moi, vous qui êtes le seul homme de votre parti ! Il n’y a pas d’abîme : à peine un fossé, qui se comble chaque jour. La force des choses pousse de votre côté ces gens-là : pour que la soudure se fasse, vous n’aurez qu’à marquer le pas sur place, à vous délester de quelques utopies.

— Vous me connaissez mal. Sous les dehors sceptiques que je porte dans le monde, je crois à mes idées. Je n’en sacrifierai aucune.

— Je connais votre idéalisme, je l’aime. On ne fait rien sans cette paire d’ailes. Mais il faut que l’idéalisme sache devenir pratique ; c’est par là que nous sommes supérieurs, nous autres, et que vous le serez. Vos idées resteront stériles, si l’amour du pouvoir ne les féconde pas. Qu’est-ce que des idées qu’on n’applique jamais ? Cela s’appelle des rêves.

— Peut-être. Je veux faire rêver mes rêves par tous les hommes.

Cette phrase que Daria lui avait dite, un jour, Elzéar la prononça plus faiblement, comme une leçon qu’il répétait, comme l’écho mourant d’une autre voix qui l’aurait poursuivi. Esther s’en rendit compte, ses yeux attentifs lisaient dans ce cœur combattu. Elle se renversa sur son siège avec un geste de découragement.

— C’est vrai, j’ai tort. J’ai affaire à trop forte partie. Folle que j’étais, de croire que ma voix pourrait prévaloir contre celle… celle qui parle en vous.

Il sentait approcher l’assaut. Il se raidit, répliqua durement :

— A quelle voix faites-vous allusion ?

De nouveau, elle se rejeta en avant, lui prit affectueusement les mains, avec de fréquentes hésitations dans les mots craintifs, très doux :

— Ne m’en veuillez pas, Elzéar. Une sympathie irréfléchie m’entraîne ; je n’ai aucun droit à vos confidences. Ne craignez rien : ce n’est pas cette main qui fera saigner votre cœur. — Et la petite main marquait sur sa poitrine la place du cœur. — Rachel, votre mère, pourrait seule faire écouter les paroles que voudraient vous dire tous ceux qui vous aiment. Je sais par elle, et par mes oncles, très informés, ce qui est su de tout Paris, ce que vous ne cherchez pas à dissimuler. Au début, tous les vôtres se sont réjouis des belles perspectives ouvertes devant vous : une haute alliance, une immense fortune, une destinée égale à votre mérite… Mais votre mère et les autres parents se sont enquis ; leur satisfaction s’est changée en crainte. On ne peut faire fonds, disent-ils, sur un caprice altier ; cette fantaisie n’ira jamais jusqu’à consentir au projet d’union que vous formez sûrement ; le préjugé contre notre race est si fort dans ces pays barbares ! Il sera invincible, plus puissant même que la passion. Les vôtres s’inquiètent d’autre part ; on leur signale chez… chez cette noble personne… une frénésie dans l’absolu des idées que ne tempérerait aucun sens pratique… c’est eux qui le disent ! Ils vous imaginent déjà poussé par cette influence aux extrêmes, sombrant dans les apostolats chimériques, et retombant meurtri du haut de votre rêve, ayant tout perdu dans ce désastre, le grand bonheur que vous attendez d’une autre, la situation riche de promesses que votre talent vous avait faite, tout enfin !

Elle se tut, sans le quitter des yeux. Le visage altéré disait ce qu’il souffrait. Un chirurgien débridait ses plaies cachées, mettait à nu ses pensées inavouées. Oui, il les avait formés, ces projets ; sans les regarder en face, sans y consentir expressément : on les lui montrait, vivaces. Oui, il les ressentait, ces craintes : tous les mirages s’évanouiraient à la fois, ceux de la passion, ceux de l’ambition ; au lieu du pouvoir qu’on venait de lui faire palper comme un fruit mûr, il ne resterait dans sa main qu’un grelot de chimère, secoué derrière une agitée ; tant d’espoirs accumulés s’écrouleraient dans quelque catastrophe tragique. Tout ce que lui avait déjà murmuré sa claire raison, aux intervalles de l’ivresse, Esther venait de le préciser à haute voix. Il lui semblait qu’elle ne parlât pas du dehors, cette femme, mais au fond de lui-même, comme une conscience ; et il l’aurait battue, comme on voudrait parfois battre sa conscience.

Elle attendait cet effet du coup hardiment frappé ; elle eut peur d’être allée trop loin.

— Oh ! pardonnez, Elzéar, c’est eux qui parlent de la sorte ; des politiques, des calculateurs. Moi, femme, je ne juge pas si vite. Je sais qu’elle est belle, je sens qu’elle est très haute, digne de vous ; je vous comprends, je l’envie. N’écoutez que votre cœur, cherchez le bonheur, c’est déjà le tenir que de le chercher ainsi. — Il y a des créatures déshéritées qui n’auront même pas connu les joies de cette recherche !

Il fallait attendre, elle le devinait, avant de recoudre la plaie trop cuisante. Elle s’absorba dans la contemplation du foyer. Après une pause d’un silence irrité, d’abord, honteux ensuite, il dit machinalement, pour dire quelque chose, pour échapper à sa propre pensée, plus que par intérêt vrai :

— Vos derniers mots ressemblent à une plainte. Vous n’êtes donc pas heureuse ?

Les petites épaules se haussèrent.

— Quelle question ? Si l’action et le travail ne vous suffisent pas, à vous, un homme, pensez-vous qu’une pauvre femme s’en contente ? Ces sources de la vie, où tous veulent boire, croyez-vous qu’on les épuise avec l’attachement paternel d’un vieillard, avec les vaines couronnes de théâtre qu’on aimerait rapporter à un maître élu, beau, éloquent, supérieur aux autres hommes ? L’équilibre et la santé du cœur, à défaut de mieux, je n’ai ressenti ce bienfait qu’à Fontenay, durant la courte période où je me suis donnée à un maître.

Elle se leva, elle alla ouvrir un bonheur du jour, en retira une liasse de cahiers d’écolière.

— Ce sont mes cahiers de l’école, les notes recueillies aux conférences du bon M. Pécaut. Mes compagnes et moi, nous l’avons aimé. Il croyait, l’excellent homme, nous croyions nous-mêmes que nous prenions intérêt à son prêche ; non, je l’ai compris plus tard ; nous aimions le doux rêveur, comme les petites filles de cet âge aiment leur directeur spirituel, quel qu’il soit. Je retrouve ici, j’y relis de temps à autre les formules sonores qui nous emballaient : « L’idéal moral contemporain… la dignité de la personne humaine… le mystère de liberté que l’âme porte en elle… l’issue ouverte vers la vie éternelle… » Ce fut une sorte de haschisch intellectuel, reçu des mains d’un prophète en qui nous avions foi. Pourquoi m’en suis-je si vite dégoûtée ? A la réflexion je me suis rendu compte. Il y a dans l’esprit ardent et précis de notre race comme un feu qui brûle la paille de tous ces mots creux. On applique sur nous, pour un instant, le léger vernis de calvinisme ; il s’écaille bientôt, le véritable esprit de nos pères reparaît. Le mien n’a pas moisi dans ce sirop de religion laïque que notre maître agitait pour nous ; j’ai pris mesure du bonhomme et mon enthousiasme s’en est allé avec sa puissance de persuasion. Alors, j’ai quitté l’école, comme je vous le disais, je suis venue chercher des applications pratiques de ma force de vie dans la réalité terrestre, là où nous les chercherons toujours, nous autres. — C’est égal : je me reporte parfois à ce temps, à ma brève griserie d’âme, et je me dis que ce furent de bons jours, les seuls où l’illusion féconde ait habité dans mon sein. Parfois aussi, j’envie mes anciennes compagnes, celles qui ont suivi simplement l’âpre chemin du devoir enseigné, avec un cœur résigné à leur sort modeste, un esprit docile à la grave parole du maître… Tenez, écoutez comme c’est joli, ce qu’il nous disait, quand on ne creuse pas.

Elle lut à Elzéar quelques extraits du sermonnaire philosophique. — Lui donner le temps de se remettre, le bercer avec des paroles quelconques, comme on berce un enfant blessé, elle obéissait à cette juste intuition en prolongeant sa lecture.

Il se remettait, il la regardait, il ne lui en voulait plus ; il admirait cette créature changeante, multiforme, qui avait à sa harpe intérieure tant de cordes diverses, douces ou fortes. Il l’interrompit, cette fois avec un élan d’intérêt sincère :

— Ainsi, vous n’êtes pas heureuse, Esther ?

Elle referma les cahiers, qu’elle continua de balancer dans sa main.

— Je vous répondrai par un passage des Hussites où vous m’avez trouvée bonne ; sans doute parce que la femme parlait sous le masque de la comédienne, avec les souvenirs de prime jeunesse où je m’égarais tout à l’heure. Vous vous rappelez la scène ? quand l’Apôtre entre dans la chambre où Martha travaille, pour imposer un nouveau sacrifice à la jeune fille éprise de lui…

Elle se leva ; debout devant Elzéar, elle récita lentement, de sa chaude voix de théâtre :

C’est beaucoup demander à votre faible sœur Que lui vouloir toujours des vertus sans douceur, Un cœur rude au combat, un front lourd de pensée. Je ne suis qu’une femme, ô Maître ; et quand, lassée Par l’accablant effort de mon travail du jour, J’entends passer les chants de nos filles d’amour, Je cours à ma fenêtre ; et je l’ouvre, et j’écoute… O honte ! Sur leurs pas mon âme s’en va toute Au pays inconnu du tendre enchantement. Là je n’irai jamais ! Jamais un mot aimant, Espoir ou souvenir qui met dans l’humble chambre Une fleur en avril, une flamme en décembre !

Ils demeurèrent un instant silencieux. Elzéar montra du doigt le piano :

— Esther, voudriez-vous me faire d’autre musique ? On dit que là aussi vous avez beaucoup de talent.

D’un signe de tête, elle indiqua la pendule ; son visage exprima la surprise de l’heure avancée, l’irrésolution, une incertitude triste.

— Une autre fois… Voyez comme il est tard !

A ce rappel, qui signifiait la fin de leur tiède intimité, à l’idée de se retrouver dans la rue froide et noire, en solitude avec son chagrin, loin de ce foyer, loin de cette robe où il laissait quelque chose de lui-même, des parcelles de sa vie déjà prises, — Elzéar se sentit envahi par une immense lâcheté. Elle le désarma contre les instincts obscurs émus au fond de son être. — Qui les analysera, qui les expliquera, ces chocs soudains, contraires, des pensées et des désirs ? Ce fut lui, cette fois, qui se pencha, prit les mains de la jeune femme, brusquement, en tremblant :

— Esther, chère Esther, grande petite Esther, soyez heureuse. Je le veux. Que faut-il pour cela, dites !

Un ravissement ineffable transfigura le front sérieux, les grands yeux humides. De la gorge précipitamment soulevée, les paroles sortirent, enivrées, pressées dans une hâte heureuse :

— Oh ! rien, ce mot ! Je l’aurai eu, le mot aimant, ma fleur d’avril, ma flamme de décembre. Ne le deviniez-vous pas, que vous étiez l’attendu, l’espéré, depuis longtemps, vous si beau, si grand, vous l’orgueil de ma race !

Encore assez maître de ses sens pour regarder au dedans de lui-même, Elzéar croyait y voir une forme blanche, un long cygne neigeux qui s’enfuyait, s’évanouissait : fantôme qui tantôt l’appelait à sa suite, douloureusement, tantôt le poussait furieusement sur cet autre sein, palpitant devant lui. A cette dernière impulsion, il obéit ; d’un geste inconscient, il attira les mains qu’il serrait. Les cahiers qu’elles tenaient leur échappèrent : tombés sur les carreaux du foyer, ils flambèrent subitement au contact des braises.

— Oh ! mes cahiers de Fontenay ! Les cahiers du bon maître !

La physionomie mobile à miracle prit l’expression d’une fillette en contemplation devant sa cruche cassée, l’air de confusion enfantine et perverse qui devait ajouter une pointe de perversité au désir émané d’elle. En un seul mouvement d’une grâce hardie elle tomba sur les genoux, tenta d’arracher les feuillets aux flammes : trop tard, ses doigts s’y brûlèrent ; pivotant alors sur elle-même, légère, rapide, elle se retrouva agenouillée tout contre Elzéar, souriante, les mains tendues, murmurant à voix basse :

— Mes seules joies d’âme étaient là ! Plus de passé. Remplace. Toute à toi…

Il se baissait pour la saisir. Plus prompte, elle se redressa d’elle-même ; dans une détente lascive de tout l’être, elle s’abattit sur lui, les bras noués autour de son cou, les yeux dans ses yeux, cherchant ses lèvres avec des lèvres où montaient dans un râle, suppliantes, impérieuses, ces paroles étouffées :

— Assez de lutte, assez de pensée ! Je t’ai voulu. Je te veux… Prends-moi…

CHAPITRE XI LE BAIN DE HAINE

Andarran continuait son initiation. Il venait consciencieusement à la Chambre. Le travail législatif n’avançait guère. La loi sur les boissons, discutée par quelques spécialistes devant les banquettes vides, marchait cahin-caha. Le nouveau député usait ses après-midi en flâneries dans les couloirs. Il prenait contact avec ses collègues, il réformait sur plus d’un point l’opinion toute faite qu’il avait d’eux. Arrivé au Palais-Bourbon avec les préventions qu’un décri universel entretient dans le public, Jacques pensait y fréquenter, à peu d’exceptions près, les fantoches incapables et stupides stigmatisés chaque jour par la presse. Ce lui fut une vraie surprise de trouver vif intérêt et grand profit dans les conversations qu’il nouait, au hasard des rencontres de couloir. Tel collègue sans notoriété particulière, qu’il jugeait défavorablement sur ses opinions, sur ses votes, le charmait dans l’entretien privé par l’étendue de ses connaissances, par la modération et l’équité de ses aperçus. Avec les uns, il s’instruisait sur des matières où la compétence de son interlocuteur lui faisait mesurer sa propre ignorance ; il se plaisait avec d’autres aux causeries sur les idées générales. Journellement il découvrait d’obscurs législateurs qui lui en imposaient par leur savoir ou par leur solide expérience, qui le gagnaient par les agréments de l’esprit ou par une bonhomie cordiale. Sensible aux supériorités de tout ordre et volontiers défiant de lui-même, Jacques se demandait avec inquiétude s’il n’allait point paraître très petit garçon, entre tant de capacités indiscutables. Il se demandait surtout comment il devait concilier ces constatations quotidiennes avec cet autre fait d’évidence, l’insuffisante et déplorable gestion des affaires publiques par cette réunion de capacités individuelles.

Une après-midi, dans la semaine qui suivit sa présentation rue Fortuny, comme Andarran faisait les cent pas en discutant à fond la question des sucres avec un grand agriculteur du Nord, Bayonne passa rapidement devant eux, lui jeta ces mots :

— Tu feras aujourd’hui tes vrais débuts. Il y a de l’orage dans l’air. Ça va chauffer.

— Ah ! bah ! On ne s’attendait à rien de particulier… Qu’est-ce qui te fait croire ?…

— Certains symptômes. Une houle de fond qui arrive du salon de la Paix. Pressentiments de marin. Tu verras.

Il s’engouffra dans la salle. La sonnerie d’un timbre électrique vibra le long des couloirs. Elle produisit l’effet d’une pierre dans une fourmilière. Les groupes se dispersèrent, les députés se portèrent en masse vers les deux tambours de droite et de gauche qui ouvrent sur l’amphithéâtre.

Au moment de les suivre, Jacques s’arrêta sur le perron d’accès avec une exclamation joyeuse :

— Ferroz !… Mon cher maître, quelle joie de vous voir ici !

Il venait de reconnaître le visage glabre aux lignes de médaille antique, empreint d’une gravité méditative sous la couronne des cheveux blancs. Un demi-siècle de labeur et de pensée n’avait pas ployé la forte carrure du Savoyard. Ferroz montait les degrés de ce pas réfléchi qui marque l’habitude de n’avancer qu’en terrain sûr. Ainsi avait marché, de découvertes en découvertes, le praticien sans rival, oracle des aliénistes de toutes les écoles, rénovateur de la thérapeutique des affections nerveuses. Que faisait-il dans les assemblées, l’illustre savant dont les travaux sont attendus par toute l’Europe ?

Comme toujours, il y avait à cette question deux réponses : celle des malveillants, celle des approbateurs. — Ferroz, disaient les premiers, ambitionnait de finir en personnage curulaire, installé dans un fauteuil du Luxembourg ; il gravissait patiemment l’échelon inférieur, obligatoire en un temps où le Sénat ne se recrute guère que parmi les stagiaires de la Chambre basse. — Non, répliquaient les seconds ; n’ayant plus rien à apprendre dans les cliniques, l’éminent professeur avait voulu consommer son expérience, étudier dans les assemblées certains phénomènes collectifs de psychologie et de physiologie. — Comme toujours, il eût fallu sans doute réunir les deux explications, pour fondre les parts de vérité que devait contenir chacune d’elles.

Andarran avait approché Ferroz dans sa vie d’étudiant ; il avait su mériter l’attention bienveillante de ce puissant esprit.

— Oui, continua-t-il avec effusion, c’est une fortune inespérée de vous retrouver ici. Vous me guiderez dans ce pays inconnu, cher maître ; vous savez combien j’ai foi dans votre diagnostic intellectuel et moral.

— Cher monsieur, répondit Ferroz, avec cette articulation lente et mesurée que les internes de son service appelaient « un pèse-mots », — cher monsieur, je vous répéterai ce que j’ai toujours dit à mes élèves : Observez les faits, qui sont nos véritables instituteurs ; négligez les mots reçus, pour respectables qu’ils soient ; attachez-vous à la réalité qu’ils déforment. Elle vous instruira plus vite et mieux que je ne saurais faire.

— En séance, messieurs ! — Ce cri des huissiers ramassa les derniers retardataires. Dans les couloirs, grouillants quelques instants auparavant, il n’y avait plus qu’un grand froid de vide et de silence.

— Si je ne me trompe, reprit Ferroz, la réalité vous prépare une première leçon. Allons la recevoir. Nous en causerons après.

Jacques l’accompagna dans l’hémicycle.

La physionomie de la salle avait changé comme par enchantement : morte l’instant d’avant, tragiquement vivante depuis que ce reflux humain y ramenait la vie. Cinq cents têtes pressées, tendues vers la tribune, garnissaient le pourtour des banquettes. Ce n’était point le silence solennel qui se fait aux grands jours, sous la parole des grands orateurs : c’était l’attention grondante des journées d’âpres querelles.

La réforme des boissons venait de trébucher sur un article où des amendements contradictoires, acceptés par les mêmes votants, faisaient entrer deux prescriptions inconciliables. On s’était empressé de renvoyer la loi à la commission. L’ordre du jour appelait une interpellation de Cyprien Boutevierge, l’un des chefs radicaux. La Chambre avait décidé la discussion immédiate ; telle une femme qui jette au panier son fastidieux travail de tapisserie, à l’annonce d’un visiteur amusant, impatiemment attendu. L’objet de l’interpellation était de mince conséquence : une phrase imprudente dans un mandement épiscopal. Boutevierge dénonçait ce crime aux foudres du pouvoir. Bientôt, abandonnant le cas particulier de son évêque, il « donnait une grande ampleur au débat » ; expression usuelle dans la langue parlementaire pour signifier une énumération copieuse de tous les ragots propagés par la presse. Boutevierge poussait la charge à fond contre le cléricalisme, contre un ministère prisonnier de la droite et complaisant à l’éternel ennemi.

Incisive et captieuse, son argumentation portait. A gauche, à droite, sur quelques bancs du centre, une contraction colérique déformait peu à peu les visages ; ils grimaçaient avec des expressions de joie méchante ou de révolte indignée, le luisant de la haine passait dans tous les yeux braqués. On eût dit que certains regards, à l’extrême gauche, avaient la vertu du basilic, et qu’ils allaient poignarder les ministres, les gens du centre. Ce fut pis encore quand le plafond lumineux s’éclaira : dans l’air épais, sur ces figures terreuses, fantomatiques, avec la clarté trouble et jaunâtre dont on ne voyait pas la source, il sembla qu’une pluie de fiel en dissolution s’épandît ; elle tremblait dans l’atmosphère vibrante, elle faisait saillir les masques convulsés, plus terreux et plus jaunes, plus haineux sous le cerne de lumière bilieuse.

Le ministre des cultes balbutia une réponse faible, équivoque. Bayonne bondit après lui à la tribune : l’orateur socialiste ne trouva pas cette fois les habiles envolées d’éloquence qui réunissaient pour un instant tous ses auditeurs dans une même surprise d’admiration. La parole dure, sans liant, trahissait une âcreté intime qui ne lui était pas habituelle.

— Qu’a donc le bel Elzéar ? se demandait-on : — lui qui semblait depuis quelque temps se désintéresser de la lutte, le voilà plus féroce que jamais contre le gouvernement, féroce jusqu’à la maladresse.

Il eut pourtant sur la liberté d’association, seule efficace pour conjurer le péril clérical par le droit commun, une digression où Jacques se sentit d’accord avec lui. Le député d’Eauze fit machinalement le geste d’applaudir : au bruit scandaleux de cet applaudissement isolé, aux regards épouvantés que lancèrent Couilleau, Rousseblaigue, à l’effarement des têtes qui se retournaient sur les banquettes inférieures, Andarran s’arrêta, interdit, comme un enfant qui aurait laissé échapper une incongruité.

Bayonne conclut en déposant un ordre du jour sur ce thème de la liberté d’association. Jacques n’en saisit pas le dispositif, dans le brouhaha des clameurs hostiles.

— Attends, je vas lui faire un sort, à ton ordre du jour ! s’écria Rousseblaigue en tirant la boîte à bulletins du groupe.

— Mais que dit-il au juste ? demanda Jacques.

— Je n’en sais rien. Ça vient de ce socialiste. Suffit, n’est-ce pas ?

D’une main hésitante, Jacques voulut retenir le bulletin à son nom, s’abstenir, tout au moins : un murmure scandalisé s’éleva autour de lui, une réprobation triste se peignit dans les yeux de tous ses voisins, très honnêtes gens, très bien pensants, politiques expérimentés, anciens au Parlement. Il laissa faire, comprenant qu’il n’était plus un homme raisonnable et libre, mais une cellule passive dans un organisme, dans le groupe où on l’avait inscrit. Et il courba la tête en se rappelant la prédiction de Bayonne, le premier matin.

Boutevierge revint à l’assaut, d’autres après lui. Le baron Lebrun, député monarchiste et catholique, prit la défense de l’évêque incriminé. Cet avocat compromettant, écouté avec faveur par l’extrême gauche, embarrassait le ministre à l’égal des adversaires déclarés. Il parut à Andarran que Lebrun faisait insidieusement le jeu de ces derniers. D’une façon générale, Jacques avait peine à comprendre la partie qui se jouait : toutes ces graves questions étaient attaquées de biais, posées en porte-à-faux, avec des intentions cachées sous les attitudes apparentes. Deux ou trois fois, il fut violemment tenté d’intervenir, de redresser le débat qui s’égarait. Un instinct secret le prémunit contre ce prurit de néophyte : la voix du bon sens, il le devinait, n’aurait aucune chance de se faire écouter ; il contreviendrait à la règle d’un jeu qu’il ignorait, sur un échiquier où toutes les pièces se mouvaient suivant la marche oblique du cavalier.

Après Lebrun, le président du Conseil donna de sa personne. Il louvoya cauteleusement, parla du Concordat avec respect, du clergé sur un ton rogue et comminatoire ; il fit tête à l’extrême gauche tout en détachant des ruades à droite. Un épisode de chasse revint à la mémoire d’Andarran, un renard qu’il avait traqué certain jour, au fond d’une gorge, entre deux crêtes couronnées par les tireurs : l’animal subtil avait réussi à se défiler, tout le long de la gorge, sous un étroit couvert où il échappait aux coups de fusil des deux pelotons opposés.

Quelques officieux du Cabinet proposèrent l’ordre du jour pur et simple. Lebrun et ses amis de la droite l’appuyèrent bruyamment : leur intervention provoqua un mouvement de mauvaise humeur à l’aile gauche du centre. On vit là des bulletins blancs préparés sur les pupitres se changer aussitôt en bulletins bleus. Les scrutateurs se consultèrent longtemps, avec des airs mystérieux, au-dessus des corbeilles où les huissiers vidaient leurs urnes. D’une voix légèrement émue, Duputel annonça « qu’il y avait lieu à l’opération du pointage ». A ces mots fatidiques, une secousse électrique se propagea sur tous les bancs ; les applaudissements éclatèrent à l’extrême gauche. Des huées, des regards insolents, rechargés de haine par ce demi-succès, défiaient les mornes bataillons du centre ; ceux-ci invectivaient rageusement la maladresse des droitiers, qui ricanaient, narguaient les ministres. Le pointage nécessitait une suspension de séance : on se précipita dans les couloirs, autour des tables où les scrutateurs déployaient les feuilles d’émargement. La ruche s’emplit à nouveau d’un affolement tumultueux : pronostics passionnés, commentaires des discours, aigres discussions dans les groupes.

Andarran croisa à la sortie un socialiste, ancien professeur d’algèbre que son frère Pierre avait eu pour répétiteur au lycée. Esprit chimérique, cœur foncièrement droit et honnête, cet homme lui avait toujours inspiré une sincère estime.

— Je vous plains, fit le mathématicien avec un hoquet de dégoût. Ah ! ne jamais revenir ici ! On s’y empoisonne la raison et le cœur. Au dehors de cette enceinte, je ne déteste personne ; dès que j’y rentre, je sens en moi une bête féroce ; chaque après-midi, il me semble que je me replonge dans un bain de haine.

Jacques se répétait encore ce dernier mot, qui traduisait si bien ses impressions de séance, lorsqu’il rejoignit Ferroz.

— Cher maître, je ne comprends rien à ces logogriphes : je ne vous demande pas de m’expliquer tout, ce serait trop long ; mais, de grâce, éclairez-moi sur un point. Voilà de bons garçons, pour la plupart, qui causaient familièrement dans ces couloirs, tout à l’heure, qui se racontaient des histoires drôles ; sceptiques, comme nous le sommes tous aujourd’hui ; faisant bon marché de leurs étiquettes politiques, à telles enseignes que je suis tombé de mon haut, ce matin, en entendant bafouer la République par des républicains avérés, les princes par des monarchistes notoires. Cette porte franchie, ils se transforment en ogres, on croirait qu’ils vont s’entre-dévorer ; ils se replongent dans le bain de haine, me disait l’un d’eux. Est-ce pure comédie, effet de la galerie sur l’acteur qui rentre dans la peau de son personnage sous les yeux du public ? Non, car je l’ai sentie, cette puanteur de haine : elle m’envahissait moi-même, je me surprenais à haïr je ne sais qui, par contagion…

Ferroz ébaucha son geste professoral, de l’index qui marque les points de démonstration sur un cadavre.

— D’abord, ce ne sont pas les mêmes hommes que vous avez vus dans l’hémicycle. Vous y avez vu leur addition en une personne collective, l’assemblée : monstre nouveau, très différent des unités qu’il totalise. Il sent, pense, agit autrement que ses composantes. Nos contemporains ont sans cesse à la bouche ce grand mot : la Science, et ils continuent de se gouverner au mépris des découvertes scientifiques les mieux établies. Chacun sait aujourd’hui qu’il se crée dans tout auditoire, au Parlement comme au théâtre, une mentalité collective et temporaire ; elle a ses mouvements, son niveau, presque toujours médiocres ; rarement elle s’élève à hauteur des meilleurs, le plus souvent elle rabaisse ceux-ci à l’étiage des pires, des moins intelligents et des plus méchants. Cette queue règle les impulsions de tout le corps.

— Pourtant, dans un théâtre, le public a une âme sensible, prompte aux sentiments généreux…

— Dans un théâtre, les intérêts ne sont pas en jeu : ici se joue le drame des convoitises réelles. L’âme, comme vous dites, — n’ayant jamais vu d’âme, j’ignore ce que c’est, — le déséquilibre nerveux d’un public de théâtre, nous en avons tous les inconvénients, sans les bénéfices. Ici, vous l’avez bien deviné, les étiquettes verbales ne sont pour rien dans nos fureurs : monarchistes, opportunistes, radicaux, socialistes, bonnes plaisanteries ! Nombre de ceux qui les font n’y croient guère ; et ceux qui y croient sont leurs propres dupes. Mais sous ces étiquettes, il y a des intérêts et des vanités, imprescriptibles facteurs des dissensions humaines. Il y a des inégalités sociales, plus douloureuses dans un pays fou d’égalité. Sous ces vains mots, il y a des hommes, séparés par l’éducation, les fortunes, les castes, les classes, les privilèges…

— Oh ! cher maître ! ne faites pas intervenir des distinctions abolies…

— Et toujours renaissantes. Quand vous coupez une futaie, les jeunes plants repoussent-ils moins inégaux que n’étaient les vieux arbres ? Il y a des hommes, vous dis-je, des hommes de traditions opposées, de provenances antagonistes, de différents mondes, suivant leur plaisante expression ; et, derrière les hommes, il y a des femmes, ces éternelles blessées de vanité. Elles se jalousent, elles s’envient, par-dessus les barrières qui les séparent. Vous verrez se former des coalitions éphémères, entre droitiers et républicains conservateurs, par exemple ; ils ont mêmes intérêts à défendre contre l’assaut révolutionnaire ; cependant le pacte ne tient jamais : leurs femmes ne se reçoivent pas, ne fusionnent pas. Par ce fait seul, il n’y a entre ces hommes qu’un frêle lien politique : il n’y a pas adhérence sociale. Cherchez là, au fond des cœurs, les véritables raisons des opinions, telles qu’elles se créent ou se modifient au foyer de famille, à toute minute, par les prétentions, les déboires ou les triomphes de la femme, des enfants, des proches… Cherchez là les mobiles secrets, constants, qui classent et déclassent les partis, attisent les haines que vous avez vues flamber.

— Soit, fit Andarran. Mais me direz-vous pourquoi ces haines éclatent dans l’occasion où on les attendait le moins, sur le propos des questions religieuses ? S’il existe un sentiment commun entre ces hommes divisés par tant d’intérêts, c’est à coup sûr l’indifférence en matière religieuse. Il n’y a pas ici cinquante personnes qui aillent à la messe. Parmi ces messieurs de la droite que le bon ton y retient, il n’y en a peut-être pas dix qui l’entendent avec une foi assurée. De l’autre côté, nous ne trouverions pas trois individus fortement attachés à un système philosophique ; et, hormis quelques vieillards, l’âge de nos collègues les libère de certains souvenirs irritants, des rancunes que nourrissaient naguère ceux qui avaient traversé les périodes où le clergé était puissant et tracassier. Est-il possible que tous ces sceptiques se passionnent pour ou contre les choses d’Église ? Tant de fiel entre-t-il dans l’âme des indévôts ?

— C’est où vous voyez mal, repartit énergiquement Ferroz. Si vous voulez démêler le nœud de toutes leurs querelles, pénétrez-vous de cet axiome : il n’y a ici qu’une question, la question religieuse. Elle apparaissait à nu dans le débat de ce jour, elle se cache d’habitude sous d’autres enseignes ; mais elle est toujours au fond de nos rivalités. C’est elle qui anime au combat ces indifférents, ces sceptiques. Vous ne comprenez pas ? Venez, je vous rafraîchirai la mémoire.

Les deux hommes causaient en marchant dans le vestibule de la bibliothèque, moins envahi. Ferroz poussa la porte, choisit sur les rayons un volume de Bossuet, l’ouvrit au Sermon pour la profession de Mme de la Vallière.

— Lisez, dit-il en mettant le doigt sur le haut d’une page.

Jacques lut ce passage : « Les sentiments de religion sont la dernière chose qui s’efface en l’homme et la dernière que l’homme consulte : rien n’excite de plus grands tumultes parmi les hommes, rien ne les remue davantage, et rien en même temps ne les remue moins. »

— Ce mauvais historien, reprit Ferroz, l’a très bien vue, et bien précisée, la contradiction dont vous vous étonnez. Voici tantôt quinze ans que tous mes élèves m’ont ri au nez, un jour, dans mon service de la Salpêtrière : je leur disais, en citant cette phrase, que notre siècle finirait par des guerres de religion. Je ne me trompais qu’en reculant trop l’échéance. Le siècle n’est pas à sa fin, et ces guerres commencent ; les paroles et l’encre coulent d’abord : vous verrez couler le sang, comptez-y.

— Eh quoi ! s’écria Jacques, c’est vous qui parlez ainsi ! Vous, le savant détaché, vous l’athée ! Car on vous l’a assez reproché, votre athéisme.

Ferroz haussa les épaules.

— Si j’avais absorbé tous les toxiques dont j’ai étudié l’action sur autrui !… Un œil bien organisé est fait pour percevoir les images des objets extérieurs ; non pour rendre les images internes que crée la fantaisie. Peu importe ce que je pense, si je pense, pourvu que mon œil observe bien l’objet de son étude. — Athée ou non, je constate ici ce phénomène : les grands tumultes excités par les sentiments de religion chez des hommes qui n’ont pas de religion.

— Mais comment l’expliquez-vous ?

— Comme il faut tout expliquer, ici et ailleurs. — Ah ! mon ami, vous croyez voir les gestes, entendre les paroles de cinq cent quatre-vingts contemporains, sans plus, conscients et responsables de ce qu’ils disent et font ? Détrompez-vous. Vous voyez, vous entendez quelques mannequins, passants d’un instant sur la scène du monde, qui font des mouvements réflexes, qui sont les échos d’autres voix. Regardez, derrière eux, une foule innombrable, les myriades de morts qui poussent ces hommes, commandent leurs gestes, dictent leurs paroles. Nous croyons marcher sur la cendre inerte des morts : en réalité, ils nous enveloppent ; ils nous oppriment ; nous étouffons sous leur poids ils sont dans nos os, dans notre sang, dans la pulpe de notre cervelle ; et surtout quand les grandes idées, les grandes passions entrent en jeu, écoutez bien la voix : ce sont les morts qui parlent.

— La peste soit d’eux, dit en riant Andarran, — ils faisaient tout à l’heure un fier charivari.

— Le même qu’ils ont fait dans l’histoire.

— Eux, du moins, ils avaient des convictions sincères, ardentes.

— Précisément. Ils continuent de nous les faire proclamer, à nous qui n’en avons plus. Avez-vous observé Félines, le joyeux viveur ? Il écumait. S’il eût tenu Boutevierge sur un bûcher, il aurait mis le feu au fagot ; et Boutevierge lui eût certainement rendu la pareille. Dans les muscles énervés de Félines, c’étaient de longues générations d’ancêtres, gentilshommes croyants et combatifs, qui se démenaient, s’escrimaient pour leur Dieu. Dans ceux du robin Boutevierge, l’ex-procureur impérial, c’étaient tous les vieux procureurs qui ont lutté contre l’Église, de Philippe le Bel à la Convention. Quant à Bayonne, inutile d’insister, n’est-ce pas ? Tout au fond de ce Parisien, qui veut faire oublier ses origines et tâche à les oublier lui-même, la voix immémoriale d’Israël clamait son farouche anathème aux Gentils, elle poursuivait la revanche de l’affront millénaire. Cet intrigant de baron Lebrun retrouvait la piété des bourgeois ses pères, austères jansénistes du Marais. D’autres, les plus nombreux, prolongeaient la vieille hargne de nos paysans tourangeaux, picards, champenois, du manant toujours geignant sous la dîme abbatiale, toujours enclin à se gausser du clerc, avec une peur atroce de l’enfer. Et Mirevault, le riche fabricant de tissus, cet esprit libéral et commercial, si prudent, si réservé dans l’habitude de la vie, avez-vous vu comme elle lui remontait au visage, la flamme des passions calvinistes ? Mirevault et ses coreligionnaires se sont taillé la part du lion dans le gouvernement de ce pays ; pourtant, quand il passe sous le balcon du Louvre, Mirevault lève une tête inquiète et croit apercevoir l’arquebuse du roi Charles ; il craint d’entendre à ses trousses le pas des dragons de Villars.

— Bah ! c’est une feinte connue : crier à la persécution pour mieux dominer.

— Pas toujours. Cette peur atavique est souvent sincère : lorsqu’elle les reprend, la haine contre vous se rallume en leur cœur.

Jacques secoua tristement la tête :

— Ainsi, non seulement les morts parleraient, mais ils combattraient, ils haïraient !

— Oui ; et c’est le problème insoluble de notre vie nationale. Vous savez comment les terres vierges suent la fièvre et tuent les premiers défricheurs qui les éventrent. Notre vieille terre, faite de la poussière des morts, est autrement empoisonnée ; nous l’avons remuée de fond en comble pour y bâtir à neuf : elle exhale les miasmes accumulés par nos divisions séculaires, nous mourons de cette malaria.

— Ah ! cher maître, laissez-moi croire que votre théorie retarde. Des vents nouveaux ont soufflé qui dissipent ces miasmes. Liberté, science, progrès, nobles efforts intellectuels, gloires acquises et souffrances supportées en commun, que faites-vous de ces révolutions où ont fusionné les éléments réfractaires, de ces forces généreuses qui nous transforment sans cesse et nous acheminent vers un avenir meilleur ?

— Il y a en effet des forces antagonistes. Elles agissent sur les peuples sains, qui ne remuent pas trop profondément leur vieux sol, qui savent faire un choix judicieux dans les traditions du passé. Le passé nous abrite et se prête à nos évolutions, quand on le respecte ; il se venge et nous écrase sous ses pires débris, quand on le démolit aveuglément. — Mais nous recauserons de cela. On rentre, allons assister au dernier acte de la tragi-comédie.

On était rentré. Le président communiqua le résultat du pointage : l’ordre du jour pur et simple, préféré par le ministère, était repoussé à quelques voix de majorité. Les ministres parurent se consulter ; de leur banc aux gradins du centre, des conseillers officieux allaient et venaient. Il fallait un vote de confiance pour détruire l’effet de ce petit échec moral ; et on ne pouvait l’obtenir que par un coup de barre à gauche. Deux mameluks du Cabinet rédigèrent hâtivement une formule qu’ils portèrent au bureau :

« La Chambre, confiante dans le gouvernement pour faire respecter les droits de la société laïque, passe à l’ordre du jour. »

Boutevierge demanda la division, qui est de droit. On vota sur le premier tronçon de phrase ; il fut adopté. On allait voter le second, quand un vieux renard auvergnat, l’ancien avoué Bourgne, réclama l’addition de ce simple mot : — « A l’avenir. » On se chamailla vingt minutes sur la procédure. Le tumulte empêchait d’entendre les explications ; plusieurs députés, ahuris, demandaient où se placerait le mot.

— « Pour faire respecter à l’avenir les droits de la société laïque », criait-on à gauche. — Cette intercalation était-elle, régulière ? Non, décida le président. On scrutina sur la rédaction primitive des mameluks : elle passa à une faible majorité. Jacques entendit M. Cornille-Lalouze, le même qui avait traité les ministres de « misérables », s’écrier avec un soupir de soulagement :

— L’affaire est dans le sac, le ministère est sauvé !

— L’orage a passé, Bibi va dîner, — chantonna gaiement Couilleau en se levant. Un certain nombre de gens du centre, affamés, sortirent comme lui. Le scrutin sur l’ensemble ne serait plus qu’une formalité, pensaient-ils. A ce moment, on vit descendre dans l’hémicycle Aristide Asserme, qui venait d’échanger quelques signes avec Mirevault et d’autres collègues en mouvement, le long de la travée des caméléons, entre gauche pure et centre. Le député de la Nouvelle proposa négligemment, « pour mettre d’accord tous les républicains », l’addition du mot « à l’avenir » en queue de l’ordre du jour accepté : « … De la société laïque — à l’avenir. » Des voix découragées protestèrent :

— Ce n’est pas français ! Ça ne veut rien dire !

Nouvelle discussion confuse où l’on invoqua des précédents, pour et contre les appendices aux ordres du jour déjà votés. L’intervention de l’ondoyant Aristide décelait des fluctuations dans les travées douteuses : les fronts se rembrunirent au centre et sur le banc ministériel. Le président du conseil coula un regard à l’aile gauche de sa majorité, visiblement ébranlée ; un autre regard à droite, où l’on protestait bruyamment ; le vieux stratège fit mentalement son calcul, secoua la tête comme un taureau qui chasse une mouche, se leva, jeta aux socialistes, — ils n’avaient rien proposé, — ces mots qu’il feignait de n’adresser qu’à eux seuls :

— Notre dignité ne nous permet pas d’accepter votre addition, qui impliquerait un blâme pour le passé fermement républicain du cabinet ; si elle était votée par la Chambre, le gouvernement saurait ce qui lui reste à faire.

La droite applaudit. Une fraction de la gauche ministérielle se cabra sous le coup de fouet de cet applaudissement intempestif. Sur ces bancs, autour de Mirevault et d’Asserme, on tenait des conciliabules animés, les meneurs se levaient, circulaient, répandaient le mot d’ordre. Des émissaires se détachaient, allaient pratiquer quelques amis au cœur même des travées du centre. D’autres se précipitaient sur les ministres, les adjuraient de céder. Deux ou trois membres du Cabinet, le visage renversé, parlaient à voix basse au président du Conseil, paraissaient en désaccord avec lui. On épiait ces craquements du navire battu par la tempête ; ils propageaient la consternation dans l’équipage indécis.

Les urnes passèrent. Des figures hésitaient, crucifiées par le doute ; des mains soupesaient, irrésolues, un bulletin blanc et un bulletin bleu.

— Que faites-vous ? soufflèrent timidement à leurs voisins quelques députés, sur les gradins supérieurs.

— Si l’on s’abstenait ? risqua l’un d’eux.

— Ils se butent, grogna M. Cornille-Lalouze ; nos comités nous reprocheront le rejet de ce mot comme une concession au cléricalisme, à la droite ; j’ai envie de m’abstenir. — Il mit pourtant dans l’urne un bulletin négatif ; puis un blanc approbatif, pour annuler l’autre.

Explore with AITake your curiosity a little further.

Reading settings