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Les Éthiopiennes, ou Théagènes et Chariclée, tomes 1-3

HÉLIODORE (continued 2)

N. Quenneville translation

A ces mots, tous les spectateurs poussent de grands cris: les applaudissemens et les acclamations des habitans et des soldats se mêlent ensemble. Oroondates, étendant les deux bras, et les croisant, se prosterne devant lui et l'adore, contre l'usage des Perses, qui ne rendent jamais de pareils hommages à des rois étrangers. O vous! qui êtes ici présens, dit-il, je ne crois pas manquer aux usages, ni violer les lois de mon pays, en adorant un prince qui me rend mon gouvernement. Ma vie est entre ses mains: il est maître de mon sort; il ne me témoigne que de la bonté, me rétablit dans ma dignité. Si je recouvre la santé, je promets d'unir les Ethiopiens et les Perses par les liens d'une amitié et d'une paix éternelles. Je promets de remplir envers les habitans de Syène les intentions d'Hydaspe; mais si ma destinée..... Puissent les dieux m'acquitter envers Hydaspe et toute sa famille!

Fin du Livre Neuvième.

LIVRE DIXIEME.

SOMMAIRE.

Hydaspe retourne en Ethiopie. Description de l'île de Méroë. Préparatifs pour recevoir Hydaspe. Théagènes et Chariclée au pied des autels. Persine veut sauver Chariclée. Sisimithrès désapprouve les victimes humains. Chariclée se fait connoître. Discours d'Hydaspe au peuple. On l'empêche d'immoler Chariclée. Des ambassadeurs de différentes nations viennent féliciter Hydaspe. Théagènes terrasse un Athlète d'une taille gigantesque. Arrivée de Chariclès. Théagènes, sauvé, épouse Chariclée.

Nous terminerons ici ce qui regarde la ville de Syène. Nous avons vu quels dangers l'ont menacée; nous avons vu la magnanimité du héros Africain la tirer des extrémités où elle étoit réduite.

Hydaspe fit d'abord partir la plus grande partie de son armée, et il se mit ensuite lui-même en marche pour l'Ethiopie. Il fut reconduit fort loin au milieu des acclamations et des cris de joie des habitans de Syène et des Perses. Il côtoya le Nil. Arrivé aux cataractes, il immola des victimes au fleuve et aux dieux qui protègent les limites; il se détourna ensuite, et s'avança à travers les terres. A son arrivée à Philes, il fit reposer ses troupes pendant deux jours; il fit encore prendre les devants à la plus grande partie de son armée et aux prisonniers, s'arrêta à Philes, la fortifia, y établit une garnison et partit. Il choisit deux cavaliers, qui devoient le précéder, et qui, changeant de chevaux dans chaque ville et dans chaque village, devoient porter ses ordres avec la plus grande célérité. Il leur ordonna d'aller annoncer sa victoire à Méroë, de remettre aux sages une lettre conçue en ces termes: (on les appelle Gymnosophistes; ils sont les assesseur et les conseillers du roi, qui les consulte dans toutes les affaires de l'état.)

Le roi Hydaspe au sacré collège.

«Je vous annonce la victoire que j'ai remportée sur les Perses. Mais je ne m'énorgueillis pas de mon triomphe; je redoute trop l'inconstance de la fortune. J'ai toujours reconnu, et je reconnois aujourd'hui particulièrement la sagesse de vos conseils. Je vous invite, je vous prie même de vous assembler au lieu ordinaire; votre présence rendra plus auguste le sacrifice, que nous offrirons aux dieux en reconnoissance de cette victoire.»

Voici ce qu'il écrivit à Persine, son épouse.

«Nous sommes vainqueurs; et, ce qui vous touche le plus, je suis en bonne santé. Préparez une fête brillante, un sacrifice solennel, pour remercier les dieux de notre victoire. J'ai écrit aux sages; joignez vos invitations aux miennes; engagez-les à se trouver avec vous hors la ville, dans le champ consacré aux dieux protecteurs de l'Ethiopie, le Soleil, la Lune et Bacchus.»

Le voilà donc, dit Persine, à la lecture de cette lettre, le voilà ce songe qui m'est apparu cette nuit! Je me croyois enceinte; je devenois mère; je mettois au jour une fille devenue tout-à-coup belle et grande: les douleurs de l'enfantement n'étoient que les inquiétudes où me jetoit cette guerre: cette fille, que je mettois au monde, n'étoit que l'emblème de cette victoire. Allez, répandez dans la ville cette heureuse nouvelle.

Aussitôt des coureurs exécutent cet ordre. Couronnés de lotos, qui croît sur les rives du Nil, agitant dans leurs mains des branches de palmier, ils parcourent à cheval les principaux quartiers de la ville. Leur extérieur seul annonce la victoire. La joie se répand dans Méroë. Nuit et jour, ce ne sont que danses, jeux, sacrifices offerts aux dieux dans les maisons et dans les places publiques. On couronne les temples; l'alégresse est universelle, bien moins à cause de la victoire, que de la conservation d'Hydaspe, prince chéri de ses sujets, comme un père de ses enfans, pour sa justice, sa bonté et sa douceur.

Persine fait rassembler dans l'enceinte sacrée, au-delà du fleuve, une multitude de bœufs, de chevaux, de brebis, de cailles, de gryffons et d'animaux de toute espèce. Cent de chaque espèce doivent être immolés, et les autres sont destinés pour un banquet public. Elle va trouver aussi les Gymnosophistes: ils habitent un bois consacré à Pan; elle leur remet la lettre d'Hydaspe, les exhorte à se rendre à l'invitation du roi, et, par déférence pour elle-même, à venir embellir de leur présence la cérémonie. Ils prient la reine d'attendre quelques instans. Ils se retirent dans un temple pour consulter les dieux, selon leur coutume, sur ce qu'ils doivent faire: ils reviennent bientôt; tous se taisent; le chef du sacré collège, Sisimithrès, prenant la parole: Princesse, dit-il, nous nous y rendrons; les dieux l'approuvent: ils nous annoncent qu'il s'élèvera du trouble et du tumulte pendant la fête; mais l'issue sera heureuse. Un membre de votre corps, une partie de la famille royale est perdue; mais le destin vous la fera retrouver. Votre présence, répond Persine, préviendra tous les malheurs et les changera en bien. Lorsque je saurai l'approche du roi, je vous en instruirai. Vous n'avez pas besoin de nous en instruire, répond Sisimithrès? il arrivera demain matin; une lettre que vous recevrez bientôt vous l'apprendra.

Persine était prête de rentrer dans son palais, lorsqu'un cavalier lui remet une lettre d'Hydaspe, dans laquelle ce prince annonce son arrivée pour le lendemain matin. Des hérauts aussitôt publient cette nouvelle dans Méroë: les hommes seuls peuvent aller au-devant du roi; les femmes sont privées de ce plaisir; il ne leur est pas permis d'assister aux sacrifices offerts aux plus purs et aux plus brillans des dieux, la Lune et le Soleil. On craint que ces sacrifices ne soient souillés par quelque impureté, même involontaire De toutes les femmes, la seule prêtresse de la Lune a droit d'y assister; Persine est revêtue de cette dignité; d'après l'usage et les lois de l'Ethiopie, le roi est prêtre du Soleil, et la reine prêtresse de la Lune. Chariclée devoit y être, non comme spectatrice, mais comme une victime, dont le sang devoit arroser l'autel de la Lune.

Tout dans la ville est en mouvement. Sans attendre le jour indiqué, les habitans passent dès le soir le fleuve Astaboras; les uns sur les ponts, les autres dans des barques faites de roseaux. Il y en a beaucoup répandues sur les bords du fleuve: elles abrègent le chemin à ceux qui demeurent loin des ponts. Ces barques, construites de matières légères, volent rapidement sur les flots: elles ne portent que deux ou trois hommes. On coupe un roseau en deux, et chaque côté forme une de ces barques.

Méroë, capitale de l'Ethiopie, est dans une île triangulaire formée par trois fleuves navigables: le Nil, l'Astaboras et l'Asasobas. Les eaux du Nil rencontrent un angle qui les sépare en deux bras. Les deux autres fleuves coulent de l'autre côté, se déchargent l'un dans l'autre, et tombent bientôt dans le Nil, qui les absorbe et leur fait perdre leur nom. Cette île est très-vaste, et semble même un continent. Elle a trois mille stades de longueur (environ 114 lieues) sur mille de largeur (environ 38 lieues). Elle nourrit des animaux très-grands, entr'autres des éléphans. Elle a ses arbres et ses plantes particulières. Outre qu'elle produit des palmier très-grands, dont les fruits sont très-gros et très-agréables, elle produit encore de l'orge et du bled, qui s'élèvent à une telle hauteur, qu'un homme, monté sur un cheval et même sur un chameau, peut s'y cacher. La terre y rapporte trente pour un. C'est là que croissent les roseaux dont nous avons parlé.

Pendant toute la nuit, les habitans de Méroë passent le fleuve en différens endroits, et vont fort loin au-devant de leur roi. Dans les transports de leur joie, ils le regardent comme un dieu. Les Gymnosophistes le rencontrent à quelque distance de l'enceinte sacrée, lui donnent la main et l'embrassent. Après eux on voit Persine dans le vestibule du temple; mais elle ne sort point de l'enceinte. D'abord ils se prosternent, adorent les dieux, leur adressent des prières, les remercient de la victoire remportée sur les Perses et de la conservation des jours de leur monarque. Ils sortent ensuite du temple, vont s'asseoir sous une tente dans la plaine, et s'occupent du sacrifice.

Cette tente, construite avec quatre roseaux, est quarrée. Chaque roseau, comme une colonne, soutient chaque côté. Le haut se replie en ceintre, et, entrelacé avec les extrémités des trois autres, forme le toit. Dans une autre tente voisine, dressée sur un tertre, sont les statues des dieux du pays, les images des héros, Memnon, Persée, Andromède, que les rois d'Ethiopie regardent comme leurs premiers ancêtres. Sur un siège plus bas, pincé aux pieds de ces statues, sont assis les Gymnosophistes. En dehors, sont les troupes pesamment armées: rangées en cercle, tenant leurs boucliers droits et entrelacés les uns dans les autres, elles contiennent la multitude, et font régner la tranquillité nécessaire dans une fête si auguste.

Hydaspe, après avoir parlé au peuple, lui avoir annoncé les triomphes des armes Ethiopiennes, ordonne aux prêtres de commencer le sacrifice. Trois grands autels sont élevés; deux, au Soleil et à la Lune, distingués l'un de l'autre quoique unis. D'un autre côté est celui de Bachus. On immole à ce dieu toutes sortes d'animaux, sans doute parce que sa puissance est reconnue et célébrée de tous les peuples. On immole au Soleil quatre chevaux blancs, pour honorer le plus rapide des dieux par le sacrifice du plus léger des animaux; à la Lune, un couple de bœufs, pour honorer une déesse, qui tourne autour de la terre, par l'effusion du sang des animaux qui la cultivent.

A peine ces victimes sont-elles immolées, qu'on entend tout à-coup des cris confus et tumultueux, tels qu'il s'en élève au milieu d'une multitude immense d'hommes rassemblés. Qu'on satisfasse aux lois de nos pères, s'écrient tous les spectateurs: qu'on immole, au nom de la patrie, les victimes accoutumées: qu'on offre aux dieux les prémices de la guerre. Hydaspe comprend qu'ils demandent du sang humain; mais ce sang est celui des prisonniers, et il n'est jamais répandu que dans les guerres étrangères. Il fait faire silence avec la main, leur fait entendre qu'ils vont être satisfaits, et il ordonne aussitôt d'amener ceux qui sont destinés à la mort.

Ces malheureux paroissent; avec eux, sont Théagènes et Chariclée. On leur a ôté leurs chaînes; la frayeur, l'abattement sont peints sur leur visage. Théagènes est moins consterné; la gaieté, le sourire sont sur les lèvres de Chariclée: ses regards sont fixés sur Persine. La reine se sent émue en la voyant; elle pousse un profond soupir: O mon époux, dit-elle, quelle victime vous avez choisie! jamais je n'ai vu de beauté aussi accomplie: quelle majesté dans ses regards! quel courage dans l'adversité! que sa jeunesse attendrit mon cœur! Hélas! si la fille que nous avons perdue vivoit encore, elle auroit à peu-près cet âge. Dieux! s'il était possible de la dérober au funeste couteau..... quel plaisir ce serait pour moi d'être servie par elle! Peut-être l'infortunée est grecque; son extérieur n'est pas celui d'une égyptienne.

Elle est grecque, reprend Hydaspe; elle doit faire connoître aujourd'hui les auteurs de ses jours; au moins elle l'a promis; mais elle ne le pourra. Il est impossible de la sauver. Son sort me touche; je ne sais pourquoi je me sens attendri: je voudrais.... mais la loi, vous le savez, veut qu'on immole un homme au Soleil, et une fille à la Lune. C'est la première prisonnière qui m'est tombée entre les mains; c'est elle qui a été destinée la première à la mort. Il n'est pas possible de tromper le peuple, de différer le sacrifice: il ne reste pour elle qu'une ressource, c'est de monter, comme vous savez, sur le brasier, et d'être convaincue de s'être souillée par le commerce de quelque homme. La loi veut que l'on ne présente au Soleil et à la Lune que des victimes sans tache. Il n'en est pas de même des victimes offertes à Bacchus. Mais si elle est convaincue d'avoir perdu sa virginité, pourrez-vous, sans vous compromettre, l'admettre auprès de vous? Quelle en soit convaincue, répond Persine, peu m'importe, pourvu qu'elle soit sauvée. La guerre, la captivité, l'éloignement de sa patrie, suffisent bien pour excuser une jeune fille que sa beauté a dû exposer, plus que toute autre, à la violence.

Ainsi parle la reine. Des larmes, qu'elle s'efforce de cacher, s'échappent de ses yeux. Hydaspe fait apporter le gril. Les enfans seuls peuvent le toucher impunément. On choisit parmi les prisonniers les plus jeunes; on les fait sortir du temple; on les place au milieu de l'assemblée, et on les fait monter, sur ce gril les uns après les autres. A peine y posent-ils les pieds, qu'ils sentent les atteintes de la flamme; quelques-uns même n'en peuvent supporter les approches. Ce gril est formé de barres d'or, qui se coupent transversalement: il est uniquement destiné à cet usage. Quiconque est souillé ou même parjure, se sent brûler aussitôt qu'il pose les pieds dessus, tandis que l'innocence et la vertu le foulent impunément. Tous ceux qui y montent, excepté deux ou trois Grecques, dont le fatal foyer atteste la pureté, sont destinés à être immolés sur l'autel de Bacchus. Théagènes y monte à son tour, et sa vertu est hautement reconnue. L'admiration que sa beauté, son port, avoient d'abord excitée, redouble, lorsqu'on voit qu'à la fleur de l'âge il n'a point encore goûté les plaisirs de l'amour: dès ce moment sa mort est arrêtée.

Les voilà donc, dit-il à Chariclée à l'oreille, les voilà, les récompenses que l'on destine en Ethiopie à la vertu! Une mort funeste est le prix de la chasteté. Pourquoi donc ne pas te faire connoître? qu'attends tu? qu'on nous immole. Parle, je t'en conjure; lève le voile qui couvre ton berceau. Si tu te fais reconnoître, et que tu demandes ma vie, peut-être l'obtiendras-tu: au moins sauve-toi, si tu ne peux me sauver; que je sache tes jours hors de danger, et je recevrai le coup de la mort sans regret.

Il approche, répond Chariclée, le moment critique: mon sort est dans la balance du destin[66]. En même-tems elle tire d'une petite besace, qu'elle porte avec elle, sa robe de prêtresse apportée de Delphes, et s'en revêt. Cette robe est un tissu brillant d'or et de pourpre; sa chevelure flotte sur ses épaules; elle semble remplie de l'esprit de quelque divinité: elle court, s'élance sur le gril, y reste quelque tems, sans ressentir aucune douleur. Exposée ainsi aux regards de cette multitude, sa beauté n'en paroît que plus éblouissante: on la prendroit pour l'image d'une déesse, plutôt que pour une mortelle.

Tous les spectateurs sont frappés d'étonnement. Un bruit sourd et confus, expression de la surprise, se fait entendre. Les uns voient avec admiration tant de pureté jointe à tant de charmes; les autres sont fâchés qu'elle soit sans tache. Quoique religieux, ils la verroient avec plaisir sauver sa vie par quelque artifice: Persine sur-tout est pénétrée de douleur. Fille malheureuse, dit-elle à Hydaspe, fille infortunée, qui s'enorgueillit encore de ce qui la perd, et qui va descendre dans le tombeau au bruit des éloges prodigués à la sublimité de sa vertu! Mais qu'arriveroit-il....? Vos instances, répond Hydaspe, sont vaines; votre compassion est inutile. Elle ne peut échapper; il semble que, depuis long-tems, les dieux eux-mêmes se la réservent, à cause de l'excellence de sa vertu. S'adressant ensuite aux Gymnosophistes: Pourquoi donc, leur dit-il, puisque tout est préparé, ne commencez-vous pas le sacrifice? Hélas! lui répond Sisimithrès en grec, pour ne point être entendu de la multitude, nos regards jusqu'ici et nos oreilles n'ont été que trop souillés; nous allons nous retirer dans le temple, pour ne pas être témoins de cet horrible sacrifice, que nous n'approuvons point, que nous ne croyons point agréable aux dieux. Nous voudrions empêcher d'immoler même des animaux, persuadés que les prières et l'encens suffisent pour appaiser le Ciel. Mais vous, demeurez. Vous ne pouvez douter que la présence du roi ne soit nécessaire pour contenir la fougue de la multitude. Achevez ce sacrifice impie, que les antiques lois de l'Ethiopie rendent indispensable; mais prenez garde d'avoir besoin, par la suite, d'expiation; car je ne crois pas qu'il s'achève. Je ne puis douter que le Ciel ne protège ces jeunes gens. Cette brillante lumière qui les environne, m'annonce que quelque dieu veille sur eux. En achevant ces mots, il se lève avec les autres Sages, et se dispose à se retirer.

Cependant Chariclée descend de dessus le foyer, et va se jeter aux pieds de Sisimithrès. Ses gardiens, persuadés qu'elle va le conjurer de la soustraire au glaive, veulent la retenir, mais inutilement. O le plus sage des hommes! dit-elle, arrêtez; j'ai un différend à vider avec le roi et la reine: vous seuls, dit-on, êtes juges dans de pareilles causes. Prononcez donc ici; il s'agit de ma vie. Vous allez voir que je ne puis, que je ne dois pas être immolée. Les Gymnosophistes se rendent avec joie à sa demande. Prince, dit Sisimithrès, entendez-vous l'appel de cette étrangère? Hydaspe aussitôt se mettant à rire: quel jugement réclame-t-elle, dit-il, et à quel sujet? quels rapports entre nous deux peuvent y avoir donné lieu?—Son discours va nous le faire voir.—Mais ceci paroîtra moins un jugement qu'un outrage: un roi entrer en discussion avec sa captive!—La justice ne connoît point toutes ces distinctions. Il n'est qu'un roi pour elle; c'est celui qui l'a de son côté.—La loi vous établit juges des différends qui naissent entre le roi et ses sujets, et non entre le roi elles étrangers.—Aux yeux des Sages, la personne ne fait point la justice, mais le droit.—On ne peut douter qu'elle n'extravague: prête à voir couper le fil de ses jours, elle ne cherche qu'à en prolonger la durée de quelques instans. Cependant qu'elle s'explique, puisque Sisimithrès le juge convenable.

Chariclée est pleine d'espérances: elle ne doute point qu'elle n'échappe au péril qui la menace; mais sa joie redouble en entendant le nom de Sisimithrès. C'étoit lui qui l'avoit enlevée, lorsqu'elle étoit exposée, qui l'avoit remise à Chariclès, il y avoit dix ans, lorsqu'il avoit été envoyé en ambassade vers Oroondates à Catadupes, pour redemander les mines de diamans. Il étoit dès-lors un des Gymnosophistes; mais à l'époque où nous sommes, il se trouvoit le chef de cet auguste corps. Chariclée, séparée de lui à l'âge de sept ans, ne se rappeloit point ses traits; mais son nom lui étoit connu: elle se flatte donc de trouver en lui des lumières qui dissiperont les ténèbres qui couvrent sa naissance, et la feront reconnoître. Elevant les mains au Ciel, et parlant assez haut pour être entendue de tout le monde: Soleil, dit-elle, toi le père de mes aïeux; et vous, dieux, héros, que nous comptons parmi nos ancêtres, je vous atteste ici que je ne vais parler que le langage de la vérité. Je vous implore; la justice est de mon côté: Prince, la loi vous ordonne-t-elle d'immoler des Ethiopiens ou des étrangers?—Des étrangers.—Et bien! cherchez une autre victime. Vous allez voir que je suis Ethiopienne, née dans ce pays. Hydaspe, étonné, l'accuse d'imposture. Quoi! reprend Chariclée, vous êtes étonné! mais vous allez l'être encore davantage[67]. Non-seulement je suis Ethiopienne, mais encore des liens très-étroits m'attachent à la famille royale. Hydaspe rejette avec mépris des discours qu'il regarde comme l'expression du délire. O mon père! continue Chariclée, cessez d'outrager votre fille. A ces mots, le roi, non-content de la mépriser, commence à s'irriter; il se croit moqué et insulté par ces paroles. Sisimithrès, dit-il, vous voyez quelle est ma patience. Chercher à se soustraire à la mort par une imposture aussi grossière, n'est-ce pas le comble de la folie? Elle vient tout-à-coup, comme sur un théâtre, se donner pour ma fille, moi qui n'ai jamais été assez heureux pour avoir des enfans. Une seule fois, hélas! j'ai appris en même-tems la naissance et la mort d'un enfant dont j'étois le père. Qu'on l'emmène aux autels, et que le sacrifice commence.

Non, s'écrie Chariclée, personne ne m'emmènera jusqu'à ce que ces juges aient prononcé: ceci n'est pas donner votre avis, c'est juger. La loi peut vous ordonner d'immoler des étrangers; mais ni la loi, ni la nature ne permettent à un père d'immoler ses enfans: les dieux vous obligeront aujourd'hui à me reconnoître pour votre fille. Il est deux sortes de preuves bien authentiques devant les tribunaux; l'une est celle qui résulte des écrits, et l'autre est celle qui est appuyée sur des témoignages: ces deux sortes de preuves se réunissent ici en ma faveur. J'invoque ici le témoignage, non pas d'un homme du peuple, mais le témoignage de notre juge lui-même; et le témoignage d'un juge est une preuve bien forte. Cet écrit vous apprendra quels liens nous unissent l'un à l'autre.

En même-tems elle tire la bandelette qui lui ceint les reins, la développe et la porte à la reine. A cette vue, Persine reste muette, interdite: ses regards se portent alternativement sur cette bandelette et sur Chariclée: elle tremble, elle frémit; la sueur ruisselé sur tout son corps: elle est au comble de la joie; mais cette joie est altérée par les plus vives inquiétudes: elle redoute les soupçons, l'incrédulité même d'Hydaspe; elle redoute sa colère et sa vengeance. Hydaspe, la voyant interdite, et dans de si terribles angoisses: Princesse, dit-il, qu'avez-vous? Pourquoi cette bandelette fait-elle sur vous une telle impression? O vous! répond Persine, vous, mon roi, mon maître et mon époux.... Je ne puis vous en dire davantage; prenez et lisez: cette bandelette vous apprendra tout. Elle la lui donne aussitôt, le regarde, baisse les yeux et se tait.

Hydaspe la prend, invite les Gymnosophistes à s'approcher, à lire avec lui. Il s'étonne, et voit Sisimithrès partager sa surprise; il voit se peindre sur son visage les différentes agitations de son ame; il le voit promenant ses regards sur la bandelette et sur Chariclée. Enfin il apprend l'exposition et la cause de l'exposition de sa fille. Je ne puis douter, dit-il, que je n'aie donné le jour à une fille. La reine me dit alors qu'elle étoit morte; je vois aujourd'hui qu'elle a été exposée; mais qui la prise? qui l'a sauvée? qui la nourrie? qui l'a transportée en Egypte? Cet homme là ne seroit-il pas aussi prisonnier? qui m'assurera que c'est ma fille, qu'elle n'a point péri, lorsqu'elle a été exposée? Quelqu'un ne pourroit-il pas avoir trouvé ces objets, et ne voudroit-il pas profiter aujourd'hui d'une si heureuse rencontre? Je crains que la fortune ne m'en impose; que quelque divinité, revêtue des traits de cette jeune personne, comme d'un masque, ne veuille me leurrer du plaisir d'être père, et ne m'amène ici un enfant qui n'est pas le mien, pour l'asseoir après moi sur mon trône. Cette bandelette donne à tout un air de vérité[68].

Sisimithrès alors prenant la parole: Je vais, dit-il au roi, lever votre première difficulté. Celui qui a trouvé votre fille exposée, qui l'a emportée, qui l'a nourrie secrètement, qui l'a portée en Egypte, c'est moi, et cela, quand vous m'y avez envoyé en ambassade. Vous savez, ajoute-t-il, que nous nous faisons un scrupule de trahir la vérité. Je reconnois cette bandelette, sur laquelle vous voyez tracées ces lignes en caractères royaux; vous ne pouvez avoir aucun doute sur l'auteur; vous ne pouvez méconnoître la main qui les a tracées: c'est celle de la reine elle-même. Avec elle, étoient encore exposés d'autres objets que je donnai à un grec, entre les mains duquel je remis votre fille, et dont l'ame me parut honnête et vertueuse.

Rien n'est perdu, répond Chariclée; et aussitôt elle montre le collier. A cette vue, l'étonnement de Persine redouble; Hydaspe lui demande quels sont ces objets; si elle a encore quelque nouvel éclaircissement à donner. Elle répond qu'elle les reconnoît, mais que c'est dans son palais qu'elle veut tout examiner. Hydaspe est dans une extrême perplexité. Ces indices, reprend Chariclée, je les tiens de ma mère; mais cet anneau vient de vous; et elle lui montre sa pantarbe. Hydaspe reconnoît le présent qu'il avoit fait à Persine, lorsqu'il briguoit sa main. Il est bien vrai, dit-il, que cet anneau vient de moi? mais quoiqu'il soit entre vos mains, il ne prouve pas que vous êtes ma fille. La couleur de votre peau, sur-tout, semble démentir une origine Ethiopienne.

L'enfant que je recueillis alors, répond Sisimithrès, étoit blanc; le tems où je le trouvai, s'accorde parfaitement bien avec son âge: dix-sept ans remplissent exactement l'espace qui s'est écoulé depuis son exposition. Je reconnois aujourd'hui en elle le même regard, les mêmes traits, la même beauté éblouissante. Tout en elle nous montre aujourd'hui ce qu'elle promettait alors.

Ces raisons, réplique Hydaspe, sont plausibles; mais elles ont plus de poids dans la bouche d'un défenseur ardent, que dans celle d'un juge. Prenez garde qu'en dissipant un nuage, vous n'en éleviez un autre, qui obscurcira la vertu de la reine, et que vous ne pourrez dissiper. Comment, tous deux Ethiopiens, avons-nous mis au jour un enfant blanc? Sisimithrès le regardant d'un œil de pitié, et avec un sourire ironique: Je ne sais, lui dit-il, ce que vous prétendez. Vous me reprochez de prendre la défense de cette jeune fille; mais je ne fais que remplir mon devoir: le véritable juge parmi nous, est celui qui défend la justice. N'est-ce pas vous servir plus que cette jeune personne, que de vous la faire reconnoître, avec le secours du ciel, pour votre fille, que de défendre à la fleur de l'âge, après qu'elle a échappé à tant de dangers, celle que j'ai sauvée à sa naissance? Décidez de nous ce qu'il vous plaira; tout nous est indifférent: l'opinion des hommes n'est point la règle de notre conduite. Attachés invariablement à la justice et à la vertu, nous ne sommes jaloux que du témoignage de notre conscience. Cette bandelette révèle tout le mystère de la couleur de votre fille; Persine elle-même se justifie. Pendant que vous remplissiez envers elle les devoirs de mari, ses yeux se sont arrêtés sur Andromède, dont les traits, par la force de l'imagination, se sont retracés sur l'enfant qu'elle a conçu. Voulez-vous encore d'autres preuves? Prenez le tableau; considérez l'image d'Andromède, et vous retrouverez une ressemblance parfaite entre l'héroïne et cette jeune personne.

On apporte aussitôt l'image d'Andromède; on la place vis-à-vis Chariclée: de toutes parts retentissent des acclamations. Ceux qui comprennent ce qui se dit et se fait, en instruisent les autres; tous sont frappés de la parfaite ressemblance. Hydaspe lui-même ne doute plus; il reste long-tems muet, immobile de surprise et de plaisir. Ce n'est pas tout, reprend Sisimithrès, il s'agit ici de la royauté, de la succession au trône, et sur-tout de la vérité. Jeune fille, découvrez votre bras: il étoit marqué au-dessus du coude d'une tache noire, qui en relevoit encore la blancheur; cette tache atteste votre origine. Chariclée découvre son bras gauche. On voit une tache noire comme de l'ébène briller sur une peau aussi blanche que l'ivoire.

La reine n'est plus maîtresse d'elle-même: elle s'élance tout-à-coup de son trône; elle se précipite dans les bras de Chariclée, la presse contre son sein, l'arrose de ses larmes. Dans les convulsions de sa joie, des sons plaintifs et sourds s'échappent de sa poitrine oppressée. Souvent un plaisir excessif a des suites funestes: peu s'en faut qu'elle ne tombe avec Chariclée. Hydaspe, à la vue de son épouse en larmes, est attendri: aussi ému qu'elle, il la regarde cependant d'un œil sec et immobile; il fait effort sur lui-même pour retenir ses pleurs[69]; il se livre au-dedans de lui un combat violent entre la tendresse paternelle et la fermeté, qui se disputent son ame. Enfin, après une lutte longue et violente, la nature l'emporte: il prouve qu'il est père, et qu'il en a les sentimens. Il relève Persine, tombée entre les bras de Chariclée, qu'elle presse contre sa poitrine: on le vit racine embrasser Chariclée; des larmes paternelles coulent de ses yeux. Cependant il n'oublie pas le sacrifice: il s'arrête quelques instans. Il voit le peuple partager son émotion; il le voit, ivre de joie, compléter cette scène touchante, par les larmes qu'il répand. De grands cris s'élèvent jusqu'au ciel. En vain les hérauts commandent le silence: ils ne sont point entendus. Cependant, au milieu du trouble, les intentions de cette multitude ne s'expliquent pas assez clairement. Enfin le roi, étendant la main, fait signe au peuple agité de se calmer, et lui adresse ce discours:

Les dieux, comme vous le voyez et l'entendez, me déclarent père, contre mes espérances. Des preuves multipliées ne me permettent pas de douter que cette jeune fille ne soit la mienne; mais tel est mon amour pour vous et pour la patrie, que j'oublie les intérêts de ma maison, les liens du sang, tous les avantages que m'offrent une pareille reconnoissance, et que je suis prêt à l'immoler aux dieux pour vous. Je vois les larmes couler de vos yeux; je vois vos cœurs émus de compassion pour un âge si tendre, déplorant la mort prématurée de ma fille, le rejeton de ma famille, que depuis long-tems j'attends inutilement. Il faut cependant se résoudre à satisfaire à la loi de nos pères, quand même ce seroit contre votre gré: il faut sacrifier l'intérêt particulier au bien public. Les dieux prennent-ils donc plaisir à me montrer et à m'enlever ma fille en même-tems? Je l'ai pleurée à sa naissance, et quand je la retrouve, ce n'est encore que pour la pleurer. Veulent-ils, après l'avoir arrachée du sein de sa patrie, l'avoir transportée à l'extrémité de la terre, et l'avoir ramenée, par une suite de miracles, comme prisonnière, veulent-ils que son sang coule sur leurs autels? Si vous l'exigez, j'immolerai, lorsque je la reconnois pour ma fille, celle dont j'ai épargné la vie, lorsqu'elle étoit mon ennemie, celle que j'ai respectée tant qu'elle n'a été que ma captive. Je ne montrerai point une foiblesse, bien pardonnable cependant dans un père. Vous ne me verrez point vous supplier de me pardonner, d'oublier pour aujourd'hui, en faveur de la nature, les lois de notre pays, exciter en vous une compassion d'autant plus juste, que vous pouvez offrir aux dieux d'autres victimes. Plus vous êtes sensibles à mes maux, plus vous vous intéressez à ma situation, plus je dois faire pour vous, être insensible à mes propres douleurs, à la désolation de l'infortunée Persine, à qui le même jour rend et enlève son premier enfant. Calmez votre douleur, cessez de verser sur votre roi des larmes stériles: ne nous occupons que du sacrifice. Et vous, ma fille, c'est la première et la dernière fois que je vous appelle de ce nom. Hélas! votre beauté est inutile; c'est en vain que vous avez retrouvé les auteurs de vos jours: votre patrie vous est plus cruelle que les pays étrangers; vous avez trouvé des sauveurs chez les autres peuples, et parmi vos compatriotes, vous ne trouvez que des meurtriers. Ne me déchirez point le cœur par vos gémissemens; déployez aujourd'hui toute la force de votre ame; montrez que le sang des rois coule dans vos veines; suivez votre père. Hélas! ce n'est pas pour l'hyménée qu'il va vous parer; ce n'est pas dans la chambre nuptiale, dans les bras d'un époux qu'il vous conduit; c'est une victime qu'il orne pour l'immoler. Sur les autels vont brûler les torches sacrées, au lieu des flambeaux de l'hymen; cette tendre jeunesse, cette beauté si éblouissante, vont expirer sous le couteau sacré. O dieux! protégez-nous; pardonnez-moi les paroles funestes, qu'un intérêt aussi cher auroit pu me faire prononcer: c'est mon sang que je vais répandre.

En achevant ces mots, il saisit Chariclée, et feint de la conduire aux autels. Mais la nature lui parle; sa voix retentit fortement au fond de son cœur: il craint lui-même que la multitude n'ait pas compris le sens de son discours, et qu'elle ne lui laisse achever le sacrifice. L'assemblée est émue; le peuple ne peut soutenir le spectacle de Chariclée emmenée aux autels. Tous s'écrient d'une voix unanime: Sauvez votre fille; épargnez votre sang: sauvez celle que les dieux ont sauvée. Nous sommes contens; la loi de nos pères est accomplie. Nous reconnoissons dans vous un roi reconnaissez-y un père: les dieux nous pardonneront. Ce seroit nous rendre coupables que de nous opposer à leurs desseins. Respectons une vie qu'ils ont conservée. O vous! le père de votre peuple, soyez aussi le père de vos enfans! Telles sont les paroles, et d'autres semblables, qui, de tous côtés, viennent frapper les oreilles du roi. On retient Chariclée: on menace d'employer la force; on demande que l'on appaise les dieux par d'autres sacrifices.

Hydaspe se laisse fléchir: cette violence avoit trop de charmes, pour qu'il opposât une plus longue résistance. Il cède donc aux transports de cette multitude, qui, par des cris et des acclamations redoublés, s'abandonne aux éclats de la joie la plus excessive, et se rassasie du plaisir d'applaudir. Il attend que le calme se rétablisse de lui-même. Il s'approche alors plus près de Chariclée: Ma fille, lui dit-il, les signes de reconnoissance que vous portez, le témoignage du sage Sisimithrès, la faveur des dieux sur-tout, tout annonce que vous êtes ma fille. Mais quel est ce jeune homme pris avec vous, réservé avec vous pour être immolé, actuellement auprès des autels, où il attend le coup fatal? Pourquoi l'appeliez-vous votre frère, quand vous fûtes amenés tous deux à Syène? Sans doute que nous ne trouverons pas un fils en lui. Persine n'a été mère qu'une fois.

Chariclée rougit, baisse les yeux: J'ai feint qu'il étoit mon frère, dit-elle, mais par nécessité. Comme il est homme, il dira mieux que moi quel il est; il craindra moins que moi de s'expliquer. Hydaspe ne comprend point le sens de cette réponse. Pardonne-moi, ma fille, lui répond-il, si ma demande indiscrète a blessé ta pudeur et fait rougir ta vertu. Va dans cette tente auprès de ta mère; dédommage-la aujourd'hui de ce qu'elle souffrit à ta naissance; qu'elle jouisse du plaisir de te voir: console-la par le récit de tes aventures. Je vais m'occuper du sacrifice, chercher une jeune fille qui puisse te remplacer, pour l'immoler avec ce jeune homme.

Un gémissement s'échappe du sein de Chariclée. L'annonce de la mort de Théagènes lui pénètre l'ame. Quoique la vivacité de son amour ne soit guère capable des ménagemens que demandent les circonstances, cependant la nécessité la contraint de se faire violence; et, pour arriver à son but: O mon maître, dit-elle, vous n'avez pas besoin de chercher de jeune fille: le peuple aujourd'hui fait grâce à mon sexe; mais s'il demande une victime de chaque sexe, il vous faut non-seulement chercher une jeune fille, mais encore un jeune homme, ou ne chercher ni l'un ni l'autre, mais m'immoler moi-même. Que dis-tu, reprend Hydaspe? que signifie ce langage? Ma destinée, réplique Chariclée, est de vivre et de mourir avec ce jeune homme. Hydaspe, ne comprenant encore rien à ces paroles: Ma fille, lui dit-il, je loue la bonté de ton cœur. La pitié te parle en faveur d'un jeune Grec de ton âge, prisonnier avec toi, dont tu t'es fait un ami dans tes longs voyages. Tu veux sauver ses jours; mais tu ne peux le dérober au trépas. D'ailleurs, ce seroit un sacrilège d'enfreindre tout-à-fait la loi de nos pères, et de n'immoler aucune victime: le peuple lui-même ne le souffriroit pas; ce n'est que par une faveur spéciale des dieux qu'il a consenti à te laisser la vie.

Prince, répond Chariclée, (car je ne sais si je puis encore vous appeler mon père) si la faveur des dieux a sauvé mon corps, cette même faveur devroit bien aussi sauver mon ame; ils savent quelle est mon ame; puisque eux-mêmes l'ont ainsi ordonné; mais si le destin s'y oppose absolument; s'il faut que le sang de ce jeune étranger soit répandu, accordez-moi une grâce; laissez-moi frapper la victime; laissez-moi, le fer à la main, signaler mon courage aux yeux des Ethiopiens.

Hydaspe s'étonne à ces paroles. Je ne puis comprendre, dit-il, l'étrange changement qui vient de s'opérer dans ton ame. Tout à l'heure tu voulois sauver cet étranger, à présent tu veux lui ôter la vie de ta propre main, comme s'il étoit ton ennemi; mais je ne vois dans cette action rien de grand, rien d'illustre ni pour ton sexe, ni pour ton âge. Mais il y a encore un autre obstacle insurmontable. Les lois de nos ancêtres ne permettent qu'aux prêtres d'immoler les victimes destinées au Soleil et à la Lune; tous même n'ont pas ce droit indistinctement. Une femme seule peut immoler les victimes destinées au Soleil, et une femme mariée, celles qui sont destinées à la Lune. Comme vierge, tu ne peux obtenir une demande aussi extraordinaire. Ceci n'est pas un obstacle, dit Chariclée à la reine, en lui parlant à l'oreille. Il est un homme qui peut le lever, si vous y consentez. Sans doute, répond la reine en souriant, nous y consentirons; nous te marierons bientôt; nous te choisirons, avec l'aide des dieux, un époux digne de toi et de nous. Il n'est pas besoin d'en choisir un, réplique Chariclée: j'en ai un. Elle alloit tout révéler; le moment critique, le danger que courent les jours de Théagènes, alloient lui faire franchir les bornes de la pudeur; mais Hydaspe, hors de lui-même, s'écrie: Dieux! toujours quelque amertume est mêlée à vos faveurs; c'est ainsi que vous altérez aujourd'hui la douceur d'un bienfait si inespéré. Vous me rendez une fille que je n'espérois plus revoir; mais vous me la rendez presque folle; car n'y a-t-il pas de folie à dire des choses si peu d'accord entr'elles? Elle appelle son frère, un jeune homme, qui ne l'est point. Je lui demande quel est ce frère, cet étranger; elle me dit qu'elle ne le connoît point; et cet étranger, qu'elle ne connoît point, elle veut le sauver comme son ami: ne pouvant le sauver, elle veut l'immoler elle-même comme son plus cruel ennemi. Je lui représente qu'elle ne le peut, que c'est un droit réservé exclusivement à une femme qui a un époux: elle répond qu'elle en a un, et ne le fait point connoître; mais comment en auroit elle? l'épreuve du foyer ne démontre-t-elle pas que jamais elle n'a eu commerce avec aucun homme? Cette épreuve peut-être, infaillible pour les Ethiopiennes, ne l'est point pour elle. Quoiqu'elle n'ait point senti les atteintes de la flamme, peut-être ne se glorifie-t-elle que d'une fausse vertu; peut-être elle seule, peut-elle mettre en même-tems les mêmes personnes au nombre de ses amis et de ses ennemis; se donner pour frères et pour époux, ceux qui ne le sont pas. Princesse, dit-il en s'adressant à la reine, entrez sous cette tente, rappelez votre fille à la raison; soit que quelque dieu, descendu au milieu des victimes, soit que la joie excessive, causée par un bonheur aussi inespéré, la lui ait fait perdre. Je vais donner des ordres, faire chercher une victime pour la remplacer: je vais, en attendant qu'elle soit trouvée, donner audience aux ambassadeurs, recevoir les présens qu'ils m'apportent, pour me féliciter de ma victoire.

En parlant ainsi, Hydaspe monte sur un trône élevé près de la tente où, est la reine. Il ordonne d'introduire les députés avec les présens qu'ils apportent. Harmonias, l'introducteur, lui demande s'il faut faire paroître tous les ambassadeurs ensemble, ou les uns après les autres. Le roi lui ordonne de les appeler les uns après les autres, pour rendre à chacun les honneurs qu'il mérite. Prince, répond le héraut, le premier qui va paroître est votre neveu Méroëbe; il vient d'arriver, et il attend auprès de l'enceinte qu'on l'appelle. Pourquoi, répond Hydaspe avec aigreur [70], ne m'as-tu pas averti sur-le-champ: tu sais que c'est un roi et non un ambassadeur, le fils de mon frère, mort depuis peu. Tu sais que je l'ai mis sur le trône, et qu'il me tient lieu de fils. Prince, répond Harmonias, je le sais; mais je suis aussi que le devoir d'un introducteur c'est de saisir l'occasion favorable; que c'est un point très-délicat; excusez-moi: je n'ai pas voulu troubler le plaisir que vous aviez à vous entretenir avec les princesses. Qu'il paroisse au moins à présent, réplique Hydaspe. Le héraut court, exécute l'ordre et revient.

Bientôt on voit paroître Méroëbe, jeune prince d'une grande beauté, âgé de dix-sept ans: il entre dans la classe des adolescens. Il paroît, par sa haute stature, au-dessus presque de tous les spectateurs. Une garde brillante l'accompagne: les soldats Ethiopiens, rangés autour de leur roi, saisis d'admiration et de respect, lui ouvrent un passage au milieu d'eux. Hydaspe lui-même descend de son trône, va au-devant de lui, l'embrasse avec une tendresse vraiment paternelle, le place auprès de lui, et, lui prenant la main: Mon fils, lui dit-il, vous arrivez bien à propos; vous allez offrir avec moi un sacrifice aux dieux, pour les remercier de ma victoire, et célébrer en même-tems un hyménée. Les dieux et les héros nos ancêtres, me font retrouver à moi une fille, et à vous une épouse. Vous apprendrez dans la suite un évènement si extraordinaire; mais en attendant, si vous avez quelque affaire importante à traiter, parlez.

Au mot d'épouse, Méroëbe rougit de plaisir et de pudeur. Sa peau noire se teint d'un léger incarnat, comme on voit ne foible étincelle briller au milieu d'un tourbillon de fumée. Mon père, dit-il, après quelques momens de silence, les autres ambassadeurs, pour vous féliciter d'une victoire si éclatante, vous apportent ce qu'ils ont de plus précieux. Vous êtes intrépide dans les combats; vous avez remporté le prix de la valeur: je veux vous faire un présent analogue à vos qualités. Je vous amène un homme si terrible dans les combats, si accoutumé à répandre le sang de ses ennemis, qu'il n'a point encore trouvé d'antagoniste digne de lui. A la lutte, au pugilat, personne ne lui peut résister. En même-tems il fait un signe et appelle ce redoutable athlète. Celui-ci s'avance au milieu de l'assemblée, et se prosterne devant Hydaspe. Sa taille est si gigantesque, que, prosterné aux pieds du roi, il paroît presque aussi grand que ceux qui sont assis sur des sièges élevés. Bientôt il met bas sa robe, reste debout, nud, et défie au combat quiconque veut se mesurer contre lui, soit avec des armes, soit sans armes. Comme personne ne se présente, malgré les invitations réitérées que fait le héraut par l'ordre du roi: je vais, lui dit le prince, vous faire un présent digne de votre valeur; et il lui fait donner un éléphant très-grand et déjà âgé. L'athlète satisfait, emmène l'animal.

Le peuple applaudit par de grands cris à l'action du roi, et se venge de la supériorité de l'athlète par des sarcasmes, qu'il lance sur sa vanité et son orgueil.

On voit paroître ensuite les députés des Serres. Ils présentent deux robes, l'une teinte en écarlate, l'autre d'une blancheur éblouissante: toutes deux sont issues des fils de ces vers admirables qu'on trouve dans leur pays. Hydaspe accepte leurs présens, et accorde à leurs prières la liberté de quelques-uns de leurs compatriotes, détenus dans les fers et condamnés à mort.

Viennent après les députés de l'Arabie heureuse. Ils apportent une grande quantité de feuilles odoriférantes, de cinnamome, de toutes les plantes dont abonde leur pays. Tout en est parfumé.

Les députés des Troglodytes sont admis après eux. Ils offrent une fourmillère d'or, une paire de gryffons, dont les rênes sont de même métal.

Les Blemmyes se présentent ensuite. Ils ont une couronne de flèches, dont la pointe est d'os de dragon: Prince, disent-ils, nos présens ne sont pas aussi riches que ceux des autres députés; mais ils ne vous ont pas été inutiles sur les bords du Nil contre les Perses, et vous-même vous pouvez l'attester. Ils sont plus précieux à mes yeux, répond Hydaspe, que les dons les plus riches: c'est à eux que je suis redevable des autres. Il leur permet en même-tems de demander ce qu'ils désirent: ils demandent une diminution d'impôts; le roi les leur remet tous pour dix ans.

Presque tous les ambassadeurs avoient été entendus, et avoient reçu du monarque Ethiopien des présens égaux à ceux qu'ils lui avoient apportés; la plûpart même en avoient reçu de plus magnifiques. Les derniers qui parurent, étoient les députés des Axiomites: ces peuples ne sont point tributaires, mais amis et alliés d'Hydaspe; ils viennent le féliciter de ses triomphes, et lui offrent, entre autres présens, un animal d'une espèce et d'une forme extraordinaires et surprenantes.

Il est de la grandeur d'un chameau; sa peau est mouchetée et nuancée de taches de différentes couleurs: la partie postérieure jusqu'au ventre, rampe contre terre, et ressemble à celle d'un lion; mais les épaules, les pieds de devant, la poitrine n'ont aucune proportion avec ses autres membres: sur la partie antérieure s'élève un cou mince, et qui se prolonge comme celui d'un cigne; sa tête, semblable à celle d'un chameau pour la forme, est presque deux fois grosse comme celle d'un oiseau de Lybie: ses yeux terribles semblent teints de sang. Il ne marche point comme les autres animaux terrestres; il ne saute point comme les poissons; il n'avance point les pieds alternativement les uns après les autres: les deux jambes du côté droit avancent en même-tems; celles du côté gauche ensuite: tout son corps se balance lorsqu'il marche. Il est très-agile, et si bien apprivoisé qu'il se laisse conduire avec une petite corde passée autour du col: docile aux volontés de son maître, il entend ses moindres signes et y obéit à l'instant. A la vue de cet animal, la multitude est frappée d'étonnement. Il emprunte son nom de sa forme, et le peuple l'appelle caméléopardalis, (une giraffe.)

Cependant il s'élève un tumulte affreux au milieu de l'assemblée. Auprès de l'autel de la Lune, étoient deux taureaux; auprès de celui du Soleil, quatre chevaux blancs destinés à être immolés. La présence de cet animal extraordinaire et inconnu, les trouble et les effraye. Un des taureaux, le seul, sans doute, qui eût apperçu l'animal, et deux chevaux brisent leurs liens, et se mettent à courir avec une vîtesse incroyable; mais ils ne peuvent sortir de l'enceinte: les soldats, disposés en cercle, couverts de leurs boucliers, forment une barrière impénétrable. Ils courent donc au hasard dans l'enceinte, tournent dans toute son étendue, et renversent tout ce qu'ils rencontrent. Alors des cris confus s'élèvent dans l'assemblée; les uns, voyant ces animaux approcher d'eux, sont effrayés; les autres éclatent de rire de voir les hommes à leur approche tomber, se renverser, se fouler les uns les autres. Chariclée et Persine, inquiètes, soulèvent la toile de la tente où elles sont, pour voir ce qui se passe.

Théagènes alors, ou emporté par son courage naturel, ou poussé par quelque divinité, voyant ses gardiens dispersés de côté et d'autre, se lève tout-à-coup. Il étoit au pied de l'autel, un genou en terre, attendant le coup fatal. Il saisit une branche sur l'autel, prend un des chevaux qui ne s'étoient point enfuis, s'élance sur son dos, empoigne ses crins, s'en sert comme d'un frein pour le guider, et l'aiguillonne avec ses talons: la branche lui tient lieu de fouet. Il court après le taureau qui a pris la fuite. Les spectateurs croient d'abord qu'il veut se sauver. Ils s'exhortent l'un l'autre, par de grands cris, à lui fermer le passage; mais ils s'apperçoivent bientôt que ce n'est point par crainte de la mort, et qu'il ne cherche point à s'y soustraire. Il atteint le taureau, le chasse devant lui, le frappe pour lui faire précipiter sa marche. Monté sur le cheval, il ne s'éloigne point de l'animal, le suit dans tous ses tours et détours; enfin, il l'accoutume à le voir et à se laisser conduire. Déjà il marche à ses côtés; les flancs du cheval pressent les flancs du taureau: l'haleine et la sueur des deux animaux se confondent; enfin, tel est l'accord de leurs pas, que, de loin, on croiroit que les deux têtes sont sur le même col. La multitude, voyant ces deux animaux marcher ainsi de front, comble Théagènes de louanges, et l'élève jusqu'au ciel.

Cependant Chariclée, qui ne pénètre point les desseins de Théagènes, est dans les transes les plus cruelles: elle craint qu'il ne lui arrive quelque malheur. Une blessure faite à Théagènes, seroit pour elle le coup de la mort. Persine voit son trouble: Ma fille, lui dit-elle, quelle est cette inquiétude? vous semblez partager les dangers de cet étranger. Il est vrai que moi-même je me sens émue; sa jeunesse me touche; je désire qu'il échappe au danger, et qu'il soit ramené au pied des autels, pour satisfaire aux devoirs de la religion. Les plaisans vœux que vous faites, lui répond Chariclée! désirer qu'il ne meure pas, afin qu'il meure! O ma mère! si vous le pouvez, conservez les jours de cet infortuné. Persine, sans pénétrer le vrai sens de ces paroles, y voit cependant le langage de l'amour. Il est impossible, répond Persine, de le sauver; mais quels liens t'attachent à lui? qu'as-tu de commun avec lui? d'où vient un intérêt si vif? Ne crains rien, c'est à ta mère que tu parles. Si ton jeune cœur est en proie à quelque passion désavouée par la vertu, la tendresse maternelle saura cacher la faute de sa fille, faute dans laquelle tombent toutes les personnes de notre sexe.

Les larmes coulent des yeux de Chariclée. Ce qui redouble mes maux, dit-elle, c'est que personne ne m'entend. Je parle de ce que je souffre, et j'en parle à des sourds. Je me vois réduite à la nécessité de m'accuser moi-même, sans détour et sans feinte. Ainsi parle Chariclée. Elle alloit découvrir le fond de son ame, mais des cris poussés par la multitude l'en empêchent.

Théagènes pousse le cheval avec rapidité, de manière que son poitrail soit de niveau avec la tête du taureau. Alors il s'élance de dessus le cheval sur le col du taureau, appuie son visage entre ses deux cornes, embrasse sa tête de ses deux mains, entrelace ses doigts sur son front, et laisse pendre le reste de son corps le long de son côté droit. Le taureau le porte ainsi suspendu, et l'agite par des secousses violentes. Théagènes le voit fatigué du fardeau, sent que ses muscles perdent leur force. Au moment où il passe devant Hydaspe, il se met devant l'animal, entrelace ses jambes dans celles du taureau, les frappe continuellement, et l'empêche ainsi de marcher. L'animal ne peut plus avancer; il est accablé du poids qu'il traîne; il chancèle, tombe sur la tête, se renverse sur le dos, et reste ainsi étendu. Ses cornes enfoncées dans terre, tiennent sa tête immobile; ses jambes s'agitent vainement et frappent l'air; leur foiblesse atteste la victoire de Théagènes. Celui-ci tient le taureau dans cet état de la main gauche, lève l'autre au ciel, l'agita sans cesse, porte des regards de satisfaction sur Hydaspe et l'assemblée, et, par son sourire, invite tout le monde à la joie. Les mugissemens du taureau proclament sa défaite[71]. Le peuple y répond par des cris confus, mal articulés. La bouche béante, il exprime, par des sons uniformes et prolongés, son admiration et sa surprise.

Des esclaves, par ordre d'Hydaspe, accourent. Les uns emmènent Théagènes; les autres passent une corde autour des cornes du taureau, le conduisent, baissant la tête, au pied de l'autel, où ils l'attachent avec le cheval. Hydaspe veut parler à Théagènes, et lui faire quelques questions. Mais le peuple, qui avoit commencé à s'intéresser à lui, dès qu'il l'avoit vu, charmé de son courage, étonné de sa force, encore plus jaloux de l'athlète de Méroëbe, s'écrie d'une voix unanime il faut le mettre aux prises avec l'homme de Méroëbe; que celui qui a reçu l'éléphant se mesure contre celui qui a terrassé le taureau.

Vaincu par leurs cris réitérés, Hydaspe y consent. L'Ethiopien paroît au milieu de l'assemblée, promenant autour de lui des regards fiers et terribles, marchant à grands pas, déployant sa taille énorme, et se frappant les bras avec grand bruit.

Lorsqu'il est près du trône, Hydaspe, regardant Théagènes: Etranger, lui dit-il, il faut que vous vous mesuriez contre cet adversaire; ainsi le veut l'assemblée.—Elle sera satisfaite; mais comment faut-il combattre?—A la lutte.—Pourquoi pas le fer à la main, armé de toutes pièces? Peut-être je pourrois, par ma victoire ou par ma défaite, satisfaire Chariclée, qui s'obstine à garder le silence, et qui semble m'avoir absolument abandonné.—J'ignore ce que Chariclée fait ici; mais il faut combattre, non le fer à la main, mais à la lutte. C'est un crime de répandre du sang avant le sacrifice. Théagènes, comprenant qu'Hydaspe craint qu'il ne soit tué: Je vous entends, dit-il, vous me réservez pour être immolé aux dieux; mais ces dieux sauront bien me conserver la vie.

En même-tems il prend de la poussière, la répand sur ses bras et ses épaules encore fumant de sueur, et se secoue ensuite. Il allonge les deux mains, s'affermit sur ses pieds, se rappetisse, courbe le dos et les épaules, baisse un peu la tête; enfin se rétrécit tout le corps, et attend son ennemi de pied ferme.

L'Ethiopien, à sa vue, l'insulte par un sourire de dédain, l'outrage par ses gestes, et ne témoigne que du mépris pour un tel adversaire. Il se précipite tout-à-coup vers lui, lève le bras, qui, comme une poutre énorme, tombe sur le col de Théagènes. Le coup retentit au loin. Le barbare s'applaudit par de grands éclats de rire. Théagènes, exercé à ces sortes de combats, et possédant parfaitement l'art de la lutte, prend le parti de reculer d'abord devant son ennemi, dont il venoit d'éprouver la force extraordinaire. Il a recours à l'adresse contre un antagoniste aussi terrible, et dont la férocité égale celle des bêtes sauvages. Quoiqu'à peine ébranlé du coup, il feint d'avoir plus de mal qu'il n'en a en effet. Il présente l'autre côté de la tête aux attaques. L'Ethiopien redouble: Théagènes chancèle, et fait semblant de tomber le visage contre terre. L'Ethiopien le voit, s'anime, se prépare à porter un troisième coup, sans aucune précaution. Déjà il a allongé le bras et est prêt de frapper. Théagènes se baisse, évite le coup, s'élance contre lui, écarte avec son bras droit, le bras gauche de son adversaire: celui-ci est entraîné par le poids de son bras, qui ne frappe que l'air. Théagènes se glisse dessous son aisselle, le prend par derrière, embrasse avec peine son ventre épais, entrelace ses pieds dans ses pieds, ses jambes dans ses jambes, l'oblige à s'agenouiller, le serre au défaut des côtes, lui presse les articulations, lui saisit la tête, le tire en arrière, et lui fait mesurer la terre.

Un cri plus fort que ceux qu'on avoit encore entendus, s'élève de toutes parts. Le roi n'est pas maître de lui-même; il s'élance de son trône: cruelle nécessité! s'écrie-t-il; quel homme les lois nous ordonnent d'immoler! Il appelle Théagènes: Jeune héros, dit-il, prêt à être immolé, vous devez, suivant l'usage, être couronné. Vous méritez sans doute de l'être, pour une victoire aussi glorieuse; mais, hélas! c'est en vain que vous avez vaincu. Je ne puis vous arracher au trépas, quand je le voudrois. Je vous accorderai tout ce qui est en mon pouvoir; demandez ce que vous désirez, avant que de descendre au tombeau. En même-tems, il lui met sur la tête une couronne d'or enrichie de diamans, et il la lui met en pleurant. Eh bien! lui dit Théagènes, je vais vous le demander, c'est à vous de tenir votre promesse: Puisque rien ne peut me soustraire à la mort, accordez-moi de mourir de la main de celle que vous venez de reconnoître pour votre fille. Hydaspe, étonné, se rappelle que Chariclée lui a fait une pareille demande; mais il ne croit pas devoir y réfléchir long-tems. Etranger, lui dit-il, je ne vous ai permis de demander, comme je n'ai promis de vous accorder, que des choses possibles. La loi veut que vous mourriez de la main d'une femme qui ait un mari, et non de la main d'une vierge. Eh bien! répond Théagènes, elle en a un. Vos discours, réplique Hydaspe, sont ceux d'un homme en délire, et qui voit le tombeau ouvert sous ses pas. L'épreuve du foyer nous a démontré que Chariclée est vierge, qu'elle n'a point encore goûté les plaisirs de l'amour, à moins que vous ne vouliez parler de Méroëbe; mais je ne sais comment vous le connoissez, et je ne lui ai encore que promis ma fille. Ne parlez pas, dit Théagènes, d'un hymen qui ne se fera pas, si je connois bien les sentimens de Chariclée: vous devez croire à mes prédictions; je suis une victime. Les victimes, reprend Méroëbe, ne prédisent que quand elles sont immolées; c'est dans leurs entrailles palpitantes que les prêtres lisent l'avenir. Ainsi, mon père, vous avez raison de dire que cet étranger parle comme un homme que la mort va saisir. Ordonnez qu'on le mène aux autels. Vous ferez le sacrifice quand tous aurez tout terminé. Théagènes est donc conduit aux autels.

Chariclée, voyant son amant vainqueur, avoit repris courage et conçu de bonnes espérances; mais le voyant reconduire aux autels, le désespoir s'empare d'elle. Persine la console; ce jeune homme, lui dit-elle, sauveroit peut-être sa vie, si vous vouliez parler et vous expliquer nettement. Pressée par les circonstances, cédant à la nécessité, Chariclée se détermine à tout révéler à sa mère.

Cependant Hydaspe demande à son héraut s'il y a encore quelques ambassadeurs à entendre. Prince, lui dit Harmonias, il n'y a plus que des députés de Syène, qui viennent d'arriver avec une lettre et des présens de la part du Satrape Oroondates. Faites-les venir, dit Hydaspe. Les députés paroissent aussitôt, et présentent la lettre conçue en ces termes:

Oroondates, Satrape du grand roi, à Hydaspe, le plus humain et le plus heureux des rois.

Après m'avoir vaincu par la force des armes et sur-tout par vos vertus; après m'avoir rendu mon gouvernemen, j'ose encore espérer que vous ne me refuserez pas la faveur que je vous demande. Une jeune fille, que l'on m'amenoit de Memphis, est tombée entre les mains de vos guerriers; ceux qui l'accompagnoient alors, et qui ont échappé au danger, m'ont rapporté que vous l'aviez conduite en Ethiopie. Je vous la demande comme un présent: je l'aime moi-même; mais je désire encore plus la rendre à son père. Ce vieillard, cherchant sa fille de contrée en contrée, a été pris par la garnison d'Eléphantine. Je l'ai vu en passant en revue les débris de mes troupes. Il m'a demandé à être envoyé vers vous: il est au nombre des députés; ses manières annoncent une naissance distinguée; son extérieur imprime le respect. Prince, je me flatte que vous le renverrez satisfait, et qu'il n'aura pas seulement le nom de père, mais qu'il le sera réellement.

Quel est celui, dit Hydaspe, après la lecture de la lettre, qui cherche sa fille? On lui montre un vieillard. Etranger, lui dit-il, je suis prêt à satisfaire à toutes les demandes d'Oroondates. Je n'ai réservé que dix jeunes captives: il en est une reconnue pour n'être point votre fille; voyez les autres: et si elle se trouve parmi elles, emmenez-la. Le vieillard se prosterne, baise les pieds du roi. On amène devant lui ces jeunes captives: il ne reconnoît point sa fille parmi elles. Prince, dit-il à Hydaspe, tout pénétré de douleur, ma fille n'est point parmi celles-ci. Vous voyez mes dispositions, répond Hydaspe. Si vous trouvez pas votre fille, accusez-en la fortune. Vous pouvez vous convaincre, par vos propres yeux, qu'il n'y a point ici d'autre captive. Le vieillard se meurtrit le visage, verse un torrent de larmes, promène ses yeux sur l'assemblée, et se met à courir tout-à-coup comme un furieux. Il va droit aux autels: du bord de son manteau fait comme un lien, qu'il passe au col de Théagènes, et le traîne, en criant de toutes ses forces: Je te tiens, scélérat! je te tiens, sacrilège! Les gardes font des efforts inutiles pour l'arrêter et lui arracher Théagènes. Il le serre, l'embrasse étroitement, et vient à bout de le conduire devant Hydaspe. Prince, dit-il, voilà celui qui m'a ravi ma fille, celui qui a porté la désolation chez moi, qui a enlevé, du milieu du temple de Delphes, celle qui faisoit toute ma joie: je le trouve aujourd'hui au pied des autels, comme s'il étoit pur et sans tache.

Toute l'assemblée est émue des paroles du vieillard, qui sont une énigme pour elle: son action cause le plus grand étonnement. Hydaspe le prie de s'expliquer plus clairement. Ce vieillard étoit Chariclès: il cachoit la véritable naissance de Chariclée, dans la crainte que, dans son exil, ayant manqué aux lois de la pudeur, elle ne lui fit des ennemis de ses véritables parens. Il raconte d'abord succinctement tout ce qui ne peut lui nuire. Prince, j'avois une fille, dont la beauté et la vertu pourroient attester ce que je dis. Elle étoit vierge, prêtresse de Diane à Delphes. Ce beau Thessalien est venu à Delphes, pour offrir un sacrifice solennel, à la tête d'une théorie; il a enlevé, pendant la nuit, ma fille du milieu du temple et du sanctuaire d'Apollon; il a outragé le dieu de vos pères, Apollon, le même que le Soleil, et il doit être réputé coupable de sacrilège, même envers vous. Un faux-prêtre de Memphis lui prêta son ministère pour commettre ce forfait. J'ai été en Thessalie; j'ai demandé vengeance à ses concitoyens: ils l'ont abandonné à ma discrétion, comme un scélérat et un impie. Conjecturant qu'il s'étoit enfui à Memphis, patrie de Calasiris, j'y ai passé. J'ai trouvé Calasiris mort, digne châtiment de sa perfidie. Thyamis, son fils, m'a appris ce qu'étoit devenue ma fille; il m'a dit qu'elle avoit été envoyée à Syène vers Oroondates. Je n'ai pu me rendre à Syène, ni auprès d'Oroondates: j'ai été fait prisonnier à Eléphantine. Vous me voyez devant vous, suppliant et cherchant ma fille. Ayez pitié d'un père malheureux; consultez votre cœur; souvenez-vous que c'est Oroondates lui-même qui vous parle en ma faveur. A ces mots il se tait, et ses larmes coulent en abondance.

Hydaspe, s'adressant alors à Théagènes: Que répondez-vous, lui dit-il?—Tout ce que cet homme dit est vrai. Oui, je suis coupable envers lui de rapt et de violence; mais je suis votre bienfaiteur.—Rendez-lui donc un bien qui ne vous appartient pas. Votre vie est dévouée aux dieux; vous devez être immolé comme une victime pure et sans tache, et non comme un coupable frappé du glaive de la justice.—Le châtiment doit retomber, non sur celui qui a commis le crime, mais sur celui qui en profite. Or, c'est vous qui en profitez; rendez-la donc vous-même, à moins qu'il ne la reconnoisse aussi pour votre fille. Cette scène met tous les spectateurs hors d'eux-mêmes. Sisimithrès, après quelques momens de réflexion, se rappelle son entrevue avec Chariclès. Il attendoit que la divinité répandît quelques lumières sur toute cette affaire. Il court vers Chariclès, l'embrasse: Celle que vous regardez comme votre fille, lui dit-il, celle que je vous remis autrefois entre les mains, vit encore: elle est reconnue des auteurs de ses jours.

Chariclée sort de la tente: elle oublie la timidité et la pudeur si naturelles à son sexe et à son âge. Transportée hors d'elle-même, elle se jette aux pieds de Chariclès: O mon père! lui dit-elle, ô vous que je ne respecte pas moins que ceux qui m'ont donné le jour, traitez-moi comme vous voudrez; je suis criminelle, parricide; n'examinez pas si je n'ai fait que suivre la volonté des dieux, si je n'ai fait qu'obéir à leurs inspirations.

Persine, d'un autre côté, embrasse Hydaspe: Oui, prince, lui dit-elle, croyez que tout est ainsi; sachez que ce jeune Grec est l'amant de notre fille. Chariclée venoit de lui révéler, quoique avec beaucoup de peine, le secret de son amour. Le peuple fait éclater sa joie par des cris et des danses. Les hommes de tout âge et de toute condition célèbrent cet évènement par leurs transports: ils n'entendent pas ce qui se dit, mais ils en jugent par ce qui est arrivé à Chariclée. Eclairés peut-être par quelque divinité, qui s'étoit plue à ménager ce dénouement, ils soupçonnent la vérité. On voit au milieu de cette assemblée les contrastes les plus frappans. On voit éclater la joie et la douleur, les ris se mêler aux sanglots; la plus affreuse situation se change en fête; on voit dans la joie et l'alégresse ceux qui étoient dans la douleur et le désespoir. Les uns trouvent ce qu'ils ne cherchoient point; les autres perdent, sans espérance, ce qu'ils espéraient trouver. On s'attendoit à voir le sang couler sur les autels, et on n'y offre que des victimes pures et innocentes.

O le plus sage des hommes, dit Hydaspe à Sisimithrès, que faut-il faire? Ne pas immoler des victimes aux dieux est une impiété. Leur immoler des personnes, dont l'arrivée ici est un de leurs bienfaits, en est une autre aussi criante. Prince, lui répond Sisimithrès en langue éthiopienne, pour être entendu de tout le monde, une joie excessive obscurcit les lumières des hommes les plus sages. Depuis long-tems vous deviez comprendre que les dieux n'agréent point de pareils sacrifices. C'est au pied même des autels, c'est sous le couteau sacré qu'ils vous font reconnoître Chariclée pour votre fille. Du milieu de la Grèce, ils ont amené ici, comme par miracle, celui qui l'a élevée: ce sont eux qui ont effrayé ces chevaux, ces taureaux qui ont suscité ce tumulte. Ils veulent nous faire entendre qu'il ne faut leur présenter que des sacrifices dignes d'eux. Pour mettre le comble à leurs bienfaits, ils vous amènent dans ce jeune Grec, l'époux de votre fille, comme un flambeau dont la lumière doit éclairer le dénouement de cette grande pièce. Ne fermons pas les yeux sur les merveilles de la Divinité; secondons ses desseins: abolissons pour jamais la coutume d'immoler des hommes.

Sisimithrès prononce ces mots d'une voix claire et haute, pour être entendu de tout le monde. Hydaspe, qui savoit la langue vulgaire, prenant Théagènes et Chariclée: Vous tous, dit-il, qui êtes ici présens, nous ne pouvons nous empêcher de reconnoître l'influence des dieux dans tout ce que nous venons de voir. Leur résister est un crime: en présence des dieux, dont tout ceci est l'ouvrage, en présence de vous tous, qui vous montrez si dociles aux volontés du ciel, j'unis ces deux amans par les liens de l'hymen. Puisse-t-il naître d'eux des enfans qui les resserrent encore! Mais, occupons-nous des devoirs de la religion, et sanctifions cette alliance par des sacrifices.

Tous les spectateurs applaudissent; des acclamations se font entendre de tous côtés en signe d'approbation. Hydaspe s'approche de l'autel, et avant de commencer le sacrifice: Soleil s'écrie-t-il, et toi Lune, divinités protectrices de cet empire, s'il est vrai que vous approuviez l'hymen de Théagènes et de Chariclée, ils peuvent vous offrir des sacrifices. En même-tems il prend sa mître et celle de Persine, symbole du sacerdoce, met l'une sur la tête de Théagènes,et l'autre sur celle de Chariclée.

Chariclès alors rappelle l'oracle rendu autrefois à Delphes, que l'événement réalisoit sous ses yeux, et dont il pénètre alors le sens. Voici ce que disoit cet oracle: Ils arriveront dans un pays brûlé par le soleil; des couronnes placées sur des têtes noires, seront la récompense de leur vertu sans tache.

Les deux époux, couronnés de mitres blanches, revêtus du sacerdoce, font un sacrifice à la lueur des flambeaux, au bruit des flûtes et des instrumens. Ils se rendent ensuite à Méroë. Hydaspe et Théagènes sont sur un char, traîné par des chevaux; Sisimithrès et Chariclès sur un autre: des bœufs blancs mènent Chariclée et Persine. Le bruit des applaudissemens et des acclamations retentit autour d'eux. Ils vont célébrer l'hyménée dans la ville avec plus de pompe et de solennité.

Ainsi finissent les aventures de Théagènes et de Chariclée. L'auteur est Héliodore, phénicien, d'Emèse, de la race du Soleil, fils de Théodose.

Fin du Dixième et Dernier Livre.

NOTES

Quoi! des notes hérissées de grec et de latin à la suite d'un roman! L'auteur est sans doute quelque savant en us, qui se croit encore au quinzième siècle, où l'explication de quelques phrases latines et grecques, étoit regardée comme un prodige de science, et un brevet d'immortalité.—Je ne suis pas un savant en us. Je me croirois trop heureux de les valoir, ces savans, qui ont rendu tant de services aux lettres, et que notre reconnoissance aujourd'hui persiffle et tourne en ridicule si injustement. Le règne des philosophes du dix-huitième siècle entièrement anéanti, les épouvantables scènes qui ont signalé cette destruction, ne me permettent pas de douter que je ne suis au commencement du dix-neuvième.—Quelle est votre folie d'insérer dans votre traduction des notes qui peuvent devenir des notes de réprobation, et empêcher d'acheter votre ouvrage?—Dites-moi, ces notes vous empêcheront-elles de l'acheter?—Non; je supposerai qu'elles n'y sont pas; je me garderai bien d'y jeter les yeux.—Vous pensez donc que bien peu de personnes auront le bon esprit d'en faire autant que vous?—Enfin, pourquoi surcharger votre ouvrage de choses qu'on ne lira pas?—Je pense bien, comme vous, que la plus grande partie des lecteurs ne les regarderont pas, et c'est pour cela que je les ai rejetées à la fin du dernier volume. Mais, sur trente, n'y en eût-il qu'un qui les lût, c'est pour celui-là que je les ai mises; comme il m'est arrivé de contredire en plusieurs endroits la traduction latine et la traduction française qui est en vogue aujourd'hui, j'ai voulu mettre les pièces sous les yeux de quiconque voudra se constituer juge, et le mettre en état de prononcer avec connoissance de cause.

.... Puro ut possent concurrere campo.

Afin qu'ils pussent combattre dans un champ, où rien ne les embarrassât.

Dans le cinquième livre on lit cette phrase: ταχα δὲ ποῦ καὶ τἧς ἀνθρὼπου φυσέως ἀμιγὲς καὶ κἀθαρον τὸ χαῖρον οὐκ ἐπιδεχομὲνης. La nature de l'homme ne pouvant peut-être pas goûter un plaisir pur et sans mélange. Le traducteur latin rend bien ici κὰθαρον par meram; et je suis étonné qu'il ne l'ait pas entendu dans la première phrase; en voici le mot-à-mot: les choses que l'on voyait, n'étoient pas les signes d'une guerre seule, parce que les débris d'un festin y étoient mêlés.

On trouve dans l'Odyssée, livre P, vers 222:

ἀιτίζων ὰκόλους, ουκ ἄορας οὐδε λεβήτας.

Demandant des morceaux de pain et non des trépieds ni des vases, ou, non des femmes ni des vases.

On ne peut douter qu'Héliodore n'ait fait allusion au vers d'Homère. Dans Homère il est question d'un mendiant qui ne demande que des morceaux de pain, et ne pense guère à demander les prix des vainqueurs aux jeux publics. Ainsi le sens du vers d'Homère n'est pas équivoque; mais, dans Héliodore, que veut dire Cnémon? entend-il que Théagènes et Chariclée n'auront jamais l'air de mendians? que leur bonne mine, même sous les haillons de la misère et de l'indigence, les trahira, et qu'on verra bien que ce ne sont pas des morceaux de pain qu'ils demandent? Dans celte supposition, il faudroit, je crois, prendre ἄορας κὰ λεσητας pour une expression proverbiale, dont le sens seroit, qu'ils portent leurs vues plus haut. Il seroit possible encore que ces mots renfermassent une espèce de calembourg, une contre vérité, et que Cnémon voulût dire: on verra bien que des amans aussi beaux et aussi passionnés ne cherchent pas des femmes, et alors on donneroit à ἄορας la signification de femmes; mais ce sens ne me paroît point naturel: le traducteur anonyme, dont l'ouvrage a été réimprimé en l'an 4, et que j'ai sous les yeux, s'est tiré de toute espèce d'embarras, en ne traduisant point cet endroit, ainsi que plusieurs autres, comme je le ferai voir dans la suite de ces notes.

βὰλλει καὶ μὰλοισι τὸν αἵπολον ὰ κλεαρίστα.

Cléariste jette des fruits au chevrier.

Il n'est personne qui ne se rappelle ces deux vers de l'églogue troisième de Virgile:

Malo me galathea petit, lasciva puella, Et fugit ad salices, et se cupi antevideri.

La folâtre Galathée me jette un fruit, s'enfuit vers les saules, et veut être vue avant d'être cachée.

Κορὠνις en grec, et coronis en latin, signifie une marque en forme de V ou de 7, que l'on ajoutoit à la fin d'un ouvrage qui étoit terminé. C'est pour cela que Martial a dit, liv. 5, épigramme première:

Si nimius videor serâque coronide longus Esse liber.

NOTES DU SECOND VOLUME

ἔισειμι πρὸς σε ψίλος, ουκἔχων τρόφην.

Je viens vers vous désarmé, n'ayant plus de nourriture, c'est-à-dire, n'ayant plus mon arc qui me nourrissoit. #/

Sic ait, et dicto citiùs tumida æquora placat.

Il dit, et, plus vîte que la parole, il appaise la mer soulevée.

Le bruit de notre évasion s'étoit répandu dans la ville; et la renommée, toujours habile à publier les évènemens, avoit annoncé la nouvelle de notre fuite en autant de manières qu'elle a de bouches différentes.

Qui pourra, grand Dieu, pénétrer Ce sanctuaire impénétrable, Où tes saints inclinés, etc.?

On pourroit cependant dire: comment ce sanctuaire est-il impénétrable, si les saints y ont pénétré? D'ailleurs, il y a dans le texte, ἁκινήτα κινοῦσαν; remuant des choses immobiles. Je n'ai pas cru pouvoir rendre cette antithèse mieux qu'en me servant des expressions du grand Rousseau.

Ensuite, devant ἡ il faut sous-entendre μάλλον; ellipse dont les exemples ne sont pas rares. On en trouve un dans le premier livre de l'Iliade, vers 117:

Βούλομαι ἐγὼ λάον σοονἔμμεναι ἡ ἀπολέσθαι.

J'aime mieux voir mon peuple sauvé que périr.

Voici comme j'explique mot-à-mot la phrase d'Héliodore: Se réjouissant et courant au-devant de ceux qui sont comme vous êtes maintenant, plus que de ceux d'ici.

NOTES DU TROISIÈME VOLUME.

ξυρεῖ γὰρ ἐν χρῲ τοῦτο μὴ χαιρεῖν τίνα

Le quelqu'un ne pas se réjouir de cela frotte sur la peau, c'est-à-dire, ceci se terminera mal pour quelqu'un.

On trouve dons l'Iliade, livre K, vers 173:

νῦν γάρ δὴ παντὲσσιν ἐπὶ ξὺρου, ἵσταται ἀκμῆς ἠ μαλὰ λὺγρος ὄλεθρος Αχαιοῖς ἠὲ βιῶναι

Car maintenant, ou une mort cruelle ou la vie est pour tous les Grecs sur le piquant d'une pointe, c'est-à-dire, un abîme prêt à engloutir les Grecs, est ouvert sous leurs pas.

Segniùs irritant animos demissa per aures, Quam quæ sunt oculis subjecta fidelibus.

Ce que l'on entend émeut l'ame beaucoup moins que ce que l'on voit.

Parmi les contre-sens innombrables dont fourmille la traduction anonyme, on remarque celui-ci: Ils étoient suivis des Arbalêtriers et gens de trait, nuds et sans armes, afin qu'ils eussent plus de facilité à tirer leurs flèches. Comment des Arbalêtriers et des gens de trait peuvent-ils être nuds et sans armes? et s'ils sont nuds et sans armes, comment peuvent-ils tirer des flèches? je n'en sais rien.

Il est bien vrai que γυμνοι veut dire nuds; mais cette nudité est déterminée par πανοπλιας, qui veut dire armure complette; de manière qu'ils étoient nuds d'une armure complette.

Rien de plus curieux que de voir comment l'anonyme rend cette phrase; il fait dire à Héliodore les choses les plus plaisantes. Par lui, la tête des guerriers d'Hydaspe se trouve être un parc d'artillerie. D'autres fois, dit-il, avec de petits dards, qui partoient de leurs bonnets, comme d'un arc, ils harceloient sans cesse les ennemis, en sautant et en se jouant autour d'eux y comme des satyres.

FIN DES NOTES.

TABLE DES MATIÈRES PRÉFACE. LIVRE PREMIER. LIVRE SECOND. LIVRE TROISIÈME. LIVRE QUATRIÈME. LIVRE CINQUIÈME. LIVRE SIXIÈME. LIVRE SEPTIÈME. LIVRE HUITIÈME. LIVRE NEUVIÈME. LIVRE DIXIÈME. NOTES NOTES DU SECOND VOLUME NOTES DU TROISIÈME VOLUME.

Notes in this chapter

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