HÉLIODORE
N. Quenneville translation
TRADUCTION NOUVELLE ET EXACTE, AVEC DES NOTES.
Par N. QUENNEVILLE,
Membre de plusieurs Sociétés Littéraires, et Professeur de Langue Grecque.
A PARIS,
CHEZ BERTRANDET, Impr.-Lib. rue de Sorbonne, N°. 384.
Et chez l'Auteur, rue du Faubourg S. Antoine, N°. 164, près la Barrière du Trône.
AN XI.

Tu vois ceci, s'il ne m'a pas servi toi seul as retenu mon bras. — Dessin: Huot — Sculp.: Lorieux.
Table des matières
σωΦροσύ νην δἄσκεῖν, ἀισχρῶν δἔργων ἀπεκέσθαι μὴ μιμου κακότητα, δίκῃ δἄπά λειψον ἀμύναν
PHOCY
Cultivez la sagesse, abstenez-vous des choses honteuses; n'imitez pas les méchans; laissez à la justice divine le soin de vous venger.
A
JEAN-NICOLAS-MARIE
DEGUERLE,
Membre de la Société libre des Sciences, Lettres et Arts de Paris, de celle des Belles-Lettres de la même ville; de l'Athénée de Toulouse; de l'Académie de Caen; de la Société d'Emulation d'Anvers; de celle des Sciences, d'Agriculture et Arts de Châlons-sur-Marne, etc. Professeur d'Eloquence et de Poësie au Prytanée de St.-Cyr.
En achevant ma Traduction des Amours de Théagènes et de Chariclée, je me disois: «A qui dédierai-je cette copie française d'un roman moral, écrit en grec par Héliodore, que ses traducteurs, depuis Amiot, semblent avoir pris à tâche de défigurer?» La lecture de vos piquans opuscules a fixé mon incertitude; et c'est sous vos auspices que je publie mon Ouvrage. Acceptez, je vous prie, cet hommage désintéressé. C'est l'estime et l'amitié qui l'offrent au Philosophe aimable, au Savant sans pédantisme, au Poëte sans vanité.
QUENNEVILLE.
PRÉFACE.
Jamais Peuple n'a mieux mérité du genre humain que les Grecs; j'en excepte les Lacédémoniens, pour qui la société fit tout, et qui ne firent rien pour elle. Si les Grecs n'ont pas trouvé les élémens de la civilisation; s'ils les ont reçus des Egyptiens, avec les premiers principes des lois; en un mot, si l'édifice de la société n'est pas leur ouvrage, au moins ne peut-on leur refuser la gloire de l'avoir consolidé, affermi, embelli, et de lui avoir donné cette majesté imposante, qui étonne l'œil du philosophe et de l'observateur.
Ce sont les Grecs qui nous ont transmis tous ces arts, enfans du génie et de l'imagination, que le ciel a donnés aux hommes pour soulever, de tems en tems, le poids des maux qui pèsent sur eux, pour cicatriser les plaies profondes que la fureur et la rage des révolutions laissent au fond des cœurs. La Grèce a été le berceau de la sculpture et de la peinture. Le génie, qui conduit aujourd'hui le pinceau des David et des Guérin, inspiroit les Appelles et les Zeuxis, il y a deux mille ans. C'est dans la Grèce que la poésie fit entendre ses accens les plus tendres et les plus mâles. C'est dans la Grèce que l'éloquence régna avec le plus d'autorité, comme dans son empire naturel. C'est dans la Grèce que la philosophie commença à scruter les merveilles de la nature. Ce fut à Athènes que Socrates fit descendre la morale du ciel, pour instruire les hommes de leurs devoirs envers la divinité, envers la patrie et envers eux-mêmes; Socrates, qui éleva la raison humaine au plus haut degré de perfection où elle puisse parvenir, sans le secours de la révélation. Cet art même, qui ne s'occupe qu'à maintenir ou à troubler la paix du monde, à calculer la force des empires, à peser les intérêts et les ressources des nations; cet art, qui semble ne devoir se perfectionner que par une longue suite de siècles, la politique, opéra peut-être ses plus grands prodiges du tems des Thémistocles, des Périclès, des Alcibiades, des Démosthènes et des Philippe. C'est aux Grecs que nous sommes redevables de toutes ces connoissances, qui mettent presque autant de distance entre un homme et un autre homme, que la nature en a mis entre l'homme et la brute. La Grèce, en un mot, me semble pouvoir être comparée à un vaste foyer, dont les flammes ont éclairé une partie du monde, dont la lumière s'est affaiblie pendant quelque tems, quoiqu'il ne cessât pas de briller, jusqu'à ce que la chute de Constantinople fît jaillir quelques étincelles de ce foyer en Italie, d'où elles pénétrèrent dans toute l'Europe, et dissipèrent la nuit obscure, dont l'avoient enveloppée des nuées de barbares, descendus des glaces du nord.
Nul peuple ne posséda, comme les Grecs, les dons du génie et de l'imagination; mais ce n'étoit point une imagination gigantesque et atrabilaire, qui se plût au milieu des ruines, des cavernes et des tombeaux; une imagination, qui n'aimât à peindre que des objets hideux, horribles, dégoûtans, qui s'entourât d'ombres funèbres, de spectres lugubres, une imagination dont les productions monstrueuses tendissent à écraser l'ame du lecteur sous le poids de l'appareil le plus épouvantable; c'étoit, au contraire, une imagination riante et enjouée, qui ne se plaisoit qu'à peindre les beautés de la nature, qui ne s'environnoit que d'objets agréables, qui répandoit même sur les plus hideux un coloris effrayant, sans être horrible. C'est cette imagination, qui nous a fait de l'enfer même une peinture qui touche, qui remue l'ame, qui la pénètre d'effroi, sans la faire frissonner d'horreur. C'étoit cette imagination qui, par ses prestiges enchanteurs, avoit peuplé les campagnes, les bois, les vallons, les fleuves de divinités fantastiques, en assignant à chacune des fonctions particulières.
Ici, sur la cîme d'une colline, résidoit le chœur des neuf Muses, présidé par Apollon, dont les concerts mélodieux charmoient les habitans de l'Olympe. Plus loin, un fleuve, appuyé sur son urne, versoit des eaux qui, tantôt unies et tranquilles, portoient dans les campagnes la fertilité et l'abondance; tantôt soulevées et en fureur, servoient de ministres à la vengeance du Dieu. Dans les vallons, des faunes, des satyres pétulans couroient après les nymphes qui se déroboient à leurs embrassemens. Dans ce bois, couloit une source argentée, où Diane, couverte de sueur et de poussière, venoit se baigner avec ses nymphes, au retour de la chasse. Dans cette île, le noir et infatigable Dieu du feu, avec ses laborieux Cyclopes, forgeoit les foudres de Jupiter. Au retour des zéphyrs, Flore, couverte d'une robe brillante des couleurs les plus vives, se promenoit au milieu des prairies émaillées de fleurs; bientôt Pomone, couronnée de fruits, parcouroit les campagnes et les vergers, promettant aux hommes une récolte abondante; sur les côteaux couverts de vignes, Bacchus, environné de son cortège, ivre de joie et de vin, montroit aux hommes charmés ce doux nectar, qui alloit les consoler de tous leurs travaux et de toutes leurs fatigues. Enfin l'imagination des Grecs avoit transformé la nature entière en un vaste temple, qu'elle avoit rempli de divinités de différentes espèces, auxquelles elle avoit donné nos passions, nos désirs, nos joies, nos chagrins, nos douleurs, qu'elle avoit chargées du soin de veiller aux différentes occupations des hommes, et de protéger les diverses classes de la société.
Les Grecs, qui étoient doués d'une imagination si riche et si brillante, qui nous ont transmis les aventures galantes de leurs divinités, qui ont excellé dans tous les genres de littérature, les Grecs semblent n'avoir point connu, ou du moins n'avoir point cultivé le genre le plus analogue à leur qualité dominante; ils ne nous ont point laissé de romans; car on ne doit pas ranger la Cyropédie dans la classe des romans. Il n'est peut-être pas inutile d'examiner ici les causes qui ont fait négliger un genre qui, chez les modernes, est devenu une mine inépuisable, que le génie, la médiocrité et la sottise ont exploité et exploitent encore avec une ardeur infatigable.
Les beaux siècles de la Grèce datent de l'expulsion des Pisistratides. L'aurore de la liberté d'Athènes, fut pour tous les Grecs l'aurore de la gloire. La destruction de la tyrannie, la naissance de la liberté, allumèrent dans tous les cœurs une fermentation, qui n'attendoit qu'une occasion pour étonner l'univers par des prodiges inouis. L'ambition des rois de Perse la fit bientôt naître. Ils menacent Athènes de la remettre dans les fers. La haine des tyrans se transforme en fureur, en rage; chaque Grec devient un héros. Toutes les parties de la Grèce, qui n'ont pas subi le joug des barbares, ou ne se sont point alliées avec eux, deviennent un camp, ou plutôt une école d'héroïsme[1]. Cette lutte terrible se termine glorieusement pour les Grecs. Les barbares, effrayés, dispersés, battus, fuient honteusement, laissant couvertes des lauriers de la victoire, des contrées, qu'ils avoient couvertes de la multitude de leurs soldats.
A ce siècle, qu'on peut appeler le siècle des héros, succéda le siècle des beaux-arts et des lettres. La Grèce, qui n'avoit retenti dans l'un que de cris de guerre et de victoire, ne retentit dans l'autre que des éloges donnés aux grands hommes, qui avoient répandu si généreusement leur sang pour la patrie et pour la liberté. La Grèce, remplie auparavant de guerriers, le fut alors d'orateurs, de poëtes, qui tous consacrèrent leurs veilles et leurs talens à célébrer les exploits du siècle précédent, et à entretenir dans tous les cœurs cet amour de la liberté et cette haine pour la tyrannie.
Ce concert de louanges, en nourrissant dans les cœurs des Grecs une aversion insurmontable pour les barbares, nourrit en même-tems l'amour du bien public. La Grèce présenta alors l'image d'une famille heureuse, au bien de laquelle chaque membre concourt de toutes ses forces; et cette union si rare dura tant que les barbares parurent redoutables. Mais, bientôt l'ambition secoua les brandons de la discorde parmi les différens peuples de la Grèce. Des guerres s'allumèrent entre eux. Des intérêts qui, jusque-là, avoient été communs, furent divisés. Un esprit d'égoïsme, s'il m'est permis de me servir de ce terme, s'empara des principales villes. Les haines se multiplièrent; et toutes ces petites animosités, pour être concentrées dans un cercle plus étroit, n'en furent pas moins ardentes: elles donnèrent même un nouveau degré d'énergie au patriotisme. Chacun s'attacha plus fortement à son gouvernement. Plus l'ennemi étoit près, plus ces liens se fortifioient, plus aussi il fut aisé aux talens et à l'intrigue de s'élever. Comme c'étoit la multitude qui distribuoit les emplois et les dignités, on s'attacha à gagner la faveur de la multitude.
Un des plus sûrs moyens d'y réussir, étoit le talent de la parole. Un nouveau champ fut ouvert au génie. L'homme qui put espérer parvenir à enlever les suffrages du peuple par son éloquence, put prétendre à la même considération, aux mêmes récompenses, que l'homme qui repoussoit les ennemis de l'état, qui sauvoit la patrie. L'orateur marcha l'égal du guerrier; bientôt même il en effaça le crédit. Le pouvoir de Démosthènes ne fut contrebalancé que par celui d'un orateur. Un citoyen ne se sentoit-il pas né pour les armes? il se livroit à l'étude de l'éloquence, essayoit ses talens devant les tribunaux, s'acquéroit des amis, se faisoit des partisans en défendant la vie, l'honneur ou la fortune de ses concitoyens. Bientôt il paroissoit à la tribune aux harangues. Là, une carrière plus vaste s'ouvroit à ses regards. Les sujets les plus graves exerçoient sa plume. Il discutoit les intérêts les plus importans de l'état, les guerres, les traités de paix et d'alliance. Dans ces assemblées, tout se faisoit par les orateurs: c'étoient les orateurs que l'on envoyoit en ambassade, qui décidoient de la perception des impôts, qui présentoient des plans de finance; ils disposoient des charges et des emplois. Les généraux finirent par n'être plus que leurs créatures. Ils exerçoient un pouvoir d'autant plus grand, qu'il étoit en raison de leurs talens; d'autant plus durable, qu'ils en avoient toujours l'instrument avec eux; d'autant plus sûr, qu'il étoit fondé sur le plaisir même. Tous les motifs se réunissoient donc pour lancer tous ceux qui étoient doués du talent de la parole, dans une carrière, à l'extrémité de laquelle les attendoient des récompenses, proportionnées aux efforts qu'ils faisoient pour la parcourir avec distinction. Aussi nulle contrée n'a été plus féconde en orateurs que la Grèce, et nulle ville de la Grèce n'en a plus produit que la ville d'Athènes, appelée, avec raison, par Justin, le temple des lettres et de l'éloquence.
Ceux qui, comme Isocrates, n'avoient ni assez de force dans l'ame pour braver les cris d'une multitude agitée, ni assez de vigueur dans les poumons pour se faire entendre d'un grand nombre d'auditeurs, rassemblent autour d'eux un certain nombre de jeunes gens, qu'ils formoient au grand art de parler, ou, dans le silence du cabinet, composoient des discours sur différens sujets, les adressoient à leurs concitoyens, ou à quelques personnages illustres; et, s'ils ne parvenoient point aux dignités, au moins parvenoient-ils à se procurer une existence honorable et aisée: de-là cette foule de rhéteurs, de sophistes, qui peuploient les différentes villes de la Grèce. Si Héliodore eût vécu du tems de Périclès ou de Démosthènes, il nous eût laissé, au lieu d'un beau roman, quelques harangues, quelques points de morale ou de politique, revêtus des grâces de son génie, écrits avec toute la pureté des beaux jours de la Grèce.
Le théâtre présentoit encore un autre chemin à la fortune et à la célébrité. La représentation d'une des pièces de Sophocle lui valut la préfecture de Samos. Le nom d'Aristophanes étoit parvenu jusqu'aux oreilles du roi de Perse. Les poètes dramatiques jouoient avec les orateurs, le premier rôle dans l'état. On parloit autant à Athènes de l'Auteur des Nuées, que de Cléon[2]. On voit donc que l'éloquence et la poésie se partageoient l'empire de la littérature; et les autres genres, qui ne pouvoient illustrer ceux qui les auroient cultivés, étoient entièrement négligés.
Quels motifs auroient donc pu déterminer un homme de génie à imaginer des faits, à raconter des évènemens controuvés, à rassembler, à lier entre elles des catastrophes feintes, tandis que les évènemens du siècle précédent, tandis que tout ce qui se passoit sous ses yeux, tandis que les discussions philosophiques qu'il entendoit autour de lui, lui présentoient une matière si riche et si féconde; tandis que le gouvernement sous lequel il vivoit, les choses qui frappoient continuellement ses sens, devoient fixer ses regards sur des objets d'une toute autre importance; tandis que l'impulsion qu'il avoit reçue, pour ainsi-dire, dès son berceau, les principes dans lesquels il avoit été nourri; tout, en un mot, devoit le porter d'un autre côté.
Mais, me dira-t-on, ceux qui, sans avoir ces talens transcendans qui élèvent un écrivain au premier rang, n'en étoient pas moins possédés de la démangeaison d'écrire, pouvoient exercer leurs demi-talens à composer des romans, comme nous voyons parmi nous des écrivassiers sans nombre nous inonder de leurs brochures ridicules; où le bon sens et la raison trébuchent à chaque page: heureux encore quand la morale n'est pas outragée, quand la religion n'est pas attaquée!
Je conviens que les Grecs n'étoient pas moins que nous tourmentés de la passion d'écrire; qu'Athènes n'étoit pas moins que Paris, féconde en grands hommes d'un jour, aussi jaloux de faire parler d'eux, qu'incapables de produire rien de bon. Mais, avant l'imprimerie, les lumières et les sottises n'étoient pas aussi répandues, qu'elles le sont aujourd'hui. Il n'étoit pas aussi aisé, qu'il l'est aujourd'hui, de se faire admirer et de se faire honnir. On n'ennuyoit pas, et on n'amusoit pas à si bon marché. Faire des livres n'étoit pas un état. On ne se disoit pas homme de lettres, comme on se dit cordonnier ou menuisier. On ne spéculoit pas sur les productions d'un génie qu'on n'avoit pas. Il falloit de la fortune pour se composer une bibliothèque, même d'un petit nombre de volumes[3]. Pour publier un ouvrage, on n'avoit que la voie de la transcription. Les frais en étoient énormes. Le dernier exemplaire étoit aussi cher que le premier. Quel débit pouvoit donc avoir un roman, qui ne pouvoit être composé que par un écrivain médiocre?
On ne doutera pas, je crois, de la validité de ces raisons, si on fait attention que tous les écrits qui nous restent des beaux siècles de la Grèce, ont été composé; par des hommes d'un talent distingué, et ne roulent que sur des sujets de morale, de politique ou de philosophie, et que tous les romanciers grecs ont vécu dans un tems où la Grèce n'avoit plus d'existence politique, où elle étoit asservie aux Romains, où le gouvernement ne pouvoit plus communiquer aux esprits cette chaleur, cet enthousiasme, qui avoient animé les Grecs des siècles passés, et ne présentoit plus aux esprits supérieurs les motifs d'encouragement qu'ils avoient eus dans les âges antérieurs.
Je vais actuellement parler d'Héliodore et de son ouvrage. Ce qui doit nous prévenir beaucoup en sa faveur, c'est que l'Auteur d'Iphigénie l'apprit par cœur. En effet, une lecture réfléchie des Ethiopiennes, fait appercevoir quelques traits de ressemblance entre Racine et Héliodore. Tous deux ont célébré l'amour, mais l'amour chaste et honnête. La lecture de l'épisode d'Arsace et de Démœnète n'a pas été inutile au poète, qui nous a crayonné les feux de Roxane et de Phèdre. On trouve même dans Iphigénie des traits empruntés des Ethiopiennes, et quelquefois Agamemnon parle le langage d'Hydaspe.
Héliodore naquit à Emèse, ville de Phénicie: son père s'appeloit Théodose. Les uns prétendent qu'il fut évêque de Tricca en Thessalie, et qu'il fut déposé dans un Concile, parce qu'il ne voulut pas désavouer son ouvrage. D'autres prétendent qu'il n'étoit pas même Chrétien; et ils se fondent sur ce qu'il se dit lui-même de la race du Soleil. S'il falloit adopter une de ces deux opinions, j'embrasserois la dernière, non pas parce qu'Héliodore se dit de la race du Soleil, mais parce qu'il ne me paroît pas vraisemblable qu'un prélat de la primitive Eglise eût employé ses talens à composer un roman, consacré à célébrer une passion, que ne devoient pas connoître les hommes de son état, contre laquelle ils devoient s'élever avec force, pour prémunir les cœurs contre ses atteintes, bien loin de les inviter à s'y livrer parla peinture des charmes qu'on y goûte. Voilà tout ce que nous savons sur sa personne. Les écrivains ne nous apprennent rien de sa vie. Vécut-il dans l'opulence ou la médiocrité; jouit-il pendant sa vie de l'estime de ses concitoyens; ne fut-il point en butte aux traits de l'envie et de la calomnie? c'est ce que nous ignorons entièrement. Quant à son caractère, à son génie, c'est dans son ouvrage, je crois, qu'il faut le chercher.
Son histoire Ethiopienne peut-elle être regardée comme un poëme écrit en prose, ou ne doit-elle être regardée que comme un roman? Pour ceux qui pensent qu'il ne peut y avoir de poëme épique écrit en prose; que la versification et le merveilleux sont des qualités essentielles au poëme épique, la difficulté est levée. Héliodore n'est qu'un romancier; et je ne crois pas qu'il puisse être autre chose pour ceux qui sont d'un avis opposé. Qu'est-ce, en effet, qu'un poëme épique? c'est le récit d'une action grande, sublime et merveilleuse. Il faut que les acteurs brillent de tout l'éclat qui éblouit les hommes, dignités, puissance, vertus; il faut que leurs défauts même portent l'empreinte de la grandeur et de l'héroïsme; d'où suit, je crois, la nécessité qu'un poème épique soit écrit en vers. Puisque c'est la plus sublime conception de l'esprit humain, il doit aussi réunir tout ce que le langage humain a de plus noble et de plus élevé. Il suffit de lire l'histoire d'Héliodore, pour voir qu'elle n'a rien de tout cela; et qu'en supposant qu'un poëme épique pût être écrit en prose, elle ne seroit même à cette sorte de poëme, que ce que Beverley est aux tragédies. Nous mettons donc les Ethiopiennes dans la classe des romans; et ce n'est que comme roman que nous allons l'examiner.
Héliodore, comme romancier, n'a peut-être pas moins de mérite qu'Homère comme poète. Comme lui, il a servi de modèle à tous ceux qui ont travaillé depuis dans le même genre. Dans son ouvrage se trouvent tous les moyens que les romanciers ont employés pour intéresser, toucher, émouvoir le lecteur. Songes, oracles, surprises, reconnoissance, caverne, brigands, pirates, magie, évocations, talisman merveilleux, échanges de coupes empoisonnées, enlèvemens, prodiges et catastrophes extraordinaires, traverses de tout genre, malheurs de toute espèce, en un mot, tous ces moyens, tous ces ressorts, si connus, si usés de nos jours, mais alors nouveaux, se rencontrent dans les Ethiopiennes. Ce qui établit le mérite d'Héliodore d'une manière incontestable, aussi bien que celui d'Homère, c'est que, de même qu'Homère n'a été surpassé, à peine même égalé par aucun des poètes venus après lui, qui même n'ont approché de la perfection, qu'autant qu'ils ont approché d'Homère; de même aussi les Romanciers purs n'ont été estimables, qu'autant qu'ils ont approché d'Héliodore. Je ne parle pas ici de la nouvelle Héloïse, de Clarisse, de Paméla: ce ne sont pas des ouvrages du même genre.
Les Ethiopiennes me semblent admirables sous plusieurs points de vue: tout y est bien lié; les épisodes sont amenés sans effort et naturellement; la série des évènemens se développe avec beaucoup d'art; en un mot, l'ouvrage forme un ensemble dont toutes les parties sont bien unies, bien adaptées les unes avec les autres, et forment un édifice régulier. Le style est nombreux, coulant, riche en métaphores, quelquefois recherché, annonçant quelquefois de la prétention au bel-esprit; les réflexions sont sages, judicieuses et naturelles; les discours sont éloquens, quoiqu'on n'y trouve point de ces traits sublimes, de ces élans du génie, qui étonnent le lecteur et ravissent son admiration; ils sont animés d'une douce chaleur qui y règne d'un bout à l'autre. On a reproché à Héliodore, et avec raison, d'aimer l'antithèse, de s'appesantir trop sur la même pensée, de ne l'abandonner qu'après l'avoir retournée de tous les côtés.
On lui a reproché encore, comme à Homère, mais avec plus de raison qu'à Homère, d'être entré dans des détails trop bas et trop puériles. Homère, écrivant plusieurs siècles avant lui, dans un tems où la civilisation n'avoit pas fait de grands progrès, ne pouvoit pas manquer d'intéresser par ces détails, qui ne sont que l'histoire des mœurs de ces tems reculés. Bien loin de blâmer ces détails dans Homère, je suis presque fâché qu'il n'en ait pas mis davantage. Mais dans Héliodore, comme ces détails ne peuvent avoir le piquant que l'antiquité donne à ceux d'Homère, ils ne font que ralentir la marche de l'action, et distraire l'attention du lecteur. Mais par combien de beautés ne rachète-t-il pas ces défauts!
Ses descriptions sont magnifiques et pompeuses: elles brillent des couleurs les plus vives, nuancées avec un art et une délicatesse dignes de la magie du pinceau des Delille et des Laharpe. Tout ce qu'il décrit est si bien présenté, que le lecteur, trompé par les prestiges de son éloquence, croit voir et entendre tout ce qu'il raconte. On m'accusera peut-être de partager l'enthousiasme des Traducteurs; mais Héliodore me semble égaler, dans cette partie, les Ecrivains anciens et modernes: je n'en excepte pas même Fenélon.
Il a une connoissance profonde du cœur humain, et de tous les ressorts qui le remuent le plus puissamment; et il sait habilement en faire usage: mais il excelle à peindre cette passion, à laquelle son ouvrage est consacré tout entier. Nul n'a mieux que lui développé le désordre d'un cœur, où s'allument les premiers feux de l'amour; nul n'en a décrit les progrès avec plus de finesse; nul n'en a peint les transports et les fureurs avec plus de force et d'énergie: quel art, quelle justesse, quel feu dans l'épisode de Démœnète et d'Arsace!
Jamais situation ne fut plus délicate que celle de Théagènes dans le palais d'Arsace, livré à la passion forcenée, à la fureur, à la rage d'une femme toute-puissante, qui ne connoît de loi que sa volonté et ses caprices, qui ne met aucun frein à ses désirs, accoutumée à ne trouver aucune résistance, à être flattée, satisfaite à l'instant dans ses fantaisies les plus bizarres et les plus monstrueuses. Le combat est terrible: c'est la passion la plus ardente, entourée de tout l'éclat et de tout le faste du trône, qui sème les pièges de la séduction et de la vanité sous les pas de la chasteté et de la vertu. C'est la fureur armée de tout l'appareil de la puissance, qui déploie ce qu'elle a de plus terrible et de plus effrayant, pour triompher de la foiblesse et de l'innocence. Promesses, menaces, caresses, tout est employé; mais tout est inutile, jusqu'aux mauvais traitemens, jusqu'aux déchiremens des tortures. Théagènes est sourd à tout; il oppose à tout une fermeté inébranlable; il ne pense qu'à Chariclée; il ne voit que Chariclée. L'ame du lecteur est dans les transes les plus cruelles. Il voit le tombeau ouvert sous les pas de Théagènes et de Chariclée, et prêt à les engloutir; il ne voit aucun moyen de les tirer de l'abîme où ils sont descendus. C'est là que l'art d'Héliodore me paroît sur-tout admirable. Comme il oppose une passion à une autre! comme il se sert de la jalousie, de la vanité, de l'amour d'un subalterne, pour arracher son héros des mains d'Arsace! Quelle leçon pour les grands!
Cet épisode me paroît encore intéressant sous un autre rapport. J'y vois une image des intrigues qui agitoient la cour de Suse; j'y vois un abrégé de la vie privée des rois de Perse.
Si nous passons ensuite à l'examen de la morale, on verra que jamais livre ne mérita mieux l'épigraphe qu'il porte. Depuis le commencement jusqu'à la fin, on peut le regarder comme un cours de morale en action. Les principes de vertu qu'il contient d'un bout à l'autre, se gravent d'autant mieux dans l'ame, qu'ils sont donnés sans faste, sans prétention; qu'ils sont dégagés de toute la morgue philosophique, et du pédantisme de l'école.
Théagènes et Chariclée ont commis une faute grave; l'un, en enlevant son amante, l'autre, en s'enfuyant de chez Chariclès, qui lui avoit tenu lieu de père, qui l'aimoit avec toute la tendresse d'un père. Il est bien vrai qu'il vouloit contraindre l'inclination de celle qu'il appeloit sa fille; que Chariclée semble ne suivre que la volonté des dieux et la voix des oracles; que, malgré l'irrégularité d'une pareille démarche, elle demeure inébranlable dans ses principes de pudeur et de vertu. L'Auteur cependant, par tous les malheurs qu'elle éprouve avec Théagènes, n'en a pas moins voulu donner une leçon aux jeunes gens qui se laissent emporter par la fougue de leurs passions, qui se dérobent au joug d'une autorité sacrée, qu'il ne leur est jamais permis de méconnoître, sous quelque prétexte que ce soit. Cette longue suite de calamités qu'elle éprouve, n'est que la punition de sa fuite de la maison de son bienfaiteur. Mais comme son cœur n'en est pas moins pur, que sa conduite n'en est pas moins irréprochable, et, qu'excepté ce moment, sa vie n'est qu'un enchaînement de vertus, elle échappe à toutes les traverses par lesquelles elle passe, arrive dans sa patrie, et monte sur le trône de ses ancêtres. C'est ainsi qu'Héliodore, dès le commencement de son ouvrage, apprend à la jeunesse à ne jamais manquer aux auteurs de ses jours, à ne jamais violer les lois sacrées de la reconnoissance.
Dans tout le cours de l'ouvrage, les exemples, aussi propres à former le cœur des jeunes gens, se rencontrent à chaque page. Ici, une esclave perfide, teinte du sang de sa maîtresse, expie ses méchancetés et ses noirceurs de la manière la plus extraordinaire, puisque l'épée qui lui perce le sein n'étoit point dirigée contre elle: là, un frère ambitieux, qui, par ses cabales et ses sourdes intrigues, est venu à bout de dépouiller son frère, et de se mettre à sa place, dépouillé à son tour ignominieusement, à la vue de ses concitoyens, et par son père lui-même, apprend aux hommes à ne pas sacrifier les liens du sang à leur ambition, à ne pas chercher à s'élever sur les ruines de qui que ce soit, et sur-tout sur celles d un frère. Plus loin, une Cybèle, victime de ses propres attentats, nous montre que nous ne devons pas nous rendre les ministres des plaisirs des autres; que nous ne devons pas conjurer la perte de la vertu pour servir le crime. Une princesse, placée par son rang et sa naissance sur la partie la plus apparente du théâtre du monde, plongée dans les plaisirs de la débauche, périssant de ses propres mains, Théagènes et Chariclée échappant à la mort, contre toute espérance, nous font voir que le vice et les passions déréglées n'ont point de plus grand ennemi qu'elles-mêmes; que l'innocence et la vertu peuvent braver le crime armé de la toute-puissance. Il n'est pas inutile de remarquer que le coupable périt toujours à côté de l'innocent, et que la même catastrophe est en même-tems un exemple de la vengeance du ciel, et de la protection qu'il accorde à la vertu opprimée.
Ce qui me paroît admirable dans Héliodore, c'est la sagesse avec laquelle il observe les caractères et garde les convenances. Chez lui, chaque acteur parle le langage de son âge, de son rang et de ses passions. Théagènes, toujours amant, mais amant honnête, parle et agit d'après la passion qui le domine. Vaincu par l'amour, comme le dit Héliodore, mais vainqueur du plaisir, il respecte sa maîtresse. Jamais sa passion, quelque violente qu'elle soit, ne lui fait oublier la sainteté de ses sermens. Chariclée, toujours brûlée des mêmes feux que Théagènes, n'en demeure pas moins inviolablement attachée aux lois de la vertu et de l'honneur: elle est prête à sacrifier sa vie à son amant, et son amant à sa vertu. Quelle idée ne nous donne-t-elle pas de sa pudeur, lorsqu'enlevée de chez elle pendant la nuit, tremblante, étourdie, auprès de Théagènes et de Calasiris, elle saisit parla robe celui-ci, qui veut l'abandonner un instant avec Théagènes, et l'oblige à faire jurer son amant, en présence des dieux, de la respecter, jusqu'à ce que des nœuds légitimes les unissent l'un à l'autre? Toutes les figures de rhétorique, ramassées pour louer la pudeur de Chariclée, ne vaudroient pas ce seul trait. C'est ainsi que peignent les Anciens, par des actions, et non par des paroles; c'est ainsi qu'Héliodore nous fait connoître la noblesse des sentimens de Théagènes, en nous le montrant rappelant à Thyamis, sous les murs de Memphis, que c'est son frère qu'il va combattre, beaucoup mieux qu'il n'auroit pu le faire en deux ou trois pages, dans lesquelles il auroit épuisé toutes les richesses de son imagination et de sa langue. En un mot, ces deux caractères me paroissent deux chefs-d'œuvre d'art, d'intelligence et de connoissance du cœur humain.
Je ne parlerai pas des autres personnages: il en est un cependant qui me paroît frappant; c'est celui de Calasiris. Toujours inspiré, toujours en prières, il ne parle qu'au nom du ciel, et n'agit que pour suivre la voix des oracles. Sans doute, il falloit des motifs bien puissans pour déterminer Chariclée à se laisser enlever; il falloit lui persuader que sa passion étoit d'accord avec la volonté des dieux; qu'en suivant son amant, elle retournoit dans les bras de sa mère, pour faire moins contraster cette démarche avec cette retenue extrême, cette sage réserve dont elle use envers Théagènes. Héliodore s'est habilement servi de Calasiris pour cela; cependant il me semble que l'Egyptien trompe Chariclès trop aisément. Celui-ci joue un rôle méprisable; le rôle de la bonhomie la plus ridicule, de la simplicité la plus sotte, de la crédulité la plus aveugle: il n'y a pas de vieux tuteur de comédie, de vieux Cassandre, qui donne aussi grossièrement que lui dans tous les pièges qu'on lui tend.
Héliodore me paroît d'autant moins excusable de l'avoir ainsi avili, qu'il lui donne une très-grande envie de marier Chariclée avec son neveu Alcamènes; et ce désir devroit le mettre sur ses gardes. Quand il a été présenter son neveu à Chariclée, la réception étrange qu'elle leur fait, ne lui dessille pas encore les yeux. Sa confiance en Calasiris est toujours la même. Il écoute avec la même bonhomie tout ce que l'Egyptien lui débite, et y ajoute foi avec la même crédulité.
Quoi qu'il en soit, le rôle de Calasiris me paroît ici mériter l'attention du lecteur. Ses rêveries sur les enchantemens, ses discussions sur les apparitions des dieux, ne peuvent-elles pas nous apprendre à quelles espèces d'études se livroient ces fameux prêtres d'Egypte? Son air mystérieux et réservé, son ton sententieux et dogmatique, les invocations qu'il fait sur Chariclée, tout ce qu'il débite sur sa science, sur ses vastes connoissances qui embrassent l'avenir, n'est-il pas une espèce de représentation des ruses, des moyens qu'employoient les prêtres pour tromper la multitude, éterniser leur crédit, et régner ainsi à l'ombre de la divinité, entre laquelle et le peuple ils se mettoient toujours? Seroit-ce aller trop loin que de dire qu'Héliodore a voulu, dans la personne de Calasiris, ridiculiser les piètres d'Egypte en dévoilant leurs petits secrets? et, dans cette hypothèse, ceux qui prétendent qu'il étoit chrétien, trouveroient peut-être des raisons pour étayer leur sentiment.
Il est encore un autre reproche qu'on peut faire à Héliodore, c'est d'avoir rempli son ouvrage de songes et d'oracles. Sans prétendre le justifier entièrement, je crois devoir observer qu'avant de le condamner, il faut se transporter au tems dont il parle; il faut se souvenir que les songes, les oracles avoient une grande influence sur toutes les actions, les entreprises, les démarches des Anciens, qui ne regardoient pas toujours leurs rêves comme des rêves, mais comme des espèces de révélations. Le sage Socrate lui-même rêve dans le Criton. Ce fut un rêve qui eut l'honneur de déterminer Xerxès à précipiter l'Asie sur l'Europe. Les songes, les oracles sont à-peu-près dans les auteurs anciens, ce que sont dans les modernes les reconnoissances, les billets, les lettres, et ces autres petits moyens si fréquemment employés; et le reproche fait à Héliodore, tombe sur beaucoup d'écrivains modernes, et notamment sur Voltaire.
On eût peut-être désiré une traduction en vers de ces oracles, d'un hymne qui se trouve au commencement du troisième livre, et de quelques citations d'Homère. Je l'avois faite; mais en la relisant elle m'a paru si mauvaise, que je l'ai brûlée, pour y substituer une traduction en prose, qui m'a paru plus supportable, et de plus réunir l'avantage d'une plus grande fidélité et d'une plus grande exactitude.
C'est par la traduction d'Héliodore, que le célèbre Amyot débuta dans la carrière des belles-lettres. Cet ouvrage, qui jouit encore aujourd'hui des suffrages des savans, comme tout ce qui est sorti de la plume d'Amyot, valut à son auteur l'abbaye de Bellozane. Quel que soit le mérite de cet écrivain, il faut convenir que les changemens introduits dans la langue française, rendent ses ouvrages difficiles à entendre au commun des lecteurs, et qu'ils ne sont lus que par les savans.
Montlyard en donna une, dont le seul mérite, dit-on, est d'avoir des estampes scandaleuses. L'auteur me paroît bien coupable d'avoir outragé les yeux de la chasteté dans un ouvrage où les lois de la pudeur sont si scrupuleusement observées.
Malnoury en donna une autre, qui mourut en naissant: puisse la mienne ne pas avoir le même sort!
Une autre fut imprimée à Amsterdam, en 1727, en deux volumes in-12: elle est, dit-on, assez bonne, mais inexacte.
J'en ai une anonyme sous les yeux, qui fait partie de la collection des Romans grecs, réimprimée en l'an 4: je soupçonne que c'est celle d'Amsterdam. Elle n'a pas le mérite de l'élégance, et encore moins celui de l'exactitude. L'Auteur a ajouté, a retranché à sa fantaisie; il a habillé Héliodore à la moderne. La multitude de contre-sens dont sa traduction est remplie, fait même douter qu'il ait entendu la langue de son auteur. Je ne parle point des traductions étrangères que je ne connois point.
Il ne me reste plus qu'à parler de la mienne. J'ai recherché, avant tout, l'exactitude, persuadé qu'elle est le premier mérite d'un Traducteur.
Il en est d'une traduction comme de la copie d'un tableau, qui ne mérite d'être regardée qu'autant qu'elle donne aux personnages les mêmes traits, les mêmes nuances, la même grandeur, les mêmes attitudes; qu'elle les place dans les mêmes positions respectives, qu'elle les colorie des mêmes teintes, qu'elle observe bien les mêmes proportions: de même la traduction d'un auteur quelconque, et sur-tout d'un auteur ancien, doit rendre, avec toute la fidélité possible, les traits, la physionomie et la couleur de l'original. Tel a été le premier but que je me suis proposé: il ne faut donc pas s'attendre à trouver dans mon ouvrage un style paré de toutes les fleurs de la rhétorique. Un Gueroult, un Deguerle, auroient sans doute trouvé le secret d'allier l'exactitude la plus scrupuleuse avec les charmes du style; auroient rendu Héliodore avec cette pompe, cette majesté, cette force et cette précision qu'on admire dans la traduction de Pline et dans les essais sur Pétrone. Mais s'il n'y avoit que les hommes d'un talent supérieur qui se mêlassent d'écrire, plus des trois quarts des Imprimeurs et des Libraires n'auroient pas d'autre parti à prendre que de briser leurs presses et fermer leurs boutiques.
Quoi qu'il en soit, je me croirai bien payé de mes peines, si le Public juge que je lui ai fait connoître un auteur qui ne l'étoit pas. Car la traduction anonyme dont je parle n'est pas même une imitation d'Héliodore, bien loin d'être une traduction. Si mon travail a quelque mérite, la gloire en appartient à cet illustre corps, dont la perte a été si vivement regrettée des amis des lettres et de l'antiquité, et sera peut-être encore long-tems sentie. Mais elle appartient plus particulièrement à M. Bergeron, ancien principal du Collège de Lisieux, qui me reçut dans sa maison à l'âge de dix ans, dans lequel je trouvai un père, qui suppléa au défaut de fortune dans mes parens. Puissé-je me voir un jour en état de lui témoigner ma reconnoissance pour l'inestimable bienfait de l'éducation, que j'en ai reçu!
LES ÉTHIOPIENNES.
LIVRE PREMIER.
SOMMAIRE.
Des brigands arrivent au bord de la mer. Description du spectacle qui s'offre à leurs jeux. Ils prennent la fuite à la vue dune autre troupe de brigands. Ceux-ci emmènent Théogènes et Chariclée. Description des Bucolies. La garde de Théagènes et de Chariclée est confiée à Cnémon. Histoire de Cnémon. Passion de Démœnète pour Cnémon. Perfidie de Thisbé. Cnémon accusé de parricide et condamné à l'exil. Mort de Démœnète. Songe de Thyamis. Son discours aux Bucoles. Chariclée promet sa main à Thyamis. Douleur de Théagènes. Les ennemis arrivent. Chariclée conduite dans une caverne. Thyamis exhorte les Bucoles à se défendre avec courage. Combat terrible. Thyamis est pris. Les Bucolies dévastées.
Le jour commençoit à paroître; les premiers rayons du soleil doroient le sommet des collines, lorsque des hommes, dont l'armure annonçoit des brigands, parurent au haut d'une montagne, qui domine l'embouchure du Nil, qu'on appelle l'embouchure d'Hercule, s'y arrêtèrent quelques instans, parcourant des yeux la vaste étendue des flots. La mer n'offrant à leurs regards rien qui tentât leur cupidité, ils les portent sur le rivage, qui leur présente le spectacle suivant.
A l'ancre flottoit un navire, dans lequel il n'y avoit personne; mais on jugeoit, même de loin, qu'il étoit extrêmement chargé; car il plongeoit dans l'onde jusqu'à peu de distance du bord. Le rivage, couvert d'hommes, les uns sans vie, les autres à demi-morts, de membres encore palpitans, montroit qu'il venoit d'être le théâtre d'un sanglant combat.[1] A ces affreux monumens de la fureur et de la rage, étoient mêles les déplorables restes d'un festin malheureux, dont cette catastrophe avoit été l'issue: des tables couvertes de viandes, des débris de tables encore dans les mains de ces cadavres étendus sur le rivage, prouvoient que leur fureur, dans un combat inopiné, s'en étoit servie au lieu d'armes: ils crurent même appercevoir des hommes cachés sous quelques-unes de ces tables. On voyoit des coupes renversées; les unes sembloient s'échapper des mains des convives, tués en les portant à leur bouche; d'autres avoient été lancées au lieu de traits. Surpris par une attaque soudaine, ces coupes et tout ce qui s'étoit présenté sous leur main, avoit servi la rage des combattans. L'un étoit frappé d'un coup de hache, un autre atteint d'une pierre ramassée sur ce même rivage; celui-ci avoit les membres fracassés de coups de bâton; celui-là avoit été dévoré par les flammes: un autre étoit mort d'une autre manière; mais la plûpart étoient percés de traits et de flèches. C'est ainsi que la fortune, ayant allumé la rage des combats au milieu de la joie d'un festin, réunit dans un petit espace, sous les yeux de ces pirates égyptiens, mille objets divers, des flots de sang coulant avec des flots de vin, des meurtres, un carnage affreux, au milieu des plaisirs et de l'alégresse d'un repas.
Tel est le spectacle que les Egyptiens apperçoivent du haut de la montagne; tant de victimes, sans qu'ils puissent découvrir ceux qui les ont immolées, une victoire éclatante, un butin immense, un navire seul, sans matelots, aussi intact que s'il eût été rempli de défenseurs, ou en pleine paix dans un port: tous ces objets les jettent dans une grande incertitude; mais l'appât du gain n'en réveille pas moins leur avidité: ils descendent, résolus de faire valoir pour eux les droits que donne la victoire. Déjà ils ne sont plus qu'à une petite distance du vaisseau et du champ de bataille, quand un autre spectacle, plus extraordinaire encore, vient fixer leur attention.
Sur un rocher est assise une jeune fille d'une beauté éblouissante. Ils la prennent pour une déesse: elle est plongée dans une douleur profonde. La majesté d'une naissance illustre brille sur toute sa personne; une couronne de laurier lui ceint la tête: un carquois descend le long de ses épaules; son bras gauche est appuyé sur son arc; sa main pend négligemment; l'autre, appuyée sur sa cuisse droite, soutient sa tête, qu'elle lève de tems en tems, cherchant des yeux un jeune homme, étendu sur la poussière à quelque distance.
Tout couvert de blessures, ce jeune homme soulève avec effort sa tête appesantie par un sommeil profond, assez semblable au sommeil de la mort. Dans cet état horrible, une beauté mâle brille encore sur sa figure; le sang, qui coule sur ses joues, relève la blancheur de son teint, égale à celle des lis. L'épuisement ferme malgré lui ses jeux, qu'il tourne sans cesse vers la jeune nymphe: ceux des pirates se portent bientôt de dessus elle sur le jeune homme, qui, recueillant ses forces et poussant un profond soupir, s'écrie d'une voix foible: ô mon amie! es-tu vraiment conservée à mes vœux? ou bien as-tu été aussi immolée dans le combat? Quoi! la mort même n'a pu te séparer de moi! Ton ombre, hélas! vient, même après le trépas, prendre part à mes maux!
Ma destinée est attachée à la tienne, lui répond la jeune nymphe. Tu vois ceci; (elle lui montre un poignard sur ses genoux) s'il ne m'a pas servi, toi. seul as retenu mon bras.[2] A ces mots, elle quitte la roche où elle est assise; elle paroît alors d'une taille divine et surhumaine. Etonnés, interdits,les yeux comme frappés d'un éclair, les pirates courent se cacher parmi les buissons répandus ça et là sur la montagne. Les flèches, enfermées dans un carquois, que les mouvemens rapides de la jeune nymphe font retentir sur ses épaules, l'éclat de sa robe enrichie d'or, étincelant aux rayons du soleil, la couronne qui lui ceint le front, sa longue chevelure qui, comme celle d'une bacchante, ondoye sur son cou d'albâtre, et encore plus l'ignorance où ils sont de tout ce qu'ils voyent, jette l'épouvante dans leur ame.
C'est une déesse, disent les uns; c'est Diane ou Isis, protectrice de l'Egypte: non, disent les autres, c'est une prêtresse, que l'esprit de quelque dieu agite; c'est elle qui a répandu ces flots de sang, qui fument sous nos yeux. Tels sont leurs discours; mais ils sont bien éloignes de la vérité.
Cependant la jeune nymphe se précipite sur le jeune homme, le serre contre son sein, l'arrose de ses larmes, essuie le sang dont il est couvert, fait entendre des gémissemens, et paroît à peine en croire ses yeux. A cette vue, d'autres idées se présentent à l'esprit des Egyptiens. Comment, disent-ils, cette scène d'horreur et de carnage pourroit-elle être l'ouvrage d'une divinité? comment une déesse embrasseroit-elle avec tant d'affection un cadavre sans vie? Ils s'exhortent en même tems les uns les autres à approcher et à s'assurer de la vérité. Leur courage renaît; ils s'avancent, trouvent l'inconnue prodiguant ses soins à l'objet de sa tendresse. Ils se placent derrière elle, restent immobiles et en silence. La jeune fille, entendant le bruit de leur marche, voyant leur ombre projetée par les rayons du soleil, lève la tête et les regarde. La couleur de leur peau, leur extérieur, qui n'annonce que des brigands, leurs armes, ne l'effraient point. Elle reporte ses yeux sur l'infortuné, étendu devant elle, dont elle panse les plaies. L'amertume de ses regrets, la violence de sa passion, la rendent insensible aux objets extérieurs funestes ou agréables: elle ne voit que celui de son amour; lui seul absorbe toutes, les facultés de son ame. Les brigands se placent devant elle, et semblent vouloir entreprendre quelque chose. Elle les regarde une seconde fois, voit des hommes noirs et d'un extérieur effrayant.
Si vous êtes, dit-elle, les ombres des morts étendus sur ce rivage, c'est injustement que vous venez nous inquiéter; la plûpart se sont tués les uns les autres: ceux qui sont tombés sous nos coups; ont mérité leur sort; nous n'avons fait que nous défendre contre leur violence et leur brutalité. Mais si vous êtes des hommes, il paroit que vous ne vivez que de brigandage. Délivrez-nous des maux qui nous environnent; terminez par notre mort cette scène d horreur. Ainsi s'exhaloit la douleur de cette belle inconnue.
Les Egyptiens, ne comprenant rien à ces paroles, abandonnent ces deux infortunés, dont la foiblesse les laisse toujours maîtres de leur fort, s'avancent vers le navire et le vident sans s'occuper plus long-tems des objets qui les environnent. La cargaison étoit considérable, composée de diverses sortes de marchandises. Ils en tirent de l'or, de l'argent, des pierreries, des étoffes de soie, autant qu'ils peuvent en emporter. Quand leur avidité est satisfaite, ils déposent le butin sur le rivage, le partagent par portions égales; mais ils règlent cette égalité sur le poids et non sur le prix des objets. Ils se proposent de s'occuper après du sort de leurs prisonniers.
Cependant survient une autre troupe de brigands, à la tête de laquelle sont deux cavaliers. A cette vue, les premiers, au lieu de se préparer au combat, prennent la fuite, abandonnait leur butin, pour n'être point poursuivis. Ils n'étoient que dix, et ils avoient trois fois autant d'ennemis à combattre. La jeune nymphe se voit une seconde fois prisonnière, sans avoir encore porté les fers de l'esclavage.
Ces nouveaux venus ne respiroient que le pillage. Cependant ils restent immobiles, interdits à un spectacle si nouveau pour eux. Ils regardent comme auteurs du massacre ceux qui viennent de prendre la fuite. Ils voient une jeune fille, revêtue d'habits étrangers et magnifiques, insensible aux objets de terreur qui l'environnent, uniquement occupée des blessures de son jeune amant, dont elle partage les souffrances. Ils admirent sa beauté, sa grandeur d'ame; ils admirent les traits, la taille du malheureux étendu sur le sable, dont les forces commencent à revenir et le visage à se ranimer.
Enfin, le chef de la troupe s'approche, met la main sur la jeune fille, lui ordonne de se lever et de le suivre. Celle-ci, devinant ses intentions, sans entendre son langage, s'efforce d'entraîner le jeune homme, qui lui-même s'attache à elle, et ne veut pas s'en séparer. Appuyant son épée contre son sein, elle menace de se donner la mort, si on ne les emmène l'un et l'autre. Ses gestes, encore plus que ses paroles, interprêtent ses désirs au chef des brigands. Espérant tirer de grands services du jeune homme, s'il le rendoit à la vie, il descend de cheval, en fait descendre son écuyer et fait monter ses prisonniers à leurs places. Il ordonne à ses gens de ramasser le butin et de le suivre. Il marche lui-même à pied, veillant avec grand soin à ce qu'il n'arrive rien à ses captifs. Il semble l'esclave de ceux qu'il tient sous sa puissance, et vainqueur, il s'empresse de servir les vaincus. Ces attentions ne le dégradent point; tant il est vrai que l'éclat de la beauté, la majesté des traits subjuguent le cœur des brigands eux-mêmes et triomphent des ames les plus farouches.
Les pirates suivent le rivage de la mer l'espace de deux stades, (189 toises.) Ensuite, laissant la mer à droite, ils dirigent leur marche vers une montagne, dont ils franchissent le sommet avec peine et arrivent à un lac, dont les eaux baignent le pied de cette montagne.
Tout ce canton est appelé par les Egyptiens la Bucolie: c'est une excavation qui reçoit les débordemens du Nil, dont les eaux y forment un lac; le milieu est très-profond, les bords marécageux; car les eaux des lacs, comme celles de la mer; vont en diminuant de profondeur à mesure qu'elles approchent de la terre. C'est le chef-lieu de tous les brigands de l'Egypte. L'un habite une cabane, qu'il a construite sur les tertres qui s'élèvent au-dessus des eaux; un autre, une barque, qui lui sert de voiture et de domicile: c'est là que leurs femmes filent; c'est là quelles accouchent. Leur lait est la première nourriture de leurs enfans; ensuite des poissons, pêchés dans le lac et cuits au soleil. Aussitôt qu'ils peuvent ramper, elles attachent une courroie à leurs talons, les laissent se traîner sur le bord de leurs cabanes ou de leurs barques et les guident à l'aide de cette courroie.
Parmi les habilans de la Bucolie, il en est qui, nés, élevés et nourris dans ce marais, ne connoissent point d'autre patrie. La sûreté qu'il offre à ses habitans, y attire un grand nombre de brigands. L'eau leur sert de rempart; les roseaux qui la couvrent, de fortifications. A travers ces roseaux serpentent des sentiers tortueux, que l'art y a pratiqués, qu'ils connoissent parfaitement et qui, rendant l'accès de leur demeure très-difficile, les préservent de toute invasion. Telle est la situation de ce petit état; telles sont les mœurs de ses habitans.
Le soleil étoit prêt de se coucher, quand les brigands arrivèrent. Ils font descendre leurs prisonniers de cheval et déposent le butin dans des barques. Ceux qui n'avoient point été de l'expédition, sortent en foule de différens endroits du marais, s'assemblent, vont au-devant de leur chef, avec toutes les démonstrations de joie et de respect que des sujets témoignent à leur roi. A la vue d'un si riche butin, de la rare beauté de la jeune nymphe, ils conjecturent que leurs compagnons ont pillé quelque temple opulent, qu'ils en ont enlevé la prêtresse. Ils s'imaginent voir au milieu d'eux, dans cette jeune personne, l'image vivante de la divinité. Ils élèvent jusqu'au ciel la valeur de leur chef et le reconduisent en triomphe à sa demeure.
Une petite île séparée des autres, est l'endroit où il a fixé son domicile, qu'il partage avec un petit nombre d'amis. Dès qu'il y est arrivé, il congédie la multitude avec ordre de se rassembler le lendemain auprès de lui. Resté seul avec quelques confidens, il fait servir un repas frugal, qu'il partage avec eux, remet ses captifs à un jeune grec, captif lui-même depuis peu de jours, afin qu'il s'entretienne avec eux. Il les loge dans une cabane voisine de la sienne; il recommande le jeune homme, et sur-tout l'honneur de la jeune fille, à ses soins et à sa vigilance. Pour lui, épuisé de fatigues, accablé de soucis sur sa situation présente, il se livre au sommeil.
Le silence régnoit dans le marais: déjà on étoit à la première veille de la nuit. Les deux captifs profitent de cette solitude et de ce calme profond, pour s'abandonner aux larmes et à la douleur. Les ombres de la nuit, ne détournant leur ame du sentiment de leurs maux par aucun bruit, ni par la vue d'aucun objet, les livrent tout entiers à l'amertume de leurs regrets. La jeune fille, seule et séparée des autres par l'ordre du chef des brigands, couchée sur un misérable grabat, verse des larmes en abondance, se désespère O Apollon! dit-elle, que tes châtimens sont cruels! qu'ils sont peu proportionnés à nos fautes! ta vengeance n'est-elle pas satisfaite des maux que nous avons soufferts! Privés de nos parens, pris par des pirates, exposés à des dangers sans nombre sur mer, sur terre, tombés deux fois entre les mains des brigands, un avenir encore plus affreux, rien ne peut-il appaiser ton courroux? Quand donc mettras-tu un terme à tes fureurs? Que je meure pure et sans tache, la mort me paroîtra douce. S'il est quelqu'un assez téméraire pour prétendre à des faveurs que Théagènes n'a pas obtenues ... non,... jamais ... une mort volontaire préservera plutôt mon nom de l'opprobre. La pudeur elle-même ornera mon tombeau. O Dieu! jamais divinité n'égala tes rigueurs.
O mon amie! ô ma chère Chariclée! répond Théagènes; arrête; tes plaintes sont justes; mais elles irritent les dieux, plus que tu ne penses. Loin de les accuser, nous devons les invoquer. Les prières sont plus capables que les reproches, de fléchir le courroux du ciel.—Tu dis vrai, ô mon ami! Mais, dis, dans quel état te trouves-tu?—Dans un état plus tranquille. Les soins que m'a prodigués ce jeune homme, ont beaucoup calmé mes douleurs. Vous serez encore plus soulagé au lever de l'aurore, reprit leur gardien. J'appliquerai sur vos plaies des simples qui, dans l'espace de trois jours, les cicatriseront; des simples dont l'expérience m'a constaté l'efficacité. Le chef des brigands, au retour de ses expéditions, ramène quelquefois de ses sujets blessés. En très peu de tems, ces simples, dont je vous parle, leur rendent la santé. Ne vous étonnez pas si je m'intéresse à vous. Vous me paroissez éprouver les mêmes infortunes que moi. Grec, je compatis au malheur des grecs. Grec! grands dieux! s'écrient les deux étrangers, transportés de joie.—Oui, je suis grec de langue et d'origine. Bientôt vos maux recevront quelque adoucissement.—Quel est votre nom?—Cnémon.—-Votre patrie?—Athènes.—Vos aventures?—Arrêtez; que me demandez-vous? quels souvenirs vous réveillez dans mon ame! Laissons à la tragédie le soin de célébrer mes infortunes: ce récit ne seroit qu'un épisode, qui aggraveroit les vôtres. Le reste de la nuit ne suffiront pas pour vous les raconter. Vous êtes épuisés de fatigues; vous avez besoin de repos et de sommeil. Espérant trouver, dans le récit d'aventures semblables à celles qu'ils éprouvent, quelque adoucissement à leurs maux, ils lui font de si vives instances, qu'il cède enfin et commence ainsi:
AVENTURES DE CNÉMON.
Je suis fils d'Aristippe, Athénien d'origine, d'une fortune honnête, membre de l'Aréopage. Après la mort de ma mère, voulant ménager d'autres appuis à sa vieillesse, dont j'étois le seul soutien, il contracta un second mariage. Démœnète, qu'il épousa, et qui causa tous mes malheurs, étoit revêtue de toutes les grâces. Bientôt ses charmes, ses attentions, ses soins multipliés, subjuguèrent le vieillard et l'asservirent à ses volontés. Consommée dans l'art de la séduction, elle savoit parfaitement bien enflammer ses désirs. Voyoit-elle mon père sortir? elle se lamentoit; rentroit-il? elle couroit au-devant de lui, se plaignoit de ses longues et fréquentes absences, qui ne manqueroient pas de lui donner la mort; elle l'embrassoit à chaque mot, l'arrosoit de ses larmes. Séduit par tous ces artifices, mon père ne voyoit qu'elle, n'existoit que pour elle.
Pour affermir encore mieux son empire, elle feignit de me regarder comme son fils. Quelquefois même elle m'embrassoit, et dès ce moment elle chercha à gagner mon affection. Surpris de trouver un cœur maternel dans une marâtre, je recevois ses caresses sans rien soupçonner de ses vues intéressées. Mais bientôt des empressemens trop vifs, des baisers brûlans et lascifs, des regards enflammés, ne me permirent plus de douter de ses projets. Je me dérobe à ses empressemens, je repousse ses caresses; qu'est-il besoin de rappeler ses efforts réitérés, les brillantes promesses qu'elle employoit pour me gagner; m'appelant son bien-aimé, son ame, sa vie, mêlant à des noms si tendres tout ce que le désir de plaire a de plus séduisant; en un mot, n'oubliant rien de ce qu'elle croyoit pouvoir lui concilier ma tendresse. Tantôt c'étoit une mère tendre et respectable; tantôt c'étoit une amante dévorée de tous les feux de l'amour. Enfin, sa passion éclata.
J'avois atteint l'âge de puberté. On célébroit à Athènes les grandes Panathénées, dans lesquelles les Athéniens mènent en pompe sur terre un vaisseau en l'honneur de Minerve. J'avois chanté l'hymne ordinaire à la louange de la déesse. J'avois rempli toutes les fonctions accoutumées. Je rentre dans la maison de mon père, revêtu de mon habit de cérémonie, la tête couronnée de fleurs. Démœnète, me voyant entrer, n'est plus maîtresse d'elle-même: elle ne cache plus son amour, ne déguise plus ses feux. O mon cher Hyppolite! dit elle en m'embrassant: ô mon cher Thésée! Jugez de ce que je sentis alors, moi, que le seul souvenir de cette déclaration fait rougir. La nuit arrive. Mon père soupoit au Prytannée. La solemnité de la fête, la multitude des convives devoient l'y retenir toute la nuit. Démœnète vient me trouver au milieu des ténèbres. Elle n'écoute plus ni son devoir, ni la pudeur; elle me propose un crime. J'oppose à ses désirs une résistance invincible. Promesses, menaces, caresses, rien ne peut me fléchir. De profonds gémissemens, des soupirs amers s'échappent de son sein. Enfin, elle se retire.
La nuit fut le seul délai qu'elle apporta à sa vengeance. Dabord elle garde le lit le matin. Mon père, à son retour, s'informe de l'état de sa santé. Elle feint d'être indisposée et refuse de lui en dire davantage. Vaincue enfin par ses pressantes sollicitations, votre fils, dit-elle, ce tendre fils, que je regardois comme le mien, ce fils, à qui j'ai témoigné tant de fois presque plus de tendresse que vous-même (je prends les dieux à témoin de la vérité de ce que je dis) s'étant apperçu que j'étois enceinte, ce que je vous cachois, jusqu'à ce que j'en fusse bien convaincue, profitant de votre absence, a saisi le moment où, seule avec lui, je lui répétois les sages avis que je ne cesse de lui donner, lui recommandant en particulier, pour ménager son amour-propre, de ne point s'adonner au vin ni à la débauche, vices que j'avois découverts en lui, mais que je ne vous révélois pas, dans la crainte de passer pour marâtre dans votre esprit; ce fils, dis-je a vomi d'abord contre vous et contre moi un torrent d'injures, que je rougirois de vous rapporter; il m'a frappé le sein d'un coup de pied, et m'a mise dans l'état où vous me voyez.
A ces mots, mon père, sans me rien dire, sans m'interroger, sans me donner le tems de me défendre, persuadé de la vérité de ce qu'il venoit d'entendre de la bouche d'une femme qui m'avoit aimé si tendrement, me rencontrant dans la maison, tombe sur moi à coups de poings, appelle ses esclaves, me fait déchirer à coups de fouet; plus malheureux que les scélérats, qui connoissent du moins le crime pour lequel on les punit. Enfin, sa colère s'étant appaisée, au moins, lui dis-je, est-il juste à présent de m'apprendre la cause d'un pareil traitement. Ces paroles raniment sa fureur. L'impudent! s'écrie-t-il, c'est de moi qu'il veut apprendre ses infamies. Il me quitte aussitôt et va trouver Démœnète, dont la rage non encore assouvie, ourdit cette seconde trame pour me perdre.
Elle avoit une esclave assez belle. Thisbé, c'étoit son nom, savoit marier les sons de sa voix aux accords de la cythare. Démœnète l'envoie vers moi et lui ordonne de m'aimer. Thisbé aussitôt devient amoureuse de moi. Thisbé, qui avoit autrefois dédaigné ma tendresse, n'oublie rien pour m'attacher à elle. Regards, signes, gestes, tout est mis en usage. Insensé! je me croyois devenu tout à-coup le rival de Cupidon. Enfin je la reçois une nuit dans mes bras. Elle y revient encore la nuit suivante. Pendant plusieurs nuits, elle continua de me prodiguer ses faveurs. Je l'avertis de prendre garde à elle, de ne pas se laisser surprendre par sa maîtresse. O Cnémon, dit-elle, que vous êtes simple! Quoi! vous croyez qu'il y auroit du danger pour une esclave, achetée à prix d'argent, d'être surprise dans un tendre commerce! De quel crime n'est donc pas coupable à vos yeux, une femme d'une naissance illustre, à qui les lois ont donne un époux, que la crainte de la mort ne peut empêcher de violer la foi conjugale? «—Non: je ne puis le croire; il n'en est pas de si perfide.—Eh bien! il ne tient qu'à vous de surprendre une adultère sur le fait.—Je le veux bien, si vous voulez me la montrer.—Je veux vous la faire voir de vos propres yeux, et pour vous, si cruellement outragé par Démœnète, et pour moi, qu'elle abreuve tous les jours de l'amertume du fiel, que sa jalouse rage ne cesse de distiller sur moi. Songez qu'il faut montrer du courage. Je le lui promets: elle se retire.
Trois jours après, elle me vient réveiller pendant la nuit, m'avertit que l'amant de Démœnète est avec elle; qu'une affaire imprévue a obligé mon père d'aller à la campagne; que le lâche, qui le déshonore, de concert avec Démœnète, est entré dans sa chambre; que je dois venger un père outragé, que je dois m'armer d'une épée, pour ne pas laisser échapper le perfide.
Je fais tout ce qu'elle me recommande; je m'arme d'un poignard; Thisbé, un flambeau à la main, guide mes pas à l'appartement de mon père. J'apperçois briller une lumière dans l'intérieur. Transporté de fureur, j'enfonce la porte, et me précipitant dans la chambre: où est-il, m'écriai-je, ce lâche séducteur, ce bel amant d'une femme si sage? en même-tems, je m'avance pour les percer tous deux de mon épée. Grands dieux! mon père s'élance hors du lit, tombe à mes genoux: arrête, s'écrie-t-il, ô mon fils! épargnes celui qui t'a donné le jour, qui t'a élevé; prends pitié de ces cheveux blancs[3]. Je t'ai outragé; mais la mort seroit une vengeance trop cruelle: ne suis pas les mouvemens impétueux de ton ressentiment; ne rougis pas tes mains du sang de ton père.
Telles étoient ses tendres supplications. Pour moi, interdit, sans mouvement, frappé comme d'un coup de foudre, cherchant Thisbé, qui s'étoit dérobée, je ne sais comment, je porte mes regards sur le lit, dans la chambre, ne sachant que dire, que faire. L'épée me tombe des mains; Démœnète s'élance de son lit, s'en saisit. Mon père, hors de danger, se rend maître de moi, me fait lier. Démœnète vient encore l'animer par ses cris. Ne vous l'avois-je pas prédit? ne vous avois-je pas averti de vous mettre sur vos gardes contre votre fils? qu'il attenteroit à vos jours, quand le moment seconderoit sa fureur? Je lisois dans ses yeux les sinistres projets d'un cœur dénaturé. Il est vrai, lui répond mon père, vous me donniez de sages conseils; mais je ne vous croyois pas. Il me retint dans les chaînes, sans me permettre de parler, ni de lui ouvrir les yeux sur la vérité.
Au point du jour, il me conduit enchaîné devant l'assemblée du peuple. Là, le cœur navré: Athéniens, dit-il, ce n'étoit pas là la récompense que j'attendois de mes soins pour lui. Je lui ai donné une éducation digne de sa naissance. Je l'ai fait instruire dans les lettres. Je l'ai fait reconnoître dans ma famille. Je l'ai fait inscrire sur le registre de sa tribu. Je l'ai mis au nombre des citoyens, comme la loi l'ordonne. J'espérois trouver en lui l'appui de ma vieillesse. Mon sort reposoit entre ses mains. Oubliant tant de bienfaits, il a d'abord accablé d'outrages mon épouse, que vous voyez, l'a meurtrie de coups. Enfin, il est venu pendant la nuit m'attaquer le fer à la main. Le hasard seul l'a empêché de commettre un parricide et ma sauvé la vie. Frappé d'une terreur subite, le fer est échappé de ses mains. Je vous dénonce le monstre; j'implore votre secours. Je n'ai pas voulu user des droits que me donnent les lois sur sa vie. Je vous l'abandonne, persuadé qu'il vaut mieux laisser aux lois le soin de ma vengeance, que de répandre le sang de mon fils. En parlant ainsi, ses larmes couloient en abondance.
Démœnète elle-même, feignan la plus amère douleur, paroît déplorer mon sort. L'infortuné! s'écrie-t-elle.... à la fleur de son âge!... périr ... expirer sous le glaive des lois! Une furie ennemie l'a sans doute armé contre l'auteur de ses jours. Ses funestes gémissemens, loin d'intéresser les juges en ma faveur, déposoient contre moi aux yeux de l'assemblée, et ne faisoient qu'ajouter encore à l'atrocité de mon prétendu forfait.
Quand je demandai la parole pour répondre, le greffier s'approchant de moi ne me fit, pour mon malheur, que cette seule question: Avez-vous été vers votre père armé d'une épée? Hélas! oui, répondis-je; mais écoutez le reste. Aussitôt des cris affreux s'élèvent de toutes parts; on refuse d'entendre ma défense: les uns sont d'avis de me lapider, les autres de me livrer au bourreau, pour me précipiter dans le gouffre.
Pendant qu'ils délibèrent sur le genre de supplice qu'ils m'infligeront, je m'écrie au milieu du tumulte: marâtre impitoyable! c'est ma marâtre qui me précipite dans cet abîme de maux; c'est ma marâtre qui me livre à une mort non méritée. Ces paroles frappent la multitude; on commence à soupçonner quelque chose de la vérité. Cependant je ne puis être entendu. Un désordre affreux règne dans l'assemblée. Quand on recueillit les suffrages, dix-sept cens me condamnent à mort; mais les uns veulent que je sois lapidé, d'autres, que je sois précipité dans le gouffre. Mille, qui ont conçu quelque soupçon sur ma belle-mère, me condamnent à un exil perpétuel. Leur avis prévalut; les autres étant partagés de sentiment, ils se trouvèrent les plus nombreux. Je fus donc banni de la maison paternelle et du pays qui m'avoit vu naître.
Vous apprendrez dans un autre moment comment je fus vengé. Il est tems de se livrer aux douceurs du sommeil. La nuit est avancée; vous avez besoin de repos. Non, dit Théagènes; ce seroit pour nous un tourment trop cruel, si nous ne voyions pas Démœnète porter la peine due à ses forfaits.
Eh bien! reprit Cnémon, je vais vous satisfaire. Après ma condamnation, je descendis au Pirée, où je trouvai un vaisseau qui mettoit à la voile. Je savois que j'avois à Egine des parens du côté maternel. Je m'embarquai pour y passer. Je trouvai ces parens. Je vécus chez eux assez agréablement. Vingt jours après mon arrivée, errant, selon ma coutume, de côté et d'autre, je descends au port. Un vaisseau abordoit. Je m'arrête; je m'informe d'où il vient, et quelles personnes il apporte. A peine est-il au rivage[4], qu'un passager s'élance à terre et se précipite dans mes bras. C'étoit Charias, jeune homme de même âge que moi. Cnémon, me dit-il, je t'apporte une heureuse nouvelle. Tu es vengé; Démœnète n'est plus.—Que les dieux te conservent! Mais pourquoi m'annoncer si succinctement une telle nouvelle, comme si elle avoit quelque chose d'affligeant pour moi? Détaille-moi les circonstances de cette mort. Je crains qu'une fin tranquille ne l'ait dérobée au châtiment dû à sa scélératesse.—Non, la justice n'a pas tout-à-fait abandonné la terre, comme dit Hésiode. Il est des actions sur lesquelles elle ferme les yeux quelques instans; mais des forfaits aussi atroces n'échappent pas à ses regards perçans. Elle s'est appesantie sur la tête coupable de Démœnète.
Je suis bien instruit de tout. A la faveur du commerce que j'entretiens, comme tu sais, avec Thisbé, j'ai tout appris d'elle. Après le jugement inique rendu contre toi, ton malheureux père, dévoré de remords; alla s'ensevelir au fond d'une campagne, où il vivoit en proie aux chagrins les plus cuisans, comme Homère le dit de Bellérophon. Les furies aussitôt s'emparent de Démœnète. Ton éloignement ne sert qu'à rallumer sa passion avec plus de fureur. Elle feint de donner à tes malheurs des larmes, que lui arrachent ses propres tourmens. Cnémon! s'écrioit-elle jour et nuit, ô mon cher fils! l'ame de ma vie!
Ses amies viennent la voir, admirent la honte de son cœur, la louent d'avoir pour un fils, qui n'est pas le sien, la tendresse d'une mère, tâchent de la consoler, de ranimer son courage. Hélas! leur dit-elle, mon mal est sans remède. Vous ne savez pas combien il est aigu le trait qui me déchire l'ame. Seule, elle accuse Thisbé. Thisbé ne l'a pas servie comme elle le devoit. Thisbé a secondé ses fureurs, sans ménager les intérêts de son amour. Elle a réussi trop vite à éloigner l'objet de sa passion, sans donner le tems au repentir de naître dans son ame. Tout enfin menaçoit Thisbé de quelque sinistre projet de sa part. A la vue des fureurs et des tourmens d'une femme à qui le crime ne coûtoit rien, d'une femme livrée aux fureurs de la jalousie et de l'amour, Thisbé, persuadée qu'elle n'a d'espoir que dans la célérité, se hâte de la prévenir.
Elle se présente devant Démœnète: ô ma maîtresse, dit-elle, pourquoi accuser injustement votre esclave? j'ai toujours été, et je suis encore prête à obéir au moindre signe de votre volonté. Si le succès n'a pas toujours répondu à vos désirs, c'est la fortune qu'il faut en accuser. Je vais, si vous le désirez, chercher un remède à vos maux.
O ma chère Thisbé, répond Démœnète! quel remède pourras-tu trouver? Celui qui pourroit me guérir est loin de moi. La funeste humanité des juges, à laquelle je ne m'attendois pas, m'a donné la mort. S'il eût perdu la vie, s'il fût expiré sous un monceau de pierres, ma passion seroit morte avec lui. On oublie aisément ce que l'on n'espère plus: le calme et la tranquillité rentrent bientôt dans un cœur, pour lequel il n'y a plus d'espérance. Mon imagination séduite me le montre sans cesse devant moi; toujours je crois l'entendre me reprocher mon crime: sa vue seule me couvriroit de honte. Quelquefois je l'attends, prête à voler dans ses bras. Quelquefois je forme le projet d'aller le trouver, sous quelque climat qu'il habite. Voilà ce qui embrâse mon ame, ce qui allume les feux qui me dévorent. O Dieux! mes tourmens sont mérités. Pourquoi ne pas substituer les voies de la douceur à celles de la perfidie? pourquoi ne pas employer les prières au lieu des persécutions? Il m'a refusée; mais il le devoit. Celui qu'il n'a pas voulu déshonorer étoit son père. Peut-être, avec le tems, serois-je venue à bout de le gagner; peut-être l'aurois-je adouci. Tigre farouche et impitoyable, moins amante que tyran, le refus de m'obéir m'a irritée. Les mépris d'un homme, dont la beauté efface la mienne, ont allumé le fiel de ma rage. O Thisbé, quel remède à tant de maux!
On est persuade à Athènes, répond Thisbé, que Cnémon, après son jugement, a quitté la ville et l'Attique; mais moi, qui ne cesse de m'occuper de ce qui vous intéresse, j'ai découvert qu'il est caché dans les environs de la ville. Vous connoissez, sans doute, la musicienne Arsinoë. Cnémon avoit des liaisons avec elle. Elle a reçu dans sa maison son malheureux amant. Elle lui promet de partir avec lui et le retient chez elle, jusqu'à ce que tout soit prêt pour leur fuite. Heureuse Arsinoë! s'écrie Démœnète, tu as serré Cnémon dans tes bras; tu l'accompagneras dans son exil! Mais, ajouta-t-elle, quel soulagement en puis-je espérer à mes malheurs?—Un grand: je feindrai de l'amour pour Cnémon. La conformité de talent, continua Thisbé, m'a liée d'amitié avec Arsinoë. Je la prierai de m'introduire chez-elle pendant la nuit et de me laisser prendre sa place auprès de Cnémon. A la faveur de cet artifice, vous pourriez vous-même passer pour Arsinoë et vous rendre ainsi auprès de Cnémon. J'aurai soin de le faire boire largement, avant qu'il se mette au lit. Si par-là vous parvenez à contenter vos désirs, vos feux pourront s'appaiser. Souvent une première entrevue suffit pour éteindre une passion: la jouissance est le tombeau de l'amour. Mais si votre cœur continuoit à brûler des mêmes feux (puissent les Dieux ne pas le permettre) vous pourriez, à la faveur d'un autre stratagème, avoir recours au même remède. Songeons seulement à guérir les maux présens.
Démœnète saisit avec transport le projet de Thisbé; elle la prie de s'occuper au plus tôt des moyens de l'exécuter. Thisbé demande un jour pour tout préparer. Elle se rend chez Arsinoë. Vous connoissez, lui dit-elle, Thélédème.—Oui, je le connois.—Recevez-nous aujourd'hui chez-vous. Je lui ai promis de passer la nuit avec lui. Il viendra le premier et moi, quand j'aurai couché ma maîtresse.
Elle court de-là chez Aristippe, à sa maison de campagne. O mon maître! lui dit-elle, je viens m'accuser moi-même devant vous et m'abandonner à votre discrétion. J'ai causé la perte de votre fils malgré moi, il est vrai; mais je ne puis nier que je n'aie coopéré à votre malheur: j'ai été instruite des criminelles intrigues de votre épouse; j'ai su quel opprobre elle imprimoit à votre nom. Craignant d'être la victime de mon silence, si le voile, qui couvroit ses perfidies, étoit levé par une autre main que la mienne; indignée de l'ingratitude dont elle payoit votre tendresse et vos soins, je n'ai pas voulu vous en instruire moi-même. J'ai été trouver mon jeune maître pendant la nuit, pour n'avoir point de témoins de ma confidence; je l'ai informé de tout; je lui ai dit qu'un adultère reposoit entre les bras de ma maîtresse. Aigri depuis long-tems contre elle, comme vous savez, persuadé qu'au moment ou je lui parlois, sou amant reposoit dans ses bras, furieux, il s'arme d'un poignard. En vain je veux l'arrêter; en vain je lui représente que l'amant de Démœnète n'est pas en ce moment avec elle; il s'arrête, réfléchit un instant; et, persuadé que je me repentois de ma démarche, poussé par la rage et par la fureur, il court à votre chambre. Vous savez le reste. Il s'agit aujourd'hui de laver votre fils exilé d'un crime atroce, et de vous venger de celle qui vous a précipités tous deux dans cet abyme de maux. Je vous montrerai aujourd'hui, dans une maison étrangère, située hors de la ville, Démœnète avec son amant.
Si tu remplis ta promesse, répond Aristippe, la liberté sera ta récompense. Un soleil plus pur luira pour moi, si je évenge mon malheureux fils. Depuis long-tems des chagrins cuisans me dévorent; depuis long-tems j'ai conçu de violens soupçons; mais je n'ai point de preuves et je garde le silence. Que faut-il faire?—Vous connoissez le jardin des Epicuriens: rendez-vous-y vers le soir, et attendez-moi en cet endroit.
A ces mots, elle se retire, va trouver Démœnète: parez-vous, lui dit elle, revêtez-vous de vos plus beaux habits. Tout est arrangé comme je vous l'ai promis. Démœnète l'embrasse, fait tout ce quelle lui recommande. Déjà il étoit nuit. Thisbé vient la prendre et la conduit à l'endroit désigné. Lorsqu'elles n'en furent plus qu'à une petite distance, elle la quitte, pour quelques instans et lui dit de l'attendre. Elle va prier Arsinoë de passer dans un autre appartement et de la laisser libre. Mon jeune amant, lui dit-elle, n'est pas encore initié dans les mystères de l'amour. Je veux ménager sa pudeur. Arsinoë se prête à tout. Thisbé retourne vers Démœnète, l'introduit dans la chambre, la couche, enlève le flambeau, (sans doute, dit Théagènes, pour qu'elle ne fut pas reconnue d'un homme qui étoit alors dans l'île d'Egine) lui fait promettre de garder le silence: je vais, ajoute-t-elle, chercher Cnémon; il est à table dans une maison voisine. Elle sort aussitôt, va trouver Aristippe au rendez-vous, qu'elle lui avoit indiqué, lui recommande de se saisir du perfide amant et de l'enchaîner. Aristippe la suit: arrivé à la porte de la chambre, il entre brusquement, a beaucoup de peine à trouver le lit à la foible lueur de la lune. Je te tiens, monstre de perfidie, s'écrie-t-il, toi, que le ciel ne voit qu'avec horreur. Au même instant, Thisbé heurte à la porte avec grand bruit. Que nous sommes imprudens! dit-elle, le lâche a pris la fuite; prenez garde, ô mon maître, de la laisser échapper. Va, répond Aristippe, je suis content, je la tiens. Il se saisit en même-tems de Démœnète et la conduit à la ville.
Démœnète, repassant dans son esprit toutes les circonstances de sa catastrophe, se voyant frustrée dans son attente, couverte d'opprobre, exposée à toute la rigueur des lois, outrée d'avoir été surprise et encore plus d'avoir été jouée indignement, passant auprès de la fosse creusée dans l'académie, à l'endroit où, comme tu sais, les Polémarques ont coutume d'offrir des sacrifices aux héros, Démœnète s'arrache brusquement des mains du vieillard et se précipite dans la fosse, la tête la première: fin digne de ses forfaits. Je suis satisfait, dit Aristippe; tu as prévenu la vengeance des lois, en te faisant justice à toi-même. Il instruisit le lendemain le peuple de cet évènement et eut beaucoup de peine à être absous. Quand j'ai quitté Athènes, il imploroit le secours de ses amis et de ses connoissances et n'oublioit rien pour obtenir ton retour. Je ne sais s'il a réussi. Une affaire pressante m'a obligé de passer ici avant qu'on n'eût rien décidé. Tu dois t'attendre à revoir ta patrie; le peuple y consentira sans doute; ton père viendra lui-même te chercher.
Tel fut le récit de Charias. Vous raconter le reste de mes aventures, mon arrivée dans ces lieux, les traverses que j'ai éprouvées, seroit un détail trop long et qui demanderoit trop de tems. Cnémon, en achevant son récit, pleura: les deux étrangers pleurèrent avec lui; les larmes, qu'ils sembloient donner aux malheurs de l'Athénien, leur étoient arrachées par le souvenir de leurs propres calamités: elles auroient coulé long-tems, si un doux sommeil, provoqué même par le plaisir de pleurer, ne fût venu assoupir le sentiment de leurs maux: ils s'endormirent.
Cependant le chef des brigands, Thyamis, sans cesse agité de nouveaux songes, dont il ne pouvoit trouver l'explication, l'esprit occupé de réflexions profondes, ne pouvoit goûter les douceurs du sommeil. A l'heure où les coqs chantent, soit qu'un pressentiment inné les avertisse de l'approche du soleil, et que, par leurs cris, ils annoncent le retour de cet astre sur l'hémisphère, soit que l'inquiétude naturelle à ces animaux et le besoin de nourriture les fassent chanter; dans le tems, dis-je, que les coqs appellent au travail les hommes qui habitent autour d'eux, un songe, qui avoit quelque chose de surnaturel, se présente à l'esprit de Thyamis. Il entre dans Memphis, sa patrie et dans le temple d'Isis; une multitude de flambeaux éclairent ce temple dans toute son étendue. Les autels, arrosés de sang, sont couverts de victimes de toute espèce: le vestibule, les environs du temple retentissent des cris et des applaudissemens confus d'une multitude innombrable. Entré dans le sanctuaire, la déesse vient au-devant de lui, lui remet Chariclée, et lui dit: en l'ayant, tu ne l'auras pas; tu commettras un crime: tu ensanglanteras l'étrangère; mais elle n'en mourra point.
Ce songe jette Thyamis dans une grande perplexité; il le retourne de tous les côtés, pour en trouver le sens. Enfin, après l'avoir bien considéré, voici celui que lui suggéra sa passion. Tu l'auras et tu ne l'auras pas.—Comme femme, et non comme vierge. Tu l'ensanglanteras.—Dans tes combats de l'amour; et elle n'en mourra point. Telle fut l'explication, qu'inspiré par l'amour, il donna à son songe.
Au lever de l'aurore, il assemble les principaux de ses sujets; et, qualifiant le fruit de ses brigandages du titre pompeux de dépouilles prises sur l'ennemi, il leur ordonne de les transporter au milieu de l'île. Il appelle Cnémon, lui commande d'amener les prisonniers confiés à ses soins. Hélas! s'écrient-ils pendant qu'on les conduit, qu'allons-nous devenir? Ils conjurent Cnémon de s'intéresser à eux: l'Athénien le leur promet et tâche en même-tems de ranimer leur courage. Le chef des brigands, leur dit-il, n'est point un barbare affreux; il a une ame sensible: sa naissance est illustre: la nécessité seule la jeté parmi ces brigands.
Les captifs étant arrivés et le peuple réuni, Thyamis désigne l'île pour le lieu de l'assemblée, monte sur un tertre et recommande à Cnémon d'expliquer aux prisonniers ce qu'il va dire; car Cnémon entendoit déjà la langue égyptienne, et Thyamis ne parloit qu'avec peine la langue grecque.
Camarades, dit-il, vous connoissez mes sentimens pour vous; jamais ils n'ont changé: fils, comme vous savez, du grand-prêtre de Memphis, après la retraite de mon père, dépouillé du sacerdoce, au mépris des lois, par un frère plus jeune que moi, je suis venu chercher un asyle parmi vous, et pour venger mon injure, et pour recouvrer ma dignité. Elevé par vous au commandement, jamais on ne m'a vu affecter la moindre distinction; l'équité elle-même a toujours présidé à tous les partages; toujours j'ai rapporté au trésor public le produit de la vente des prisonniers, convaincu qu'un chef, pour mériter l'honneur de commander, doit, plus qu'un autre, payer de sa personne; et partager également le butin. Parmi les prisonniers, je vous ai choisi ceux qui, par leur force, étoient en état de vous servir; j'ai vendu les autres. Toujours j'ai respecté les femmes: celles qui étoient d'une naissance illustre, ont racheté leur liberté à prix d'argent, ou ma seule compassion l'a leur a rendue; mais les autres, que l'habitude, plutôt que le droit de la guerre, condamnoit à l'esclavage, je les ai distribuées à chacun de vous, pour s'en faire servir.
Il est un objet parmi le butin, que je vous demande; c'est cette jeune étrangère. Je pouvois me l'adjuger moi-même; mais j'ai cru qu'il étoit plus convenable de l'obtenir de vous. User de violence envers sa captive, sans consulter le vœu de ses compagnons, est le propre d'un barbare. Ce n'est pas un don gratuit que je vous demande; je renonce à ce prix à ma part du butin. Comme la race des prêtres dédaigne des plaisirs communs et que, sans être guidé par l'amour du plaisir, je cherche à perpétuer ma famille, j'ai intention de la prendre pour mon épouse: je vais justifier mon choix à vos yeux. Les richesses, qui brilloient sur sa personne, quand elle est tombée entre nos mains, sa fermeté dans le malheur, la constance inébranlable qu'elle oppose aux coups du sort; tout en elle annonce la noblesse du sang; je la crois encore sage et vertueuse. L'éclat éblouissant de sa beauté, cette modestie peinte dans ses yeux, qui impriment le respect à tous ceux qui la voient, ne déposent-ils pas hautement en faveur de sa vertu? Ce qui détermine encore mon choix, c'est qu'elle paroît attachée au culte de quelque divinité. Au milieu même de ses malheurs, elle regarde comme un crime et comme une impiété de quitter sa robe de prêtresse et ses couronnes. Peut-il donc se faire une alliance mieux assortie? c'est le fils d'un grand-prêtre qui donne la main à une prêtresse.
Tous lui répondent par des cris de joie, et souhaitent que cet hymen se contracte sous d'heureux auspices. Je vous rends graces, leur dit Thyamis; mais je crois encore devoir interroger les dispositions de la jeune fille. Si je voulois faire valoir les prérogatives du commandement, il me suffiroit de vouloir. Il est inutile de demander le consentement de ceux qu'on veut contraindre; mais c'est le consentement seul des deux parties qui constitue une alliance légitime; et je veux l'obtenir. Se tournant ensuite vers Chariclée: consentez-vous, lui dit-il, à fixer votre demeure parmi nous? Il lui demande en même-tems quelle est leur naissance et leur patrie.
Chariclée, les yeux fixés vers la terre, remuant la tête, semble recueillir ses idées et méditer une réponse. L'incarnat qui colore ses joues, la grandeur et la majesté qui brillent dans ses traits, ne font qu'enflammer encore davantage la passion du chef des brigands. Cnémon lui sert d'interprète.
Ce seroit, dit-elle, à mon frère Théagènes à parler: le silence sied à une femme. Parler dans une assemblée d'hommes, est le devoir d'un homme; mais, puisque vous voulez m'entendre, puisque pour me prouver votre humanité, vous aimez mieux employer la voie de la persuasion, que d'user de l'étendue de vos droits; puisque c'est à moi que votre discours s'adresse, que c'est moi que mon maître interroge sur mon hymen avec lui, je me trouve dans la nécessite de transgresser les règles que la bienséance impose à mon sexe. Je vais donc, au milieu de cette assemblée, répondre à vos questions.
Nous sommes Ioniens, nés à Ephèse, d'une des plus illustres maisons de cette ville. Parvenus à l'adolescence, nous fumes choisis, moi, prêtresse de Diane, et mon frère, que vous voyez, prêtre d'Apollon. Les lois même de notre patrie nous appeloient à ces fonctions, qui ne devoient durer qu'un an. Ce terme étoit expiré et nous étions allés conduire une théorie à Délos, où nous devions donner des combats de musique, célébrer d'autres jeux et abdiquer nos fonctions, selon l'usage observé dans notre patrie. Notre vaisseau étoit rempli d'or, d'argent, d'étoffes précieuses et de toutes les autres choses nécessaires pour la célébration des jeux et pour donner un repas au peuple. La vieillesse, les dangers de la mer et de la navigation, avoient retenu chez eux les auteurs de nos jours. Un grand nombre de nos compatriotes s'étoient embarqués avec nous sur le même vaisseau; d'autres nous accompagnoient dans des barques particulières. Déjà nous avions fait une grande partie du trajet: tout-à-coup une tempête s élève; les vents se déchaînent, sifflent avec fureur: des tourbillons mêlés d'éclairs soulèvent les flots. Le vaisseau quitte sa route; le pilote, cédant à la violence des vents, qui lui arrachent le gouvernail, abandonne au hasard la conduite du vaisseau. Après avoir erré pendant sept jours et sept nuits, toujours poussés par le même vent, nous abordons enfin au rivage où vous nous avez trouvés et que vous avez vu abreuvé de sang et jonché de cadavres. Pendant un repas solemnel, que nous célébrions pour remercier les dieux de nous avoir tirés de tant de dangers, nos matelots, pour s'emparer de nos richesses, forment le dessein de nous égorger; ils fondent sur nous: il se fait un carnage affreux de nos proches et de nos amis; les vainqueurs eux-mêmes restent étendus sur le champ de bataille avec les vaincus: seuls, nous avons échappé. Eh! plût aux dieux que nous n'eussions pas survécu à un tel désastre! heureux encore, dans notre infortune, d'être tombés entre vos mains, sans doute par la faveur de quelque divinité, puisqu'il est question de mon hymen, lors même que nous croyions nos jours en danger! Non, Thyamis, je ne la refuserai pas, votre main. Une esclave partager le lit de son maître, est à mes yeux le comble du bonheur. Une prêtresse recevoir dans ses bras le fils d'un ministre de la religion, qui bientôt, avec l'aide des dieux, sera lui-même revêtu du sacerdoce, me paroit un destin que l'on ne peut attribuer qu'à une faveur spéciale du ciel. Je ne vous demande qu'une grâce, Thyamis; accordez-la moi: permettez-moi d'aller déposer auparavant, dans une ville ou dans un temple, sur un autel consacré à Apollon, les marques de ma dignité. De retour à Memphis, lorsque vous aurez recouvré le sacerdoce, notre hymen, célébré au milieu de la joie que donne la victoire, n'en sera que plus brillant. Cependant, si vous aimez mieux prévenir un si beau moment, permettez-moi du moins de remplir les obligations, que m'imposent les lois de ma patrie. Oui, Thyamis, j'en suis convaincue; attaché, dès votre enfance, au culte des dieux, vous respecterez leurs saintes lois, vous ne me refuserez pas ma demande.
Chariclée à ces mots se tait et ses yeux se remplissent de larmes: toute l'assemblée applaudit à son discours. On prie Thyamis de lui accorder sa demande; on lui promet de le seconder dans toutes ses entreprises. Thyamis lui-même y accède, quoique malgré lui. Enivré d'amour, brûlant de désirs, le moment présent lui paroît un siècle; mais les prestiges de l'éloquence de Chariclée, l'espoir de conclure son hymen à Memphis, le souvenir même de son songe, lui arrachent son consentement. Il fait ensuite le partage du butin: l'amour des brigands lui donne ce qu'il y avoit de plus précieux, sans consulter le sort. Ensuite il congédie l'assemblée, en leur recommandant de se tenir prêts à marcher dans dix jours à Memphis.
Les deux prisonniers habitent la même tente qu'ils ont occupée jusqu'ici; Cnémon, par l'ordre de Thyamis, demeure avec eux, non plus pour les garder, mais pour charmer leur solitude. Ils sont servis plus délicatement que Thyamis lui-même, qui, respectant les liens du sang qui unissent Chariclée a Théagènes, permet à celui-ci d'habiter avec sa sœur; mais il ne veut pas la voir souvent: il craint qu'enflammé par ses charmes, il n'oublie ses résolutions et ne viole ses promesses. Il évite donc sa vue, persuadé qu'il n'est pas possible de la contempler et de rester maître de soi-même.
Quand les brigands furent dispersés dans le marais, Cnémon alla chercher à quelque distance les simples, qu'il avoit promis la veille à Théagènes, pour la guérison de ses blessures. Théagènes, profitant de son absence, gémit, se lamente, atteste les dieux, sans adresser une seule parole à son amante. Chariclée lui demande s'il pleure ses malheurs présens, ou s'il lui est survenu quelque nouveau sujet de douleur. Eh! que peut-il y avoir de plus nouveau et de plus déchirant, répond Théagènes, que de voir Chariclée manquer à ses promesses, violer ses sermens! Chariclée m'a oublié; elle a promis sa main à un autre.
Soyez plus sage, répond Chariclée; n'ajoutez pas encore à la rigueur de mes maux. Après tant de preuves de fidélité que je vous ai données, des discours, dictés par la nécessité et par notre intérêt commun, vous font soupçonner ma fidélité! Non, jamais vous ne les verrez s'accomplir ces promesses que je viens de faire, et vous changerez vous-même avant de me voir changer. La fortune peut rendre Chariclée malheureuse; mais jamais, quelles que soient ses rigueurs, elle ne la rendra infidèle. Il fut un seul moment dans ma vie, où je ne fus pas maîtresse de moi: ce fut celui où mon amour prit naissance; mais cet amour est légitime. Ce n'est point un amant que j'aime en vous; c'est un époux, à qui j'ai donné ma foi depuis long-tems, avec lequel j'ai vécu sans tache, dont j'ai repoussé plusieurs fois les caresses, attendant l'heureux moment, qui doit voir l'accomplissement des promesses et des sermens que nous nous sommes faits l'un à l'autre, et qui doit unir nos destinées. Quoi! je préférerois un barbare à un grec! un brigand à mon amant! Non, Théagènes, tu ne le crois pas.
Que signifie donc, répond Théagènes, cette belle harangue? M'appeler ton frère, est un trait d'une sagesse consommée, qui épargne à Thyamis les tourmens de la jalousie, et qui nous donne la facilité d'habiter ensemble sans crainte. Notre naissance en Ionie, la tempête dont nous avons été assaillis auprès de Délos, ne sont que des fictions imaginées pour déguiser la vérité; mais te montrer si facile aux propositions de Thyamis; mais lui promettre si expressément ta main, mais fixer le tems de ton union avec lui.... Je ne pouvois ni ne voulois concilier toutes ces choses. Je demandois à la terre de m'engloutir avant de voir mes travaux: et mes espérances se terminer ainsi.
Chariclée embrasse Théagènes, lui prodigue mille baisers, l'arrose de ses larmes: ô mon ami, lui dit-elle, que tes frayeurs ont de charmes pour moi! elles m'attestent que ton amour est à l'épreuve de tous les revers. Eh bien! mon cher Théagènes, sans les promesses que j'ai faites à Thyamis, nous ne goûterions pas la douceur de cet entretien. Une passion violente ne fait que s'enflammer par la résistance; au lieu que la souplesse et la condescendance en appaisent la première fougue, modèrent l'impétuosité des désirs, par les charmes qu'elles promettent dans l'avenir. Une promesse pour un amant fougueux est une faveur, et même une première jouissance, qui calme, par l'espoir, sa brûlante ardeur et lui assure la possession de l'objet qu'il aime. Convaincue de cette vérité, je me suis moi-même accordée à Thyamis; j'abandonne le reste aux dieux. La divinité qui protège notre amour depuis sa naissance, ne nous abandonnera pas. Le tems présente souvent bien des ressources et des moyens de salut dans des évènemens que toute la sagesse humaine n'eût jamais prévus: je n'en ai point vu d'autre pour nous. J'attends de l'obscur avenir des remèdes contre des maux inévitables pour le présent. O mon ami, nous avons à lutter contre nous-mêmes; il faut garder le plus grand silence, même devant Cnémon; il a le cœur bon: il est grec; mais il est dans les fers, et un prisonnier tâche, avant tout, de gagner les bonnes grâces de son maître. Il ne nous a pas encore prouvé son amitié et son attachement de manière à mériter notre confiance; et s'il venoit jamais à soupçonner la vérité, notre parti n'est pas équivoque. Le mensonge n'est pas criminel, quand il sert ceux qui l'emploient, sans nuire à ceux que l'on trompe.
Pendant que Chariclée instruisoit ainsi son amant de ce qu'ils avoient de mieux à faire, Cnémon accourt à pas précipités. Le trouble et l'agitation sont peints sur sa figure. Théagènes, dit-il, voilà les simples que je vous ai promis, appliquez-les sur vos blessures, le remède est infaillible. Il faut maintenant nous préparer à d'autres blessures, à un carnage égal à celui que vous avez vu. Théagènes le prie de s'expliquer.—Il n'est pas tems d'en dire davantage: les effets pourroient prévenir les paroles. Suivez-moi au plus tôt et que Chariclée accompagne vos pas. Il les mène tous deux vers Thyamis, qu'il trouve fourbissant son casque, aiguisant ses javelots. Jamais, lui dit-il, il ne fut plus à propos de préparer vos armes. Revêtez-vous-en au plus vite, et ordonnez à tous vos gens d'en faire autant. Jamais nous n'avons été assaillis par des ennemis aussi nombreux. Ils avancent, ils sont près de nous; je n'ai eu que le tems d'accourir à pas précipités, pour vous annoncer leur approche. J'ai prévenu tous ceux que j'ai rencontrés de se mettre sous les armes.
Thyamis, à ces mots, tresaille, demande où est Chariclée; il semble craindre pour Chariclée plus que pour lui-même: Cnémon la lui montre tremblante à l'entrée de sa tente. Hâte-toi, lui dit-il à l'oreille, de la conduire dans la caverne où sont ramassées toutes nos richesses: vas, mon ami; referme bien l'entrée, comme elle l'est ordinairement, et reviens promptement me rejoindre: je me charge de repousser les ennemis. Il ordonne en même-tems à son écuyer de lui amener une victime, pour offrir un sacrifice aux dieux, avant de commencer le combat.
Docile aux ordres de Thyamis, Cnémon conduit dans la caverne Chariclée, qui tourne sans cesse ses yeux noyés de larmes vers Théagènes, et l'y enferme. Cette caverne n'est point l'ouvrage de la nature, comme on en voit beaucoup creusées d'elles-mêmes à la surface et dans les entrailles de la terre. L'art des brigands n'avoit fait qu'imiter la nature: elle étoit destinée à recéler les fruits de leur brigandage: voici quelle étoit à-peu-près sa construction.
Une ouverture étroite et ténébreuse étoit pratiquée sous la porte d'un appartement secret, dont le seuil n'étoit lui-même qu'une porte, qui s'ouvroit et se fermoit sur cette ouverture, par laquelle on descendoit dans cette caverne; ensuite on trouvoit une infinité de sentiers tortueux, pratiqués au hasard; parmi ces sentiers étroits, qui conduisoient dans l'intérieur, les uns étoient isolés, les autres entrelacés comme des racines d'arbres: tous aboutissoient au centre de la caverne, à un espace vaste, éclairé de quelques foibles rayons de lumière, qui, partant de l'extrémité du lac, y pénétroient par un soupirail.
Cnémon conduit Chariclée jusques dans l'intérieur de cette caverne, dont il connoît tous les détours et l'y laisse, tâchant de lui inspirer du courage, lui promettant de venir la rejoindre vers le soir avec Théagènes, qu'il tiendra éloigné du champ de bataille, et dont il lui conservera les jours. Chariclée, comme frappée d'un coup mortel, ne lui répond rien; arrachée des bras de son amant, elle semble arrachée à la vie. Cnémon la quitte, pleurant la cruelle nécessité où il est d'être le ministre de ces ordres barbares, pleurant le sort de Chariclée, qu'il enterre presque vivante, de Chariclée, ce chef-d'œuvre de la nature, qu'il vient de livrer aux ténèbres de la nuit la plus profonde. Il ferme la caverne et va rejoindre Thyamis.