HÉLIODORE
N. Quenneville translation
TRADUCTION NOUVELLE ET EXACTE, AVEC DES NOTES.
Par N. QUENNEVILLE,
Membre de plusieurs Sociétés Littéraires, et Professeur de Langue Grecque.
A PARIS,
CHEZ BERTRANDET, Impr.-Lib. rue de Sorbonne, N°. 384.
Et chez l'Auteur, rue du Faubourg S. Antoine, N°. 164, près la Barrière du Trône.
AN XI.

C'est Calasiris, c'est votre père, arrêtez. — Dessin: Huot — Sculp.: Lorieux.
LES ÉTHIOPIENNES.
LIVRE QUATRIÈME.
SOMMAIRE.
Jeux pythiques. Théagènes remporte le prix de la course. Entretien de Calasiris avec Chariclée, et ensuite avec Théagènes. Crédulité de Chariclès. La maladie de Chariclée se découvre. Artifice de Calasiris pour apprendre quelle est la naissance de Chariclée. Chariclée apprend que Chariclès n'est pas son père. Conseil donné par Calasiris à Chariclès. Calasiris détermine Chariclée à se laisser enlever. Il trompe Chariclès. Enlèvement de Chariclée. Discours de Chariclès aux Delphiens. Discours d'Hégésias. Les Delphiens se mettent à la poursuite des Thessaliens.
Les jeux pythiques se terminèrent le lendemain. Une jeunesse nombreuse étoit rassemblée. L'amour lui-même, je crois, y présida et distribua les prix; l'amour, qui voulut faire voir quelle énergie il sait inspirer aux ames qu'il a subjuguées. Voici ce qui s'y passa:
La Grèce entière étoit spectatrice. Les Amphyctions présidoient. Quand les combats de la course, de la lutte, du pugilat furent terminés avec la plus grande pompe, un héraut, élevant la voix, s'écrie: que les Oplites paroissent.[23] En même-tems, on voit briller à l'extrémité de la carrière, la belle Chariclée. Pour ne pas enfreindre les lois de sa patrie, elle avoit pris sur elle-même d'assister à la célébration des jeux; mais je crois plutôt que le désir de voir Théagènes l'y avoit amenée. Dans sa main gauche est une torche allumée; dans la droite une branche d'olivier. Aussitôt qu'elle paroît, tous les regards se tournent vers elle; mais les yeux de Théagènes préviennent ceux de toute l'assemblée. Rien de plus perçant que la vue d'un amant. Théagènes, averti peut-être qu'elle alloit paroître, épioit le moment heureux où elle devoit se montrer: il étoit assis à mes côtés. Aussitôt qu'il l'apperçoit, il ne peut garder le silence; c'est Chariclée, me dit-il, à voix basse. C'est elle-même. Je lui ordonne de rester tranquille. A la proclamation du héraut, un Athlète, fier de ses premiers triomphes, bouillant de courage, revêtu d une armure brillante, s'élance impétueusement dans la carrière, comme s'il ne devoit point trouver d'antagoniste: personne en effet ne se présente pour lui disputer la victoire; personne sans doute n'osoit se mesurer contre lui. Les Amphyctions le renvoient, sous prétexte que les lois ne permettent pas de couronner un Athlète, sans qu'il ait combattu. Celui-ci demande que le héraut fasse une seconde proclamation; qu'il demande si quelqu'un veut lui disputer la victoire; les présidens des jeux le lui accordent. Le héraut fait une seconde proclamation. Cet homme m'appelle, me dit Théagènes.—Comment, cet homme vous appelle!—Oui, mon père, personne en ma présence, sous mes jeux, ne prendra des mains de Chariclée, le prix dû au vainqueur.—Mais ... une défaite ... mais la honte qui la suivra n'est-elle rien à vos yeux?—Quel coureur aura la vue assez perçante, les pieds assez agiles, pour voir, pour atteindre Chariclée avant moi et me laisser derrière lui? Quel homme, à la vue de Chariclée, s'élèvera dans les airs, volera avec la rapidité d'un oiseau? Les aîles que les peintres donnent à l'Amour, ne sont-elles pas l'emblème de la vitesse d'un amant? Personne, jusqu'ici, pardonnez à la confiance qui m'anime, non, personne, jusqu'ici, ne peut se vanter d'avoir surpassé Théagènes à la course.
En achevant ces mots, il se lève brusquement, s'avance au milieu de l'arène, donne son nom, celui de son pays et tire sa place au sort. Couvert de son armure, il se tient à l'entrée de la carrière, ne respirant qu'après le moment heureux, attendant avec impatience que la trompette donne le signal. Tel Homère nous représente Achille sur les bords du Scamandre, ne respirant que les combats.
A la vue d'un spectacle si inattendu, toute la Grèce est agitée: les spectateurs font pour Théagènes les mêmes vœux que pour eux-mêmes. La beauté a quelque chose de séduisant: elle sait mettre tous les hommes dans ses intérêts. J'observois Chariclée de loin; je la voyois agitée de mouvemens violens. Je voyois se peindre successivement sur sa figure les différentes passions d'une amante. Enfin, le héraut proclame au milieu des spectateurs, les noms des deux athlètes, Ormène d'Arcadie, et Théagènes de Thessalie. On donne le signal. Ils partent. L'œil a peine à les suivre. Chariclée ne peut se contenir. Elle tressaille; elle bondit: elle court avec Théagènes;[24] elle lui donne des aîles. L'inquiétude, l'attente se peignent dans les yeux des spectateurs. Pour moi, j'étois dans la plus violente agitation; je tremblois pour celui que j'avois adopté pour mon fils. On ne doit pas s'étonner, dit Cnémon, que les spectateurs fussent dans des transes si violentes, puisque je tremble moi-même en ce moment pour Théagènes. Hâtez-vous de me dire s'il fut proclamé vainqueur.
Arrivé au milieu de la carrière, il se retourne et regarde Ormène; puis soulevant son bouclier, il lève la tête, arrête ses regards sur Chariclée, s'élance avec la rapidité d'un trait qui vole vers le but, et devance son antagoniste de plusieurs orgies, comme on le vit ensuite par la mesure. Il vole vers Chariclée; et feignant d'être emporté par la rapidité de la course, il se précipite dans ses bras. Je m'apperçus même qu'en prenant la branche d'olivier, il baisa la main qui la lui donnoit. Cette victoire, ce baiser de Théagènes, dit Cnémon, me rendent la vie.... Que fit-on ensuite? Vous êtes insatiable, répond Calasiris: le sommeil même ne peut vous subjuguer. Déjà la plus grande partie de la nuit est passée, et vous ne songez pas encore à vous livrer au repos. La longueur de mon récit ne vous fatigue point. Mon père, répond Cnémon, je ne suis pas de lavis d'Homère, qui dit qu'on se rassasie de tout, et même de l'amour. On ne rassasie point de plaisirs, de quelque manière qu'on les goûte[25]. Il n'y auroit qu'une ame aussi dure que le fer et le diamant, qui put être insensible aux charmes d'entendre parler, même pendant une année, des amours de Théagènes et de Chariclée. Continuez donc, je vous prie, votre narration.
Théagènes est couronné, proclamé vainqueur, et reconduit au milieu des acclamations de tous les spectateurs. Chariclée, revoyant Théagènes, ne dissimule plus sa défaite. Sa passion la subjugue entièrement. La rencontre de deux amans réveille l'amour dans leur ame, rallume des feux, qui les consument comme les flammes consument une forêt. Chariclée, de retour chez elle, passe une nuit encore plus triste que les précédentes.
Pour moi, il me fut impossible de dormir un instant; je ne songeai qu'aux moyens de cacher notre fuite. Je cherchai dans quel pays la divinité m'ordonnoit de conduire ces jeunes amans. Je résolus de fuir par mer; et les dernières paroles de l'oracle,
Fendant les flots écumeux, partez pour arriver dans une terre brûlée par les rayons du soleil,
me déterminèrent à prendre cette voie. Mais je ne savois dans quel pays les mener. Les bandelettes trouvées avec Chariclée, auroient pu me donner quelques lumières. Chariclès m'avoit dit avoir appris que sur ces bandelettes étoit tracée son histoire. J'espérois aussi y trouver le nom de sa patrie et le secret de sa naissance. Je conjecturois que c'étoit dans sa patrie que les dieux m'ordonnoient de la conduire.
Je me rends au point du jour chez Chariclée. En entrant, je trouve tout le monde, et sur-tout Chariclès, plongé dans la douleur. Je m'approche; je demande quel est le sujet de cette consternation. La maladie de ma fille a redoublé, dit Chariclès: elle a passé une nuit plus cruelle que les précédentes. Levez-vous, lui dis-je; retirez-vous tous: qu'on m'apporte seulement du laurier, un trépied, de l'encens et du feu. Que personne n'entre ici que je n'appelle. Chariclès fait exécuter mes ordres. Lorsque je fus seul, je me mis en devoir de jouer mon rôle, comme un acteur qui paroît sur la scène. Je brûle de l'encens. Je prononce quelques prières à voix basse, en agitant la branche de laurier sur Chariclée, remuant la tête et bâillant comme si j'eusse été accablé de sommeil et de vieillesse. Je ne cesse qu'après avoir fait mille extravagances sur elle et sur moi. Elle sourioit du bout des lèvres, me faisant entendre que tout étoit inutile; que je ne connoissois point sa maladie. Enfin, m'asseyant auprès d'elle: Prenez courage, ma fille, lui dis-je, elle n'est pas dangereuse; il est facile de la guérir. On a jeté un charme sur vous, quand vous avez présidé à la fête, et sur-tout quand vous avez distribué les prix. C'est Théagènes qui vous a charmée. Je l'ai observé courant dans le stade, couvert de son armure. Ses yeux se sont arrêtés plus d'une fois sur vous. Que Théagènes, dit-elle, m'ait regardée ou non, peu m'importe.... Quelle est sa naissance, sa patrie? J'ai vu beaucoup de personnes le regarder avec admiration.—Il est de Thessalie. Vous avez dû l'apprendre du héraut qui l'a proclamé vainqueur. Il se prétend issu d'Achille, et je l'en crois, si l'avantage de la taille, la beauté, sont des signes certains d'une naissance illustre. Mais il n'a ni l'orgueil, ni la fierté du vainqueur d'Hector. La douceur de ses manières tempère la fierté de son courage. Malgré tous ces avantages, malgré le charme que ses regards ont jeté sur vous, il souffre plus de maux qu'il ne vous en fait. Mon père, me dit-elle, je vous rends grâce de l'intérêt que vous prenez à mon état; mais pourquoi calomnier un innocent? Ma maladie n'est point un enchantement.—Ma fille, pourquoi me la cacher? pourquoi ne pas parler avec franchise et avec confiance, afin que je puisse vous soulager? ne suis-je donc pas votre père par le nombre des années, et sur-tout par la tendresse que j'ai pour vous? ne suis-je pas l'ami de votre père? n'est-ce pas la même ame qui anime nos deux corps? Découvrez-moi la cause de vos tourmens, et comptez sur ma discrétion. Je vais même, si vous le désirez, vous en assurer par des sermens. Ouvrez-moi le fond de votre ame; ne vous obstinez pas à garder un silence funeste. Une maladie qui seroit bientôt guérie, si elle étoit connue, devient incurable avec le tems. Le silence nourrit des maux qui seroient bientôt soulagés, si les malades voulaient parler[26].
Chariclée resta quelques momens sans me répondre; mais on voyoit les divers mouvemens qui agitoient son ame, se peindre sur sa figure. Accordez-moi aujourd'hui; me dit-elle enfin; demain vous apprendrez quelle est ma maladie, si toutefois vous ne la connoissez pas, puisque vous vous prétendez doué de l'esprit prophétique. Je me lève aussitôt, et je sors pour ménager sa pudeur. Chariclès vient au-devant de moi. Qu'avez-vous à m'annoncer, me dit-il?—Tout va bien. Demain vos inquiétudes cesseront; votre fille sera guérie. Elle consentira encore à une autre chose, qui ne peut manquer de vous faire plaisir. Rien cependant n'empêche d'appeler un médecin. Je le quittai aussitôt pour prévenir les autres questions qu'il auroit pu me faire?
A peine étois-je sorti de chez Chariclée, que j'apperçois Théagènes errer autour de l'enceinte qui environne le temple, s'entretenant avec lui-même. La vue seule de la demeure de Chariclée sembloit l'enchanter. Je détourne la tête, et je passe auprès de lui, feignant de ne pas le voir. Bon jour, Calasiris, me dit-il. Arrêtez: c'est vous que j'attendois. Je me retourne aussitôt. C'est le beau Théagènes, dis-je. Je ne vous avois pas vu.—Comment beau! je ne puis plaire à Chariclée! Ne cesserez-vous point de m'insulter, lui dis-je d'un air indigné, d'insulter à mon art, qui a subjugué Chariclée; qui l'a forcée de vous aimer? Vous êtes à ses yeux un dieu. Elle désire vous voir.—O mon père! que dites-vous? Chariclée ... me voir.... Que ne me conduisez-vous à l'instant chez elle! En même-tems il se met à courir. Arrêtez, lui dis-je, en le saisissant par la robe; modérez votre ardeur. Il n'est pas ici question d'un bien qui soit le prix de l'agilité, qu'il soit facile d'atteindre et d'enlever. Il faut user de beaucoup de circonspection pour ne rien faire qui puisse être désavoué par l'honneur, bien prendre ses mesures pour assurer le succès. Ignorez-vous que Chariclès est un des principaux, de Delphes? ignorez-vous que les lois condamnent les ravisseurs à la mort?—Que m'importe la mort, pourvu que je meure dans les bras de Chariclée. Cependant, si vous le jugez plus convenable, allons trouver Chariclès, demandons-lui la main de sa fille; mon alliance ne le déshonorera pas.—Nous ne l'obtiendrons pas. Ce n'est pas que Chariclès dédaigne votre alliance; mais depuis long-tems il a promis sa fille à son neveu. Malheur à lui, quel qu'il soit, s'écrie Théagènes! Personne, tant qu'il me restera un souffle de vie, non, personne n'obtiendra la main de Chariclée: ce bras, ce fer sauront bien l'empêcher. Modérez-vous, lui dis-je, il ne faut ici ni emportement, ni violence; suivez seulement mes avis; soumettez-vous à tout ce que je vous dirai. Retirez-vous maintenant; gardez-vous de vous montrer ici fréquemment; venez me trouver seul et à l'insu de tout le monde. Théagènes se retire d'un air morne et abattu.
Le lendemain je rencontre Chariclès. A peine m'a-t-il apperçu, que, se précipitant dans mes bras, il me serre contre son sein et m'embrasse à plusieurs reprises. C'est à votre sagesse, c'est à votre amitié que je le dois, s'écrie-t-il. Vous avez opéré un prodige. L'inflexible Chariclée est gagnée; son cœur indomptable est fléchi: elle aime. Mon amour-propre étoit flatté. Je fronçois le sourcil; je marchois fièrement et à grands pas. Je savois bien, lui dis-je, qu'elle ne tiendroit pas contre mes premiers efforts; cependant je n'ai pas employé toutes les ressources de mon art.—Mais comment avez-vous découvert qu'elle aime? J'ai suivi votre conseil; j'ai appelé les médecins les plus renommés de cette ville; je les ai priés de la voir; je leur ai promis de payer leurs soins de toute ma fortune. Entrés dans la chambre de ma fille, ils lui ont demandé quel étoit son mal. Au lieu de leur répondre, elle s'est retournée de l'autre côté, répétant sans cesse ce vers d'Homère:
O Achille, fils de Pelée, le plus brave des Grecs.
Acestinus, que vous connoissez peut-être, lui prend la main, croyant découvrir sa maladie dans les pulsations du pouls, correspondant aux battemens du cœur. Après avoir réfléchi quelque tems, tantôt levant, tantôt baissant la tête: Chariclès, me dit-il, c'est en vain que vous nous avez appelés; notre art ne peut rien contre une telle maladie. Grands dieux! me suis-je écrié, que dites-vous? C'en est donc fait de ma fille: je n'ai donc plus d'espoir! Ne vous désolez pas, me dit-il, écoutez-moi; et me prenant en particulier, il me parle ainsi:
Notre art n'a de pouvoir que contre les maladies du corps; mais il ne peut rien contre celles de l'ame. Lorsque celle-ci souffre des maladies du corps, elle peut trouver quelque remède dans la médecine. Il est bien vrai que votre fille est malade: mais ce n'est point de corps. Elle n'a ni plénitude d'humeurs, ni pesanteur de tête. La fièvre ne circule point dans ses veines. Enfin, aucune partie de son corps n'est attaquée, soyez-en bien persuadé. Je redouble mes instances; je le conjure de m'éclairer, s'il est possible, sur la cause de cette maladie. Chariclée elle-même, continue-t-il, ignore que c'est son ame qui est malade, et que sa maladie n'est qu'un violent amour. Ne voyez-vous pas comme ses yeux sont humides de pleurs, son visage abattu, son teint pâle? Elle ne se plaint d'aucun mal interne. Sa raison est égarée; ses discours n'ont point de suite. Ce n'est point la douleur qu'elle ressent, qui lui ôte le sommeil: elle a perdu tout-à-coup son embonpoint. C'est à vous de chercher celui qui peut la guérir. Puissiez-vous le trouver. Acestinus, à ces mots, se retire.
C'est vous que j'implore; vous, mon sauveur, mon ange tutélaire, de qui j'attends tout, vous qui avez seul la confiance de Chariclée. Je l'ai priée, conjurée de me découvrir son mal; elle s'est contentée de me répondre qu'elle ne le connoissoit point; que tout ce qu'elle savoit, c'est que Calasiris seul pouvoit la guérir. Elle m'a prié en même-tems de vous conduire auprès d'elle. J'ai jugé aussitôt que votre art l'a fléchie.—Vous connoissez sa passion; en connoissez-vous aussi l'objet?—Non, assurément; comment le connoîtrois-je? Mais il n'est point de sacrifice que je ne fisse pour que ce fût mon neveu Alcamène, que depuis long-tems je lui propose, et que je lui ai proposé toutes les fois que j'ai tenté de changer sa résolution.—Vous pouvez vous en assurer; conduisez votre neveu chez elle; faites-le paroître à ses yeux. Il approuve mon avis et me quitte.
Quelque tems après je le rencontre[27]. J'ai une chose bien affligeante à vous apprendre, me dit-il. Ma fille, je crois, est frénétique[28]. Son état présente quelque chose de bien extraordinaire. J'ai suivi votre conseil; j'ai paré mon neveu Alcamène, et je l'ai conduit chez elle. La vue de la tête de la Gorgone, ou de quelque autre objet plus affreux encore, n'auroit pas fait plus d'impression sur elle. Elle a poussé un cri aigu et perçant; elle a tourné la tête de l'autre côté, se serrant le col dans ses deux mains, menaçant de se donner la mort, si nous ne sortions au plus tôt. Nous nous sommes précipités hors de sa chambre[29]. Que pouvions-nous faire en voyant une chose si extraordinaire? Je viens vous supplier encore une fois de ne pas laisser ma fille dans un pareil état; de ne pas m'abandonner moi-même, dont les vœux sont si cruellement déçus.
Chariclès, lui dis-je, vous ne vous trompez point. Votre fille éprouve véritablement des accès de frénésie: c'est la violence de mes remèdes qui l'a mise dans cet état; mais il les falloit tels pour la contraindre à faire ce qui répugnait également à son tempérament et à ses goûts. Un dieu ennemi, je crois, en empêche le succès et combat mes efforts. Il faut me montrer cette bandelette que vous avez trouvée parmi les autres objets exposés avec Chariclée. Je crains que cette bandelette ne soit, enchantée, qu'elle ne porte avec elle quelques prestiges qui lui endurcissent l'ame. Je crains que quelque ennemi n'ait fermé l'entrée de son cœur aux charmes de l'amour et aux douceurs de l'hymen. Quelques momens après, il m'apporte cette bandelette. Je le prie de me laisser seul. Il se retire. Je retourne chez moi; je m'empresse d'examiner cette bandelette: je la trouve remplie de caractères éthiopiens, non de ceux dont se sert le peuple, mais de ceux dont se servent les rois et qui ressemblent beaucoup aux caractères sacrés des Egyptiens. Je les parcoure et je trouve ce qui suit:
«Persine, reine d'Ethiopie. C'est pour une fille, dont je ne sais quel sera le nom, que je ne connois que par les douleurs de l'enfantement, que je trace ces mots, présent funeste et arrosé de mes larmes».
Je fus frappé d'étonnement, Cnémon, en voyant le nom de Persine. Je lus le reste, ainsi conçu:
«O ma fille! j'étois innocente quand je t'ai exposée pour te dérober aux yeux de ton père Hydaspe; j'en prends à témoin le soleil, de qui nous descendons. Cependant, pour me justifier à tes yeux; si tu prolonges tes jours, aux yeux du mortel bienfaisant et envoyé du ciel pour te sauver, s'il en est qui te sauve, aux yeux de l'univers entier, je vais détailler les motifs qui m'ont déterminée à t'exposer.
Nos premiers ancêtres sont, parmi les dieux, le Soleil et Bacchus; et parmi les héros, Persée, Andromède et Memnon. Ceux qui, dans la suite des tems, construisirent le palais des rois d'Ethiopie, l'ornérent de peintures qui représentent nos ancêtres. Les statues, les tableaux où sont tracés les exploits de ces héros, sont placés dans les portiques et les appartemens des hommes. Les amours d'Andromède et de Persée ornent l'appartement ou je couche. Les nœuds de l'hymen m'unissoient depuis dix ans à Hydaspe; mais nous n'avions pas encore d'enfans. Un jour, pendant les ardeurs brûlantes du midi, le sommeil s'empara de moi. Ton père, prétextant des ordres qu'il avoit reçus en songe, vint me trouver et réclama les droits d'époux. Bientôt je m'apperçus que j'étois enceinte. Tout le tems qui précéda l'enfantement, ne fut qu'une fête continuelle pour tous les Ethiopiens. Le roi, qui se flattoit que je lui donnerais un successeur à la couronne, remercioit les dieux par des sacrifices sans nombre. Mais je donnai le jour à une fille blanche, couleur inconnue en Ethiopie. Voici, je crois, quelle en étoit la cause. Au moment où je tenois ton père dans mes bras, mes yeux s'arrêtèrent sur le tableau qui représentait Andromède absolument nue, puisque l'artiste avoit saisi le moment où Persée venoit de la descendre du rocher; et le fruit malheureux que je conçus dans mon sein, ressembla à l'image qui m'avoit frappée. Persuadée que ta couleur déposeroit contre moi, que personne ne croiroit à ce que je pourrois alléguer pour ma justification, j'ai mieux aimé, pour me garantir d'une mort ignominieuse, t'abandonner à la fortune, que de te livrer à un trépas assuré, ou t'entendre appeler d'un nom injurieux à ma vertu. Je trompai ton père: je lui dis que tu étois morte; mais je te fis exposer en secret, avec beaucoup de richesses destinées à celui qui te sauveroit la vie. Entre autres ornemens, je te parai de cette bandelette où est tracée ta malheureuse histoire et la mienne: elle est arrosée de mes larmes et de mon sang. O toi! qui la première m'as fait connoître le plaisir d'être mère, qui as été en même-tems une source de douleurs pour moi; ô ma fille! qui ne l'as été qu'un instant, si tu prolonges tes jours, souviens-toi de ta naissance. Chéris la pudeur; c'est la vertu de notre sexe. Par elle, tu soutiendras la gloire de ton origine, tu honoreras ceux qui t'ont donné le jour. Parmi tous les objets exposés avec toi, conserve avec le plus grand soin un anneau dont ton père m'a fait présent lorsqu'il recherchoit ma main: il porte l'empreinte du sceau royal; le chaton, fait d'une pantarbe douée d'une vertu secrète, doit te le faire regarder comme sacré. Telles sont les paroles que je t'adresse sur cette bandelette, puisqu'un dieu jaloux me prive du plaisir de te voir et de t'entretenir de vive voix. Peut-être seront-elles vaines; peut-être aussi seront-elles un jour d'une grande utilité; car l'avenir est voilé aux yeux des mortels. Ta beauté, funeste à ta mère, ne te sert de rien. Cette bandelette, si tu vis, révélera le secret de ta naissance. Mais si ... puissé-je ne jamais l'apprendre...! ce sont des larmes de regret et d'amertume dont j'arrose ta cendre».
La lecture de ce qui étoit tracé sur cette bandelette, dissipa mes incertitudes. J'admirois la sagesse des dieux. La tristesse et la joie remplissoient mon cœur; des larmes, mêlées de plaisir, coulèrent de mes yeux. Pendant que je m'applaudissois d'avoir levé le voile qui me cachoit le passé et d'avoir démêlé le sens de l'oracle, l'incertitude de l'avenir, les misères de la vie, l'inconstance, la fragilité des choses humaines, les caprices et les bizarreries de la fortune, dont Chariclée me présentoit un exemple si frappant, me remplissoient de compassion, de soucis et d'inquiétudes. Sa naissance, ses aventures, ses traverses, la distance immense qui la séparait de sa patrie, se présentoient sans cesse à mon esprit. Ethiopienne d'origine, née du sang royal, elle avoit perdu tous ces titres, et n'étoit regardée que comme le fruit du libertinage. J'étois dans la plus grande perplexité, déplorant le passé, et n'osant lui assurer un sort plus heureux pour l'avenir. Enfin le calme se rétablit dans mon ame; je résolus d'exécuter mon projet et sans délai.
Je me rends chez Chariclée. Je la trouve seule, accablée par sa maladie. Son courage la soutenait encore; mais son corps abattu, ses forces épuisées la mettoient hors d'état de résister long-tems aux progrès du mal. J'ordonne à tous ceux qui étoient présens de se retirer; je demande le calme le plus profond, sous prétexte que je vais faire des vœux et des invocations sur Chariclée. Chariclée, lui dis-je, c'est aujourd'hui qu'il faut m'ouvrir votre cœur. Vous m'avez promis hier de n'avoir aucune réserve pour un homme qui peut, malgré votre silence, pénétrer dans le fond de votre ame. A ces mots, Chariclée me prend la main, la baise, l'arrose de ses larmes: Sage Calasiris, me dit-elle, accordez-moi cette première faveur; ne m'obligez pas de vous révéler mes tourmens, puisque vous dites les connoître: mon honneur me commande le silence. Permettez-moi de taire un mal honteux, qu'il est plus honteux encore de dévoiler. Les progrès qu'il fait tous les jours m'accablent; mais ce qui me déchire l'ame, c'est de ne l'avoir point arrêté dès sa naissance, de m'être laissée subjuguer par une passion, contre laquelle mon cœur s'étoit révolté jusqu'à ce funeste moment, une passion dont le nom seul flétrit le saint nom de chasteté.
Ma fille, lui dis-je pour la consoler, ce silence sur l'état de votre cœur mérite les plus grands éloges. Je n'ai pas besoin d'apprendre de votre bouche ce que les secrets de mon art m'ont appris depuis long-tems. Il est beau de vous voir rougir d'un sentiment qu'il est glorieux à votre sexe de tenir caché. Mais, puisqu'enfin votre cœur connoît l'amour, puisque l'image de Théagènes y règne (les dieux eux-mêmes m'ont instruit de son bonheur) sachez que vous n'êtes ni la seule, ni la première qui ressentez cette passion. Bien des femmes illustres, bien des vierges ont eu, comme vous, un cœur sensible. L'amour est le plus puissant des dieux: on nous représente les autres immortels asservis à ses lois. Il faut que la sagesse elle-même préside à toutes vos démarches. Il eût été beau, sans doute, de rester inaccessible aux traits de l'amour; mais quand une fois il est maître de nous, c'est à la vertu à nous retenir dans les bornes du devoir. Vous pouvez m'en croire, fuyez l'opprobre dont pourroit vous couvrir votre passion; que des nœuds légitimes vous lient à celui que vous aimez, et que l'hymen guérisse vos maux.
Pendant que je parlois ainsi, la sueur ruisseloit sur tout son corps. La joie que lui inspiroient mes discours, les tourmens de l'espérance, la honte de voir son secret arraché, se peignoient successivement sur son visage. Mon père, me dit-elle; après un long silence, vous me parlez d'hymen; mais Chariclès y consentira-t-il? mon vainqueur lui-même ne me dédaignera-t-il pas? Vous n'avez rien à redouter de la part de Théagènes, lui dis-je; l'amour le domine avec plus d'empire peut-être que vous. Vous avez allumé dans son cœur tous les feux qui vous dévorent. Vos ames, dès votre première entrevue, ont senti qu'elles étoient faites l'une pour l'autre, et ont éprouvé sur-le-champ les mêmes sentimens. Mon art vous a servi auprès de lui; il a redoublé l'ardeur qui le consume. Celui que vous regardez comme votre père, vous destine un autre époux: c'est Alcamène, que vous devez connoître. Alcamène! dit-elle; qu'il lui prépare un tombeau. Théagènes sera mon époux, ou la Parque tranchera plutôt le fil de mes jours. Mais, dites-moi, je vous en conjure, comment savez-vous que Chariclès n'est pas celui qui m'a donné le jour, et qu'il n'est que mon père adoptif?—Voilà ce qui me l'a appris, lui répondis-je en lui montrant cette bandelette.—Comment est-elle entre vos mains? car au moment où Chariclès me reçut des mains de celui qui m'avoit nourrie, lorsqu'il m'emmena ici, je ne sais comment, il me prit cette bandelette, qu'il a conservée avec le plus grand soin[30].—Je vous dirai par la suite comment je l'ai tirée des mains de Chariclès. Mais, dites-moi, savez-vous ce quelle contient?—Non, je l'ignore.—Cette bandelette est un flambeau qui éclaire les ténèbres qui environnent votre berceau, et dans lesquelles vous avez marché jusqu'ici. Elle me prie aussitôt de lui faire part de ce que j'avois découvert. Je lui explique, je lui détaille tout ce qui étoit sur la bandelette. A peine se connoît-elle elle-même, que son courage se ranime. Elle prend des sentimens dignes de sa naissance. Elle me demande ce qu'il faut faire. Je lui parle ouvertement; je lui développe mes projets. Ma fille, lui dis-je, j'ai été en Ethiopie, pour m'instruire dans les sciences qu'on y cultive. J'ai connu votre mère Persine; car dans ce pays, le palais des rois est ouvert aux sages. Les connoissances des Egyptiens, que je joignois à celles des Ethiopiens, augmentoient la considération dont je jouissois.
Lorsqu'elle sut que je me disposois à retourner en Egypte, elle m'apprit votre histoire; mais elle me fit jurer auparavant que je n'en parlerons à personne. Elle m'avoua même qu'elle n'auroit pas la même confiance dans les sages du pays. Elle me pria de demander d'abord aux dieux si vous n'aviez point perdu la vie, ensuite dans quel pays vous étiez. Elle ajouta que, malgré toutes ses recherches, elle n'avoit pu trouver personne qui vous ressemblât. Les dieux m'avoient instruit de tout. Je dis donc à votre mère que vous viviez, dans quel pays vous étiez. Elle me pria alors de vous chercher, de vous ramener dans le sein de votre patrie; elle ajouta que, depuis qu'elle vous avoit mise au monde, elle n'avoit point eu d'enfans; qu'elle étoit prête, lorsque vous paroîtriez, à avouer tout le passé à votre père, qui, assuré par une longue suite d'années de la vertu de son épouse, transporté de joie lorsqu'il se verroit un enfant héritier de sa couronne, ne verroit que la vérité dans tout ce qu'elle lui diroit.
Tel fut le discours de votre mère. Elle y ajouta des prières ardentes; elle me fit jurer par le Soleil, serment inviolable pour les sages d'Ethiopie, de m'occuper de vous. Je viens donc pour satisfaire à ses prières et dégager mes sermens. Ce n'est pourtant pas là le motif qui m'amène à Delphes; mais c'est le plus grand avantage que je retire de l'exil auquel les dieux eux-mêmes m'ont déterminé. Depuis long-tems je suis comme aux aguêts, vous témoignant tous les égards dus à votre naissance, attendant en silence un moment favorable de vous présenter dans cette bandelette une preuve non équivoque de la vérité de ce que je vous dis. Il ne tient qu'à vous, avant de voir votre inclination forcée par Chariclès, qui veut vous unir à Alcamène, de fuir de ce pays avec moi; de retourner dans votre patrie, dans les bras de vos parens; d'épouser Théagènes, prêt à nous suivre par-tout où nous voudrons aller; de quitter votre vie errante et précaire, pour rentrer dans le rang où vous appelle votre naissance, et faire asseoir avec vous sur le trône celui que votre cœur adore, s'il faut toutefois ajouter foi aux oracles des dieux. Je lui rappelai en même-tems l'oracle d'Apollon; je lui en expliquai le sens. Elle n'ignoroit pas que beaucoup de personnes parlaient de cet oracle, et cherchoient à l'interprêter. Elle fut frappée d'étonnement. Mon père, reprit-elle, je ne doute pas que la volonté des dieux ne soit telle que vous le dites. Mais que faut-il faire?—Il faut feindre de consentir à votre hymen avec Alcamène.—Il est bien affligeant et bien honteux de faire même de simples promesses à un autre que Théagènes. Quoi qu'il en soit, je m'abandonne aux dieux et à vous.... Mais ... quel est le but de ce mensonge? comment me dégager de mes promesses sans les accomplir?—Le tems vous l'apprendra. Il est des choses dont les discours d'une femme retardent l'exécution; mais la célérité, secondée de l'audace, vient à bout de tout. Je ne vous demande que de suivre mes avis; de convenir avec Chariclès, pour le moment, de donner votre main à Alcamène. Il ne fera rien sans me consulter. Elle me promet de faire tout ce que je lui dis; je la quitte versant un torrent de larmes.
A peine suis-je sorti, que je rencontre Chariclès en proie à la plus vive douleur et au chagrin le plus cuisant. Quoi! lui dis-je, quand vous devriez vous livrer à la joie, remercier les dieux par des sacrifices de ce que vous êtes enfin parvenu au comble de vos vœux, de ce que mon art et mon adresse ont triomphé de Chariclée, de ce que je l'ai déterminée à subir le joug de l'hymen, vous paroissez triste et rêveur! Vous pleurez presque! D'où vous vient donc cette tristesse?—Hélas! ne suis-je pas en effet le plus malheureux des hommes! S'il en faut croire les songes qui me tourmentent, et celui sur-tout que j'ai eu cette nuit, ma fille, l'objet de ma tendresse, ne doit pas se marier, mais changer de séjour. Je croyois voir un aigle, parti de la main d'Apollon, s'abattre tout-à-coup sur moi, arracher ma fille d'entre mes bras, la transporter à l'extrémité de la terre, dans un pays peuplé de fantômes et d'ombres noires; enfin j'ignorois absolument ce quelle étoit devenue. Un espace immense la déroboit à mes regards[31].
Je n'eus pas de peine à interprêter ce songe; mais je tâchai de le consoler et d'épaissir encore les ténèbres qui lui cachoient l'avenir. Vous, lui dis-je, le prêtre du plus éclairé des dieux, vous ne me paroissez pas bien saisir le sens de votre songe; il ne vous annonce que le prochain hymenée de votre fille. Cet aigle n'est que l'emblème de l'époux qui la recevra de vos mains. Vous y voyez qu'Apollon lui-même approuve cette alliance; qu'il conduit comme par la main celui qui va passer dans les bras de Chariclée; et ce songe porte la douleur et la consternation dans votre ame! O Chariclès! augurons mieux. Secondons les desseins des dieux. Appliquons-nous à déterminer encore mieux votre fille.
Il me demande ce qu'il doit faire pour fixer plus sûrement la volonté de Chariclée. Avez-vous, lui dis-je, quelques objets précieux, une robe enrichie d'or, un collier magnifique? Gagnez-la par ces présens; faites-les lui remettre comme venant de son amant. L'or et les bijoux ont des charmes auxquels les femmes ne résistent guère. Faites en même-tems tous les préparatifs de la noce; car il ne faut point différer l'hymen, mais profiter de l'effet que mon art a opéré sur l'esprit de Chariclée, et ne pas lui donner le tems de changer. Je n'oublierai rien, croyez-moi, me dit Chariclès. En même-tems il se retire transporté de joie; bien résolu de tout exécuter sur-le-champ. En effet, il se hâta, comme je le vis par la suite, de faire tout ce que je lui avois conseillé. Une robe précieuse, ce collier d'Ethiopie, que Persine avoit donné à sa fille en l'exposant, pour la reconnoître, furent portés à Chariclée, comme venant d'Alcamène.
Ayant rencontré Théagènes, je lui demande où sont ses compatriotes, qui sont venus avec lui en députation. Il me dit que les jeunes filles sont déjà parties; qu'elles ont pris les devants pour ne point être obligées de précipiter leur marche; que les jeunes gens, impatiens de retourner dans leur patrie, ne veulent plus retarder leur départ; qu'il ne peut plus se refuser à leurs désirs. Je l'instruis aussitôt de ce qu'il doit leur dire, de ce qu'il doit faire lui-même; je lui recommande d'attendre que je lui indique le moment favorable à l'exécution de nos projets.
Delà je me rends au temple, pour prier le dieu de vouloir bien nous diriger lui-même dans notre fuite. La divinité est plus prompte que la pensée; elle nous protège dans ce que nous entreprenons pour lui plaire, et souvent sa bonté prévient nos demandes. Le dieu n'attendit pas que je l'interrogeasse; des effets m'assurèrent bientôt de sa protection. Plein du projet qui m'occupoit tout entier, j'allois consulter la prêtresse, lorsque ces mots vinrent frapper mes oreilles: Hâtez-vous; ces étrangers vous appellent. En effet, des étrangers célébroient, en l'honneur d'Hercule, un festin solemnel au son des instrumens de musique. A ces mots, je m'arrête. Je ne pouvois, sans crime, fermer l'oreille aux paroles de la divinité. Je prends de l'encens, que je brûle en l'honneur d'Apollon. Je fais des libations d'une eau pure. Ils paroissent étonnés de la magnificence de mon offrande. Ils me prient de prendre part à leur banquet. Je me rends à leur invitation. Couché comme eux sur une feuillée de branches de myrthe et de laurier, je mange des mets dont j'ai coutume de me nourrir. Mes amis, leur dis-je, quelqu'agréable que soit votre repas, il n'excite point mon appétit. J'ignore encore qui vous êtes. Je voudrois cependant vous connoître. Ce seroit, je crois, manquer à la bienséance et à l'honnêteté, si, après avoir fait ensemble des libations, mangé à la même table, après avoir formé les premiers nœuds d'amitié au milieu d'une cérémonie sainte, nous nous séparions sans nous connoître les uns les autres.
Nous sommes Tyriens, disent-ils, marchands de profession; nous allons à Carthage en Lybie. Notre vaisseau est chargé de beaucoup de marchandises des Indes, d'Ethiopie et de Phénicie. Nous célébrons ce banquet en l'honneur d'Hercule, protecteur de Tyr, pour le remercier de la victoire remportée par ce jeune homme (ils me montrent en même-tems celui qui étoit assis devant moi) qui a vaincu à la lutte, et qui a fait proclamer le nom de Tyr au milieu des Grecs. Nous avions passé le cap Malée, et les vents contraires nous avoient forcés d'aborder à Céphalénie. Un songe lui annonce pendant la nuit qu'il remportera une victoire aux jeux pythiques. Il le jure par le dieu adoré dans notre patrie. Il nous persuade de nous détourner de notre route et d'aborder ici. L'effet a justifié sa prédiction. Marchand jusqu'à ce moment, le voilà aujourd'hui couvert de lauriers. Il a offert un sacrifice au dieu qui lui a annoncé sa victoire, pour l'en remercier et en même-tems pour lui demander sa protection pendant le voyage; car nous nous embarquons demain matin, si les vents nous sont favorables. Vous allez, leur dis-je, mettre à la voile?—Tel est notre dessein.—Voudriez-vous me recevoir sur votre bord? Des affaires m'appellent en Sicile; et cette île, comme vous le savez, est située sur la route de la Lybie.—Si vous voulez vous embarquer avec nous, nous nous regarderons comme très-heureux d'avoir à notre bord un sage, un Grec, dans lequel nous croyons encore voir l'ami des dieux.—Ce sera pour moi un plaisir bien sensible, pourvu que vous m'accordiez un jour pour faire les préparatifs nécessaires—-Eh bien, nous vous accordons la journée de demain; mais trouvez-vous aux approches de la nuit sur le bord de la mer. Les nuits sont très-favorables aux navigateurs. Il s'élève de terre des vents légers, avec le secours desquels un vaisseau fend rapidement les îlots tranquilles.
Je conviens de tout avec eux; mais je leur fais jurer qu'ils ne partiront point avant. Je les quitte au milieu de la joie et des plaisirs[32]. Ils dansent, au son mélodieux d'une flûte, les danses syriennes. Tantôt, par des sauts légers, ils s'élancent dans les airs, ils retombent à terre, ploient avec grâce sur leurs jarrets; tantôt ils pirouettent comme ceux qui sont agités de l'esprit divin. Je me rends chez Chariclée: elle contemploit les présens que Chariclès lui avoit envoyés. Delà je vais trouver Théagènes; je les instruis l'un et l'autre de ce qu'ils ont à faire, et du moment où il faudra le faire. Je me retire chez moi, attendant ce qui alloit se passer.
Au milieu de la nuit, dans le tems où toute la ville étoit plongée dans un profond sommeil, une troupe de jeunes gens armés environne la maison de Chariclée. Théagènes, guidé par l'amour, marche à leur tête.[33] Il avoit composé un bataillon de guerriers des jeunes Thessaliens qui l'avoient escorté pendant la cérémonie. Ils poussent tout-à-coup de grands cris; font un bruit horrible avec leurs boucliers, pour effrayer ceux qui pourroient les appercevoir. Ils se précipitent, à la lueur des flambeaux, dans la maison de Chariclée, qu'ils n'ont pas de peine à forcer. Les portes sont fermées de manière à s'ouvrir aisément. Chariclée étoit prévenue de tout. Ils la trouvent préparée, l'enlèvent sans qu'elle fasse la moindre résistance, emportent en même-tems tout ce qu'elle leur commande de prendre; ils sortent de la maison. Les cris de victoire, mêlés au bruit effrayant des boucliers frappés l'un contre l'autre, retentissent de toutes parts. Ils traversent la ville; la terreur et l'épouvante marchent devant eux. Les ombres de la nuit, les échos bruyans du Parnasse redoublent l'effroi. Ils font entendre le nom de Chariclée. Au sortir de la ville, ils gagnent, à bride abattue, les montagnes des Locriens et des Etéens.
Chariclée et Théagènes, comme nous en étions convenus, quittent les Thessaliens, se réfugient secrètement auprès de moi, tombent à mes genoux, les tiennent long-tems embrassés, tremblans de frayeur, et répétant sans cesse: Mon père, sauvez-nous! Chariclée, les yeux baissés vers la terre, rougissant d'une démarche aussi extraordinaire, ne prononce que ces mots: Mon père, sauvez-nous! Calasiris, disoit Théagènes, sauvez-nous; sauvez des étrangers, sans patrie, qui renoncent à tout pour être l'un à l'autre; sauvez deux amans qui vont devenir le jouet de la fortune, qu'un chaste amour embrase de feux mutuels: volontairement exilés, mais pleins de courage, nous n'avons d'espérance de salut qu'en vous. Ces paroles me percent l'ame. Il s'échappe de mes yeux quelques larmes que je leur cache, et qui soulagent mon cœur oppressé[34]. Je les relève; je les ranime; je leur montre dans l'avenir un sort plus heureux; je leur représente que les dieux eux-mêmes, favorisent leur dessein. Je m'en vais, leur dis-je, préparer le reste: attendez-moi ici; mais prenez bien garde qu'on ne vous voie. Aussitôt je me mets en devoir de partir.
Chariclée, saisissant ma robe, m'arrête. O mon père! me dit-elle, n'est-ce pas un crime, ou plutôt une trahison de votre part? Quoi! Vous vous en allez! vous m'abandonnez ainsi à la discrétion de Théagènes! Ne songez-vous pas combien peu on doit se reposer sur un amant de la garde de son amante, lorsqu'il est maître de satisfaire sa passion, et qu'il ne voit personne dont la présence lui en impose! La vue de l'objet de son amour, seul et sans défense, ne fait que redoubler la violence de ses feux. Je ne vous quitte donc point que vous n'ayez fait promettre à Théagènes, avec serment, de ne point attenter à mon honneur, mais de me respecter à présent et dans la suite, jusqu'à ce que je sois rentrée dans le sein de ma patrie et de ma famille; et, si la fortune ennemie ne me le permet pas, de ne jamais entreprendre de forcer mon consentement. Je ne vous laisse aller qu'à ces conditions. Je fus surpris des paroles de Chariclée; cependant j'en reconnus la sagesse. J'allume un brasier sur l'autel; j'y jette quelques grains d'encens, Théagènes prête le serment exigé tout en se plaignant que c'étoit l'outrager que de compter sur un serment plus que sur ses principes de vertu, qui ne pouvoient guère être suppléés par une promesse forcée, et dont on n'a pour garant que la crainte de la divinité. Il jure cependant par Apollon Pythien, par Diane, par Vénus, par les Amours, d'être soumis aux volontés de Chariclée. Ils se font encore l'un à l'autre d'autres promesses dont les dieux sont également garans.
Je cours aussitôt chez Chariclès. L'alarme, la consternation régnoient dans sa maison. Déjà les esclaves de Chariclée étoient arrivées, et lui avoient annoncé l'enlèvement de sa fille. Les habitans s'assemblent en foule, environnent ce malheureux père, désespéré d'un pareil évènement, et incertain sur le parti qu'il a à prendre. Lâches! m'écriai-je aussitôt, êtes-vous donc insensibles? Quoi! vous restez ainsi immobiles, en silence! Est-ce que ce malheur a éteint en vous tout sentiment? Vous ne vous armez pas! vous ne poursuivez pas les ravisseurs! vous ne les atteindrez pas! vous ne punirez pas une aussi noire perfidie! Hélas! me répond Chariclès, il est inutile de lutter contre ma destinée: ce sont les dieux qui me punissent. Je me suis attiré leur colère du moment où j'entrai, par mégarde, dans le sanctuaire d'Apollon, et où je vis des objets que mes yeux ne devoient pas voir. Le dieu m'annonça aussitôt que je serois puni de mon imprudence, par la perte des objets les plus chers à mon cœur. Rien n'empêche cependant de combattre, comme on dit, contre la fortune. Si nous connoissions ceux que nous devons poursuivre, qui sont les auteurs de nos maux.... Ce beau Thessalien, lui dis-je, l'objet de votre admiration, dont vous m'avez fait un ami, Théagènes, avec ses jeunes gens, est le ravisseur. Il en est resté hier dans la ville jusqu'au soir, et sans doute vous en trouverez encore quelqu'un. Levez-vous donc, et assemblez le peuple.
On suit mes avis. Les généraux convoquent l'assemblée; la trompette, par leur ordre, retentit dans toute la ville; le peuple s'assemble aussitôt, et on délibère pendant la nuit au théâtre. Chariclès paroît au milieu de l'assemblée revêtu d'une robe de deuil, la tête couverte de poussière. Sa seule présence fait passer dans l'ame des spectateurs, toute l'amertume de sa douleur. Il parle ainsi:
«Vous voyez, ô Delphiens! l'excès de mes maux; et vous pensez peut-être que je ne vous ai assemblés et que je ne parois au milieu de vous que pour gémir sur moi-même. Non; je ne vous importunerai point de mes plaintes, quoique mon sort soit mille fois plus affreux que la mort. Les dieux me replongent dans une affreuse solitude. Mes yeux ne rencontrent plus dans ma maison aucun des objets si chers à mon cœur; cependant cette illusion, si commune à tous les hommes, me séduit encore; un vain espoir vit encore au fond de mon cœur: je me flatte encore de retrouver bientôt ma fille; c'est en vous sur-tout que repose cet espoir. Oui, Delphiens, vous allez poursuivre celui qui m'a outragé, et vous reviendrez avec la victoire. Ils ne vous ont pas sans doute ôté le courage, ces jeunes Thessaliens, ni le sentiment de l'opprobre imprimé à notre patrie et à nos dieux. Quelle bonté! quelle tache! de jeunes danseurs, en petit nombre, venus pour relever l'éclat d'une cérémonie religieuse, ont bravé la première ville de la Grèce, ont ravi l'objet le plus précieux du temple d'Apollon, Chariclée, l'ame de ma vie! Destin affreux! fortune impitoyable! Ma première fille, vous le savez, celle à qui j'avois donné le jour, est descendue dans le tombeau, en entendant retentir encore les cris de joie qui avoient célébré son hymen. Le flambeau de sa vie s'est éteint au milieu des torches nuptiales. Bientôt après il m'a fallu élever un autre tombeau à sa mère. Le destin m'a éloigné de ma patrie; mais je me consolois de tous ces maux. J'avois trouvé Chariclée; Chariclée étoit mon espérance, ma vie; je voyois en elle celle qui perpétueroit mon nom. Chariclée me tenoit lieu de tout; elle étoit, pour ainsi dire, la colonne sur laquelle reposait ma maison[35]. Un funeste revers, un coup de foudre vient d'enlever cet appui à ma vieillesse; et le destin, par un raffinement de barbarie et de cruauté, dont j'ai déjà été victime, choisit, pour me l'enlever, le moment où se préparoit son hymenée. Déjà vous en aviez été avertis.»
Chariclès parloit encore, se livrant à toute la vivacité de sa douleur, lorsque le général Hégésias, l'interrompant, parle ainsi:
«Citoyens, laissons à Chariclès le soin de pleurer l'enlèvement de sa fille. Pour nous, ne nous laissons point abattre par sa douleur; ne nous amusons point à mêler nos larmes aux siennes. Ne laissons point échapper le moment favorable: la célérité décide en tout, et principalement à la guerre, du succès des entreprises. En prenant les armes au sortir de rassemblée, nous pouvons espérer atteindre nos ennemis. Ils se reposent sur la lenteur de nos préparatifs, et ne hâtent point leur retraite. Nous abandonner aux larmes, comme des femmes, c'est leur donner le tems de gagner de l'avance; et nous n'aurons pour nous que la honte d'avoir été outragés par des jeunes gens. Poursuivons-les au plus vite; saisissons-nous d'eux; faisons-leur subir une mort ignominieuse. Etendons notre vengeance au-delà du trépas, en flétrissant leur postérité. Nous pouvons encore, pour satisfaire notre ressentiment, allumer l'indignation des Thessaliens contre ceux qui pourroient échapper à nos coups, et contre leurs descendans. Décrétons de ne point recevoir désormais leur théorie, et de ne point leur permettre d'offrir des sacrifices à Néoptolème. Ordonnons que le trésor public de Delphes fournira aux frais de cette cérémonie. Le peuple approuve cette proposition, et la ratifie sur-le-champ. Ordonnez encore, continue le général, que la prêtresse de Diane ne paroîtra plus lorsque les athlètes disputeront le prix de la course armée: car c'est là la source de l'impiété de Théagènes: c'est dès ce moment qu'il a médité d'enlever Chariclée. Il faut prévenir, pour la suite, de pareils attentats.»
Le peuple décrète d'une voix unanime tout ce que lui propose Hégésias. Le général ordonne de prendre les armes. La trompette guerrière retentit dans toute la ville. L'assemblée quitte le théâtre et se disperse pour voler aux combats. On voit s'armer à l'envi, non-seulement ceux qui sont en état de porter les armes, mais encore les enfans, les jeunes gens sans distinction.... Le courage supplée aux forces. Tous veulent partager les dangers de cette expédition. Beaucoup de femmes même, s'élevant au-dessus de la foiblesse de leur sexe, s'arment de tout ce quelles trouvent, et grossissent l'armée de leur troupe inutile. Mais bientôt elles sentent toute leur foiblesse et rentrent chez elles. On voit même des vieillards vouloir secouer le poids des ans, et, leurs forces ne répondant point à leur courage, reprocher à la vieillesse de laisser une ardeur impuissante à un corps usé et sans vigueur: tant est grande la désolation que l'enlèvement de Chariclée a répandue dans la ville de Delphes. Tous les habitans, comme frappés du même coup, sans attendre le jour, se mettent à la poursuite de ses ravisseurs.
Fin du Livre Quatrième.
LIVRE CINQUIÈME.
SOMMAIRE.
Calasiris s'embarque sur un vaisseau phénicien, avec Théagènes et Chariclée. Retour de Nausiclès. Plaintes de Chariclée, sous le nom de Thisbé. Frayeur de Cnémon, au nom de Thisbé. Théagènes et Chariclée tombent entre les mains de Mitranes. Théagènes envoyé à Oroondates. Chariclée remise à Nausiclès. Sacrifice fait à Mercure. Calasiris reprend le récit de ses aventures. Il aborde à Zacynthe. Il demeure chez un pêcheur. Le marchand tyrien demande Chariclée en mariage. Trachin, chef de pirates. Calasiris s'embarque avec Théagènes et Chariclée. Ils sont pris par les pirates. La tempête les pousse en Egypte. Trachin se prépare à épouser Chariclée. Adresse de Calasiris. Trachin tué par Pélore, et Pélore par Théagènes.
Tels étoient les mouvemens de la ville de Delphes[36]; mais je ne sais quelle fut l'issue de l'expédition. Je profitai du tems qu'ils mirent à la poursuite des Thessaliens pour m'échapper. Je fus rejoindre Théagènes et Chariclée, je les conduisis au bord de la mer cette même nuit, et je les fis monter dans le vaisseau phénicien qui nous attendoit pour mettre à la voile.... Le jour étoit prêt à paroître; mais les Phéniciens m'avoient promis avec serment de m'attendre, et ils ne voulurent pas manquer à leur parole. Ils nous reçoivent avec les démonstrations de la joie la plus vive. Ils font force de rame pour sortir du port et gagner la pleine mer. Un doux zéphir souffle de la terre. Ils déploient les voiles, et le vaisseau sillonne rapidement la surface unie des ondes tranquilles. Ils laissent bientôt derrière eux le golphe de Cyrrha, le promontoire du Parnasse, les rochers d'Etolie et de Calydon. Le soleil étoit prêt de se coucher, lorsque les isles Aiguës, à qui leur forme a fait donner ce nom, se montrèrent à nous. Mais pourquoi prolonger ainsi mon récit? Je m'oublie, Cnémon, je vous oublie aussi dans ces détails. Arrêtons-nous ici, et livrons-nous au sommeil. Laissons voguer nos deux amans sur les îlots. Quelque avide que soit votre curiosité, avec quelque force que vous résistiez au sommeil, je crois que le détail de toutes mes aventures, continué bien avant dans la nuit, fatigueroit votre attention. Les années, mon fils, m'appesantissent; mon ame s'attendrit au souvenir de mes malheurs, et le sommeil ferme mes yeux.
Mon père, répondit Cnémon, arrêtez-vous ici; ce n'est pas que je sois fatigué de vous entendre; non, mon attention se soutiendront toujours, quand même votre narration dureroit plusieurs jours et plusieurs nuits, tant les charmes de votre éloquence sont séduisans. Mais depuis long-tems j'entends un bruit sourd, un tumulte confus: j'en étois même troublé; mais la peur de perdre quelque chose de votre récit me contraignoit au silence. Je n'ai rien entendu, dit Calasiris; les années en sont peut-être la cause. L'affaiblissement de l'ouie est une des infirmités de la vieillesse. Peut-être aussi étois-je trop attentif à mon discours. C'est sans doute Nausiclès, le maître de cette maison, qui revient.... Grands dieu! comment a-t-il réussi dans son entreprise? Au gré de mes vœux, dit Nausiclès, paroissant tout-à-coup devant eux. Je n'ignore pas, mon cher Calasiris, dans quelles inquiétudes vous a jeté mon expédition. Je sais que votre ame étoit, pour ainsi-dire, à mes côtés. Votre conduite passée envers moi, le sujet de votre entretien quand je suis entré, tout me prouve quelle part vous prenez à tout ce qui me touche.... Mais, quel est cet étranger?—C'est un grec. Vous apprendrez le reste par la suite. Dites-nous au plus tôt si vous avez réussi, afin que nous puissions partager votre joie.—Je vous en instruirai demain. Pour le présent il vous suffit d'apprendre que j'ai retrouvé Thisbé, et plus belle. Je suis accablé de fatigues, épuisé de peines et de soucis, et j'ai besoin d'un peu de repos pour rétablir mes forces; et il quitte ses hôtes pour se livrer au sommeil.
Au nom de Thisbé, Cnémon reste interdit. Son esprit roule de pensées en pensées, sans s'arrêter à aucune. Il soupire, il gémit amèrement. Il passe la nuit dans la plus cruelle perplexité. Calasiris, quoique endormi, s'apperçoit qu'il souffre; il lève la tête de dessus son chevet, et, s'appuyant sur son coude, il lui demande la cause de ses peines, et d'un égarement d'esprit qui le rapproche des frénétiques, Quoi! lui répond Cnémon, j'apprends que Thisbé vit encore, et je serois tranquille!—Quelle est donc cette Thisbé? comment la connoissez-vous? pourquoi ne pouvez-vous apprendre qu'elle est en vie, sans en être troublé?—Vous le saurez lorsque je vous raconterai mon histoire. Mes yeux l'ont vue étendue sans vie; mes mains lui ont rendu les derniers devoirs chez les Bucoles.—Dormez; dans peu nous aurons la solution de cette énigme.—Il m'est impossible de dormir. Tranquillisez-vous.—La vie m'est un fardeau insupportable. Il faut que je sorte, que je m'assure, à quelque prix que ce soit, si Nausiclès n'est point dans l'erreur, et si en Egypte les morts reviennent à la vie. Calasiris sourit, ferme les yeux et s'endort.
Cnémon, sortant de la chambre, éprouve l'embarras d'un homme errant pendant la nuit au milieu des ténèbres, dans une maison qu'il ne connoît pas. Mais l'inquiétude où il est au sujet de Thisbé, lui fait surmonter tous les obstacles. Il veut éclaircir ses soupçons. Il erre de côté et d'autre, passe et repasse plusieurs fois par les mêmes endroits. Enfin, il entend les gémissemens sourds et plaintifs d'une femme. Tel le rossignol, pendant une nuit du printemps, fait entendre au loin des sons lamentables. Guidé par ces douloureux accens, il approche de l'appartement d'où ils sortent, applique son oreille à l'endroit où les deux battans de la porte se réunissent. Il écoute et entend ce qui suit: «Non, mon sort ne peut être plus affreux. Echappée des mains des brigands, soustraite à une mort cruelle, je me flattois de passer le reste de ma vie errante et vagabonde avec celui que mon cœur adore, et qui l'auroit remplie de charmes. Avec lui j'aurois supporté aisément les plus cruels revers. Mais la fortune, acharnée à me poursuivre, ne m'a montré quelques lueurs d'espérance que pour me tromper plus cruellement. Je me croyois libre, et me voilà encore esclave. Je croyois mes fers brisés, et m'en voilà encore chargée. J'étois renfermée dans une île, environnée de ténèbres, et mon sort aujourd'hui, loin d'être changé, n'est devenu que plus affreux, puisque je suis séparée de celui qui vouloit et qui pouvoit me consoler. Hier je quittai une caverne de brigands, séjour affreux, abîme inaccessible, que j'habitois, où plutôt j'étois enterrée; mais la présence de mon bien-aimé me consoloit. Là, il a pleuré ma mort, quoique je fusse pleine de vie; là, ses larmes ont arrosé des cendres qu'il croyoit les miennes. Aujourd'hui je suis privée de toutes ces consolations. Il n'est plus avec moi celui qui partageoit mes douleurs, celui qui allégeoit le poids de mes chagrins. Seule, abandonnée, prisonnière, abîmée dans la douleur, en butte aux jeux cruels de la fortune, si je supporte encore la vie, c'est dans l'espérance de revoir l'objet de ma tendresse. O toi, l'ame de ma vie! dans quels lieux es-tu? quel est ton sort? es-tu aussi esclave, toi qui naquis au sein de la liberté, toi qui ne connus jamais d'autre esclavage que celui de l'amour? Réserve-toi à ma tendresse. Puisses-tu revoir un jour ta chère Thisbé! car tel est le nom qu'il faudra bien que tu me donnes».
Cnémon, à ces mots, n'est plus maître de lui; il ne peut en écouter davantage. Il avoit d'abord soupçonné qu'il étoit dans l'erreur; mais ces dernières paroles lui persuadent que c'est vraiment Thisbé qu'il entend. Peu s'en fallut qu'il ne se laissât tomber contre la porte; mais il se retint, dans la crainte d'être surpris; car le jour approchoit[37]. Il se retire. Ses genoux chancellent; ses pieds heurtent à chaque pas: il donne contre les murailles; sa tête frappe contre le haut des portes, choque contre différens objets suspendus au plancher. Enfin, après bien des détours, il arrive à la chambre où il demeuroit, et se laisse tomber sur son lit. Tout son corps tremble; ses dents claquent les unes contre les autres, et peut-être auroit-il expiré, si Calasiris, s'appercevant de son état, ne l'eût ranimé en le pressant contre son sein, et ne fût venu à bout de le rappeler à la vie. Lorsqu'il a repris connoissance, il lui demande la cause de ces mouvemens convulsifs. Mon père, dit-il, je suis perdu. Thisbé ... ce monstre ... est véritablement en vie. En prononçant ces mots il retombe encore. Calasiris fait de nouveaux efforts pour retenir son ame prête à s'échapper.
Cnémon n'étoit alors que la victime des bisarreries de la fortune, qui souvent prend plaisir à se jouer des hommes, qui corrompt les plaisirs les plus vifs par l'amertume des chagrins. Elle lui montra un sujet de douleur dans ce qui devoit être pour lui un sujet de joie, et elle lui fit sentir toute la cruauté de ses caprices. Peut-être aussi l'homme n'est-il pas fait pour goûter des plaisirs purs et sans mélange. Cnémon alors fuyoit l'objet de ses vœux. Cnémon redoutoit une vue qui devoit le combler de joie. C'étoit Chariclée et non Thisbé qu'il avoit entendue gémir. Voici ce qui s'étoit passé.
Lorsque Thyamis eut été pris par les ennemis et chargé de chaînes, que l'île eut été livrée aux flammes et entièrement dévastée, Cnémon et Thermutis, l'écuyer de Thyamis, traversèrent le lac au point du jour pour s'informer du sort du chef des brigands. On a vu ce qu'ils devinrent. Théagènes et Chariclée, restés seuls dans l'île, tirèrent du sein même de leurs maux une source inépuisable de plaisirs: rien n'arrêta les élans de leur tendresse. Seuls, éloignés des importuns, ils s'abandonnent à toute la vivacité de leur amour. Oubliant l'univers entier, ils se tiennent long-tems et étroitement serrés dans les bras l'un de l'autre: ils se rassasient des charmes d'un amour pur et honnête: des larmes brûlantes se mêlent à leurs pudiques baisers. Théagènes, dans l'ardeur de ses désirs impétueux, vouloit-il franchir les bornes de la pudeur, Chariclée lui rappeloit ses sermens, modéroit ses transports, et son amant s'arrêtoit aussitôt. Vaincu par l'amour, mais vainqueur du plaisir, l'austère vertu parloit toujours à son cœur. Enfin la nécessité de réfléchir sur le parti qu'ils ont à prendre, impose silence à leurs transports, et Théagènes parle ainsi:
«O Chariclée! puissent les dieux de la Grèce nous accorder ce qui pour nous est le plus précieux des biens, ce qui nous a fait supporter tout, ce qui fait encore l'unique objet de nos vœux, d'être toujours l'un avec l'autre. Mais comme les choses humaines n'ont ni solidité, ni consistance; comme nous avons déjà beaucoup souffert, que nous nous attendons à souffrir beaucoup encore; que nous devons nous rendre au bourg de Chemmis, selon nos conventions avec Cnémon; que nous ignorons le sort qui nous attend; que le pays où nous devons nous rendre est sans doute bien éloigné d'ici, convenons de certains signes, qui nous éclaireront sur le sort de l'un et de l'autre, qui nous dirigeront dans nos recherches, si nous nous trouvons séparés. Des signes dictés par l'amour, imaginés pour réunir deux amans, peuvent épargner bien des fatigues, et sont des guides sûrs dans les voyages.
Chariclée approuve cet avis. Ils conviennent que sur les temples, les monumens publics, les statues, les pierres, dans les carrefours, Théagènes écrira le Pithique, et Chariclée la Pithie est partie à droite ou à gauche, vers telle ville, tel village, tel pays, avec l'indication du jour et de l'heure du départ. Si nous nous rencontrons, disent-ils, il suffira de nous voir pour nous reconnoître; jamais le tems ne pourra effacer de nos cœurs des traits que l'amour y a gravés. Ils conviennent encore que Chariclée montrera l'anneau que sa mère a exposé avec elle, et Théagènes une cicatrice à son genou blessé à la chasse d'un sanglier; que le mot flambeau dans la bouche de Chariclée, et celui de palmier dans celle de Théagènes, serviront encore à se reconnoître mutuellement. Ils s'embrassent ensuite l'un l'autre, versent des larmes, qui sont comme des libations offertes à l'amour, et se donnent des baisers garans de leur fidélité mutuelle.
Ils sortent de la caverne sans toucher à aucun des objets qu'elle recèle: ce seroit un crime à leurs yeux que de porter la main sur des richesses qui ne sont que le fruit du brigandage; mais ils prennent ce qu'ils ont apporté de Delphes, et que les brigands leur ont enlevé. Chariclée se déguise. Elle enferme dans une besace ses colliers, sa couronne, sa robe de prêtresse; et pour qu'on ne les voie point, elle met par-dessus quelques objets de vil prix. Elle donne son arc et son carquois à Théagènes: fardeau bien doux pour un amant, armes consacrées au dieu qui le tient asservi sous ses lois.
Déjà ils sont près du lac, se disposent à entrer dans une barque, lorsqu'ils apperçoivent une troupe d'hommes armés qui le traversent. Etonnés, interdits à cette vue, ils restent immobiles, comme frappés de stupeur. Ils gémissent amèrement sur les caprices de la fortune, qui se joue d'eux si cruellement. Mais les ennemis sont près d'aborder. Chariclée veut s'enfuir et retourner s'ensevelir dans cette caverne, pour se soustraire à leurs recherches. Déjà elle se met en devoir de courir, lorsque Théagènes, l'arrêtant: Jusqu'à quand, dit-il, fuirons-nous le destin qui nous poursuit? Cédons à la fortune; abandonnons-nous au torrent qui nous entraîne. L'avantage, que nous retirerons de fuir, sera de fuir encore, d'errer de climats en climats, d'essuyer encore des malheurs enchaînés à d'autres malheurs. Ne vois-tu pas, ô ma chère Chariclée! comme nous sommes le jouet de la fortune. A peine sortis de notre patrie, nous sommes tombés entre les mains des pirates. Aux dangers de la mer ont succédé sur terre des dangers plus grands. Des mains des ennemis nous sommes passés entre celles des brigands. Il n'y a qu'un instant, nous étions encore dans leurs chaînes. Nous nous voyions seuls, libres; il ne tenoit qu'à nous de nous échapper; de nouveaux meurtriers surviennent: ce ne sont que de nouveaux acteurs que la fortune amène sur un théâtre où nous jouons le premier rôle. Terminons ici cette affreuse tragédie; livrons-nous nous-mêmes au fer des assassins; prévenons une catastrophe peut-être plus terrible; craignons d'être réduits à nous donner nous-mêmes la mort.
Chariclée ne pense pas tout-à-fait comme Théagènes. Elle trouve justes ses plaintes contre la fortune, mais elle ne croit pas comme lui qu'il faille se livrer aux ennemis. Il n'est pas sûr, dit-elle, qu'ils nous ôteront la vie: non, la fortune ne nous favorise pas assez pour mettre ainsi fin à nos infortunes; peut-être veut-elle nous réserver aux horreurs de l'esclavage. Est-il genre de mort aussi affreux qu'une pareille destinée? Etre exposé aux insultes, aux outrages de barbares grossiers et brutaux, est un sort auquel il faut nous soustraire, à quelque prix que ce soit. Echappés plusieurs fois à des dangers plus grands, nous pouvons espérer d'échapper encore à celui-ci. Faisons ce qui te plaît, répartit Théagènes, et aussitôt il suit les pas de son amante, comme s'il eût été entraîné par une force invisible.
Mais ils ne peuvent arriver jusqu'à la caverne. Pendant qu'ils regardent les ennemis qu'ils ont en face, ils tombent, sans s'en appercevoir, entre les mains d'une autre troupe débarquée d'un autre côté de l'île, et ils se trouvent pris comme dans un filet. Ceux-ci s'arrêtent frappés d'étonnement en voyant Chariclée courir dans les bras de Théagènes pour y recevoir le coup de la mort: quelques-uns lèvent déjà la main pour les frapper; mais les regards de ces deux amans les éblouissent; leur colère se calme, le fer leur tombe des mains: la beauté désarme même les barbares; un spectacle touchant remplit l'œil le plus farouche des larmes de la sensibilité. Théagènes et Chariclée sont pris et conduits au général comme la plus belle partie du butin: ce fut même la seule proie qu'ils trouvèrent. En vain ils parcourent l'île entière d'une extrémité à l'autre; en vain ils la couvrent de la multitude de leurs soldats, comme d'un filet; leurs recherches sont infructueuses; l'incendie précédent l'avoit entièrement dévastée; la caverne seule, qu'ils ne connoissoient pas, étoit restée intacte. Théagènes et Chariclée paroissent devant le général.
C'étoit Mitranes, officier d'Oroondates, que le grand roi avoit établi Satrape de l'Egypte. Nausiclès, comme nous l'avons dit, l'avoit engagé, à force d'argent, à marcher vers cette île pour chercher Thisbé. Théagènes et Chariclée sont amenés devant lui, implorant le secours des dieux. Nausiclès, avec toute l'adresse et la présence d'esprit d'un marchand, s'élance vers Chariclée: c'est Thisbé, s'écrie-t-il, c'est elle-même. Les barbares Bucoles me l'avoient enlevée. O Mitranes, c'est votre bras, c'est la protection des dieux qui me la rendent! En même-tems, il prend Chariclée, tout transporté de joie; il s'approche d'elle, lui parle à l'oreille et en grec, pour n'être entendu de personne; il l'engage à dire elle-même qu'elle est Thisbé, pour conserver ses jours. Son stratagème lui réussit: Chariclée, qui entendoit la langue grecque, espérant tirer quelque service de Nausiclès, se prête à ses vues. Mitranes lui demande son nom. Elle répond qu'elle s'appelle Thisbé. Nausiclès alors courant vers Mitranes, l'embrasse mille fois, admire son bonheur; et flattant la vanité du barbare, il le félicite de ses anciens exploits, et sur-tout de la manière dont il a conduit cette expédition.
Enflé de ces éloges, trompé par le nom de Thisbé, persuadé de la vérité de ce que lui dit Nausiclès, Mitranes admire la beauté de Chariclée. Comme la lune environnée de nuages n'en brille qu'avec plus d'éclat, de même les haillons dont Chariclée est couverte, ne font que rendre les graces de sa figure plus brillantes. Nausiclès, par son adresse, s'étoit prémuni contre la légèreté du général persan, et empêchoit le repentir de naître dans son ame. Prenez-la, lui dit Mitranes, puisqu'elle vous appartient, et emmenez-la. En même-tems il la lui remet entre les mains, ayant toujours les yeux attachés sur elle, montrant que ce n'est qu'à regret et pour satisfaire à ses engagemens, et parce qu'il en avoit déjà reçu le prix. Mais celui-ci, dit-il, en montrant Théagènes, est à moi, quel qu'il soit: c'est une proie qui m'appartient. Je l'emmène, et il partira, sous bonne garde, pour Babylone. Il mérite de servir le roi à table.
Ils traversent ensuite le lac, et se quittent l'un l'autre. Nausiclès avec Chariclée, retourne à Chemmis. Mitranes dirige sa marche vers d'autres villages de son ressort. Il envoie aussitôt à Oroondates, à Memphis, Théagènes, avec une lettre conçue en ces termes:
Le général Mitranes au Satrape Oroondates.
«J'ai fait prisonnier un jeune grec, qui ne mérite pas d'être au nombre de mes esclaves: il est digne de ne paroître que devant le grand roi, et de le servir. Je vous l'envoie pour en faire présent à notre commun maître. Jamais la cour de Babylone n'en a vu et n'en verra d'une aussi grande beauté.» Tel étoit le contenu de la lettre.
Les premiers rayons de la lumière ne faisoient que de commencer à paroître, lorsque Calasiris et Cnémon vont trouver Nausiclès, dans l'espérance d'en tirer des lumières consolantes, et pour s'informer du succès de son expédition. Nausiclès lui raconte tout; son arrivée dans l'île, qu'il a trouvée déserte, et où il n'a d'abord rencontré personne; avec quelle adresse il a trompé Mitranes, qui lui a remis, sous le nom de Thisbé, une jeune fille que les Perses ont trouvée. Il ajoute qu'elle le dédommage bien de la perte de Thisbé; qu'elle est, par la beauté, au-dessus de Thisbé, autant qu'une déesse est au-dessus d'une mortelle; qu'il ne peut décrire tous ses charmes; qu'elle est dans sa maison, et qu'il peut la leur faire voir.
Ces paroles leur font soupçonner ce qui étoit arrivé. Ils prient Nausiclès de faire venir devant eux sa captive. Ils connoissoient la beauté incomparable de Chariclée. La jeune fille paroît. Elle baisse d'abord les jeux: un voile lui couvre le visage jusqu'aux sourcils. Ranimée par les paroles consolantes de Nausiclès, elle lève la tête, regarde. O surprise! tous trois aussitôt, comme de concert, comme frappée du même coup, poussent un cri aigu, gémissent, sanglottent; la maison retentit long-tems de ces paroles: O mon père! ô ma fille! tu es vraiment Chariclée, et non la Thisbé de Cnémon.
Nausiclès, étonné, garde le silence. Il voit Calasiris serrer Chariclée dans ses bras, la baigner de larmes. Troublé, incertain, il se croit transporté sur un théâtre, témoin de la reconnoissance de deux personnages. Enfin Calasiris, l'embrassant avec transport: O le meilleur des hommes, dit-il, puissent les dieux m'acquitter envers vous, et remplir tous vos vœux! C'est vous qui rendez à ma tendresse une fille que je n'espérois plus revoir; c'est vous qui réjouissez mes yeux du plus agréable des spectacles. O ma fille! ô Chariclée! où as-tu laissé Théagènes? A cette demande, Chariclée gémit. Celui, répond-elle après quelques instans de silence, celui qui m'a livrée à cet homme, l'emmène prisonnier. Calasiris prie Nausiclès de l'instruire du sort de Théagènes, lui demande quel est son nouveau maître, et où il l'emmène. Nausiclès alors comprend que ces deux jeunes gens sont ceux dont le vieillard lui a souvent parlé; que ce sont eux qu'il pleuroit, lorsqu'il le rencontra plongé dans la plus amère douleur. Il leur rapporte tout ce qui regarde Théagènes; il ajoute que, dans l'état de dénuement où il est, il n'aura d'autre consolation que de le reconnoître, et qu'il seroit étonné s'ils pouvoient, à force d argent, obtenir sa liberté de Mitranes. Nous sommes riches, dit Chariclée à Calasiris à l'oreille: promettez tout ce que vous voudrez; je conserve ce collier que vous connoissez; je l'ai avec moi.
Ces paroles inspirent de la confiance à Calasiris. Craignant que Nausiclès n'eût quelque soupçon, et ne comprît ce que Chariclée lui disoit: ô mon cher Nausiclès, dit-il, jamais le sage n'est pauvre: ses richesses égalent toujours ses besoins; il reçoit des dieux tout ce qu'il peut leur demander sans honte. Dites-moi seulement où est celui qui retient Théagènes dans les fers? Les dieux ne nous abandonneront pas; nous trouverons dans leurs bienfaits de quoi satisfaire l'avarice des Perses. Pour me persuader, répondit Nausiclès en souriant, que vous avez des moyens inconnus de vous enrichir, commencez par me compter le prix de la rançon de Chariclée. Vous pensez bien qu'un marchand n'aime pas moins l'argent que les Perses. Je le sais, dit Calasiris, et vous serez satisfait. Que ne méritez-vous pas, vous dont la générosité sans égale prévient mes désirs, vous qui me rendez ma fille, sans attendre que je vous la redemande? Il faut d'abord que je m'adresse aux dieux. Vous le pouvez, répond Nausiclès; je dois offrir un sacrifice aux dieux, pour les remercier du succès de mon expédition; assistez-y, si vous le voulez; priez-les, demandez-leur des richesses pour nous, et ne vous oubliez pas. Ne plaisantez point, lui dit Calasiris, et ne soyez pas incrédule. Allez préparer votre sacrifice; je m'y rendrai quand tout sera prêt.
Nausiclès va donner ses ordres. Peu après, quelqu'un vient de sa part inviter Calasiris et Cnémon à assister au sacrifice. Ils étoient convenus de ce qu'ils devoient faire. Ils ne manquent pas de s'y rendre avec Nausiclès et une foule d'autres personnes pareillement invitées; car le sacrifice se faisoit publiquement. Chariclée s'y rend aussi avec la fille de Nausiclès, et toutes les autres femmes qui, à force de prières et d'instances, lui persuadent de les accompagner. Peut-être ne se seroit-elle pas rendue à leurs sollicitations, si elle n'eût espéré, à la faveur de ce sacrifice, adresser au ciel des vœux pour Théagènes.
Arrivés au temple de Mercure, le dieu du commerce et des marchands, que Nausiclès honoroit d'un culte particulier, on immole la victime. Calasiris en considère quelque tems les entrailles. Les différentes altérations qui se manifestent sur son visage, annoncent le mélange de biens et de maux qu'il voit dans l'avenir; enfin il met les mains sur l'autel, en prononçant quelques mots, et feignant de tirer du foyer sacré un objet qu'il tenoit depuis long-tems: Nausiclès, dit-il, voilà ce que les dieux vous donnent pour la rançon de Chariclée. En même-tems il lui remet un anneau magnifique d'un prix inestimable: le contour est d'un métal précieux; le chaton, d'une améthyste d'Ethiopie, est de la grosseur de l'œil d'une jeune fille; sa beauté efface celle des améthystes de l'Ibérie et de la Grande-Bretagne; celles-ci sont d'un coloris doux, ressemblent à une rose dont les feuilles, récemment sorties du bouton, commencent à se colorer aux rayons du soleil; mais l'améthyste d'Ethiopie a l'éclat vif et pur d'une fleur de printems; quand on la tourne, il en part des rayons de lumière dont la vivacité n'éblouit point les yeux, mais les réjouit par un éclat tempéré. Elle a encore une vertu que n'ont point les améthystes d'occident: elle mérite vraiment son nom; elle garantit réellement de l'ivresse ceux qui la portent. Telles sont toutes celles qui viennent des Indes et d'Ethiopie, bien inférieures cependant à celle que Calasiris donna alors à Nausiclès. Elle est ornée de gravures: différentes figures y sont représentées. On y voit un jeune berger, gardant des troupeaux, placé sur la cîme d'une petite roche, d'où il voit tout autour de lui; il fait paître au son de la flûte, des chèvres qui, dociles à ses accens, sensibles à ses accords, semblent brouter le gazon fleuri: on diroit que leur toison est d'or; mais c'est moins une illusion de l'art, que l'effet de la couleur de l'améthyste. On voit aussi bondir les tendres agneaux: les uns courent en troupe à la roche; les autres sautent autour du berger, et forment, par cette gradation pastorale, un escarpement; d'autres, au milieu des feux de cette améthyste, aussi étincelans que ceux du soleil, grimpent légèrement vers la cîme de la roche. Les plus jeunes et les plus hardis semblent vouloir s'élancer par-dessus les bords; mais ce chaton, comme une bergerie d'or, les enferme dans son enceinte, ainsi que la roche, qui n'est point une illusion des yeux, mais qui existe réellement. L'ouvrier, en applanissant les bords, avoit fait en réalité ce qu'il vouloit représenter. Il avoit cru inutile d'imiter une pierre dans une pierre. Tel est cet anneau.
Nausiclès, étonné d'une chose si extraordinaire, transporté de joie à la vue d'un présent, que toute sa fortune auroit à peine payé: mon cher Calasiris, dit-il, je plaisantois; jamais je n'ai eu dessein de vous demander la rançon de Chariclée: mes vues étoient entièrement désintéressées; mais puisque, comme vous le dites, il ne faut pas rejeter les présens des dieux, je reçois cet anneau comme un don du ciel. Sans doute, Mercure, mon protecteur, le meilleur et le plus bienfaisant des dieux, me l'envoie: c'est lui qui vous l'a fait trouver au milieu des flammes: aussi en a-t-il toute la vivacité. Un présent, d'ailleurs, qui enrichit celui qui le reçoit sans appauvrir celui qui le donne, est à mes yeux le plus beau de tous les présens. En achevant ces mots, il invite à un repas Calasiris, et tous ceux qui avoient assisté au sacrifice. Il place les femmes dans l'intérieur du temple, et les hommes dans le vestibule. A la fin du repas, lorsque les tables furent desservies, et que l'on ne songea plus qu'à boire, les hommes font des libations à Bacchus, et chantent la chanson des nautonniers lorsqu'ils s'embarquent. Les femmes dansent, en rendant graces à Cérès. Chariclée seule, retirée à l'écart, ne partage point l'alégresse générale: elle demande aux dieux de sauver Théagènes, et de le lui conserver fidèle.
Les vapeurs du vin commençoient à échauffer la tête des convives; ils ne songeoient plus qu'à se livrer à diverses sortes d'amusemens. Nausiclès alors présentant à Calasiris une coupe pleine d'eau pure: mon cher Calasiris, dit-il, buvons, puisque c'est la seule liqueur que vous connoissiez; buvons en l'honneur des chastes nymphes qui n'ont aucun commerce avec Bacchus, des véritables nymphes. Si vous vouliez vous rendre à nos désirs, payer votre écot en discours, de quelle agréable liqueur vous nous verseriez! Vous entendez ces femmes; elles mêlent le plaisir de la danse à celui de la table. Mais le récit de vos aventures, si vous vouliez nous les raconter, plus agréable pour nous que la danse et le son des instrumens, assaisonneront ce repas d'un plaisir bien piquant. Vous avez plusieurs fois, comme vous le savez vous-même, différé de m'en faire part; vous gémissiez, affaissé sous le poids de la douleur.
Vous ne pouvez demander un moment plus heureux. De vos enfans, l'un est retrouvé, est entre vos bras; l'autre, avec le secours des dieux, vous sera bientôt rendu, sur-tout si vous ne me chagrinez pas encore par un nouveau délai.
O Nausiclès, reprit Cnémon, puissent les dieux vous combler de biens! Vous avez rassemblé ici des plaisirs de toute espèce; mais vous les dédaignez, vous les laissez au vulgaire, pour le plaisir d'entendre des choses vraiment étonnantes, des choses qui vous procureront tout ce que le plaisir a de plus piquant et de plus vif. Cette association de Mercure avec Bacchus; ce mélange des plaisirs de la conversation avec ceux de la table, annonce en vous une pénétration admirable à distinguer les qualités particulières de la divinité. Vos immenses richesses vous mettent bien en état de vous attirer la protection des dieux par la magnificence de vos offrandes; mais on ne peut mieux se concilier la faveur de Mercure qu'en montrant les mêmes goûts que lui, en unissant les charmes de la conversation à ceux de la bonne chère.
Calasiris, par complaisance pour Cnémon, par déférence pour Nausiclès, qu'il vouloit s'attacher de plus en plus, leur raconte son histoire, mais succinctement. Il abrège beaucoup tout ce qu'il avoit déjà raconté à Cnémon; il passe même sous silence tout ce qu'il croit inutile à Nausiclès de savoir. Il reprend le fil de sa narration à l'endroit où ils s'enfuirent de Delphes, et s'embarquèrent sur le vaisseau phénicien. Ils avancèrent d'abord au gré de leurs vœux. Un vent doux et favorable enfloit les voiles. Arrivés au détroit de Calydon, leur vaisseau est violemment agité au milieu d'une mer naturellement turbulente et orageuse. Cnémon interrompt Calasiris, et le prie de leur expliquer la cause des tempêtes qui régnent particulièrement sur ce bras de mer.
La mer Ionienne, reprend Calasiris, est renfermée en cet endroit dans un lit très-resserré: elle ne communique avec le golfe de Crisa que par un petit détroit. L'isthme du Péloponèse l'empêche de se jeter dans la mer Egée. C'est une digue opposée sans doute par la Providence à l'impétuosité de ses flots, qui, sans cette digue, inonderoient les pays voisins. Les flots, obligés de refluer dans ce détroit, rencontrent ceux qui y coulent, les choquent avec une extrême violence. De ce conflit il résulte une ébullition terrible; les flots se soulèvent, se couvrent d'écume; et de là les tempêtes si fréquentes dans ce détroit. Tous les convives applaudissent et reconnoissent la véritable cause des tempêtes qui agitent la mer Ionienne. Calasiris poursuit ainsi:
Après avoir passé ce détroit, et laissé derrière nous les îles Aiguës, nous crûmes appercevoir le promontoire de Zacynthe, qui s'offrit à nos yeux comme un nuage obscur. Le pilote fait caler les voiles. Nous lui demandons pourquoi il rallentit ainsi la marche du vaisseau, poussé par un vent favorable. Avec ce vent, dit-il, nous arriverons à terre vers la première veille de la nuit. Je crains déchouer, au milieu des ténèbres, contre un rivage bordé de rochers et d'écueils. Il vaut donc mieux passer la nuit en pleine mer, ne donner de vent à nos voiles que ce qu'il en faut pour prendre terre au point du jour. Voilà ce que le pilote nous répondit; mais il se trompa dans ses conjectures. Le soleil se levoit lorsque nous jetâmes l'ancre.
Nous débarquâmes à peu de distance de la ville. Les insulaires fixés le long du rivage, accourent comme à un spectacle extraordinaire. Ils admirent la légèreté, la beauté, la grandeur de notre vaisseau; ils croient y reconnoître la construction phénicienne; ils sont sur-tout étonnés de nous voir aborder heureusement et sans accident: bonheur auquel nous ne devions pas nous attendre dans un voyage entrepris après le coucher des Pleïades. Presque tous les passagers descendent du vaisseau pendant qu'on l'attache au rivage, et se dispersent dans la ville pour leurs affaires.
J'avois appris du pilote que nous passerions l'hyver dans cette île. Je ne voulus point rester sur le vaisseau, au milieu de la licence qui règne parmi les gens de mer, ni chercher une demeure dans la ville, de peur qu'on ne découvrît l'asyle de mes deux jeunes gens. Je résolus de chercher sur le rivage un endroit où je pourrais passer l'hyver. J'avance quelques pas; j'apperçois un vieux pêcheur assis devant sa porte, raccommodant les mailles de son filet. Je m'approche: Vieillard, lui dis-je, je vous salue; dites-moi où je pourrois trouver un séjour?—Il s'est accroché hier à ce rocher voisin, et ces mailles se sont rompues.—Ce n'est pas là ce que je vous demande. Vous nous obligerez beaucoup, si vous voulez nous recevoir chez vous, ou nous indiquer une autre demeure.—Ce n'est pas moi: je n'y étois pas. Non, Thyrrène n'est pas assez imprudent: la vieillesse ne l'a pas aveuglé jusques-là. C'est la faute de mes enfans, qui, par leur inexpérience, ont été jeter ce filet dans un endroit dont ils ne devoient pas approcher.
Enfin je m'apperçois qu'il est sourd. Vieillard, lui dis-je alors en élevant la voix, je vous salue. Nous sommes des étrangers qui vous prions de nous indiquer une demeure.—Si vous voulez, me répondit-il, en nous rendant le salut, vous demeurerez avec nous, à moins que vous ne cherchiez une maison grande et riche, et que vous ne meniez avec vous une multitude d'esclaves.—Je n'ai que deux enfans, et moi je suis le troisième.—Bon, c'est ce qu'il faut[38]: nous ne sommes qu'un plus que vous; j'ai encore avec moi deux de mes enfans, les autres sont mariés et pères de famille[39]; la nourrice de mes enfans fait la quatrième; car leur mère est morte depuis peu. Soyez donc le bien-venu; croyez que nous noua ferons un plaisir de recevoir un homme en qui, dès le premier abord, j'ai remarqué un air distingué.
J'accepte ses offres; je reviens ensuite avec Chariclée et Théagènes retrouver Thyrrène, qui nous reçoit bien, et nous cède la partie de sa maison la plus chaude. Nous y trouvâmes assez d'agrément pendant l'hyver: nous passions les jours tous ensemble. Chariclée couchoit avec la nourrice, moi avec Théagènes, et Thyrrène, avec ses deux enfans, dans un autre appartement. Nous mangions tous ensemble; nous défrayions nos hôtes de tout. Thyrrène donnoit aux deux amans du poisson qu'il alloit pêcher lui-même: quelquefois, pour passer le tems, nous y allions avec lui. Il avoit singulièrement diversifié ce plaisir, que, grâce à son intelligence, on pouvoit se donner en tout tems. Il connoissoit les endroits les plus favorables et les plus poissonneux: bien des personnes attribuoient à une faveur spéciale de la fortune, ce qui n'étoit que le fruit de son adresse; mais la fortune, comme on dit, ne donne pas de relâche à ceux qu'elle poursuit. La beauté de Chariclée lui attira des désagrémens jusques dans cette solitude. Ce marchand tyrien, qui avoit remporté une couronne aux jeux pythiques, qui nous avoit emmenés sur son vaisseau, me prenoit souvent en particulier, m'accabloit d'importunités et d'instances, me demandant Chariclée en mariage, comme si j'eusse été son père. Une tarissoit point sur ses qualités, sa noblesse, son mérite, ses richesses: le vaisseau lui appartenoit, ainsi que la plus grande partie de la cargaison; qui consistoit en or, en diamans, en soieries. A tant d'avantages il falloit encore ajouter sa victoire récente; enfin il possédoit tout.
Je lui représente l'état de dénuement où je me trouve; j'ajoute que jamais je ne donnerai ma fille à un étranger, dont la patrie est si éloignée de l'Egypte. Mon père, reprend-il, il est aisé de lever toutes ces difficultés; la possession de votre fille me tiendra lieu de dot, d'argent, de tous les trésors possibles. J'abandonne ma patrie pour me fixer dans la vôtre: dès ce moment je renonce à mon voyage de Carthage; je vous suis par-tout où vous voudrez aller. Enfin, le voyant s'opiniâtrer dans ses desseins, mettre toujours plus de chaleur dans ses poursuites, m'obséder continuellement de ses importunités, je lui donne des espérances, pour me délivrer de ses sollicitations; et dans la crainte qu'il ne se portât même à quelque violence dans cette île, je lui promets de tout arranger à mon retour en Egypte.
A peine étois-je débarrassé du Phénicien, qu'un nouvel orage se forma et gronda sur notre tête[40]. Quelques jours après, Thyrrène, me tirant à l'écart dans un angle formé par les sinuosités du rivage: Calasiris, me dit-il, j'en jure par Neptune, le dieu de la mer, et par les autres divinités de son empire, je vous aime comme mon frère; vos enfans me sont aussi chers que les miens. Je veux vous faire part d'un projet funeste que l'on médite et que je ne puis taire. Vous mangez avec moi à la même table: le silence seroit un crime de ma part; je veux donc vous en instruire. Des pirates, placés en embuscade dans une baie, derrière ce promontoire, cherchent à s'emparer du vaisseau phénicien; des sentinelles, qui se succèdent sur les rochers, épient le moment où il mettra à la voile. Songez-y; mettez-vous sur vos gardes: voyez ce que vous avez à faire. C'est sans doute à vous, ou plutôt à votre fille, qu'en veulent ces hommes pour qui il n'y eut jamais rien de sacré.
Thyrrène, lui dis-je, puissent les dieux vous récompenser comme vous le méritez! Mais, comment ce projet vous est-il connu? Comme pêcheur, me répond-il, je connois ces hommes; je leur porte du poisson, que je leur vends plus cher qu'à tout autre. Hier, pendant que je ramassois mes filets auprès de ces bas-fonds, le chef de ces pirates s'approchant de moi, me demande si je sais quand les Phéniciens mettront à la voile. Pénétrant aussitôt son dessein: Trachin, lui dis-je, je ne puis vous dire le jour précis; mais je crois que ce sera au printems. La jeune fille qui demeure chez vous partira-t-elle avec eux?—Je l'ignore; mais pourquoi me faire toutes ces questions?—Je ne l'ai vue qu'une fois, et je l'aime éperduement. Parmi le grand nombre de femmes, et même belles, qui me sont tombées entre les mains, jamais je n'ai vu de beauté pareille.
Je voulois l'engager à me découvrir ses projets. Pourquoi, repris-je, ne pas éviter le combat contre les Phéniciens, et ne pas l'enlever de chez moi sans qu'il vous en coûte une goutte de sang, et avant qu'ils se mettent en mer?—Les pirates eux-mêmes ont des égards et de l'humanité pour ceux qu'ils connoissent: c'est vous que je ménage; je ne veux pas vous jeter dans l'embarras, ni vous faire chercher vos hôtes. Je veux d'ailleurs frapper deux grands coups en même-tems, m'emparer des richesses du vaisseau et de la jeune fille; ce que je ne pourrais faire en l'enlevant sur terre: le voisinage de la ville m'exposeroit encore à des dangers. Quand on apprendrait cet enlèvement, on pourroit se mettre à ma poursuite.
Je l'ai quitté en louant beaucoup sa prudence. Je vous préviens des desseins que trament contre vous ces ennemis du genre humain. Songez à votre salut et à celui de vos enfans.
Ces paroles jetèrent la consternation dans mon ame; mon esprit effrayé formoit projet sur projet, sans s'arrêter à aucun. Le hasard me fait rencontrer ce même marchand phénicien, qui, en m'entretenant de son amour, me présente un moyen d'échapper au danger. De tout ce que j'avois appris de Thyrrène, je ne lui dis que ce que je crus nécessaire. Je feins qu'un habitant de l'île songe à enlever ma fille; qu'il n'a pas assez de forces pour l'empêcher. Tout me parle pour vous, ajoutai-je; je vous connois: vous êtes riche. Vous m'avez promis de vous fixer dans ma patrie; et j'aimerois mieux vous donner la main de ma fille. Il faut donc, pour l'intérêt de votre amour, vous hâter de quitter ce lieu avant de voir l'orage fondre sur nous.
Ces paroles le transportent de joie: Mon père, me dit-il en m'embrassant, quand voulez vous que nous mettions à la voile? Quoique la saison ne soit pas encore favorable aux navigateurs, nous pouvons au moins changer de rade, nous mettre hors de danger, en attendant le printems. Eh bien, lui dis-je, si vous voulez suivre mon conseil, nous partirons au commencement de la nuit. Vous serez satisfait, me répond-il; et en même-tems il se retire.
De retour à la maison, je ne dis rien à Thyrrène; mais je préviens mes enfans qu'au milieu de la nuit nous nous embarquerons. Ils sont étonnés de la précipitation de ce départ, et m'en demandent la raison. Je remets à un autre moment de les en instruire; je me contente de leur dire qu'il faut que nous partions. Nous prenons un repas léger, et nous allons nous coucher. Je crus voir en songe un vieillard maigre et décharné, mais dont la robe retroussée laissoit appercevoir des muscles et des nerfs qui annonçoient que, dans sa jeunesse, il avoit été vigoureux. Un casque est sur sa tête; il a le regard perçant et rusé: il semble boîter d'une blessure à la cuisse. Il s'approche de moi, et, avec un sourire menaçant: Mon ami, me dit-il, tu es le seul qui n'as pas songé à moi: tous les voyageurs qui passent auprès de Céphalénie, visitent ma demeure: la célébrité de mon nom les y attire. Tu as poussé l'indifférence jusqu'à ne pas me saluer[41], quoique tu demeures dans le voisinage; bientôt tu porteras la peine due à ton insouciance: aussi malheureux que moi, tu trouveras des ennemis sur terre et sur mer. Mon épouse salue la jeune fille que tu mènes avec toi; elle s'intéresse beaucoup à elle, parce qu'elle sacrifie tout à la chasteté. Elle lui annonce une heureuse fin à toutes ses calamités.
Troublé par ce songe, je me lève brusquement. Qu'avez-vous, me dit Théagènes?—Je crains que nous n'ayons passé l'heure de nous embarquer: voilà la cause de mon trouble. Levez-vous; préparez tout pour notre départ. Je vais trouver Chariclée; mais elle étoit déjà auprès de moi. Thyrrène nous entend, se lève et nous demande ce que nous avons. Nous allons suivre votre conseil, lui dis-je, et tâcher de nous soustraire à nos ennemis. Je prie les dieux de vous récompenser de la bonté avec laquelle vous nous avez traités. J'ai encore un dernier service à vous demander; c'est de passer à Ithaque, d'offrir pour nous un sacrifice à Ulysse et de l'appaiser. Il m'est apparu cette nuit, s'est plaint que je l'ai négligé, et ma menacé de toute sa colère. Thyrrène me promet de remplir mes intentions; il nous accompagne jusqu'au rivage, en pleurant, nous souhaite une navigation heureuse, et telle que nous pouvons la désirer. Mais pourquoi vous fatiguer par ces détails? Le jour commençoit à paroître, et nous avancions en pleine mer. Les matelots d'abord avoient refusé de partir; mais enfin le marchand phénicien les y avoit déterminés, en leur représentant qu'ils avoient à craindre d'être attaqués par les pirates. Il étoit loin de penser qu'il disoit la vérité.
Nous eûmes d'abord à lutter contre l'impétuosité des vents et la fureur des flots. Enfin, après des peines incroyables, après avoir failli être engloutis dans les ondes, nous abordons à un promontoire de Crète. Nous avions perdu notre gouvernail; nos antennes étoient brisées en grande partie. Nous résolûmes de nous y arrêter quelques jours, pour remettre notre vaisseau en état, et nous rétablir nous-mêmes des fatigues de la mer. On nous annonça que nous partirions le premier jour après la jonction de la lune avec le soleil.
A peine fûmes-nous en pleine mer, que les zéphyrs enflèrent nos voiles. Notre pilote, attaché au gouvernail jour et nuit, cingla vers la Lybie. Il disoit qu'avec un vent favorable, il pouvoit traverser la mer en droite ligne, et qu'il falloit se hâter d'aborder à quelque terre, d'entrer dans quelque rade, parce qu'il voyoit venir derrière nous un vaisseau de pirates. Depuis que nous avons quitté l'île de Crète, ajouta-t-il, il suit exactement nos traces, et semble régler sa course sur la nôtre. Plusieurs fois j'ai feint de détourner notre vaisseau de sa route; je l'ai vu autant de fois faire la même manœuvre.
Les uns, effrayés de ces paroles du pilote, veulent se préparer au combat; d'autres, sans y apporter la moindre attention, disent qu'on voit souvent en pleine mer de petits vaisseaux suivre les grands, croyant naviguer avec plus de sûreté sur leurs traces. Chacun soutient son avis. La nuit approche. On étoit au moment où les laboureurs abandonnent leurs travaux. Le vent s'appaise; son souffle doux et foible ne fait plus qu'agiter les voiles, sans faire avancer le vaisseau. Enfin il tombe tout-à-fait au coucher du soleil, comme s'il étoit d'intelligence avec nos ennemis: un calme profond règne sur les flots.
Tant que le vent continua de souffler, les pirates restèrent bien loin derrière nous. Les voiles de notre vaisseau étant plus grandes, recevoient un plus grand volume d'air; mais le calme et l'immobilité des flots nous obligèrent alors d'avoir recours aux rames pour avancer. Les pirates, tous rameurs exercés, montant un vaisseau plus léger que le nôtre, ne tardèrent pas à nous atteindre: déjà ils sont près de nous. Un habitant de Zacynthe, embarqué avec nous, s'écrie: Les voilà! les voilà! nous sommes perdus; ce sont des pirates: je reconnois le vaisseau de Trachin. Ces cris jettent l'épouvante parmi les passagers. Au milieu du calme, nous sommes agités de la plus violente tempête: on n'entend que des plaintes, des gémissemens; tout est dans un désordre affreux. Les uns se précipitent dans la sentine; les autres, sur le pont, s'animent mutuellement au combat; d'autres cherchent à s'emparer de la barque de secours pour s'échapper. Cependant l'ennemi est près de nous: il faut se défendre. Le tumulte cesse; chacun s'arme de ce qu'il trouve sous sa main. Chariclée et moi nous arrêtons Théagènes, dont nous avons peine à modérer l'ardeur et le courage impétueux à la vue de l'ennemi. Chariclée craint d'en être séparée, même à la mort; elle veut partager son sort, périr du même coup, et expirer dans ses bras. Mais lorsque j'eus vu que notre ennemi étoit Trachin, je crus travailler à notre salut en retenant Théagènes; je ne fus point trompé dans mes espérances.