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Les Éthiopiennes, ou Théagènes et Chariclée, tomes 1-3

HÉLIODORE (continued 3)

N. Quenneville translation

Il trouve Arsace assise sur un trône: elle est vêtue d'une robe de pourpre enrichie d'or. La magnificence de ses colliers, l'éclat de sa tiare ajoutent encore à son orgueil naturel. Enfin l'art de la coquetterie et de la séduction semble avoir épuisé sur elle toutes ses ressources. Une garde nombreuse l'entoure: à ses côtés sont assis les seigneurs les plus distingués; mais tout cet éclat n'en impose point à Théagènes. Il semble avoir oublié qu'il a promis à Chariclée de se prêter à tout, pour gagner les bonnes grâces d'Arsace. Il s'arme d'une noble fierté, à la vue de tout cet appareil du faste Persan. Sans s'humilier, sans se prosterner, la tête droite: princesse dit-il, je vous salue.

L'indignation s'empare de tous les assistans. On murmure sourdement de l'audace de Théagènes, qui ne se prosterne point devant la sœur du grand roi. Pardonnez-lui, dit Arsace en souriant, il est étranger, jeune, il a les sentimens des Grecs, et pour nous, le mépris naturel à sa nation. En même-tems elle ôte sa tiare au grand mécontentement de toute l'assemblée; car c'est ainsi que chez les Perses on rend le salut. Etranger, lui dit-elle, par un interprète, (car elle n'entendoit point la langue grecque,) ayez confiance; que demandez-vous? parlez, vous n'essuyerez point de refus. En même-tems elle fait signe aux eunuques de remmener, des gardes l'accompagnent. Achémènes le revoit et le reconnoît: il soupçonne la cause qui lui attire de si grands honneurs; il en est étonné: cependant il garde le silence comme sa mère le lui a recommandé.

Arsace donne un magnifique repas aux seigneurs Perses, sous prétexte de les honorer, mais en effet pour célébrer sa première entrevue avec Théagènes. Elle ne se contente pas de lui envoyer, comme à l'ordinaire, des mets de sa table; elle lui envoie encore des tapis, des étoffes précieuses, travaillés à Sidon et en Lydie, des esclaves pour le servir, une jeune fille à Chariclée, un jeune garçon à Théagènes, tous deux originaires d'Ionie, tous deux à la fleur de l'âge. Elle presse en même-tems Cybèle d'accomplir sa promesse. Elle lui dit qu'elle ne peut résister à sa passion. Cybèle n'attendoit pas les ordres d'Arsace; elle employoit tout pour gagner Théagènes. Elle ne lui expliquoit pas encore ouvertement les volontés de sa maîtresse; elle cherchoit, par des détours, à les lui faire comprendre. Elle lui rappeloit sans cesse les bontés d'Arsace pour lui, lui parloit de sa beauté, des grâces de sa personne; elle savoit même adroitement lui en peindre les charmes secrets; elle n'oublioit pas ses manières engageantes, son goût pour les jeunes gens et pour les plaisirs; enfin elle tâchoit de s'assurer s'il étoit sensible aux plaisirs de l'amour.

Théagènes louoit le caractère aimable d'Arsace, son penchant pour les Grecs, et ses autres qualités; il reconnoissoit toute la grandeur de ses bienfaits; mais il feignoit de ne point entendre les propositions de Cybèle, et n'y répondoit point. Celle-ci pensa étouffer de dépit et de rage: persuadée que Théagènes entendoit bien ses discours, elle ne pouvoit pas douter qu'il n'opposât un refus absolu et outrageant à toutes ses avances. Arsace, dévorée de tous les feux de l'amour, ne pouvoit supporter un état aussi violent: elle réclamoit les promesses de Cybèle; celle-ci la remettoit, sous différens prétextes: tantôt Théagènes étoit prêt à tout; mais la crainte l'arrêtoit: tantôt il étoit indisposé.

Déjà le cinquième et le sixième jours étoient écoulés. Arsace avoit appelé Chariclée auprès d'elle, une ou deux fois. Pour plaire à Théagènes, elle l'avoit traitée avec beaucoup d'égards et de bonté. Cybèle enfin est contrainte de s'expliquer nettement avec Théagènes, et de lui dévoiler la passion de sa maîtresse. Elle lui promet que sa complaisance sera payée par des trésors immenses: elle lui demande ce qu'il peut craindre: elle s'étonne de ce qu'à la fleur de l'âge, avec tant de charmes, il ne connoît point l'amour; de ce qu'il se refuse aux embrassemens d'une femme douée de tant d'attraits, qui brûle pour lui; de ce qu'il ne saisit pas avec empressement une occasion si belle, si avantageuse, vu qu'il n'a rien à craindre; que le mari est absent. C'est moi, continue-t-elle, qui l'ai nourrie; c'est à moi qu'elle confie tous ses secrets: je vous ménagerai cette entrevue; rien ne peut vous retenir; votre cœur n'est point engagé; vous n'avez point subi le joug de l'hymen: considérations par dessus lesquelles ont passé avant vous bien des personnes sensées; elles n'ont point cru, par là, nuire à leur famille; elles n'ont vu, dans un pareil commerce, qu'une source de richesses et de plaisirs. Elle mêle aussi les menaces. Un refus allume la fureur et la soif de la vengeance dans l'ame des femmes de ce rang, quand elles sont dédaignées. Le mépris alors est un outrage sanglant qu'elles punissent cruellement. Songez qu'Arsace est Persanne, du sang royal. Vous dites vous-même qu'elle a du crédit et de la puissance; sa reconnoissance peut être sans bornes et sa vengeance terrible. Vous êtes étrangers, sans amis, sans appui. Ayez pitié de vous; ayez pitié d'Arsace. Un amour aussi ardent mérite bien votre compassion. Redoutez une passion dédaignée. Craignez une amante en fureur: plus d'une fois une telle retenue a enfanté le repentir. J'ai plus d'expérience que vous en amour. Ces cheveux n'ont pas blanchi, sans que j'aie acquis bien des lumières; mais je n'ai point encore vu de cœur aussi dur, aussi inflexible que le vôtre.

S'adressant ensuite à Chariclée, en présence de laquelle la nécessité la contraignoit de tenir un pareil langage: O ma fille! dit-elle, joignez-vous à moi, unissez vos prières aux miennes, auprès de votre frère.... Je ne sais quel nom lui donner ici. Votre intérêt l'exige, vous n'en serez que plus considérée, sans en être moins aimée. Vous nagerez au sein de l'opulence; Arsace vous fera contracter un mariage brillant: un pareil sort pourrait tenter des personnes d'un rang élevé, à plus forte raison n'est-il pas à dédaigner pour des étrangers réduits aujourd'hui à la mendicité.

Chariclée, lançant à Cybèle le regard du mépris et de l'indignation: Il seroit à souhaiter, dit-elle, pour la gloire même de la belle Arsace, qu'elle ne se fût pas laissée enflammer d'un amour aussi violent, ou qu'elle y résistât courageusement; mais puisqu'elle est femme, puisque, comme vous le dites, elle ne peut éteindre l'ardeur des feux qui la dévorent, je conseille à Théagènes de satisfaire les désirs de la princesse, s'il le peut sans danger; mais qu'il prenne garde d'attirer la foudre sur sa tête et sur celle d'Arsace. Si cette intrigue venait à transpirer.... Si le Satrape apprenoit son déshonneur! A ces mots, Cybèle se précipite vers Chariclée, la serre étroitement dans ses bras, la couvre de baisers. O ma fille! dit-elle, vous avez pitié d'une personne aussi belle que vous: le salut de votre frère vous est cher; mais ne craignez rien, le secret le plus inviolable couvrira tout. Arrêtez, lui dit Théagènes, donnez-nous quelques momens pour délibérer.

Cybèle sort aussitôt. O Théagènes! dit Chariclée, qu'elles sont amères les faveurs de la fortune! elle nous trompe bien cruellement! mais votre sagesse saura mettre à profit, pour votre honneur, une circonstance aussi délicate. Je ne sais si vous êtes résolu de vous rendre aux désirs d'Arsace, si vous l'étiez, je ne vous en détournerois pas, si notre salut ou notre perte dépendent de votre consentement ou de votre refus. Mais si vous ne croyez pas devoir vous y rendre, feignez-le au moins; entretenez d'espérances la passion de la princesse; qu'une condescendance simulée l'empêche de prendre un parti violent contre vous. Calmez ses feux, modérez ses fureurs par des espérances et des promesses; peut-être, avec le secours des dieux, le tems nous donnera quelque moyen de salut. O Théagènes! prenez garde que vos réflexions ne vous conduisent hors des voies de l'honneur.

O Chariclée! répond Théagènes en souriant, cette maladie si naturelle aux femmes, la jalousie, vous tourmente au milieu de vos malheurs. Sachez que Théagènes est incapable d'une pareille bassesse: faire et dire des choses malhonnêtes, me semble également honteux. D'ailleurs, ôter toute espérance à Arsace, c'est nous ménager quelques douceurs, puisque c'est nous délivrer de ses importunités. S'il faut souffrir, mon ame, formée à l'école du malheur, saura résister à tout. Prenez garde, réplique Chariclée, d'attirer sur notre tête un déluge de maux; et elle se tut.

Pendant que Chariclée et Théagènes s'entretiennent ainsi, Cybèle ramène l'espoir dans le cœur d'Arsace, l'assure des dispositions favorables de Théagènes, et lui fait entrevoir l'accomplissement de ses vœux. Bientôt elle revient auprès de nos deux amans. Le soir, la nuit, elle redouble ses instances auprès de Chariclée qui couchoit avec elle, la conjure de l'aider à fléchir Théagènes. Au point du jour, elle va le trouver, lui demande quelle résolution il a prise. Sur un refus formel, et qui ne lui laisse plus aucune espérance, elle retourne vers Arsace, la douleur peinte dans les yeux. La princesse, apprenant la cruelle réponse de Théagènes, vomit mille imprécations contre Cybèle[54], se retire dans sa chambre, se jette sur son lit, et dans son désespoir se meurtrit le sein.

Cybèle, sortant de la chambre d'Arsace; rencontre son fils Achémènes, qui, la voyant consternée, toute en pleurs: Ma mère, lui dit-il, est-il arrivé quelque malheur imprévu? quelque funeste nouvelle ne chagrine-t-elle point Arsace? l'armée n'a-t-elle point essuyé quelque échec? les Ethiopiens n'ont-ils pas l'avantage sur Oroondates? Il lui fait encore beaucoup d'autres questions semblables. Vous êtes un jeune homme[55], lui dit Cybèle, et elle le quitte. Achémènes, sans se rebuter, la suit, lui prend les mains, l'embrasse, la conjure de lui faire part de son chagrin.

Elle le prend alors en particulier, l'emmène à l'écart dans un jardin, et lui parle ainsi: Jamais, mon fils, je n'aurois révélé à personne mes maux, ni ceux d'Arsace; mais elle est aujourd'hui dans un état effrayant. Moi-même je m'attends à périr victime de son désespoir et de ses fureurs; je suis donc obligée de rompre le silence. O vous! que j'ai porté dans mon sein, que j'ai mis au jour, vous que j'ai nourri de mon lait, ne pourriez-vous trouver un remède à nos maux? Arsace aime ce jeune étranger qui est dans le palais. Ce n'est point une passion ordinaire, une passion qu'elle puisse réprimer; c'est un feu dévorant qui la consume. En vain nous nous sommes flattées jusqu'ici de la satisfaire; cet amour est la cause des égards, des bontés, avec lesquelles on traite ces étrangers. Ce jeune insensé, dont l'audace égale la cruauté, est sourd à mes prières. Je sais qu'Arsace en mourra, je sais qu'elle me précipitera avec elle dans le tombeau, persuadée que je l'ai trompée, que je l'ai bercée de vaines espérances. Voilà, mon fils, ce qui fait couler mes larmes: trouvez un remède à tant de maux, ou vous n'ayez plus de mère.

Quelle sera ma recompense? répond Achémènes. Je ne veux pas ici me faire valoir; dans l'état d'angoisse où est la princesse, prête à expirer, il n'est pas tems d'user de détours, d'artifices ni de finesses. Demandez, répond Cybèle, tout ce qui vous fera plaisir. Déjà Arsace, à ma considération, vous a élevé à la dignité de premier échanson: votre ambition n'est-elle pas satisfaite? Parlez. Si vous sauvez l'infortunée Arsace, d'immenses trésors seront votre récompense. Depuis long-tems, dit Achémènes, je soupçonnois la passion de la princesse, et je n'en doutois même plus; mais j'attendois en silence. Ce ne sont ni les richesses ni les dignités que j'ambitionne. Je demande à Arsace, pour prix d'un service si important, de m'unir par le mariage, à cette jeune fille que l'on dit sœur de Théagènes. Je l'aime passionnément: la princesse peut juger de mon amour par le sien; atteinte du même mal que moi, elle ne refusera rien aux vœux d'un homme qui promet de la mettre au comble du bonheur.

Non, répond Cybèle, non, n'en doutez pas; Arsace ne refusera rien à son bienfaiteur, à son sauveur. D'ailleurs, nous pourrions bien nous-mêmes obtenir le consentement de cette jeune personne. Mais, dites-moi, quel est ce moyen que vous offrez? Je ne m'expliquerai, répond Achémènes, que quand la princesse m'aura promis avec serment de m'accorder ma demande. Ne faites aucune tentative auprès de la jeune fille; je connois son orgueil et sa fierté, vous pourriez renverser tous mes projets. Vous serez content, répond Cybèle.

En même-tems elle court à l'appartement d'Arsace; tombant à ses pieds: Ne vous désespérez pas, lui dit-elle; grâce aux dieux, vos vœux seront remplis. Faites seulement venir mon fils Achémènes.—Eh bien, qu'il vienne; mais peut-être allez-vous me tromper encore une fois. Achémènes paroît. Cybèle expose les demandes de son fils. Arsace promet, avec serment, à Achémènes de l'unir à la sœur de Théagènes.

Princesse, dit alors Achémènes, que Théagènes, votre esclave, cesse désormais de refuser d'obéir à sa maîtresse.—Comment mon esclave!—Théagènes est votre prisonnier; vous avez sur lui les droits qu'un vainqueur a sur son captif. Mitranes le faisoit conduire à Oroondates, pour l'envoyer ensuite à la cour du grand roi; moi-même j'étois chargé de le conduire. Les Besséens et Thyamis, fondant sur moi, me l'ont enlevé. Je n'ai échappé qu'avec beaucoup de peines. Il montre ensuite à Arsace la lettre de Mitranes, adressée à Oroondates. Il ajoute que si elle veut d'autres preuves, Thyamis pourra attester la vérité de tout ce qu'il dit.

Arsace respire. Elle sort à l'instant de sa chambre, passe dans l'appartement où, assise sur un trône, elle avoit coutume de donner ses audiences, et fait venir Théagènes. Lorsqu'il est devant elle, elle lui montre Achémènes et lui demande s'il le connoît.—Oui, je le connois.—Vous conduisoit-il comme prisonnier de guerre?—Oui.—Eh bien, sachez que vous êtes à moi. Vous allez descendre au rang de mes esclaves, soumis à mes moindres volontés. Je promets votre sœur en mariage à Achémènes, en considération de la place qu'il occupe auprès de moi, en considération de sa mère, et de son attachement à ma personne; je ne diffère cet hymen que pour fixer le jour et préparer le repas que je veux donner pour le célébrer.

Ces paroles furent un coup de poignard pour Théagènes: il résolut de ne pas résister ouvertement, mais d'esquiver les poursuites d'Arsace, comme celles d'une bête féroce. O ma maîtresse! dit-il, je remercie les dieux de ce qu'étant d'une illustre origine, au milieu de nos malheurs, ce sont vos fers que nous portons, de ce que vous daignez abaisser des regards de bonté et de bienveillance sur de malheureux étrangers; mais ma sœur n'est point prisonnière: elle n'est donc point votre esclave; cependant elle veut bien vous servir, faire tout ce qu'il vous plaira: commandez-lui donc ce que vous jugerez à propos.

Qu'on le mette, reprend Arsace, au nombre de ceux qui servent à table. Qu'il apprenne d'Achémènes à présenter à boire. Qu'il s'instruise ici avant d'aller servir le grand roi. Ils se retirent ensuite. Théagènes tout pensif, réfléchit sur ce qu'il a à faire; mais Achémènes, avec un sourire moqueur et insultant: toi, dit-il, qui nous parlois avec tant de fierté; toi, qui portois la tête si haute et te vantois d'être seul libre, qui ne pouvois fléchir les genoux devant Arsace, tu vas à présent courber le front, ou l'on saura bien te rendre docile.

Arsace, ayant congédié tout le monde, retient Cybèle. Il n'y a plus de prétextes, dit-elle: allez dire à mon orgueilleux amant que s'il m'obéit, s'il se rend à mes désirs, il sera libre, nagera au sein de l'opulence; mais s'il persiste dans ses refus, il sentira tout le poids de la colère d'une amante dédaignée, d'une maîtresse en fureur: rampant dans l'esclavage le plus vil et le plus cruel, il essuiera les traitemens les plus barbares.

Cybèle rapporte à Théagènes ces paroles d'Arsace: elle ajoute toutes les raisons qu'elle croit les plus propres à le fléchir. Théagènes la prie de le laisser quelques instans seul avec Chariclée. O mon amie! lui dit-il, c'en est fait de nous, nous sommes sans ressources, sans espérances[56]. Dans notre malheur nous n'avons pas même la consolation de nous dire libres: nous sommes esclaves; et il lui rapporte son entrevue avec Arsace. Oui, nous sommes esclaves, continue-t-il, exposés à toutes les insultes et à la férocité des barbares, dans la cruelle alternative d'obéir aux caprices de nos tyrans, ou de nous voir condamnés comme des scélérats; mais ce qu'il y a de plus déchirant, ce qui met le comble à nos maux, c'est qu'Arsace a promis ta main à Achémènes, au fils de Cybèle.... Non, il ne se fera pas cet odieux hymen; du moins je ne le verrai pas, tant qu'il me restera une épée pour m'ôter la vie. Que faire? quel moyen de me soustraire aux poursuites de l'odieuse Arsace, et toi, à celles de l'exécrable fils de Cybèle?

Il n'en est qu'un, répond Chariclée; c'est de consentir à tout: par-là tu empêcheras mon hymen.—Que dis-tu? quoi! ma funeste destinée me condamneroit à goûter dans des embrassemens coupables des plaisirs que je n'ai pas encore goûtés dans les bras de celle que j'adore!... Mais ... je crois avoir trouvé un moyen: la nécessité est la mère des bons conseils. Se tournant vers Cybèle: allez avertir Arsace, dit-il, que je veux lui parler en particulier et sans témoins.

Persuadée que Théagènes se rendoit, la vieille va rapporter ces paroles à Arsace. Elle en reçoit l'ordre de l'amener après le repas. Elle l'amène en effet; recommande à tout le monde de laisser la princesse seule et tranquille, et de faire régner le plus profond silence autour de sa chambre. Elle introduit Théagènes. Les ténèbres environnent tout et favorisent le mystère; un seul flambeau éclaire la chambre. A peine Théagènes est-il entré, que Cybèle se retire; mais Théagènes l'arrête: Arsace, dit-il, je vous en conjure, que Cybèle reste; je sais qu'elle a votre confiance, qu'elle est la dépositaire de tous vos secrets. En même-tems il prend les mains d'Arsace; Non, princesse, dit-il, ce n'est point mon orgueil qui s'est révolté jusqu'ici contre votre volonté. Je me ménageois les moyens de m'y soumettre sans danger: depuis que, par une faveur spéciale de la fortune, je suis votre esclave, je n'en suis que plus en état de vous obéir en tout: accordez-moi une grâce. Je sais que je vous demande de violer une promesse solennelle: ne donnez point la main de Chariclée à Achémènes; car, sans parler du reste, une jeune princesse, d'une si haute naissance, ne peut passer dans les bras d'un valet. Oui, Arsace, je le jure par le soleil, par tous les dieux, vous n'aurez pas d'esclave plus rebelle que moi, si vous forcez le penchant de Chariclée: vous me verrez plutôt me donner la mort à moi-même.

Croyez, répond Arsace, que je ne veux que vous plaire, moi qui suis prête à me livrer à vous. J'ai cependant juré de donner votre sœur à Achémènes.—J'y consens, donnez-lui ma sœur; mais mon amante ... mais mon épouse ... car qu'est-elle autre chose que mon épouse? Non, je n'en puis douter; vous ne voulez pas la donner.—-Que dites-vous?—La vérité. Chariclée n'est point ma sœur, elle est mon épouse, comme je viens de vous le dire; et vous êtes dégagée de votre serment. Vous pouvez, si vous le voulez, vous en convaincre, et célébrer, par un repas solennel, mon hymen avec elle. Arsace ne put apprendre sans émotion que Chariclée étoit l'épouse, et non la sœur de Théagènes. Quoi qu'il en soit, dit-elle, vous serez satisfait: nous consolerons Achémènes par un autre mariage.

Personne, dit alors Théagènes, ne sera plus docile que moi. Il s'avance en même-tems pour baiser la main de la princesse; mais Arsace se baisse, lui donne sa bouche à baiser au lieu de sa main, et Théagènes sort, ayant reçu plutôt que donné un baiser.

Il instruisit Chariclée de tout ce qui venoit de se passer le plus tôt qu'il put. Elle avoit déjà appris quelque chose, et ne pouvoit même se défendre d'un peu de jalousie. Il lui expose les suites que doit avoir sa démarche: elle nous procure, dit-il, plusieurs avantages. Achémènes ne peut plus aspirer à ta main. J'ai imaginé, pour le présent, une raison de ne pas me rendre aux désirs d'Arsace. Outre de voir ses espérances trompées, indigné de voir son crédit auprès de la princesse effacé par le mien, Achémènes ne manquera pas de remplir tout de trouble et de désordre; il n'ignorera rien: Cybèle lui dira tout. Si j'ai voulu qu'elle fût présente à notre entretien, c'est pour qu'elle rapportât tout à son fils; c'est pour avoir un témoin de mon entrevue avec Arsace, entrevue qui s'est bornée à de simples paroles. Il suffit peut-être à une ame pure et intègre de se reposer sur la protection du Ciel; mais il est beau aussi de ne laisser aucun doute sur sa vertu, et de pouvoir marcher dans le chemin de la vie d'un pas ferme et sûr.

Il faut s'attendre, ajouta-t-il, qu'Achémènes ourdira quelque trame contre Arsace. Il est esclave par état; mais un maître n'a point de plus grand ennemi que son esclave: il est maltraité; on a violé à son égard la sainteté des sermens; il se voit abaissé au-dessous des autres; il est instruit des infamies et des débordemens de la princesse; son ressentiment n'a pas besoin des armes de la calomnie, dont la vengeance s'est servie plus d'une fois: la vérité lui en fournira de suffisantes.

Ces raisons et d'autres semblables rendent l'espoir à Chariclée. Le lendemain Achémènes vient chercher Théagènes pour servir Arsace à table. Elle l'avoit ainsi ordonné; elle lui avoit même envoyé une magnifique robe persanne: il s'en revêt, non, sans éprouver, dans sa douleur, un certain plaisir à se parer de ces riches brasselets et de ces colliers tout brillant d'or. Déjà Achémènes se mettoit en devoir de l'instruire, de lui montrer comment il devoit verser du vin, présenter la coupe, lorsque Théagènes court à un buffet chargé de coupes, et, en prenant une précieuse: je n'ai pas besoin, dit-il, de tes leçons. Quand il s'agit de servir ma maîtresse, mon cœur m'en dit assez; et ce foible talent ne m'enorgueillit point. Mon ami, tu n'es ici que l'élève de la fortune, à laquelle il a plu de t'élever à ce rang; et moi, je le suis de la nature et des circonstances, et leurs leçons me suffisent. En même-tems, il verse légèrement du vin, et présente la coupe à Arsace du bout des doigts et avec une grâce admirable. Cette coupe achève de bouleverser, de subjuguer la princesse: les yeux fixés sur Théagènes, elle boit plus d'amour encore que de vin, laisse de la liqueur au fond de la coupe, et la rend à Théagènes comme si elle buvoit à sa santé.

Achémènes n'est pas insensible à tout ce qu'il voit: le dépit et la jalousie remplissent son cœur; ses coups-d'œil, son affectation à parler à l'oreille des convives, n'échappent point à Arsace elle-même. Après le repas, Théagènes s'adressant à Arsace: O ma maîtresse! dit-il, j'ai une grâce à vous demander; permettez-moi de ne porter cette robe que quand je vous servirai. Il obtient sa demande, reprend ses habits ordinaires et se retire.

Achémènes, sortant avec lui, lui reproche sa suffisance, son orgueil puéril; lui dit que la princesse a conçu pour lui tout le mépris que mérite un étranger sans usage, sans connaissance. Si vous continuez, dit-il, à garder les mêmes airs, vous ne plairez pas long-tems. C'est l'amitié qui vous donne ces avis; je m'intéresse à un homme avec lequel je vais m'unir, dont je vais épouser la sœur, comme Arsace me l'a promis. Achémènes ajoute encore beaucoup d'autres choses semblables. Théagènes, feignant de ne point l'entendre, s'en va les yeux baissés.

Cybèle, allant coucher sa maîtresse vers midi, les rencontre; elle voit la tristesse peinte sur le visage de son fils, et lui en demande la cause. On nous préfère, dit-il, ce jeune étranger: à peine a-t-il paru dans le palais, que le voilà échanson. Une charge que nous possédons depuis si long-tems, il nous en dépouille; il est auprès de la princesse, lui présente la coupe, en un mot, il ne lui manque plus que le titre d'échanson. Qu'il s'élève, qu'il parvienne aux plus hauts emplois, qu'il partage tous les secrets, ce n'est pas là ce qui me chagrine le plus: notre silence, notre mollesse, font toute sa grandeur; mais il pouvoit ne pas nous insulter, nous outrager, nous qui l'avons dirigé, qui lui avons appris à remplir des fonctions si glorieuses. Nous en parlerons une autre fois; je cherche Chariclée, mon amante: elle est tout pour moi; sa présence dissipera peut-être mon chagrin. O mon fils! reprend Cybèle, quelle amante! vous pleurez, je crois, vos moindres maux, et vous ignorez les plus amers. Chariclée ne sera point votre épouse.—Que dites vous? est-ce que je ne suis pas digne d'épouser une esclave comme moi? pourquoi donc ne sera-t-elle point mon épouse?—C'est notre zèle, c'est notre attachement pour Arsace qui en sont cause; nous avons sacrifié pour elle notre tranquillité; nous avons exposé nos jours, pour contenter ses passions, nous avons tout fait pour lui plaire. Ce jeune étranger, ce bel amant, est entré dans sa chambre, n'a paru qu'une fois devant elle, et il lui a persuadé de violer ses sermens. Il lui a assuré que Chariclée n'est point sa sœur, mais une amante dont la foi lui est engagée.—Et Arsace la lui a promise!—Elle la lui a promise; j'étois présente, je lai entendue. Dans quelques jours elle célébrera cet hymen par un repas magnifique: elle vous fera contracter une autre mariage.

Achémènes, poussant un profond soupir, et frappant ses deux mains l'une contre l'autre: ce mariage, dit-il, sera funeste à tous deux; faites-le différer de quelques jours. Si l'on me demande, dites que je suis à la campagne pour ma santé. Chariclée n'est plus la sœur de Théagènes, c'est son amante; je sens qu'il ne veut par-là que me l'enlever. Oui, s'il l'embrassoit, s'il la serroit contre son sein, s'il passoit les nuits à côté d'elle, il pourroit prouver qu'elle est son épouse et non sa sœur. Secondé des dieux vengeurs du parjure, je saurai bien me faire rendre justice.

Ainsi parla Achémènes: le démon de la rage, de la jalousie, de la vengeance, bien capable d'aveugler tout autre homme qu'un barbare, souffle dans son ame toutes ses fureurs. Emporté par les mouvemens impétueux de sa passion, sans consulter les lumières de la prudence, et vers la fin du jour, il prend un coursier Arménien, parmi ceux dont le Satrape se servoit dans les pompes et les cérémonies publiques, va rejoindre Oroondates, le trouve près de Thèbes, assemblant ses forces, faisant des préparatifs de guerre, et se disposant à marcher contre les Ethiopiens.

Fin du 7e. Livre et du Tome Second.

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