← Table of contents
Les Éthiopiennes, ou Théagènes et Chariclée, tomes 1-3

HÉLIODORE (continued 2)

N. Quenneville translation

Les pirates s'approchent, se présentent obliquement: ils ne lancent point de traits; ils tâchent de s'emparer de notre vaisseau sans répandre de sang. Ils voltigent autour de nous, et nous forcent à rester en place. Ils semblent nous assiéger et vouloir nous prendre par composition. Malheureux! s'écrient-ils, quelle est votre folie! voulez-vous, par une résistance inutile à des forces si supérieures, vous exposer à la mort, tandis que nous vous offrons la vie? Il ne tient qu'à vous de sauver vos jours: passez dans cette barque, nous vous laissons aller.

Ainsi parlent les pirates. Tant que les armes ne brillèrent point, que le sang ne coula point, les Phéniciens montrèrent de l'audace, et refusèrent d'abandonner le vaisseau. Mais bientôt le plus hardi des ennemis s'élance au milieu de nous, frappe à grands coups d'épée tout ce qu'il rencontre, et fait voir que la force des armes seule doit décider l'affaire. Les autres le suivent. Les Phéniciens, effrayés, se jettent aux pieds des pirates, leur demandent quartier et s'abandonnent à la discrétion des vainqueurs. Déjà les pirates, animés par la vue du sang qui aiguisoit leur fureur, commençoient un carnage affreux. Trachin ordonne d'épargner le reste. Nous nous soumettons à tout: nous mettons bas les armes; mais nous sommes traités plus cruellement que si nous eussions fait la plus vigoureuse résistance. On nous ordonne de sortir du vaisseau avec un seul habit, sous peine de mort. Il n'est rien que les hommes ne sacrifient à la conservation de leurs jours. Les Phéniciens perdoient tout espoir de fortune en perdant leur vaisseau; cependant, à les voir s'élancer à l'envi dans la barque pour mettre leur vie en sûreté, on eût dit qu'ils gagnoient au lieu de perdre.

Lorsque, pour obéir aux lois imposées par le vainqueur, nous nous présentâmes pour sortir, Trachin, arrêtant Chariclée: O vous! le digne objet de ma tendresse, dit-il, ce n'est pas contre vous, mais pour vous que nous avons combattu. Je vous suis depuis votre départ de Zacynthe; c'est pour vous que j'ai traversé tant de mers, que j'ai bravé tant de périls; calmez-vous, tout ici vous est soumis: ainsi parle Trachin.

C'est le comble de la sagesse que de savoir s'accommoder aux circonstances. Chariclée, par mes conseils, paroît insensible à son malheur: elle fait effort sur elle-même; et, empruntant le langage de la séduction: Je rends graces aux dieux, dit-elle, de vous avoir inspiré des sentimens humains pour nous. Si vous voulez m'inspirer véritablement de la confiance, et m'engager à demeurer auprès de vous, donnez-moi cette marque de votre bienveillance: vous voyez mon père et mon frère, sauvez-les; ne souffrez pas qu'ils sortent du vaisseau: la vie, sans eux, me seroit à charge. En même-tems elle se jette à ses genoux et les tient long-tems embrassés. Trachin feint de résister à ces tendres supplications: sa captive à ses pieds est un spectacle qui flatte son orgueil. Enfin, les larmes de Chariclée le touchent; la douceur de ses regards subjugue son ame; il la relève: Je vous accorde, dit-il, votre frère avec plaisir; je vois en lui un jeune homme rempli de courage, qui pourra nous rendre des services. Mais ce vieillard est un fardeau inutile, dont je ne me charge que pour vous plaire.

Cependant le soleil, arrivé au bout de sa carrière, ne laissoit plus tomber que quelques foibles rayons, luttant avec peine contre les ténèbres de la nuit: tout-à-coup la mer s'enfle, soit que les approches de la nuit soulevassent ses flots, soit que la fortune le voulût ainsi. On entend les vents siffler dans le lointain. Les pirates avoient quitté leur vaisseau, et s'étoient précipités dans l'autre pour en piller la cargaison. Le vent qui s'élève jette le trouble parmi eux; ils ne savent comment gouverner un si grand vaisseau. Les différentes manœuvres se trouvent exécutées au hasard et par le premier venu; chacun se prétend capable de faire ce qu'il n'a jamais appris, et croit que ses lumières naturelles suffisent. Les uns hissent les voiles sans ordre; d'autres attachent les cordages sans connoître leur usage. Celui-ci, sans aucune expérience, se met à la proue; celui-là à la poupe et tient le gouvernail. Nous courûmes les plus grands dangers, moins par la violence de la tempête, qui ne bouleversoit pas encore les vagues, que par l'impéritie du pilote, qui résista aux flots, tant qu'une foible lumière nous éclaira, mais qui céda quand la nuit fut arrivée. Les vagues commençoient à nous gagner, et nous étions sur le point d'être engloutis. Quelques pirates tentent de passer dans le vaisseau qu'ils avoient quitté; mais les vagues les en empêchent. Le commandant les retient, en leur représentant que celui où ils sont, avec les richesses qu'il contient; vaut bien mieux que plusieurs vaisseaux semblables au leur. Il coupe aussi le câble qui les attache, sous prétexte qu'ils sont plus en danger[42]. Ses vues se portent encore dans l'avenir. Aborder à terre avec deux vaisseaux, c'étoit se rendre suspect: on ne manqueroit pas de s'informer par qui ils étoient montés. Enfin on approuve une mesure qui garantit d'un double danger.

A peine le cordage qui attachoit les deux vaisseaux l'un à l'autre est-il coupé, que nous nous sentons soulagés, sans cependant être hors de danger. Après avoir été long-tems balottés par les flots en courroux; après avoir jeté beaucoup de choses à la mer; après avoir vu de près toutes les horreurs de la mort, et avoir passé cette nuit dans les angoisses les plus horribles, nous abordons le jour suivant, vers le soir, à une embouchure du Nil, appelée l'embouchure d'Hercule. Malheureux! nous abordons en Egypte. Les pirates sont dans la joie; et nous, nous reprochons à la mer de nous avoir laissé la vie, de nous avoir dérobés à une mort exempte d'outrages, pour nous livrer sur terre à un sort plus cruel, à une attente plus affreuse entre les mains de brigands sans pudeur et sans retenue.

Leurs premières démarches ne furent pas propres à nous rassurer. A peine sont-ils à terre, que, sous prétexte de remercier Neptune de les avoir sauvés, ils débarquent du vin de Tyr, et quelques autres choses. Ils envoient dans les villages circonvoisins quelques-uns d'entr'eux avec de grandes sommes d'argent, pour acheter des provisions: ceux-ci reviennent bientôt après, amenant avec eux un troupeau entier, de porcs et de brebis. Ceux qui étoient restés à bord les reçoivent, allument un grand feu, les égorgent et préparent un festin.

Trachin, me prenant en particulier pour n'être entendu de personne: Mon père, me dit-il, je veux unir mon sort à celui de votre fille; je vais, comme vous le voyez, célébrer aujourd'hui cet hymen; je vais, en offrant un sacrifice aux dieux, célébrer la plus belle de toutes les fêtes. J'ai cru devoir vous prévenir de mes intentions, pour ne pas vous voir triste au milieu de ce repas, pour que votre fille, instruite par vous de mes volontés, s'y prête sans répugnance. Je ne prétends pas que vous serviez auprès d'elle ma passion: j'ai en main ce qui peut me répondre de son consentement, la force; mais je veux suivre les voies de l'honneur, et je crois que votre fille prévenue, par la bouche même de son père, de la fête qui se prépare, se montrera moins rebelle à mes intentions.

J'applaudis à son discours; je lui témoigne de la joie; je feins d'avoir de grandes actions de grâces à rendre aux dieux, qui donnent à ma fille un époux dans son maître. Je m'éloigne quelques instans pour réfléchir sur le parti que j'avois à prendre: me rapprochant ensuite de lui, je le prie, pour mettre le plus grand éclat dans la célébration de cette fête, de donner à ma fille la jouissance du vaisseau pour se préparer; de défendre à qui que ce soit de la troubler, afin qu'elle puisse autant que lui permettent les circonstances, relever la pompe de cette cérémonie par la magnificence de sa parure. Je lui représente qu'il ne convient pas qu'une jeune fille, distinguée par sa naissance et sa fortune, qui va passer dans les bras d'un époux, ne se montre pas aussi brillante quelle le peut, quoique ni le lieu, ni le tems ne lui permettent pas de déployer toute la magnificence digne d'un tel hymenée.

Trachin, ivre de joie, me promet d'avoir égard à mes demandes. En effet, il ordonne à ses gens de tirer du vaisseau tout ce dont on avoit besoin, et leur défend d'en approcher ensuite. Ses ordres sont aussitôt exécutés. On tire du vaisseau des tables, des coupes, des tapis de Tyr et de Sidon, et tout ce qui peut orner un festin; on les voit charger sur leurs épaules indistinctement des objets précieux, fruits de tant de sueurs et d'épargnes, qui, grâce aux bizarreries de la fortune, vont parer le repas de ces insolens pirates.

Je vais ensuite voir Théagènes et Chariclée; je la trouve fondant en larmes. Ma fille, lui dis-je, vous devez être accoutumée à toutes ces épreuves. Sont-ce vos maux passés que vous pleurez? avez-vous quelque nouveau sujet de chagrin? Tout, dit-elle, tout me désespère. Je pleure l'avenir; je pleure le funeste amour de Trachin: les circonstances ne servent qu'à le rendre plus ardent. Un bonheur inespéré fait oublier les lois de l'honneur; mais Trachin pleurera son amour trompé: la mort me dérobera à ses embrassemens. Si je suis séparée de vous avant le trépas, ce sont vos conseils, ce sont ceux de Théagènes qui causent mon malheur.

Vous ne vous trompez point, lui dis-je. Trachin, après le sacrifice, veut, par un festin solemnel, célébrer son hymen avec vous. Il me croit votre père, et il m'a prévenu de ses desseins. Il y a long tems que Thyrrène m'a instruit, à Zacynthe, de la passion violente de ce pirate; mais je croyois pouvoir vous soustraire à ses feux, et si je ne vous les ai point révélés, c'est que je ne voulois point vous affliger par la perspective d'un avenir douloureux. Hélas! mes enfans, la fortune ennemie a renversé mes espérances; nous sommes suspendus sur un abîme. Il ne nous reste plus qu'à nous armer de courage et d'intrépidité. Bravons les dangers qui nous environnent. La liberté, une vie honorable, ou une mort glorieuse sera le prix de nos généreux efforts.

Ils me promettent de tout oser. Je leur montre le parti que nous avons à suivre; et je les presse de prendre toutes les mesures nécessaires pour en assurer le succès. Je vais trouver le lieutenant de Trachin, nommé, je crois, Pélore. Je lui dis que j'ai quelque chose d'intéressant à lui communiquer. Il se fait un plaisir de m'écouter, me tire à l'écart pour n'être entendu de personne: Mon fils, lui dis-je, écoutez-moi en peu de mots; le tems ne me permet pas de m'expliquer ici fort au long. Ma fille vous aime: ce sont vos qualités qui vous ont gagné son cœur. Elle soupçonne que votre commandant ne prépare un repas que pour célébrer ses noces. Elle a cru entrevoir ses desseins dans l'ordre qu'il lui a donné de mettre ses plus belles robes. Songez à rompre ce dessein; car ma fille aime mieux mourir que devenir l'épouse de Trachin.

Vieillard, me répond Pélore, soyez tranquille; moi-même depuis long-tems j'aime votre fille; je n'attends qu'un moment favorable: dans le combat, je me suis élancé le premier sur le vaisseau ennemi. Trachin doit un prix à ma valeur. Par reconnoissance, il cédera votre fille à mon amour, ou il pleurera son hymen, et ce bras le punira comme il le mérite.

Je le quitte aussitôt pour ne donner lieu à aucun soupçon. Revenu auprès de mes enfants, je fortifie leur courage, en leur promettant un heureux succès de mon stratagème.

Le festin commença peu de tems après; déjà les convives, échauffés par le vin, ne connoissoient plus de bornes ni de frein. Me penchant vers Pélore, auprès duquel je m'étois placé à dessein: Avez-vous vu, lui dis-je, comme Chariclée est parée?—Non.—Eh bien! vous pouvez la voir: entrez dans le vaisseau, mais secrètement; car vous savez que votre commandant l'a défendu: vous croirez voir Diane elle-même. Modérez l'ardeur de vos désirs; n'allez pas exposer ses jours et les vôtres. Il se lève aussitôt; et, feignant quelque besoin pressant, il court secrètement au vaisseau. Il voit Chariclée couronnée de laurier, revêtue d'une robe étincelante d'or. Persuadée qu'elle alloit à la victoire ou à la mort, elle s'étoit revêtue de la robe qu'elle portoit à Delphes dans les cérémonies religieuses: toute sa personne brilloit d'un éclat éblouissant; tout annonçoit une vierge qui va passer sous les lois de l'hymen. A sa vue, le cœur de Pélore est embrasé des feux de l'amour et de la jalousie; les bouillans transports, la sombre fureur, la rage sont peints dans ses yeux. A peine est-il à sa place: Pourquoi, s'écrie-t-il, ne reçois-je pas le présent dû à celui qui monte le premier sur un vaisseau ennemi? Tu ne l'as pas demandé, répond Trachin; il n'a pas encore été question du partage des dépouilles.—Eh bien! je demande la jeune captive.—Prends tout ce qui te fera plaisir, excepté elle.—Tu annulles donc la loi établie parmi les pirates, loi qui autorise à choisir à son gré celui qui, le premier, s'élance sur un vaisseau ennemi, et s'expose pour tous les autres aux plus grands dangers.—Je ne casse point cette loi; mais j'en invoque une autre qui ordonne aux sujets d'obéir à leur chef. J'aime aussi cette jeune captive; et je ne crois pas demander trop que demander à être préféré. Si tu ne te soumets à cet ordre, cette coupe te punira de ton insolence. Voyez-vous, s'écrie Pélore, en s'adressant aux convives, comme la valeur est récompensée? C'est ainsi que chacun de vous, victime de cette loi tyrannique, se verra arracher le fruit de ses travaux.

L'affreux spectacle que nous vîmes alors, Nausiclès! Telle la mer, soulevée par les vents, mugit sous les coups de la tempête; tels ces pirates, ivres de vin et de fureur, s'agitent, s'élancent, poussent des cris horribles. Il se forme deux partis: les uns veulent faire respecter leur chef; les autres, la loi. Enfin, Trachin lève le bras pour lancer une coupe à Pélore; mais celui-ci est sur ses gardes. Il enfonce son épée dans le sein de son rival, qui, atteint d'un coup mortel, tombe sans vie. Un combat sanglant s'allume: les pirates se jettent les uns sur les autres, et confondent leurs coups: les uns veulent venger leur chef; les autres prétendent défendre le parti de la justice, en défendant Pélore. Les cris confus des combattans, des mourans, retentissent au loin; les coupes, les morceaux de bois, les pierres, les débris des tables, tout sert leur aveugle fureur.

Retiré à l'écart sur une éminence, je considère le combat sans partager le danger. Cependant Théagènes et Chariclée ne restent pas spectateurs oisifs de cette scène sanglante. Théagènes, hors de lui, et bouillant de courage, se jette d'abord, comme nous en étions convenus, dans un des deux partis. Chariclée, voyant le combat engagé, décoche des flèches de dessus le vaisseau, prenant bien garde d'atteindre Théagènes. Egalement ennemie des deux partis, elle immole le premier qui s'offre à ses coups; elle voit les combattans à la lueur des flammes, et n'en est point vue. Les pirates ignorent d'où partent ces traits; quelques-uns s'imaginent que les dieux eux-mêmes combattent contre eux. Enfin, tous périssent; il ne reste plus que Théagènes et Pélore. Pélore est brave, accoutumé à verser le sang. Chariclée ne peut plus se servir de son arc: brûlant du désir de secourir son amant, elle craint d'être trahie par son adresse; car les deux rivaux se tiennent corps-à-corps. Mais Pélore ne résiste pas long-tems. Désespérée de ne pouvoir secourir son amant par des effets, Chariclée le secoure par ses paroles[43]: Courage, mon ami, s'écrie-t-elle, courage! Ces paroles raniment la valeur et les forces de Théagènes; il voit dans Chariclée le prix de la victoire. La défaite de Pélore est assurée. Quoique couvert de blessures, son ardeur redouble: il s'élance sur son ennemi, lui porte un coup d'épée à la tête. Pélore évite le coup par un léger mouvement; l'épée effleure l'épaule, et coupe le bras à la jointure du coude. Aussitôt l'un prend la fuite, et l'autre le poursuit.

Je ne sais comment se termina le combat; je ne vis point revenir Théagènes. Je restai sur cette éminence: je ne voulus point descendre dans un lieu fumant de sang et de carnage; mais Chariclée le vit revenir. Lorsque le jour parut, je l'apperçus couché, environné des ombres de la mort, Chariclée assise auprès de lui et abîmée dans la douleur: elle sembloit vouloir s'immoler sur le corps de son amant; mais quelque lueur d'espérance de le voir revenir à la vie arrêtoit son bras. Malheureux, je ne pus lui parler, apprendre quel étoit son sort; je ne pus la consoler, lui donner les secours qu'elle pouvoit attendre de moi. Aux malheurs éprouvés sur la mer, se joignirent d'autres malheurs sur terre.

Au point du jour je descendois de l'éminence où j'étois, lorsqu'une troupe de brigands Egyptiens, partis du haut de la montagne voisine, s'avance vers le rivage. Déjà ils sont maîtres de mes deux enfans: peu après ils s'en vont emportant du vaisseau tout ce qu'ils peuvent. Hélas! je les suis de loin, pleurant ma destinée et celle de ces deux amans. Ne pouvant les sauver, je ne voulus point me joindre à eux, dans l'espérance de briser leurs fers par la suite. Je ne pus les suivre long-tems; les forces m'abandonnèrent: la vieillesse m'empêcha de franchir, comme les Egyptiens, le sommet de la montagne. Si j'ai retrouvé une fille aujourd'hui, c'est aux dieux, c'est à votre bonté, Nausiclès, que je dois un tel bonheur; je n'y ai contribué que par mes larmes et mes gémissemens.

Calasiris, en achevant ces mots, ne peut retenir ses larmes; tous les convives pleurent avec lui, et trouvent du plaisir à pleurer; le vin féconde la source des larmes. Enfin Nausiclès, rassurant Calasiris; Mon père, dit-il, ne perdez pas espérance; déjà votre fille est entre vos bras; demain vous verrez votre fils. Au point du jour nous irons trouver Mitranes; nous tâcherons, à quelque prix que ce soit, de délivrer le beau Théagènes. Je le désire, répond Calasiris; mais il est tems de nous séparer. N'oublions pas les dieux; faisons-leur des libations; remercions-les de m'avoir rendu ma fille. Les convives font des libations et se retirent.

Calasiris cherche Chariclée. Placé à l'entrée de la salle des femmes, il les examine sortir: il ne la voit point parmi elles. Enfin, d'après les renseignemens qu'il reçoit d'une d'elles, il entre dans le temple, la trouve couchée aux pieds de la statue de la déesse: abîmée dans la douleur, elle s'y étoit endormie. Le vieillard laisse tomber quelques larmes; il prie la déesse de jeter sur elle un œil de compassion. Il la réveille doucement, et la conduit dans sa chambre. Elle semble rougir de s'être laissée surprendre par le sommeil; elle se retire avec la fille de Nausiclès dans le gynecée, et passe la nuit avec elle. Les soucis, les inquiétudes qui l'agitent, chassent le sommeil loin de ses yeux.

Fin du Livre Cinquième.

LIVRE SIXIÈME.

SOMMAIRE.

Calasiris, Cnémon et Nausiclès vont chercher Théagènes. Ils apprennent qu'il a été délivré par Thyamis. Ils reviennent à Chemmis. Mariage de Cnémon et de la fille de Nausiclès. Désespoir de Chariclée. Elle apprend que Théagènes est avec Thyamis. Chariclée et Calasiris se déguisent en mendians, et quittent Nausiclès. Ils apprennent la défaite et la mort de Mitranes. Horrible cérémonie dont ils sont témoins.

Cnémon et Calasiris vont coucher dans un appartement destiné aux hommes. La plus grande partie de la nuit s'étoit écoulée pendant qu'ils étoient à table, ou qu'ils écoutoient le long et agréable récit des aventures de Calasiris; le reste s'écoula plus vite qu'ils ne pensoient, et cependant trop lentement encore au gré de leurs désirs. A peine le jour commence-t-il à paroître qu'ils vont trouver Nausiclès, le prient de leur dire dans quels lieux il soupçonne Théagènes, et de les y conduire au plus tôt. Nausiclès y consent. Chariclée, après beaucoup d'instances pour les suivre, est contrainte de rester: ils lui représentent qu'ils ne vont pas loin, qu'ils reviendront bientôt avec Théagènes; ils la quittent désolée de ne pas les accompagner, mais pleine d'espérance et de joie.

Ils étoient sortis du village et suivoient les bords du Nil, lorsqu'ils apperçoivent un crocodile passer de leur droite vers leur gauche, et s'élancer dans le fleuve avec grand bruit. Nos voyageurs, habitués à voir des crocodiles, n'en sont point effrayés: Calasiris seulement en augure des obstacles au succès de leur voyage; mais Cnémon, qui n'avoit vu que l'ombre du crocodile, sans voir le crocodile lui-même, est saisi de frayeur: peu s'en faut qu'il ne prenne la fuite. Cnémon, dit Calasiris, pendant que Nausiclès éclatoit de rire, je ne vous croyois timide que pendant la nuit et au milieu des ténèbres; mais votre incroyable intrépidité ne se dément point pendant le jour. Non-seulement les noms, mais la vue même des objets les moins effrayans, les plus communs, jettent la consternation dans votre ame.

Est-ce le nom de quelque dieu ou de quelque génie, dit Nausiclès, qui glace d'effroi notre brave Cnémon? Je ne sais, répond Calasiris; mais le nom d'une personne, et non d'un héros intrépide renommé pour ses exploits; mais, ce qu'il y a de plus étonnant, le nom d'une femme, et d'une femme morte (il le dit lui-même), prononcé devant lui, suffit pour le faire trembler. La nuit où vous avez ramené Chariclée de Bucolie, (il connoissoit de nom, je ne sais comment, celle dont je veux parler) il ne m'a pas laissé dormir un instant. Toujours mourant de frayeur, je n'étois occupé qu'à le rappeler à la vie; et, pour vous faire rire encore davantage, si je ne craignois de le chagriner, ou même de l'effrayer encore, je vous dirois ce terrible nom: et en même-tems il prononça le nom de Thisbé.

Nausiclès alors ne rit plus: il tressaille au nom de Thisbé; il reste long-tems tout pensif: il ignore comment et pourquoi le nom de Thisbé a fait tant d'impression sur Cnémon. Celui-ci plaisante Nausiclès à son tour. Voyez-vous, Calasiris, dit-il, quelle vertu a ce nom? quel épouvantail il est, non-seulement pour moi, mais encore pour Nausiclès lui-même! Il s'est même opéré en nous un changement total. Je sais que Thisbé n'est plus, et je ris; et le brave Nausiclès, qui tout-à-l'heure s'égayoit aux dépens des autres....

Grace, Cnémon, grâce, dit Nausiclès; vous avez assez bien pris votre revanche. Au nom des dieux protecteurs de l'hospitalité et de l'amitié, par cette table où, je crois, vous avez été reçu avec toute la cordialité possible, dites-moi comment le nom de Thisbé vous est connu? pourquoi ce nom vous a tant effrayé? pourquoi je suis devenu le sujet de vos railleries? Cnémon, dit alors Calasiris, ces paroles s'adressent à vous. Vous m'avez promis plusieurs fois de m'apprendre votre histoire; vous avez toujours différé, sous divers prétextes: racontez-nous-la aujourd'hui, et par complaisance pour Nausiclès, et pour adoucir les fatigues et charmer l'ennui du voyage.

Cnémon leur raconte succinctement tout ce qu'il avoit déjà raconté à Théagènes et à Chariclée; qu'il est Athénien; que son père s'appelle Aristippe; qu'il a eu pour belle-mère Démœnète. Il leur peint la passion criminelle de Démœnète; les pièges que lui tendit son amour dédaigné, qui employa le ministère de Thisbé pour se venger. Il leur dit, qu'accuse devant le peuple d'un parricide, il a été banni de sa patrie; que, retiré à Egine, il a appris de Chabrias, jeune Athénien, la mort de Démœnète, victime, à son tour, des perfidies de Thisbé; qu'Anticlès ensuite l'a instruit des malheurs de son père, dont les biens ont été confisqués par le peuple, qui, trompé par les insinuations des parens de Démœnéte, l'a soupçonné coupable de la mort de son épouse; que Thisbé s'est enfuie avec un marchand de Naucrate, son amant; enfin, il ajoute qu'il s'est embarqué pour l'Egypte avec Anticlès, pour chercher Thisbé, la ramener à Athènes, faire reconnoître l'innocence de son père, et la faire punir comme elle le méritoit. Qu'exposé à mille dangers dans ses voyages, pris par des pirates, échappé de leurs mains en abordant en Egypte, il est tombé entre celles des Bucoles, et que là il a fait connoissance avec Théagènes et Chariclée; enfin, il leur apprend la mort de Thisbé, ce qui l'a suivie, en un mot, tout ce qu'ils ignoroient.

Cependant Nausiclès est agité de mille pensées différentes: tantôt il est prêt à les instruire de ses liaisons avec Thisbé; puis il remet à un autre tems. Enfin, une rencontre qu'ils font, jointe aux motifs qu'il pouvoit avoir de garder le silence, l'en empêche.

Ils avoient fait soixante stades (environ deux lieues et demie) et déjà ils approchoient du bourg où résidoit Mitranes, lorsqu'ils rencontrent un ami de Nausiclès, et lui demandent où il va avec tant de célérité. Nausiclès, lui répond cet homme, vous me demandez la cause de mon empressement, comme si vous ignoriez que mon unique souci actuellement est d'exécuter les ordres que me donne Isias de Chemmis. Pour elle, je cultive la terre; pour elle, il n'est rien que je ne fasse; pour elle, je veille jour nuit avec une ardeur infatigable. La plus grande peine, le plus grand châtiment qu'elle pourroit m'imposer, seroit de ne me rien commander[44]. Aujourd'hui elle m'a ordonné de lui porter cet oiseau du Nil, ce phœnicoptère que vous voyez, et je me hâte de satisfaire celle que mon cœur adore. Il vous en coûte peu, lui répond Nausiclès, pour vous attacher Isias: ses ordres ne sont pas difficiles à remplir, puisqu'au lieu d'un phœnicoptère (oiseau ainsi appelé, parce que ses aîles ressemblent à celles du phénix: c'est le flambant), elle ne vous a pas demandé un véritable phénix venu d'Ethiopie ou des Indes.—Mon zèle, mon ardeur à la servir, n'en sont pas moins un sujet de plaisanteries perpétuelles.... Mais, vous, où allez-vous? quelle affaire vous appelle?—Nous allons trouver Mitranes.—Votre voyage est inutile, et votre peine perdue. Mitranes n'est plus dans le pays; il s'est mis en campagne cette nuit: il marche contre les habitans de Bessa. Un jeune prisonnier, grec d'origine, qu'il envoyoit à Oroondates, à Memphis, pour le faire passer à la cour de Suze, et en faire présent au grand roi, a été enlevé dans une incursion par les Besséens, commandés par Thyamis, qu'ils venoient de mettre à leur tête. Je m'en vais, ajouta notre homme, en achevant ces mots: il faut me rendre en diligence auprès d'Isias. Si, avec ses yeux perçans, elle me voyoit, mon amour pourroit bien porter la peine de ma lenteur: elle est ingénieuse à trouver des prétextes, des sujets de plainte contre moi, et des raisons pour me tourmenter.

A ces mots, ils restent étonnés et interdits; ils ne s'attendoient pas à voir ainsi leurs espérances trompées. Nausiclès ranime leur courage; il leur représente qu'il ne faut pas, pour un léger contre-tems, se désespérer, ni renoncer à leur entreprise; mais retourner à Chemmis examiner à loisir le parti qu'il faut prendre, se préparer à un plus long voyage, à aller chercher Théagènes chez les Bucoles, par-tout où ils apprendront qu'il pourra être, bien persuadé qu'à la fin ils le trouveront. Il ajoute que ce sont les dieux eux-mêmes qui leur ont fait rencontrer cet ami, dont les renseignemens les dirigent vers les lieux où ils doivent chercher Théagènes, et fixent le terme de leur voyage au village des Bucoles.

Il n'eut pas de peine à les persuader. Une autre considération les détermina encore à ce parti. Cnémon calma les inquiétudes de Calasiris, en lui assurant que Thyamis sauveroit Théagènes. Ils prennent donc le parti de revenir. En arrivant, ils trouvent Chariclée à la porte de la maison: elle portoit ses regards au loin et de tous côtés. Ne voyant point Théagènes avec eux, elle pousse un cri aigu. Quoi! mon père, dit-elle, vous êtes partis seuls, et vous revenez seuls! Théagènes, sans doute, n'est plus! Au nom des dieux, dites-moi ce que vous avez appris. Me cacher mon malheur, c'est le rendre plus amer. Il y a de l'humanité à montrer à un infortuné ses maux dans toute leur étendue: son ame alors réunit toutes ses forces contre les coups du sort, et bientôt elle ne sent plus les pointes de la douleur.

Chariclée, dit Cnémon, en l'interrompant, combien vous vous tourmentez vous-même! vous êtes toujours disposée à n'augurer que des maux, et l'événement dément toujours vos conjectures: en cela vous êtes, excusable. Théagènes vit; les dieux vous le conservent. Il lui dit, en peu de mots, comment il étoit sauvé, et où il étoit. Cnémon, lui dit Calasiris, vos discours sont ceux d'un homme qui n'a point aimé; autrement vous sauriez que le cœur d'une amante est dans les alarmes, lors même qu'il n'y a point de danger; que, sur l'objet de sa tendresse, elle n'en croit que le témoignage de ses yeux; l'absence de cet objet tourmente, déchire son ame: la source des chagrins des amans est en eux-mêmes; ils sont persuadés que ceux qui s'aiment tendrement ne peuvent être éloignés l'un de l'autre, à moins que des obstacles insurmontables ne s'opposent à leur réunion. Il faut donc pardonner à Chariclée; son cœur brûle de tous les feux de l'amour. Entrons dans la maison; délibérons sur ce que nous avons à faire. En même-tems il prend Chariclée par la main, et la fait rentrer, en lui témoignant toute la tendresse d'un père.

Cependant Nausiclès, pour calmer le chagrin de ses hôtes, et méditant un autre projet, fait préparer un repas magnifique: il n'y admet que Cnémon et Calasiris, avec sa fille; mais il veut qu'elle y paroisse dans tout l'éclat de sa parure. Sur la fin du repas il leur parle ainsi:

Je prends les dieux à témoin de la vérité de ce que je vais vous dire. Je serois ravi de vous voir consentir à passer votre vie avec moi, à partager avec moi tout ce que je possède et tout ce que j'ai de plus cher. Je ne vous regarde pas comme des étrangers et des hôtes, mais comme de vrais et de sincères amis. Je me ferai toujours un plaisir de vous servir. Je suis prêt à m'occuper avec vous à chercher Théagènes, tant que je resterai ici. Mais vous n'ignorez pas que je suis marchand, que le commerce est ma profession. Vous savez que les vents, plus doux, ont applani la surface des mers, et que les zéphyrs annoncent aux marchands le retour de la belle saison. Mes affaires exigent que je fasse un voyage dans la Grèce.[45] Je crois donc devoir vous demander ce que vous désirez de moi, afin que je puisse concilier l'envie que j'ai de vous être utile, avec le soin de mes propres affaires.

Nausiclès, répond Calasiris après quelques momens de silence, puissiez-vous vous mettre en mer sous d'heureux auspices; puisse le dieu des marchands et le dieu des flots vous conduire, vous protéger, appaiser les vagues devant vous, faire souffler des vents favorables; puissiez-vous aborder en sûreté dans tous les ports, être reçu dans toutes les villes commerçantes, vous qui nous laissez aller au gré de nos désirs, qui nous avez traité avec tant de bonté pendant notre séjour ici, qui avez rempli si saintement envers nous les devoirs de l'amitié et de l'hospitalité. Il est douloureux pour nous de nous séparer de vous, de quitter votre maison, que, grâce à votre générosité, nous regardions comme la nôtre; mais la nécessité, notre devoir nous obligent à chercher une personne qui nous est bien cher. Tel est le parti que nous prenons, moi et Chariclée. Que Cnémon s'explique; qu'il dise s'il veut nous accompagner, ou s'il a quelque autre dessein.

Cnémon est prêt de répondre; les sanglots lui étouffent la voix: ses larmes coulent en abondance; il ne peut articuler aucune parole. Enfin il modère ses pleurs. Comme la vie humaine, dit-il avec un profond gémissement, est remplie de vicissitudes et de changemens! O fortune! comme tu enchaînes les maux les uns aux autres! comme tu me précipites de malheurs en malheurs! Tu m'as arraché à ma famille, aux foyers paternels; tu m'as chassé de ma patrie, tu m'as séparé de tout ce que j'avois de plus cher; après bien des traverses, tu mas jeté sur les côtes de l'Egypte; tu m'as livré aux brigands du Bucolie; tu as paru calmer tes rigueurs, en me liant avec des personnes malheureuses comme moi, du même pays que moi, avec lesquelles j'espérois passer le reste de mes jours: aujourd'hui, tu m'ôtes encore cette consolation. Où aller? que faire? Abandonner Chariclée, avant qu'elle ait trouvé Théagènes? je ne le puis sans crime. Faut-il que je la suive par-tout, et que je l'aide dans ses recherches? il n'y auroit que de la gloire à partager ses travaux avec l'espoir du succès, et l'assurance de le trouver; mais l'avenir est incertain: il sera peut-être encore plus funeste que le passé; et je ne sais quel sera alors le terme de nos maux. Ne vaut-il pas mieux implorer votre bonté, celle des dieux protecteurs de l'amitié, profiter de l'occasion que me présente la faveur du Ciel, pour retourner dans ma patrie, dans les bras de ma famille, avec Nausiclès, qui, comme il le dit lui-même, se prépare à retourner dans la Grèce? Je crains bien, hélas! que mon père ... que sa maison ne reste abandonnée, sans héritier. Dussé-je vivre dans l'indigence, au moins est-il de mon devoir de tâcher de sauver quelques débris du naufrage de sa fortune, et de les laisser à ma famille. O Chariclée! c'est à vous que je m'adresse: Excusez Cnémon, pardonnez-lui. Je vais prier Nausiclès d'attendre quelque tems, quelque pressé qu'il soit de partir. Je vous suivrai jusqu'aux Bucolies. Si je suis assez heureux pour vous remettre entre les mains de Théagènes, je partirai avec la satisfaction d'avoir fidèlement gardé un dépôt si précieux. Soutenu du témoignage de ma conscience, plein des plus belles espérances, je me séparerai de vous. Si la fortune nous trompe, puissent les dieux ne pas le permettre! vous me pardonnerez encore. Je ne vous laisserai pas seule, mais entre les mains d'un père tendre, d'un sage mentor, de Calasiris.

L'œil d'un amant est perçant: il lit au fond des cœurs; Chariclée s'étoit apperçue à plusieurs indices que Cnémon aimoit la fille de Nausiclès; elle avoit compris aussi, par les discours de Nausiclès, qu'il verroit cette alliance avec plaisir; que depuis long-tems elle étoit l'objet de ses démarches, et qu'il n'épargnoit rien pour gagner Cnémon. Elle crut encore que Cnémon ne pourroit la suivre sans compromettre son honneur, sans faire soupçonner sa vertu. Cnémon, dit-elle, vous prendrez le parti qui vous paroîtra le meilleur. Vous m'avez déjà rendu d'assez grands services. Je sens et je ne dissimule pas toute l'étendue de mes obligations; mais il n'est rien qui vous oblige à étendre vos soins pour moi dans l'avenir, à partager des dangers qui ne sont pas les vôtres, que vous pouvez vous épargner. Retournez dans votre patrie, dans vos foyers, dans le sein de votre famille: profitez du voyage de Nausiclès; ne laissez pas échapper une si belle occasion. Calasiris et moi, nous supporterons seuls les revers de la fortune. Si les hommes nous abandonnent, sans doute que les dieux ne nous abandonneront pas.

Nausiclès alors prenant la parole: Puissent les vœux de Chariclée, dit-il, s'accomplir! puissent les dieux lui accorder la protection qu'elle leur demande, la rendre aux auteurs de ses jours! Une ame aussi belle, aussi élevée, un esprit aussi sage, méritent bien une pareille destinée. Pour vous, Cnémon, ne vous chagrinez point de ne point emmener Thisbé avec vous. Vous voyez son ravisseur; c'est moi qui l'ai enlevée; c'est moi qui l'ai transportée en Egypte. Ce marchand de Naucrate, cet amant de Thisbé, c'est moi. Ne redoutez point l'indigence; ne craignez point d'être réduit à la mendicité. Si vous voulez entrer dans mes vues, vous jouirez d'une fortune brillante. Vous verrez votre patrie; vous rentrerez dans la maison paternelle: je vous conduirai à Athènes. Je vous donnerai en mariage ma fille Nausiclée, avec une dot immense. Je connois votre patrie, votre naissance, votre famille, et je me croirai honoré d'une pareille alliance.

Cnémon, au comble de ses désirs, voyant s'accomplir des vœux qu'il faisoit depuis long-tems, mais dont il n'espéroit rien, répondit à Nausiclès qu'il acceptoit ses offres. Nausiclès aussitôt lui remet sa fille entre les mains, et commande en même-tems que sa maison retentisse des chants de l'hymenée. Lui-même il commence la danse, et les noces se célèbrent sur-le-champ et dans ce même festin. Tout le monde aussitôt se met à danser; des chants d'alégresse se font entendre. Les torches nuptiales dissipent les ombres de la nuit.

Chariclée s'éloigne du tumulte de cette fête: elle se retire dans l'appartement où elle avoit coutume de coucher, et en ferme la porte. Là, seule, sans témoins, semblable à une Menade, elle dénoue ses cheveux, déchire sa robe: Et nous aussi, dit-elle, dansons en l'honneur du dieu qui préside à notre destinée, mais des danses qui lui conviennent. Que mes chants soient les cris de la douleur, et mes danses les convulsions du désespoir.[46] Que les ténèbres m'environnent; qu'une nuit obscure préside à tout. Eteignons les feux de cette lampe. Quel hymen, quelle couche nuptiale m'a préparée cette affreuse divinité! Seule, loin de mon amant, ce dieu funeste ne me laisse que le nom de son épouse. Cnémon danse; Cnémon est époux. Théagènes erre; Théagènes, prisonnier, est peut-être chargé de chaînes: ce n'est encore que le moindre de mes maux, pourvu qu'il vive! Nausiclée est dans les bras d'un époux; Nausiclée, avec qui je passois les nuits, est séparée de moi. Chariclée est seule abandonnée. O fortune! ô barbare divinité! loin de moi tout sentiment jaloux! Hélas! puissent-ils être heureux! C'est de mon sort que je me plains, de mon sort, si différent du leur. C'est trop prolonger la tragédie de mes calamités: elles retentisssent encore, lorsque la scène est fermée. Mais, hélas! à quoi bon ces plaintes contre les dieux? Qu'ils terminent mes malheurs, quand ils voudront. O mon cher Théagènes! ô l'ame de ma vie! si tu n'es plus ... si la fortune ennemie.... Grands dieux! Non ... que je ne l'apprenne jamais. Non, je ne te survivrai pas; j'irai te rejoindre. Tiens, reçois ces présens funèbres. En même-tems elle arrache ses cheveux et les jette sur le lit. Je t'offre encore ces libations: elles coulent de ces yeux que tu adorois; elle arrose son lit de ses larmes. Hélas! si tu vis encore, viens, mon ami, viens du moins en songe te reposer dans mes bras. Respecte, ô mon cher Théagènes! respecte ta Chariclée; attends que des nœuds légitimes t'unissent à elle; respecte-la même en songe. Viens ... c'est toi!... je te presse contre mon sein!

En parlant ainsi, elle se jette le visage sur son lit, et l'embrasse. Un délire affreux l'agite: ses sanglots résonnent; enfin, l'excès de la douleur l'étourdit. Les ténèbres se répandent sur ses yeux; ses sens s'assoupissent: elle s'endort profondément, jusque bien avant dans la journée. Calasiris s'étonne de ne la point voir paroître selon sa coutume: il la cherche, va à sa chambre, frappe à la porte avec violence, l'appelle plusieurs fois par son nom, et enfin la réveille. A ses cris, Chariclée se trouble: elle court à la porte tout en désordre, et ouvre au vieillard. Calasiris voit ses cheveux épars, sa robe déchirée: il voit dans ses yeux, encore humides, les transports qui l'ont agitée avant son sommeil. Il en devine la cause: il la conduit à son lit, la fait asseoir, l'habille; et après l'avoir mise dans un état un peu plus décent: Qu'avez-vous donc, Chariclée, dit-il? pourquoi cette douleur amère, qui ne connoît point de bornes? pourquoi vous laisser ainsi abattre par la fortune, vous que j'ai vue opposer à ses coups tant de constance et de magnanimité? Je ne vous connois plus. Ne mettrez-vous pas fin à ce délire? ne songerez-vous pas que vous êtes mortelle; qu'il n'y a rien de plus mobile et de plus inconstant que les choses humaines? Pourquoi vous ôter la vie, quand des espérances vous restent encore? O ma fille! épargnez-moi; épargnez-vous vous-même, ou plutôt épargnez Théagènes, qui ne veut vivre que pour vous, qui ne trouve de charmes dans la vie qu'autant que vous vivrez.

A ces mots Chariclée rougit, en songeant sur-tout dans quel état elle a été trouvée; elle garde un long silence. Calasiris la presse de lui répondre. O mon père! dit-elle, vos reproches sont justes; mais, hélas! je ne suis pas tout-à-fait inexcusable. Ce n'est pas une passion ordinaire, une passion récente qui m'égare; c'est un amour pur et chaste pour un époux, que je ne connois encore que par ma tendresse, pour Théagènes, dont l'absence est pour moi le plus cruel des tourmens.

Chariclée, répond Calasiris, calmez-vous; Théagènes vit: les dieux vous le rendront. S'il faut en croire les oracles, nous ne pouvons refuser d'ajouter foi à celui qui nous a dit hier qu'il est tombé entre les mains de Thyamis, pendant qu'on le conduisoit à Memphis. S'il est au pouvoir de Thyamis, ses jours sont en sûreté: Thyamis le connoît; ils sont amis. Il ne faut plus tarder, mais nous rendre le plus promptement que nous pourrons au bourg de Bessa. Vous, vous allez chercher Théagènes; et moi, mon fils avec Théagènes; car vous savez sans doute que Thyamis est mon fils.

Calasiris, répond Chariclée, après quelques momens de réflexion, si vous êtes père de Thyamis, si Thyamis est votre fils, si ce n'est pas un autre Thyamis, fils d'un autre père, nous courons les plus grands dangers. Calasiris, étonné, lui en demande la raison. Vous savez, continue Chariclée, que j'ai été prise par les Bucoles: ces funestes appas, que la nature semble ne m'avoir donnés que pour mon malheur, séduisirent alors le cœur de Thyamis: il voulut m'épouser. J'eus recours à la ruse pour me soustraire à ses feux. Je crains que, s'il nous rencontre dans nos recherches, il ne me reconnoisse, et ne veuille effectuer ses premiers desseins.

Non, répond Calasiris; l'amour ne dominera pas mon fils sous les yeux de son père. Il respectera la présence de l'auteur de ses jours; il réprimera une passion illégitime, si elle existe encore. Cependant, rien ne nous empêche de songer aux moyens de tromper ceux que vous redoutez. Vous me paroissez avoir dans l'esprit des ressources admirables pour échapper aux poursuites de vos amans.

Chariclée sourit à ces paroles: je ne sais, dit-elle, si vous parlez sérieusement, ou si vous plaisantez; mais ne cherchons aucun moyen pour l'instant: tenons-nous-en à ce que j'avois imaginé avec Théagènes: la fortune nous a empêché jusqu'ici d'en tirer aucun avantage; peut-être serons-nous plus heureux. Nous cherchions à sortir de l'île des Bucoles; nous résolûmes de nous couvrir de haillons, de nous métamorphoser en mendians, et d'entrer ainsi dans les villes et les bourgs. Couvrons-nous encore de ces mêmes haillons; mendions encore: par-là, nous nous mettrons à l'abri contre les entreprises de ceux que nous rencontrerons: la pauvreté est une bonne sauve-garde; la pitié, plutôt que l'envie, marche à sa suite. Chaque jour fournira aisément à ses besoins. Dans un pays étranger, tout se vend cher aux étrangers; mais les cœurs s'attendrissent à la vue des malheureux, et on leur donne des secours.

Calasiris approuve l'avis de Chariclée, et hâte le moment du départ. Ils vont trouver Nausiclès et Cnémon, et les instruisent de leur résolution. Enfin ils se mettent en route vers la troisième heure du jour, sans vouloir être accompagnés de personne, sans vouloir accepter aucune des offres de leurs hôtes. Nausiclès, Cnémon et tous les gens de la maison les suivent pendant quelque tems. Nausiclée, dont la tendresse pour Chariclée l'emporta alors sur la pudeur naturelle à son sexe, obtint de son père, à force d'instances, de les suivre. Après avoir fait environ cinq stades, (472 toises, un peu moins d'un quart de lieue), ils s'embrassent les uns les autres, et se jurent une amitié éternelle. Ils s'arrosent mutuellement de leurs larmes et se souhaitent une destinée heureuse. Cnémon leur demande pardon de ne point les accompagner plus loin. Il s'en excuse sur son nouvel hyménée, et promet de les rejoindre, s'il en trouve l'occasion favorable; ensuite ils se séparent.

Les uns retournent à Chemmis. Chariclée et Calasiris se revêtent d'habits déchirés, dont ils se sont munis, et prennent le costume de mendians. Chariclée se barbouille le visage avec de la suie et de la boue délayées ensemble; et, pour dernier coup de pinceau, le bord d'un voile en lambeaux enveloppe un côté de son visage et lui cache un œil. Sous son bras est une besace, destinée en apparence à mettre les fruits de sa quête, mais qui renferme des objets bien plus précieux, sa robe de prêtresse, qu'elle portoit à Delphes, ses couronnes, et toutes les autres richesses que sa mère avoit exposées avec elle. Calasiris enveloppe de peaux déchirées le carquois de Chariclée, l'attache obliquement sur ses épaules, et comme si c'eût été un paquet: il détache la corde de l'arc, qui se redresse peu-à-peu, et devient entre ses mains un bâton qui affermit ses pas chancelans. Apperçoivent-ils quelqu'un dans le lointain, il semble alors accablé sous le faix des ans; il boîte même, et quelquefois Chariclée le conduit par la main.

Après avoir bien étudié leur rôle, avoir plaisanté sur leur déguisement, s'être complimentés mutuellement sur la bonne mine qu'il leur donne; après avoir encore prié la cruelle divinité, qui les persécute, de mettre un terme à ses fureurs, ils marchent promptement vers Bessa, où ils espèrent trouver Théagènes et Thyamis; mais leur espoir est encore trompé.

Le soleil se couchoit, et ils étoient près d'arriver, lorsqu'ils apperçoivent les cadavres d'une multitude d'hommes récemment égorgés; un grand nombre étoient Perses; ils les reconnoissent à leur habillement et à leur armure; et parmi eux il y avoit quelques habitans du pays. Ils jugent que ce lieu a été le théâtre d'un sanglant combat; mais ils ignorent quels ont été les combattans. Ils avancent au milieu de ces cadavres, examinent s'ils n'y verront point quelques-uns de leurs amis. Quand le cœur craint pour l'objet de sa tendresse, il se livre aux plus funestes pronostics. Ils trouvent une vieille femme en proie aux larmes et aux gémissemens, embrassant étroitement un de ces cadavres: ils prennent le parti d'en tirer tous les éclaircissemens possibles; ils s'arrêtent auprès d'elle, tâchent de la consoler et d'appaiser la violence de sa douleur. Elle les écoute. Calasiris lui demande, en langue égyptienne, qui elle pleure et entre qui ce combat s'est livré.

La vieille leur répond, en peu de mots, qu'elle pleure son fils; qu'elle vient chercher la fin de ses jours sur ce champ de bataille; que c'est sur le cadavre de son fils que ses larmes tombent; qu'elle veut lui rendre les devoirs funèbres, comme elle le pourra. Voici ce qu'elle leur apprend du combat:

On conduisoit à Memphis, à Oroondates, satrape du grand roi, un jeune homme d'une taille majestueuse, d'une grande beauté. Mitranes, officier d'Oroondates, l'avoit fait, dit-on, prisonnier, et le lui envoyoit comme un présent inestimable. Les habitans du village que vous voyez (et elle leur montra un village voisin) étant survenus, ont prétendu connoître le jeune prisonnier; soit qu'ils le connussent en effet, soit que ce ne fût qu'une feinte de leur part. A cette nouvelle, Mitranes, outré d'une juste colère, marcha contre eux, il y a deux jours. Les habitans de ce village, brigands par état, accoutumés à braver la mort, sont très-belliqueux; ils ont déjà enlevé à bien des épouses et des mères leurs maris et leurs enfans: je suis aujourd'hui une de leurs victimes. Au bruit de la marche de Mitranes, ils lui dressent une embuscade, tombent sur sa troupe, et remportent une victoire complète. Les uns l'attaquent en tête, les autres sortent de leur embuscade, fondent sur lui à l'improviste et en poussant de grands cris. Mitranes est tué un des premiers en combattant. Environnés de toutes parts, les Perses ne pouvant fuir, sont tous immolés: quelques Egyptiens ont aussi perdu la vie; mon fils, atteint d'un trait à la poitrine, est resté sur le champ de bataille. Malheureuse! je pleure aujourd'hui celui-ci; bientôt, hélas! je pleurerai encore celui qui me reste, et qui marche avec les Besséens contre la ville de Memphis.

Calasiris lui demande pourquoi les Besséens marchent contre Memphis. Je vais vous dire, reprend la vieille, ce que j'ai appris de ce fils qui me reste: Les Besséens, teints du sang des troupes du grand roi et de celui de leur général, jugent bien qu'une action aussi hardie ne restera pas impunie; qu'ils vont courir les plus grands dangers; qu'Oroondates, qui réside à Memphis, à la première nouvelle de ce massacre, viendra avec de plus grandes forces, environnera leur village, et lavera dans leur sang la tache imprimée au nom persan. Résolus de tout risquer, ils tentent une grande entreprise, pour se garantir du malheur qui les menace: ils veulent prévenir les préparatifs d'Oroondates, en tombant à l'improviste sur lui, l'immoler, s'ils le surprennent dans Memphis; ou, s'il en est absent, occupé, comme on dit, à la guerre d'Ethiopie, il leur sera plus aisé de s'emparer d'une ville dénuée de défenseurs, et par-là, ils se mettront à l'abri de tout danger, au moins pour le présent. Ils veulent encore rétablir dans la dignité de grand-prêtre Thyamis, leur chef, dont le crime d'un frère, plus jeune que lui, l'a dépouillé. S'ils ne réussissent point, ils sont déterminés à mourir les armes à la main, plutôt que de se voir chargés de fers, exposés aux outrages et à la cruauté des Perses.

Mais vous, étrangers, continue-t-elle, où allez-vous?—A Bessa.—Vous ne pouvez, sans danger, y entrer si tard, ni vous mêler parmi les habitans qui y sont restés, si vous n'êtes connus de personne.—Si vous nous y conduisiez, nous ne courrions aucun danger.—Je n'en ai pas le tems; j'ai des cérémonies funèbres à faire cette nuit. Je vous prie de vous retirer dans quelque endroit, où il n'y ait point de cadavres, ou je saurai bien vous y contraindre. Passez-y la nuit; quand le jour sera venu, je vous donnerai l'hospitalité, et je vous mettrai à l'abri de tout danger.

Calasiris explique à Chariclée ce que la vieille vient de lui dire; ensuite ils s'éloignent tous deux. A quelque distance du champ de bataille, ils trouvent une petite éminence: là, Calasiris se couche, la tête appuyée sur son carquois; Chariclée s'asseoit sur sa besace. La lune qui, depuis trois jours, étoit dans son plein, commençoit à paroître, et à éclairer la terre de ses rayons. Calasiris, avancé en âge, fatigué du chemin, s'endort bientôt; mais Chariclée, dévorée d'inquiétudes, ne pouvant fermer les yeux, est témoin d'un spectacle affreux que donnent souvent les femmes égyptiennes.

La vieille femme, voyant le calme régner autour d'elle, et ne se croyant vue de personne, commence par creuser une fosse, et allumer un bûcher à côté; le cadavre de son fils est entre deux: elle prend un vase d'argile de dessus un trépied voisin; elle en verse du miel dans la fosse, du lait d'un autre, du vin d'un troisième; elle façonne ensuite une figure de pâte, la couronne de laurier, de fenouil, et la jette dans la fosse; elle saisit une épée, et, transportée d'une fureur divine, elle adresse à la lune une longue prière, conçue en termes barbares et inconnus; elle ouvre la veine de son bras, essuie le sang avec une branche de laurier, et en arrose le bûcher. Après bien d'autres cérémonies magiques, elle se courbe sur le cadavre de son fils, lui parle à l'oreille; enfin elle l'éveille, et, par la force de ses enchantemens, elle le fait tenir debout.

Chariclée, émue dès le commencement de cette scène, frémit de terreur à un spectacle si inoui; elle réveille Calasiris, pour le rendre témoin de tout ce qui se passe. Enveloppés des ténèbres de la nuit, ils ne sont point vus, et voient tout à la lueur des flammes du bûcher. Peu éloignés de la vieille, ils l'entendent interroger à haute voix le cadavre. Elle lui demande si son frère, le seul fils qui lui reste, reviendra de l'expédition où il est parti. Le mort ne répond rien; mais il fait seulement un signe de tête, pour laisser à sa mère les illusions de l'espérance; il retombe ensuite, et reste couché sur le visage. La vieille le retourne, et continue de l'interroger: elle lui parle à l'oreille, et redouble la force de ses enchantemens, pour l'obliger sans doute à rompre le silence. L'épée à la main, elle s'élance, tantôt vers le bûcher, tantôt vers la fosse; elle relève ce cadavre, lui répète les mêmes questions, et, peu contente de ses signes de tête, elle veut le forcer à lui dévoiler, à haute voix, les secrets de l'avenir.

Cependant Chariclée conjure Calasiris d'approcher de la magicienne, de l'interroger sur le sort de Théagènes; mais le vieillard s'y oppose: il lui dit que la nécessité seule peut les excuser d'être témoins de cette scène impie; qu'il n'est pas permis aux ministres de la religion d'assister à des choses aussi horribles; qu'ils peuvent, par des victimes sans tache et des prières pieuses, pénétrer dans l'avenir; que les impies n'ont d'autres moyens que de ramper à terre, et d'outrager les morts, comme fait cette Egyptienne, dont les circonstances leur font voir les horribles mystères.

Calasiris parloit encore, lorsque des sons sourds et lugubres, qui sembloient partir d'une caverne profonde et ténébreuse, viennent frapper leurs oreilles: Ma mère, répond le cadavre, je vous ai d'abord ménagée, malgré vos forfaits envers l'humanité, malgré votre infraction des lois de la mort, malgré l'exécrable curiosité que vous avez de pénétrer, par les enchantemens, des choses impénétrables[47]. Les morts conservent jusques dans les enfers, autant qu'il leur est possible, du respect pour les auteurs de leurs jours; mais puisque vous éteignez en moi ce respect, autant qu'il est en vous, par votre sacrilège opiniâtreté; puisque, non contente de m'avoir fait lever, d'avoir obtenu de moi des signes de tête, vous voulez entendre la voix d'un mort; puisque vous ne pensez point à me rendre les devoirs de la sépulture, que vous m'arrachez de la compagnie des autres morts, pour satisfaire votre détestable envie, écoutez des secrets que je voulois vous taire: Le fils qui vous reste, ne reviendra point: vous-même, vous mourrez par l'épée; vous allez périr au milieu de la célébration de vos horribles cérémonies; vous allez porter la peine réservée à vos semblables. Quoi! vous osez exposer aux regards des hommes, des mystères qui devroient être enveloppés du voile impénétrable du silence et des ténèbres les plus épaisses! vous osez, sous les yeux de pareils témoins, insulter ainsi aux morts! Un grand-prêtre vous voit; mais c'est votre moindre crime: c'est un sage; il saura tout cacher sous le plus grand secret; d'ailleurs, il est l'ami des dieux. S'il se hâte, il trouvera ses deux enfans, le fer à la main, prêts à s'égorger; mais sa présence leur en imposera et arrêtera leur furie. Ce qu'il y a de plus affligeant, c'est qu'une jeune fille entend et voit tout ce qui se passe ici: brûlant d'amour, elle erre de climats en climats, et cherche son amant. Après des souffrances et des dangers sans nombre, elle le rejoindra aux extrémités de la terre, et elle passera le reste de ses jours avec lui sur le trône, et au comble du bonheur.

En achevant ces mots, le cadavre retombe. La vieille comprend que les témoins de ses mystères ne sont que les deux étrangers qu'elle a vus. Transportée de rage, l'épée à la main, elle se lève brusquement, les cherche par-tout sur le champ de bataille, et les croit cachés parmi les cadavres: elle veut les immoler comme des ennemis et des témoins de son infernale entreprise. Pendant qu'elle erre ainsi au milieu de ces morts, aveuglée par la fureur, un éclat de lance lui perce le sein; elle tombe et expire. Ce fut ainsi que les prédictions de son fils commencèrent à s'accomplir sur elle.

Fin du Livre Sixième.

LIVRE SEPTIÈME.

SOMMAIRE.

Théagènes et Thyamis, à la tête des Besséens, arrivent devant Memphis. Combat singulier de Thyamis et de Pétosiris. Calasiris arrive et les sépare. Chariclée reconnue de Théagènes. Passion d'Arsace pour Théagènes. Mort de Calasiris. Chariclée et Théagènes attirés dans le palais d'Arsace. Cybèle tâche d'inspirer à Théagènes de l'amour pour Arsace. Fidélité de Théagènes. Fureurs d'Arsace. Achémènes demande Chariclée en mariage. Elle lui est promise. Adresse de Théagènes pour empêcher ce mariage.

Échappés à un si grand danger, Chariclée et Calasiris quittent ce théâtre d'horreurs. Les prédictions qu'ils viennent d'entendre les animent encore. Ils se hâtent de se rendre à Memphis: déjà ils approchoient de cette ville, où commençoient à s'accomplir les choses qu'ils avoient apprises au sujet de Calasiris.

Thyamis, à la tête des brigands de Bessa, avoit paru tout-à-coup aux portes de Memphis. Un soldat de Mitranes, échappé au carnage, et qui avoit prévu les desseins des ennemis, étoit venu avertir les habitans, qui n'avoient eu que le tems de fermer leurs portes. Thyamis ordonne à ses guerriers de poser leurs armes vers une des parties de la ville, les fait reposer des fatigues de la marche, et paroît vouloir faire un siège dans les règles.

Les habitans sont d'abord saisis de frayeur à la vue des ennemis. Mais s'étant apperçus du haut des murs qu'ils sont en petit nombre, ils se disposent à prendre avec eux quelques archers, quelques cavaliers, restés pour garder Memphis, à armer le peuple de tout ce qu'ils trouveront, a faire une sortie et à livrer un combat. Un des principaux de la ville, avancé en âge, les arrête, en leur représentant que, vu l'absence du Satrape Oroondates, occupé à la guerre d'Ethiopie, ils doivent communiquer leurs projets à Arsace son épouse; que les soldats, demeurés dans la ville, sûrs de son approbation; combattront avec plus de courage pour la défense des murs. Ils adoptent cet avis, et se rendent en foule au palais, séjour ordinaire des Satrapes, quand le roi n'étoit point en Egypte.

Arsace étoit grande et belle: son esprit étoit pénétrant, son ame élevée. Fière de sa naissance, elle avoit tout l'orgueil que pouvoit donner la qualité de sœur du grand roi; mais ses mœurs n'étoient rien moins qu'irréprochables; des plaisirs illicites et scandaleux souilloient sa vie; elle avoit même beaucoup contribué à faire bannir Thyamis de Memphis. Effrayé des oracles des dieux au sujet de ses deux enfans, Calasiris avoit disparu à l'insu de tout le monde, et on le croyoit mort. Thyamis, l'aîné de ses fils, lui avoit succédé dans la dignité de grand-prêtre: il étoit à la fleur de l'âge, d'une grande beauté. Un jour qu'il offroit un sacrifice dans le temple d'Isis, pour célébrer son installation, Arsace le vit: sa bonne mine le faisoit remarquer au milieu de la foule qui l'environnoit. Elle en fut éprise, jeta sur lui des regards criminels, et lui fit des signes, indices de ses coupables feux. Thyamis, dont l'ame n'étoit remplie que de principes de vertu, n'entendit point ce langage, ne comprît point les désirs d'Arsace; peut-être même qu'occupé tout entier au sacrifice, il donna à ces signes un sens tout opposé.

Jaloux de l'élévation d'un frère dont il ambitionnoit la dignité, Pétosiris s'étoit apperçu de l'amour de la princesse. Il résolut de se servir de sa passion pour dépouiller son frère. Il va trouver Oroondates, lui révèle les flammes dont brûle son épouse, accuse Thyamis d'intelligence avec elle. Le Satrape connoissoit le caractère d'Arsace; il n'eut pas de peine à ajouter foi aux rapports de Pétosiris; mais il n'avoit point de preuves. Il ne donna aucun signe de mécontentement à son épouse; d'ailleurs, le respect pour la famille du roi l'empêcha encore de manifester ses soupçons; mais il éclata contre Thyamis, et le menaça même de la mort; enfin il ne s'appaisa qu'après l'avoir contraint de se retirer. Il revêtit aussitôt Pétosiris de la dignité de grand-prêtre.

Arsace étoit déjà instruite de l'arrivée des ennemis: elle voit accourir cette multitude, qui lui demande de lui permettre de faire une sortie avec les soldats restés dans Memphis. Elle leur refuse leur demande, sous prétexte qu'elle ignore en quel nombre sont les ennemis, quels ils sont, d'où ils viennent, ni quel motif leur met les armes à la main. Elle leur représente qu'il faut d'abord monter sur les remparts, examiner tout, rassembler ensuite d'autres soldats, et tomber sur l'ennemi avec avantage.

Ils approuvent cet avis, et se répandent ensuite sur les remparts. Arsace y fait dresser une tente magnifique de pourpre et de tapis enrichis d or; elle met elle-même ses plus beaux habits, s'assied sur un trône élevé, entourée de ses gardes, couverts d'une armure étincelante d'or: un caducée à la main, elle fait signe qu'elle veut parler de paix: elle invite les chefs des ennemis à s'avancer au pied des murs.

Thyamis et Théagènes, choisis par les Besséens, paroissent revêtus de leurs armes, mais sans casque. Le hérault aussitôt s'adressant à eux: voici, leur dit-il, ce que dit Arsace, épouse d'Oroondates, le premier des Satrapes, et sœur du grand roi: Qui êtes-vous? que voulez-vous? de quoi vous plaignez-vous? pourquoi avez-vous pris les armes? Ils répondent qu'ils sont Besséens; mais Thyamis dit qui il est; qu'il a été dépouillé du sacerdoce par les intrigues de Pétosiris son frère et par Oroondates; que les Besséens viennent le rétablir dans ses droits; qu'une fois rentré dans sa dignité, il mettra bas les armes, et que les Besséens retourneront chez eux sans causer aucun dommage: qu'autrement la force des armes en décidera; qu'Arsace elle-même, pour sa propre gloire, doit profiter de l'occasion pour punir les trames de Pétosiris, se venger de ces atroces calomnies, par lesquelles il l'a noircie dans l'esprit d'Oroondates, et l'a contraint lui-même à fuir de sa patrie.

Les habitans de Memphis sont frappés d'étonnement à ces paroles: ils reconnoissent Thyamis. Ils avoient ignoré la cause et l'époque de son exil. Au vague des soupçons succèdent les lumières de la vérité. Arsace est encore plus frappée que les autres: différentes passions se disputent son cœur; elle est outrée de colère contre Pétosiris; elle se rappelle le passé, et médite déjà des projets de vengeance. Elle considère Thyamis et Théagènes: son cœur se partage entre eux; sa passion pour Thyamis se ranime; mais de nouveaux feux s'allument dans son ame avec plus de violence: ceux mêmes qui l'environnent s'apperçoivent de son trouble; enfin, revenant à elle après quelques instans, semblable à ces malheureux que viennent d'agiter des mouvemens convulsifs: C'est une folie de la part des Besséens, dit-elle, de prendre les armes; mais sur-tout de la vôtre, jeunes guerriers, qui, aux grâces de la figure, à la vigueur de l'âge, joignez une illustre naissance. Quoi! c'est pour des brigands que vous vous précipitez ainsi au milieu des dangers! S'il faut en venir à un combat, vous ne pourrez résister même au premier choc. Le roi n'est pas encore réduit à un tel état de foiblesse, qu'il ne puisse, malgré l'absence du satrape, vous envelopper tous avec ce qui lui reste de troupes. Mais il n'est pas nécessaire, je crois, de sacrifier tant de monde, d'armer tant de bras pour une querelle particulière qui n'intéresse point le public: il faut se soumettre à ce que les dieux eux-mêmes et la justice en ordonneront. Je crois donc, ajouta-t-elle, qu'il est juste, et je demande que les Besséens et les habitants de Memphis restent tranquilles, et ne se fassent point la guerre sans sujet: que les deux compétiteurs se mesurent l'un avec l'autre; le sacerdoce sera le prix de la victoire.

A ce discours d'Arsace, la ville retentit de cris de joie; tous applaudissent aux propositions de la princesse: ils commencent à soupçonner les perfides intrigues de Pétosiris. Chacun se voit avec plaisir délivré d'un danger imminent par ce combat singulier. Parmi les Besséens, il en est beaucoup qui ne veulent point accepter ce parti, ni souffrir que leur chef s'expose aux dangers. Enfin Thyamis leur persuade d'y consentir, leur représente la foiblesse, l'inexpérience de Pétosiris; que tout l'avantage de ce combat est pour lui: c'étoient ces mêmes réflexions qui avoient déterminé Arsace elle-même à proposer ce combat singulier; elle espéroit par-là arriver à son but, sans compromettre sa réputation: elle espéroit se venger de Pétosiris, en le mettant aux prises avec un adversaire plus brave que lui.

On se hâte de tout préparer pour ce combat. Thyamis, plein de courage, transporté de joie, prend ce qui lui manque de son armure: Théagènes l'anime encore, pendant qu'il lui attache son casque sur la tête, lui arrange son aigrette brillant d'or, et le revêt de toutes ses armes.

Pétosiris, cédant à la nécessité, contraint de sortir de la ville par les ordres d'Arsace, s'écrie qu'il ne veut pas combattre, et qu'il ne s'arme que malgré lui. Thyamis l'apperçoit: Voyez-vous, dit-il à Théagènes, de quelle frayeur est saisi Pétosiris?—Je le vois.... Mais comment allez-vous vous comporter dans ce combat? Ce n'est pas seulement un ennemi; c'est encore un frère.—Vous avez raison, et vous devinez mes intentions. Je veux, avec le secours de la divinité, le vaincre et non lui ôter la vie. Non, la colère, le ressentiment ne m'emporteront point jusqu'à rougir mes mains du sang d'un frère, de celui qui a été renfermé dans le même sein que moi; je ne veux que me venger du passé, et me couvrir de gloire pour l'avenir.—Je vous approuve; vous parlez en héros; vous entendez encore la voix de la nature.... Mais moi, que me faudra-t-il faire?—Mon adversaire n'est pas redoutable; cependant, comme on voit chaque jour la fortune signaler parmi les hommes ses caprices et son inconstance.... Si je suis vainqueur, vous resterez avec moi dans la ville, vous partagerez ma destinée; si je suis trompé dans mes espérances, restez à la tête des Besséens: ils vous aiment; vous vivrez parmi eux jusqu'à ce que la fortune cesse de vous persécuter.

Ensuite ils s'embrassent l'un et l'autre les larmes aux yeux. Théagènes s'asseoit au même endroit pour être témoin de tout, et se livre, sans le savoir, à toute l'avidité des regards d'Arsace, dont les yeux ne peuvent se rassasier du plaisir de le contempler. Thyamis marche contre Pétosiris; mais celui-ci ne l'attend pas; au premier mouvement qu'il voit faire à son ennemi, il retourne aussitôt vers les portes pour rentrer dans la ville. C'est en vain: ceux qui sont aux portes, l'empêchent d'entrer; ceux qui sont sur les murs crient de ne pas lui livrer le passage par-tout où il se présentera. Ce malheureux alors jette bas ses armes, et se met à courir de toutes ses forces autour des murs. Théagènes inquiet, voulant voir tout, quitte sa place; mais, pour qu'on ne soupçonne pas qu'il veut secourir Thyamis, il laisse son bouclier et sa lance à l'endroit qu'il quitte, sous les yeux d'Arsace, qui, ne pouvant plus le considérer, considère ses armes. Théagènes suit à pas précipités les deux rivaux. Pétosiris est prêt d'être atteint; mais il échappe à chaque instant, et n'a d'avance sur son frère qu'autant qu'en a un homme sans arme, qui fuit la poursuite d'un homme armé.

Déjà ils ont fait deux fois le tour des murs de la ville, et ils commencent le troisième. Thyamis agite sa lance derrière son frère; il lui crie d'arrêter, ou qu'il va le percer. Tous les habitans, placés sur les murs, comme sur un théâtre, ont les yeux attachés sur les combattans. La divinité ou la fortune qui conduit tout ici-bas, vient mêler un épisode inattendu à la tragédie qui se représentoit alors. Un nouvel acteur se trouve transporté comme par miracle sur la scène.[48] En ce jour, à cette heure même, le malheureux Calasiris arrivent voit ses deux fils armés l'un contre l'autre. Il s'étoit exilé de sa patrie, avoit erré de climats en climats, avoit tout fait, tout souffert, pour fuire cet horrible spectacle; mais sa destinée prévalut: il ne put éviter un malheur que les dieux lui avoient annoncé. Il avoit vu de loin des hommes qui se poursuivoient; et tout ce qu'il avoit entendu ne lui permettoit pas de douter que ce ne fût ses deux enfans. Il oublie à l'instant sa vieillesse; sa vigueur se ranime: il court pour empêcher au moins les épées de se croiser. A peine est-il arrivé, qu'il se précipite au milieu d'eux! Thyamis! Pétosiris! ô mes enfans! que vois-je! s'écrie-t-il, à plusieurs reprises. Mais ils ne reconnoissent point leur père dans ce vieillard déguisé en mendiant, couvert de haillons; tout occupés de leur combat, ils ne font pas plus d'attention à lui qu'à un vagabond ou à un frénétique.

Du haut des murs, parmi les spectateurs, les uns le voient avec surprise se jeter aveuglement au milieu des épées; les autres le prennent pour un furieux, dont l'esprit et la raison sont aliénés, et ils ne font qu'en rire. Le vieillard comprend enfin que son extérieur l'empêche d'être reconnu. Il quitte ses haillons, laisse tomber sa chevelure flottante à la manière des prêtres, met bas le fardeau qui charge ses épaules, jette son bâton, et présente à leurs yeux une figure vénérable, sur laquelle est empreinte une sainte majesté. Il s'incline; et, leur tendant les bras en suppliant: O mes enfans! dit-il en sanglottant et versant des larmes, c'est Calasiris, c'est votre père. Arrêtez; que votre funeste destinée ne vous aveugle pas: voyez et respectez celui qui vous a donné le jour.

Epuisés de leur course, les forces les abandonnent; ils tombent dans les bras de leur père, embrassent ses genoux, fixent les yeux sur lui, et enfin le reconnussent. C'est leur père; ils n'en peuvent plus douter: leur ame est déchirée par des passions diverses et opposées. La vue d'un père, qu'ils ne croyoient plus jamais revoir, les remplit de joie; mais le moment où ils ont été surpris, les couvre de honte et les afflige. Ce qui redouble encore leurs angoisses, c'est qu'ils ignorent quelle sera l'issue d'un pareil évènement. A ce spectacle, les habitans, muets et immobiles d'étonnement, semblables à des peintres fixés sur un seul objet, tiennent les yeux attachés sur ce tableau.

D'un autre côté, il se passe une scène non moins touchante: Chariclée, qui suivoit Calasiris, avoit reconnu Théagènes de loin. L'œil des amans reconnoît promptement les traits qu'ils adorent; le moindre mouvement suffit pour les leur retracer, même de loin[49]. Chariclée, hors d'elle-même, et comme agitée d'une fureur divine, se précipite vers Théagènes: elle l'embrasse, le serre étroitement, reste suspendue à son col: des sanglots s'échappent de son sein. Théagènes voit un visage flétri, défiguré, une robe en lambeaux; il la prend pour une malheureuse vagabonde, l'écarte, la repousse loin de lui; enfin, comme elle ne le quitte point, et l'empêche de jouir du spectacle de la reconnoissance de Calasiris et de ses enfans, il lui donne un soufflet. O Pythius! lui dit-elle avec l'accent de la douceur, ne vous souvenez-vous plus du flambeau? Ces paroles sont pour Théagènes un coup de foudre; ce mot flambeau lui rappelle leurs conventions mutuelles. Il arrête ses yeux sur ceux de Chariclée; il les voit briller d'un éclat semblable à celui du soleil lorsqu'il darde ses rayons à travers un nuage. Il l'embrasse, la presse contre son sein. Enfin, tout le côté de la ville où est assise Arsace, dont le cœur, déjà gros de soupirs, commence à sentir les pointes de la jalousie, présente un spectacle frappant, et qui a quelque chose de surnaturel.

Les deux frères avoient mis bas leurs armes sacrilèges. Un combat, qui sembloit devoir coûter la vie à l'un des deux, avoit eu l'issue la plus inattendue. Calasiris avoit vu ses deux fils, l'épée à la main l'un contre l'autre: ses regards paternels avoient été sur le point d'être souillés par l'effusion du sang de ceux qui lui devoient le jour: il avoit rétabli la paix entre eux; et, s'il n'avoit pu éluder l'arrêt du destin, il avoit eu le bonheur de survenir au moment où il alloit s'accomplir. Il revenoit, après dix ans d'absence, dans les bras de ses enfans. Ils le couronnent eux-mêmes, le conduisent au temple, le revêtent des marques d'une dignité qui avoit allumé entre eux le flambeau de la discorde, flambeau qui avoit été prêt de ne s'éteindre que dans le sang d'un des deux.

Théagènes, sur-tout, et Chariclée, tous deux jeunes, tous deux beaux, se revoyant tous deux contre leurs espérances, fixant sur eux les regards de toute la ville, jouent dans cette pièce un rôle bien touchant, celui de l'amour. Tous les habitans de Memphis sortent, et bientôt la campagne voisine est couverte d'un peuple immense. Les jeunes gens environnent Théagènes; les hommes qui reçonnoissent encore Thyamis, s'assemblent autour de lui. Les jeunes filles, dont le cœur commence à sentir les premiers traits de l'amour, s'empressent autour de Chariclée, tandis que Calasiris est entouré des vieillards et de tous les ministres de la religion: cortège sacré et vénérable que viennent de lui former les caprices de la fortune.

Thyamis congédia les Besséens, après les avoir remerciés de leur zèle, et leur promit de leur envoyer, peu de tems après, et pour la pleine lune, cent bœufs, mille brebis et dix drachmes par tête. Il soutient dans ses mains la tête de son père, l'aide à marcher, assure ses pas chancelans par l'excès de la joie. Pétosiris partage les attentions de son frère. Calasiris est conduit au temple d'Isis à la lueur des flambeaux, au bruit des applaudissemens et des acclamations de tout le peuple, au milieu d'une musique sacrée, aux accords de laquelle danse une jeunesse folâtre, ivre de joie.

Arsace elle-même renvoie ses gardes, quitte le faste et l'appareil qui l'environnent, et suit le cortège. A l'exemple des autres habitans, elle offre dans le temple d'Isis des colliers et beaucoup d'or; mais ses yeux sont toujours attachés sur Théagènes: Théagènes seul l'occupe; il fixe toute son attention. Cependant le plaisir qu'elle trouve à le considérer est mêlé d'amertume. Théagènes, conduisant Chariclée par la main, écartant la foule qui se presse pour la voir, abreuve son cœur des poisons de la jalousie.

Arrivé au sanctuaire du temple, Calasiris se jette le visage contre terre, reste prosterné aux pieds de la déesse pendant plusieurs heures, et est prêt à expirer. Ceux qui l'entourent le rappellent à la vie; il se relève avec beaucoup de peine, fait des libations à Isis, lui adresse quelques prières, prend la couronne sacerdotale de dessus sa tête, la met sur celle de son fils. Il représente à la multitude qu'il est vieux, sur le bord de son tombeau; que son fils aîné a les forces et les qualités nécessaires pour remplir cette dignité; qu'elle lui est due par la loi: le peuple manifeste sa joie par des acclamations, et applaudit au choix de Calasiris. Ce vieillard fixe son séjour dans une partie du temple destinée aux prêtres; il y demeure avec ses enfans, Chariclée et Théagènes: la multitude se retire.

Arsace s'en va aussi, mais en se retournant sans cesse, mais après avoir prolongé ses actes religieux le plus qu'elle a pu; mais enfin elle s'en va, reportant toujours ses yeux sur Théagènes. Arrivée à son palais, elle se retire à l'instant dans son appartement, se jette sur son lit, telle qu'elle est, y reste long-tems sans proférer une seule parole; son cœur, qui plus d'une fois avoit brûlé de feux illégitimes, est épris d'amour pour Théagènes, dont les charmes effacent ce qu'elle a vu de plus beau: elle passe ainsi toute la nuit, se tournant sans cesse, tantôt d'un côté, tantôt d'un autre, poussant de profonds soupirs. Elle se lève, puis elle se recouche; elle ôte une partie de ses habits, et elle retombe; elle appelle une esclave, et la renvoie sans lui rien commander: en un mot, l'amour s'est emparé entièrement de son cœur, et a égaré sa raison.

Enfin, une vieille esclave, nommée Cybèle, ministre ordinaire des plaisirs de sa maîtresse, accourt vers elle: elle n'ignoroit rien de ce qui venoit de se passer; elle avoit tout vu à la lueur d'un flambeau, dont les feux semblent redoubler ceux de la princesse. O ma chère maîtresse! s'écrie-t-elle, que vois je! quel nouveau sujet de douleur avez-vous? quel nouvel objet jette le désordre dans un cœur que j'ai formé? homme est assez insensible, assez stupide, pour ne point être ébloui de ces charmes, pour ne passe croire au comble du bonheur dans vos bras, pour oser résister aux moindres signes de votre volonté? Dites-le-moi, ô vous que j'aime plus que ma vie! Non, il n'est point de cœur assez insensible pour tenir contre mes artifices. Parlez, et vous verrez vos vœux remplis: l'expérience, je crois, est un garant assez sûr de mon pouvoir.

En prononçant ces paroles et d'autres semblables, Cybèle se jette aux genoux d'Arsace, les embrasse, lui prodigue les caresses, et n'oublie rien pour lui arracher son secret.

Ma mère, dit la princesse, après quelques momens de silence, jamais je n'ai été atteinte d'un trait aussi aigu: votre zèle m'a sauvé plusieurs fois dans de pareilles occasions; mais je ne sais s'il pourra me sauver aujourd'hui. La guerre qui menaçoit, il y a quelques instans, la ville de Memphis; cette guerre qui s'est terminée tout-à-coup par une heureuse paix, sans coûter une goutte de sang, a allumé dans moi un véritable combat; mais ce n'est pas mon corps qui est blessé, c'est mon cœur. Mes yeux, hélas! ont vu ce jeune étranger qui suivoit Thyamis dans son combat. Vous savez, sans doute, ô ma mère! de qui je veux parler. Sa beauté, qui brilloit avec tant d'éclat au milieu d'un peuple si nombreux; sa beauté, capable de séduire l'ame la plus grossière, l'être le plus insensible aux charmes les plus enchanteurs, n'a pas sans doute échappé à des yeux aussi clairvoyans que les vôtres: vous connoissez la source de mon mal; faites jouer tous les ressorts imaginables, déployez toute l'adresse, tous les artifices que les années peuvent vous avoir donnés, si vous voulez conserver la vie à celle que vous avez nourrie; car je ne puis vivre, si ma passion n'est satisfaite.

Je connois ce jeune homme, répond la vieille; il a la poitrine et les épaules larges, la démarche fière et majestueuse: il porte la tête droite, et s'élève au-dessus de tous les autres. Ses yeux sont bleus, son regard aimable et fier en même-tems; un tendre duvet couvre ses joues. Une femme étrangère, et qui, avec quelque beauté, ne manquoit pas d'impudence, est venue se jeter dans ses bras, est restée suspendue à son col: n'est-ce pas celui-là que vous aimez?—C'est celui-là même[50]. Vous m'avez bien rappelé cette misérable, à qui des attraits long-tems cachés dans l'ombre, et que l'art a besoin de ranimer sans cesse, inspiraient tant de confiance: avec un tel amant elle est mille fois plus heureuse que moi.

O ma princesse, répond la vieille avec un sourire ironique, consolez-vous: elle a paru belle à ses yeux jusqu'aujourd'hui; mais s'il peut vous voir, si vos traits frappent ses regards, bientôt il changera, comme on dit, son plomb contre de l'or; bientôt il abandonnera cette courtisanne, avec toute sa suffisance et ses prétentions orgueilleuses.—O ma chère Cybèle! ce seroit me guérir de deux maladies bien cruelles, l'amour et la jalousie: vous contenterez l'une, et vous bannirez l'autre de mon cœur.—Je n'épargnerai rien; remettez-vous, tranquillisez-vous, ne vous abandonnez pas au chagrin: ayez bonne espérance. A ces mots, elle prend le flambeau, ferme la porte de la chambre, et se retire.

Au point du jour, Cybèle ordonne à un eunuque du palais et à une esclave de prendre des gâteaux et d'autres offrandes et de la suivre. Elle se hâte de se rendre au temple d'Isis. Arrivée à la porte, elle dit qu'elle vient offrir un sacrifice à la déesse pour Arsace, sa maîtresse, que des songes ont effrayée cette nuit; qu'elle veut détourner les maux qui la menacent.

Un des gardiens du temple lui en ferme l'entrée, sous prétexte que la douleur règne par-tout; il lui dit que Calasiris, de retour dans sa patrie après une longue absence, a donné le soir un magnifique repas à ses amis, où il a manifesté toute la joie du cœur le plus sensible; qu'après le repas, il a fait des libations à la déesse, lui a adressé des prières; qu'il a dit à ses enfans que bientôt ils ne verroient plus leur père; qu'il leur a bien recommandé de rendre aux deux jeunes Grecs venus avec lui, tous les services qu'ils pourront; qu'il s'est ensuite couché; que, soit que l'excès de la joie ait trop relâché les ressorts d'un corps usé par les années, et abandonné de ses forces; soit qu'il l'ait ainsi demandé aux dieux, et que ses vœux aient été accomplis, il a été trouvé mort, aux approches du jour, entre ses deux enfans, qui, d'après ses intentions, ont passé la nuit auprès de lui.

Aujourd'hui, continua le même homme, nous avons envoyé de tous côtés appeler tous les prêtres, tous les ministres de la religion qui sont dans la ville, pour lui faire des funérailles telles que l'ordonnent les lois. Retirez-vous: non-seulement vous ne pouvez offrir des sacrifices, mais encore la porte du temple vous est absolument fermée: elle n'est ouverte pendant sept jours qu'aux prêtres. Où vont donc demeurer ces étrangers, reprit Cybèle?—Thyamis, le nouveau pontife, a ordonné de leur préparer une demeure hors du temple: vous les voyez, pour obéir aux lois, sortir et s'avancer vers nous.

Cybèle croit que le hasard lui présente un moyen favorable d'exécuter son dessein, et d'emmener Théagènes.[51] O le plus religieux des hommes, dit-elle, vous pouvez obliger ces étrangers, nous faire plaisir, ou plutôt faire plaisir à Arsace elle-même, sœur du grand roi. Vous connoissez son inclination pour les Grecs, sa générosité à exercer l'hospitalité. Dites à ces jeunes étrangers que, par l'ordre de Thyamis, on leur prépare une demeure dans le palais du Satrape.

Cet homme ne soupçonnoit rien des exécrables projets de Cybèle. Il pensoit rendre un service important à ces deux jeunes gens, en leur procurant un asyle dans le palais d'Oroondates; il consent donc à se joindre à Cybèle, vu qu'il ne s'agissoit que d'obliger, sans qu'il en coûtât rien à personne.

Voyant approcher Chariclée et Théagènes, la douleur dans l'ame et les larmes aux yeux: étrangers, dit-il, nos lois défendent ces larmes et ces gémissemens à la mort d'un grand-prêtre; c'est les violer que d'arroser de ses pleurs les cendres de Calasiris: vous ne devriez montrer que de la joie et de l'alégresse. Notre religion nous apprend qu'au sein de la divinité il jouit d'un bonheur parfait. Mais votre douleur est excusable; vous pleurez un père, un soutien, vous pleurez vos espérances perdues; cependant il ne faut pas perdre courage. Thyamis, héritier de sa dignité, hérite aussi de sa bienveillance pour vous. Vous avez été le premier objet de ses soins. Il a ordonné de vous préparer une demeure brillante, digne d'un Egyptien distingué par son opulence, digne par conséquent d'étrangers dont la fortune ne paroît pas éclatante. Suivez cette femme, ajouta-t-il, en leur montrant Cybèle; regardez-la comme votre mère: elle vous donne l'hospitalité; abandonnez-vous à elle.

Ainsi parla le gardien du temple. Théagènes et Chariclée suivent ses conseils. Le nouveau malheur qu'ils venoient d'éprouver les avoit abattus. Ils sont un peu consolés par les offres qu'on leur fait: offres qu'ils se seroient bien gardés d'accepter, s'ils eussent prévu que ce palais dût être pour eux le théâtre d'une scène encore plus tragique que celles qu'ils avoient essuyées précédemment. Mais la divinité qui régloit leur destinée, s'adoucit pour quelques instans, et à quelques momens de bonheur fit succéder de nouvelles catastrophes, en les livrant, pour ainsi dire, liés et garottés entre les mains de leur ennemie. Les beaux mots d'amitié et d'humanité séduisirent leur jeunesse sans expérience et sans lumières. Tant il est vrai que la misère et l'indigence aveuglent l'esprit.

Arrivés au palais, ils voient un vestibule immense;, plus élevé que les maisons des particuliers, rempli de gardes, brillant de toute la pompe qui environne le trône. A la vue d'un séjour si peu proportionné à leur fortune présente, ils sont dans l'étonnement et le trouble. Ils suivent Cybèle, dont les discours soutiennent leur courage et leur espoir. Mes enfans, dit-elle, vous que j'aime si tendrement, croyez que vous serez reçus avec toute la bienveillance et l'amitié possible. Elle les conduit chez elle dans un appartement écarté, fuit retirer tout le monde; et, prenant à part les deux étrangers, elle leur parle ainsi:

Mes enfans, je connois la cause de votre tristesse. Je sais que la mort du grand-prêtre Calasiris est la source de vos larmes. Il convient que vous me disiez qui vous êtes, d'où vous venez. Je sais que la Grèce est votre patrie. Votre extérieur annonce une haute naissance: des yeux aussi beaux, un port aussi majestueux, des manières aussi aimables, sont l'empreinte d'une origine illustre; mais de quelle ville de la Grèce êtes-vous? qui sont vos parens? comment vous trouvez-vous en Egypte? Votre intérêt demande que vous m'instruisiez de tous ces détails, pour que je puisse moi-même en instruire Arsace, sœur du grand roi, épouse d'Oroondates, le plus grand des Satrapes. Elle est galante, aime les Grecs, se plaît à faire du bien aux étrangers. Vous n'en serez traités qu'avec plus d'égards et de considération. Je ne suis pas moi-même étrangère pour vous; je suis grecque d'origine. La ville de Lesbos m'a vu naître. Prisonnière de guerre, amenée ici, mon sort est beaucoup plus heureux que dans la Grèce. Je suis tout pour ma maîtresse, elle ne respire, ne voit, ne pense, n'entend que par moi: par moi les personnes belles et aimables sont admises auprès d'elle.

Théagènes se rappelle que, la veille, Arsace l'a contemplé long-tems avec des yeux lascifs, indices non-équivoques de criminels desseins. Il rapproche les discours de Cybèle de la conduite de la princesse. L'avenir ne se montre plus à lui sous un aspect aussi flatteur. Il alloit répondre, lorsque Chariclée, s'approchant de lui, lui dit à l'oreille: Souvenez-vous de votre sœur dans tout ce que vous allez dire. Théagènes comprend quelles sont ses intentions: Ma mère, dit-il en s'adressant à Cybèle, vous savez que la Grèce nous a vu naître; nous sommes enfans du même père et de la même mère; nos parens ayant été pris par des pirates, nous nous sommes mis en mer pour les chercher; mais nous avons encore été plus malheureux qu'eux: tombés au pouvoir d'hommes cruels, dépouillés des immenses richesses que nous portions avec nous, nous ne sommes échappés qu'avec beaucoup de peines. Un heureux hasard nous a fait rencontrer l'illustre Calasiris; nous voulions passer en Egypte le reste de nos jours avec lui. A la perte de nos parens, s'est jointe celle d'un mortel généreux qui les remplaçoit; et nous sommes, comme vous voyez, seuls et abandonnés: telle est notre histoire.

Nous n'oublierons jamais la bonté, la générosité avec laquelle vous nous recevez; mais nous vous supplions de nous laisser, dans notre obscurité, abandonnés à nous-mêmes. Il n'est pas encore tems de signaler votre bienfaisance envers nous, de nous faire paroître devant Arsace. N'environnez pas de tant de pompe et d'éclat de malheureux mendians voués à la misère. Vous savez qu'il ne faut chercher des amis que parmi ses semblables.

Cybèle, à ces mots, n'est plus maîtresse d'elle-même: sur son visage éclate la joie dont elle est pénétrée aux noms de frère et de sœur; elle se flatte que Chariclée ne mettra aucun obstacle à l'accomplissement des désirs d'Arsace. O le plus beau des hommes! dit-elle, vous ne tiendrez pas ce langage quand vous connoîtrez Arsace. Elle se communique à tout le monde sans distinction de rang; elle se plaît sur-tout à réparer les outrages et les injustices du sort. Persane d'origine, elle est grecque par les sentimens. Des hommes tels que vous, elle les préfère à ses compatriotes[52]. Elle aime singulièrement les mœurs et la société des Grecs. Prenez confiance: égards, honneurs, tout ce qui est du à votre qualité d'homme, rien ne vous manquera. Votre sœur, toujours avec elle, partagera ses amusemens. Quels sont vos noms?

Lorsqu'elle eut entendu les noms de Chariclée et de Théagènes, elle leur dit de rester là, et elle court vers Arsace; mais elle recommande auparavant à la portière, vieille comme elle, de ne laisser entrer personne, ni de laisser sortir ces deux jeunes gens. Si votre fils Achémènes vient, dit la portière.... Pendant que vous étiez partie au temple, il est sorti pour se bassiner les yeux; car vous savez qu'il n'est pas encore guéri. Ne le laissez point entrer, répond Cybèle. Fermez la porte, prenez la clef; dites-lui que je l'ai emportée. La vieille exécute ponctuellement ces ordres.

Le départ de Cybèle laisse un libre cours aux larmes et aux gémissemens de Chariclée et de Théagènes. C'est dans l'un et dans autre la même douleur, les mêmes expressions de la douleur. O Théagènes! dit l'une; ô Chariclée! dit l'autre en soupirant. Quel sera notre sort? dit l'un; où sommes-nous? dit l'autre. A chaque parole ils s'embrassent, pleurent et s'embrassent encore. Enfin le souvenir de Calasiris se présente à leur esprit, et vient ajouter encore à l'amertume de leurs regrets. Chariclée sur-tout pleure sa mort: elle avoit vécu avec lui plus long-tems que Théagènes; elle en avoit reçu plus de marques de tendresse et d'attachement. O Calasiris! s'écrie-t-elle, je ne puis vous appeler du doux nom de père; il semble que la fortune veuille m'interdire l'usage de ce nom. Je ne connois point celui qui m'a donné le jour. Celui qui m'avoit adoptée pour sa fille, hélas! je l'ai abandonné. Celui qui m'a reçue, nourrie, sauvée, n'est plus.... La religion me défend de payer à sa cendre le tribut de ma reconnoissance, de verser des larmes sur son tombeau. O mon père! ô mon sauveur! Oui, malgré les rigueurs de la fortune, je vous appellerai mon père. Recevez ces larmes, ces cheveux, seules libations, seules offrandes que je puisse présenter à vos mânes. En parlant ainsi elle s'arrache les cheveux.

Théagènes emploie les prières, la force même pour la retenir. Hélas! s'écrie-t-elle, pourquoi faut-il que je vive? Quel espoir nous reste-t-il encore? notre soutien, notre guide, celui qui devoit nous reconduire dans ma patrie, me faire reconnoître de mes parens, celui qui nous consoloit, qui adoucissoit nos maux, celui en qui reposoient nos espérances, Calasiris n'est plus. Il nous abandonne tous deux dans une terre étrangère, dénuée de tout, ne sachant quel parti prendre.[53] Notre expérience nous ferme également les chemins par mer et par terre. Cet homme doué d'un ame si douce, si sensible, ce sage si vénérable n'est plus. Il n'a pu mettre le comble à ses bienfaits.

Pendant que Chariclée s'abandonne au désespoir; pendant que Théagènes, tantôt gémit avec elle, tantôt dévore ses larmes, concentre sa douleur, pour ne pas aigrir celle de son amante, Achémènes arrive, trouve la porte fermée, en demande la cause à la portière: celle-ci lui répond que c'est sa mère qui l'a fermée. En ignorant la cause, il approche; il entend les plaintes de Chariclée: il se baisse, regarde à l'endroit où les deux battans se rejoignent, et voit tout ce qui se passe dans la chambre. Il demande encore à la portière qui est dedans: elle répond qu'elle l'ignore; mais qu'elle juge que c'est un jeune homme avec une jeune fille, que Cybèle vient d'y amener. Il se baisse encore, et tâche de distinguer leurs traits; il admire la beauté de Chariclée, sans la connoître; il se la représente dans la joie et brillante de tous ses charmes: bientôt l'amour succède à l'admiration; il croit reconnoître Théagènes.

Tandis qu'Achémènes examine ainsi ce qui se passe dans cette chambre, Cybèle revient: elle a instruit Arsace de tout, la félicitant de son bonheur, qui, dans cette affaire, l'a mieux servie que toute son adresse et tous ses artifices n'auroient pu faire. Elle lui a dit que son amant est dans son palais; qu'elle peut le voir et en être vue à loisir. Arsace, hors d'elle-même, vouloit venir contempler Théagènes; mais Cybèle l'en a empêchée, quoiqu'avec beaucoup de peine, en lui représentant qu'elle ne devoit pas se montrer aux yeux de son amant, pâle, défaite, abattue par les veilles; qu'elle devoit se reposer ce jour-là pour recouvrer sa première beauté; enfin elle lui a donné les plus belles espérances, lui a indiqué ce quelle doit faire, et quelle conduite elle doit tenir envers ces jeunes gens.

Que faites-vous, mon fils, dit Cybèle, de retour, à Achémènes?—Je regarde quels sont ces étrangers, d'où ils viennent.—Mon fils, votre curiosité est condamnable: taisez—vous; gardez le plus profond silence sur ces étrangers; ne vous inquiétez point d'eux: ainsi le veut la princesse. Achémènes obéit à sa mère, et se retire; il ne voit dans Théagènes que l'objet des plaisirs ordinaires d'Arsace. N'est-ce pas là, dit-il, en s'éloignant, le jeune homme que Mitranes m'avoit chargé de conduire à Oroondates, pour le faire passer à la cour du roi, que les Besséens et Thyamis m'ont enlevé dans ce combat, où j'ai couru un si grand danger, et dont je suis seul échappé? Mes yeux ne me trompent-ils pas? Non; ils ne sont plus malades, et je vois aussi bien qu'à l'ordinaire. J'apprends encore qu'hier Thyamis est arrivé à Memphis; qu'après un combat singulier contre son frère, il a recouvré le sacerdoce: c'est lui, je n'en doute plus. Gardons le silence, et observons quels sont les desseins d'Arsace sur ces étrangers: ainsi parloit Achémènes.

Revenue auprès de Théagènes et de Chariclée, Cybèle s'apperçoit qu'ils ont pleuré. Au bruit qu'avoit fait la porte en s'ouvrant, ils avoient tâché de se composer, et d'effacer de dessus leur visage les traces de la douleur; mais la vieille Cybèle voit que leurs yeux sont encore mouillés: O mes enfans! leur dit-elle, pourquoi cette douleur déplacée, quand vous devez vous livrer à la joie, vous féliciter de votre bonheur? Les dispositions d'Arsace envers vous sont aussi favorables que vous pouvez le désirer: elle consent à vous voir demain; elle veut que l'on vous traite aujourd'hui avec les plus grands égards. Arrêtez donc le cours de ces larmes puériles, de cette affliction indigne de vous; disposez-vous à paroître devant Arsace, et à faire tout ce qu'elle vous demandera.

O ma mère! répond Théagènes, c'est la mort de Calasiris que nous pleurons; c'est un père que nous regrettons. Vous n'y pensez pas, dit Cybèle; Calasiris, votre père adoptif, avancé en âge, a payé le tribut à la nature; mais aujourd'hui tout est à vous, richesses, plaisirs? honneurs; vous allez jouir de votre jeunesse: n'envisagez que votre bonheur; adorez Arsace. Je vais vous dire comment vous devez paroître devant elle, vous en approcher, quand elle vous appellera; il faut vous prêter à tout ce qui lui fera plaisir: elle a, comme vous savez, tout l'orgueil que donne le pouvoir, soutenu de toutes les grâces de la jeunesse et de la beauté: la moindre résistance à ses ordres l'irrite.

Théagènes garde un morne silence; il n'entrevoit à travers ces beaux discours que des peines et des souffrances dans l'avenir. Quelques momens après paroissent des eunuques, qui apportent dans des vases d'or des mets de la table d'Arsace: mets qui annonçoient un luxe et une magnificence sans égal. Tels sont, disent-ils, les présens que la princesse envoie aux deux étrangers: ils les mettent devant eux, et se retirent. Théagènes et Chariclée, cédant aux sollicitations de Cybèle, et ne voulant point paroître insensibles à ces attentions, mangent un peu. On les servît ainsi le soir du premier jour et les jours suivans.

Le lendemain matin, les mêmes eunuques viennent trouver Théagènes. La princesse vous appelle, lui disent-ils; nous avons ordre de vous conduire devant elle: venez jouir d'une faveur qu'elle n'accorde que rarement et à peu de personnes. Théagènes hésite quelques momens; enfin il se lève: il semble ne céder qu'à la contrainte. Dois je paroître seul devant elle, dit-il, ou bien ma sœur doit-elle m'accompagner? Ils répondent qu'elle ne demande que lui; qu'elle verra sa sœur en particulier; qu'Arsace se trouve avec quelques magistrats; que d'ailleurs l'usage des Perses est de donner audience aux hommes et aux femmes séparément. Théagènes, se penchant vers Chariclée: Des soupçons, dit-il, s'élèvent dans mon ame; je n'entrevois rien de bon dans tout ceci. Chariclée lui répond qu'il ne doit point résister, mais se montrer doux d'abord, et prêt à faire tout ce qu'on exigera. Il suit les eunuques: ceux-ci lui apprennent comment il doit paroître, saluer; que l'usage, en entrant, est d'adorer la princesse. Théagènes ne leur répond rien.

Notes in this chapter

Note 1 · Note 42: Il coupe aussitôt le cable, etc. ἄλλον χειμῶνα τοῦτον ἐφὲλκεσθαι σφᾶς διατεινομενος. Assurant que c'étoit une seconde tempête qu'ilNote 2 · Note 43: Désespérée de ne pouvoir, etc. ὡς γὰρ ἁποροῦσαπρὸς τὴν ἔνεργον συμμὰχιαν ἡ χαρικλεια, λὸγον ἐπικοὺρον τῳ θεαγὲνες διετοξεὺσεν, ὰνδρNote 3 · Note 44: La plus grande peine, etc. ἀλλὰ μοὶ ζημία καὶ μὸχθος ὁ ἀν μη ἐπιτὰττῃ μέγα ῃ μικρον Ισίας ἑκεινη. Voici comme j'explique cette phraNote 4 · Note 45: Mes affaires exigent, etc. καὶ με, κάθαπερ κῃρυγμα ἡ χρεία πρὸς τὴν εις ἐλλήνας ἐκδημιαν καλεῖ. Le besoin, comme la voix d'un hérauNote 5 · Note 46: Que mes chants, etc. ἀσώμεν ἀυτῳ θρἠνους, καὶγοους ὑπορχηςώμεθα. Chantons-lui des gémissemens, dansons-lui des lamentations. La phrNote 6 · Note 47: Comment, dira-t-on peut-être, ces choses sont-elles impénétrables, puisqu'elle les pénètre! Critique ridicule et injuste. On ne s'eNote 7 · Note 48: La divinité ou la fortune, etc. τὸτε δὴπως εἶτε δαιμὸνιον, εἶτε τυχη τίς τ' ἀνθρὼπεια βραβεὑουσα, καίνον ἑπεισὸδιον ἐπετραγωδεῖ τοῖNote 8 · Note 49: L'œil des amans reconnoît, etc. ὀξὺ γὰρ τὶ πρὸς πὴνγνωσιν ἐρωτικων ὄψις, καὶ κινήμα καὶ σχῆμα μόνον, κἄν ποῤῥὼθεν ἡ κᾴν εκ νώτων τῆNote 9 · Note 50: C'est celui-là même. Il y a dans le grec une expression que le traducteur latin a rendue par mater, et que je n'ai point rendue danNote 10 · Note 51: Cybèle croit que le hasard, etc. ἠ δὲ Κυβέλη τἣν ξυντυχίαν ἄρπαγμα καὶ ὥσπερ ἄγρας ἃρχην ποιησαμενη. Cybèle ayant regardé cette remNote 11 · Note 52: Des hommes comme nous, etc. χαὶροῦσα καὶ προστρέουσαχ τοις, οἶοι νῦν ὑμεῖς, ἡ τοἷς ἐντεὐθεν. Voici la traduction latine: Gaudens iiNote 12 · Note 53: Calasiris n'est plus, etc. ἡ πάντων καθ' ἡμᾶς ἄγκυρα Καλὰσιρις απολωλς, τὴν ἀθλίαν ἡμᾶς ξυνὼριδα, πὴρους ὥσπερ τῶν πρακτεων ἐπὶ τῆς
Explore with AITake your curiosity a little further.

Reading settings