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Les Éthiopiennes, ou Théagènes et Chariclée, tomes 1-3

HÉLIODORE (continued 3)

N. Quenneville translation

L'air, qui nous environne, pénètre dans notre intérieur par les narines, par les yeux; par la respiration et par tous les autres passages: il nous transmet avec lui les qualités dont il est imprégné, et les communique à tous ceux qui le respirent. Un homme regarde-t-il avec des yeux d'envie un bel objet, l'air qui l'environne se trouve infecté de cette funeste qualité, et par la respiration il transmet à tout ce qui l'approche le germe de cette passion: cet air extrêmement délié et subtil pénètre jusque dans la moële des os; et l'envie cause alors une maladie qui s'appelle proprement fascination. Examinez, mon cher Chariclès, combien de personnes sont attaquées de maux d'yeux, de la peste, sans avoir touché aucune personne atteinte de ces maladies, sans avoir couché dans le même lit, sans avoir mangé à la même table, mais par le seul contact de l'air qu'elles ont respiré. La génération de l'amour est encore une preuve de cette vérité. C'est par les yeux que, comme à la faveur d'un vent favorable, il décoche ses traits dans nos ames. De tous nos sens la vue est le plus mobile, le plus susceptible de s'enflammer, celui qui reçoit le plus aisément les impressions des objets étrangers. Les flammes qui pétillent dans nos yeux, facilitent à l'amour l'entrée de notre cœur.

Je vais vous en donner encore une preuve, tirée de la nature elle-même. Elle est consignée dans nos livres sacrés, qui traitent des animaux. Le Charadrius guérit de la jaunisse: si cet oiseau est regardé par un homme attaqué de cette maladie, il détourne les yeux, les ferme et s'enfuit; ce n'est pas, comme quelques-uns le croient, qu'il refuse son secours; mais, s'il regarde cet homme, il attire à lui sa maladie. C'est une qualité qu'il tient encore de la nature: aussi évite-t-il sa vue comme un trait perçant. Vous savez encore que l'haleine et les regards du serpent appelé Basilic, sont funestes et mortels à tout ce qu'il rencontre. Il ne faut donc pas s'étonner si quelques personnes enchantent même leurs meilleurs amis, ceux à qui elles veulent le plus de bien. Envieuses par tempérament, le cœur chez elles est innocent, la nature seule est coupable.

Vous venez, me dit Chariclès, après quelques instans de silence, de faire luire à mes yeux un flambeau qui dissipe les ténèbres dont mon esprit étoit obscurci. Plût aux dieux que le cœur de Chariclée fût sensible et qu'il connût l'amour! Non, je ne la regarderois pas comme malade, mais comme jouissant d'une parfaite santé. Vous savez ce que je vous ai demandé. Hélas! il n'est pas à craindre qu'avec son aversion pour l'hymen et pour l'amour, elle soit attaqué de ce mal: c'est plutôt à quelque enchantement qu'il faut attribuer son indisposition. O vous, mon ami, vous dont les lumières sont si étendues, sans doute vous n'oublierez rien pour la guérir! Je lui promis tous les secours dont je serois capable, si je la voyois dans un état alarmant.

Pendant que nous cherchions ainsi à découvrir la maladie de Chariclée, un homme hors d'haleine accourt à nous. Mes amis, nous dit-il, on diroit, à voir votre lenteur, qu'on vous appelle à des combats sanglans, et non au festin que le beau Théagènes a préparé, et auquel le plus grand des héros Néoptolème, doit présider. Venez; il ne manque plus que vous: ne vous faites pas attendre jusqu'au soir. Chariclès, s'approchant de mon oreille: cet homme, me dit-il, ne nous permet pas de délibérer.[19] Il me semble pris de vin. Allons, car il pourroit bien finir par en venir aux voies de fait. Vous plaisantez, lui dis-je; cependant partons.

Aussitôt que nous fûmes arrivés, Théagènes place Chariclès à côté de lui, et me témoigne à moi-même quelques égards en faveur du grand-prêtre. Je ne vous ennuierai point par un long détail de ce festin. Je ne vous parlerai point des danses des jeunes filles, de la musique, des divers amusemens auxquels se livrèrent les jeunes gens,[20] de la délicatesse, du goût exquis des viandes, ni des autres choses, qui rendirent ce repas agréable et délicieux. Mais je n'oublierai pas des choses qu'il vous est nécessaire de savoir, qu'il m'est agréable de rapporter.

Théagènes montroit beaucoup d'enjouement et tâchoit de bien accueillir tous les convives. Mais il ne put me cacher les secrets tourmens de son ame. Ses regards erroient ça et là; de tems en tems de profonds soupirs s'échappoient de son sein: tantôt, la tête baissée, il sembloit absorbé dans de profondes réflexions; bientôt après il revenoit à lui, comme s'il se fût apperçu de ses distractions, et l'on voyoit alors la joie briller sur son visage. Ces changemens rapides sembloient ne lui coûter rien. L'ame d'un amant, comme celle d'un homme ivre, est mobile et sans consistance: tous deux sont dominés par une passion susceptible de bien des modifications. Aussi un amant est-il sujet à l'ivresse, et un homme ivre, à l'amour; mais lorsqu'il succomboit sous le poids de l'ennui et du chagrin, tous les convives s'appercevoient de son mal-aise. Chariclès lui-même, voyant ces inégalités, me dit à l'oreille: quelque regard d'envie s'est sans doute arrêté sur Théagènes; il me semble être dans le même état que Chariclée. Assurément, lui dis-je; et vous ne devez pas en être étonné. Comme elle, il a été beaucoup regardé pendant la cérémonie.

Lorsque le moment de porter la coupe à la ronde fut arrivé, Théagènes, quoique malgré lui, but le premier, et présenta ensuite la coupe à chacun des convives. Lorsqu'il fut arrivé à moi, je le remerciai et ne voulus point boire. Attribuant ce refus au mépris, il me lance un regard terrible et enflammé de colère. Chariclès s'en apperçut: cet homme, lui dit-il, ne boit point de vin et ne mange rien de ce qui a eu vie. Théagènes lui en demande la raison. Il est Egyptien, de Memphis, continua Chariclès, et grand-prêtre d'Isis. Ces mots remplissent l'ame de Théagènes d'une joie subite: il se lève à l'instant,[21] demande de l'eau, en boit; puis s'adressant à moi: ô le plus sage des hommes! s'écrie-t-il, recevez au moins cette coupe de ma main: elle contient la liqueur que vous aimez. Faisons sur cette table des libations à l'amitié. J'y consens, beau Théagènes, lui dis-je; depuis long-tems je suis votre ami. Je reçus la coupe de ses mains et je bus.

Ainsi finit le festin. Les convives se séparent; je me retire accubié des caresses de Théagènes, qui m'embrassa plusieurs fois avec toute l'effusion du cœur le plus sensible. Rentré chez moi, je fus long-tems à m'endormir; je ne songeai qu'à Théagènes et à Chariclée: je repassai dans mon esprit les dernières paroles de l'oracle, dont je cherchai encore à pénétrer le sens. Déjà la nuit étoit au milieu de sa course, lorsque je crus voir Diane et Apollon, si toutefois je ne les vis pas réellement. L'un me remettoit Théagènes et l'autre Chariclée; et, m'appelant par mon nom: il est tems, me disoient-ils, de retourner dans ta patrie: tel est l'ordre des destins. Abandonne cette terre; emmène avec toi ces deux jeunes gens; traites-les comme tes enfans; conduis-les en Egypte, et par-tout où il plaira aux dieux. Après avoir ainsi parlé, ils disparoissent, me laissant bien persuadé que ce n'est point une vision.

Je ne doutois pas que ce que j'avois vu ne fût réel; mais je ne savois dans quel pays, chez quelle nation, les dieux m'ordonnoient de conduire ces deux jeunes gens. Mon père, dit Cnémon, vous me l'apprendrez par la suite; mais, dites-moi, comment croyez-vous que les dieux se sont manifestés à vous, si ce n'est en songe? Car vous prétendez les avoir vus en personnes. Le sage Homère l'apprend lui-même, répondit Calasiris; mais bien des lecteurs lisent ses vers sans y faire attention: J'ai reconnu, dit le poëte, le Dieu à sa démarche aisée; car les dieux se font bien reconnoître. Je crois moi-même, répond Cnémon, avoir fait comme la plûpart des lecteurs; et peut-être ne me rappelez-vous ce passage que pour m'en convaincre. Il ne m'a jamais présenté d'autre sens que celui que j'y ai trouvé la première; fois que je l'ai lu; et j'ignore quelles particularités il peut renfermer concernant la divinité.

Calasiris, après quelques instans de silence et de recueillement, comme s'il méditoit sur la divinité: Cnémon, dit-il, les dieux et les génies viennent à nous et disparoissent cachés le plus souvent sous la figure humaine, quelquefois sous celle d'êtres d'une autre espèce; mais leur apparition sous les traits de l'humanité nous en impose davantage. Fussent-ils méconnus des profanes, le sage ne les méconnoît jamais; leurs regards fixes, leurs paupières immobiles peuvent les faire distinguer aisément: ils ne marchent point, comme nous, en remuant leurs pieds alternativement; mais ils semblent glisser, voler rapidement, fendre les airs comme les oiseaux. Aussi, chez les Egyptiens, les statues des dieux ont-elles les deux pieds unis et serrés l'un contre l'autre; c'est ce que l'Egyptien Homère, qui avoit vu nos livres sacrés, fait entendre dans ses ouvrages en termes couverts, mais cependant intelligibles. Il dit, en parlant de Minerve: Des éclairs partoient de ses yeux, de Neptune; à sa démarche facile je reconnus un Dieu; comme s'il eût dit, à son vol rapide. Car le poëte veut dire qu'il marchoit aisément, et non pas, je reconnus aisément.

Divin Calasiris, dit alors Cnémon, vous venez de m'initier aux choses divines; mais vous avez plusieurs fois surnommé Homère l'Egyptien; et personne, peut être jusqu'à présent, n'a entendu dire qu'Homère fût d'Egypte. Je n'ai pas de preuve du contraire; mais vous m'étonnez, et je vous prie de vouloir bien m'éclaircir ce point. Ce que vous me demandez, répond Calasiris, est absolument étranger à notre sujet; cependant je vais tâcher de vous satisfaire en peu de mots.

Que d'autres fassent naître Homère dans un autre pays; que le sage n'ait point d'autre patrie que l'univers, je le veux bien. Mais Homère n'en est pas moins Egyptien; il naquit à Thèbes, qu'il appelle lui-même Thèbes aux cent portes. Son véritable père fut Mercure, quoiqu'on le crût fils d'un prêtre de ce Dieu. L'épouse de ce prêtre, après s'être purifiée selon le rit de nos pères, s'endormit dans le temple. Mercure s'approcha d'elle, et donna le jour à Homère, qui même porta des indices de l'illégitimité de sa naissance. Lorsqu'il vint au monde, une de ses cuisses se trouva toute couverte de longs poils. Il fut appelé Homère, parce qu'il erroit de pays en pays, et sur-tout dans la Grèce, en chantant ses poëmes. Il ne parle ni de lui, ni de sa patrie, ni de sa famille; et ceux qui connoissoient cette marque, qu'il portoit sur son corps, vinrent à bout de le faire appeler Homère. Mais pourquoi? reprit Cnémon, a-t-il gardé le silence sur sa patrie? Peut-être, dit Calasiris, eut-il honte de se voir chassé de sa terre natale; car il fut chassé par son père, lorsque sortant de l'adolescence, il se présenta pour se faire initier. Cette tache imprimée sur son corps, en imprima une à sa naissance. Peut-être même est-ce par sagesse qu'il a tu le nom de sa patrie. Peut-être a-t-il voulu, à la faveur de ce silence, passer pour citoyen de l'univers. Ce que vous me dites, reprit Cnémon, me paroît assez probable. Les poëmes d'Homère, dont la sublimité et les charmes se ressentent du climat de l'Egypte, la majesté de son génie, tout prouve qu'il n'auroit pu s'élever ainsi au-dessus des hommes, si quelque dieu ou quelque génie ne lui eût donné le jour.

Lorsque vous eûtes reconnu les dieux aux signes indiqués par Homère, que fîtes-vous?—Je continuai de veiller comme auparavant, de réfléchir dans le calme et le silence de la nuit, si favorables à la méditation. Je me réjouissois; j'entrevoyois quelque lueur d'espérance: je me flattois de retourner bientôt dans le sein de ma patrie; mais l'idée de séparer Chariclès de sa fille me déchiroit l'ame. Je ne savois comment emmener avec moi ces deux jeunes gens; comment les préparer à ce départ; comment cacher notre fuite; de quel côté fuir; par mer ou par terre: tout me jetoit dans un extrême embarras. Enfin je passai la nuit dans la plus grande perplexité, sans pouvoir fermer les yeux.

Le jour commencent à paroître, quand j'entendis du bruit dans le vestibule de ma demeure. La voix d'un jeune homme vient frapper mon oreille. Mon esclave demande, qui frappe à la porte et pourquoi. La voix répond; c'est Théagènes le Thessalien. L'arrivée de ce jeune homme me causa beaucoup de plaisir: je le fis entrer. Je crus que la fortune me facilitoit elle-même les moyens d'exécuter mon projet. Je crus encore qu'ayant appris, pendant le repas, que j'étois Egyptien et grand-prêtre, il venoit me prier de servir son amour. Il avoit la même opinion que le reste des hommes, qui, dans leur ignorance, s'imaginent que tous les hommes, en Egypte, ont la même étendue de connoissances.

Il y a en Egypte des charlatans, vil rebut de la populace, adonnés au culte de certaines idoles, toujours entourés de cadavres, n'étudiant que les simples, ne s'occupant que d'enchantemens, aussi inutiles à eux-mêmes qu'à ceux qui les consultent, échouant dans presque tout ce qu'ils entreprennent, ne rendant que de funestes services, donnant des chimères pour des réalités, ne prédisant que des malheurs, n'inventant que des pratiques abominables, et se rendant les ministres de plaisirs infâmes. Mais, mon fils, il y a aussi des hommes véritablement instruits, et qui n'ont rien de commun avec les premiers: ce sont les prêtres et les ministres du culte, qui, dès leur jeunesse, s'appliquent à s'instruire. Ils considèrent les astres, vivent avec les dieux, scrutent les merveilles de la nature, contemplent les mouvemens des corps célestes. La connoissance de l'avenir est le fruit de leurs veilles; éloignés des maux qui affligent l'humanité, ils ne s'étudient qu'à être bons et utiles aux autres hommes. C'est cette sagesse, qui m'a exilé pour un tems de ma patrie, afin de me soustraire aux malheurs qu'elle me montroit dans l'avenir, afin de ne pas voir, comme je vous l'ai dit, mes deux fils fondre l'un sur l'autre le fer à la main. Les dieux et le destin en décideront selon leur volonté; eux seuls sont les maîtres de notre sort. C'est moins, je crois, pour dérober à mes regards un spectacle si funeste, qu'ils m'ont banni de ma patrie, que pour me faire trouver ici Chariclée, comme vous le verrez par la suite de mon récit.

Théagènes entre dans ma chambre; il m'embrasse, je l'embrasse à mon tour; je le fais asseoir auprès de moi sur mon lit. Quelle affaire si pressante lui dis-je, vous amène chez moi de si grand matin? Hélas! me dit-il, après avoir plusieurs fois passé la main sur son visage, il s'agit de tout pour moi. Je rougis de dire la cause de mon arrivée; et il se tut. Je crois avoir trouvé le moment de faire l'inspiré, de paroître deviner ce que je savois parfaitement bien. Je le regarde d'un air de bonté et de douceur. Pourquoi craignez-vous de parler, lui dis-je? Il n'est point de secret pour les dieux ni pour moi. Après quelques momens de silence, je pose mes doigts sur de petits cailloux, comme si je voulois compter, quoique je n'eusse aucun calcul à faire; j'agite ma chevelure; j'imite ceux qui sont agités d'une fureur divine: Mon fils, lui dis-je, vous aimez. A ces mots, il tressaille; mais quand j'eus ajouté: Chariclée est celle que vous aimez, il croit entendre un dieu; il est près de se jeter à mes pieds pour m'adorer. Je l'arrête; il se précipite dans mes bras, me prodigue mille caresses. Il remercie les dieux de ne s'être point trompé dans ses espérances. Il me presse de le sauver; me dit que c'en est fait de lui; que la violence de son mal, que l'ardeur des flammes dont est embrasé son cœur, qui n'a point encore senti les feux de l'amour, exigent un prompt remède. Il m'assure avec serment qu'il n'a encore connu aucune femme, qu'il les a dédaignées toutes; que, jusqu'ici, il a méprisé l'hymen et les amours; que la beauté de Chariclée l'a convaincu qu'il n'est pas insensible; mais qu'il n'a point encore trouvé de femme capable de fixer ses regards. En même-tems il verse un torrent de larmes, comme s'il eût été indigné de sa défaite.

Je tâche de le ranimer, de le consoler: Ne vous désespérez pas, lui dis-je, je vous promets mes soins, et je saurai trouver le secret de toucher le cœur de Chariclée: ses mœurs sont austères; elle brave les lois de l'amour; elle méprise Vénus et l'hymenée; mais elle ne les méprise que de bouche. Je tenterai tout pour vous: l'adresse triomphe quelquefois de la nature. Je ne vous demande que de ne pas perdre courage, de vous soumettre à tout ce que je vous ordonnerai. Il m'assura qu'il feroit tout ce que je voudrois, fallût-il marcher sur des épées nues.

Pendant que Théagènes me promettoit une docilité sans bornes, et toute sa fortune pour reconnoître mes services, un homme arrive de la part de Chariclès. Le grand-prêtre, me dit-il, vous prie de vous rendre auprès de lui: il est ici près dans le temple d'Apollon. Un songe a jeté la frayeur dans son ame; il implore le secours du dieu. Je congédie aussitôt Théagènes et je me lève. Arrivé au temple, je trouve Chariclès assis, accablé, de douleur et gémissant sans cesse. D'où viennent donc, lui dis-je, cette affliction et cet abattement? Hélas! me répond-il, ne suis-je pas en effet le plus malheureux des hommes? J'ai eu un songe effrayant. J'apprends que ma fille est plus mal; qu'elle n'a pu fermer les yeux de toute la nuit. Pour comble de malheur, on célèbre demain les jeux. La prêtresse de Diane doit en vertu de nos lois, présenter un flambeau au vainqueur dans la course armée, et distribuer les prix. Chariclée se trouve dans l'alternative d'enfreindre les lois de nos pères, en s absentant, ou d'assister malgré elle à ces jeux, et d'accroître son mal. La justice, la reconnoissance, les devoirs de l'amitié et de la religion réclament aujourd'hui auprès de vous. Apportez remède à ses maux. Je sais, et vous l'avez dit vous-même, qu'il est aisé de guérir un charme donné par un œil d'envie: rien n'est impossible aux prêtres Egyptiens. Je feignis de ne m'être point occupé de la maladie de Chariclée. Je lui demande la journée pour préparer un médicament. A présent, lui dit-je, allons voir votre fille; assurons-nous bien de son état: consolons-la autant que nous pourrons. Je vous prie aussi de m'annoncer à elle comme quelqu'un que vous connoissez bien. Il faut qu'elle me regarde comme un ami, et qu'elle me donne toute sa confiance. Eh bien! dit Chariclès, je ferai tout ce que vous voudrez.

Je ne vous peindrai pas l'état dans lequel nous la trouvâmes. Le mal l'avoit entièrement abattue; les roses de son teint étoient fanées; ses yeux, noyés de larmes, étoient mornes et flétris.[22] Cependant elle se composa quand elle nous apperçut; elle s'efforça de prendre son maintien et son ton de voix ordinaires. Chariclès, la prenant dans ses bras, lui donne mille baisers, lui prodigue mille caresses: ô ma fille, lui dit-il, ô l'ame de ma vie! c'est à moi, c'est à ton père que tu caches ton mal! Un œil malin t'a enchanté; c'est le silence du crime que tu gardes ici. Des regards funestes t'ont mise dans cet état déplorable; mais ne te désespère point: voici le sage Calasiris qui va remédier à ton mal; c'est un homme vertueux et qui peut te guérir. Prêtre d'Isis, initié aux mystères des Egyptiens dès son enfance, il possède un art divin. C'est encore l'ami intime de ton père; reçois-le avec confiance: il veut te rendre la santé; abandonne-toi donc à lui. D'ailleurs, tu ne fuis pas la société des sages.

Chariclée ne nous répondit rien; mais elle nous fit comprendre, par un signe de tête, qu'elle entendoit parler de moi avec plaisir. Nous la quittâmes aussitôt. Chariclès me rappela ce qu'il m'avoit demandé, de travailler à vaincre l'aversion de sa fille pour les hommes et pour l'hymen. Je l'assurai que bientôt il seroit satisfait, et je calmai un peu ses inquiétudes.

Fin du 3.e Livre et du Tome premier.

Notes in this chapter

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