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Le roman de la rose - Tome III

JEAN DE MEUNG

Reading edition

Édition accompagnée d'une traduction en vers

Précédée d'une Introduction, Notices historiques et critiques;

Suivie de Notes et d'un Glossaire

PAR

PIERRE MARTEAU

TOME III

ORLÉANS

1878

Table des matières

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LE ROMAN DE LA ROSE

LVI Comment l'Amant trouva Richesse10399. Gardant le sentier et l'adresse Par lequel prennent le chastel Amans qui assez ont chastel Jouxte une clere fontenele, Pensant à la Rose novele, En ung biau leu trop délitable, Dame plesant et honorable, Gente de cors, bele de forme, Vi ombroier dessous ung orme, Et son ami de jouxte li: Ne sai pas le nom de celi[1] Mès la dame avoit nom Richesce, Qui moult estoit de grant noblesce. D'ung senteret gardoit l'entrée, Mès el n'iert pas dedans entrée. Dès que les vi, vers eus m'enclin, Saluai les le chief enclin; Et il assés tost mon salu M'ont rendu, mès poi m'a valu. Ge lor demandai toutevoie A Trop-Donner la droite voie:

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LE ROMAN DE LA ROSE

LVI Comment l'Amant trouve Richesse10479. Qui le sentier garde sans cesse Par lequel prennent le château Ceux qui l'avoir ont grand et beau. Pensant à la Rose nouvelle, Près d'une claire fontenelle, En un délicieux pourpris, Dame honorable et belle vis, Gente de corps, belle de forme Prendre le frais dessous un orme. Seyait près d'elle son ami; Ne sais le nom de celui-ci, Mais la dame avait nom Richesse Qui moult était de grand' noblesse Et d'un sentier le seuil gardait, Mais toutefois dedans n'était. Vers eux céans je m'évertue Et tête basse les salue. Ils m'ont assez tôt mon salut Rendu; c'est tout ce qui m'échut. Car me répondit la première Richesse, par parole fière,

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Richesce qui parla première,10421. Me dist par parole moult fiere: Richesse. Vez-ci le chemin, ge le gart. L'Amant. Ha! dame, que Diex vous regart! Dont vous pri, mès qu'il ne vous poise, Que m'otroiés que par ci voise Au chastel de novel fondé, Que Jalousie a là fondé. Richesse. Vassaus, ce ne sera pas ores, De riens ne vous congnois encores: Vous n'estes pas bien arrivés, Puisque de moi n'estes privés. Non pas espoir jusqu'à dix ans Ne serés-vous par moi mis ens; Nus n'i entre, s'il n'est des miens, Tant soit de Paris, ne d'Amiens. Bien i lais mes amis aler Karoler, dancier et baler: Si ont ung poi de plesant vie Dont nus sages hons n'a envie. Là sunt servi d'envoiseries, De treches et d'espingueries, Et de tabors et de vieles, Et-de rostruenges noveles, De gieuz de dez, d'eschez, de tables, Et d'autres gieuz moult delitables,

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Quand demandai, d'un ton bénin,10501. Vers Trop-Donner le droit chemin: Richesse. Voici le chemin, je le garde. L'Amant. Ah! dame, que Dieu vous regarde! Je vous en prie, octroyez-moi D'aller au castel que je voi, Et que Jalousie a naguère Hélas! bâti pour ma misère. Richesse. Pas encor, vassal, de ce pas; Non, car je ne vous connais pas. Mes amis seuls par cette route Passent, vous vous trompez sans doute. Nul n'entre là s'il n'est des miens, Fût-il de Paris ou d'Amiens; Dix ans au moins faites en sorte De patienter à la porte. J'y laisse mes amis aller Sauter, danser et karoler Et mener moult joyeuse vie, Que nul sage, il est vrai, n'envie. Là ce ne sont qu'amusements, Danses et divertissements, Au son des tambours, des vielles Et des chansons les plus nouvelles; Ce ne sont que mets savoureux Et passe-temps voluptueux,

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De savoureuses lecheries,10447. Et d'envoisiées drueries. Là vont valiez et damoiseles Conjoint par vielles maquereles, Cerchant prés et jardins et gaus, Plus envoisiés que papegaus. Puis revont entr'eus as estuves, Et se baignent ensemble ès cuves Qu'il ont es chambres toutes prestes, Les chapelés de flors ès testes, Dedens l'ostel Fole-Largesce Qui si les aprovoie et blesce, Que puis puéent envis garir, Tant lor set chier vendre et merir Son service et son ostelage, Qu'ele en prent si cruel paage, Qu'il lor convient lor terre vendre Ains que tout le li puissent rendre. Ges i convoie à moult grant joie, Mès Povreté les raconvoie Froide, tremblant, tretoute nuë: J'ai l'entrée, et ele a l'issuë. Jà puis d'eus ne m'entremetré, Tant soient sage ne letré. Lors s'i puéent aler billier[2], Qu'il sunt au darrenier millier. Ge ne di pas se tant faisoient Que puis vers moi se rapaisoient, (Mais fort chose à faire seroit) Toutes les fois qu'il lor plairoit, Ge ne seroie jà si lasse Qu'encor ne les i remenasse. Mès sachiés que plus s'en repentent En la fin ceus qui plus i hentent,

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Jeux d'échecs, de dés et de tables,10527. Et mille jeux moult délectables. Là, cherchant prés, bocages frais, Aussi parés que perroquets, S'en vont varlets et damoiselles Conjoints par vieilles maquerelles; Puis reviennent ensemble au bain Se mettre en un même bassin, Chapelets de fleurs sur leurs têtes, Par belles chambres toujours prêtes, De Folle-Largesse en l'hôtel Qui les épuise bien et bel Tant qu'ils guérissent à grand' peine. Car moult cher leur fait l'inhumaine Payer son hospitalité, Et telle est sa rapacité, Qu'elle leur fait leurs terres vendre Sans qu'ils en puissent rien reprendre. Je les mène pleins de gaîté, Mais les ramène Pauvreté Froide et tremblante et toute nue; Le seuil je garde, elle l'issue. Jamais un seul ne défendrai, Tant soit-il sage ni lettré. Jusqu'au dernier sou tout y passe; Tous sont réduits à la besace. Je ne dis pas que cependant (Mais ce serait bien fort vraiment), S'ils me faisaient bonne figure, Je serais pour eux aussi dure Et ne les y ramènerais Souventes fois pour rien après; Mais sachez que plus ils y hantent, Et plus en la fin s'en repentent,

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N'il ne m'osent véoir de honte,10481. Par poi que chascun ne s'afronte, Tant se courroucent, tant s'engoissent: Si les lais por ce qu'il me lessent. Si vous promet bien, sans mentir, Qu'à tart venrez au repentir, Se vous jà les piés i metés: Nus ours, quant il est bien betés, N'est si chetis, ne si alés, Cum vous serés s'ous i alés. Se Povreté vous puet baillier, El vous fera tant baaillier Sor ung poi de chaume ou de fain, Qu'el vous fera morir de fain[3], Qui jadis fu sa chamberiere, Et l'a servi de tel manière, Que Povreté par son servise, Dont Fain iert ardent et esprise, Li enseigna toute malice, Et la fist mestresse et norrice Larrecin le valeton lait: Ceste l'aleta de son lait, N'ot autre boulie à li pestre; Et se savoir volés son estre, Qui n'est ne souple ne terreus, Fain demore en un champ' perreus Où ne croist blé, buisson ne broce: Cist champ est en la fin d'Escoce, Si frois que por noient fust marbres. Fain, qui ne voit ne blé, ne arbres, Les erbes en errache pures As trenchans ongles, as dens dures; Mès moult les trueve cleres nées Por les pierres espês semées:

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Et de honte n'osent me voir,10561. Et pour un peu, de désespoir S'assommeraient, tant ils s'angoissent; Je les fuis parce qu'ils me laissent. Aussi je promets, sans mentir, Qu'à tard viendrez au repentir Si vous franchissez la barrière; Car nul ours, sous sa muselière, N'est si chétif et lâche et lourd Que vous ne serez au retour. Et si Pauvreté vous tenaille Sur son lit de foin ou de paille, Elle vous fera tant gémir, Que vous fera de faim mourir[3b], Faim qui, jadis sa chambrière, La servit de telle manière, Que par son ardente âpreté Elle corrompit Pauvreté, Lui enseigna toute malice Et la fit maîtresse et nourrice De Larcin le valeton laid. Elle l'allaita de son lait Sans de bouillie autre le paître, Et si vous désirez connaître Cet être et faible et souffreteux: Faim demeure en un champ pierreux Où ne croît blé, feuille ni cosse; Ce champ est au fond de l'Ecosse Et plus que le marbre gelé. Faim, qui n'y voit arbre ni blé, De ses ongles herbes menues Arrache et de ses dents aiguës. Mais le gazon est mince et clair De ces rocs sur l'immense mer,

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Et se la voloie descrivre,10515. Tost en porroie estre delivre. Longue est, et megre et lasse et vaine, Grant soffrete a de pain d'avaine; Les cheveus a tous hériciés. Les yex crués en parfont gliciés, Vis pale et balievres sechies, Joes de rooille entechies; Par sa pel dure, qui vorroit, Ses entrailles véoir porroit. Les os par les illiers li saillent, Où trestoutes humors defaillent, N'el n'a, ce semble, point de ventre, Fors le leu qui si parfont entre, Que tout le pis à la meschine[4] Pent à la cloie de l'eschine. Ses dois li a créus maigresce, Des genous li pert la rondesce; Talons a haus, agus parens, Ne pert qu'el ait point de char ens, Tant la tient maigresce et compresse; La plantéureuse Déesse, Cerès qui fait les blés venir, Ne set là le chemin tenir; Ne cil qui ses Dragons avoie, Tritolemus n'i set la voie[5], Destinées les en esloingnent, Qui n'ont cure que s'entrejoingnent. La Déesce plantéureuse Et Fain la lasse dolereuse, Ne puéent onques estre ensemble Par Povreté qui les dessemble; Mès assés tost vous i menra Povreté quant el vous tenra,

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Et si je la voulais décrire,10595. Quelques mots me pourraient suffire: Son corps long, sec, voûté, malsain, A grand besoin d'un peu de pain; Face pâle et lèvre séchée, Sa joue est de rouille tachée Et ses cheveux tout hérissés, Et ses yeux noirs tout renfoncés; L'Œil pourrait, perçant sa peau dure, De ses entrailles voir l'ordure; Les os lui sortent par le flanc Tout vides de moelle et de sang; Ce semble, elle n'a point de ventre, Si ce n'est la place qui rentre, Et son double pis ballottant Au revers de l'échine pend; Par la maigreur ses mains grandissent Et ses genoux pointus saillissent; Ses talons hauts, étroits, aigus, Semblent de chair tout dépourvus, Tant chagrin, tant maigreur l'oppresse. Non, la plantureuse déesse Cérès, qui fait les blés venir, Par là ne peut chemin tenir; Conduisant ses dragons, lui-même Jamais n'y viendra Triptolême [5b], Car les destins ne veulent pas Qu'ensemble ils se joignent là-bas. Onc la déesse plantureuse Et Faim la pauvre malheureuse Ne s'allieront en vérité, Trop les divise Pauvreté. Mais Pauvreté bien assez vite Jusque-là vous fera conduite,

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Se cele part aler volés10549. Por estre oiseus si cum solés; Car à Povreté toutevoie Torne-l'en bien par autre voie Que par cele que je ci garde: Car par vie oiseuse et fetarde Puet-l'en à Povreté venir. Et s'il vous plesoit à tenir Cele voie que j'ai ci dite, Vers Povreté lasse et despite, Por le fort chastel assaillir, Bien porrés au prendre faillir. Mès de fain cuit-ge être certaine Que vous iert voisine prochaine; Car Povreté set le chemin Miex par cuer que par parchemin. Si sachiés que Fain la chétive, Est encores si ententive Envers sa Dame et si cortoise, Si ne l'aime-ele ne ne proise, S'est-ele par li soustenuë, Combien qu'ele soit lasse et nuë, Qu'el la vient toute jor véoir, Et se vet avec li seoir, Et la tient au bec, et la baise Par desconfort et par mésaise: Puis prent Larrecin par l'oreille Quant le voit dormir, si l'esveille, Et par destresce à li s'encline; Si le conseille et endoctrine Comment il les doit procurer Combien qu'il lor doie durer. Et Cuer-Failli à li s'accorde Qui songe toute jor la corde

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Lorsque vous tiendra dans ses rets,10629. Si par hasard vous désirez Par là traîner votre paresse Comme soulez sans nulle cesse. Bien rencontre-t-on Pauvreté, Au surplus, d'un autre côté Que par ce sentier que je garde; Car par vie oiseuse et couarde On peut à Pauvreté venir, Et s'il vous plaisait à tenir Cette route que j'ai ci dite, Vers Pauvreté lâche et maudite, Pour le château-fort assaillir, Vous pourrez aisément faillir. Mais Faim sera, j'en suis certaine, Votre voisine fort prochaine, Car Pauvreté sait le chemin Mieux par cœur que par parchemin. Or sachez que Faim la chétive Est encore si attentive Envers sa dame, par semblant (Car point ne l'aime, et cependant Faim n'est que d'elle soutenue, Combien que soit piteuse et nue), Qu'elle la vient toujours revoir Et se vient avec elle asseoir, Et la tient au bec et la baise A grand déconfort et mésaise, Puis par l'oreille Larcin prend, L'éveille quand le voit dormant, De détresse vers lui s'incline, Et le conseille et l'endoctrine Comment il leur doit procurer De quoi leur misère endurer.

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Qui li fait hericier et tendre10583. Tout le poil, qu'el ne voie pendre Larrecin son filz le tremblant, Se l'en le puet trover emblant. Mès jà par ci n'i enterrés, Aillors vostre chemin querrés. Car si le chemin volés sivre, De tout bien vous verrés délivre, Que ne m'avés pas tant servie Que m'amor aiés deservie. L'Amant à Richesse. Dame, par Diex, se ge péusse, Volentiers vostre grâce eusse, Dès-lors que où sentier entrasse, Bel-Acueil de prison getasse, Qui léens est emprisonnés: Ce don, s'il vous plest, me donnés. Richesse. Bien vous ai, dist-ele, entendu; Et sai que n'avés pas vendu Tout vostre bois gros et menu; Ung fol en avés retenu, Et sans fol ne puet nus hons vivre, Tant cum il voille Amor ensivre[6]. Si cuident-il estre moult sage Tant cum il vivent en tel rage: Qu'en ne doit pas apeler vie Tel rage ne tel desverie;

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Et Cœur-Failli à Faim s'accorde,10663. Qui songe toujours à la corde Et craint que Larcin le tremblant, Son fils, ne soit surpris volant, Et céans ne soit mené pendre; Lors sent son poil dresser et tendre. Mais par ici point n'entrerez; Ailleurs votre chemin cherchez, Car si ce chemin voulez suivre, A votre avoir il faut survivre. Vous pouvez donc d'ici partir, Car aussi bien, pour conquérir Mon amour et ma courtoisie, Vous ne m'avez assez servie. L'Amant à Richesse. Dame, par Dieu, si je pouvais, Votre amour volontiers aurais; Aussi je vous demande en grâce Que par votre sentier je passe Pour Bel-Accueil de sa prison Tirer, octroyez-moi ce don. Richesse. J'entends bien, dit-elle, et n'ignore Que vendu n'avez pas encore Tout votre bois gros et menu. Un brin en avez retenu, Car toujours un brin de folie Conserve celui qu'Amour lie[6b], Et tant qu'il vit en tel tourment Il se croit sage assurément.

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Bien le vous sot Raison noter,10609. Mès ne vous pot desasoter. Sachiés quant vous ne la créutes, Moult cruelment vous décéutes. Voire ains que Raison i venist, N'estoit-il riens qui vous tenist; N'onques puis riens ne me prisastes Dès-lors que par amors amastes; Qu'amans ne me vuelent prisier, Ains s'efforcent d'amenuisier Mes biens, quant ge les lor départ, Et les regietent d'autre part. Où déable porroit-l'en prendre Ce qu'uns Amans vodroit despendre? Fuiés de ci, lessiés m'ester. L'Amant. Ge qui n'i poi riens conquester, Dolens m'en parti sans demore. La bele o son ami demore, Qui bien iert vestu et parés. Pensis m'en voir tous esgarés Par le jardin delicieus Qui tant ert bel et précieus, Cum vous avés devant oï; Mès de ce moult poi m'esjoï Qu'aillors ai mis tout mon pensé. En tous tens, en tous leus pensé En quel manière sans faintise Ge feroie miex mon servise: Que moult volentiers le féisse, Si que de riens n'i mespréisse;

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Mais on ne peut appeler vie10691. Telle rage et telle furie; Bien vous le sut Raison noter Sans pouvoir vous désassoter. Sachez que quand vous ne la crûtes Moult cruellement vous déçûtes. Voire avant que Raison y vînt N'était-il rien qui vous retînt, Et rien depuis ne me prisâtes Dès lors que par Amour aimâtes; Amants ne me veulent chérir, Mais ils s'efforcent d'amoindrir Mes biens, dès que je leur dispense, Et les gaspillent sans prudence. Où diable pourrait-on puiser Ce qu'un amant peut dépenser? Or partez, laissez-moi tranquille. L'Amant. Voyant tout effort inutile, Triste aussitôt je suis parti. Je la laisse avec son ami A la belle et riche vêture. Pensif je vais à l'aventure Par le jardin délicieux Qui tant est bel et précieux, Comme vous l'ai dépeint naguère; Mais je ne m'en éjouis guère. Ailleurs mes pensers vont errants; Je pense en tous lieux, en tous temps, Comment je puis mon devoir faire Le mieux, d'une honnête manière. Moult volontiers je le ferai Et ma parole n'oublierai,

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Car n'en créust de riens mes pris,10639. Se de riens éusse mespris. Moult se tint mes cuers, et veilla A ce qu'Amis me conseilla: Male-Bouche adez honoroie En tous les leus où gel' trovoie; De tous mes autres anemis Honorer forment m'entremis, Et de mon pooir les servi: Ne sai se lor gré deservi, Mès trop me tenoie por pris, Dont ge n'osoie le porpris Approchier si cum ge soloie, Car tous jors aler i voloie; Si fis ainsinc ma penitence Lonc-tens en tele conscience, Comme Diex set, car ge fesoie Une chose, et autre pensoie. Ainsinc m'entencion double ai, N'onc mès nul jor ne la doublai. Traïson me convint tracier Por ma besoigne porchacier. Onc traïstre n'avoie esté, N'encor ne m'en a nus reté.

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Car je serais trop méprisable10723. Si d'un tel crime étais capable. Moult se tint mon cœur et veilla A ce qu'Ami me conseilla, Et dès lors toujours Malebouche J'honorais, ce monstre farouche, En tous les lieux où le trouvais. Pour tous mes ennemis j'avais Aussi, du moins en apparence, Cette même condescendance, De tout mon pouvoir les servais. M'en surent-ils gré? Je ne sais, Mais je n'avais d'autre ressource, N'osant plus diriger ma course Au pourpris comme je soulais, Et toujours aller y voulais! Ainsi je fis ma pénitence Longtemps en telle conscience, Comme Dieu sait; car je faisais Une chose, une autre pensais. Ainsi, jusque-là droiturière, Mon âme est double et mensongère, Trahison il me faut ourdir Si je veux à mes fins venir, Moi que nul n'a soupçonné d'être Jusqu'à ce jour menteur ni traître.

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LVII Cy dit l'Amant d'Amours, comment10663. Il vint à lui legierement Pour lui oster sa grant douleur, Et lui pardonna sa foleur Qu'il fist quant escouta Raison, Dont il l'appela Sans-Raison. Quant Amors m'ot bien esprouvé, Et vit qu'il m'ot loial trouvé, De tel loiauté toutevoie Comme vers li porter devoie, Si s'aparust, et sor mon chief, En sozriant de mon meschief, Me mist sa main, et demanda Se j'ai fait quanqu'il commanda; Comment il m'est, et qu'il me semble De la Rose qui mon cuer emble; Si savoit-il bien tout mon fait; Car Diex set tout quanque hons fait. Amours. Sunt fait, dist-il, tuit mi commans Que ge as fins amans commans, Qu'aillors nes voil-ge départir, N'il n'en doivent jà départir? L'Amant. Ne sai, sire, mès fais les ai Au plus loiaument que ge sai.

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LVII Cy dit l'Amant d'Amour, comment10749. Il vint à lui légèrement Pour terminer son agonie Et lui pardonna la folie Qu'il fit en écoutant Raison, Pourquoi l'appela Sans-Raison. Quand Amour après cette épreuve Eut de ma loyauté la preuve, Loyauté telle cependant Que lui devais par mon serment, Il m'apparut et sur ma tête, En souriant de ma défaite, Mit la main et me demanda Si je fis ce qu'il commanda, Comment je suis, ce que j'augure De la Rose qui me torture; Mais il savait bien tout mon fait; Car Dieu sait tout ce qu'homme fait. Amour. Les commandements que je donne Aux fins amants, et qu'à personne Autre ne donne aucunement, As-tu suivi fidèlement? L'Amant. Je ne sais; mais je puis le dire, J'agis en loyal amant, sire.

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Amours. Voire, mès trop par ies muable,10687. Ton cuer n'est mie bien estable, Ains est malement plain de doute, Bien en sai la vérité toute. L'autre jor lessier me vosis, Par poi que tu ne me tosis Mon hommage, et féis d'Oiseuse Et de moi plainte dolereuse; Et redisoies d'Esperance Qu'el n'iert pas certaine en science, Et por fox néis te tenoies Dont en mon servise venoies, Et t'acordoies à Raison: N'estoies-tu bien mavez hon? L'Amant. Sire, merci! confés en sui, Si savés que pas ne m'en fui, Et fis mon lez, bien m'en sovient, Si comme faire le convient A ceus qui sunt en vostre hommage: Ne m'en tint pas sans faille à sage, Ains m'en reprist moult malement, Et me sermonna longuement, Et bien cuida par son preschier Vostre servise empéeschier Raison quant à moi fu venuë, Si ne l'en ai-ge pas créuë, Tant i séust mètre s'entente; Mès sans faille, que ge ne mente, Douter me fist; plus n'i a mès, Raison ne m'esmovra jamès

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Amour. Certes, mais tu es trop changeant,10773. Ton cœur n'est pas assez constant, Mais trop malement plein de doute, Bien en sais la vérité toute. L'autre jour me laisser voulais, Pour un peu ravi tu m'aurais Mon hommage, et tu fis d'Oyseuse Et de moi plainte douloureuse, Et d'Espérance tu disais Qu'elle n'est certaine jamais; Tu tenais pour un fol caprice De demeurer à mon service Et même à Raison te rendais; N'était-ce pas d'un cœur mauvais? L'Amant. Sire, merci! Je le confesse. Mais vôtre je restai sans cesse, Et fis même, bien m'en souvient, Mon testament, comme il convient A ceux qui sont en votre hommage. Ne m'en tint pas, c'est vrai, pour sage, Mais m'en reprit moult malement Et me sermonna longuement Raison, quand à moi fut venue, Mais aussi je ne l'ai pas crue. Pourtant elle faillit mon cœur, Tant mit d'éloquence et d'ardeur, Arracher à votre service, Et, je le dis sans artifice, Douter me fit. Mais je promets De ne plus l'écouter jamais

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A chose qui contre vous aille10717. Ne contre autre qui gaires vaille, Se Dieu plest, quoi qu'il m'en aviengne, Tant cum mes cuers à vous se tiengne, Qui bien s'i tendra, ce sachiés, S'il ne m'est du cors arrachiés. Forment néis, maugré m'en sai De tant qu'onques le me pensai, Et qu'audience li donné; Si pri qu'il me soit pardonné, Car ge, por ma vie amender, Si cum vous plest à commander, Voil, sans jamès Raison ensivre, En vostre loi morir et vivre. N'est riens qui de mon cuer l'efface, Ne jà por chose que je face, Atropos morir ne me doigne Fors en faisant vostre besoigne; Ains me prengne en méisme l'euvre Dont Venus plus volentiers euvre: Car nus n'a, de ce ne dout point, Tant de délit cum en ce point; Et cil qui plorer me devront, Quant ainsinc mort me troveront, Puissent dire: Biaus dous amis, Tu qui t'es en ce point là mis, Or est-il voirs, sans point de fable, Bien est ceste mort convenable A la vie que tu menoies, Quant l'ame avec ce cors avoies. Le Dieu d'Amours. Par mon chief, or dis-tu que sage: Or voi-ge bien que mon hommage

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(Contre vous combien qu'elle braille,10803. Ni contre autre, si peu qu'il vaille), Jamais, à Dieu tant qu'il plaira, Tant que mon cœur à vous sera Qui pour toujours à vous s'attache, Du corps à moins qu'on ne l'arrache! Mauvais gré, voire je me sai, Lorsqu'audience lui donnai, De l'avoir seulement ouïe. Pardonnez-moi, je vous en prie, Car pour mes péchés amender, Quoi qu'il vous plaise commander, Je veux, sans jamais Raison suivre, En votre loi mourir et vivre. N'est rien qui l'efface en mon cœur, Et pour moi le plus grand bonheur C'est qu'Atropos la mort m'envoie Tandis qu'à vous servir m'emploie, Emmi le travail savoureux Où Vénus se complaît le mieux; Car il n'est, je n'en ai doutance, De plus parfaite jouissance. Que ceux qui pleurer me devront Quand ainsi mort me trouveront, Puissent dire: Sans nulle fable Ta mort fut en tout point semblable A la vie, ami, que menais Quand l'âme avec ce corps avais! Le Dieu d'Amours. Par mon chef, tu parles en sage. Or je vois bien que mon hommage

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Est en toi moult bien emploiés;10749. Tu n'es pas des faus renoiés, Des larrons qui le me renoient Quant il ont fait ce qu'il queroient. Moult est enterins tes corages, Ta nef vendra, quant si bien nages, A bon port, et gel' te pardon Plus par prière que par don, Car ge n'en voil argent ne or; Mès en leu de confiteor, Voil ains que tu vers moi t'acordes, Que tous mes commans me recordes: Car dix en tendra cist Rommans Entre deffenses et commans; Et se bien retenus les as, Tu n'as pas geté ambesas. Di-les.

LVIII Comment l'Amant, sans plus attendre, Veult à Amours sa leçon rendre. L'Amant. Volentiers. Vilenie Doi foïr, et que ne mesdie; Salus doi tost donner et rendre; A dire ordure ne doi tendre; A toutes femmes honorer M'estuet en tous tens laborer; Orgoil foïr; cointe me tiengne, Jolis et renvoisiés deviengne;

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Est employé moult bien en toi;10833. Tu n'es pas de ces gens sans foi, De ces larrons qui me renient Sitôt qu'ils ont ce qu'ils envient. Ton cœur est pur; tu conduiras, Tant que si bien navigueras, Ta nef au port; je te pardonne, Ami, mais point ne te rançonne, Car je ne veux argent ni or; Mais au lieu de confiteor, Je veux qu'avec moi tu reprennes Mes leçons et que t'en souviennes Car dix en tiendra ce romans, Défenses et commandements. Et si les garde ta mémoire Fidèlement, tu peux m'en croire, Un jour mieux tu t'en trouveras Que si tu tournais les deux as. Dis-les.

LVIII Ci l'Amant sans plus de façon D'Amour répète la leçon. L'Amant. Volontiers. Vilenie Je dois fuir; que point ne médie; A toutes femmes honorer Je dois en tous temps aspirer; A dire ordure ne dois tendre; Salut doit tôt donner et rendre; Orgueil fuir; bien mis me tenir; Aimable et joli devenir;

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A larges estre m'abandoingne;10775. En ung seul leu tout mon cuer doingne. Amours. Par foi, tu sés bien ta leçon, Ge n'en sui mès en soupeçon. Comment t'est-il? L'Amant. A dolor vif, Presque ge n'ai pas le cuer vif[7]. Amours. N'as-tu mes trois confors? L'Amant. Nennin; Dous-Regard fault, qui le venin Me seult oster de ma dolor Par sa très-doucereuse or. Tuit trois s'enfoïrent, mès d'eus M'en sunt arrier venus les deus[8]. Amours. N'as-tu Esperance? L'Amant. Oïl, sire, Cele ne me lest desconfire: Car lonc tens est après tenuë Esperance une fois créuë.

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Qu'à généreux être m'adonne;10861. En un seul lieu tout mon cœur donne. Amour. Ma foi, tu sais bien ta leçon, Et je n'ai plus aucun soupçon. Que ressens-tu? L'Amant. Douleur si vive Qu'à peine sens que mon cœur vive. Amour. N'as-tu pas mes trois conforts? L'Amant. Non. Doux-Regard n'ai qui le poison Otait de ma douleur affreuse Par sa saveur très-doucereuse. Tous trois s'étaient enfuis; mais d'eux En sont depuis revenus deux[8b]. Amour. N'as-tu pas Espérance? L'Amant. Oui, sire, Qui ne me laisse déconfire; Car lorsqu'en nos cœurs elle naît, Elle y reste longtemps.

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Où est la Rose?10791. L'Amant. Elle est perdue. Jalousie l'a esperdue Par Male-Bouche le larron: Ne sai se jà vers li garron. Amours. Bel-Acueil, qu'est-il devenus? L'Amant. Il est en prison retenus, Li frans, li dous, que tant amoie. Amours. Or ne t'en chaut, et ne t'esmoie, Encor l'auras plus, par mes iex, A ton voloir que tu ne siex, Dès que tu me sers loiaument, Mes gens voil mander erraument Por le fort chastel asségier. Li barons sunt fort et legier[9]; Ains que nous partons mès du siège, Iert Bel-Acueil mis hors du piege.

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Amour. Où est10877. La Rose? L'Amant. Hélas! elle est perdue! A Jalousie elle est vendue Par Malebouche, et je ne sais Si l'en délivrerons jamais. Amour. Où est Bel-Accueil à cette heure? L'Amant. Dans sa dure prison il pleure, Le franc, le doux, que tant j'aimais. Amour. Maintenant tes esprits remets, Ami, sois sans inquiétude; Car plus que n'en eus l'habitude, A ton vouloir seras heureux, Je te le jure par mes yeux. Puisque tu m'es resté fidèle, Mes barons il faut que j'appelle[9b] Pour le château-fort assiéger. Chacun est fort, vaillant, léger, Et devant que levions le siége Sera Bel-Accueil hors de piége.

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LIX Comment Amours le bel et gent10807. Mande par ses lettres sa gent, Et les baille à un messagier Qui les prent sans faire dangier. Li Diex d'Amors sans terme metre De leu, ne de tens en sa letre, Toute sa baronie mande As uns prie, as autres commande Qu'il viengnent à son parlement. Tuit sunt venu sans contrement, Prest d'acomplir ce qu'il vorra, Selonc ce que chascun porra. Briément les nommerai sans ordre, Por plus tost à ma rime mordre. Dame Oiseuse la jardiniere I vint o la plus grant baniere; Noblece de cuer et Richece, Franchise, Pitié et Largece, Hardement, Honor, Cortoisie, Delit, Simplece et Compaignie, Séurté, Déduit, et Léesce, Joliveté, Biauté, Jonesce, Humilité et Pacience, Bien-Celer, Contrainte-Astenence Qui Faux-Semblant o li amaine; Sans li i venist-ele à paine. Cist i sunt o toute lor gent: Chascun d'eus ot moult le cuer gent, Ne mès Astenance-Contrainte Et Faus-Semblant à chiere feinte,

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LIX Ci mande Amour pour la bataille10895. Ses barons, par lettres qu'il baille A maint rapide messager, Qui les porte d'un pied léger. Le Dieu d'Amours, sans terme mettre De lieu ni de temps dans sa lettre, Tous ses barons mande ardemment De venir en son parlement, Commande aux uns, les autres prie. Tous sont venus sans repartie Prêts à faire ce qu'il voudra, Selon ce que chacun pourra. Je vais vous les nommer sans ordre Pour plus tôt à ma rime mordre. C'était d'abord Franchise, Honneur, Richesse et Noblesse de cœur, Et Oyseuse la jardinière Avec la plus grande bannière. Puis venaient Largesse et Beauté, Bien-Celer, Courage et Bonté, Pitié, Simplesse et Compagnie, Amabilité, Courtoisie, Déduit, Liesse et Sûreté, Désir et Jeunesse et Gaîté, Humilité, puis Patience, Puis enfin Contrainte-Abstinence Que Faux-Semblant accompagna, Car sans lui nulle part ne va. Chacun toute sa gent amène, Riant visage, âme sereine.

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Quelque semblant que dehors facent,10837. Barat en lor pensée bracent. Barat engendra Faus-Semblant Qui va les cuers des gens emblant; Sa mere ot non Ypocrisie La larronnesse, la honnie: Geste l'aleta et norri L'orde ypocrite au cuer porri, Qui traïst mainte region Par habit de religion. Quant li Diex d'Amors l'a véu, Tôt le cuer en ot esméu. L'Amours. Qu'est-ce, dist-il? ai-ge songié? Di, Faus-Semblant, par quel congié Es-tu venus en ma présence? L'Amant. Atant saut Contrainte-Astenence, Si prist Faus-Semblant par la main:. Contrainte-Astenance. Sire, dist-ele, o moi l'amain, Si vous pri qu'il ne vous desplese, Maint honor m'a fait et maint ese. Cil me soustient, cil me conforte, S'il ne fust, de fain fusse morte; Si m'en devriés mains blasmer; Tout ne vueille-il les gens amer,

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Seuls Abstinence et Faux-Semblant10925. Avaient l'air contraint et flottant; Car mensonge en leurs pensers brassent, Quelque semblant que dehors fassent. Mensonge engendra Faux-Semblant Qui va les cœurs des gens volant. Sa mère était Hypocrisie La laronnesse, la honnie, Qui trahit mainte région Par habit de religion; Sitôt qu'Amour porta la vue Sur lui, son âme en fut émue: Amour. Qu'est-ce, dit-il, ai-je songé? Dis, Faux-Semblant, par quel congé Es-tu venu en ma présence? L'Amant. Lors bondit Contrainte-Abstinence Et Faux-Semblant par la main prit: Contrainte-Abstinence. Sire, c'est moi qui l'ai conduit, Dit-elle, et ne vous en déplaise; Maint honneur me fit et maint aise, Me vint en aide et me soutint, Sans lui fusse morte de faim. Excusez-moi, souffrez qu'il reste; Malgré que tretous il déteste,

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S'ai-ge mestier qu'il soit amés10861. Et prodhons et sains hons clamés. Mes amis est, et ge s'amie, Si vient o moi par compaignie.

LX Comment Amours dist à son ost Qu'il veult faire ung assault tantost Au chastel, et que c'est son vueil Pour hors en mettre Bel-Acueil. Or soit, dist-il, adonc parole A tous une brieve parole. Por Jalousie desconfire Qui nos Amans met à martire, Vous ai, dist-il, ci fait venir, Qui contre moi bée à tenir Ce fort chastel qu'ele a drecié, Dont j'ai forment le cuer blecié. Trop l'a fait fierement horder, Moult i convendra béhorder Ains que de nous puist estre pris. Si sui dolent et entrepris De Bel-Acueil qu'el i a mis, Qui tant avançoit nos amis. S'il n'en ist, ge sui mal-baillis, Puisque Tibulus m'est faillis[10], Qui congnoissoit si bien mes tesches, Por qui mort ge brisai mes flesches, Cassai mes ars, et mes cuiries Traïnai toutes desciries, Dont tant ai d'angoisses et teles, Qu'à son tombel mes lasses esles

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J'ai grand besoin qu'il soit aimé10949. Et sage et saint homme clamé. C'est mon ami, je suis sa mie, Et nous venons de compagnie.

LX Comment Amour dit à son ost Qu'il veut faire un assaut tantôt Au castel pour Bel-Accueil prendre Et sauf à la liberté rendre. Soit, dit-il. A l'ost réuni Lors brèvement il parle ainsi: Pour Jalousie or déconfire Qui nos amants met à martyre Je vous ai, dit-il, fait venir. Elle veut contre nous tenir La forte tour qu'elle a bâtie Dont j'ai l'âme toute meurtrie; Fièrement l'a fait renforcer, Et devant que de la forcer Nous livrerons bataille rude; Or grande est mon inquiétude Pour Bel-Accueil qu'elle y a mis Qui tant avançait nos amis. S'il ne sort de cette cellule, Que devenir? Hélas! Tibulle[10b] Est mort, qui si bien me connut, Pour qui jadis, quand il mourut, Je brisai mon arc et mes flèches Et mon gent carquois de peaux sèches, Pour qui telle angoisse endurai, Que sur sa tombe m'arrachai

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Despenai toutes desrompuës,10891. Tant les ai de duel debatuës, Por qui mort ma mere plora Tant, que presque ne s'acora; N'onc por Adonis n'ot tel paine, Quant li sanglers l'ot mors en l'aine, Dont il morut à grant hascie. Onques ne pot estre lascie La grant dolor qu'ele en menoit; Mès por Tibulus plus en oit: N'est nus qui pitié n'en préist, Qui por li plôrer nous véist. En nos plots n'ot ne frains, ne brides: Gallus[11], Catulus[12] et Ovides, Qui bien sorent d'amors traitier, Nous réussent or bien mestier; Mais chascuns d'eus gist mors porris. Vés ci Guillaume de Lorris, Cui Jalousie sa contraire Fait tant d'angoisse et de mal traire, Qu'il est en péril de morir Se ge ne pens du secorir. Cil me conseillast volentiers, Com cil qui miens est tous entiers, Et drois fust; car por li-méismes En ceste poine nous méismes De tous nos barons assembler Por Bel-Acueil toldre et embler. Mais il n'est pas, ce dit, si sage, Si seroit-ce moult grant dommage, Se si loial serjant perdoie, Com secorre le puisse et doie, Qu'il m'a si loiaument servi, Qu'il a bien vers moi deservi,

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Des ailes les plumes rompues,10979. Tant les avais de deuil battues, Pour qui mort ma mère pleura Tant que presque elle en expira. Jamais elle n'eut telle peine Lorsque le sanglier dans l'aine Mordit Adonis son amant Dont il mourut en grand tourment. Jamais ne put être apaisée La douleur qui l'avait brisée; Eh bien, pour Tibulle son cœur Sentit encor pire douleur. Rien ne pouvait sécher nos larmes; Tous devant si dures alarmes De pitié se fussent émus. D'Ovide et Catulle[12b] et Gallus[11b] Si preux d'amour en la science, Nous serait chère l'assistance, Mais ils sont tous morts et pourris. Voici Guillaume de Lorris A qui la male Jalousie Fait tant de peine et d'avanie Qu'il est en péril de mourir, Si je ne vais le secourir. Son aide nous est toute acquise, Car il est mien en toute guise, Et c'est justice; car pour lui Nos barons à grand' peine ici Nous avons mandés de se rendre Pour Bel-Accueil ravir et prendre; Mais il se déclare impuissant: Je dois le secourir partant, Car ce serait moult grand dommage Si je perdais ami si sage

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Que je saille et que je m'atour10925. De rompre les murs de la tour, Et du fort chastel asséoir A tout quanque j'ai de pooir. Et plus encor me doit servir, Car por ma grace deservir Doit-il commencier li Romans Où seront mis tuit mi commans, Et jusques-là le fournira Où il à Bel-Acueil dira, Qui languist ores en prison A dolor et sans mesprison: «Moult sui durement esmaiés Que entr'oblié ne m'aiés, Si en ai duel et desconfort, Jamès n'iert riens qui me confort, Se ge pers vostre bien-voillance, Car ge n'ai mès aillors fiance....» Ci se reposera Guillaume, Le cui tombel soit plain de baume, D'encens, de mirre et d'aloé, Tant m'a servi, tant m'a loé. Puis vendra Jehan Clopinel, Au cuer jolif, au cors isnel, Qui nestra sor Loire à Méun, Qui à saoul et à géun Me servira toute sa vie, Sans avarice et sans envie, Et sera si très-sages hon, Qu'il n'aura cure de Raison Qui mes oignemens het et blasme, Qui olent plus soef que basme;

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Qui m'a si droitement servi.11013. Bien il mérite mon appui, En récompense, et que m'efforce Du castel enlever par force Et rompre les murs de la tour, Tant que pourrai, sans nul séjour. Mieux encor il prendra ma cause, Car, pour ma gloire, il se dispose A commencer ce beau Rommans Où seront mes commandements Et jusque-là le doit écrire, A Bel-Accueil où par grande ire Il dit, qui languit en prison A grand' douleur et sans raison: «J'ai peur, et grande est ma souffrance. Que me mettiez en oubliance, J'en ai grand deuil et déconfort, Et je n'aurai jamais confort Si je perds votre bienveillance, Car ailleurs je n'ai d'espérance....» Guillaume expirera céans. Que son tombeau soit plein d'encens, D'aloès, de baume et de myrrhe, Tant m'a servi, chanté sa lyre! Puis viendra Jehan Clopinel Au cœur joyeux, gent damoisel, A Meung qui naîtra sur la Loire, Qui soir et matin à ma gloire, Qu'il soit repu, qu'il soit à jeun, Qu'il soit à Paris ou à Meung, Me servira toute sa vie Sans avarice et sans.envie, Et sera si sage et si bon Qu'il n'aura cure de Raison,

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Et s'il avient, comment qu'il aille,10957. Qu'il en aucune chose faille, (Car il n'est pas homs qui ne peche, Tous jors a chascun quelque teche), Le cuer vers moi tant aura fin, Que tous jors, au mains en la fin, Quant en cope se sentira, Du forfet se repentira, Ne me vodra pas lors trichier. Cis aura le Roman si chier, Qu'il le vodra tout parfenir, Se tens et leu l'en puet venir: Car quant Guillaume cessera, Jehans le continuera Après sa mort, que ge ne mente, Ans trespassés plus de quarente, Et dira por la meschéance Por paor de desesperance, Qu'il ait de Bel-Acueil perduë La bien-voillance avant euë: «Et si l'ai-ge perdue, espoir, A poi que ne m'en desespoir:» Et toutes les autres paroles, Quequ'el soient, sages ou foles, Jusqu'à tant qu'il aura coillie Sus la branche vert et foillie La très-bele Rose vermeille, Et qu'il soit jor et qu'il s'esveille; Puis vodra si la chose espondre, Que riens ne s'i porra repondre. Se cil conseil metre i péussent, Tantost conseillié m'en éussent;

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Qui mes remèdes hait et blâme11047. Plus doux que baume et que dictame; Et s'il advient que par malheur Parfois il tombe en quelque erreur (Car homme n'est qui ne faillisse, Toujours chacun a quelque vice), Le cœur vers moi tant aura fin Que toujours, au moins en la fin, Il fera, se sentant coupable, Aussitôt amende honorable Et ne voudra plus me tricher. Il aura le roman si cher, Qu'il voudra jusqu'au bout l'écrire Si ses jours y peuvent suffire. Et quand Guillaume cessera Lors Jehan le continuera Après sa mort, que je ne mente, Ans trépassés plus de quarante, Et dira dans sa grand' douleur, Brisé par l'angoisse et la peur De perdre en grand' désespérance De Bel-Accueil la bienveillance: «S'il m'est réservé de le voir, Oui, j'en mourrai de désespoir!» Et toutes les autres paroles De ce Roman sages et folles, Jusques à temps qu'il ait cueilli, Sur le rameau vert et fleuri, La très-belle Rose vermeille Et qu'il soit jour et qu'il s'éveille; Si bien tout il exposera Que rien d'obscur ne restera. Ils nous aideraient sans doutance, S'ils pouvaient, en cette occurrence;

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Mès par celi ne puet or estre,10989. Ne par celi qui est à nestre; Car cil n'est mie ci presens. Si rest la chose si pesans, Que certes quant il sera nés, Se ge n'i viens tous empenés Por lire-li nostre sentence, Si tost cum il istra d'enfance, Ce vous os jurer et plevir Qu'il n'en porroit jamès chevir. Et por ce que bien porroit estre Que cis Jehans qui est à nestre, Seroit, espoir, empéeschiés, Si seroit-ce duel et péchiés Et domages as amoreus, Car il fera grans biens por eus, Pri-ge Lucina la déesse D'enfantement, qu'el doint qu'il nesse Sans mal et sans encombrement, Si qu'il puist vivre longuement: Et quant après à ce vendra Que Jupiter vif le tendra, Et qu'il devra estre abevrés, Dès ains néis qu'il soit sevrés, Des tonneaus qu'il a tous jors dobles, Dont l'ung est cler et l'autre trobles, Li uns est dous, et l'autre amer Plus que n'est suie, ne la mer, Et qu'il où bersuel sera mis, Por ce qu'il iert tant mes amis, Ge l'afublerai de mes esles, Et li chanterai notes teles, Que puis qu'il sera hors d'enfance Endoctriné de ma science,

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Mais rien n'y peut ce jour l'aîné,11081. L'autre n'est pas encore né Et ne peut servir notre cause. Cependant si grave est la chose, Que certes, quand il sera né, Si je n'accours tout empenné Pour lui lire notre sentence Sitôt qu'il sortira d'enfance, Je puis jurer et garantir Qu'à bout il n'en saurait venir. Et comme bien pourrait-il être Que ce Clopinel qui doit naître Un jour aussi fût empêché, Ce serait grand deuil et péché Aux amoureux et grand dommage, Car cet homme vaillant et sage Plus tard pour eux grand bien fera. Aussi prié-je Lucina, De tout enfantement déesse, Que bien elle veille qu'il naisse Sans mal et sans encombrement Et puisse vivre longuement. Alors quand après sa naissance, Selon la divine ordonnance, Sitôt comme il sera sevré, L'aura Jupiter abreuvé De ses tonneaux à vertu double Dont l'un est clair et l'autre trouble, Dont l'un est doux et l'autre amer Plus que la suie ou l'eau de mer, Et qu'au berceau cet ami tendre Sera, dès qu'il pourra m'entendre, De mes ailes l'affublerai, Telles notes lui chanterai,

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Il fléutera nos paroles11023. Par quarrefours et par escoles, Selonc le langage de France, Par tout le regne en audience, Que jamès cil qui les orront, Des dous maus d'amer ne morront, Por qu'il le croient fermement; Car tant en lira proprement, Que tretuit cil qui ont à vivre, Devroient apeler ce livre Le miroer as amoreus, Tant i verront de biens por eus; Mès que Raison n'i soit créue, La chétive, la recréue. Por ce m'en voil ci conseillier, Car tuit estes mi conseillier. Si vous cri merci jointes paumes Que cis las dolereus Guillaumes Qui si bien s'est vers moi portés, Soit secorus et confortés. Et se por li ne vous prioie, Certes prier vous en devroie Au mains por Jehan alegier, Qu'il escrive plus de legier; Que cest avantage li faites. Car il nestra, g'en suis prophetes; Et por les autres qui vendront, Qui dévotement entendront A mes commandemens ensivre, Qu'il troveront escript où livre, Si qu'il puissent de Jalousie Sormonter l'engaigne et l'envie, Et tous les chastiaus despecier Qu'el osera jamès drecier.

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Qu'aussitôt sorti de l'enfance,11115. Endoctriné de ma science, Nos chansons il flûte à son tour Par école et par carrefour Selon le langage de France, Par le royaume en audience. Lors jamais qui les ouïront Des doux maux d'amour ne mourront, Pourvu que fermement le croient. Car tous les hommes, quels qu'ils soient, Tous nos commandements verront Et tels conseils y puiseront, Que tous ceux qui veulent bien vivre Devraient appeler ce beau livre Le vrai miroir des amoureux, Tant y verraient de bien pour eux; Mais que n'y soit point écoutée Raison la lâche, l'hébétée. C'est pourquoi je m'adresse à vous, Car j'ai là mes conseillers tous. Merci vous crie à jointe paume Que cet infortuné Guillaume, Qui s'est vers moi bien comporté, Secouru soit et conforté. Et si ne vous faisais prière Pour lui, bien le devrais-je faire Au moins en faveur de Jehan Pour qu'il soit un jour moult savant. Que cette grâce lui soit faite (Car il naîtra, j'en suis prophète), Ainsi qu'aux amants qui viendront Et mes commandements liront, Pour qu'ils puissent de Jalousie Surmonter la haine et l'envie

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Conseillés-moi quel là feron,11057. Comment nostre ost ordeneron, Par quel part miex lor porrons nuire, Por plus-tost lor chastel destruire. L'Acteur. Ainsinc Amors à eus parole, Qui bien reçurent sa parole. Quant il ot sa raison fenie, Conseilla soi la baronnie; En plusors sentences se mistrent; Divers diverses choses distrent: Mès puis divers descors s'acordent, Au diex d'Amors l'acord recordent. Les Barons. Sire, font-il, acordé sommes Par l'acord de tretous vos hommes, Fors de Richesce solement, Qui a juré son serement Que jà ce chastel n'asserra, Ne jà, ce dist, cop n'i ferra De dart, de lance, ne de hache, Por homme qui parler en sache, Ne de nule autre arme qui soit, Et vostre emprise despisoit, Et s'est de nostre ost départie, Au mains quant à ceste partie, Tant a ce varlet en despit: Et por ce le blasme et despit,

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Et tous les châteaux dépecer11149 Qu'elle osera jamais dresser. Conseillez-moi, que faut-il faire? Comment ordonner notre guerre? Quelle part vaut-il mieux presser Pour plus tôt le castel forcer? L'Auteur. Il dit, et toute l'assistance L'accueillit avec bienveillance. Quand il eut fini ses raisons Se concertèrent les barons, En grand' discussion se mirent, Divers diverses choses dirent, Puis vers Amour de leur débat Rapportèrent le résultat. Les Barons. Sire, font-ils, d'accord nous sommes Par l'accord de tretous vos hommes, Fors de Richesse seulement, Qui nous a juré par serment Que la tour jamais de sa vie Ne sera par elle assaillie, Que jamais nul, en vérité, Ne dira qu'elle y ait porté Coup de dard, de lance, de hache Ni d'autres armes qu'elle sache, Et furieuse rabaissait Notre entreprise, et soudain est De l'ost à grand fracas partie (Au moins quant à cette partie),

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C'onques, ce dist, cil ne l'ot chiere,11083. Por ce li fait ele tel chiere: Si le het et hara dès or, Puisqu'il ne vuet faire tresor. Onc ne li fïst autre forfait, Vez-ci quanqu'il li a forfait. Bien dit sans faille qu'avant ier La requist d'entrer où sentier Qui Trop-Donner est apelez, Et la flatoit iluec de lez; Mès povres iert, quant l'en pria, Por ce l'entrée li véa: N'encor n'a pas puis tant ovré, Qu'un seul denier ait recovré Qui quites demorés li soit, Si cum Richece nous disoit: Et quant nous ot ce recordé, Sans li nous sommes acordé. Si trovons en nostre acordance, Que Faus-Semblant et Astenance, Avec tous ceus de lor baniere, Assaudront la porte derrière Que Male-Bouche tient et garde O ses Normans[13] que Mal-Feus arde! O eus Cortoisie et Largece, Qui là monstreront lor proece Contre la vielle qui mestrie Bel-Acueil par dure mestrie. Après, Délit et Bien-Celer Iront por Honte escerveler; Sor li lor ost assembleront, Et cele porte asségeront.

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Tant ce valet lui fait dépit.11177. Elle le blâme, insulte et dit Qu'elle ne lui fut oncques chère; Pour ce lui fait si dure chère; Elle le hait et haïra Tant que trésor il ne fera. Nul grief contre lui n'oppose, Sinon cette futile cause: C'est qu'avant-hier il la priait, Nous dit-elle, et la suppliait De lui laisser franchir l'allée, Qui Trop-Donner est appelée; Mais, dès lors, que pauvre le vit L'entrée elle lui défendit. Ainsi, sans plus, conclut Richesse: «Croiriez-vous que, dans sa paresse, Il n'a jamais su, le manant, Amasser un denier vaillant!» Quand elle eut conté sa querelle, Nous nous accordâmes sans elle. Or voici quel est notre plan: Abstinence et son Faux-Semblant, Avec tous ceux de leur bannière, Assailleront l'huis de derrière Que Malebouche et ses Normands[13b] Gardent (Dieu brûle ces brigands!); Suivront Courtoisie et Largesse; Elles montreront leur prouesse A la Vieille qui Bel-Accueil Tourmente à grand douleur et deuil. Désir et Bien-Celer ensuite Iront pour mettre Honte en fuite; Leur ost contre elle assembleront Et cette porte assiégeront.

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Contre Paor ont ahurté11115. Hardement avec Séurté; Là seront o toute lor suite Qui ne sot onques riens de fuite. Franchise et Pitié s'offerront Contre Dangier, et l'asserront, Dont iert l'ost ordenée assés: Par ceus iert li chastiaus cassés, Se chascuns i met bien s'entente; Mès que Venus i soit présente, Vostre mère, qui moult est sage, Qu'ele set trop de cet usage: Ne sans li n'iert ce jà parfait Ne par parole, ne par fait: Si fust bon que l'en la mandast, Car la besoigne en amendast. Amours. Seignors, ma mère la déesse, Qui ma dame est et ma mestresse, N'est pas du tout à mon desir, N'en fait pas quanque ge desir. Si seult-ele moult bien acorre, Quant il li plet, por me secorre A mes besoignes achever; Mès ne la voil or pas grever. Ma mere est: si la crieng d'enfance, Ge li port moult grant reverence: Qu'enfès qui ne crient pere et mere, Ne puet estre qu'il nel' compere. Et non porquant bien la saurons Mander, quant mestier en aurons; S'el fust si près, tost i venist, Que riens, ce croi, ne la tenist.

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Contre Peur en grand équipage11211. Marcheront Sûreté, Courage, Entraînant leurs nombreux amis Qu'en fuite nul jamais n'a mis. Qu'à Pitié Franchise s'allie Pour assiéger de compagnie Danger enfin. Le château lors Succombera sous tant d'efforts, Si l'on agit avec entente. Mais que Vénus y soit présente, Votre mère, qui sage est tant Et si bien à ce jeu s'entend. Rien ne sera parfait sans elle Par hauts faits ni parole belle; Il serait bon qu'on la mandât Pour que mieux la besogne allât. Amour. Seigneurs, ma mère la déesse, Qui ma dame est et ma maîtresse, N'est pas toute à mon bon plaisir Et ne fait pas tout mon désir. Jamais ne se fait-elle attendre, Quand il lui plaît, pour me défendre, Pour mes besognes achever; Mais je ne veux en abuser. Ma mère, je la crains d'enfance Et lui porte grand' révérence, Car fils qui ses parents ne craint S'en repent toujours à la fin. Nous pourrons pour notre querelle La mander s'il est besoin d'elle; Tant loin fût-elle, elle viendrait, Rien, je crois, ne la retiendrait.

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Ma mere est de moult grant proesce,11147. Elle a pris mainte forteresce Qui coustoit plus de mil besens, Où ge ne fusse jà présens, Et si le me metoit l'en seure; Mès jà n'i entrasse nule eure, Ne ne me plust onques tel prise De forteresce sans moi prise: Car il me semble, que qu'en die, Que ce n'est fors marchéandie. Qui achapte un destrier cent livres, Paie-les, si en iert délivres; N'en doit plus riens au marchéant, Ne cil ne l'en redoit néant. Ge n'apele pas vente, don; Vente ne doit nul guerredon, N'i afiert graces ne merites; L'ung de l'autre se part tous quites. Si n'est-ce pas vente semblable: Car quant cil a mis en l'estable Son destrier, il le puet revendre, Et chetel ou gaaing reprendre; Au mains ne puet-il pas tout perdre, S'il se devoit au cuir aerdre: Li cuirs au mains li demorroit, Dont quelque chose avoir porroit; Et s'il a si le cheval chier, Qu'il le gart por son chevauchier, Tous jors iert-il du cheval sires. Mès trop par est li marchiés pires Dont Venus se vuet entremetre: Car nus n'i saura jà tant metre, Qu'il n'i perde tout le chaté Et tout quanqu'il a achaté;

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Ma mère est de moult grand' prouesse;11243. Elle a pris mainte forteresse Plus de mille besans coûtant, Sans que même y fusse présent. On m'accusait l'avoir suivie, Mais je n'y entrai de ma vie; Car oncques ne me plut, ma foi, Forteresse prise sans moi. A mon avis, quoi qu'on en dise, Ce n'est pas une marchandise. Qui cent livres un destrier Achète, s'il l'a pu payer, Ne doit rien au marchand, tout comme Néant lui redoit l'autre, en somme. Je n'appelle pas vente un don; Or vente ne doit nul guerdon, Aucune grâce ne mérite, Et l'un de l'autre s'en va quitte. Pour l'autre vente, c'est bien pis; Car s'il a son destrier mis En l'étable, il le peut revendre, Et son bien, même un gain, reprendre. Au moins jamais tout il ne perd, Au pis aller le cuir lui sert, Comme il lui plaît il en dispose Et peut en tirer quelque chose. Et s'il a le cheval si cher Qu'il le garde pour chevaucher, Toujours est-il du cheval maître. Mais le marché pire doit être Lorsque c'est Vénus qui le fait; Car nul jamais assez n'y met, Qu'il ne perde et sa marchandise Et la somme d'argent remise;

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L'avoir, le pris a li vendierres,11181. Si que tout pert li achatierres: Que jà tant n'i metra d'avoir Qu'il en puist seignorie avoir, Ne que jà puisse empéeschier Por donner, ne por préeschier, Que maugré sien autant n'en ait. Uns estranges, s'il i venoit, Por donner tant, ou plus, ou mains, Fust Bretons, Englois, ou Romains: Voire espoir tretout por noiant, Tant puet-il aler flaboiant. Sunt donc sage tel marchéans? Mès fol, chetif et meschéans, Quant chose à escient achetent, Où tout perdent quanqu'il i metent, Ne si ne lor puet demorer, Jà tant n'i sauront laborer. Neporquant jà nel' quier naier, Ma mère n'en seult rien paier. N'est pas si fole, ne si nice Qu'el s'entreméist de tel vice; Mès bien sachiés que tex la paie, Qui puis se repent de la paie, Quant Povreté l'a en destrece, Tout fut-il desciple Richece, Qui par moi rest en grant esveil, Quant el ne vuet ce que ge veil. Mès, par sainte Venus ma mere, Et par Saturnus son vieil pere Qui jà l'engendra jone touse, Mès non pas de sa femme espouse[14]... Encor vous vueil-ge plus jurer, Por miex la chose asséurer,

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Chose et prix garde le vendeur11277. Si bien que tout perd l'acheteur. Tout son avoir dût-il y mettre, Celui-ci n'en sera seul maître. Il aura beau donner, prêcher, Jamais ne saurait empêcher Qu'autant et malgré lui n'obtienne Le premier étranger qui vienne, Qu'il soit Breton, Anglais, Romain, Qu'il ouvre autant, ou plus, la main, Ou moins; d'une belle parole Sans plus paiera, s'il sait son rôle. Sont-ils donc sages ces marchands? Non, mais fous, chétifs, imprudents, Quand à bon escient achètent Chose où tout perdent ce qu'ils mettent Et qui ne reste leur jamais Combien qu'ils se soient mis en frais. Toutefois, il est vrai, ma mère N'est pas de payer coutumière; Elle n'a pas l'esprit si sot De tomber en un tel défaut; Mais, sachez-le bien, tel la paie Qui regrette après sa monnaie, Quand Pauvreté l'étreint marri, Fût-il de Richesse l'ami, Qui contre moi sa peine toute Perd, quand je veux. Or qu'on m'écoute! Par ma mère sainte Vénus Et son vieux père Saturnus, Qui l'engendra grande et parfaite Et non par son épouse faite[14b]... Mais pour mieux la chose assurer, Je veux plus fièrement jurer:

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Par la foi que doi tous mes freres11215. Dont nus ne set nommer les peres, Tant sunt divers, tant en i a, Que tous ma mere à soi lia, Encor vous en jure et tesmoing La palu d'enfer à tesmoing, Or ne bevré-ge de piment Devant ung an, se ge ci ment: Car des Diex savez la coustume, Qui en parjurer s'acoustume, N'en boit tant que l'an soit passés: Or en ai-ge juré assés. Mal-Baillis sui se m'en porjur, Mès jà ne m'en verrés parjur; Puis que Richece ci me faut, Chier li cuit vendre ce defaut. El le comperra, s'el ne s'arme Au mains d'espée ou de guisarme; Et puis qu'el ne m'ot pas hui chier, Dès lors qu'el sot que tresbuchier La forteresce et la tor dui, Mal vit ajomer le jor d'ui. Se ge puis riche homme baillier, Vous le me verrés si taillier, Qu"il n'aura jà tant mars ne livres, Qu'il n'en soit en brief tens délivres. Faillir li ferai ses deniers, S'il ne li sourdent en greniers; Si le plumeront nos puceles, Qu'il li faudra plumes noveles[15], Et le mettront à terre vendre S'il ne s'en set moult bien deffendre. Povre home ont fait de moi lor mestre, Tout ne m'aient-il de quoi pestre,

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Par la foi que dois à mes frères11311. Dont nul ne peut nommer les pères, Tant sont divers, tant y en a A qui ma mère se lia, Par le Styx, la rivière impure De l'enfer, oui, je vous le jure, Et ne veux boire de piments Devant un an, si je vous ments (Car des Dieux sachez la coutume: A parjurer qui s'accoutume N'en boit de douze mois passés). Or, j'ai juré, je crois, assez; Malheur à moi si me parjure! Mais point ne me verrez parjure: Ah! Richesse nous laisse là! Eh bien! soit; mais cher le paiera! Oui, bien cher, à moins que ne s'arme De bonne épée ou de guisarme, Et puisqu'elle osa m'outrager, Quand sut que j'allais assiéger Le castel et la tour damnée, Mal vit lever cette journée! Si je puis riche homme tenir, Tant le veux pressurer, pétrir, Qu'eût-il des marcs à pleine bourse, J'en tarirai bientôt la source; En eût-il tous ses pleins greniers, J'épuiserai tôt ses deniers. Tant le plumeront nos pucelles Qu'il lui faudra plumes nouvelles[15b], Et lui feront jusqu'à son bien Vendre, s'il ne s'en défend bien! Pauvres ont fait de moi leur maître, Souvent n'ont-ils de quoi me paître,

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Ne les ai-ge pas en despit;11249. N'est pas prodons qui les despit. Moult est Richesce enfrume et gloute, Qui les viltoie, et chace et boute; Miex aiment que ne font li riche, Li aver, li tenant, li chiche, Et sunt, foi que doi mon ael, Plus serviable et plus lael. Si me soffit à grant planté Lor bon cuer et lor volenté. Mis ont en moi tout lor penser, A force m'estuet d'eus penser; Tous les méisse en grans hautesces, Se ge fusse Diex des richesces Ausinc cum ge sui Diex d'Amors, Tex pitié me font lor clamors. Si convient que cestui sequeure Qui tant en moi servir labeure: Car s'il des maus d'Amors moroit, N'apert qu'en moi point d'Amors oit. Les Barons de l'Ost. Sire, font-il, c'est vérités Tretout quanqu'avés récités: Bien est li serement tenables Cum bons et fins et convenables, Que fait avés des riches hommes; Ainsinc iert-il, certains en sommes. Se riches homs vous font hommage, Il ne feront mie que sage: Que jà ne vous en parjurrés, Jà la poine n'en endurrés

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Mais je n'ai contre eux nul dépit.11345. Pour moi l'homme qui les honnit N'est ni preux, ni juste, ni sage. Seule leur fait mauvais visage Richesse au cœur cruel et bas, Les chasse et ne les aide pas. Pauvres mieux aiment que les riches Pourtant, ces avares, ces chiches, Et, par la foi de mes aïeux, Sont plus loyaux, plus généreux. De bonne volonté constante Et de bon cœur je me contente. Puisqu'ils ont mis tout leur penser En moi, je dois à eux penser, Et les mettrais en grand' hautesses Si j'étais le Dieu des richesses, Comme je suis le Dieu d'Amours. Oui, je leur dois aide et secours, Car trop m'émeut leur plainte amère, Lui surtout, tant vers moi sincère; Et des maux d'Amours s'il mourait, Nul en moi d'amour ne verrait. Les Barons de l'Ost. Sire, font-ils, bien est tenable Votre serment, bon, convenable Et juste. Oui, c'est vérité, Tretout ce qu'avez décrété Céans contre les riches hommes. Tel sera fait, certains en sommes, Et si jamais riche vous font Hommage, en fous ils agiront. Sire, ne soyez pas parjure, Pour ne pas endurer l'injure

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Que piment en laissiés à boivre.11279. Dames, lor braceront tel poivre, Si puéent en lor laz chéoir, Qu'il lor en devra meschéoir. Dames si cortoises seront, Que bien vous en aquiteront: Jà n'i querés autres victaires; Car tant de blanches et de naires Lor diront, ne vous esmaiés, Que vous en tendrez apaiés. Jà ne vous en meslés sor eles; Tant lor conteront de noveles, Et tant lor movront de requestes Par flateries deshonnestes, Et lor donront si grans colées De baiseries, d'acolées, S'il les croient, certainement Ne lor demorra tenement Qui ne voille le mueble ensivre; Dont il seront primes delivre. Or commandés quanque vodrois[16], Nous le ferons, soit tors, soit drois. Mès Faus-Semblant de ceste chose Por vous entremetre ne s'ose: Car il dit que vous le haés, Ne set s'à honnir le baés. Si vous prions tretuit, biau Sire, Que vous li pardonnés vostre ire, Et soit de vostre baronnie Avec Astenence s'amie: C'est nostre acord, c'est nostre otroi. Amour. Par foi, dist Amors, ge l'otroi:

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De ne plus boire de piment.11377. Oui, dames leur iront brassant Tel poivre, dans leurs lacs s'ils tombent, Qu'il faudra que tous y succombent; Si courtoises toutes seront Que bien vous en acquitteront; N'y cherchez pas d'autres victoires, Car tant de blanches et de noires Leur diront, tranquille soyez, Que pour content vous vous tiendrez. Ne vous en mêlez point; car elles Leur conteront tant de nouvelles, Leur donneront tels coups de bec, Accolades, baisers, avec Mille requêtes attendries Par déshonnêtes flatteries, Que nul bien fonds ne restera Et que le meuble tôt suivra; Tôt seront-ils dépouillés voire, S'ils veulent leurs sornettes croire. Or, commandez, et que fait soit Votre vouloir, soit tort, soit droit. Mais Faux-Semblant de cette chose, Pour vous, entremettre ne s'ose; Car, dit-il, vous le haïssez, Peut-être le honnir pensez. Tretous nous vous prions, beau sire, Que vous lui pardonniez votre ire. Daignez donc, c'est notre désir, Parmi vos barons l'accueillir Avec Abstinence sa mie. Amour. A ce, dit Amour, me rallie;

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Dès or veil qu'il soit de ma cort,11311. Ça viengne avant. L'Acteur. Et cil acort.

LXI Comment le dieu d'Amours retient Faulx-Semblant, qui ses homs devient, Dont ses gens sont joyeulx et baulx, Quant il le fait roy des Ribaulx. Faus-Semblant, par tel convenant Seras à moi tout maintenant, Que tous nos amis aideras, Et que jà nul n'en greveras; Ains penseras d'eus eslevcr, Et de nos anemis grever. Tiens soit li pooirs et li baus, Tu seras mès rois des Ribaus[17], Ainsinc le vuet nostre chapitre. Sans faille tu es maus traïtre Et lerres trop desmesurés, Cent mile fois t'ies parjurés: Mès toutevois en audiance, Por nos gens oster de doutance, Commant-ge que tu lor enseignes, Au mains par generaus enseignes, En quel leu il te troveroient, Se du trover mestier avoient, Et comment l'en te congnoistra, Car grant sens en toi congnoistre a.

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Désormais qu'il soit de ma cour.11409. Çà qu'il s'avance. L'Auteur. Et l'autre accourt.

LXI Comment le Dieu d'Amours retient Semblant, qui son homme devient, Et le nomme chef de l'armée Qui toute en est fière et charmée. Par cet accord donc, Faux-Semblant, Tu seras à moi maintenant. Nos amis aideras sans cesse Et traiteras avee tendresse, Toujours jaloux d'eux élever Et de nos ennemis grever. A toi l'autorité suprême, Mes soldats dirige toi-même, Notre chapitre ainsi le veut. Mais nous n'ignorons pas, par Dieu, Que tu n'es qu'un ignoble traître. Cent mille fois et plus peut-être Tu t'es, à mon su, parjuré, Larron par trop démesuré! Mais toutefois en audience, Pour sortir nos gens de doutance, Tu vas nous dire incontinent, Tout au moins généralement, En quel lieu te tiens d'ordinaire S'il est besoin qu'on te requière,

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Di nous en quel leu tu converses.11337. Faulx-Semblant. Sire, j'ai mansions diverses Que jà ne vous quier reciter, S'il vous plest à m'en respiter; Car, se le voir vous en raconte, Avoir i puis domage et honte; Se mi compaignon le savoient, Sachiés de voir, il m'en haroient, Et m'en procurroient anui, S'onques lor cruauté connui: Car il vuelent en tous leus taire Vérité qui lor est contraire. Jà ne la querroient oïr, Trop en porroient mal joïr, Se ge disoie d'eus parole Qui ne lor fust plesante et mole: Car la parole qui les point, Ne lor abelist onques point, Se c'estoit néis l'évangile Qui les repréist de lor guile, Car trop sunt cruel malement. Si sai-ge bien certainement, Se ge vous en di nule chose, Jà si bien n'iert vostre Cort close Qu'il nel' sachent, combien qu'il tarde: Des prodes hommes n'ai-ge garde, Car jà sur eus riens n'en prendront Prodomme, quant il m'entendront; Mès cil qui sor soi le prendra, Por soupeçoneus se rendra

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Comment l'on te reconnaîtrait,11435. Car te connaître bon serait. Dis-nous en quel lieu tu t'exerces. Faux-Semblant. Sire, j'ai demeures diverses Et trop longues à recenser, Qu'il vous plaise m'en dispenser. Car vrai, si je vous le raconte Avoir y puis dommage et honte. Si le savaient mes compagnons, Je connais ces cruels larrons, Ils me déclareraient la guerre Et me feraient trop grand' misère. Car ils veulent taire en tous lieux Vérité mauvaise pour eux; Et si je disais d'eux parole Qui ne leur fût plaisante et molle, Ils en pourraient trop mal jouir; Vérité ne veulent ouïr. Car la parole qui les blesse Ne les contente point; serait-ce L'Évangile qui les reprît De leurs vices, trop grand dépit Ils en auraient, croyez-moi, sire, Et trop cruels sont en leur ire. Or je sais bien pertinemment Que si jamais, tant seulement, Je vous en dis la moindre chose, Ne sera votre Cour tant close Qu'ils ne le sachent tôt ou tard. Les bons, je sais, aucune part De tout ce que je pourrais dire, Ne prendront qui leur puisse nuire;

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Qu'il ne voille mener la vie11367. De Barat et d'Ypocrisie Qui m'engendrerent et norrirent. Amours. Moult bonne engendréure firent, Dist Amors, et moult profitable, Qu'il engendrerent le déable. Mès toutevois, comment qu'il aille, Convient-il, dist Amors, sans faille, Que ci tes mansions nous nommes Tantost oians tretous nos hommes, Et que ta vie nous espoingnes: N'est pas bon que plus la respoingnes. Tout convient que tu nous descuevres Comme tu sers et de quelz euvres, Puisque céans t'ies embatus; Et, se por voir dire, ies batus, Si n'en ies-tu pas coustumiers, Tu ne seras pas li premiers. Faux-Semblant. Sire, quant vous vient à plaisir, Se g'en devoie mort gesir, Ge ferai vostre volenté; Car du faire grant talent é. L'Acteur. Faus-Semblant qui plus n'i atent, Commence son sermon atant, Et dist à tous en audience.

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Car tel qui pour soi le prendrait11467. Soupçonner certes se ferait D'avoir voulu mener la vie De Mensonge et d'Hypocrisie, Qui me nourrit et m'engendra. Amour. Beau travail, certe, elle fit là, Dit Amour, et moult profitable, Car, sûr, elle engendra le diab le. Pourtant, quoi qu'il en soit, tantôt, Sans mentir, dit Amour, il faut Qu'ici tes demeures nous nommes, Ce pardevant tretous nos hommes, Et ta vie expose céans; Ne la cache pas plus longtemps. Il faut montrer de quelles œuvres Tu sers et toutes tes manœuvres, Puisque tu es ici venu; Et s'il t'advient d'être battu Cette fois, ce que n'aimes guère, Ce ne sera pas la première. Faux-Semblant. Sire, quand je devrais mourir, Si tel est votre bon plaisir, Que votre volonté soit faite, Droit est qu'entier je m'y soumette. L'Auteur. Faux-Semblant, lors, plus n'hésitant, Son sermon commence à l'instant, Et dit à tous en audience:

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Faux-Semblant. Barons, entendés ma sentence.11392. Qui Faus-Semblant vodra congnoistre, Si le quiere au siecle ou en cloistre; Nul leu, fors en ces deus, ne mains: Mès en l'ung plus, en l'autre mains. Briefment, ge me vois osteler Là où ge me puis miex celer: C'est la celée plus séure Sous la plus simple vestéure. Religieus sunt moult couvers, Li seculer sunt plus ouvers. [Si ne voil-ge mie blasmer Religion, ne diffamer En quelque abit que ge la truisse: Jà religieus, que ge puisse, Humble et loial ne blasmerai, Neporquant jà ne l'amerai[18].] J'entens des faus religieus, Des felons, des malicieus Qui l'abit en vuelent vestir, Et ne vuelent lor cuers mestir. Religieus sunt trop piteus, Jà n'en verrés ung despiteus: Il n'ont cure d'orguel ensivre, Tuit se vuelent humblement vivre: Avec tex gens jà ne maindrai, Et se g'i mains, ge me faindrai. Lor habit porrai-ge bien prendre, Mès ainçois me lerroie pendre Que jà de mon propos ississe, Quelque chiere que g'i féisse.

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Faux-Semblant. Barons, écoutez ma sentence:11494. Qui veut rencontrer Faux-Semblant, Dans le monde aille et par couvent. Ailleurs, nulle part, je n'opère, Mais à l'autre un séjour préfère. Bref, là je me vais installer, Où mieux me puis dissimuler, Et la cachette la plus sûre Est sous la plus simple vêture. Religieux sont moult couverts, Les laïques sont plus ouverts. [N'en concluons pas que je blâme Religion ni la diffame; Sous quelque habit que le verrai, Religieux ne blâmerai Humble et loyal, si j'en renconte, Mais point ne l'aimerai par contre[18b].] J'entends les faux religieux, Les félons, les malicieux, Qui de l'habit seul se soucient Et leur cœur point ne mortifient. Les vrais sont doux, affectueux, Jamais n'en verrez d'orgueilleux; Ils n'ont nul souci d'orgueil suivre, Et tous veulent humblement vivre. Avec ceux-là ne resterai, Ou si j'y reste me feindrai. Bien saurai-je leurs habits prendre, Mais je me laisserai plutôt pendre Que d'oublier un seul instant Mon but, quel que soit mon semblant.

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Ge mains avec les orguilleus,11423. Les veziés, les artilleus Qui mondaines honors convoitent, Et les grans besoignes esploitent, Et vont traçant les grans pitances, Et porchacent les acointances Des poissans hommes, et les sivent, Et se font povre, et si se vivent Des bons morciaus delicieus, Et boivent les vins précieus; Et la povreté vont preschant, Et les grans richesces peschant As saymes et as traïniaus: Par mon chief! il en istra maus. Ne sunt religieus, ne monde, Il font ung argument au monde Où conclusion a honteuse; Cist a robe religieuse, Donques est-il religieus. Cist argument est trop fieus, Il ne vaut pas ung coutel troine, La robe ne fait pas le moine. Neporquant nus n'i set respondre, Tant face haut sa teste tondre, Voire rere au rasoer de lanches, Qui Barat trenche en treze trenches[19]: Nul ne set si bien distinter, Qu'il en ose ung seul mot tinter; Tuit lessent vérité confondre, Por ce me vois là plus repondre. Mès en quelque leu que ge viengne, Ne comment que ge me contiengne, Nule riens fors Barat n'i chas; Ne plus que dam Tibers li chas[20]

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Ceux qui mondains honneurs convoitent11525. Et les grand' besognes exploitent, Et vont grand' pitances flairant Et l'accointance recherchant Des puissants hommes et les suivent, Qui se font pauvres et qui vivent De bons morceaux délicieux, Et boivent les vins précieux, Et toujours la pauvreté prêchent, Et les grandes richesses pêchent A pleines saines et traîneaux, Voilà les miens, mes commensaux, Race impure, artificieuse, Ni pure, ni religieuse. Ils seront cause de grands maux! Partout ils vont prêchant ces mots A la conclusion honteuse: Tel a robe religieuse, Doncques il est religieux. Cet argument est vicieux Et ne vaut un couteau de troine, La robe ne fait pas le moine. Mais nul y répondre ne sut, Tant haut se tonde l'occiput, Ou rase du rasoir de lance Qui Fraude tranche en treize tranches[19b] . Nul ne sait si bien discuter Qu'il en ose un seul mot tinter; Tous vérité laissent confondre. C'est pourquoi dedans leurs nids pondre Vous me voyez le plus souvent. Mais n'importe où me vais glissant Quelle que soit ma contenance, A rien, fors au mal, je ne pense.

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Ne tent qu'à soris et à ras,11437. N'entens-ge à riens fors qu'à Baras. Ne jà certes por mon habit Ne saurés o quex gens j'abit: Non ferés-vous, voir as paroles, Jà tant n'ierent simples ne moles. Les ovres regarder devés, Se vous n'avez les iex crevés; Car si'l font tel que il ne dient, Certainement il vous conchient, Quelconques robes que il aient, De quelconques estat qu'il soient, Soit clers, ou laiz, soit hons ou fame, Sires, serjant, bajasse ou dame. L'Acteur. Tant qu'ainsinc Faus-Semblant sermonne, Amors de rechief l'araisonne Et dist, en rompant sa parole, Ausinc cum s'el fust fauce ou fole. Le Dieu d'Amours. Qu'est-ce diable, es-tu effrontés! Quex gens nous as-tu ci contés? Puet-l'en trover religion En seculiere mansion? Faux-Semblant. Oïl, Sire, il ne s'ensuit mie Que cil mainent mauvese vie,

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Tout comme dam Thibert le chat[20b]11559. Ne rêve que souris et rat, Ainsi de même je ne songe Que fourberie et que mensonge, Et ce n'est point à mes habits Que vous connaîtrez qui je suis, Pas davantage à mes paroles Toujours simples et bénévoles; Les œuvres regarder devez, Si vous n'avez les yeux crevés; Car ceux qui ne font ce qu'ils disent, Ils vous trompent, ils vous méprisent Ceux-là, quel que soit leur habit, Ou leur état ou leur crédit, Soit clerc, soit laïque, homme ou femme, Maître ou valet, servante ou dame. L'Auteur. Ainsi sermonnait Faux-Semblant, Quand le Dieu d'Amours l'arrêtant, Lui coupa soudain la parole Qui lui semblait et fausse et folle. Le Dieu d'Amours. Quel est donc ce diable effronté? Quel peuple nous as-tu conté? Religion ne hante guère Cependant maison séculière. Faux-Semblant. Erreur, sire; il ne s'ensuit pas, Pour s'attacher aux mondains draps,

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Ne que por ce lor ames perdent,11481. Qui as dras du siècle s'aherdent: Car ce seroit trop grand dolors. Bien puet en robes de colors Sainte religion florir: Maint saint a l'en véu morir, Et maintes saintes glorieuses, Dévotes et religieuses, Qui dras communs tous jors vestirent, N'onques por ce mains n'ensaintirent, Et ge vous en nommasse maintes; Mais presque tretoutes les saintes Qui par églises sunt priées, Virges chastes, et mariées Qui mainz biaus enfans enfanterent, Les robes du siècle portèrent, Et en cels méismes morurent, Qui saintes sunt, seront et furent; Néis les onze mile vierges Qui devant Diex tiennent lor cierges. Dont l'en fait feste par eglises, Furent es dras du siecle prises Quant elz reçurent lor martires: N'encor n'en sont-el mie pires. Bon cuer fait la pensée bonne, La robe n'i tolt, ne ne donne, Et la bonne pensée l'uevre Qui la religion descuevre: Ilec gist la religion Selonc la droite entencion. Qui de la toison dan Belin, En leu de mantel sebelin, Sire Ysangrin afubleroit, Li leu qui mouton sembleroit,

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Que l'on mène mauvaise vie,11585. Son âme perde et sacrifie, Car ce serait trop grand douleur. Bien peut en robe de couleur Fleurir la religion sainte; Car si l'on vit maint saint et sainte Dévotement pour elle agir Et glorieusement mourir, Qui draps communs toujours vêtirent Et pour ce moins ne s'ensaintirent, Il en est aussi d'autre part; Car les saintes pour la plupart Qui par églises sont priées, Vierges chastes ou mariées Et mères de maint bel enfant, Portaient mondain ajustement Dans lequel même elles moururent, Et saintes sont, seront et furent. Quand au martyre on les menait, Habillement mondain couvrait Aussi les onze mille vierges Qui devant Dieu tiennent leurs cierges. En nos temples nous les fêtons Et moins saintes ne les trouvons. Bon cœur pensée enfante bonne, Robe rien n'y prend ni ne donne; Bon penser fait bonne action Qui prouve la religion. Là, sans plus, Religion reste, Selon l'intention céleste. Si dans la peau de dam Bêlin, Au lieu de manteau zibelin, Isangrin s'affublait, le traître, Et restait avec agneaux paître,

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S'il o les brebis demorast,11515. Cuidiés-vous qu'il nes devorast? Jà de lor sanc mains ne bevroit, Mès plus tost les en decevroit: Jà n'en seroit mains familleus, Ne mains mals ne mains perilleus, Car, puisque ne le congnoistroient, S'il voloit fuir, eus le sivroient. S'il a gaires de tex loviaus Entre ces apostres noviaus, Eglise, tu es mal-baillie, Se ta cité est assaillie Par les chevaliers de ta table. Ta seignorie est moult endable. Se cil s'efforcent de la prendre Cui tu la baillie à deffendre. Qui la puet vers eus garentir? Prise sera sans cop sentir De mangonel, ne de perriere, Sans desploier au vent baniere; Et se d'eus ne la vués rescorre, Ainçois les lesse par tout corre, Lesses; mès se tu lor commandes. Dont n'i a fors que tu te rendes, Ou lor tributaires deviengnes Par pez faisant, et d'eus la tiengnes. Se meschief ne t'en vient greignor, Qu'il en soient du tout seignor. Bien te sevent ore escharnir, Par jor corent les murs garnir. Par nuit nes cessent de miner; Pense d'aillors enraciner Les entes où tu vués fruit prendre; Là ne te dois-tu pas atendre.

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Croyez-vous que les mangerait11619. Le loup, qui mouton semblerait? Sous la peau qui mieux les dévoie, Il boirait leur sang à cœur joie, Non moins alors audacieux Ni moins félon et dangereux; Car, s'il fuyait, sans le connaître, L'agnelle encor suivrait le traître. Nombreux si sont tels louveteaux Parmi ces apôtres nouveaux, Sainte Église, tu es perdue, Si ta cité est combattue Par les chevaliers de ton ban. Ton pouvoir est bien chancelant Si ceux-là cherchent à la prendre A qui la donnas à défendre. Contre eux comment la garantir? Prise sera sans coup sentir De mangonneau ni de pierrière, Sans déployer au vent bannière. Si tu ne veux la secourir, Laisse-les tels partout courir, Laisse; mais si tu leur commandes, Tôt il faudra que tu te rendes Leur tributaire, faisant paix, Qu'ils t'imposeront à grand faix, Si pis encor ne font les traîtres Et de tout ne deviennent maîtres. Bien ils te savent endormir, Le jour courent les murs garnir, La nuit creusent profondes mines. Ailleurs enfonce les racines Que tu veux voir fructifier, Tu ne dois pas là te fier.

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Mès atant pez, ci m'en retour,11549. N'en vueil plus ci dire à ce tour, Se ge m'en puis atant passer, Car trop vous porroie lasser. Mais bien vous vueil convenancier De tous vos amis avancier, Por quoi ma compaignie voillent; Si sunt-il mort, s'il ne m'acoillent, Et m'amie aussinc serviront, Ou jà par Dieu n'en cheviront: Sans faille traïstre sui-gié, Et por larron m'a Diex jugié. Parjurs sui, mès ce que j'afin, Set-l'en envis devant la fin, Car plusors par moi mort reçurent, Qui onc mon barat n'aperçurent, Et reçoivent et recevront, Qui jamès ne l'aparcevront. Qui l'aparcevra, s'il est sage, Gart s'en, ou c'iert son grant dommage. Mès tant est fort la decevance, Que trop est grief l'aparcevance: Car Prothéus, qui se soloit Muer en tout quanqu'il voloit. Ne sot onc tant barat, ne guile Cum ge fais; car onques en vile N'entrai où fusse congnéus, Tant i fusse oïs ne véus.

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Mais suffit; ici je demeure.11653. Assez j'en ai dit à cette heure Et puis sur le reste passer; Car trop pourrais-je vous lasser. Vos amis, si ma compaignie Veulent et servent bien ma mie, Réussiront, je m'en fais fort, Ou, par Dieu, pour eux c'est la mort! Amour l'a dit, je suis un traître, Pour larron il m'a fait connaître, Parjure suis; mais mon dessein Nul ne voit guère avant la fin, Car maints de moi la mort reçurent, Qui ma fourbe onques n'aperçurent, Et reçoivent et recevront, Qui jamais ne l'apercevront. Qui l'apercevra, s'il est sage, Qu'il s'en garde, je l'y engage, Ou cherche sa perdition. Mais l'erreur, la déception Est si puissante, que la vue Tout le monde a comme perclue. Car Prothéus, qui se changeait Céans en tout ce qu'il voulait, Ne fut si fourbe et si mobile Que moi; car dans aucune ville N'entrai où l'on m'ait reconnu, Combien m'y eût-on déjà vu.

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LXII Comment le traîstre Faulx-Semblant11577. Si va les cuers des gens emblant, Pour ses vestemens noirs et gris, Et pour son viz pasle, amaisgris. Trop sai bien mes habiz changier, Prendre l'ung, et l'autre estrangier. Or sui chevalier, or sui moine, Or sui prélat, or sui chanoine, Or sui clerc, autre ore sui prestre, Or sui desciple, et or sui mestre, Or chastelain, or forestiers[21]: Briément, ge sui de tous mestiers. Or resui princes, or sui pages, Or sai parler tretous langages; Autre hore sui viex et chenus, Or resui jones devenus. Or sui Robers, or sui Robins, Or cordeliers, or jacobins. Si pren por sivre ma compaigne Qui me solace et acompaigne, (C'est dame Astenance-Contrainte), Autre desguiséure mainte, Si cum il li vient à plesir Por acomplir le sien desir. Autre ore vest robe de fame, Or sui damoiselle, or sui dame, Autre ore sui religieuse, Or sui rendue, or sui prieuse, Or sui nonain, or sui abbesse, Or sui novice, or sui professe;

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LXII Comment le traître Faux-Semblant11681. S'en va le cœur des gens daubant Par sa grise et noire vêture Et sa pâle et maigre figure. Avec art me sais déguiser, Prendre un habit, l'autre laisser, Tantôt chevalier, tantôt moine, Tantôt prélat, tantôt chanoine, Ou châtelain, ou forestier[21b]; Or bref, je suis de tout métier. Tantôt je suis clerc, tantôt prêtre, Tantôt disciple, tantôt maître, Une heure suis vieux et chenu, Une autre jeune revenu. Je sais parler en tout langage; Tantôt sui prince, tantôt page, Tantôt Robers, tantôt Robin, Ci cordelier, là Jacobin. Je prends, pour suivre ma compagne Qui m'éjouit et m'accompagne, Pour accomplir le sien désir. Comme elle veut, à son plaisir (C'est dame Contrainte-Abstinence), Mainte autre belle contenance. Robe de femme alors je vêts, Damoiselle ou dame me fais, Je suis religieuse une heure, L'heure d'après je suis prieure, Je vais par toutes régions Cherchant toutes religions,

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Et vois par toutes régions11607. Cerchant toutes religions. Mès de religion, sans faille, G'en pren le grain et laiz la paille; Por gens avugler i abit, Ge n'en quier sans plus que l'abit. Que vous diroie? en itel guise Cum il me plaist ge me desguise; Moult sunt en moi mué li vers, Moult sunt li faiz aux diz divers[22]. Si fais chéoir dedans mes piéges Le monde par mes priviléges; Ge puis confesser et assoldre, (Ce ne me puet nus prélas toldre), Toutes gens où que ge les truisse; Ne sai prélas nul qui ce puisse, Fors l'apostole solement Qui fist cest establissement Tout en la faveur de nostre Ordre, N'i a prélat nul qui remordre, Ne grocier contre mes gens ose, Ge lor ai bien la bouche close; Mès mes trais ont aparcéus, Si n'en sui mès si recéus Envers eus si cum ge soloie, Por ce que trop fort les boloie. Mès ne me chaut comment qu'il aille, J'ai des deniers, j'ai de l'aumaille; Tant ai fait, tant ai sermonné, Tant ai pris, tant m'a-l'en donné Tout le monde par sa folie, Que ge maine vie jolie Par la simplece des prelas Qui trop fort redotent mes las.

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Ici nonnain, ailleurs abbesse,11711. Ou bien novice, ou bien professe. Mais pour moi la religion N'est que mensonge et fiction. J'en prends le grain, laisse la paille; Pour dauber autrui, je m'y baille Et d'elle tire grand profit, Mais sans plus n'en prends que l'habit. Que vous dirai-je en telle guise? Comme il me plaît, je me déguise, Mes changements sont infinis, Mes faits contredisent mes dits[22b], Et je fais choir dedans mes piéges Le monde par mes priviléges. Je puis absoudre, confesser (Prélat ne s'y peut opposer) Tous les pécheurs que je rencontre. Nul prélat ne peut aller contre, Sinon le pape seulement Qui établit ce réglement En faveur de notre saint ordre; Nul prélat n'est qui puisse y mordre Ni murmurer contre mes gens, Le bec leur ai clos dès longtemps. Mais il n'est rien, las! qui ne s'use! Les gens trop fortement j'abuse Et suis maintenant trop connu, Et ne suis plus si bien reçu Qu'autrefois; mais comment qu'il aille, J'ai deniers, troupeaux, victuaille; Tant j'ai fait, tant j'ai sermonné, Tant j'ai pris et tant m'a donné Tout le monde par sa folie, Que je mène joyeuse vie

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Nus d'eus à moi ne s'acompere,11641. Ne ne prent qu'il ne le compere: Ainsinc faiz-ge tout à ma guise Par mon semblant, par ma faintise. Mès, por ce que confès doit estre Chascun an chascuns à son prestre, Une fois, ce dist l'Escripture, Ains qu'on li face sa droiture: Car ainsinc le vuet l'Apostoile, L'estatut chascun de nous çoile Qui vint ça, si les enortons, Mès moult bien nous en déportons, Car nous avons ung priviliege Qui de plusors faiz nous aliege; Mès cestui mie ne taisons, Car assés plus grant le faisons Que l'Apostole ne l'a fait, Dont li hons, se pechiés a fait, S'il li plaist, il porra lors dire: En confession vous di, Sire, Que cil à qui ge fui confés, M'a alegié de tout mon fés; Absolu m'a de mes pechiés Dont ge me sentoie entechiés; Ne ge n'ai pas entencion De faire autre confession Ne n'en vueil ci plus reciter, Si m'en poés atant quiter, Et vous en tenez apaiés, Quelque gré que vous en aiés; Car se vous l'aviés juré, Ge n'en dout prélat ne curé Qui de confesser me contraingne, Autrement que ge ne m'en plaingne,

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Par la simplesse des prélats11745. Qui trop fort redoutent mes lacs. Nul d'eux contre moi ne s'essaie Et ne prend rien qu'il ne le paie. Aussi je fais tout mon content Par ma feintise et mon semblant. Mais si moult confessé doit être Tous les ans chacun par son prêtre, Selon l'Écriture, une fois, Pour jouir de tretous ses droits (Car ainsi l'ordonne le pape), Du statut nous rions sous cape; S'il en vient, nous les exhortons, Mais nous, bien nous en exemptons, Car nous avons un privilége Qui de plusieurs faix nous allége. Or, celui-ci point ne taisons; Au contraire nous renforçons Encor du pape l'ordonnance; Car tout pécheur peut d'assurance En faisant sa confession Dire sans hésitation: «Un tel m'a confessé naguère, M'a déchargé de tout, mon père;, Absolu m'a de tout péché Dont je me sentais entaché, Et je ne veux pousser le zèle Jusqu'à confession nouvelle Venir aujourd'hui réciter; Veuillez donc céans m'acquitter, Et ceci vous doit moult suffire, Quelque raison qu'en puissiez dire, Car l'eussiez-vous cent fois juré, Je ne crains prélat ni curé

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Car je m'en ai bien à qui plaindre.11675. Vous ne m'en poés pas contraindre, Ne faire force, ne troubler Por ma confession doubler: Ne si n'ai pas affeccion D'avoir double absolucion. Assés en ai de la premiere, Si vous quit cette darreniere; Desliés sui, nel' quier nier, Ne me poés plus deslier: Car cil qui le pooir i a, De tous liens me deslia. Et se vous m'en osés contraindre, Si que ge m'en aille complaindre, Jà voir juges emperiaus, Rois, prévos, ne officiaus Por moi n'en rendra jugement; Ge m'en plaindrai tant solement A mon bon confesseur novel, Qui n'a pas non frère Lovel, Mès frère Leus qui tout deveure, Combien que devant la gent eure: Que cil, jurer l'ose et plevir, Me saura bien de vous chevir. Car si vous saura atraper, Que ne li porrés eschaper Sans honte et sans diffamement, S'il n'a du vostre largement. Qu'il n'est si fox ne si entules, Qu'il n'ait bien de Rome des bules, S'il li plest, à vous tous semondre, Por vous travaillier et confondre Assés plus loing de deus jornées. Ses letres sunt à ce tornées,

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Qui de confesser me contraigne,11779. Autrement que je ne m'en plaigne; Car vous ne me pouvez troubler Pour ma confession doubler, Ni faire force, ni contraindre, Ou je saurais à qui m'en plaindre: Or je n'ai pas l'intention D'avoir double absolution; Assez j'en ai de la première; Grâce vous fais d'une dernière: Car tel, qui le pouvoir en a, De tous liens me délia, Et si vous m'y vouliez contraindre Aussitôt je m'en irais plaindre: N'oseraient rois, officiaux, Prévôts, juges impériaux, Un jugement contre moi rendre; Car j'irais simplement l'apprendre A mon bon confesseur nouveau Qui n'a nom frère Louveteau, Mais frère Loup qui tout dévore, Combien que Dieu devant implore, Et lui n'aura qu'à l'affirmer Pour tôt votre bouche fermer. Si bien vous en fera rabattre Que ne vous en sauriez débattre Sans honte et sans diffamement S'il n'a du vôtre largement. Il n'est si fol qu'il n'articule Avoir de Rome quelque bulle, S'il lui plaît, pour vous travailler, Vous confondre et vous foudroyer Certes en moins de deux journées. Ses lettres sont si bien tournées

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Qu'eles valent miex qu'autentiques11709. Communes, qui sunt si escliques, Que ne valent qu'à huit personnes. Tex letres ne sunt mie bonnes; Mès les soes à tous s'estendent Et à tous leus qui droit deffendent; Mès de vos drois n'a-il que faire, Tant est poissant, de grant affaire. Ainsinc de vous esploitera, Jà por priere nel' lera, Ne por defaute de deniers, Qu'assés en a en ses greniers: Car Chevance est ses senechaus, Qui d'aquerre est ardens et chaus, Et Porchas ses freres germains, Qui n'est pas de porchacier vains, Mès curieus trop plus d'assés, Por quoi il a tant amassés, Par ce est-il si haut monté, Que tous autres a sormonté. Et si m'aïst Diex et saint Jaques, Se vous ne me volés à Pasques Doner le Cors nostre Seigneur, Sans vous faire presse greigneur, Ge vous lairrai, sans plus atendre, Et l'irai tantost de li prendre; Car hors sui de vostre dangier, Si me vueil de vous estrangier. Ainsinc se puet cil confessier Qui vuet son provoire lessier; Et se le prestre le refuse, Ge sui prest que ge l'en encuse, Et de li pugnir en tel guise, Que perdre l'i ferai s'eglise.

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Que valent mieux que parchemins11813. Communs et qui sont si restreints Qu'ils ne sont bons qu'à huit personnes. Telles chartes ne sont pas bonnes; Mais son pouvoir à tous s'étend Partout où le droit on défend, Mais de vos droits n'a-t-il que faire, Tant est puissant, de grande affaire: Ainsi son droit exploitera Et jamais ne le laissera Ni pour prières, ni pour offres; Il a d'argent trop dans ses coffres. Car Chevance est son pourvoyeur Et Ruse sa germaine sœur, Toutes deux ardentes et chaudes D'acquérir. Ainsi par leurs fraudes Il a tant et tant amassé Que tous autres a surpassé. Aussi, Dieu m'assiste et saint Jacques, Si vous me refusez à Pâques Le saint corps de Notre-Seigneur, Sans plus de façons, cher pasteur, Vous laisserai, sans plus attendre, Et l'irai tantôt de lui prendre. Je suis à l'abri de vos coups, S'il me plaît me passer de vous.» Selon son gré donc se confesse Qui de côté son curé laisse; Et si le prêtre protestait, A l'accuser je suis tout prêt Et le punir en telle guise Qu'il perdra certes son église. Or de telle confession Qui comprend la conclusion;

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Et qui de tel confession11743. Entent la consécucion, Jamès prestres n'aura puissance De congnoistre la conscience De celi dont il a la cure. C'est contre la sainte Escripture Qui commande au pastour honeste Cognoistre la vois de sa beste. Mes povres fames, povres hommes, Qui de deniers n'ont pas grans sommes, Vueil-ge bien as prélas lessier, Et as curés por confessier, Car cil noient ne me donroient. Le Dieu d'Amours. Porquoi? Faux-Semblant. Par foi qu'il ne porroient, Comme chétives gens et lasses; Si que g'en ai les berbis grasses, Et li pastour auront les maigres, Combien que ce mot lor soit aigres. Et se prélaz osent groucier, Car bien se doivent correcier Quant il perdent lor grasses bestes, Tiex cop lor donrai sor les testes, Que lever i ferai tex boces, Qu'il en perdront mitres et croces. Ainsinc les ai tous corrigiés, Tant sui fort privilégiés.

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Jamais prêtre n'aura puissance11847. De connaître la conscience De ceux qu'il doit administrer. C'est l'Évangile déchirer, Qui veut que le pasteur honnête Connaisse la voix de sa bête. Mais pourtant je veux bien laisser Curés et prélats confesser Pauvres femmes et pauvres hommes Qui de deniers n'ont pas grand' sommes; Ceux-là rien ne me donneraient. Dieu d'Amours. Pourquoi? Faux-Semblant. Parce qu'ils ne pourraient; Ce sont chétives gens et lasses. Aussi je prends les brebis grasses Et les maigres laisse aux pasteurs, Combien qu'ils s'en plaignent d'ailleurs. Et si, perdant leurs grosses bêtes, Prélats osent lever leurs têtes Et gronder et se courroucer, De tels coups leur ferai baisser, J'y ferai lever telles bosses, Qu'ils en perdront mitres et crosses. Ainsi maint en ai corrigé, Tel privilége et force j'ai.

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L'Acteur. Ci se volt taire Faus-Semblant;11769 Mès Amors ne fait pas semblant Qu'il soit ennoiés de l'oïr, Ains li dist, por eus esjoïr: Le Dieu d'Amours. Di-nous plus especiaument, Comment tu sers desloiaument, Ne n'aies pas du dire honte: Car, si cum tes habis nous conte, Tu sembles estre uns sains hermites. Faux-Semblant. C'est voirs, mès ge sui ypocrites. Le Dieu d'Amours. Tu vas préeschant astenance. Faux-Semblant. Voire voir, mès g'emple ma pance De bons morciaus et de bons vins, Tiex comme il affiert à devins[23]. Le Dieu d'Amours. Tu vas préeschant povreté. Faux-Semblant. Voir, mès riche sui à planté; Mès, combien que povre me faingne, Nul povre ge ne contredaingne.

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L'Auteur. Ici Faux-Semblant se veut taire.11871. Mais à l'ouïr feint de se plaire Amour, et pour leur agrément: Le Dieu d'Amours. Tes bons tours explicitement Conte-nous; point de fausse honte. Si j'en crois ce que l'habit conte, Tu dois être un hermite saint. Faux-Semblant. C'est vrai, mais hypocrite plein. Le Dieu d'Amours. Toujours vas prêchant l'abstinence. Faux-Semblant. D'accord; mais je m'emplis la panse De bons vins et de bons morceaux, Comme il sied à moines dévots[23b]. Le Dieu d'Amours. Pauvreté tu prêches sans cesse. Faux-Semblant. Certes; mais grande est ma richesse. Pauvre me fais, mais, pour finir, Nul pauvre je ne puis sentir.

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J'ameroie miex l'acointance11787. Cent mile tans du Roi de France, Que d'ung povre, par nostre Dame! Tout éust-il ausinc bonne ame. Quant ge voi tous nus ces truans Trembler, sor ces femiers puans, De froit, de fain crier et braire, Ne m'entremet de lor affaire. S'il sunt à l'Ostel-Diex porté, Jà n'ierent par moi conforté, Que d'une aumosne toute seule Ne me paistroient-il la geule, Qu'il n'ont pas vaillant une seche: Que donra qui son coutiaus leche? De folie m'entremetroie, Se en lit à chien saing querrole. Mès d'un riche usurier malade La visitance est bonne et sade: Celi vois-ge réconforter, Car g'en cuit deniers aporter; Et se la male mort l'enosse, Bien le convoi jusqu'à la fosse. Et s'aucuns vient qui me repraingne Porquoi du povre me refraingne, Savés-vous comment g'en eschape? Ge fais entendant par ma chape Que li riches est entechiés Plus que li povres de pechiés, S'a greignor mestier de conseil, Por ce i vois, por ce le conseil[24]. Neporquant autresinc grant perte Reçoit l'ame en trop grant poverte, Cum el fait en trop grant richece, L'une et l'autre igaument la blece:

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Cent mille fois du roi de France11887. Je préférerais l'accointance, Par notre Dame! eût-il autant, Ce pauvre, âme bonne et cœur grand; Car j'ai bien autre chose à faire Que d'entendre crier et braire De froid, de faim, tous ces truands, Transis sur leurs fumiers puants, Qui d'une aumône toute seule Ne sauraient repaître ma gueule! S'ils sont à l'Hôtel-Dieu portés, Par moi ne seront confortés. Que prendre à qui son couteau lèche, Et n'a vaillant sardine sèche? Graisse chercher au lit d'un chien, C'est folie et m'en garde bien. Mais d'un riche usurier malade Plus fructueuse est l'accolade; C'est lui que je vais conforter, Car deniers j'en compte apporter, Et si la male mort l'emporte, Jusqu'à la fosse je l'escorte. Et si me reproche un grincheux D'abandonner les malheureux, Savez-vous comment j'en échappe? Je fais comprendre par ma chappe Que les riches sont de péchés Plus que les pauvres entachés, Plus ont besoin qu'on les surveille, Aussi j'y vais et les conseille[24b] Pourtant trop grande pauvreté Est égale calamité, Pour l'âme, à trop grande richesse, Autant l'une et l'autre la blesse;

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Car ce sunt deus extrémités11821. Que richece et mendicités. Li moien a non Soffisance: Là gist des vertus l'abondance, Car Salemon tout au délivre Nous a escript en ung sien livre Des Paraboles, c'est le titre, Tout droit où trentiesme chapitre[25]: Garde-moi, Diex, par ta poissance, De richece et de mendiance. Car riches hons, quant il s'adrece A trop penser à sa richece, Tant met son cuer en sa folie, Que son créator en oblie. Cil que mendicité guerroie, De pechié comment le guerroie, Envis avient qu'il ne soit lierres Et parjurs, ou Diex est mentierres, Se Salemon dist de par lui La letre que ci vous parlui[26]; Si puis bien jurer sans délai Qu'il n'est escript en nule lai, (Au mains n'est-il pas en la nostre) Que Jhesu-Crist, ne si apostre, Tant cum il alerent par terre, Fussent onques véus pain querre; Car mendier pas ne voloient. Ainsinc préeschier le soloi ent Jadis par Paris la cité Li mestre de divinité: Si péussent-il demander De plain pooir, sans truander; Car, de par Diex, pastor estoient, Et des ames la cure avoient:

Notes in this chapter

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