JEAN DE MEUNG (continued 5)
Reading edition
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16279. Honte. Trop avez, dit-elle, vécu; Je vous froisserai cet écu Et vous renverserai par terre. Malheur à vous qui cette guerre Entreprîtes si follement. L'Auteur. Honte brandissait fièrement En sa main une longue épée, Claire, bien faite et bien trempée, Qu'elle forgea secrètement De vigilance et de tourment. Grand' targe avait qui fut nommée Crainte de male-renommée, C'est de ce bois qu'elle la fit, Et mainte langue au bord peignit. Si fort elle frappe en la tête Pitié, que confuse l'arrête. Mais Désir accourt aussitôt[111b], Beau, franc et gentil jouvenceau[112b]; A Honte il pousse en grand' furie. Glaive avait de plaisante vie Écu d'aise (que je n'ai pas) Bordé de joie et de soulas. Honte il frappe; mais elle lève Si bien sa targe, que le glaive Arrêté point ne la greva, Et Honte à son tour à lui va Et le frappe par telle angoisse, Que sur son chef l'écu lui froisse, L'abat sur la terre étendu, Et jusqu'aux dents l'eût pourfendu,
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16123. Bien-Celer fut moult bon guerriers, Sages et veziés, et fiers; En sa main une coie espée Ainsinc cum de langue copée. Si la brandist sans faire noise, Qu'en ne l'oïst pas d'une toise, Qu'el ne rent son, ne resbondie, Jà si fort ne sera brandie. Ses escus ert de leu-repost, Onques geline en tel ne post, Bordé de séures alées, Et de revenuës celées: Hauce l'espée, et puis fiert Honte Tel cop, qu'à poi qu'il ne l'afronte; Honte en fu tretoute estourdie. Bien-Celer. Honte, dit-il, jà Jalousie La dolereuse, la chetive, Ne le saura jor qu'ele vive; Bien vous en asséureroie, Et de ma main fianceroie; S'en feroie cent seremens, N'est-ce grans asséuremens? Puis que Male-Bouche est tués, Prise estes: ne vous remués.
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16309. Si Dieu céans n'eût un jeune homme Conduit, que Bien-Celer on nomme. Bien-Celer, le vaillant guerrier Tenait, adroit et sage, et fier, En main une paisible épée Semblant une langue coupée. Sans nul bruit faire il la brandit, D'une toise on ne l'entendit; Elle ne siffle ni résonne, Il n'en est pourtant de si bonne. Sa targe est de refuge-bon (Poule en lieu plus secret ne pond), Tout bordé de sûres allées Et de retraites moult celées. Honte il frappe d'un si grand coup Qu'il lui brise presque le cou. Honte en fut tiretoute étourdie. Bien-Celer. Honte, lui dit-il, Jalousie L'amère, la chétive, jamais, Haut la main, je le jurerais, Ne le saura quoi qu'il arrive, Si longtemps voire qu'elle vive, J'en ferais serments plus de cent. Puisqu'est dans les fossés gisant Malebouche mort, sans feintise, Ne bougez plus, vous êtes prise.
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LXXXV 16147. Comment Bien-Celer si surmonte En soy combatant dame Honte; Et puis Paour et Hardement Se combatent moult fierement. Honte ne set à ce que dire. Paor saut toute plaine d'ire, Qui trop soloit estre coarde: Honte sa cousine regarde, Et quant si la vit entreprise, S'à la main a l'espée mise Qui trop ert trenchant malement. Souspeçon d'emboffissement Ot non, car de ce l'avoit faite. Et quant el l'ot du fuerre traite, Plus fut clere que nul beril[113]. Escu de dote de péril, Bordé de travail et de paine Ot Paor, qui forment se paine De bien-Celer tout detrenchier Por sa cousine revenchier, Le va sor son escu ferir Tel cop, qu'il ne le pot garir; Tretous estourdis chancela. Adonc Hardement apela: Cil saut: car s'ele recovrast L'autre cop, malement ovrast. Mort fust Bien-Celer sans retor, S'el li donnast ung autre tor. Hardement fut preus et hardis, En apert par faiz et par dis:
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LXXXV 16335. Comment Bien-Celer ci surmonte Après dur combat dame Honte, Peur et Courage également Se combattent moult fièrement. Honte à cela ne sait que dire. Mais Peur bondit bouillante d'ire, D'ordinaire au cœur si couard. Honte à sa sœur lance un regard, Et quand Peur en telle équipée La voit, met à la main l'épée Tranchante à donner le frisson. Soupçon d'orgueil elle avait nom, Puisque fut de ce métal faite; Et du fourreau quand fut extraite Plus brillante était qu'un béril[113b]. Ecu de crainte de péril Bordé de travail et de peine Peur avait; lors à grande haleine Elle veut pourfendre et trancher Bien-Celer, pour sa sœur venger. Elle frappe de telle force Qu'en vain s'en parer il s'efforce Et chancelle tout étourdi. Lors Courage il appelle à lui Qui s'élance, car trop redoute Qu'à ce coup Peur un autre ajoute. Bien-Celer sans retour fût mort, Si Peur l'eût pu frapper encor. Lame avait bonne et bien fournie De l'acier de forcennerie
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16177. Espée ot bonne et bien forbie De l'acier de forsenerie; Ses escus ert moult renommés, Despit de mort estoit nommés; Bordés fu d'abandonnement A tous periz. Trop folement Vient à Paor, si li aesme Por li ferir grand cop et pesme. Le cop lest corre, et el se cuevre, Car el savoit assés de l'uevre Qui afiert à ceste escremie. Bien s'est de ce cop escremie, Puis le fiert ung cop si pesant, Qu'el l'abat à terre gisant, Conques escus nel' garanti. Quant Hardement jus se senti, Jointes mains li requiert et prie Por Diex que ne l'occie mie; Et Paor dit que si fera. Ci escrie Seurtez Honte. Dist Séurtés: Ce que sera, Par Diex, Paor, ici morrés, Faites au pis que vous porrés. Vous soliés avoir les fievres Cent tens plus coardes que lievres: Or estes desacoardie, Déables vous font si hardie Que vous prenés à Hardement Qui trop aime tornoiement, Et tant en set, s'il i pensot, Conques nul plus de li n'en sot; N'onc mès puis que terre marchastes, Fors en ce cas ne tornoiastes.
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16365. Courage, le hardi, le preux, Par faits et dits audacieux. Sa targe était moult renommée; Mépris de mort était nommée. Bordure avait d'ébattement En tous périls. Trop follement Sur Peur il s'élance, et terrible Un coup lui porte irrésistible. Peur l'attend, et d'un geste prompt Se couvre, qui connaît à fond D'escrime toute la science, Et le coup pare d'assurance, Puis riposte un coup si pesant, Qu'à terre elle l'abat gisant. Ecu n'est qui tenir y puisse. Courage étendu dans la lice La prie et requiert jointes mains De l'épargner par tous les saints, Peur dit: Non, vous perdrez la vie. Ci crie Sûreté à Honte. Mais soudain Sûreté s'écrie: Par Dieu, c'est vous, Peur, qui mourrez, Faites du mieux que vous pourrez. Autrefois vous aviez les fièvres Cent fois plus couardes que lièvres; Or vous êtes brave à présent, Et c'est le diable assurément Qui vous a soufflé telle rage D'oser tenir tête à Courage, Car tant il aime les tournois Et tant est fort que nul, je crois, De lui ne saurait être maître. Or c'est la seule fois peut-être,
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16209. N'en savés faire aillors les tors; Aillors en tous autres estors Vous fuiés, ou vous vous rendés, Vous qui ici vous deffendés. Avec Cacus vous enfoïstes[114], Quant Hercules venir véistes Le cors, à son col sa maçuë; Vous fustes lors toute esperduë, Et li méistes ès piez eles, Qu'il n'avoit onques éu teles, Por ce que Cacus ot emblés Ses bués, et les ot assemblés En son recept qui moult fu lons, Par les queuës à reculons, Que la trace ne fust trovée. Là fu vostre force esprovée; Là monstrates-vous bien sans faille Que riens ne valés en bataille; Et puisque hanté ne l'avés, Petit ou noiant en savés. Si vous estuet non pas deffendre, Mès foïr, ou vos armes rendre; Ou chier vous estuet comparer Qu'à li vous osés comparer. L'Acteur. Séurtés ot l'espée dure De fuite de trestoute cure; Escu de pez, bon sans doutance, Tretout bordé de concordance. Paor fiert, occire la cuide; En soi covrir met son estuide
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16397. Depuis que sur vos pieds marchez, Que contre lui vous revanchez. Ailleurs vous êtes moins farouche; Ailleurs, à la moindre escarmouche, Vous fuyez ou vous vous rendez, Vous ici qui vous défendez. Avec Cacus vous vous enfuîtes[114b], Quand en grand'hâte venir vîtes Hercule la massue au col; Tous deux vous prîtes votre vol (Car aux pieds lui mîtes des ailes Comme il n'en eut oncques de telles), Quand eût Cacus les bœufs volés D'Hercule et les eût rassemblés Dans sa caverne d'une lieue Longue, les tirant par la queue, Pour qu'on ne pût suivre leurs pas. Là fut éprouvé votre bras, Là vous montrâtes bien, ma chère, Ce que vous valez à la guerre, Et puisqu'ainsi troublé l'avez, C'est que rien autre ne savez Sinon fuir ou vos armes rendre, Oncques ne sûtes vous défendre. Or donc, vous allez cher payer D'oser ainsi nous guerroyer. L'Auteur. Sûreté portait bonne épée De prudence et de soin trempée, Ecu de paix dont tout le bord Était garni de bon accord. Peur elle frappe et croit l'occire; Mais Peur veille, et sans un mot dire
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16239. Paor, et l'escu giete encontre, Qui sainement le cop encontre; Si ne li greva de noiant, Le cop chiet jus en glaçoiant, Et Paor tel cop li redonne Sor l'escu, que toute l'estonne; Moult s'en faut poi que ne l'afole; S'espée et ses escus li vole Des poins, tant i a fort hurté.
LXXXVI Comment Paour et Seureté Ont par bataille fort heurté; Et les autres pareillement S'entreheurtent subtilement. Savés que fist lors Séurté, Por donner as autres exemples? Paor saisit parmi les temples, Et Paor li, si s'entretiennent, Et tuit li autre s'entreviennent. Li uns se lie à l'autre et cople, Onc en estor ne vi tel cople. Si renforça li chapléis, Là rot si fort trupignéis, C'onques en nul tornoiement N'ot de cops itel paiement. Tornent de çà, tornent de là, Chascuns sa menie apela; Tuit i acorent pesle mesle, Onc plus espès ne noif, ne gresle
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16429. Leve l'écu pour se couvrir, Et le glaive, sans la férir, Rencontre la surface lisse, Puis vers la terre en tombant glisse. Contre Sûreté Peur brandit Son glaive et du coup l'étourdit. Moult peu s'en faut qu'elle n'immole Son ennemi, dont soudain vole Des poings l'épée avec l'écu, Qui du choc est tout pourfendu.
LXXXVI Comment ont Peur et Sûreté Par bataille ensemble heurté, Et tous les autres s'entr'assaillent Et tous subtilement bataillent. Or que fit dame Sûreté, Pour donner de la fermeté L'exemple? Alors Peur elle embrasse Par les tempes, et Peur l'enlace Et s'entretiennent toutes deux Et les autres à qui mieux mieux. Onc ne vis en combat tel couple; L'un l'autre se lie et s'accouple, Et tel est leur acharnement, Cliquetis et trépignement, Que ne fut de coups telle rage Onc en tournois, ni tel carnage. Tournant de ci, tournant de là, Chaque chef sa suite appela; Tous accoururent pêle-mêle. Oncques plus épais neige ou grêle
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16267. Ne vi voler, que li cop volent; Tuit se derompent et afolent. Onques ne furent tex mellées De tant de gens ainsinc mellées. Mès ne vous en mentirai jà, L'ost qui le chastel asseja, En avoit adès le pior: Li diex d'Amors ot grant paor Que sa gent n'i fust toute occise. Sa mere mande par Franchise Et par Douz-Regart, qu'ele viengne, Que nul essoingne ne la tiengne, Et prist trives endementiers, Entor huit jors, ou dix entiers, Ou plus, ou mains, jà recité Ne vous en iert certaineté. Voir à tous jors fussent-els prises, S'à tous jors les éust requises, Comment qu'il fust d'eles casser, Qui que les déust trespasser. Mais se son meillor i séust, Jà trives prises n'i éust; Et se li Portier ne cuidassent Que li autre ne les cassassent, Puis que fussent abandonnées, Jà ne fussent espoir données De bon cuer, ains s'en corroçassent, Quelque semblant qu'il en monstrassent[115]: Ne jà trive n'i éust prise, Se Venus s'en fust entremise; Mès sans faille il le convint faire. Ung poi s'estuet arriere traire, Ou por trive, ou por quelque fuite, Trestoutes les fois que l'en luite
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16459. Ne vis voler que drus les coups, A l'envi se pourfendent tous; Oncques ne vis telles mêlées De bonnes gens ainsi mêlées. Mais, las! à ne vous point mentir, L'ost accouru pour assaillir Le fort castel de Jalousie Certe avait la pire partie. Un instant même Dieu d'Amour Trembla que sa gent en ce jour Tout entière n'y fût occise. Sa mère il mande, par Franchise Et par Doux-Regard, d'accourir Sans que rien la pût retenir. Cependant on prit une trêve De huit ou dix jours, ou plus brève Ou plus longue, je ne le sais, Et nul ne le saura jamais. Pour toujours trêve eût été prise Si pour toujours on l'eût requise, Dût l'un ou l'autre la casser Et sa parole outrepasser. Car Amour, le combat propice, N'eût point accepté d'armistice, Comme eux, s'ils eussent pu penser Qu'Amour dût la trêve casser Et qu'elle fût abandonnée, Les portiers ne l'eussent donnée De bon cœur, sans nul contredit, Quoiqu'ils celassent leur dépit[115b]. Trêve non plus n'eût été prise Si Vénus se fût entremise; Mais il le faut bon gré mal gré. L'ost s'est arrière un peu tiré
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16301. A tel qu'en ne puet sormonter, Tant qu'en le puisse miex donter.
LXXXVII Comment les messagiers de l'ost D'Amours, chascun de cuers devost, Vindrent à Venus, pour secours Avoir en l'ost au dieu d'Amours. De l'ost se partent li message Qui tant ont erré comme sage, Qu'il sunt à Citeron venu: Là sunt à grant honor tenu. Citeron est une montaigne Dedens ung bois en une plaigne, Si haute, que nule arbaleste, Tant soit fort ne de traire preste, N'i trairoit ne bojon, ne vire. Venus qui les dames espire, Fist là son principal manoir, Principaument volt là manoir; Mès se tout l'estre descrivoie, Espoir trop vous ennoieroie, Et si me porroie lasser, Pour ce m'en voil briefment passer. Venus s'iert où bois devalée Por chacier en une valée[116]: Li biaus Adonis ert o li, Ses douz amis au cuer joli; Ung petitet ert enfantis, A chacier où bois ententis.
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16493. Comme le soir fait une armée Qui, luttant toute la journée, N'a pu l'ennemi surmonter, Pour mieux ensuite le dompter.
LXXXVII Comment les messagers agiles D'Amour, ambassadeurs habiles, A Vénus vinrent pour secours Quérir à l'ost du Dieu d'Amours, De l'ost, munis de leurs messages, Ils s'orientent comme sages Et sont à Cythère venus, Là sont en grand honneur tenus. Cythère se dresse sereine Dedans un bois sur une plaine, Si haut, que nul arc, tant soit-il Grand et fort et l'archer subtil, N'y lancerait carreau ni flèche. Vénus, qui toutes dames prêche, De ce manoir toujours fleuri A fait son séjour favori. Si j'en voulais peindre tout l'être, Trop vous ennuîrais-je peut-être Et m'en pourrais vite lasser; Je vais donc brèvement passer. Vénus était au bois allée Pour chasser en une vallée[116b]; Avec elle était Adonis, Le plus cher de tous ses amis. Chasseur alerte, infatigable, De cœur aimant autant qu'aimable,
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16329. Enfès iert, jones et venans, Mès moult iert biaus et avenans: Midis estoit pieçà passés, Chascuns ert de chacier lassés. Sous ung poplier en l'erbe estoient Jouste ung vivier où s'ombroioient: Li chien qui las de corre furent, Tesgans où ru du vivier burent. Lor darz, lor arz et lor cuirées Orent delez eus apoiées: Jolivement se déduisoient, Et les oisillons escoutoient Par ces rainsiaus tout environ. Après lor gieux, en son giron Venus embracié le tenoit, Et en baisant li aprenoit De chacier où bois la maniere, Si cum ele en iert coustumiere.
LXXXVIII Comment Venus à Adonis, Qui estoit sur tous ses amis, Deffendoit qu'en nulle maniere N'allast chasser à beste fiere. Amis, quant vostre mute iert preste, Et vous irés querant la beste, Chaciés la, puis qu'el torne en fuie; Se vous trovés beste qui fuie, Corés après hardiement; Mès contre ceus qui fierement
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16523. C'était un bel adolescent, Joli, gracieux, avenant. De midi l'heure était passée; Vénus de la chasse lassée, Avec lui, sous un peuplier, Sur le gazon, près d'un vivier Riant, goûtait le frais et l'ombre Dans ce réduit charmant et sombre. Près d'eux leur carquois et leurs dards Avec leur arc gisaient épars. Haletants d'une longue course, Les chiens buvaient l'eau de la source, Et chacun gaîment se jouait Et les oisillons écoutait Sur les rameaux du voisinage. Puis cessant leur doux badinage, Vénus sur son sein le pressait, Et le baisant, lui apprenait De chasser au bois la manière, Comme elle en était coutumière.
LXXXVIII Ci Vénus au bel Adonis, Le plus cher de tous ses amis, Défend en aucune manière De poursuivre bête trop fière. Ami, votre meute lâchant, Quand vous irez bête cherchant, Attaquez-la pour qu'elle fuie, Et la béte une fois partie Suivez-la de près hardiment. Mais s'il en est qui fièrement
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16357. Metent à deffense lor cors, Ne soit jà torné vostre cors. Coars soiés et pareceus Contre hardis; car contre ceus Où cuers hardis sunt ahurté, Nul hardement n'a séurté, Ains fait perilleuse bataille, Hardi quant à hardi bataille. Cerz et biches, chevriaus et chievres, Rengiers et dains, connins et lievres, Ceus voil-ge bien que vous chaciés, En tel chasse vous solaciés. Ours, leus, lions, sanglers deffens Ne chaciés pas sor mon deffens: Car tex bestes qui se deffendent, Les chiens occient et porfendent, Et font les vénéors méesmes Moult sovent faillir à lor esmes; Maint en ont occis et navré. Jamès de vous joie n'auré, Ains m'en pesera malement, Se vous le faites autrement. Ainsinc Venus le chastioit, En chastiant moult li prioit Que du chasti li sovenist Où qu'il onques chacier venist. Adonis, qui petit prisoit Ce que s'amie li disoit, Fust à mençonge, fust à voir, Tout otroioit por pez avoir, Qu'il ne prisoit riens le chasti; Poi vaut quanque cele a basti.
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16553. Aux chasseurs veuille tenir tête,. Abandonnez plutôt la bête. Couard soyez et paresseux Contre hardi; car contre ceux Qui sont pleins d'ardeur et de rage Souvent est vain notre courage Et périlleux est le combat, Hardi lorsque hardi combat. Biches et cerfs, chevreuils et chèvres, Rennes et daims, lapins et lièvres, Je veux bien que ceux-là chassiez Et de tels jeux vous délassiez. Mais, ami, je vous en conjure, Sangliers à la puissante hure, Ours et loups, lions dévorants Ne chassez pas, je le défends. Car ces bêtes, quand se défendent, Les chiens occisent et pourfendent, Et souvent même le chasseur Est victime de leur fureur. Maint fut navré de mort affreuse: Je ne serai jamais heureuse, Mais inquiète malement Si vous agissez autrement. Ainsi Vénus son ami tance, Le priant d'avoir souvenance De la leçon qu'elle lui fait Quand il courra par la forêt. Adonis, qui peu se soucie De tout ce que lui dit sa mie, Qui, faux ou vrai, ne veut rien voir, Tout accorde pour paix avoir, Mais ses dits ne prise une paille. En vain la belle se travaille.
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16389. Chastit-le tant cum el vorra, S'el s'en part, jamès nel' verra. Ne la crut pas, puis en morut; C'onc Venus ne l'en secorut, Qu'ele n'i estoit pas presente, Puis le plora moult la dolente; Qu'il chaça puis à un sangler Qu'il cuida prendre et estrangler; Mès nel' prist ne ne destrencha, Car li sanglers se revencha Cum fiere et orguilleuse beste. Contre Adonis escout la teste, Ses dens en l'aine li flati, Son groing estort, mort l'abati. Biau seignor, que qu'il vous aviengne, De cest exemple vous soviengne: Vous qui ne créés vos amies, Sachiés, vous faites grans folies; Bien les déussiés toutes croire, Car lor dit sunt voir cum istoire. S'el jurent, toutes sommes vostres, Créés les comme paternostres; Jà d'eus croire ne recréés, Se Raison vient, point n'en créés; S'el vous aportoit crucefiz, Nel' créés point ne que ge fiz. Se cist s'amie éust créuë, Moult éust sa vie acréuë. L'ung se jouë à l'autre et déduit Quant lor plest; après lor déduit A Citeron sunt retorné: Cil qui n'ierent pas sejorné, Ainçois que Venus se despuille, Li content de fil en aguille
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16587. Qu'elle parle autant que voudra, Absente oncques rien n'en verra. Il mourut n'ayant cru sa mie. Vénus ne put sauver sa vie, Car elle était loin ce jour-là, Et moult dolente le pleura. Il chassait un vieux solitaire Un jour, qu'il crut prendre et défaire; Mais il ne le prit ni trancha, Car le sanglier se revancha En fière et orgueilleuse bête. Contre Adonis levant la tête, De ses dents l'aine il lui fendit Et du grouin mort l'abattit. Beaux seigneurs donc, quoi qu'il advienne, De cet exemple vous souvienne, Vous qui vos belles ne croyez, C'est mal à vous, ne l'oubliez, Car vous devez toutes les croire; Leurs dits sont vrais comme l'histoire. Si Raison vient, ne l'écoutez, A les croire oncques n'hésitez. S'elles disent: Nous sommes vôtres, Croyez-les comme patenôtres; Mais l'autre, eût-elle un crucifix, Ne croyez pas plus que ne fis. Car enfin, s'il eût cru sa mie, Combien eût-il accru sa vie! L'un l'autre ils se sont caressés Tout à loisir; leurs jeux cessés, Ils s'en retournent à Cythère. Lors, sans attendre que la mère D'Amour se vêtît à nouveau, De fil en aiguille aussitôt
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16423. Tretout quanque lor appartint. Par foi, ce dist Venus, mal tint Jalousie chastel ne case Contre mon fiz: se tout n'embrase Les Portiers et tout lor ator, Ou les clez rendront de la tor, Ge ne doi prisier ung landon[117] Moi, ne mon arc, ne mon brandon.
LXXXIX Comment huit jeunes colombeaux En ung char qui fut riche et beaux, Mainent Venus en l'ost d'Amours, Pour luy faire hatif secours. Lors fist sa mesnie apeler; Son char commande à ateler, Qu'el ne volt pas marchier les boës. Biaus fu li chars à quatre roës, D'or et de pelles estelés: En leu de chevaus atelés Ot es limons huit colombiaus Pris en son colombier moult biaus; Toute lor chose ont aprestée. Adonc est en son char montée Venus qui Chastéé guerroie. Nus des colons ne se desroie, Lor esles batent, si s'en partent, L'air devant eus rompent et partent, Viennent en l'ost. Venus venuë Tost est de son char descenduë. Contre li saillent à grant feste Son filz premiers, qui par sa heste
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16621. Les courriers content leur affaire. Jalousie, oh! tu as beau faire, Dit Vénus, castel ni maison Contre mon fils n'aura raison. Si les portiers et tout n'embrase, Si la tour ne prends ou ne rase, Je ne dois priser un lardon[117b] Moi, ni mon arc, ni mon brandon.
LXXXIX Comment huit jeunes colombeaux En son char riche et des plus beaux Vénus en l'ost d'Amour transportent A qui secours en hâte apportent. Sa suite lors fit appeler Vénus et son char atteler, Ne voulant marcher par les boues. C'est un beau char à quatre roues D'or et de perles étoilé, Au lieu de chevaux attelé De huit belles colombes grises Qu'on a dans son colombier prises. En moins d'un instant tout est prêt, Et vite en un beau char se met Vénus qui chasteté guerroie. Les oiseaux connaissent la voie, Fendent l'air, des ailes battant, Et tout droit arrivent au camp A tire d'aile. Vénus venue Tôt de son char est descendue. Son fils au devant d'elle accourt Le premier, qui ce même jour
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16453. Avoit jà les trives cassées, Ainçois que fussent trespassées. C'onques n'i garda convenance De serement, ne de fiance.
XC C'est l'assault devant le chastel, Si grant que pieça n'y eut tel: Mais Amours, ne sa compaignie A ceste foys ne l'eurent mie; Car ceulx de dedans résistance Luy firent par leur grant puissance. Formant à guerroier entendent, Cist assaillent, cil se deffendent; Cil drecent au chastel perrieres, Grans cailloux de pesans perrieres Por les murs rompre lor envoient; Et li Portiers les murs hordoient De fors cloies refuséices[118] Tissues de verges pléices, Qu'il orent par grans estoties En la haie Dangier coillies; Et cist sajetes barbelées, De grans promesses empennées, Que de servises, que de dons, Por tost avoir lor guerredons, (Car il n'i entra onques fust Qui tout de promesses ne fust D'un fer ferrées fermement De fiance et de serement), Traient sor eus, et cil se targent, Qui de deffendre ne s'atargent:
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16651. Avait la trève outrepassée Avant que ne fût trépassée. Car il ne sut oncques longtemps Garder sa foi ni ses serments.
XC C'est l'assaut devant le castel Si grand que ne fut oncques tel; Mais Amour et sa compagnie A cette fois ne l'eurent mie; Car grand' résistance au dedans Lui firent les portiers vaillants. Lors tous à guerroyer entendent, A l'envi frappent, se défendent. Ceux de l'ost dressent les pierriers Et gros cailloux, et gros quartiers Pour les murs rompre leur envoient; Mais les portiers devant déploient Maints poteaux en bois de refus[118b] Et de liens souples tissus, Qu'ils avaient cueillis sur les haies De Danger et dans ses futaies. Et ceux de l'ost traits barbelés De grand' promesses empennés, De beaux dons et de prévenances, Pour tôt avoir leurs récompenses (Car nul trait n'avaient dont le fût De belles promesses ne fût Et ferré d'une forte pointe De fiance et de serments ointe), Tirent sur eux; et les portiers Se couvrent de leurs boucliers;
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16483. Car targes ont et fors et fîeres, Ne trop pesans, ne trop legieres, D'autel fust cum erent les claies Que Dangier cuilloit en ses haies, Si que traire riens n'i valoit. Si cum la chose ainsinc aloit, Amors vers sa mere se trait, Tout son estat li a retrait, Si li prie que le secore. Venus. Male-mort, dit-ele, m'acore, Qui tantost me puist acorer, Se ge jamès lais demorer Chastéé en famé vivant, Tant aut Jalousie estrivant! Trop sovent en grant peine en sommes: Biauz fiz, jurés ausinc des hommes, Qu'il saudront tuit par vos sentiers. Le dieu d'Amours. Certes, ma dame, volentiers: N'en ierent nesuns respité; Jamès au mains par vérité Ne seront prodomme clamé, S'il n'aiment, ou s'il n'ont amé. Grant dolor est que tex gens vivent Qui les déduiz d'Amors eschivent, Por qu'il les puissent maintenir; A mal chief puissent-il venir! Tant les hé, que se ges poïsse Confondre, tuit les confondisse[119].
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16681. Car targes ont fortes et fières, Ni trop pesantes ni légères Et de même bois que les ais Que Danger coupe en ses forêts, Si bien que chaque trait se casse. Comme la chose ainsi se passe, Amour vers sa mère anxieux Accourt, et son état piteux Au long lui raconte et la prie De sauver à son fils la vie. Vénus. Que m'écure la male mort, Dit-elle, et qu'à grand déconfort Mon cœur arrache avec ma vie, Si, quoi que fasse Jalousie, Je laisse vivre en sûreté Au cœur des femmes chasteté; Trop souvent en grand' peine en sommes! Beau fils, jurez aussi des hommes Qu'ils viendront tous par vos sentiers. Le Dieu d'Amours. Certes, ma dame, volontiers Tous y viendront, soyez-en sûre. Jamais au moins, nul, je le jure, Ne sera prudhomme clamé, A moins qu'il n'aime ou n'ait aimé. Grand deuil est que telles gens vivent Qui les plaisirs d'Amour esquivent Et ne les veulent maintenir, Male fin les puisse férir! Tant la haine fait mon cœur fondre Que tous je les voudrais confondre.
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16511. D'aus me plains et tous jors plaindrai, Ne du plaindre ne me faindrai, Cum cil qui nuire lor vorrai En tous les cas que ge porrai, Tant que g'en soie si venchiés, Que lor orguex soit estanchiés, Ou qu'il seront tuit condamné. Mal fuissent-il onc d'Adam né, Qui si pensent de moi grever! Es cors lor puist les cuers crever, Quant mes déduis vuelent abatre! Certes, qui me vodroit bien batre, Voire afronter à quatre pis, Ne me pourroit-il faire pis. Et si ne suis-ge pas mortiex, Mès corrous en reçoif or tiex, Que se mortiex estre péusse, De duel que j'ai, la mort éusse. Car se mi gieu vont defaillant, J'ai perdu quanque j'ai vaillant, Fors mon cors et mes vestéures, Mon chapel, et mes arméures. Au mains s'il n'en ont la poissance, Déussent-il avoir pesance, Et lor cuer à dolor plessier, S'il les lor convenist lessier. Où puet-l'en querre meillor vie Que d'estre entre les bras s'amie? L'Acteur. Lors font en l'ost le serement, Et por tenir le fermement, Ont en leu de reliques tretes Lor cuiries et lor sajetes,
[p.403]
16711. D'eux me plains et toujours plaindrai, Et ma plainte à tous redirai; Oui, tant qu'il me sera possible, Je serai pour eux inflexible Jusqu'à ce que je sois vengé, Que leur sot orgueil soit purgé Ou qu'ils succombent à la peine. Fils d'Adam, redoutez ma haine Qui me voulez ainsi grever, Votre cœur puisse-t-il crever Quand mes plaisirs voulez abattre! Certes, ceux qui me voudraient battre, Voire assommer à quatre pieux, Ne me feraient pire mal qu'eux! Je ne suis pas mortel, ma mère, Mais tant est ma douleur amère, Que si mortel être pouvais, Du deuil que j'ai je périrais. Car si mes jeux l'homme délaisse, Je n'aurai plus dans ma détresse Que mon chapel et mes atours, Mon arc, mon corps, mais plus d'amours. Au moins s'ils en ont la puissance, Que triste soit leur existence; Si leur cœur vient à m'oublier, Puisse-t-il sous le faix plier; Car où trouver meilleure vie Qu'entre les bras de son amie? L'Auteur. En l'ost ils en font le serment, Et pour le tenir fermement Ils ont, en guise de reliques, Tendu leurs carquois et leurs piques,
[p.404]
16543. Lor ars, lor dars et lor brandons[120], Et dient: Tous les Barons de l'ost à une vois. Nous n'i demandons Meillors reliques à ce faire, Ne qui tant nous péussent plaire: Se nous cestes parjurions, Jamès créu ne serions. L'Acteur. Sor autre chose ne le jurent, Et li barons sor ce les crurent Autant cum sus la Trinité, 16552. Por ce qu'il jurent vérité.
[p.405]
16743. Leurs arcs, leurs flèches, leurs brandons[120b], Et disent: Les barons de l'ost tous d'une voix. Reliques n'avons Meilleures pour tel serment faire, Ni qui tant à nous puissent plaire. Si celles-là nous parjurions, Plus jamais crus nous ne serions. L'Auteur. Sur autre chose ils ne le jurent Car les barons sur ce les crurent Autant que sur la Trinité, 16752. Parce qu'ils jurent vérité.
[p.407]
NOTES DU TROISIÈME VOLUME.
Vers 10410. Je n'ai trouvé les vers suivans dans un manuscrit qui porte la date de 1330:
Mès li peres qui l'engendra, L'a maintenue et maintendra Sans préjudice de nul homme, Sans tort faire as sages de Romme, Tant qu'il le face loiaument, Ne son ami n'en a point d'ire, Por chose qu'il en oie dire; Ne jalousie en soi n'en entre. Li peres li ot mis où ventre Ung fil qu'el tint en son geron, De celi vous dirai le non. Li enfés avoit non Tresor, Et du pere dirons dès or Le non sanz aler plus tardant: Le pere ot non Aquier-Gardant. De lor ator n'est pas parole Assés en dis en la quarole. (MÉON.)
Vers 10471. Folle-Largesse fait billier ceux qui se livrent à elle, c'est-à-dire qu'elle les réduit au bâton, comme aujourd'hui nous dirions: «à la besace, à la mendicité.» Billard étoit autrefois celui qui étoit obligé de se servir d'un bâton pour marcher. Bille se prenoit pour le bâton.
Les billetes, qui font partie des pièces de blason, étoient de petites pièces solides en forme de quarré long dont on chargeoit l'écu; elles étoient de métal et de couleur.(Lantin de Damerey.)
Vers 10494-10574. Tout ce passage, du vers 10495-10575 au vers 10586-10668, a été évidemment rajouté après coup, et probablement par un copiste, car nous ne reconnaissons pas, dans cette tirade obscure et filandreuse, le style mâle et énergique de notre Jehan de Meung.
Vers 10529. Pis, poitrine, mamelle. Dans une ancienne histoire citée par Pasquier, livre II, chap. xi, où il est parlé de ce siècle,
Où les rois, s'honorant du nom de fainéans, Laissoient leur sceptre aux mains ou d'un maire ou d'un comte. (Boileau, Le Lutrin, chant II.)
on lit: «En sa chaire séoit le Roi, la barbe sur le pis, [p.409]et les cheveux épars sur ses épaules; les messagers qui de diverses parts venoient à la Cour oyoit, et leur donnait telle réponse comme le maire lui enseignoit». (Lantin de Damerey.)
Vers 10540-10620. Triptolemus, fils de Celeus, qui regnoit à Eleusis lorsque Cérès cherchoit Proserpine, sa fille. Celeus reçut magnifiquement cette déesse qui, pour le récompenser, lui apprit l'art de l'agriculture; elle fit plus: elle réchauffa, pendant la nuit, Triptolème, qui ne faisoit que de naître, et le lendemain elle voulut elle-même l'alaiter; et lorsqu'il fut grand, elle l'envoya, sur des serpents ailés, enseigner à tous les humains la manière de recueillir le blé après l'avoir semé. (Ovide, Métamorph., lib. VI.) (Lantin de Damerey.)
Vers 10604-10688. Fou signifie en langue romane hêtre, du latin fagus.
Le jeu de mots contenu dans cette phrase est intraduisible. Voici le sens exact: «Un hêtre (fou) en avez retenu, et sans fou (folie) ne peut homme vivre, tant qu'il veut Amour suivre.»
Dans l'édition de Dupré, la phrase se termine ainsi:
Car c'est le chemin mal tourné Où tout bon sens est bestourné.
[p.410] Notre traduction ne nous satisfait guère. Après avoir retourné cent et cent fois ces trois vers, nous nous sommes arrêté au mot brin, qui reproduit presque le jeu de mot de l'original. Le lecteur nous pardonnera d'avoir tenu à conserver cette nuance presque insaisissable; mais, sans cela, la phrase n'aurait plus aucun sens.
Vers 10780. Pourquoi M. Francisque Michel met-il ici puisque, au lieu de presque?
Vers 10804-10890. Barons. Ce mot, en terme de roman, se prenoit pour tous les hommes nobles et seigneurs de grande qualité. C'étoit par ce nom collectif qu'on désignoit alors les ducs, les marquis, etc....
On a divisé depuis la noblesse en trois ordres et en trois degrés.
Le premier est celui de baron, qui comprenoit tous les gentilshommes élevés en dignité, tant à cause des titres qui leur avoient été accordés par les rois qu'à cause de leurs fiefs, en vertu desquels ils avoient droit de porter la bannière dans l'armée du roi, d'y conduire leurs vassaux, et d'avoir un cri particulier; c'est pourquoi ils sont connus ordinairement sous le nom de Bannerets: ce premier ordre répond à l'idée que nous avons de la haute noblesse.
Le second ordre étoit celui des bacheliers ou des simples chevaliers; on les appeloit Milites secundi ordinis, Milites mediæ nobilitatis.
Le troisième ordre enfin étoit celui des écuyers, titre honorable alors, puisqu'il ne se donnoit guère qu'aux fils des chevaliers; au lieu qu'aujourd'hui il est devenu si commun, que ces nobles, infimæ nobilitatis, rougissent de le porter, comme infiniment au-dessous d'eux.
La noblesse a toujours été en grande recommandation dans tous les États de l'univers; et il n'y a presque à présent que celui des Turcs où elle n'est pas considérée. Ils défèrent tout à la vertu et au courage, sans considérer ni le sang ni la naissance, [p.412]comme l'a remarqué Busbec, ambassadeur à la Porte pour l'empereur Ferdinand Ier.
Je m'imagine bien que le préjugé dans lequel nous sommes élevés par rapport à la barbarie des Turcs empêchera leur sentiment de faire fortune, quoique puisé dans un principe reconnu véritable par tous les plus grands philosophes; mais il n'en sera pas moins certain que la vraie noblesse vient de notre propre vertu, et non par l'effet du hasard de nos ancêtres, quoique cette transmission de leur part ait force de loi parmi nous. Aussi je ne doute pas que, lorsqu'il fut question d'introduire cette distinction, qu'il nous a plu d'appeler noblesse, parmi des hommes égaux par le droit naturel, et subordonnés par le droit des gens et par les lois d'une sage politique, on ait eu égard aux actions généreuses de ceux qui, les premiers, ont été honorés de la noblesse. Il n'y a guère d'État où l'on fasse plus de cas de ce titre qu'en France, avec d'autant plus de raison que ce ne fut qu'au prix de leur sang et de leurs biens que les chefs de ces maisons illustres qui sont parmi nous acquirent un titre si glorieux, et ce n'est qu'en suivant ces grands exemples que leurs descendans peuvent se dire véritablement nobles.
Nos anciens sermonaires ne connoissoient rien au-dessus du titre de baron.
Saint Vincent Ferrière, dans la troisième partie de ses Sermons, parlant de saint Joachim, père de la Sainte-Vierge, le nomme baron.
Cum Anna et Joachim venissent de Nazaret in Hierosolimam ad Templum ut offerent secundum consuetudinem, quia Joachim erat baro voluit offerre. Le Grand-Prêtre, le regardant avec surprise, lui demanda: Et quis estis vos? etc....
[p.413] Un autre sermonaire a appelé le Lazare baron de Béthanie.
Le titre de baron a passé de mode en France, où la plupart des gentilshommes veulent être marquis ou comtes, n'ayant souvent pour toute seigneurie qu'un simple hameau. Cependant, on ne reconnaît aujourd'hui en France, pour marquis et pour comtes, que ceux qui possèdent aujourd'hui des marquisats et des comtés; et ces terres, dont les édits de Charles IX et de Henri III ont fixé l'étendue et la continence, ne peuvent porter ces titres sans les lettres du Prince.
Quelquefois baron est pris pour un homme du peuple. Dans la loi des Allemands, chap. xcv, art. 2, on lit qu'un soufflet donné à un baron n'est estimé non plus que celui donné à une servante. En ce temps-là les peines étoient pécuniaires. (Lantin de Damerey.)
En effet, baron vient du haut allemand beran, et signifiait fort, portefaix, voire goujat d'armée.
Nous avons tenu à reproduire exactement la note du seul commentateur un peu sérieux du Roman de la Rose. Toutefois, nous devons reconnaître que s'il y avait peu de philosophes, de son temps, assez indépendants pour discuter ainsi les titres de la noblesse française, on n'en trouverait guère aujourd'hui d'assez téméraires pour l'oser faire en aussi détestable français. (P.M.)
Vers 10884-10972. Tibulle (Albius), chevalier romain, poète élégiographe. Il fut ami intime d'Horace et d'Ovide, ce qui est assez rare parmi les poètes. Ce dernier honora le tombeau de son ami [p.414]par cette belle élégie, qui est la 19e du livre III des Amours. Tibulle mourut en accompagnant le consul Corvinus Messala chez les Phéaciens. (Lantin de Damerey.)
Vers 10904-10994. Cornelius Gallus, poète célèbre. Ses talents lui acquirent l'amitié d'Auguste, qui l'éleva à la dignité de gouverneur d'Égypte. La trop grande quantité de vin qu'il avoit bue lui fit avouer la part qu'il avoit prise à une conspiration. La crainte d'en être puni l'engagea à prévenir par sa mort la honte du supplice qui lui étoit destiné. (Lantin de Damerey.)
Vers 10904-10994. Catullus (Caius Valerius) naquit à Véronne l'an de Rome 666. Il se rendit célèbre par ses amours avec Lesbie, et par les iambes satyriques qu'il composa contre plusieurs particuliers de Rome. César lui-même n'échappa point aux traits de sa satyre; mais il lui pardonna cette insolence, et le même jour qu'il lui rendit son amitié, il lui fit l'honneur de l'admettre à sa table. (Lantin de Damerey.)
Vers 11106-11203. Dans quelques manuscrits on lit Flamans, dans d'autres Picards, etc. (MÉON.) Voir la note 75 du tome I.
Vers 11212. Touse, tousée, adj., tondu, tondue, de tonsus. Borel l'explique par une amie, une fille qui aime, amasia; il en fait un substantif féminin, et de tousiaus, jeune homme, un substantif masculin. Jeune touse est le nom que l'Amour donne ici à Vénus, sa mère.
Quelque bien établie que fût la naissance de Cupidon, il a plu cependant, comme on peut le voir aux vers ci-dessous, à un grand philosophe de détruire une généalogie aussi bien établie.
Voici ce que Platon en dit, in Symposio: «Jupiter, voulant célébrer la naissance de Vénus, donna un grand repas à tous les dieux. Porus, fils de Métis, s'y trouva; il but plus qu'il n'auroit dû le faire dans une si honorable compagnie. Les fumées du nectar lui ayant monté à la tête, il entra dans les jardins de Jupiter pour dormir plus à son aise. Pénie, la déesse de la pauvreté, qui étoit venue à cette fête dans le dessein d'attirer la compassion des dieux, s'aperçut de l'état où étoit Porus; elle le suivit, et, sans plus de cérémonie, elle se coucha auprès de lui; elle devint grosse, et dans le temps elle accoucha de Cupidon.» (Lantin de Damerey.)
Je n'ai trouvé les vers suivants que dans quelques manuscrits du XVe siècle:
Dont trestous les enfans manja, Fors Jupiter, qui s'estranja De son regne, et tant le bati, Que jusqu'en enfer l'abati, Li copa ce que vous savez, Car mainte fois oï l'avez: [p.416] Et mes peres puis monta seur Venus, tout fust-ele sa seur, Et firent lor joliveté: De là vint ma nativité, Dont ge n'ai honte ne esclandre, Qui bien set mon lignage entendre, Onques de mieudre ne fu nus, Par mes trois oncles, Neptunus, Jupiter, Pluto, par m'antain Juno la vielle, que tant ain, Que ge vodroie qu'el fust arse. Bien l'aim tant que Phebus fist Marse[*], Que Midas as oreilles d'asne, Par jugement d'homme et prophane, Chier compera sa fole verve: Mal vit la buisine Minerve Qu'el geta dedans la palu, De buisiner ne li chalu, Por ce que li Diex se rioient De ses joës qui li enfloient, Quant el buisinoit à lor table. Le Satyriau tieng à coupable
[*]Marse, c'est le Marsyas de la fable. Ce Phrygien, qui jouoit passablement de la flûte, fut assez téméraire pour se croire plus habile en ce genre qu'Apollon: ce dieu le força de lui céder le prix, et, pour le punir de sa folle vanité, il l'attacha à un arbre où il l'écorcha. On versa tant de larmes à la mort de ce malheureux, qu'il s'en forma un fleuve qui porta son nom, et qui augmenta le nombre de ceux qui arrosent la Phrygie. (Ovide, Métam., lib. VI.)
Ce n'est point du différend de Marsyas et d'Apollon que Midas fut juge. Ovide, au livre II des Métamorphoses, nous apprend que la dispute étoit entre Apollon et Pan, qui prétendoit que la lyre du premier étoit inférieure à sa flûte.
Tmole décida pour le dieu qui préside au Parnasse. Midas trouvant ce jugement injuste, se décida pour le dieu des pasteurs. Apollon, piqué du mauvais goût de ce prince, ne put souffrir que des oreilles si stupides conservassent une forme humaine; il les fit allonger, les couvrît d'un poil grison, et leur donna la vertu de se remuer d'elles-mêmes. (Lantin de Damerey.)
[p.417] Non por ce qu'ele buisinoit, Mès contre Phebus estrivoit, Qui buisinoit mielx, ce disoit, Et Phebus mielx se reprisoit; Si firent du roi Midas juge, Qui contre Salterion juge; A l'arbre pendu l'escorcha Phebus tout vif, tant le torcha, Par tout une sole plaie ot, De par tout le sanc li raiot, Et crioit, las, porquoi l'empris? N'iert pas buisine en si grant pris. (MÉON.)
Vers 11299. Vodrois: licence pour la rime; il faudrait vodrez.
Vers 11324. Ribaad. Les Ribaus sont mis ici pour des soldats. Guillaume le Breton, dans sa Philippide, appelle ainsi une compagnie de gendarmes, qui étoit pour Philippe-Auguste ce que la garde prétorienne fut pour les empereurs romains; et comme en ce temps-là on donnoit le nom de roi à celui qui étoit supérieur ou juge, le chef de la compagnie des gendarmes de Philippe-Auguste fut appelé roi des ribauds. On trouve dans les Chroniques de Froissard ribauds pour soldats; et comme ceux-ci se portent volontiers au déréglement, surtout au commerce des femmes publiques, on appela ribauds indistinctement ceux qui faisoient profession des armes et ceux qui imitoient ce vice des soldats: ribaudes étoit le nom de celles qui s'abandonnoient à la débauche, que l'on nommoit ribaudies, c'est-à-dire action de ribauds et de ribaudes (Pasquier, livre VIII, chap. XLIV). Ribaudaille signifioit canaille, et ribler, qui veut dire courir la nuit, comme font les filous et les débauchés, étoit la même chose que ribauder.
L'an 1446 fut crié à Paris que «les ribaudes ne porteroient plus de saincture d'argent, ne de collets, ne de robes à collets renversez, ne queüe, ne boutonniere à leur chaperon, ne pennes de gris en leurs robbes, ne de menu ver; et qu'elles allassent demourer ès bordeaux ordonnez, comme ils étoient au temps passé,» (Journal de Paris, sous les règnes de Charles VI et VII), ce qui avoit déjà été défendu par deux ordonnances du prévôt de Paris, des 8 janvier 1415 et 6 mars 1419. (Traité de la police de la Mare, livre III, titre 5.)
[p.419]Quoique les femmes publiques payassent une redevance à l'Estat, saint Louis ordonna que les ribaudes communes fussent boutées hors des bonnes villes par les justiciers des lieux, et en 1560 tous les lieux publics qui avoient été tolérez furent abolis.
M. Le Duchat, au mot Ribaulx, dans ses notes sur Rabelais, livre II, chap. 27, dit «que c'estoient de jeunes gens robustes, qui gaignoient leur vie à charger et à décharger les marchandises que l'on débarquoit à la Grève.»
Suivant du Tillet, «le grand prevôt de l'hôtel étoit nommé Roy des Ribauds et Prevôt des Ribauds: sa juridiction s'étendoit sur les jeux de dez et de brelands, et sur les bordeaux qui étoient en l'ost du Roy, et prétendoit qu'il lui étoit dû cinq sols de chaque femme publique.» On voit, par ce passage, qu'on mettoit peu de différence alors entre les femmes publiques et ceux qui donnoient à jouer aux jeux de hasard dans ces maisons, représentées aujourd'hui par celles que l'on nomme à Paris Académies, puisque du Tillet les range dans la même classe.
Les édits des préteurs, qui contiennent toute la police des Romains avant Auguste, nous apprennent «que ceux qui tenoient dans leurs maisons des jeux de hazard pour en tirer du profit étoient si odieux, que s'il arrivoit qu'ils eussent été maltraitez ou volez, ou receu quelque dommage dans le tems du jeu, ils n'avoient aucune action en justice pour demander réparation.» (La Mare, Traité de la police, livre III, titre 4, chap. iv.)
Fauchet, Origine des Dignités, dit que «le Roy des Ribauds étoit un officier qui avoit charge de mettre hors de la maison du Roy ceux qui n'y devoient ni [p.420]manger ni coucher, et qui, pour cela, devoit faire sa ronde tous les soirs dans tous les recoins de l'hôtel.»
Le même Fauchet dit encore «qu'un droit du Roy des Ribauds ou prévôt de l'hôtel étoit que les filles de joye qui suivoient la cour étoient tenues en may venir faire le lit du prévôt, et que pour leur hardiesse impudente et impudique étoient nommées Ribaudes.»
Extrait de l'ordonnance de l'hôtel du roi Philippe, l'an 1290, la semaine avant la Chandeleur:
«Le Roy des Ribaus, vj deniers de gages, une provende de xl s. pour robbe pour tout l'an et mengera à court et n'aura point de livraison.» (Lantin de Damerey.)
Vers 11408-11510. Si nous en jugeons par les vers suivants, les six vers qui précèdent et qui sont compris entre crochets furent évidemment rajoutés après coup. Religieux veut dire ici moine, homme de religion, comme religieuse nonne.
Vers 11448-11550. Nous avons en vain essayé de saisir le sens de ce passage. De guerre lasse, nous l'avons reproduit textuellement.
Nous n'avons pu faire entrer non plus dans notre traduction l'espèce de jeu de mots entre tinter et distinter. Méon et Francisque Michel traduisent distinter par distinguer. Il nous semble signifier ici tinter d'une façon différente, être en désaccord, en [p.421]opposition, discuter. C'est la traduction que nous avons adoptée.
Vers 11456-11559. Bêlin, personnage des vieux fabliaux et du Roman du Renart; c'est le mouton. Il en est de même d'ysangrin, le loup, un peu plus loin. Du Cange prétend même qu'ysangrin est synonyme de loup dans la basse latinité, et cite à ce sujet le passage suivant:
«Solebat autem episcopus eum irridendo ysengrinum vocare propter lupinam scilicet speciem.» (Lantin de Damerey.)
Vers 11587-11689. Chastelain. C'étoit autrefois le gouverneur d'un château, ou plutôt le capitaine; il étoit obligé de recevoir nos rois lorsqu'ils voyageoient. A l'état de châtelain étoit attaché l'office de juge en première instance, dont les appellations étaient vuidées par le bailli royal ou par son lieutenant, quand il alloit tenir ses assises. Le titre de châtelain n'emporte plus avec soi que l'idée d'un juge d'une châtellenie.
Forestier, sergent de bois, gruyer, curator saltuensis. Pendant que la Flandre étoit à moitié déserte et inhabitée, on donnoit le titre de forestier à celui qui en étoit le seigneur. «Liederic de Harlebec, d'amiral et de forestier de Flandre, en devint comte.» (Mémoires de la Marche.) C'est aussi le nom qu'on donnoit en France au grand veneur. (Lantin de Damerey.)
Vers 11616-11722. Dans un des manuscrits que j'ai collectionnés, les vers suivans, jusqu'au 12540, manquent; on y lit cette note ainsi figurée:
Ce qui s'ensuit trespasseroiz à lire Devant gens de religion et Mesmement devant ordres Mendiens, car il sunt sotif, Artilieux, si vous porroient Tot grever ou nuire, Et devant genz du sicle que l'en les Porroit mestre en erreur, Et trespasseroiz jusques à ce chapistre Où il commence ainsi: Faus-Semblant, dit Amors, di moi.... (MÉON.)
Vers 11782-11882. Devins veut dire théologiens, gens d'église, et non pas simplement moines. C'est bien à contre-cœur que nous avons été obligé d'abandonner le sens le plus large.
Vers 11816-11916. Il est probable que tout ce passage, jusqu'à l'apostrophe de Dieu d'Amours, 300 vers plus loin:
Qu'est-ce, diable? quiex sunt ti dit? Qu'est-ce que tu as ici dit?
a été rajouté après coup. Peut-être même devrait-on [p.423]comprendre comme intercalée toute la partie comprise entre le vers 11786:
Nul povre ge ne contredaigne ...
et le vers 12118:
Tu sembles sains hons ...
Vers 11840. Parlui est la première personne du singulier du prétérit de parlire (parlus).
Vers 11864-11964. Dans quelques manuscrits on lit de plus les vers suivants: (MÉON.)
Les dis saint Augustin cerchiez, Entre ses escris reverchiez Les livres des euvres des moines: Là verrez que nules essoines Ne doit querre li noms parfeiz, Ne par parole, ne par feiz, [p.424] Combien qu'il soit religieus Et de servir Dieu curieus; Qu'il ne doie, bien le recors, As propres mains, et propre cors En laborant querir son vivre, S'il n'a propre dont puisse vivre.
Vers 11962-12062. Tout ce qui est dit par Faux-Semblant de l'obligation dans laquelle sont les moines de vaquer à des œuvres manuelles, est tiré d'un traité de saint Augustin, intitulé De opere Monachorum ad Aurelium Episcopum Carthaginensem: ce fut à l'instigation de cet évêque que saint Augustin entreprit cet ouvrage. Il y avoit de son temps plusieurs monastères à Carthage; et parmi ces différens moines, les uns travailloient, suivant le précepte de l'apôtre; les autres, appuyés sur le conseil évangélique qui dit: Regardez les oiseaus et les lys des champs, à qui la Providence fait trouver des ressources journalières, se croyoient en droit de vivre des oblations des fidèles, sans se donner la moindre peine. Cet excès de fainéantise avoit révolté les laïcs; ce fut donc pour terminer ces disputes et pour fixer les obligations des moines que saint Augustin composa son Traité, qui se trouve au tome III de ses œuvres, édition de Paris, 1651, et au tome IV de l'édition des PP. Bénédictins. (Lantin de Damerey.)
Vers 12023-13024. Chevalier d'armes ou de lectréure. Cette double chevalerie d'armes et de lecture [p.424]dont parle Jehan de Meung semble exiger un détail plus circonstancié que ne le sont ordinairement les notes d'un glossaire.
Nos rois ayant récompensé les soldats qui les avoient bien servis par les fiefs nobles qui, dans leur origine, n'étoient que des bénéfices à vie, et qui, dans le Xe siècle, devinrent perpétuels et héréditaires, la matière de leur libéralité fut épuisée; leur reconnoissance ne l'étoit pas. Ils eurent donc recours à des moyens stériles en apparence, mais glorieux en effet, et d'autant plus faciles que, sans apporter, comme le remarque Du Cange, aucun préjudice à leurs finances, qui sont les nerfs et le fondement des États, les princes pouvoient récompenser les personnes qui leur avoient rendu des services considérables, parce que effectivement l'honneur, qui est l'unique aiguillon de la vertu, et non la valeur des choses, donne le prix aux récompenses. En effet, les couronnes de laurier et d'autres plantes étoient trop peu de chose à l'égard des actions héroïques de ces fameux Romains, si une fin plus honorable ne leur eût donné quelque relief: aussi nos rois, convaincus avec justice que les François, imbus des grandes maximes des vieux Romains, préféreroient sans hésiter l'honneur à tous les avantages les plus réels, imaginèrent de donner le titre de chevalier à ceux qui se distinguoient pendant la guerre.
On ne connoissoit alors d'autre noblesse que celle d'épée; la qualité de chevalier y ajoutoit un nouveau lustre; l'homme de guerre rendoit alors la justice, et les juges laïcs, qui composoient les parlemens, étoient pris parmi les nobles d'épée.
Dans la suite, les guerres continuelles, comme le remarque le P. Daniel, Histoire de France, tome III, [p.426]occupèrent trop la noblesse; l'ignorance s'introduisit parmi elle et l'obligea (au grand regret de ceux qui, dans la suite, composèrent cet ordre) d'abandonner l'une de ses plus illustres et plus anciennes prérogatives, qui étoit de juger les peuples.
Les raffinemens dans les procédures vinrent à un tel point, que la judicature demanda un homme tout entier. Nos rois eurent recours aux jurisconsultes, qu'ils transférèrent des universités aux parlemens, tous égaux entre eux par l'autorité qu'ils exercent dans l'étendue de leur ressort: ils attachèrent à ces places une noblesse qui étoit d'autant plus due à ceux qui les remplissoient, qu'en faisant observer les lois de l'État et en rendant la justice à ceux qui le composent, ils contribuent autant à sa gloire et à sa conservation que ceux qui sont armés pour sa défense.
Du Cange observe que l'on tient par tradition que nos rois, ayant abandonné leur palais pour y dresser un temple à la justice, communiquèrent en même temps leurs ornemens royaux à ceux qui y devoient présider, afin que les jugemens qui sortiroient de leur bouche eussent plus de poids et d'autorité, et qu'ils fussent reçus des peuples comme s'ils étoient émanés de la bouche même du prince. C'est à ces concessions qu'il faut rapporter les mortiers qui servoient de couronne aux rois de la première race, à l'exemple des empereurs de Constantinople et à quelques rois de la seconde et de la troisième; les écarlates et les hermines des chanceliers de France et des présidens du parlement, dont les manteaux ou les épitoges sont encore à présent faits à l'antique, étant troussés sur le bras gauche et attachés à l'épaule avec une agrafe d'or, tels furent les manteaux de nos rois.
[p.427]Cette distinction des deux noblesses donna lieu à celle qu'on mit dans la chevalerie. On vit alors des chevaliers ès-loix occuper les premières places de la judicature, ainsi qu'on avoit vu les chevaliers d'armes les remplir. Voilà pourquoi le Roman de la Rose fait mention de la chevalerie d'armes et de celle de lecture, qu'on appeloit aussi légale. Les gens de robe qui l'avoient inventée trouvèrent, dans la suite, le secret de supprimer la distinction essentielle de leur chevalerie, comme le remarque M. de Boulainvilliers; aussi ne se trouve-t-elle plus que dans les anciens historiens, où, suivant la coutume de ce temps-là, les gens de lettres ou de robe sont appelés chevaliers ès-loix. Ce titre, dans les commencemens, ne se donnoit point à tous ceux qui étoient à la tête des parlemens; le chancelier, comme chef de la justice, et le garde des sceaux, étoient chevaliers, ainsi que le premier président du parlement de Paris. Charles IX accorda ce titre au premier président du parlement de Rouen, qui a passé à tous les chefs des cours souveraines: avant cette concession, les premiers présidens qui n'étoient point chevaliers s'appeloient maîtres, simplement; et, s'ils étoient chevaliers auparavant que d'être présidens, on les nommoit messire.
La Roche-Flavin, livre II, des Parlemens de France, sect. VIII, observe qu'anciennement il y avoit quantité de seigneurs et de gentilshommes qui tenoient à honneur d'être présidens ou conseillers, dont la plupart étoient chevaliers, qui pour raison de ladite qualité étoient nommés messire ou messieurs, comme cela se pratiquoit sous Philippe de Valois.
Sans vouloir contester le titre de chevalier à ceux qui le prennent, il faut tenir pour certain, avec du [p.428]Tillet, Choppin et Loyseau, que nul ne naît chevalier, pas même les enfants des rois, equites facti, non nati: ce titre est purement personnel, et ne passe point par succession du père au fils, comme la noblesse du sang qui s'acquiert par la naissance. On doit conclure de là que personne ne doit prendre cette qualité, à moins que le roi ne le reçoive au nombre des chevaliers, ou que ce titre ne soit inséré dans les provisions des charges auxquelles il a plu à nos rois de l'attacher.
Parmi les chevaliers de lecture, il n'y en avoit que d'une espèce, au lieu que, parmi les chevaliers d'armes, on distinguoit les chevaliers simples d'avec les bannerets: ceux-ci, plus riches que les autres, obtenoient du roi la permission de lever une bannière, ce qui étoit la même chose que d'avoir une compagnie de gens de pied ou de chevaux, à la différence que la compagnie du banneret étoit de cinquante hommes d'armes, outre les archers et les arbaletriers, c'est-à-dire cent cinquante chevaux: évaluation d'autant plus facile à faire, que Froissard rapporte dans son Histoire que vingt mille hommes d'armes faisoient cent soixante mille hommes de guerre. La paye des chevaliers bannerets, lorsqu'ils alloient à la guerre pour le roi, étoit de vingt sols tournois par jour; les chevaliers bacheliers avoient la moitié, ainsi que les écuyers bannerets; les écuyers simples cinq sols, les gentilshommes à pied deux sols, les sergens à pied un sol tornois, et les arbaletriers un sol parisis. La bannière du chevalier banneret étoit carrée, parce qu'on coupoit la pointe du pennon, d'où est venu le proverbe: «Faire de pennon banniere,» c'est-à-dire passer à une nouvelle dignité: tant qu'on n'étoit que simple chevalier, on [p.429]ne pouvoit porter qu'un pennon ou une banderolle pointue. Il y a encore une espèce de chevalerie fort singulière dont quelques pères, plus ambitieux que prodigues, se sont avisés de faire l'apanage du cadet qui porte une épée; mais comme ce titre ne se donne point sérieusement, je ne m'amuserai point à faire voir combien il est mal fondé. (Lantin de Damerey.)
Vers 12056-12156. Guillaume de Saint-Amour, chanoine de Beauvais, prêcha contre l'hypocrisie des ecclésiastiques, et principalement des moines. (Du Haillan, Histoire de France.)
Floruit Guillelmus de Sancto-Amore, doctor Sorbonicus, qui scripsit contra ordines mendicantium. (Genebrardus in chronographia.)
«Ce docteur, qui vivoit en 1260, composa un traité sous le titre Des périls des derniers temps, pour la défense de l'Écriture et de l'Église, contre les périls qui menaçoient l'Église universelle, de la part des hypocrites et faux prédicateurs, se fourrant ès maisons, oiseux, curieux, vagabonds.» Cet ouvrage est divisé en quatre livres; il a pour but de rendre à l'Université de Paris la tranquillité qui avoit été troublée en 1243, par la doctrine des religieux mendians. Saint Bonaventure et saint Thomas d'Aquin y répondirent. Le pape Alexandre IV condamna le livre de Saint-Amour, De Periculis novissimorum temporum, où il déclame contre la pauvreté fictive des mendians; et ceux-ci remuèrent tant de ressorts, qu'ils le firent bannir du royaume. (Lantin de Damerey.)
Vers 12089-12189. Faussonniers et terminéours, que nous avons traduits par faux monnayeurs et banqueroutiers, adoptant l'opinion de Lantin de Damerey et de Méon. M. Francisque Michel veut voir une erreur dans cette interprétation, disant que faussonniers doit se traduire par commis des gabelles, et terminéours par arpenteurs. Sans prendre la défense de ces deux honorables corporations, dont la première surtout devait être peu sympathique au public, nous dirons d'abord que le sens de la phrase s'accommode mieux de la version de MM. Méon et Lantin de Damerey que de celle de M. Francisque Michel. Puis, après avoir étudié la question, nous avouerons que si le mot banqueroutier est trop moderne pour exprimer une idée du XIIe siècle, il se rapproche plus du sens probable qu'arpenteur.
En effet, pour bien comprendre un mot entièrement disparu de la langue, à défaut d'un texte précis ne laissant de place à aucun doute, il est d'usage de rechercher le sens primitif du mot.
Faussonnier, dit Du Cange, veut dire faux-monnayeur, comme faussonner, faire de la fausse-monnaie. Racine: falsare, falsoneria, falsus-saulnerius, falsonarius. Le sens primitif était faussaire, puis faux-monnayeur. Au mot Falsonarius, Du Cange cite une vieille charte où il est dit: Falsonarii et retonsores denariorum. Au mot Falsoneria, il cite cette phrase des Ordonnances royales de France, année 1388, tome VII, page 242, art. 26: «Sur les Fauçonneries qui se font dans lesdites monnoyes, etc.... Au mot FALSUS-SAULNERIUS, idem qui FÀLSONARIUS, nostris [p.431]alias FAUSSONNIER, il cite cette phrase des Édits de saint Louis, chap. 39: Dictus le Galoys falsus-saulnerius reputatus communiter erat faussoniers de monoyes. Puis au tome IV, page 396, des Ordonnances royales de France, année 1363, ces mots: Monnoyes d'or et d'argent faussonnées ... Le sens de faux-monnayeur est donc indiscutable pour faussonnier, et comme M. Francisque Michel se garde bien de donner aucune preuve à l'appui de sa version: commis des gabelles, nous n'avons pas cru devoir l'accepter.
Quant à terminéours, tiré du bas latin terminarius, suivant Du Cange, il s'écrivait indistinctement: termoieeur, termoieur, termineur, c'est-à-dire qui aliquod tenementum possidet ad terminum, d'où le mot termor, tenens ex termino. Terminéours signifieroit donc emprunteur à terme, débiteur, puis enfin banqueroutier, et les deux vers 12287 et 12288:
Ou se nus homme oultre mesure Vent à TERME ou preste à usure ...
semblent consacrer le sens que donne Du Gange à terminéours. Pour être juste, nous devons dire que le bas latin terminator signifiait aussi: arpenteur, géomètre.
Quant au mot maiours, que nous avons traduit par guerriers, nous avouons avoir hésité longtemps. Nous avions primitivement adopté:
Maires, prévôts, baillis, archers ...
Mais le mot maire, maior, qui voulait dire chef, nous a paru, rapproché de bedeau (simple archer), signifier ici officier, comme bailli est opposé à prévost. Peut-être y doit-on voir tout fonctionnaire ou chef de service.
Vers 12140-12242. Béguines. Ce nom se donnoit aux filles d'une ancienne congrégation séculière établie en plusieurs lieux de Flandres, de Picardie et de Lorraine. Il y a des auteurs, au nombre desquels est le P. Thomassin, qui ont regardé les béguines comme des espèces de chanoinesses ou de bénéficières: Jehan de Meung paroît les prendre ici dans cette acception.
Du Cange le fait dériver de Begga, fille de Pepin de Landau, sur de sainte Gertrude, qui institua des religieuses nommées béguines. (Lantin de Damerey.)
Vers 12154-12256. Nous avons choisi la forme ironique pour notre traduction. Gaignons veut dire proprement: chiens.
Vers 12164-12264. Super cathedram Moysi sederunt Scribæ et Pharisæ. Omnia ergo quæcumque dixerint vobis, servate et facite; secundum opera vero eorum nolite facere: dicunt enim, et non faciunt. (Vers 2 et 3.)
Vers 12185-12187. Philatière, du mot philacterium; c'étoit un morceau de parchemin sur lequel étoient [p.433]écrits les préceptes du Décalogue. Les Pharisiens en portoient une bande sur le front, et l'autre sur le bras, pour avoir toujours présente la loi que Dieu avoit donnée à Moyse. Les philatières se nommoient aussi téphillins; il falloit bien des cérémonies pour les faire. Vigenere, dans son Traité des chiffres, a observé que lorsque les Juifs tuent un veau pour faire des téphillins, ils disent: «Je sacrifie ce veau ici en intention d'employer sa peau à en faire des téphillins.» Ils en disent autant quand ils donnent cette peau au corroyeur et à l'écrivain; mais cela ne se pratique que du côté de la chair, et non pas de celui du poil.
Pendant qu'ils le portent sur eux, ils n'approchent point des sépultures ni de leurs femmes, que premièrement ils n'aient bien serré leurs théphillins en de doubles boëtes, de peur de les polluer; car selon les traditions du Talmud, quiconque a le téphillin à son chef et au bras, et sur le sommier de sa porte, il se prépare comme une habitude à se contre-regarder du péché, suivant ce qui est écrit, «qu'une fisselle cordelée en trois est plus forte à rompre.»
Observant hodie Judei rigidè in tephillis suis, et in fronte et in armillarum loco ut sint litteræ, non plures in unâ lineâ quam in aliâ, et equaliter semper in omnibus: olim dilalabant super frontem ut essent conspicua, et hoc est quod reprehendit Christus dum dicit dilatare philacteria: tegunt illa hodie, veste et pileo, præsertim ne Christiani obripiant illa. (Hæc in Scaligerianis, littera T.)
Philatière ou philatire se prenoit aussi pour un reliquaire en forme de croix, dont les uns, plus grands, étoient conservés dans les églises, pour y être exposés à la vénération des fidèles, qui portoient les petits [p.434]pendus à leurs cols comme un préservatif contre toutes sortes d'accidens: on voit par là que la vertu de ces reliquaires les avoit fait nommer filatières, à cause du rapport qu'ils avoient en cela aux filatîères des Juifs. (Lantin de Damerey.)
Vers 12322. L'original porte savoit; c'est évidemment une erreur. Elle est reproduite par M. Francisque Michel.
Vers 12346-12450. Si je mets une note ici, cher lecteur, c'est uniquement pour vous permettre de souffler après une phrase pareille.
Vers 12347-12451. Tout ce passage, jusqu'au vers 12457-12559, a dû être rajouté après coup.
Vers 12362-12466. Évangile pardurable; voici ce que dit Henri-Étienne, au chap. 38 de l'Apologie d'Hérodote, de ce livre fameux, aujourd'hui complètement perdu:
«Les Jacobins et les Cordeliers, sur les mémoires de l'abbé Joachim et sur les visions d'un carme nommé Cyrille, firent un livre intitulé l'Évangile éternel, ou du Saint-Esprit, dont le but étoit de [p.435]prouver que l'état de grâce ne procédoit pas de la loi de l'Évangile, mais de la loi de l'esprit. C'est avec de telles armes que ces religieux mendians voulurent combattre l'hérésie des Vaudois ou pauvres de Lyon, dont fut auteur un Jean le Vauldois, qui vivoit en 1170. Alexandre IV, comme le raconte Platine, fit brûler l'Évangile pardurable. Guillaume de Saint-Amour, au nom de l'Université de Paris, s'éleva beaucoup contre cet ouvrage, que ses auteurs disoient être autant au-dessus de l'Évangile de Jésus-Christ que le soleil est supérieur à la lune par sa clarté.» (Lantin de Damerey.)
Vers 12368-12473. Il y avoit auprès de Notre-Dame une école qu'Abaylard appeloit Schola Parisiaca. Les écoliers en étoient devenus si nombreux, que les chanoines de Notre-Dame s'en trouvèrent incommodés, et en 1257, ces écoles, qui étoient au septentrion, furent transférées au midi, entre le palais épiscopal et l'Hôtel-Dieu. (Lantin de Damerey.)
Vers 12498-12600. Les Béguins étoient une espèce de moines qui étoient mariés; ils furent condamnés au concile de Cologne en 1260, et au concile général de Vienne en l'an 1311. On les appeloit aussi Béguards.(Lantin de Damerey.)
L'auteur semble parler de ces moines avant leur condamnation, avant 1260, si nous en jugeons par [p.436]les vers qui suivent, à moins d'admettre qu'il comprenne sous ce terme général tous les ordres plus ou moins mendiants, ce qui nous paraît vraisemblable. Dans tous les cas, la preuve ne serait pas suffisante pour faire remonter le Roman avant cette date. (P.M.)
Vers 12513-12617. Ce passage, entre crochets jusqu'au vers 12528-12632, est encore évidemment une intercalation.
Vers 12536-12640. Baillir voulait dire garder, d'où bien baillir, bien garder, et par extension bien traiter; mal baillir signifiait mal garder et mal traiter. Ainsi, aux vers 12227 et 11525, le sens n'est pas douteux; c'est bien: «mal gardé, en grand péril, perdu.» Maltraité ne se comprendrait pas.
Ici les deux interprétations se dressent en face l'une de l'autre avec un sens tout à fait différent. D'abord mal garder:
Aussi vous pourrai-je bien manquer (de parole) Si vous me deviez mal garder.
D'autre part maltraiter:
Aussi pourrai-je bien vous tromper, Quand même vous m'en devriez maltraiter,
ou bien encore:
S'il vous venait à l'idée de me maltraiter.
[p.437] Nous avons adopté la première version; le lecteur jugera si nous avons été bien inspiré. Une fois de plus, nous nous trouvons en désaccord avec M. Francisque Michel, qui adopte maltraiter.
Vers 12609-12716. Robe cameline. Camelin et cameline, espèce d'étoffe qui a pris son nom des poils de chameau qui entroient dans sa contexture. Il y avoit des camelins d'Amiens, de Cambrai. On lit dans une pièce qui a pour titre le Couronnement du Renart:
De vert de Gant, ne de Douay, Ne des camelins de Cambray.
Robert Sorbon, reprochant à Joinville devant saint Louis qu'il étoit plus richement vêtu que le roy, il lui répondit: «Mestre Robert, salve vostre grâce, je ne foiz mie à blasmer se je me vest de vert et de vair, car cest habit me lessa mon père et ma mère; mès vous faites à blasmer, car vous estes filz de vilain et de vilaine, et avez lessié l'abit vostre pere et vostre mere, et estes vestu de plus riche camelin que le roy n'est.» (Histoire de saint Louis, par Joinville.) (Lantin de Damerey.)
Vers 12641-12749. «Un bourdon de larcin, plein de tristes pensers et de peines, une écharpe de soucis pleine, une potence de trahison, etc....»
Cette singulière manie d'introduire l'allégorie [p.438]jusque dans les descriptions était fort en vogue au moyen âge. Nous verrons tout à l'heure les combattants manier des armes fantastiques: «épées de miséricordes, lances de sanglots, écus de discrétion bordés de langues coupées, etc....» Il est curieux de mettre ici en parallèle un des plus célèbres poètes du XIIIe siècle avec nos deux compatriotes, le satirique Rutebœuf. Dans son poème la Voie de Paradis, il raconte qu'en songe il se dirigea vers le paradis. Il rencontre en chemin Pitié, sous les traits d'un homme qui le guide et lui conseille de se garder de ses ennemis: Avarice, Envie, Orgueil, etc.... Il les lui dépeint, ainsi que leur demeure. Disons tout d'abord que le poète normand est loin d'atteindre ses contemporains orléanais, quoique cependant il ne manque pas d'inspiration. Les portraits de Guillaume de Lorris sont à ceux de Rutebœuf ce qu'est «le soleil à la lune,» et la description de la maison d'Avarice ne saurait soutenir le parallèle avec celle de Fortune, dans la partie de Jehan de Meung. Rutebœuf commence ainsi sa description:
Du fondement de la meson Vous di que tel ne vit mès hon. Ung mur i a de félonie Tout destrempé à vilonie; Li sueil sunt de desesperance Et li pommel de mescheance; Li torchéis est de haïne, etc....
De même la nef de Renard le Novel dans le Roman de ce nom.
Li fons est de male pensée Et s'est de traïson bordée, Et clauwée de vilonnie, Et de honte très bien poïe, etc....
[p.439]tandis que celle de Noble, le Lion, n'est construite que de bonne pensée, fine amour, courtoisie et mainte vertu.
Cet abus de l'allégorie se perpétua beaucoup plus longtemps qu'on ne pourrait le supposer, car nous voyons Cervantès encore, dans son Voyage au Parnasse, bâtir son navire fantastique de matériaux tout aussi fabuleux, tels qu'élégies, chansons, drames, odes, etc.
Vers 12702-12814. Menesterel, de manus et histrio, étymologie qui paroît plus sûre que celle de ministelli quasi parvi ministri, rapportée par Du Cange, Dissert. V sur l'histoire de saint Louis. On appeloit ainsi celui qui alloit jouer des instruments de musique, chanter des chansons ou donner des aubades à la porte de celle qu'il aimoit: ce nom est resté à tous ceux qui jouent de quelque instrument pour de l'argent; mais il n'y a plus que les violons de campagne à qui on le donne.
On faisoit anciennement grand cas des menestriers. On lit dans Froissard que le duc de Lancastre donna aux menestriers, qui avoient bien joué, cent nobles, et que le duc de Touraine donna, tant aux hérauts qu'aux menestriers, la somme de cinq cents livres, et qu'il les revêtit de draps d'or et fourrés de fin menu vair, lesquels draps furent estimés à 200 francs. (Lantin de Damerey.)
N'en déplaise à M. Lantin, c'est son adversaire qui est dans le vrai: ménestrel vient de ministerellus, diminutif de minister.(P.M.)
[p.440]
Vers 12703-12815. Barré. C'est le nom qu'on donnoit aux Carmes à leur arrivée en France, sous le règne de saint Louis, en 1259, à cause de la bigarrure de leurs habits noirs, jaunes et blancs. La rue où ils demeuroient autrefois à Paris a conservé le nom des Barres.
Ces religieux, dans la suite, quittèrent leur chape et leur manteau bigarrés, et prirent la chape blanche sur l'habit noir, qui fut changé en tanné par ceux qui embrassèrent la réforme en Espagne.
Ce manteau, si l'on en croit l'abbé Trithême, étoit de la même couleur que celui qui fut jeté à Elisée par le prophète Elie lorsqu'il fut enlevé dans un chariot de feu. (Traité de l'origine des noms, par La Roque, chap. 42.)(Lantin de Damerey.)
Vers 12705-12817.
Et sachent tuit li autres freres; N'i a cil qui prodons n'apere.
M. Francisque Michel écrit: li autre frere.
Nous prions le lecteur de se reporter au Ve volume; il y verra quelles étaient les règles qui dominaient alors dans la déclinaison.
Nous nous contenterons de dire ici que la règle du pluriel le plus en usage au XIIIe siècle était que le sujet pluriel ne prenait pas l's, et que le régime le prenait toujours.
Partant de là, si nous adoptons l'orthographe de [p.441]Méon, «li autres frères» serait régime; dans l'autre cas, il devient sujet. Donc deux traductions se trouvent en présence:
1° Sachent, de sachier (tirer, exploiter): «Et qui exploitent tous les autres frères.»
2° Sachent, subj. de savoir: «Et que le sachent tous les autres frères.»
Nous nous sommes, tout en respectant l'orthographe de Méon, dont nous tenons à reproduire le texte exact, rangé à l'opinion de M. Francisque Michel. La rime, en effet, indique que frere doit s'écrire sans s. Or, bien que plusieurs fois nous nous heurtions à de pareilles licences, qui cependant ne rendent pas le sens douteux, nous reconnaissons qu'elles ne sont que des exceptions, et nous ne sommes pas obligé d'en voir une ici. La première traduction nous séduit cependant beaucoup plus que celle que nous avons adoptée; elle est tout à fait dans le goût de l'auteur et nous semble bien plus rationnelle ici.
Ajoutons que tuit (toti), était primitivement le sujet, et tous (totos) le régime. Deux vers plus haut, nous lisons:
Li Jacobin sunt tuit prodomme.
Vers 12852. Nous avons encore à signaler une singulière erreur de M. Francisque Michel. Pourquoi repousse-t-il ce vers après:
Por tant qu'il le puisse savoir...?
Il l'a fait, à nos yeux, sans rime ni raison.
Vers 12951-13071. A guersay. MM. Méon, Francisque Michel et Roquefort traduisent: Jersey. Pourquoi? nous nous le demandons. A guersay correspond exactement à notre: à tirelarigot. Quand les Anglais buvaient, le premier disait: vessail! (à votre santé), ou bien encore have! (salut), et l'autre répondait: guersai!
Guesseillier voulait dire boire outre mesure, comme le peuple dit: jusqu'à plus soif, à mort. Wassailer, en anglais, signifie ivrogne.
Vers 13046-13168. Faé, dont les fées se sont mêlées. Le peuple appeloit ainsi des femmes qui s'occupoient à faire des enchantemens et des charmes. Le Roman de Lancelot du Lac, chap. 8, tome Ier, dit: «Moult en étoient principalement en la Grande-Bretagne; elles sçavoient la force et la vertu des paroles, des pierres et des herbes, par quoi elles étoient tenues en jeunesse, et en beauté et richesse. Ce fut Merlin, surnommé le saint prophète, qui avoit instruit ces femmes dans l'art de f?rie et de nigromancie; et fut ledit Merlin engendré en femme par un diable, en la Marche d'Ecosse et d'Irlande.»
Fatas antiqui in supremo ordine collocabant pro eo quod fatare præcipuum sit, atque divinum inter omnia quæ diis attribuuntur: fatare namque non solum modo est prædicere, vel cavere, sed etiam præordinare, et ut eveniant quæ prædicuntur efficere.
(Vide Guillelmum Alvernum, Episcopum Parisiensem, [p.443]in tertiâ parte secundæ partis De universo spirituali, cap. xii, col. i, t. I, éd. 1674.) (Lantin de Damerey.)
Vers 13073-74-81. Accordissiez, gaaingnissiez, alissiez, au lieu de ... assiez. Ces trois verbes prouvent que les deux formes isse et asse étaient usitées pour la première conjugaison primitivement, car nous ne saurions y voir de licences pour la rime.
Vers 13087. Cortiz, petit jardin de campagne qui n'était point enfermé de murailles; il signifie aussi une petite cour.
On lit in Scaligerianis, litterâ C, que c'est faute d'entendre notre langue que nous écrivons Cour de parlement pour court, qui vient de curtis: l'italien dit corte. Les parlemens suivoient les rois anciennement; on dressoit un enclos qui s'appeloit curtis, où le parlement s'assembloit, et le roi écrivoit de curti nostrâ: ce qu'on appelle aujourd'hui cour s'exprimoit en gaulois par le mot cort. (Lantin de Damerey.)
Nous reproduisons cette note avec d'autant plus d'empressement que nous constatons, trois lignes plus haut, dans le glossaire de Méon, une étrange anomalie. Au mot cour, celui-ci donne la racine curia. Pourquoi donner cette racine (lui qui n'en signale pour ainsi dire aucune) au-dessus de la note ci-dessus, qu'il intercale dans son glossaire? Il ne prenait sans [p.444]doute pas au sérieux cette étymologie, qui est cependant la vraie. Cortis, en latin, signifiait proprement l'espace compris entre les bâtiments d'une ferme. (P.M.)
Vers 13352-13478. On voit, en jetant les yeux sur l'original, que la phrase est boiteuse; elle n'est point finie. Nous l'avons soudée, il est vrai, aux vers suivants; mais évidemment tout le passage compris entre crochets, dans l'original, est une addition postérieure. La suite de la phrase reparaît au vers 13385-13511.
Vers 13416. Méon et Francisque Michel écrivent les; c'est une erreur. Si maint vaillant homme était le régime pluriel, il prendrait l's. C'est donc un singulier. De plus, si c'était un pluriel, chéu, participe toujours déclinable, devrait prendre aussi l's, en tant que régime. Voir l'introduction au glossaire, tome V.
Vers 13430. Repos n'est pas l'indicatif de reposer, après la chute de l'e. C'est l'indicatif de répondre; ge me repons, je me cache. L's fait tomber l'n, suivant la règle générale (voir l'introduction au glossaire, tome V). Toutefois, cette forme doit être considérée comme une licence pour la rime, d'autant plus que les liquides résistaient généralement à l'élision.
Vers 13540-13670. Porpris, proprement enceinte, enclos, parc, jardin, cour, ferme.
C'est le participe de porprendre. envelopper.
Mais au XIIIe siècle, et nous le voyons par ce roman, il signifiait plus particulièrement clos, jardin. Nous avons déjà critiqué dans nos notes du premier volume la traduction constante de porpris par enceinte. En effet, dans notre poème, cette interprétation est beaucoup trop large. C'est à peine si elle serait acceptable dans quelques endroits, comme par exemple ici, la Vieille n'ayant été appelée à garder les roses que lorsqu'elles furent dans le castel; ou bien encore au vers 3973 où la porprise signifie la partie du verger autour de laquelle Jalousie fit creuser un fossé; ou au vers 15093, où ce mot semble s'appliquer spécialement aux murailles. Mais, ne l'oublions pas, le pourpris était enfermé dans le castel, lequel était bâti dans le verger, lui-même ceint de murs, que Guillaume de Lorris ne qualifie jamais cependant de porprise, tandis que chaque fois qu'il veut désigner spécialement l'enceinte crénelée, il la désigne par muraille, mur.
Vouloir restreindre le sens des mots à leur étymologie est une faute, surtout quand ce n'est pas nécessaire, puisque pourpris est resté dans la langue. C'est comme si l'on s'obstinait à traduire constamment courtis par cour, métairie, sous prétexte que c'était le sens primitif, ou bien encore aller par naviguer, parce que la racine est adnare.
A partir du XVIIe siècle, pourpris ne fut plus guère employé qu'en poésie; mais au XVIe siècle il avait [p.446]conservé à la fois le sens d'habitation, d'espace compris dans une enceinte, et celui de terrain, champ, jardin. Le céleste pourpris, disent les poètes. On lit dans Amyot: «Comme Romulus feist faire un fossé à l'entour du pourpris qu'il vouloit enfermer de murailles, Rémus s'en moqua.» (Voyez le Dictionnaire de Littré.)
Vers 13560-13690.
Mès s'ous en volez entremetre....
Ce vers peut se comprendre de deux façons: 1° mais si vous voulez entreprendre d'aimer; 2° mais si vous voulez bien le permettre. Nous avons adopté la première version.
Vers 13584-13714.
Certainement traï l'éust.
Toutes les éditions reproduisent ce vers sans changement.
Aucune ne donne m'éust, qui serait cependant rationnel. Nous avons donc cherché à l'éust une version satisfaisante. Traï ne peut se rapporter à la Vieille; il faudrait traïe. Donc, l' se rapporte à conte et signifierait: il me l'eût caché; ou bien éust a pour sujet la Vieille, et traï signifierait rendu traître. Nous avons adopté la première manière, faute de mieux.
[p.447]
Vers 13595-13725. Sans bête vendre, c'est-à-dire: sans vendre jusqu'à sa monture.
Vers 13719-13851.
Nec timide promitte, trahunt promissa puellas: Pollicitis testes quoslibet adde Deos. Jupiter ex alto perjuria ridet amantum, Et jubet Æolios irrita ferre notos. Per styga Junoni falso jurare solebat Jupiter. (Ovide, De Arte amandi, lib. I, car. 631.)
Vers 13741. Hez. Quel est ce mot? Le sens est indiscutable: hez signifie qu'il aille. Est-ce une faute d'orthographe, et devons-nous lire vez ou vese pour voise? M. Francisque Michel a écrit carrément aut. C'est bien le sens, mais de quel droit? Jehan Dupré et Marot donnent hay. Dans hay, doit-on voir haye, pour aille, qui se prononcent de même, comme aujourd'hui: travailler, essayer?
Quoi qu'il en soit, nous nous contenterons de signaler l'antique haie! (pron. haille), resté dans la langue, et qui signifie va! dans l'argot des charretiers; puis haz, hax, qui signifie saut, enjambée; d'autre part hay, qui signifie âne (asinus), et enfin nous nous permettrons de rapprocher de ces différents termes le mot hazeteur, qui veut dire meunier (probablement de azenia, que Du Cange signale comme employé dans le sens de moulin à eau).
Vers 13752-13884. Saint Liffard, prêtre et abbé de Meung-sur-Loire, bourg et château de France, entre Orléans et Beaugency.
Nos anciens poètes employoient souvent les noms des saints dans leurs vers, sous prétexte de donner plus d'autorité aux choses qu'ils avançoient. Pour moi, je crois qu'il faut regarder ces noms-là comme des chevilles placées seulement pour la facilité du vers, toutes les fois que ces saints n'ont aucun rapport aux faits pour lesquels les poètes les appellent en garantie. (Lantin de Damerey.)
Vers 13810-13946. Demophon, ou Demophoon, étoit fils de Thésée et de Phèdre. Comme il revenoit de la guerre de Troie, il fut poussé par la tempête sur les côtes de Thrace, où régnoit Philis. Cette princesse, qui avoit le cœur tendre, devint amoureuse de Demophon: elle lui proposa de l'épouser; il y consentit; et quelque temps après il la pria de le laisser retourner à Athènes pour mettre ordre à ses affaires. Son voyage fut long; et son amante, au désespoir d'une si longue absence, s'imagina qu'il lui avoit manqué de foi; elle se pendit et fut changée en un arbre que l'on appela Phylis ou amandier sans feuilles.
Demophon étant revenu après ce tragique accident, il embrassa ce tronc infortuné, qui, sensible aux caresses de ce prince, parut tout à coup couvert de feuilles. (Métamorphoses d'Ovide.) On peut lire [p.449]les regrets de Phylis et son impatience sur le retour de son mari, dans la seconde épître des Héroïdes, d'Ovide. (Lantin de Damerey.)
Vers 13813-13951. Pâris, surnommé Alexandre, fils de Priam et d'Hécube. Sa mère songea, pendant sa grossesse, qu'elle mettoit au monde un flambeau qui devoit embraser la ville de Troie: ce songe l'ayant effrayée, elle eut recours à l'oracle, qui répondit que l'enfant dont elle étoit enceinte seroit un jour la cause de la ruine de sa patrie. Priam, voulant prévenir ce malheur, donna ses ordres pour que l'on fît périr cet enfant aussitôt qu'il auroit vu la lumière: la tendresse maternelle s'opposa à l'exécution d'un ordre si cruel. Elle confia l'éducation de son fils à des bergers. Lorsqu'il fut grand, il s'enflamma pour la nymphe ?none, fille du fleuve Xantus; il l'abandonna dans la suite pour la femme de Ménélas. Ce que l'auteur du Roman de la Rose raconte des amours de Pâris et d'?none est tiré de la cinquième épître des Héroïdes, d'Ovide. (Lantin de Damerey.)
Vers 13823-13961. Nom d'une petite rivière fort célèbre dans les anciens poètes, parce qu'elle couloit dans la Troade, et près la ville de Troie. Elle a sa source au mont Ida. (Lantin de Damerey.)
Vers 13895-14035.
Sus ses oreilles port tex cornes.
Allusion à la coiffure des femmes au XIIIe siècle. Elles élevaient leurs bandeaux de chaque côté de la tête, à des hauteurs prodigieuses. Consulter à ce sujet les miniatures du temps.
Vers 13903.
Sanguine quæ vero non rubet, arte rubet. (Ovide, De Arte amandi, lib. III.)
Vers 13939.
Pes malus in niveâ semper cæletur alutâ, Arida nec vinclis crura resolve tuis. (Ovide, De Arte amandi, lib. III, carm. 271.)
Vers 13961.
Si niger, aut ingens, aut non erit ordine natus Dens tibi, ridendo maxima damna feres. (Ovide, De Arte amandi, lib. III, carm. 279.)
Vers 13980. Ici se représente dans l'édition de M. Francisque Michel une erreur d'impression que [p.451]nous avons déjà signalée trop souvent. Ce vers, passé par inadvertance, est replacé quelques lignes plus loin, à l'alinéa suivant, où il ne signifie absolument rien.
Note 72, page 240.
Vers 13991.
Sera veni, positâque decens incede lucernâ: Grata mora venies; maxima lena mora est. (Ovide, De Arte amandi, lib. III, carm. 751.)
Vers 14047-14191.
Turpe jacens mulier multo madefacta lyæo; Digna est concubitus quoslibet illa pati. Nec somno tutum est positâ succumbere mensâ; Per somnos fieri multa pudenda solent. (Ovide, De Arte amandi, lib. III, carm. 765.)
Vers 14088-14232. Le passage placé entre crochets jusqu'au vers 14114-14258 a été évidemment ajouté après coup.
Vers 14179-14327. Chevelure ou cheveux, qui, selon Borel, viennent de chef. Saint Ambroise, au livre VI de l'Hexameron, dit «que la chevelure est honorable aux vieillards, vénérable sur la tête d'un prêtre, terrible sur celle d'un gendarme, séante aux [p.452]jouvenceaux, de bonne grâce aux femmes, mignonne aux enfans.» Comme en matière d'usages tout est problématique, Jean Dant, Albigeois, réfuta le témoignage de ce père par un livre intitulé: Le chauve ou Le mépris des cheveux, imprimé à Paris en 1621. Cet auteur qui, selon toutes les apparences, étoit chauve, déclame amèrement contre l'usage et l'inutilité des cheveux, imitant en cela le renard de la fable qui avoit eu la queue coupée, et qui conseilloit à ses camarades de se débarrasser de cet ornement superflu.
On voit, par l'éloge que fait saint Ambroise des cheveux naturels, l'avantage qu'ils ont sur les perruques.
Le Roman de la Rose recommande aux femmes de prendre soin de leurs cheveux, n'y ayant rien de plus laid, à son avis, qu'une tête dépouillée de cet ornement.
Turpe pecus mutilum, turpe est sine gramine campus, Et sine fronde frutex, et sine crine caput. (De Arte amandi, lib. III.)
Et si elles n'ont pas de cheveux, il veut qu'elles aient des tours ou des perruques. Cet usage, qui s'est renouvelé de nos jours, est fort ancien, puisque Ovide, écrivant à sa maîtresse, lui faisoit des complimens sur la victoire que les Romains avoient remportée sur les Allemands, parce qu'il lui seroit facile d'avoir des cheveux pour réparer la chute des siens:
Nunc tibi captivos mittet Germania crines, Culta triumphatæ munere gentis eris. (Amor, lib. I, élég. 14.)
C'étoit un des avantages de la victoire, de faire tondre le vaincu. On ne pouvoit faire un plus grand affront à un homme libre que de lui couper les [p.453]cheveux: cela étoit même défendu sous de grosses peines.
Si quis puerum crinitum sine voluntate parentum totonderit, quadraginta quinque solidis culpabilis judicetur; si vero puellam totonderit LXII solidis culpabilis judicetur. (Tit. 26, Legis salicæ, art. 2 et 3.) Et au titre 65, art. 10 et 20 de la loi des Allemands: Si quis alicui contra legem tonderit caput liberum non volenti cum XII solidis componat; si autem barbam alicujus tonderit nolentis cum VI solidis componat.
Menot nous apprend que les infidèles qui coupèrent les cheveux à saint Pierre le firent dans le dessein de le couvrir de confusion. Voici ses termes: Heu, Domini mei, dicitur quod corona sacerdotum primo introducta fuit in Antiochiâ, ubi infideles fecerunt tonsuram beato Petro qui residebat ibi, et licet facta fuerit in contumeliam; est nunc tamen in honorem. (Feriâ tertiâ, post secundum dominicum Quadragesimalem.) (Lantin de Damerey.)
Vers 14184-14332.
Ad multas lupa tendit oves, prædetur ut unam, Et Jovis ad mulias devolat ales oves. Semper tibi pendeat hamus. (De Arte amandi, lib. III.)
Vers 14217-14365.
Ipse licet venias Musis comitatus, Homere: Si nil attuleris, ibis, Homere, foràs. (Ovide, De Arte amandi, iib. II, carm. 279.)
[p.454]Gomers. M. Francisque Michel remplace ce mot par deniers, sur l'affirmation de Lenglet du Fresnoy, qui dit avoir vu ce mot dans quelques manuscrits, à la place de gomers, que celui-ci conserve cependant dans son édition. La plupart des glossaires traduisent ce mot par chose de petite valeur, de gomeria, sans doute. Mais Méon affirme que gomers vient de vomere et veut dire vomissement. Il est certain qu'on trouve plusieurs exemples de gomir et gomissement; v et g se substituaient souvent, l'un à l'autre.
Vers 14229-14379.
Sed vitate viros culto formamque professos, Quique suas ponunt in statione comas. (De Arte amandi, lib. III, carm. 433.)
Vers 14417.
Nel' garroient armes esmolues.
Garroient comptant pour trois syllabes, fausse ici le vers. Il faudrait probablement armes molues. L'édition de Dupré donne herbes moulues.
Vers 14440-14596. Tout ce passage, jusqu'au vers 14798-14956, a été évidemment ajouté après coup. En effet, nous retrouvons avec étonnement la fin de la phrase:
Mais ceste a jalousie fainte, etc....
[p.455]absolument incompréhensible à la place qu'elle occupe, et qui ne devrait être séparée du vers:
Avecques Mars prise provée,
que par un «;». Le passage, selon nous, devrait être restitué ainsi:
Et quant orra ceste parole Cil qui la pensée aura fole, Si cuidera tout erraument Que cele l'aint trop loiaument Et que plus soit de li jalouse C'onc ne fu de Venus s'espouse Vulcanus, quant il l'ot trovée Avecques Mars prise provée; Mais ceste a jalousie fainte Qui faintement fait tel complainte Et amuse ainsinc le musart. Quant plus l'amuse, et cil plus art.
Vers 14525-14683. Hélène, fille de Jupiter et de Léda, étoit sœur de Castor et de Pollux: elle épousa Ménélas, roi des Lacédémoniens. La grande beauté de cette princesse fut cause que Thésée l'enleva lorsqu'elle étoit encore fille: elle prétendoit qu'à quelques baisers près, il l'avoit laissée telle qu'il l'avoit prise, ce qui étoit assez difficile à croire. En effet, cette retenue dans Thésée est aussi extraordinaire que ce que l'on conte d'Angélique, qui avoit couru les quatre coins du monde seule avec Roland, aussi entière après cela que quand elle étoit sortie de chez son père, ce qui fait dire à l'Arioste:
Forte era ver, ma non pero credibile.
[p.456] ce qui revient à la pensée d'?none dans son épître à Pâris:
A juvene et Cupido credatur reddita virgo.
Horace n'auroit pas manqué de dire:
Credat judæus Apella, non ego.
Ménélas, plus crédule, n'y regarda point de si près; et quoique la belle Hélène eût déjà eu un enfant de Thésée:
Il la prit pour pucelle, Et dans son erreur par la belle Apparemment il fut laissé. (La Fontaine, conte de La Fiancée du roi de Garbe.)
Et si l'on doit ajouter quelque foi au témoignage de ce poëte, lorsqu'elle fut de retour à Sparte, après un séjour de dix ans à la cour de Priam:
Ménélas rencontra des charmes dans Hélène Qu'avant qu'être à Pâris la belle n'avoit pas. (Conte de La Coupe enchantée.)
L'auteur du Roman de la Rose soutient que les femmes ont été de tous temps les causes des guerres et des disputes qui se sont élevées parmi les hommes: Horace l'avoit dit avant lui.
Ménélas étant mort, Nicostrate et Mégapente chassèrent Hélène, qui crut trouver un asile à Rhodes, auprès de Polixo, qui commandoit dans cette isle; mais au lieu d'y recevoir le secours qu'elle devoit attendre de sa parente, elle fut pendue à un arbre par les ordres de cette reine. (Lantin de Damerey.)
Vers 14626-14782.
Naturam expellas furcâ, tamen usque recurret. (Horat., lib. I, epist. x, carm. 24.)
Ce que La Fontaine a dit depuis dans la fable de La Chatte métamorphosée en femme:
Coups de fourches ni d'étrivières Ne lui font changer de manières.... Qu'on lui ferme la porte au nez, Il reviendra par les fenêtres. (Lantin de Damerey.)
Vers 14676-14832.
Qu'el n'en ra nules espiées, Fors que les truisse déliées.
Ces deux vers sont incompréhensibles ici. Evidemment le passage a été mal restitué. Dans l'édition de Dupré, il est au contraire très-clair. En effet, ces deux vers se trouvent plus haut, après:
Se frein ou bride nel' retarde; Qu'il n'en ra nules espiées, Fors que les treuve desliées, Ou qu'il puisse sur eus saillir, Toutes les voudroit assaillir.
Traduction mot à mot:
Si frein ou bride ne l'arrête; Il n'en a pourtant nulles épiées, Il suffit qu'il les trouve déliées Ou qu'il puisse dessus saillir, Toutes les voudrait assaillir.
Puis nous trouvons plus loin:[p.458]
C'est cis qui ses maris seroit, Qu'ele n'en a nul espié, Mais que le treuve deslié.
Ce passage, ainsi restitué, devient on ne peut plus clair. Mais comme l'a reproduit Méon, les deux derniers vers n'ont aucun sens, car il est impossible d'expliquer ces deux participes, desliées, espiées, au féminin pluriel.
Inutile d'ajouter que M. Francisque Michel ne nous fournit aucun éclaircissement.
Vers 14681-14837. Le mot bélier n'existait pas au moyen âge. Il n'apparaît qu'au XVe siècle pour la première fois, et encore comme nom propre. Mouton désignait à la fois le bélier et le mouton.
Vers 14684-14840. Doutes n'est-il pas une licence pour la rime? En effet, la Vieille ne tutoie jamais Bel-Accueil, sauf ici et au vers 14887 (encore avec la même rime), et au vers 15278; mais là cette familiarité s'explique par une explosion d'admiration. Au reste, l'impératif ne prit l's qu'au XVIe siècle.
Vers 14726-14882. Méon et Francisque Michel mettent un point après:
Volentiers tuit me recéussent.
La phrase suivante devient alors incompréhensible. En effet, [p.459] comment traduire:
Por qu'il fust de poissant aage Et de religions saillissent...?
Pour rendre le passage intelligible, nous avons mis une virgule après recéussent, et placé les quatre vers suivants entre parenthèses. Saillissent et recéussent ont alors le même sujet: ces valés.
Vers 14763-14921. M. Francisque Michel traduit mains par moins. Assurément il ne s'est pas donné la peine de regarder.
Vers 14767-14924. Damp, dam et dom. Lorsque la barbarie se fut introduite dans la langue latine, on fit de dominus un domnus, domnulus, domnula, et de domnus on fit le mot dom.(Pasquier, Recherches, liv. VIII, chap. v.)
C'est le nom qu'on donne depuis longtemps aux religieux titrés. La Règle de saint Benoist porte que l'abbé, comme vicaire de Jésus-Christ, doit être appelé Dom.
Anciennement, le nom de Dominus ne se donnoit qu'à Dieu. Saint Martin, par une prérogative particulière, porta le premier ce titre qui, dans la suite, passa à tous les autres saints, que les légendaires et les sermonaires traitèrent longtemps de Monsieurs et même de Monseigneurs.
Il n'y a plus que les prédicateurs de villages qui [p.460]en usent ainsi, mais à tort, le titre de saint étant au-dessus de toutes nos qualités les plus relevées. (Remarques de la langue françoise.)
Saint Hiérome, qui mourut au commencement du Ve siècle, se plaignoit déjà de ce que les nouveaux religieux de son temps se vouloient attribuer le même titre que Jésus-Christ avoit donné à son père, quand il l'avoit appelé Abba, c'est-à-dire Père.
Ses plaintes auroient été plus vives s'il eût vécu dans un siècle où le nom d'abbé, qui vient d'abba, terme syriaque, est usurpé par le moindre petit clerc, sans autre titre qu'un petit collet. Cependant, à prendre le terme d'abbé dans son véritable sens, il ne devroit convenir qu'aux évêques, qui sont les pères des fidèles de leur diocèse, et aux abbés réguliers, tant à cause de leur juridiction qu'à cause qu'ils sont véritablement les chefs et les pères de leurs moines. Il est vrai que ce titre a passé sans aucune contradiction aux abbés commendataires, quoique denués de juridiction ecclésiastique, et renfermés dans les seuls droits honorifiques de leurs églises, moins étendus toutefois que ceux des abbés réguliers, en ce qu'ils ne peuvent y officier avec la mitre et la crosse; mais on ne les nomme abbés qu'à cause de leur qualité représentative des anciens abbés. (Lantin de Damerey.)