JEAN DE MEUNG (continued 3)
Reading edition
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Se ge sui pris après la fuite;13289. Si croi-ge que j'auroie suite, Si seroie pris en fuiant, Tout li monde m'iroit huiant. Nel' prendrai pas. La Vieille. Si ferés, certes: Jà n'en aurés blasme ne pertes. Bel-Acueil. Et s'ele m'enquiert dont ce vint? La Vieille. Responses aurés plus de vint. Bel-Acueil. Toutevois s'el le me demande, Que puis-ge dire à sa demande? Se g'en sui blasmé ne repris, Où diré-ge que ge le pris? Car il le me convient respondre, Ou aucune mensonge espondre. S'el le savoit, ce vous plevis, Mieulx vodroie estre mors que vis. La Vieille. Que vous direz? se nel' savez, Se meillor response n'avez, Dites que ge le vous donné: Bien savés que tel renon é, Que n'aurés blasme ne vergoigne De riens prendre que ge vous doigne.
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Si je suis pris après ma fuite,13415. Car j'aurais, je crois, bonne suite Et tôt serais pris en fuyant, Tout le monde m'irait huant. Non, je ne puis. La Vieille. Vous le prendrez, certe, Et n'en aurez blâme ni perte. Bel-Accueil. S'il faut dire dont il me vint? La Vieille. Réponses aurez plus de vingt. Bel-Accueil. Pourtant, s'elle me le demande, Que répondrai-je à sa demande? Si blâmé j'en suis et repris, Où dirai-je que je l'ai pris? A répondre il faut que je songe Ou préparer quelque mensonge. S'elle l'apprend, c'est positif, Mieux vaudrait être mort que vif. La Vieille. Ce que vous direz? A cette heure, Si n'avez réponse meilleure, Dites que je vous l'ai donné. Mon nom ne sera soupçonné, Blâme n'aurez, Dieu me pardonne, Pour prendre ce que je vous donne.
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LXXI Comment, tout par l'enhortement13311. De la Vieille, joyeusement Bel-Acueil receut le chappel, Pour erres de vendre sa pel. L'Acteur. Bel-Acueil, sans dire autre chose, Le chapel prent, et si le pose Sor ses crins blons, et s'asséure. Et la Vielle li rit, et jure S'ame, son cors, ses os, sa pel, C'onc ne li fist si bien chapel. Bel-Acueil sovent se remire, Dedens son miréoir se mire Savoir s'il est si bien séans. Quant la Vielle voit que leans N'avoit fors eus deus solement, Lez li s'assiet tout belement, Si li commence à préeschier. La Vieille. Ha, Bel-Acueil! tant vous ai chier, Tant estes biaus et tant valez! Mon tens jolis est tous alez, Et li vostres est à venir. Poi me porrai mès soustenir Fors à baston ou à potence; Vous estes encor en enfance, Si ne savés que vous ferés. Mès bien sai que vous passerés
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LXXI Ici, par l'encouragement13437. De la Vieille, joyeusement Bel-Accueil va le chapel prendre, Arrhes prenant pour sa peau vendre. L'Auteur. Bel-Accueil se tait et joyeux Aussitôt sur ses blonds cheveux Le chapel pose et se rassure, Et la Vieille lui rit et jure Son cœur, son corps, ses os, sa peau, Qu'il n'eut onques chapel si beau. Et Bel-Accueil souvent s'admire Et dedans son miroir se mire Pour voir comme il est gent ainsi. Lors la Vieille voyant que ci Seuls tous deux sont en tête-à-tête, Près de lui s'assied guillerette Et lors commence à lui prêcher: La Vieille. Ha! Bel-Accueil, que m'êtes cher! Que de beauté, que de mérite! Mon bon temps s'est écoulé vite; Le vôtre est encore à venir. Il faudra tôt me soutenir Sur mon bâton ou ma potence, Vous êtes encor dans l'enfance Et ne savez ce que ferez. Mais bien sais que vous passerez
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Quanque ce soit, ou tempre, ou tart,13337. Parmi la flambe qui tout art, Et vous baingnerés en l'estuve Où Venus les dames estuve. Bien sai, le brandon sentirés, Si vous lo que vous atirés Ains que là vous aliés baignier, Si cum vous m'orrés enseignier. Car perilleusement s'i baigne Jones homs qui n'a qui l'enseigne Mès se mon conseil ensivés, A bon port estes arrivés. Saichiés, se ge fusse ausinc sage, Quant g'estoie de vostre aage, Des geus d'Amors, cum ge sut ores, Car de trop grant biauté fui lores[54], [Mès or m'estuet plaindre et gemir, Quant mon vis effacié remir, Et voi que froncir le convient, Quant de ma biauté me sovient Qui ces Valez faisoit triper Tant les faisoie desfriper, Que ce n'iert se merveille non. Trop iere lors de grant renon; Par tout coroit la renomée De ma grant biauté renomée. Tele ale avoit en ma meson, Conques tele ne vit mès hon: Moult iert par nuit mes huis hurtés, Trop lor faisoie de durtés Quant lor failloie de convent, Et ce m'avenoit trop sovent, Car j'avoie autre compaignie. Faite en estoit mainte folie,
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Tôt ou tard, selon la coutume,13463. Par la flamme qui tout consume, Et que le brandon sentirez Et qu'en l'étuve plongerez Où Vénus plonge toute dame. Préparez-vous donc, ma chère âme, Avant d'aller vous y baigner, Ainsi que vais vous enseigner. Car périlleusement s'y baigne Jouvenceau, si nul ne l'enseigne; Mais mon conseil si vous suivez A bon port vous arriverez. Sachez, quand j'étais de votre âge, Que si j'avais été si sage Aux jeux d'amour comme je suis (Car moult belle je fus jadis!)[54b], Ne me verriez tant plaindre et dire Quand mon visage effacé mire Et vois que froncer le convient Quand de ma beauté me souvient, Pour qui ces varlets faisaient rage, Gambadaient, se mettaient en nage, Que c'était merveille vraiment. Car mon renom lors était grand, Partout courait la renommée De ma grand' beauté renommée, Et nulle part ne voyait-on Telle foule qu'en ma maison. De mille coups, à la nuitée, Souvent ma porte était heurtée Quand de parole leur manquais; Et trop souvent je m'en moquais, Car j'avais autre compagnie. Faite en était mainte folie
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Dont j'avoie corrous assés:13371. Sovent en iert mes huis cassés, Et faites maintes tex meslées, Qu'ainçois qu'els fussent desmeslées, Membres i perdoient et vies, Par haïnes et par envies, Tant i avenoit de contens. Se mestre Argus li bien contens I vosist bien metre ses cures, Et venist o ses dix figures, Par quoi tout certefie et nombre, Si ne péust-il pas le nombre Des grans contens certefier, Tant séust bien monteplier.] Lors ert mes cors fors et delivres, G'éusse or plus vaillant mil livres De blans estellins que ge n'ai; Mais trop nicement me menai. Bele ere et jone et nice et fole, N'onc ne fu d'Amors à escole Où l'en léust la teorique, Mès ge sai tout par la pratique, Experiment m'en ont fait sage, Que j'ai hanté tout mon aage. Or en sai jusqu'à la bataille, Si n'est pas drois que ge vous faille Des biens aprendre que ge sai, Puis que tant esprovés les ai, Bien fait qui jones gens conseille: Sans faille ce n'est pas merveille S'ous n'en savés quartier ne aune, Car vous avés trop le bec jaune. Mès tant a que ge ne finé, Que la science en la fin é,
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Dont me mettais en grand courroux,13497. Car souvent l'huis cédait aux coups, Et s'en suivaient telles mêlées, Qu'avant que fussent démêlées, Maints y perdaient jambes et bras Ou succombaient dans ces combats, Tant étaient vives les querelles. Argus aux perçantes prunelles En vain eût dardé sur ces lieux Ses dix figures, ses cent yeux Par lesquels tout découvre et nombre, Il n'aurait jamais pu le nombre De ces assauts certifier, Tant eût-il su multiplier. J'avais le corps solide, alerte Et plus de mille livres certe De blancs estelins que n'en ai; Mais trop sottement me menai. Belle j'étais et jeune et folle, D'amour n'ayant suivi l'école, La théorie oncques n'en vis, Mais tout par la pratique appris. L'expérience me fit sage, Car j'ai travaillé tout mon âge; Tout jusqu'à la bataille sai. Puisque tant éprouvés les ai, Je dois tous ces biens vous apprendre, Et j'aurais tort de m'en défendre; Bon fait jeunes gens conseiller. Il ne faut pas s'émerveiller Si n'en savez quartier ni aune, Car vous avez trop le bec jaune. Quoi qu'il en soit, tant pratiquai, Que la science en la fin ai
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Dont puis bien en chaiere lire.13405. Ne fait à foïr, n'a despire Tout ce qui est en grant aage; Là trueve-l'en sens et usage. Ce a-l'en esprové de maint, Qu'au mains en la fin lor remaint Usage et sens por le chaté, Combien qu'il l'aient achaté. Et puis que j'ai sens et usage, Que ge n'ai pas sans grant domage, Maint vaillant homme ai décéu, Quant en mes laz le ting chéu[55]: Mès ains fui par mains decéuë, Que ge m'en fusse aparcéuë. Ce fu trop tart, lasse dolente! J'iere jà hors de ma jovente; Mes huis qui jà sovent ovroit (Car par nuit et par jor ovroit), Se tient adés près du lintier: Nus n'i vint hui, nus n'i vint hier, Pensoie-ge, lasse chétive! En tristor estuet que ge vive; De duel me dust li cuers partir. Lors m'en voil du païs partir, Quant vi mon huis en tel repos, Et ge méismes me repos[56]. Car ne poi la honte endurer. Comment péusse-ge durer, Quand cil jolis valez venoient, Qui jà si chiere me tenoient, Qu'il ne s'en pooient lasser, Et ges véoie trespasser, Qui me regardoient de coste, Et jadis furent mi chier hoste?
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Dont pourrais professer en chaire.13531. Fi du grand âge on ne doit faire Ni le fuir, et c'est encor là Qu'usage et sens on trouvera. Car maints ont prouvé sans conteste Qu'au moins en la fin il leur reste Usage et sens pour leur argent, L'eussent-ils payé tant et tant. Et lorsque j'eus sens et usage, Que n'ai pas eus sans grand dommage, Maint vaillant homme j'ai déçu Quand en mes lacs je le tins chu; Mais aussi fus de maints déçue Avant de m'en être aperçue. Malheureuse, trop tard c'était! Ma jeunesse déjà passait. «Nuit et jour autrefois ouverte Ma porte muette et déserte Toujours se tient près du linteau, Nul n'y vint hier ni tantôt, Pensais-je, hélas, pauvre chétive, En tristesse il faut que je vive!» De deuil fendre mon cœur sentis Et voulus quitter le pays Quand vis ma porte ainsi proscrite. A me cacher j'en fus réduite, Ne pouvant ma honte endurer. Comment aurais-je pu durer Quand ces gents varlets en la rue, Qui m'avaient si chère tenue Que point ne s'en pouvaient lasser, Je voyais près de moi passer, Me regarder leurs têtes hautes, Qui jadis furent mes chers hôtes?
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Lez moi s'en aloient saillant,13439. Sans moi prisier un œf vaillant. Neis cil qui jadis plus m'amoient, Vielle ridée me clamoient, Et pis disoit chacuns assés, Ains qu'il s'en fust outre passés. D'autre part, mes enfés gentis, Nus, se trop n'iert bien ententis, Ou grans duel essaie n'auroit, Ne penseroit, ne ne sauroit Quel dolor au cuer me tenoit, Quant en passant me sovenoit Des biaus diz, des dous aésiers, Des douz déduiz, des douz besiers, Et des très douces acolées Qui s'en ierent sitost volées. Volées! voire, et sans retor; Miex me venist en une tor Estre à tous jors emprisonnée, Que d'avoir esté si-tost née. Diex en quel soussi me mettoient Li biaus dons qui failli m'estoient! Et ce qui remès lor estoit, En quel torment me remetoit! Lasse! porquoi si-tost nasqui? A qui m'en puis-ge plaindre; à qui, Fors à vous, fiz que j'ai tant chier? Ne m'en puis autrement venchier Que par aprendre ma doctrine. Por ce, biau fiz, vous endoctrine; Et quant endoctrinés serés, Des ribaudiaus me vengerés: Car, se Diex plest, quant là vendra, De cest sermon vous souvendra,
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Ils passaient près moi sautillant13565. Sans me priser un œuf vaillant. Ceux qui m'avaient le plus aimée M'appelaient vieille déplumée, Et pis disait chacun assé Avant qu'il fût outrepassé. D'autre part, cher enfant, personne, Tant fût-il fin, ne vous étonne, Si grands deuils aussi n'essayait, Ne penserait ni ne saurait Combien mon âme était blessée, Quand revenait en ma pensée Les doux plaisirs, les joyeux dits, Les doux baisers, les doux déduits Et les très-douces accolées Qui se sont si vite envolées, Si vite, hélas, et sans retour! Mieux me vaudrait en une tour Être à toujours emprisonnée Que d'avoir été si tôt née. En quels soucis, Dieu! me mettaient Les beaux dons qui faillis m'étaient; Mais ce que n'avais pu leur prendre Combien plus faisait mon cœur fendre! Pourquoi donc, las! sitôt naquis? Ah, malheureuse que je suis! Je n'ai plus aujourd'hui personne Que vous, fils que j'affectionne, A qui confier mes ennuis. Me venger autrement ne puis Qu'en vous enseignant ma doctrine. Pour ce, beau fils, vous endoctrine, Et quand endoctriné serez Des libertins me vengerez.
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Car sachiés que du retenir,13473. Si qu'il vous en puist sovenir, Avés-vous moult grant avantage, Par la raison de vostre aage. Car Platon dist, c'est chose voire, Que plus tenable est la mémoire De ce qu'en aprent en enfance, De quiconques soit la science. Certes, chier fiz, tendre jovente, Se ma jonesce fust presente Si cum est la vostre orendroit, Ne porroit estre escrite en droit La venjance que g'en préisse Par tous les leus où ge venisse Ge féisse tant de merveilles, Conques n'oïstes les pareilles, Des ribaus qui si poi me prisent, Et me ledengent et despisent, Et si vilment lez moi s'en passent; Et il et autres comparassent Lor grant orgoil et lor despit, Sans prendre en pitié ne respit: Car, au sens que Diex m'a donné, Si cum ge vous ai sermonné, Savés en quel point ges méisse? Tant les plumasse et tant préisse Du lor de tort et de travers, Que mengier les féisse as vers, Et gesir tous nuz es fumiers; Méismement ceus les premiers Qui de plus loial cueur m'amassent, Et plus volentiers se penassent
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Car s'il plaît à Dieu que là vienne,13599. De ces sermons qu'il vous souvienne. Car pour ma leçon retenir Et n'en point perdre souvenir, Vous avez moult grand avantage En raison de votre jeune âge. Car Platon autrefois disait Que la mémoire mieux gardait Ce que l'on apprend dans l'enfance De quiconque soit la science. Tendre jouvenceau, cher enfant, Si tout comme vous maintenant J'étais jeune et de grand mérite, Ne pourrait être en code écrite La vengeance que j'en prendrais. Par tous les lieux où je viendrais, Je ferais si grandes merveilles Que n'en ouïtes les pareilles. Les ribauds qui vont m'abaissant, Me critiquant, me méprisant, Qui près de moi si hautains passent, Il faudrait que tous ils payassent Leur grand orgueil, leur grand dépit, Sans pitié comme sans répit. Car usant de l'expérience Qu'à Dieu je dois dans sa clémence, Savez-vous où les réduirais? A mon tour tant les plumerais, Et puiserais en leur pécune Avec tant d'ardeur et rancune, Sans cesse à tort et à travers, Que les ferais manger aux vers Et coucher tout nus en l'ordure; Et je serais d'autant plus dure
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De moi servir et honorer.13505. Ne lor lessasse demorer Vaillant ung ail, se ge péusse, Que tout en ma borce n'éusse; A povreté tous les méisse, Et tous emprès moi les féisse Par vive rage tripeter. Mès riens n'i vaut le regreter; Qui est alé, ne puet venir, Jamès n'en porrai nul tenir: Car tant ai ridée la face, Qu'il n'ont garde de ma menace. Pieça que bien le me disoient Li ribaut qui me despisoient; Si me pris à plorer des lores. Par Diex! si me plest-il encores: Quant ge m'i sui bien porpensée, Moult me délite en ma pensée, Et me resbaudissent li membre, Quant de mon bon tens me remembre, Et de la jolivete vie Dont mes cuers a si grant envie. Tout me rajovenist li cors Quant g'i pense et quant gel' recors; Tous les biens du monde me fait, Quant me sovient de tout le fait, Qu'au mains ai-ge ma joie éuë, Combien qu'il m'aient décéuë. Jone dame n'est pas oiseuse, Quant el maine vie joieuse, Méismement cele qui pense D'aquerre à faire sa despense.
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Qu'ils m'aimeraient loyalement13633. Et chercheraient plus ardemment A me servir et à me plaire; Et je voudrais tant et tant faire Qu'un ail vaillant ne leur restât, Que tout en ma bourse passât, Que tous à pauvreté les misse Et tretous après moi les fisse De vive rage trépigner. Mais de quoi sert le regretter? J'ai tant de rides sur la face Qu'ils se moquent de ma menace Et n'en saurais aucun tenir; Temps passé ne peut revenir. Ces ribauds de qui suis honnie M'avaient pourtant bien avertie! Dès lors je pleurai mes amours, Par Dieu, je les pleure toujours. Quand je m'y suis bien porpensée, Moult me délecte en ma pensée, Tous mes membres tressaillir sens, Quand il me souvient du bon temps Et de la très-joyeuse vie Dont mon cœur a si grande envie; Mon corps me semble rajeuni Quand j'y pense encor aujourd'hui. Combien ma chute soit profonde, Je ressens tout le bien du monde, En pensant ce que j'ai goûté De bonheur et de volupté! Jeune dame n'est pas oiseuse Quand vie elle mène joyeuse, Voire celle qui pour jouir Charge son corps d'y subvenir.
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Lors m'en vins en ceste contrée,13537. Où j'ai vostre dame encontrée, Qui ci m'a mise en son servise Por vous garder en sa porprise[57]. Diex, qui sires est et tout garde, Doint que g'en face bonne garde! Si feré-ge certainement Par vostre biau contenement. Mès la garde fust perilleuse Por la grant biauté merveilleuse Que Nature a dedens vous mise, S'el ne vous éust tant aprise Proesce, sens, valor et grace; Et por ce que tens et espace Nous est or venu si à point, Que de destorbier n'i a point De dire quanque nous volons Ung poi miex que nous ne solons, Tout vous doie-ge conseillier. Ne vous devés pas merveillier Se ma parole ung poi recop: Ge vous di bien avant le cop, Ne vous voil mie en amor metre; Mès s'ous en volés entremetre[58], Ge vous monsterrai volentiers, Et les chemins et les sentiers Par où ge déusse estre alée, Ains que ma biauté fust alée. L'Acteur. Lors se taist la Vielle, et sospire Por oïr que cis vodroit dire; Mès n'i va gaires atendant, Car, quant le voit bien entendant
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Lors m'en vins en cette contrée;13667. De votre dame rencontrée A son service je me mis Pour vous garder en ce pourpris[57b]. Dieu notre maître et qui tout garde Daigne que fasse bonne garde! Ainsi ferai-je assurément, Grâce à votre bon jugement. La garde en serait périlleuse Pour la grand' beauté merveilleuse Que dedans vous Nature mit, S'elle ne vous eût tant d'esprit Donné, de prouesse et de grâce; Et puisque le temps et l'espace Nous sont si bien venus à point Qu'à cette heure on ne songe point A troubler, comme d'habitude, Nos loisirs, notre quiétude, Sur tout je vous veux conseiller. N'allez pas vous émerveiller Si ma parole un peu j'abrège. Ainsi tout d'abord vous dirai-je: Point ne vous veux prêcher l'amour; Mais vous le connaîtrez un jour[58b]; Souffrez donc que je vous désigne Les chemins et la droite ligne Que j'aurais dû toujours tenir, Avant voir ma beauté partir. L'Auteur. Lors se tait la Vieille et soupire Pour écouter ce qu'il va dire. Du reste guère elle n'attend, Car moult attentif le voyant,
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A escouter et à soi taire,13569. A son propos se prent à traire, Et se pense: sans contredit, Tout otroie qui mot ne dit; Quant tout li plest à escouter, Tout puis dire sans riens douter. Lors a recommencié sa verve, Et dist, cum faulse vielle et serve, Qui me cuida par ses doctrines Faire leschier miel sor espines, Quant volt que fusse amis clamés, Sans estre par amors amés, Si cum cil puis me raconta, Qui tout retenu le conte a; Car s'il fust tiex qu'il la créust, Certainement traï l'éust[59]; Mès por riens nule qu'el déist, Tel traïson ne me féist. Ce me fiançoit et juroit, Autrement ne m'asséuroit. La Vieille. Biau très-douz fiz, bele char tendre, Des geux d'Amors vous voil aprendre, Que vous n'i soiés decéus. Quant vous les aurés recéus, Selon mon art vous conformés, Car nus, s'il n'est bien enfermés, Nes puet passer sans beste vendre[60]. Or pensés d'oïr et d'entendre, Et de mètre tout à mémoire, Car g'en sai tretoute l'estoire.
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A l'écouter et à se taire,13699. Elle revient à son affaire Et fait tous bas: «Sans contredit, A tout consent qui mot ne dit; Complaisamment puisqu'il écoute, Je puis tout dire, sans nul doute.» Elle reprend donc sa leçon, L'horrible et fausse laideron Qui me cuida par ses doctrines Faire lécher miel sur épines, Voulant que fusse ami clamé Sans être par amour aimé; Par lui j'ai sa leçon connue Qui l'avait toute retenue; Or, s'il l'eût crue, assurément Ne m'eût-il pris pour confident[59b]; Mais la Vieille eut beau dire et faire, Il me resta franc et sincère; Promis et juré me l'avait, Et son serment me rassurait: La Vieille. Beau très-doux fils, belle chair tendre, Les jeux d'amour vous veux apprendre Afin que n'y soyez déçu. Quand il sera de vous connu, Que mon art vos actions guide, Car nul ne peut, simple et candide, Sans bête vendre les passer[60b]. Or d'ouïr bien devez penser Et tout mettre en votre mémoire, Car j'en sais tretoute l'histoire.
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LXXII Comment la Vieille sans tançon,13599. Lyt à Bel-Acueil sa leçon. Laquelle enseigne bien les fames Qui sont dignes de tous diffames. Biau fiz, qui vuet joïr d'amer, Des dous maus, qui tant sunt amer, Les commandemens d'Amors sache, Mès gart qu'Amors à li nel' sache! Et ci tretous les vous déisse, Se certainement ne véisse Que vous en avés par nature De chascun à comble mesure, Quanque vous en devés avoir. De ceus que vous devés savoir Dix en i a, qui bien les nombre; Mès moult est fox cil qui s'encombre Des deus qui sunt au darrenier, Qui ne valent ung faus denier: Bien vous en abandon les huit. Mès qui les autres deus ensuit, Il perd son estuide et s'afole: L'en nes doit pas lire en escole. Trop malement les amans charge, Qui vuet qu'amans ait le cuer large, Et qu'en ung seul leu le doit metre; C'est faus texte, c'est fauce letre. Ci ment Amors le fiz Venus, De ce ne le doit croire nus: Qui l'en croit, chier le comparra, Si cum en la fin i parra.
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LXXII Comment la Vieille sans façon13729. Lit à Bel-Accueil sa leçon, Laquelle enseigne bien les femmes Que l'on doit appeler infâmes. Beau fils, qui veut jouir d'aimer, Ce mal si doux et si amer, Que les commandements retienne D'Amour, mais loin de lui se tienne. Et tous ici vous les dirais, Si certainement ne voyais Que vous en avez par nature De chacun à comble mesure, Tout autant qu'en devez avoir. De ceux que vous devez savoir, Dix y en a, c'est bien le nombre; Mais fol est celui qui s'encombre L'esprit, ma foi, des deux derniers, Ils ne valent deux faux deniers. Les huit premiers vous abandonne; Mais perd son temps et déraisonne Celui qui les deux autres suit, Fol en école qui les lit. C'est lui donner trop lourde charge, Vouloir qu'Amant ait le cœur large Et qu'il le mette en un seul lieu. Ce sont préceptes faux, par Dieu! Le fils de Vénus nous en conte, Le croire serait une honte; Car qui l'en croit cher le paiera, Comme en la fin on le verra.
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Biau fiz, jà larges ne soyés,13629. En plusors leus le cuer aiés, En ung sol leu jà nel' metés, Ne nel' donnés, ne nel' prestés, Mès vendés-le bien chierement, Et tous jors par enchierement; Et gardés que nus qui l'achat, N'i puisse faire bon achat. Por riens qu'il doint jà point n'en ait, Miex s'arde, ou se pende, ou se nait. Sor toutes riens gardés ces poins: A donner aiés clos les poins, Et à prendre les mains overtes. Donner est grant folie certes, Se n'est ung poi por gens atraire, Quant l'en en cuide son preu faire; Ou por le don tel chose atendre Qu'en ne le péust pas miex vendre: Tel donner bien vous abandonne. Bon est donner, où cil qui donne, Son don monteplie et gaaigne; Qui certains est de sa gaaigne, Ne se puet du don repentir: Tel don puis-ge bien consentir. Après de l'arc et des cinq fleiches Qui tant sunt plains de bonnes teiches, Et tant fierent soutivement, Traire en savés si sagement, C'onques Amors li bons archiers, Des fleiches que tret li ars chiers, Ne tret miex, biau fiz, que vous faites, Qui maintes fois les avés traites, Mès n'avés pas tous jors séu Quel part en sunt li cop chéu;
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Or en amour point de largesse,13759. Qu'en maints lieux votre cœur s'adresse; En un seul lieu ne le mettez, Ne le donnez, ni le prêtez; Vendez-le très-cher, au contraire, Mettez-le toujours à l'enchère, Et veillez bien que le payant N'en ait jamais pour son argent: N'en donnez rien, pour tout au monde, Qu'il se noie, ou se pende, ou fonde. Avant tout, observez ce point: Pour donner, tenez clos le poing, Et pour prendre la main ouverte. Donner est grand' sottise certe, Sinon un peu pour appâter, Quand on espère en profiter, Ou tel don en retour attendre Qu'on ne peut plus chèrement vendre. Tel donner je vous abandonne. Bon fait donner celui qui donne Quand fait ses dons fructifier; Certain d'en bénéficier, Nul ce qu'il donne ne regrette, Tels dons sont bien, je le répète. Quant à cet arc si précieux Avec ses cinq dards merveilleux Tout pleins de vertu si subtile, A les manier plus habile Vous sais, qu'Amour le bon archer, Car onc, beau fils, de l'arc si cher Mieux il ne lance ses sagettes Que maintes fois vous ne le faites; Mais trop souvent ne savez-vous En quel endroit portent vos coups.
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Car quant l'en trait à la volée,13663. Tex puet recevoir la colée, Dont l'archier ne se donne garde: Mès qui vostre manière esgarde, Si bien savés et traire et tendre, Que ne vous en puis riens aprendre. S'en repuet estre tiex navrés, Dont grant preu, se Dieu plest, aurés. Si n'estuet jà que ge m'atour De vous aprendre de l'atour Des robes, ne des garnemens, Dont vous ferés vos paremens Por sembler as gens miex valoir; N'il ne vous en puet jà chaloir, Quant par cuer la chançon savés Que tant oï chanter m'avés, Si cum joer nous alion, De l'ymage Pymalion. Là prenés garde à vous parer, S'en saurés plus que buef d'arer: De vous aprendre ces mestiers Ne vous est mie moult mestiers. Et se ce ne vous puet soffire, Aucune chose m'orrés dire Ça avant, s'el volés entendre, Où bien porrés exemple prendre; Mès itant vous puis-ge bien dire, Se vous volés ami eslire, Bien lo que vostre amor soit mise Où biau valet qui tant vous prise Mès n'i soit pas trop fermement. Amés des autres sagement,
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Car lorsqu'on tire à la volée,13793. Tel est frappé dans la mêlée Dont l'archer ne se souciait. Mais pour celui qui vous connaît, Vous savez votre arc si bien tendre Que ne pourrais rien vous apprendre. Or bien en pourrez-vous navrer Dont loisir aurez de tirer, Dieu vous aidant, grand avantage. Je ne veux pas vous faire outrage En vous donnant une leçon Sur le choix et sur la façon Des robes et des garnitures Dont vous bâtirez vos parures Pour exalter votre valeur. Que vous importe, si par coeur Connaissez la chanson savante Que depuis longtemps je vous chante: C'est l'image et la passion Du malheureux Pygmalion? Là vous apprendrez de parure Plus que bœuf ne sait de culture. Aussi bien, n'est-il pas besoin Qu'envers vous je prenne ce soin. Et si ce ne vous peut suffire, Plus loin aucune chose dire Tout à l'heure vous m'entendrez Où bon exemple trouverez. En attendant, je puis vous dire: Un ami voulez-vous élire? Votre amour donnez, cher enfant, Au varlet qui vous aime tant, Mais toutefois avec prudence. Aimez les autres par science,
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Et ge vous en querrai assés,13695. Dont grans avoirs iert amassés. Bon fait accointier hommes riches, S'il n'ont les cuers avers et chiches, S'il est qui bien plumer les sache. Bel-Acueil quanqu'il vuet en sache, Por qu'il doint à chascun entendre, Qu'il ne vodroit autre ami prendre Por mil mars de fin or molu; Et jurt que s'il éust volu Soffrir que par autre fust prise La Rose qui bien ert requise, D'or fust chargiés et de joiaus; Mais tant est ses fins cuers loiaus, Que jà nus la main n'i tendra, Fors cil seus qui lors la tendra. S'il sunt mil, à chascun doit dire: La Rose avés tous seus, biau sire; Jamès autre n'i aura part, Faille-moi Diex, se ge la part. Ce lor jurt et sa foi lor baille, S'el se parjure, ne li chaille; Dieu se rit de tel serement, Et le pardonne liement. Jupiter et li Diex rioient[61] Quant li Amans se parjuroient; Et maintes fois se parjurerent Li Diex qui par amors amerent. Quant Jupiter asséuroit Juno sa fame, il li juroit Le palu d'enfer hautement, Et se parjuroit fausement. Ce devoit moult asséurer Les fins Amans de parjurer
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J'en trouverai pour vous assez13827. Dont seront grands biens amassés. Bon fait accointer homme riche S'il n'a le cœur avare et chiche Pour qui sait plumer savamment. En peut tirer tout son content Bel-Accueil, s'il lui fait entendre Qu'il ne voudrait autre ami prendre Pour mille marcs d'or fin moulu, Et jure que s'il eût voulu Souffrir que d'une autre fût prise La Rose tant de fois requise, Il fût d'or, de joyaux couvert; Mais que, tant est son cœur ouvert Et fin, nul ne l'aura cueillie Fors lui qu'à la prendre il convie. S'ils sont mille, qu'il dise à tous: Un seul l'a, beau sire, et c'est vous. A nul ne donnerai la Rose, Dieu me punisse si je l'ose! Qu'il ne craigne point de jurer, Au risque de se parjurer, Car Dieu de tels serments s'amuse Et rit, et gaîment les excuse. Jupiter et les Dieux riaient[61b] Quand les amants se parjuraient, Et maintes fois se parjurèrent Les Dieux qui par amour aimèrent. Lorsque Jupiter rassurait Junon sa femme, il lui jurait Par l'enfer, la sombre demeure, Se parjurant à la même heure; C'était sans vergogne montrer Aux fins amants à parjurer
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Saintes et Sains, moustiers et temples,13729. Quant li Diex lor donnent exemples. Mais moult est fox, se Diex m'amant, Qui por jurer croit nul amant; Car il ont trop les cuers muables. Jones gens ne sunt pas estables, Non sunt li viel soventes fois, Ains mentent seremens et fois. Et sachiés une chose voire: Cil qui sires est de la foire, Doit par tout prendre son tolin; Et qui ne puet à ung molin, Hez à l'autre trestout le cors[62]. Moult a soris povre secors, Et fait en grant peril sa druge, Qui n'a c'ung partuis à refuge. Tout ainsinc est-il de la fame, Qui de tous les marchiés est dame Que chascuns fait por li avoir, Prendre doit partout de l'avoir: Car moult auroit fole pensée, Quant bien se seroit porpensée S'el ne voloit ami que un; Car, par saint Liefart de Meun[63] Qui s'amor en ung sol leu livre, N'a pas son cuer franc ne delivre, Ains l'a malement aservi. Bien a tel fame deservi Qu'ele ait assés anui et paine, Qui d'ung sol homme amer se paine. S'el faut à celi de confort, El n'a nulli qui la confort; Et ce sunt cil qui plus i faillent, Qui lor cuer en ung sol leu baillent:
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Saints et saintes, église et temple,13861. Puisque les Dieux donnaient l'exemple, Dieu me pardonne, d'un amant Bien fol est qui croit le serment, Car il a trop le cœur muable; Jouvenceau n'a pas le cœur stable, Les vieux non plus souventes fois, Car ils mentent serments et fois. Il est une chose notoire: Celui qui maître est de la foire Sur tout doit percevoir son gain; Si ne prend le meunier ton grain, A l'autre cours tout d'une traite. La souris, qui n'a pour retraite Qu'un trou seul, est en grand danger, Lorsqu'à fuir il lui faut songer. Il en est ainsi de la femme Qui de tous les marchés est dame Que chacun fait pour l'obtenir; Droit elle a de partout saisir, Car moult aurait folle pensée, Après s'être bien porpensée, D'amis s'elle ne voulait qu'un. Le fol, par saint Lyphard de Meung[63b] Ne peut plus libre aimer et vivre, En un seul lieu qui son cœur livre; Il l'a mis en captivité. Telle femme a bien mérité Tous ses ennuis, toute sa peine, Qui d'un seul homme aimer se peine. Si la délaisse celui-là, Quel autre la confortera? Voilà comment femme travaille En un seul lieu qui son cœur baille
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Tuit en la fin toutes les fuient,13763. Quant las en sunt et s'en ennuient: N'en puet fame à bon chief venir.
LXXI1I Comment la Royne de Cartage Dido, par le vilain oultrage Qu'Eneas son amy luy fist, De son espée tost s'occist; Et comment Philis se pendit, Pour son amy qu'elle attendit. Onc ne pot Eneas tenir Dido, roïne de Cartage, Qui tant li ot fait d'avantage, Que povre l'avoit recéu, Et revestu, et repéu Las et fuitis du biau pais De Troie, dont il fu naïs. Ses compaignons moult honorot. Car en li trop grant amor ot; Fist li ses nez toutes refaire Por li servir et por li plaire; Donna li, por s'amor avoir, Sa cité, son cors, son avoir; Et cil si l'en asséura, Qu'il li promist et li jura Que siens iert tous jors et seroit Ne jamès ne la lesseroit. Mès cele gaires n'en joï, Car li traïstres s'enfoï
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Et s'y veut malgré tout tenir.13895. A bonne fin ne peut venir, Car tous, un beau jour, femme fuient, Quand las en sont et s'en ennuient.
LXXIII Comment la reine de Carthage Dido, pour le vilain outrage Qu'Ænéas son ami lui fit, De son glaive soudain s'occit, Et comment Philis fut se pendre, Son fiancé lasse d'attendre. Oncques, tant sut-elle gémir, Ne put Ænéas retenir, Qui lui devait tant d'avantage, Dido, la reine de Carthage; Car pauvre elle l'avait reçu, Vêtu l'avait et puis repu Fuyant son beau pays de Troie, Au deuil, à la misère en proie. Son ami moult elle adorait; En lui si grand amour avait, Qu'elle lui fit ses nefs refaire Pour le servir et pour lui plaire; A lui, pour son amour avoir, Offrit royaume, corps, avoir. Ænéas jurait à la belle Qu'il était son ami fidèle, Et que toujours il le serait Et jamais ne la laisserait. Mais cette reine infortunée, Par son amant abandonnée,
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Sans congié, par mer, à navie,13791. Dont la bele perdi la vie; Qu'el s'en ocist ains lendemain De l'espée, o sa propre main, Qu'il li ot donnée en sa chambre. Dido, qui son ami remembre, Et voit que s'amor est perduë, L'espée prent, et toute nuë La drece contremont la pointe, Souz ses deux mameles l'apointe, Sor le glaive se lest chéoir. Moult fu grant pitié à véoir. Qui tel fait faire li véist, Dur fust qui pitié n'en préist, Quant si véist Dido la bele Sor la pointe de l'alemele; Par mi le cors la se ficha, Tel duel ot dont cil la tricha. Philis ausinc tant atendi Demophon, qu'ele se pendi[64] Por le terme qu'il trespassa, Dont serement et foi cassa. Que fist Pâris de Œnoné[65] Qui cuer et cors li ot donné, Et cil s'amor lui redonna? Tantost retolu le don a, Si l'en ot-il en l'arbre escriptes A son costel letres petites Dessus la rive, en leu de chartre, Qui ne valurent une tartre. Ces letres en l'escorce estoient D'ung poplier, et representoient
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Du bonheur guère ne jouit;13925. Car le traître un beau jour s'enfuit, Sans dire adieu, sur son navire, Et la belle en expira d'ire, Qui s'occit de sa propre main, En sa chambre, le lendemain, D'un glaive, présent de l'infâme. Dido, qui son ami réclame, Voyant tout son amour perdu, Le glaive saisit, et tout nu Soudain le dresse, en haut la pointe, Sous ses deux mamelles l'appointe, Et puis dessus se laisse choir. Moult grand' pitié ce fut à voir La pauvre reine ainsi frappée De la pointe de son épée; Quant tel acte faire lui vit, Moult fut dur qui pitié n'en prit! Elle se l'est au corps fichée, Tel deuil avait qu'il l'eût trichée! Philis aussi tant attendit Démophon, qu'elle se pendit[64b]; Car il avait l'heure passée De rejoindre sa fiancée, Malgré sa foi et son serment. Ainsi fait l'infidèle amant Pâris pour son amante Œnone[65b], Qui son corps et son cœur lui donne En échange de son amour, Et Pâris la trompe en retour. Or il avait lettres petites De son couteau sur l'arbre écrites, En s'embarquant; mais ce contrat Moins qu'une tarte lui pesa.
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Que Xantus s'en retorneroit[66]13823. Si-tost cum il la lesseroit. Or r'aut Xantus à la fonteine, Qu'il la lessa puis por Heleine. Que refist Jason de Medée Qui si vilment refu lobée, Que li faus sa foi li menti Puis qu'el l'ot de mort garenti, Quant des toriaus, qui feu getoient Par lor geules, et qui venoient Jason ardoir et despecier? Sans feu sentir et sans blecier, Par ses charmes le délivra, Et le serpent si enivra, Conques ne se pot esveillier, Tant le fist forment someillier. Des chevaliers de terre nés, Bataillereus et forcenés, Qui Jason voloient occierre, Quant il entr'eus geta la pierre, Fist-ele tant qu'il s'entrepristrent, Et qu'il méismes s'entr'occistrent, Et li fist avoir la toison Par son art et par sa poison. Puis fist Eson rajovenir, Por miex Jason à soi tenir; Ne riens de li plus ne voloit, Fors qu'il l'amast cum il soloit, Et ses merites regardast, Por ce que miex sa foi gardast. Puis la lessa, li maus trichierres, Le faus, li desloiaus, li lierres,
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Sur l'écorce étaient d'un grand hêtre13959. Ces lettres, et faisaient connaître Que Xante s'en retournerait[66b] Sitôt qu'il la délaisserait; Or aille Xante à sa fontaine, Car il la laissa pour Hélène! De Médée ainsi fait Jason Par une vile trahison; Sa foi, l'infâme! il lui renie, Elle qui lui sauva la vie! Quand des taureaux qui feu jetaient Par leurs gueules, et qui venaient Jason consumer et détruire, Elle, bravant leurs feux, leur ire, Par ses charmes le délivra, Si bien le serpent enivra, L'endormit de telle manière Qu'il ne revit plus la lumière. Les guerriers de la terre nés Si batailleurs et forcenés, Et qui Jason voulaient occire, Elle sut en si grand délire Plonger, lorsque Jason contre eux Lança le caillou merveilleux, Qu'aussitôt ils se combattirent, Et que d'eux-mêmes s'entr'occirent, Et lui fit avoir la toison Par son art et par son poison, Puis, pour mieux tenir le volage, Remit Eson en son jeune âge. Rien de plus de lui ne voulait Fors qu'il l'aimât comme il soulait, Et que témoin d'amour si belle Il lui restât toujours fidèle.
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Dont ses enfans, quant el le sot,13855. Por ce que de Jason les ot, Estrangla de duel et de rage, Dont el ne fist mie que sage, Quant el lessa pitié de mere, Et fist pis que marastre amere. Mil exemples dire en sauroie, Mais trop grant conte à faire auroie. Briément, tuit les lobent et trichent, Tuit sunt ribaus, partout se fichent: Si les doit-l'en ausinc trichier, Non pas son cuer en ung fichier. Fole est fame qui si l'a mis, Ains doit avoir plusors amis, Et faire, s'el puet, que tant plaise, Que tous les mete à grant mesaise. S'el n'a graces, si les aquiere, Et soit tous jors vers eus plus fiere Qui plus, por s'amor deservir, Se peneront de li servir; Et de ceus acoillir s'efforce Qui de s'amor ne feront force. Saiche de geus et de chançons, Et fuie noises et tençons. S'el n'est bele, si se cointait, La plus lede ator plus cointe ait; Et s'ele véoit déchéoir, (Dont grant duel seroit à véoir,) Les biaus crins de sa teste blonde, Ou s'il convient que l'en les tonde Par aucune grant maladie, Dont biauté est tost enledie; Ou s'il avient que par corrous Les ait aucuns ribaus desrous,
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Eh bien, l'abandonna Jason,13993. Le faux, le traître, le félon, Et la pauvre amante trahie, Dans un noir accès de folie, Étrangla les enfants qu'elle eut De Jason, lorsqu'elle le sut, Étouffant, sa pitié de mère Et fit pis que marâtre amère. Mille exemples vous en dirais, Mais trop grand travail en aurais. Bref, tous ces ribauds femmes trichent, En mille endroits leurs amours fichent; Donc il les faut aussi tricher Et partout notre cœur ficher. Sottise à un seul de se rendre! Femme doit plusieurs amis prendre, Et pour leur plaire faire tant Que tous les mette en grand tourment. Si grâces n'a, qu'elle en acquière Et soit pour eux d'autant plus fière, Que plus, pour son cœur obtenir, Ils s'efforcent de la servir. Qu'elle accueille de préférence La froideur et l'indifférence, Prise les jeux et les chansons, Les noises fuie et les sermons. Si belle n'est, que bien se vête, Plus est laide, plus soit coquette, Et s'elle voit un beau jour choir (Ce qui serait moult triste à voir) Sa belle chevelure blonde, Ou si besoin est qu'on la tonde Par suite d'une infirmité Qui compromette sa beauté,
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Si que de ceus ne puisse ovrer13889. Por grosses treces recovrer, Face tant que l'en li aporte Cheveus de quelque fame morte, Ou de soie blonde borriaus, Et boute tout en ses forriaus. Sus ses oreilles port tex cornes[67], Que cers, ne bués, ne unicornes, S'il se devoient effronter, Ne puist ses cornes sormonter. Et s'el ont mestier d'estre taintes, Taingne-les en jus d'erbes maintes, Car moult ont forces et mécines Fruit, fust, feulle, escorce et racines. Et s'el reperdoit sa color[68], Dont moult auroit au cuer dolor, Face qu'ele ait oingtures moistes En ses chambres dedens ses boistes, Tous jors por soi farder repostes: Mès bien gart que nus de ses ostes Nes puist ne sentir, ne véoir; Trop li en porroit meschéoir. S'ele a biau col et gorge blanche, Gart que cil qui sa robe trenche, Si très-bien la li escolete, Que sa char pere blanche et nete Demi pié darriers et devant; Si en sera plus decevant. Et s'ele a trop grosses espaules, Por plaire as dances et as baules, De délié drap robe port, Si perra de mains lait deport.
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Ou bien si quelque ribaud lâche14027. Par corroux lui tire et l'arrache, Au point de ne plus en laisser De quoi grosses nattes tresser, Qu'elle ordonne alors qu'on apporte Les cheveux d'une femme morte, Ou blonde soie, en fins rouleaux, Qu'elle glisse sous ses bandeaux. Qu'elle porte au front telles cornes[67b] Que jamais cerfs, bœufs ou licornes, Assez hardis pour l'affronter, Son chef ne puissent surmonter. Et s'elle a besoin d'être teinte, Qu'elle prenne jus d'herbe mainte, Car pour la tête, c'est connu, Moult ont grand' force et grand' vertu Fruit, bois, feuille, écorce et racine. Si de sa florissante mine Elle perd la belle couleur, Dont moult aurait au cœur douleur, Que toujours elle ait onguents moites En sa chambre, dedans ses boîtes, Pour se farder en tapinois; Que nul étranger toutefois Ne les aperçoive ni sente, Elle en pourrait être dolente. Belle gorge a-t-elle et cou blanc? Que le ciseau d'un coup savant Avec tant d'art la décolète, Que sa chair luise blanche et nette Demi-pied derrière et devant, Il n'est rien d'aussi séduisant. A-t-elle épaules trop enflées? Pour plaire au bal, aux assemblées,
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Et s'el n'a mains beles et netes13921. Ou de sirons, ou de bubetes, Gart que lessier ne les i vueille, Face-les oster à l'agueille, Ou ses mains en ses gans repoingne, Si ni perra bube ne roingne. Et s'ele a trop lordes mameles, Preingne cuevrechief ou toéles Dont sus le pis se face estraindre, Et tout entor ses costés ceindre, Puis atachier, coudre ou noer; Lors si se puet aler joer. Et comme bonne baisselete, Tiengne la chambre Venus nete; S'ele est preus et bien enseignie, Ne lest entor nule iraignie Qu'el n'arde, ou rée, errache ou housse, Si qu'il n'i puisse cuillir mousse. S'ele a lais piez, tous jors se chauce[69], A grosse jambe ait tenvre chauce. Briément, s'el set sor li nul vice, Covrir le doit, se moult n'est nice. S'el set qu'ele ait mauvese alaine, Ne li doit estre grief ne paine De garder que jà ne jéune, Ne qu'el ne parole jéune, Et gart, s'el puet, si bien sa bouche, Que près du nez as gens ne touche. Et s'il li prent de rire envie, Si bel et si sagement rie, Qu'ele descrieve deus fossetes D'ambedeus pars de ses levretes:
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Que robe porte de fin drap,14061. Moins laid son défaut paraîtra. S'elle a mains laides toutes nues, Que ses boutons et ses verrues Ne laisse en paix sa peau souiller, Mais tantôt les fasse tailler, Ou bien ses mains en ses gants cache Et ne montre bouton ni tache. Et si les seins elle a trop lourds, Qu'un bandeau vienne à leur secours, Dont sa poitrine fasse étreindre Et tout autour ses côtes ceindre, Puis attacher, coudre ou nouer, Lors pourra-t-elle aller jouer. Qu'elle tienne, en bonne coquette, La chambre de Vénus bien nette; Qu'elle ait soin d'ôter ou rôtir, Sans lui laisser mousse cueillir, La moindre toile d'araignée, Si sage est et bien enseignée. Bref, un défaut s'elle se voit, Toujours dissimuler le doit Si n'est trop simple la pauvrette. S'elle a le pied laid, que discrète Ne se déchausse; il faut enfin A grosse jambe soulier fin. Se sait-elle mauvaise haleine? Que par trop ne s'en mette en peine. Que seulement se garde à jeun De jamais parler à quelqu'un, Et s'il se peut, veille à sa bouche Que près du nez les gens ne touche. Quand besoin de rire la prend, Si bien rie et si sagement
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Ne par ris n'enfle trop ses joës,13953. Ne ne restraingne pas ses moës; Jà ses levres par ris ne s'uevrent, Mès repoignent les dents et cuevrent. Fame doit rire à bouche close, Car ce n'est mie bele chose Quant el rit à geule estenduë, Trop semble estre large et fenduë: Et s'el n'a dens bien ordenées[70], Mès leides et sans ordre nées, S'el les monstroit par sa risée, Mains en porroit estre prisée. Au plorer rafiert-il maniere; Mès chascune est assés maniere De bien plorer en quelque place: Car, jà soit ce qu'en ne lor face Ne grief, ne honte, ne molestes, Tous jors ont-eles lermes prestes: Toutes plorent et plorer seulent En tel guise cum eles veulent; Mès hom ne se doit jà movoir S'il véoit tex lermes plovoir Ausinc espès cum onques plut, C'onc à fame tex plor ne plut, Ne tex diaus, ne tex marrimens, Que ce ne fust conchiemens. Plor de fame n'est fors agait, Lors n'est dolors qu'ele n'agait[71]; Mès gart que par voiz, ne par uevre, Rien de son penser ne descuevre. Si rafiert bien qu'el soit à table De contenance convenable;
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Qu'elle décrive deux fossettes14095. Des deux côtés de ses levrettes; Qu'elle n'ouvre sa bouche aux gens En riant, mais couvre ses dents, Et non plus n'enfle trop ses joues Ni trop les serre par ses moues. Femme doit rire gentiment, Bouche close; laide est vraiment Quand elle rit gueule étendue, Trop semble être large et fendue. A-t-elle de vilaines dents Qui se croisent dans tous les sens? Si les montrait en sa risée, Moins en pourrait être prisée. Femme encor doit savoir pleurer; Mais je n'ai pas à leur montrer A bien pleurer en quelque place, Car il n'est besoin qu'on leur fasse Grief, affliction ou deuil: Femme a toujours la larme à l'œil. Il n'est pas une qui ne pleure Quand elle veut, voire à toute heure. Mais ne se doit homme émouvoir S'il voit telles larmes pleuvoir Aussi serré qu'épaisse pluie; Quand si fort femme pleure et crie A plaisir, c'est que son chagrin Couve quelque mauvais dessein. Larmes de femme, comédie! Douleur n'est qu'elle n'étudie; Mais que par ses faits, ni ses dits, Ne soient pas ses pensers trahis! Et puis il lui faut être à table De contenance convenable;
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Mès ains qu'el s'i voise séoir,13985. Face-soi par l'ostel véoir, Et à chascun entendre doingne Qu'ele fait moult bien la besoingne. Aille et viengne avant et arriere, Et s'asiée la derreniere, Et se face ung petit atendre[72], Ains quel puisse à séoir entendre. Et quant ele iert à table assise, Face, s'el puet, à tous servise. Devant les autres doit taillier, Et du pain entor soi baillier; Et doit, por grace deservir, Devant le compagnon servir Qui doit mengier en s'escuele: Devant li mete cuisse, ou êle, Ou buef, ou porc devant li taille, Selonc ce qu'il auront vitaille, Soit de poisson, ou soit de char: N'ait jà cuer de servir eschar, S'il est qui soffrir le li voille; Et bien se gart qu'ele ne moille Ses dois es broez jusqu'as jointes, Ne qu'el n'ait pas ses levres ointes De sopes, d'aulx, ne de char grasse, Ne que trop de morsiaus n'entasse, Ne que trop nes mete en sa bouche. Du bout des dois le morsel touche Qu'el devra moillier en la sauce, Soit vert, ou cameline, ou jauce, Et sagement port sa bouchée, Que sus son piz goute n'en chée De sope, de savor, de poivre. Et si gentement redoit boivre,
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Mais avant de s'aller asseoir,14129. Que par l'hôtel se fasse voir Et qu'à chacun entendre donne Que la besogne bien ordonne. Qu'elle aille et vienne un peu partout Et la dernière soit debout, Et qu'un petit se fasse attendre Avant d'aller sa place prendre. Et quand à table siégera, Sur tout veille autant que pourra; Que devant les convives taille Le pain, autour de soi le baille; Sache, pour sa grâce obtenir, Devant le convive servir De quoi manger en son écuelle; Devant lui mette cuisse ou aile, Tranche de bœuf, porc ou mouton, Soit que de chair ou de poisson Ce jour la table soit servie; S'il accepte, qu'elle n'ait mie Avare cœur à le servir. Que ses doigts veille à ne salir De sauce jusques aux jointures, Ne laisse à ses lèvres ordures De graisse, de soupe ni d'aulx, Ni trop entasse les morceaux, Ni trop gros les mette en sa bouche. Du bout des doigts le morceau touche Qu'elle doit tremper au brouet, Qu'il soit vert ou jaune, ou brunet; Et porte si bien sa bouchée, Que sa bouche ne soit tachée De sauce ou d'assaisonnement. Boire elle doit si gentiment
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Que sor soi n'en espande goute;14019. Car por enfrume, ou por trop gloute L'en porroit bien aucuns tenir, Qui ce li verroit avenir. Et gart que jà henap ne touche Tant cum ele ait morcel en bouche; Si doit si bien sa bouche terdre, Qu'el n'i lest nule gresse aerdre, Au mains en la levre desseure: Car quant gresse en cele demeure, Où vin en perent les mailletes, Qui ne sunt ne beles ne netes; Et boive petit à petit, Combien qu'ele ait grant apetit; Ne boive pas à une alaine Ne henap plain, ne cope plaine; Ains boive petit et sovent, Qu'el n'aut les autres esmovant A dire que trop en engorge, Ne que trop boive à gloute gorge, Mès deliéement le coule. Le bort du henap trop n'engoule, Si comme font maintes norrices, Qui sunt si gloutes et si nices Qu'el versent vin en gorge cruese, Tout ainsinc cum en une huese, Et tant à grans gors en entonnent, Qu'el s'en confundent et estonnent. Et bien se gart que ne s'enyvre[73], Car en homme ne en fame yvre Ne puet avoir chose secrée; Car puis que fame est enyvrée, 11 n'a point en li de deffense, Ains jangle tout quanqu'ele pense,
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Que sur soi goutte ne répande,14163. Car trop avide et trop gourmande, La pourraient convives tenir, Ceci lui voyant advenir. Qu'oncques sa coupe elle ne touche Tant qu'aura morceaux en la bouche, Et la doit si bien essuyer, Que ne laisse graisse briller Sur sa lèvre supérieure; Car si peu que graisse y demeure, On voit ils flotter sur le vin D'aspect et malpropre et vilain. Qu'elle ne boive à perdre haleine Gobelet plein ou coupe pleine, Mais boive petit à petit, Combien qu'elle ait grand appétit, Plutôt souvent, avec mesure, Pour que les autres, d'aventure, Ne disent qu'elle engorge trop Et que trop boive à plein goulot, Mais délicatement le coule. Le bord par trop qu'elle n'engoule, Comme maintes nourrices font, Qui sottes et gloutonnes sont, Et tant à grands flots s'en entonnent Que s'étourdissent et s'étonnent, Et versent vin en leur gosier Comme en botte de cavalier. Et bien veille que ne s'enivre[73b], Car ni l'homme ni la femme ivre Ne saurait garder un secret. Quand femme en tel état se met, Plus n'est en elle de défense, Elle dit tout ce qu'elle pense,
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Et est à tous abandonnée,14053. Quant à tel meschief s'est donnée. Et se gart de dormir à table, Trop en seroit mains agréable. Trop de ledes choses aviennent A ceus qui tex dormirs maintiennent. Ce n'est pas sens de sommeillier Es leus establis à veillier; Maint en ont esté decéu, Et maintes fois en sunt chéu Devant, ou derriers, ou de coste, Brisent ou bras, ou teste, ou coste. Gart que tex dormirs ne la tiengne: De Palinurus li soviengne Qui governoit la nef Énée: Veillant l'avoit bien governée, Mès quant dormir l'ot envaï, Du governail en mer chaï, Et des compaignons noia près, Qui moult le plorerent après. Si doit la dame prendre garde Que trop à joer ne se tarde; Car el porroit bien tant atendre Que nus n'i vodroit la main tendre. Querre doit d'amors le deduit, Tant cum jonesce la deduit, Car quant viellesce fame assaut, D'amors pert la joie et l'assaut. Le fruit d'amors, se fame est sage, Coille en la flor de son aage: Car tant pert de son tens, la lasse! Cum sans joïr d'amors en passe. Et s'el ne croit ce mien conseil Que por commun profit conseil,
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Et de tous est à la merci14197. Lorsqu'elle se dégrade ainsi. Puis n'aille pas dormir à table; Trop en serait moins agréable; Car sottise est de sommeiller Dans les lieux où l'on doit veiller, Et trop laides choses adviennent A ceux que tels dormirs surprennent, Car maints en ont pâti souvent Et brisé se sont, en tombant De côté, devant ou derrière, Tète ou bras, ou côtes par terre. Qu'elle chasse le somme intrus Et songe au vieux Palinurus Qui gouvernait la nef d'Énée; Veillant l'avait bien gouvernée, Mais quand au dormir succomba Du gouvernail en mer tomba, Et périt devant l'équipage Qui pleura longtemps son naufrage. Puis doit la dame retenir De trop ne tarder à jouir, Car pourrait-elle trop attendre Que nul n'y vînt plus la main tendre. Quérir doit d'Amour le déduit Tant que jeunesse lui sourit. Cueillir doit à la fleur de l'âge Le fruit d'amour, si femme est sage. Car lorsque l'aissaillent les ans, Tôt s'éteint le plaisir des sens. Autant perd de son temps, la lasse, Que, sans jouir d'amour, en passe! Et trop tard s'en repentira Quand vieillesse la flétrira,
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Sache que s'en repentira14087. Quant viellesce la fîatira[74]. [Mès bien sai qu'eles m'en creront, Au mains ceus qui sages seront, Et se tendront as rigles nostres, Et diront maintes parternostres Por m'ame quant ge serai morte, Qui les enseigne ore et conforte: Car bien sai que ceste parole Sera léue en mainte escole. Biaus très-douz filz, se vous vivés, Car bien voi que vous escrivés Où livre du cuer volentiers Tous mes enseignemens entiers; Et quant de moi departirés, Se Diex plest, encor en lirés, Et en serés mestre cum gié, Ge vous doing de lire congié Maugré tretous les chanceliers, Et par chambres et par celiers, En prés, en jardins, en gaudines, Sous paveillons et sous cortines, Et d'enformer les escoliers Par garderobes, par soliers, Par despenses et par estables, Se n'avés leus plus délitables. Mès que ma leçon soit léuë, Quant vous l'aurés bien retenuë.] Et gart que trop ne soit enclose, Car quant plus à l'ostel repose, Mains est de toutes gens véuë, Et sa biauté mains congnéuë, Mains convoitie et mains requise. Sovent voise à la mestre église,
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Si ne croit mon conseil si sage14231. Pour notre commun avantage[74b]. [Mais bien sais qu'elles me croiront, Celles au moins qui sages sont, Et se tiendront aux règles nôtres Et diront maintes patenôtres Pour mon âme, quand je mourrai, Qui tant instruites les aurai. Car bien sais que cette parole Sera lue en plus d'une école. Beau très-doux fils, si vous vivez (Car bien vois que vous écrivez De votre cœur dedans le livre Tous mes préceptes pour les suivre, Et quand de moi départirez, A Dieu plaise, encor les lirez, Et comme moi deviendrez maître), En mon nom faites-les connaître Malgré tretous les chanceliers, Et par chambres et par celliers, Par prés, et jardins et collines, Sous bosquets, pavillons, courtines. Instruisez tous les écoliers Par garde-robes et greniers, Par offices et par étables, Si n'avez lieux plus délectables; Mais que mes préceptes soient lus Quand les aurez bien retenus.] Femme ne doit trop rester close, Car plus à la maison repose, Moins on la voit, moins sa beauté Des connaisseurs de la cité Excitera la convoitise. Que souvent elle aille à l'église
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Et face visitacions14121. A noces, à processions, A geus, à festes, à karoles, Car en tex leus tient ses escoles Et chante à ses desciples messe Li diex d'Amors et la déesse. Mès bien se soit ainçois mirée Savoir s'ele iert bien atirée; Et quant à point se sentira, Et par les ruës s'en ira, Si soit de beles aléures, Non pas trop moles ne trop dures, Trop eslevées, ne trop corbes, Mès bien plesans en toutes torbes. Les espaules, les cotés mueve Si noblement, que l'en ne trueve Nule de plus biau movement; Et marche jolietement De ses biaus solerés petis, Que faire aura fait si fetis, Qui joindront as piés si à point Que de fronce n'i aura point. Et se sa robe li traïne, Ou près du pavement s'encline, Si la liéve encoste ou devant, Si cum por prendre ung poi de vent, Ou por ce que faire le sueille, Ausinc cum secorcier se vueille, Por avoir le pas plus délivre; Lors gart que si le pié délivre, Que chascun qui passe la voie, La bele forme du pié voie. Et s'el est tex que mantel port, Si le doit porter de tel port,
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Et fasse visitations14265. A noces et processions, A jeux, à fêtes, à karoles; En ces lieux tiennent leurs écoles Et chantent messe tous les jours La déesse et le Dieu d'Amours. Mais bien se soit avant mirée Pour savoir s'elle est bien parée; Et quand à point se sentira, Par la rue elle s'en ira, A belles et fières allures Non pas trop molles ni trop dures, Humbles ni raides, mais partout Gentille, et plaisante surtout. Les épaules, les hanches meuve Si noblement que l'on ne treuve Femme de plus beau mouvement, Et marche joliettement Sur ses élégantes bottines, Qu'elle aura fait faire si fines, Ses pieds moulant si bien à point, Que de plis on n'y trouve point. Et si sa robe traîne à terre, Sur le pavé, que par derrière Elle la lève, ou par devant, Comme pour prendre un peu de vent; Ou, comme sait si bien le faire, Pour démarche avoir plus légère, Se retrousse coquettement Et découvre son pied charmant, Pour que chacun passant la voie La belle forme du pied voie. Si d'un manteau couverte sort, Qu'elle le porte d'un tel port,
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Que trop la véuë n'encombre14155. Du biau corps à qui il fait ombre; Et por ce que le cors miex pere, Et li tissu dont el se pere. Qui n'iert trop larges ne trop gresles, D'argent doré à menus pesles, Et l'aumosniere toutevoie, Qu'il est bien drois que l'en la voie; A deus mains doit le mantel prendre, Les bras eslargir et estendre, Soit par bele voie, ou par boë, Et li soviengne de la roë Que li paons fait de sa queuë; Face ausinc du mentel la seuë, Si que la penne ou vaire ou grise, Ou tel cum el l'i aura mise, Et tout le cors en apert monstre A ceus qu'el voit muser encontre. Et s'el n'est bele de visage, Plus lor doit torner comme sage Ses beles treces, blondes, chieres, Et tout le haterel derrieres, Quant bel et bien trecié le sent. C'est une chose moult plaisant Que biauté de cheveléure[75]. Tous jors doit fame metre cure Qu'el puist la louve resembler, Quant el vuet les berbis embler; Car qu'el ne puist du tout faillir, Por une en vuet mil assaillir[76], Qu'el ne set laquele el prendra, Devant que prinse la tendra.
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Que la vue en rien il n'encombre14299. Du beau corps auquel il fait ombre; Et puis, pour mieux le corps montrer Et ses habits faire admirer, Qui ne seront larges ni grêles, Brodés d'argent et perles frêles, Avec l'aumônière en sautoir Qu'il faut aux passants faire voir, Elle doit lors son manteau prendre Avec ses deux mains, puis étendre, Élargir à la fois ses bras, Soit qu'elle dirige ses pas Par beau chemin ou par la boue, Et se souvienne de la roue Que fait le paon quand on le voit. Ainsi faire du manteau doit, Pour que l'étoffe ou vaire ou grise, Ou n'importe comme on l'a mise, Elle découvre et son beau corps, A ceux que rencontre dehors. S'elle n'est belle de visage, Elle doit lors, en femme sage, Avec adresse, à tous les yeux, De ses épais et blonds cheveux Étaler l'opulente tresse Et de sa nuque la souplesse, Quand bien tressés ses cheveux sent. C'est un avantage puissant Que la beauté de chevelure[75b]. Toujours doit femme mettre cure A bien la louve ressembler Quand elle veut brebis voler. Avant qu'une seule elle en tienne De peur de tout perdre, la sienne[76b]
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Ainsinc doit fame par tout tendre14187. Ses raiz por tous les hommes prendre: Car por ce qu'el ne puet savoir Des quiex el puist la grace avoir, Au mains por ung à soi sachier, A tous doit son croc atachier: Lors ne tardera à venir Qu'el n'en doie aucun pris tenir Des fox entre tant de milliers, Qui li frotera ses illiers, Voire plusors par aventure, Car art aide moult à nature. Et s'ele plusors en acroche Qui metre la veillent en broche, Gart comment que la chose queure, Qu'ele ne mete à deus une heure: Car por decéu se tendroient, Quant plusors ensemble vendroient; Si la porroient bien lessier: Ce la porroit moult abaissier. Car au mains li eschaperoit Ce que chascuns aporteroit, Et ne lor doit jà riens lessier, Dont il se puissent engressier; Mais metre à si grant povreté; Qu'il muirent las et endeté; Et cele en soit riche manans, Car perdus est li remanans. D'amer povre homme ne li chaille, Qu'il n'est riens que povres hons vaille, Se c'iert Ovides ou Omers[77], Ne vaudroit-il pas deus gomers,
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Elle ne sait comment choisir,14333. Pour une en veut mille assaillir. Ainsi doit femme partout tendre Ses rets pour tous les hommes prendre, Car puisqu'elle ne peut savoir Desquels d'abord la grâce avoir, Pour un au moins tirer vers elle, Que tous de son croc les harcelle. Ne tardera lors à venir Qu'elle n'en doive aucun tenir, Voire plusieurs, par aventure (Car art aide moult à nature), De fous entre tant de milliers, Et qui lui frotte flancs et pieds. Et si plusieurs elle en accroche Qui tous la veuillent mettre en broche, Qu'en ses rendez-vous amoureux Même heure elle ne donne à deux; Se rencontrant plusieurs ensemble Ils verraient sa ruse, il me semble, Et bien pourraient-ils la laisser, Ce qui moult, pourrait l'abaisser. Car, pour le moins, y perdrait-elle Ce que contient leur escarcelle; Or rien ne leur doit onc laisser Dont ils se puissent engraisser, Mais en tel état les réduire Qu'ils meurent de misère et d'ire Pendant qu'elle s'enrichira; Ce que leur laisse elle perdra. Surtout qu'aimer pauvre homme n'aille, Car rien n'est que pauvre homme vaille; Ovide et Homère indigents[77b] Ne vaudraient deux vomissements.
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Ne ne li chaille d'amer hoste,14219. Car, ainsinc cum il met et oste Son cors en divers herbergages, Ainsinc li est li cuers volages. Hoste amer ne li lo-ge pas, Mais toutevois en son trespas Se deniers ou joiaus li offre, Prengne tout et mete en son coffre, Et face lors cil son plesir, Ou tout en haste, ou à lesir. Et bien gart qu'el n'aint ne ne prise[78] Nul homme de trop grant cointise, Ne qui de sa biauté se vante, Car c'est orgoil qui si le tente. Si s'est en l'ire Diex boutés Homs qui se plest, jà n'en doutés: Car ainsinc le dit Tholomée Par qui fu moult science amée: Tex n'a pooir de bien amer, Tant a mauvès cuer et amer; Et ce qu'il aura dit à l'une, Autant dira-il à chascune, Et pluseurs en revet lober, Por eus despoillier et rober. Mainte complainte en ai véue De pucele ainsinc décéuë. Et s'il vient aucuns prometieres, Soit loiaus homs, ou hoquelieres, Qui la vueille d'amors prier, Et par promesse à soi lier; Et cele ausinc li repromete, Mais bien se gart qu'el ne se mete
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Que jamais surtout elle n'aime14367. Aucun étranger; car de même Qu'il héberge en maint logement Son corps, de même assurément Il doit avoir le cœur volage; Qu'étranger n'aime, s'elle est sage, Avant tout je le lui défend. En son passage si pourtant Deniers ou joyaux il lui offre, Que tout prenne et mette en son coffre, Et qu'il fasse alors son plaisir Ou tout en hâte, ou à loisir. Surtout que nul homme elle n'aime[78b] Par trop amoureux de lui-même, Qui se vante de sa beauté; Par l'orgueil seul il est tenté. Car ainsi le dit Ptolémée Par qui fut moult science aimée: «Tel homme ne peut bien aimer Tant est son cœur vil et amer; Car ce qu'il aura dit à l'une, Autant dira-t-il à chacune, Cherchant à plusieurs enjoler Pour les dépouiller et voler, Et j'ai mainte plainte entendue De damoisele ainsi déçue. Ceux-là des Dieux sont détestés, Qui tant s'admirent, n'en doutez.» S'il vient grand faiseur de promesses, Loyal ou chercheur de finesses, Qui la veuille d'amour prier Et par promesse à soi lier, Qu'elle aussi n'hésite à promettre; Mais bien veille à ne pas se mettre,
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Por nule riens en sa manoie,14251. S'el ne tient ainçois la monoie: Et s'il mande riens par escrit, Gart se cil faintement escrit, Ou s'il a bonne entencion De fin cuer sans decepcion. Après li rescrive en poi d'ore, Mès ne soit pas fait sans demore. Demore les Amans atise Mais que trop longue ne soit prise; Et quant ele aura la requeste De l'amant, gart que ne se heste De s'amor du tout otroier; Ne ne li doit du tout noier, Ains le doit tenir en balance, Qu'il ait paor et esperance. Et quant cil plus la requerra, Et cele ne li offerra S'amor qui si forment l'enlace, Gart soi la dame que tant face Par son engin et par sa force Que l'espérance adès enforce, Et petit à petit s'en aille La paor, tant qu'ele defaille, Et qu'il facent pez et concorde. Cele qui puis à li s'acorde, Et qui tant set de guiles faintes, Diex doit jurer, et sainz et saintes, C'onc ne se volt mès otroier A nul, tant la séust proier; Et die: «Sire, c'est la somme, Foi que doi saint Pere de Romme, Par fin amor à vous me don, Car ce n'est pas por vostre don:
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Pour rien au monde, en son pouvoir,14401. Si l'argent n'est dans le tiroir. Si par écrit il la courtise, Qu'elle veille si c'est feintise, Ou s'il a bonne intention De fin cœur sans déception, Et brèvement lors lui récrive, Mais à répondre ne soit vive (Retard attise les amants), Sans tarder non plus trop longtemps. Et quand ouïra la prière D'un amant, qu'elle se modère; Point ne lui doit tout octroyer, Son cœur, ni tout lui dénier; Mais le doit tenir en balance Entre la peur et l'espérance. Plus celui-là la pressera, Moins vite elle lui offrira Son amour, qui si fort l'enlace; Mais que la dame si bien fasse, Résistant de tout son pouvoir, Que toujours croisse en lui l'espoir, Et petit à petit s'efface La peur, si bien que toute passe, Et qu'ils fassent leur paix tous deux. Elle alors, comblant tous ses vux, Et qui tant sait de ruses feintes, Doit jurer Dieu et saints et saintes Qu'à nul ne se voulut bailler, Jamais, tant la sût-il prier, Et dise: «Enfin je suis vaincue, Par la foi au saint Père due, De fin amour à vous me rends; Et ce n'est pas pour vos présents,
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N'est hons nés por qui ce féisse14285. Por nul don, tant grant le véisse. Maint vaillant homme ai refusé, Car moult ont maint à moi musé: Si croi que m'avés enchantée, Male leçon m'avés chantée.» Lors le doit estroit acoler, Et baisier por miex afoler. Mais s'el vuet mon conseil avoir, Ne tende à riens fors qu'à l'avoir. Fole est qui son ami ne plume Jusqu'à la derreniere plume: Car qui miex plumer le saura, C'iert cele qui mieldre l'aura, Et qui plus iert chiere tenuë, Quant plus chier se sera venduë, Car ce que l'en a pour noiant, Tant le va-l'en plus viltoiant, L'en nel' prise pas une escorce: Se l'en le pert, l'en n'i fait force, Au mains si grant ne si notée, Cum s'en l'avoit chier achatée. Mais au plumer raffiert maniere: Ses valez et sa chamberiere, Et sa seror et sa norrice, Et sa mere, se moult n'est nice, Por qu'il consentent la besoingne, Facent tant tuit que cil lor doingne Sorcot ou cote, ou gans ou mofles, Et ravissent cum uns escofles Quanqu'il en porront agraper, Si que cil ne puist eschaper
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Homme n'est à qui je le fisse14435. Pour nul don, si grand que le visse. Maint vaillant homme ai refusé, Car maints ont près de moi musé; Vous m'avez, je crois, enchantée, Male leçon m'avez chantée.» Alors, pour le mieux affoler, Tendrement le doit accoler Et baiser, tant qu'amour l'enivre. Mais s'elle veut mes conseils suivre, Que rien ne chasse fors l'argent; Car trop folle est assurément Femme qui son ami ne plume Et jusqu'à la dernière plume. C'est celle qui le plumera Le mieux, que plus il aimera, Et femme est plus chère tenue Quand plus cher elle s'est vendue; Car ce qu'on obtient pour néant Toujours le va-t-on dédaignant, On le prise moins qu'une paille; Quand on le perd, on ne bataille Avec autant de fermeté Que si cher on l'eût acheté. Mais plumer il y a manière. Que ses valets, sa chambrière Et sa nourrice, et puis sa sœur, Et sa mère, d'égale ardeur, Pour consentir à la besogne, Se fassent donner sans vergogne Cottes, manteaux, mitaines, gants, Et ravissent comme milans Tout ce qu'ils pourront en leur serre, Tant qu'il n'aura fait sa dernière,
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De lor mains en nule maniere,14317. Tant qu'il ait fait sa derreniere; Si cum cil qui geuë as noiaus, Tant lor doint deniers et joiaus. Moult est plus-tost proie achevée, Quant par plusors mains est levée. Autre fois li redient: «Sire, Puisqu'il le vous convient à dire, Vez qu'à ma dame robe faut; Comment soffrés-vous cest défaut? S'el vosist faire, par saint Gile! Por tel a-il en ceste vile, Comme roïne fust venuë Et chevauchast à grant sambuë: Dame, porquoi tant atendés, Que vous ne la li demandés? Trop par estes vers li honteuse, Quant si vous lesse soffreteuse.» Et cele, combien qu'il li plaisent, Lor doit commander qu'il se taisent; Que tant espoir en a levé, Qu'el l'a trop malement grevé. Et s'ele voit qu'il s'aparçoive Qu'il li doint plus que il ne doive, Et que forment grevé cuide estre Des grans dons dont il la suet pestre, Et sentira que de donner Ne li ose mès sermonner, Lor li doit prier qu'il li preste, Et li jurt qu'ele est toute preste De le li rendre à jor nommé Tel cum il li aura donné; Mès bien est par moi deffendu Que jamès rien n'en soit rendu.
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Comme s'il jouait aux noyaux,14469. Tant leur donne argent et joyaux, Si bien qu'en aucune manière Il n'y puisse un lopin soustraire. Gibier plus vite est achevé Quand par plusieurs mains est levé. Puis d'autres fois qu'ils disent: «Sire, Ma dame, puisqu'il faut le dire, De robe neuve a grand besoin, D'elle avez-vous si peu de soin? Or, s'elle voulait, par saint Gille! J'en connais plus d'un par la ville Qui si bien la contenterait Que chevaucher on la verrait Comme reine en grand équipage.» Puis à la dame ce langage Tiendront: «Pourquoi tant attendez Que vous ne la lui demandez? Vers lui vous êtes trop honteuse Qui tant vous laisse souffreteuse.» Elle, combien qu'heureuse soit, Leur imposer silence doit, Et protester qu'elle est confuse Et de sa bonté qu'elle abuse. Mais si, l'autre s'apercevant Qu'il est trop généreux vraiment, Et que presque épuisé pense être Des cadeaux dont il la sut paître, S'elle juge que pour donner L'heure n'est de le sermonner, Lors le doit prier qu'il lui prête Et jurer qu'elle est toute prête A tout lui rendre le jour dit Ce qu'elle aura pris à crédit;
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Se ses autres amis revient,14351. Dont ele a plusors, se Dé vient, Mais en nul d'eus son cuer n'a mis, Tout les clame-ele ses amis, Si se complaingne, comme sage, Que sa meillor robe est en gage, Et queurt chascun jor à usure, Dont ele est en si grant ardure, Et tant est ses cuers à mesese, Qu'el ne fera riens qui li plese Se cil ne li réant ses gages; Et li valés, se moult n'est sages, Por quoi pécune li soit sorse, Metra tantost main à la borse, Ou fera quelque chevissance Dont li gage auront délivrance, Qui n'ont mestier d'estre réans, Ains sunt, espoir, tretuit léans Por le bacheler enserré En aucun cofre bien ferré: Qu'il ne li chaut, espoir, s'il cerche Dedens sa huche ou à sa perche, Por estre de li miex créuë, Tant qu'ele ait la pecune éuë. Li tiers reserve d'autel lobe; Ou ceinture d'argent, ou robe, Ou guimple lo qu'el li demande, Et puis deniers qu'ele despende; Et s'il ne li a que porter, Et jurt, por li reconforter, Et fiance de pié, de main, Qu'il l'aportera lendemain,
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Mais je défends bien à la dame14503. De rien lui rendre, sur mon âme. Lors si de ses amis survient Un second (car toujours en tient, Plaise à Dieu, plusieurs en réserve, Et toutefois son cœur conserve, Car en nul d'eux, tout ne l'a mis, Bien que les nommât ses amis), Qu'alors se plaigne, en femme sage, Que sa belle robe est en gage, Que chaque jour à l'usurier Elle a recours, affreux métier, Dont tant son cœur est à mésaise Que rien ne fera qu'il lui plaise S'il ne lui rend ses gages tôt. Et le varlet, si c'est un sot Qui bien garnie ait la sacoche, Mettra soudain main à la poche, Ou lui saura bien procurer De quoi ses gages délivrer, Qui d'être rachetés n'ont cure, Car tout fut léans, je vous jure, Pour le pigeon, d'abord serré En aucun coffre bien ferré. Du reste, elle dira qu'il cherche Dedans sa huche ou sur sa perche, S'il ne la croit absolument, Tant qu'à la fin elle ait l'argent. Que de même le tiers pressure Et lui demande une coiffure, Ou robe, ou ceinture d'argent, Pour ses besoins deniers comptant; Et ne pouvant la satisfaire, Si pour la conforter, lui plaire,
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Face li les oreilles sordes;14383. Ne croie riens, que ce sunt bordes, Trop sunt tuit apers mentéors. Plus m'ont menti li flatéors, Et fois et seremens jadis, Qu'il n'a de sainz en paradis. Au mains puisqu'il n'a que poier, Face au vin son gage envoier Por deus deniers, por trois, por quatre, Ou voise hors aillors esbatre. Si doit fame, s'el n'est musarde, Faire semblant d'estre coarde, De trembler, d'estre paoreuse, D'estre destrainte et angoisseuse, Quant son ami doit recevoir, Et li face entendre de voir, Qu'en trop grant peril le reçoit, Quant son mari por li deçoit, Ou ses gardes, ou ses parens; Et que se la chose ert parens Qu'ele vuet faire en repostaille, Morte seroit sans nule faille; Et jurt qu'il ne puet demorer, S'il la devroit vive acorer: Puis demeurt à sa volenté, Quant el l'aura bien enchanté. Si li redoit bien sovenir, Quant ses amis devra venir; S'el voit que nus ne l'aparçoive, Par la fenestre le reçoive, Tout puist-ele miex par la porte, Et jurt qu'ele est destruite et morte,
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Il promet de pied et de main14537. De l'apporter le lendemain, Qu'elle lui fasse oreilles sourdes Sans se laisser prendre à ses bourdes. Tous les hommes sont des menteurs, Plus m'ont fait jadis les flatteurs De serments, de promesses feintes, Qu'il n'est au ciel de saints ni saintes! Qu'au moins, s'il n'a de quoi payer, Fasse au vin son gage envoyer Pour deux deniers ou trois, ou quatre, Ou tôt dehors s'en aille ébattre. S'elle n'est sotte, maintenant Femme devra faire semblant De trembler et d'être peureuse, Moult inquiète et angoisseuse Quand doit son ami recevoir, Et lui faire clairement voir A quels périls elle s'expose Lorsque pour lui tromper elle ose Époux et gardiens et parents, Et que si son secret céans Était surpris, ce que redoute, Morte serait sans aucun doute, Et qu'il ne peut là demeurer La dût-il vivante écurer; Puis enfin qu'il reste à sa guise Quand moult verra son âme prise. Puis il lui doit bien souvenir Quand son ami devra venir: S'elle voit qu'on ne l'aperçoive, Qu'à la fenêtre le reçoive Quand voire à l'huis le pourrait mieux, Jurant qu'ils sont perdus tous deux
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Et que de li seroit néans,14415. Se l'en savoit qu'il fust léans: Nel' garroient armes esmoluës[79] Heaumes, haubers, pex ne maçuës, Ne husches, ne clotes, ne chambres, Qu'il ne fust depeciés par membres. Puis doit la dame souspirer, Et soi par semblant aïrer, Et l'assaille et li core sore, Et die que si grant demore N'a-il pas faite sans raison, Et qu'il tenoit en sa maison Autre fame, quelqu'ele soit, Dont li solas miex li plesoit, Et qu'ore est-ele bien traïe, Quant il l'a por autre enhaïe; Et doit estre lasse clamée, Quant ele aime sans estre amée. Et quant orra ceste parole, Cil, qui la pensée aura fole, Si cuidera tout erraument Que cele l'aint trop loiaument, Et que plus soit de li jalouse C'onc ne fu de Venus s'espouse Vulcanus, quant il l'ot trovée Avecques Mars prise provée[80] [Es laz qu'il ot d'arain forgiés. Les tenoit andeus en fors giés, Où geu d'amors joinz et liés, Tant les ot le fol espiés.
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Et que c'en est fait de leur vie14571. S'ils sont pris en telle frairie: Ne les garantiraient cimiers, Masses ni pieux, ni boucliers, Ni huches, ni fosses, ni chambres, D'être tout dépecés par membres. Puis doit la dame soupirer, Par feinte se désespérer, Lui courir sus en grand' démence, Criant qu'une si longue absence Il n'a pas faite sans raison, Car il tenait en sa maison, Bien le sait, une autre maîtresse Dont il préfère la caresse, Qu'elle languit dans l'abandon Pour une autre, à grand' trahison, Et doit chétive être clamée Quant elle aime sans être aimée. Et lui de croire incontinent Qu'elle l'adore éperdûment (Car, cette parole entendue, Il aura la tête perdue), Et que de lui jalouse est plus Qu'oncques de sa femme Vénus Ne fut Vulcain, quand l'eut trouvée Avecque Mars prise prouvée[80b]. [Es lacs d'airain par lui forgés Tous deux les tenait engagés Dedans leur amoureuse étreinte, Tant le fol sut cacher sa feinte!
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LXXIV Comment Vulcanus espia14445. Sa femme, et moult fort la lia D'un laz avec Mars, ce me semble, Quant couchiés les trouva ensemble. Si-tost cum Vulcanus ce sot, Que pris provés andeus les ot Es laz qu'entor le lit posa, (Moult fut fox quant faire l'osa: Car cil a moult poi de savoir, Qui seus cuide sa femme avoir,) Les Diex i fist venir en heste, Qui moult ristrent et firent feste, Quant en ce point les aparçurent. De la biauté Venus s'esmurent Tuit li plusors des Dame-Diex, Qui moult faisoit plaintes et diex Comme honteuse et corrocie, Dont ainsinc iert prise et lacie, C'onc n'ot honte à ceste pareille. Si n'iert-ce pas trop grant merveille, Se Venus o Mars se metoit; Car Vulcanus si lais estoit, Et si charbonnés de sa forge, Par mains et par vis et par gorge, Que por riens Venus ne l'amast, Combien que mari le clamast. Non par Diex pas, se ce fut ores Absalon o ses treces sores, Ou Pâris, filz le roi de Troie, Ne l'en portast-el jà manoie:
[p.269]
LXXIV Comment son épouse épia14601. Vulcain et moult fort la lia D'un ret avec Mars, il me semble, Quand les trouva couchés ensemble. Donc Vulcain en flagrant délit Les enserre tous deux au lit Dans les lacs qu'alentour il pose (Moult fut sot quand fit telle chose, Car moult a trop peu de savoir Qui croit tout seul sa femme avoir), Puis les Dieux en hâte convoque. Chacun alors rit et se moque Les voyant ainsi pris tous deux. Plusieurs, parmi les seigneurs Dieux, Des attraits de Vénus s'émurent, Lorsque ses pleurs ils aperçurent, Ses cris, sa honte et son courroux D'être ainsi prise aux yeux de tous, Insulte à nulle autre pareille. Or ce n'était pas grand' merveille Si Vénus à Mars se donnait; Car si laid ce Vulcain était Et si charbonné de sa forge, Les mains, le visage et la gorge, Que Vénus onc aimé ne l'eût, Malgré que son époux il fût. Voire elle n'eût pour rien au monde D'Absalon à la tête blonde, Ni du fils du roi d'Ilion Subi la domination.
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Que bien savoit la debonnaire,14175. Que toutes fames sevent faire. D'autre part, el sunt franches nées; Loi les a condicionnées, Qui les oste de lor franchises Où Nature les avoit mises: Car Nature n'est pas si sote Qu'ele féist nestre Marote Tant solement por Robichon, Se l'entendement i fichon, Ne Robichon por Mariete, Ne por Agnès, ne por Perrete: Ains nous a fait, biau filz, n'en doutes, Toutes por tous et tous por toutes, Chascune por chascun commune, Et chascun commun por chascune, Si que quant eus sunt affiées, Par loi prises et mariées, Por oster dissolucions, Et contens, et occisions, Et por aidier les norretures Dont il ont ensemble les cures, Si s'efforcent en toutes guises De retorner à lor franchises Les dames et les damoiseles, Quiex qu'el soient, ledes ou beles. Franchise à lor pooir maintiennent, Dont trop de maus vendront et viennent, Et vindrent à plusors jadis. Bien en nomberroie jà dis, Voire cent, mès ge les trespasse, Car g'en seroie toute lasse, Et vous d'oîr tous encombrés, Ains que ges éusse nombrés:
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Car moult savait la débonnaire14631. Ce que toute femme sait faire. Du reste, mon fils, entre nous, Tout aussi bien que leurs époux, Les épouses libres naquirent; Nos lois seules les asservirent, Leur ravissant ce droit inné Que Nature leur a donné. Car Nature n'est pas si sotte Que d'avoir fait naître Marotte Uniquement pour Robichons, Si bien nous y réfléchissons, Ni Robichons pour Mariette, Ni pour Agnès, ni pour Perrette; Mais nous a faits, mon fils très-doux, Tous pour toutes, toutes pour tous, Chacune pour chacun commune Et chacun commun pour chacune; Si bien que prises une fois Par le mariage et les lois, Pour satisfaire de Nature Les besoins dont ils ont la cure Et fuir les dissolutions, Les débats, les occisions, Toujours, mon fils, laides ou belles, Les dames et les damoiselles Ont de tout leur pouvoir tenté De recouvrer leur liberté. Leurs droits quand même elles maintiennent, D'où trop de maux viendront et viennent, Et vinrent à plusieurs jadis. Je vous en compterais bien dix Et même cent; mais je les passe, Car j'en serais tretoute lasse
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Car quant chascuns jadis véoit14509. La fame qui miex li séoit, Maintenant ravir la vosist, Se plus fort ne la li tosist, Et la lessast, s'il li pléust, Quant son voloir fait en éust; Si que jadis s'entretuoient, Et les norretures lessoient, Ains que l'en féist mariages Par le conseil des hommes sages. Et qui vodroit Oraces croire, Bonne parole en dit et voire, Car moult bien sot lire et diter. Si la vous voil ci reciter, Car sage fame n'a pas honte, Quant bonne autorité raconte: Jadis au temps Helene furent[81] Batailles, que les cons esmurent, Dont cil à grant dolor perirent Qui por eus les batailles firent; Mès les mors n'en sunt pas séues Quant en escrit ne sunt léuës: Car ce ne fu pas la premiere, Non sera-ce la darreniere Par qui guerres vendront et vindrent Entre ceus qui tendront et tindrent Lor cuers mis en amor de fame, Dont maint ont perdu cors et ame, Et perdront, se li siecle dure. Mès prenés bien garde à Nature: Car, por plus clerement véoir Cum ele a merveilleus pooir, Mainz exemples vous en puis metre, Qui bien font à véoir en letre.
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Et vous d'ouïr tout encombré14665. Avant que j'eusse tout nombré. Car si l'un voyait une dame Jadis qu'il voulût pour sa femme, Si plus fort ne la lui prenait, Aussitôt ravir la voulait, Pour en quérir une nouvelle, Sitôt rebuté de la belle, Dont maints allaient s'entre-tuant Et tous leurs devoirs oubliant, Avant que l'on fît mariages Par le conseil des hommes sages. Et si me voulez écouter Horace je vous vais citer, Car sage femme n'a pas honte Quand bonne autorité raconte. Croyez-le, car il a dicté Mainte profonde vérité: «Jadis au temps d'Hélène furent[81b] Batailles, que les cons émurent, Où périrent nombre de ceux Qui bataillaient ainsi pour eux. Mais combien de morts inconnues Parce qu'en écrits ne sont lues! Car la première ne fut pas Ni la dernière, Hélène, hélas! Par qui guerres viendront et vinrent Entre ceux qui tiendront et tinrent Leurs cœurs en les lacs féminins, Dont âme et corps perdirent maints Et perdront si le monde dure. Mais étudiez la Nature; Car pour faire clairement voir Comme elle a merveilleux pouvoir,
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LXXV Cy nous est donné par droicture14543. Exemple du povoir Nature. Li oisillons du vert boscage, Quant il est pris et mis en cage, Norris moult ententivement Leans delicieusement, Et chante, tant cum sera vis, De cuer gai, ce vous est avis, Si desire-il les bois ramés, Qu'il a naturelment amés, Et vodroit sor les arbres estre, Jà si bien nel' saura-l'en pestre: Tous jors i pense, et s'estudie A recovrer sa franche vie. Sa viande à ses piez demarche, Por l'ardor qui ses cuers li charche, Et vet par sa cage traçant, A grant angoisse porchaçant Comment fenestre ou partuis truisse, Par quoi voler au bois s'en puisse. Ausinc sachiés que toutes fames, Soient damoiseles ou dames, De quelconque condicion, Ont naturele entencion, Qu'el cercheroient volentiers Par quex chemins, par quex sentiers A franchise venir porroient, Car tous jors avoir la vorroient.
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Maints exemples vous vais produire14699. Pour mieux vous expliquer mon dire.
LXXV Ci pouvez maint exemple voir De Nature et son grand pouvoir. Quand l'oisillon du vert bocage Est pris et qu'il est mis en cage Et nourri moult soigneusement, Léans tant comme il est vivant Délicieusement il chante, Sa douce gaîté nous enchante. Mais il pense à ses bois ramés Qu'il a de sa nature aimés Et sur les arbres voudrait être. En vain le saurez-vous repaître, Toujours il pense, en vérité, A recouvrer sa liberté. Aux pieds il foule sa pâture Pour l'ennui que son cœur endure, Et va par la cage traçant, A grande angoisse pourchassant, Pour trouver fenêtre ou passage Par où voler à son bocage. Telle, en toute condition, Ont naturelle intention, Sachez-le, tretoutes les femmes, Toutes, damoiselles ou dames, Et toujours cherchent volontiers Par quels chemins et quels sentiers Recouvrer aussi leur franchise Qui toujours leurs pensers attise.
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Ausinc vous dis-ge que li hon,14571. Qui s'en entre en religion, Et vient après qu'il s'en repent, Par poi que de duel ne se pent, Et se complaint et se demente Si que tout en soi se tormente, Tant li sourt grant desir d'ovrer Comment il porra recovrer La franchise qu'il a perduë, Car la volenté ne se muë Por nul habit qu'il puisse prendre, En quelque leu qu'il s'aille rendre. C'est li fox poisson qui s'en passe Parmi la gorge de la nasse, Qui, quant il s'en vuet retorner, Maugré sien l'estuet sejorner A tous jors en prison léans, Car du retorner est néans. Li autres qui dehors demorent, Quant il le voient si, acorent Et cuident que cil s'esbanoie A grant déduit et à grant joie, Quant là le voient tornoier, Et par semblant esbanoier. Et por ice méismement Qu'il voient bien apertement Qu'il a leans assés viande Tele cum chascun d'eus demande, Moult volentiers i enterroient. Si vont entor, et tant tornoient, Tant i hurtent, tant i aguetent, Que truevent le trou et s'i getent. Mès quant il sunt leans venu, Pris à tous jors et retenu,
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Il en est ainsi de l'oison14729. Qui s'est mis en religion; Car peu s'en faut qu'il ne se pende, Tant son deuil, sa souffrance est grande, Quand se repent; un seul désir Lui tient au cœur, reconquérir La liberté qu'il a perdue. Car la volonté ne se mue, Comme on change de vêtement; Rien n'y fait, vu ni sacrement. C'est le poisson follet qui passe Dedans la gorge de la nasse, Et lorsqu'il s'en veut retourner Malgré lui devra séjourner En prison, pour toute sa vie, Car impossible est la sortie. Les autres demeurés dehors Le voyant, d'accourir alors, Et de penser qu'il se festoie A grand déduit, à grande joie, Quand l'aperçoivent tournoyer Et par semblant se festoyer. Or comme chacun se figure Qu'il se gorge là de pâture, Comme ils voudraient, tout à loisir, Lors n'écoutant que leur désir, Tous entrer voudraient à la file. Tant chacun tourne et se faufile Et tant s'y heurte, qu'un beau jour Par le pertuis passe à son tour. Mais quand il est dedans la nasse A toujours pris, son bonheur passe Et jamais ne se peut tenir Qu'il ne veuille s'en revenir.
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Puis ne se puéent-il tenir14605. Que hors ne voillent revenir: Là les convient à grant duel vivre Tant que la mort les en délivre. Tout autel vie va querant Li jones hons, quant il se rent; Car jà si grans solers n'aura, Ne jà tant faire ne saura Grant chaperon, ne large aumuce, Que Nature où cuer ne se muce: Lors est-il mors et mal-baillis Quant frans estas li est faillis, S'il ne fait de neccessité Vertu, par grant humilité. Mès Nature ne puet mentir, Qui franchise li fait sentir: Car Oraces néis raconte, Qui bien set que tel chose monte: «Qui vodroit une forche prendre Por soi de Nature deffendre, Et la boteroit hors de soi, Revendroit-ele, bien le soi[82] Tous jors Nature retorra, Jà por habit ne demorra:» Que vaut ce? Toute créature Vuet retorner à sa nature. Jà nel' lerra por violence De force ne de convenance. Ce doit moult Venus escuser, Quant voloit de franchise user, Et toutes dames qui se geuent, Combien que mariage veuent: Car ce lor fait Nature faire, Qui les veut à franchise traire.
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Là lui convient à grand deuil vivre14763. Jusqu'à ce que mort l'en délivre. Pareil sort l'homme va quérant Lorsque jeune il entre au couvent. Or il n'aura si grand' chaussure, Aumusse, chaperon, coiffure, Qu'il puisse Nature empêcher Dedans son cœur de se cacher. Lors est-il mort; toute sa vie Pleure sa liberté ravie, S'il ne fait de nécessité Vertu, par grande humilité. Car Nature ne ment point, elle, Qui sa liberté lui rappelle: Voilà ce qu'Horace écrivait, Le savant homme, à ce sujet: «Qui voudrait une fourche prendre Pour soi de Nature défendre Et hors de soi la bouterait, Qu'aussitôt elle reviendrait[82b] .» A quoi bon? Toute créature Veut retourner à sa nature Et toujours y retournera; Nul habit ne la chassera, Bon gré, mal gré, son influence Brave jusqu'à la violence. Ce doit moult Vénus excuser Quand voulait de franchise user, Et toutes dames qui se jouent, A l'hymen combien que se vouent. Nature seule en est l'auteur Qui pousse à franchise leur cœur,
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Trop est fort chose que Nature,14639. Qu'el passe néis norreture. Qui prendroit, biau filz, un chaton Qui onques rate ne raton Véu n'auroit, puis fust noris Sans jà véoir ras ne soris, Lonc tens par ententive cure De délicieuse pasture, Et puis véist soris venir, N'est riens qui le péust tenir, Se l'en le lessoit eschaper, Qu'il ne l'alast tantost haper. Tretous ses mez en lesseroit, Jà si fameilleux ne seroit: N'est riens qui pez entr'eus féist, Por poine que l'en i méist. Qui norrir ung polain sauroit Qui jument véue n'auroit, Jusqu'à tens qu'il fust grans destriers Por soffrir seles et estriers, Et puis véist jument venir, Vous l'ornés tantost hennir; Et verriés contre li corre, S'il n'iert qui l'en péust rescorre, Non pas morel contre morele Solement, mès contre fauvele, Contre grise, contre liarde, Se frain ou bride nel' retarde, Ou qu'il puisse sus eus saillir, Toutes les vodroit assaillir. Et qui morele ne tendroit, Tout le cours à morel vendroit, Voire à fauvel ou à liart, Si cum sa volenté li art.
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Car si forte chose est Nature14795. Qu'elle passe toute culture. Qui prendrait, beau fils, un chaton Qui jamais rate ni raton N'eût vu, puis par soigneuse cure De délicieuse pâture Fût constamment des mieux nourris, Sans onques voir rat ni souris; Qu'un souriceau frappe sa vue, Toute serait peine perdue Que de vouloir le retenir. Laissez-le seulement courir, Il le happera par nature, Car entre eux il n'est paix qui dure, Et tous ses mets il laisserait, Jusqu'à sa faim il oublierait. Poulain prenez qui vient de naître, Ne lui laissez jument connaître, Jusqu'à ce que, grand destrier, La selle il souffre et l'étrier. Qu'une jument alors il voie, Soudain vous l'ouïrez de joie Hennir et contre elle courir, Si nul ne songe à le tenir, Non seulement noir contre noire, Mais contre grise, blanche voire, Pour sur elle soudain saillir; Les voudra toutes assaillir Si frein ni bride ne l'arrête. De même une jument brunette, Si personne ne la tenait, Toute sa course à lui viendrait, Voire à gris ou blanc, d'aventure, Comme la pousserait Nature.
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Li premiers qu'ele troveroit,14673. C'est cis qui ses maris seroit, Qu'el n'en ra nules espiées, Fors que les truisse déliées[83] Et ce que ge di de morele, Et de fauvel et de fauvele, Et de liart et de morel, Di-ge de vache et de torel, Et de berbis et de mouton[84] : Car de ceus mie ne douton Qu'il ne voillent lor fames toutes. Ne jà de ce, biau filz, ne doutes[85], Que toutes ausinc tous nes voillent, Toutes volentiers les acoillent. Ainsinc est-il, biau filz, par m'ame! De tout homme et de toute fame, Quant à naturel apetit, Dont loi les retrait ung petit. Ung petit! mès trop, ce me semble; Car quant loi les a mis ensemble, Et vuet, soit valés, ou pucele, Que cil ne puist avoir que cele, Au mains tant cum ele soit vive, Ne cele autre tant cum cil vive, Mès toutevois sunt-il tenté D'user de franche volenté. Car bien sai que tel chose monte, Si s'en gardent aucuns por honte, Li autre por paor de paine: Mais Nature ainsinc les demaine Cum les bestes que ci déismes, Ge le sai bien par moi-méismes; Car je me sui tous jors penée D'estre de tous hommes amée;