TROISIÈME PARTIE L’ESCALE
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CHAPITRE XV Où il est donné à Helven d’expérimenter à ses dépens la fragilité féminine.
« Viros illustres decipis « Cum melle venenosa. »
Carmina vagorum.
— Demain, dit Van den Brooks à ses hôtes, nous serons en vue de mon île, et j’imagine que nous pourrons débarquer dans la soirée.
— Vous êtes vraiment roi d’une île déserte ? exclama Marie Erikow. Helven l’avait deviné… Et elle se tourna en riant vers le peintre.
— Monsieur Helven est fort perspicace, répondit le trafiquant. Je m’en étais déjà douté. Mais, ajouta-t-il, mon île n’est pas déserte : elle est même fort bien peuplée. Ce sera pour moi un honneur et une joie que de vous la faire visiter.
— Certes, dit le professeur, nous ne saurions laisser passer une pareille occasion d’élargir nos connaissances géographiques. Où donc est située votre île ?
— Je suppose, répondit Van den Brooks, qu’elle fait partie de l’archipel océanien. Tout me porte à le croire : la végétation, les récifs de coraux, les volcans, bien qu’elle soit absolument à part des groupes d’îles reconnues.
« Je puis, ajouta-t-il, avec un accent de fierté, me vanter de l’avoir découverte. Aucune carte n’en fait mention. Peut-être William Dampier, dans le premier voyage qu’il fit en 1699 avec le capitaine John Cock, le boucanier et le pilote Cowley, l’aperçut-il. Un passage de son récit me porte à le croire ; mais, s’il baptisa l’île Orageuse et l’île des Pétoncles, il ne donna pas de nom à la terre qui devait porter le mien.
— Et vous avez fait part de votre découverte, naturellement ? demanda le professeur.
— Pas encore, répondit Van den Brooks ; j’attends d’avoir achevé quelques expériences, précisé exactement la situation de l’île, etc…
— C’est un conte des Mille et une nuits, dit Marie enthousiasmée. Et qu’y a-t-il dans l’île Van den Brooks ? Des trésors ?
— Peut-être, répondit le maître du navire. Patience !
— Cette escale, interrogea Leminhac, nous détourne-t-elle beaucoup de notre route ? Je vous pose cette question au sujet de ma conférence de Sydney.
— Soyez sans inquiétude, mon cher maître, nous parviendrons sans encombre et sans retard à notre commune destination.
Sur cette réponse ambiguë, l’homme aux lunettes vertes salua ses hôtes et s’éloigna.
On sortait de table ; le professeur se disposait à la sieste. Leminhac proposa à Marie Erikow de lui faire la lecture.
— Mais que lirez-vous ? demanda celle-ci.
— Ce que vous voudrez : des vers, de la prose ou un article de magazine.
— Non, fit Marie, la lecture m’ennuie.
— Que désirez-vous donc ?
— Rien. Dormir.
— Dormez, dit Helven. Pendant votre sommeil, je ferai votre portrait.
— Je commence, dit la Russe.
Et elle ferma les yeux.
Leminhac, furieux, quitta le salon.
— Bonne chance, siffla-t-il au peintre.
Helven et Marie demeurèrent seuls. On devinait derrière les stores qui voilaient les hublots, l’océan embrasé et la lourde splendeur de l’après-midi tropicale. Les boiseries du navire craquaient de chaleur. Des fleurs dans les vases laissaient choir leurs pétales. Le peintre passa la main sur son front et le sentit humecté d’une légère sueur. Marie ne bougeait pas.
Ses yeux étaient clos et les cils faisaient sur le visage une ombre soyeuse. Les narines frémissaient d’une palpitation presque invisible ; mais cela suffit à Helven pour qu’il n’eût plus la moindre envie de prendre un pinceau ou un crayon.
— Ce simple frisson, songeait-il, cette ondulation insaisissable de la vie, qui l’a rendue ? qui la rendra ?
Il se laissa glisser sur un coussin au pied du fauteuil.
Marie n’avait pas eu besoin d’ouvrir les yeux. Elle étendit la main et le peintre la couvrit de baisers. Marie jugeait maintenant qu’il était nécessaire de lui accorder quelques menues faveurs, destinées à lui faire prendre patience jusqu’à la fin du voyage et elle comptait bien les lui doser savamment.
Helven agenouillé se disait :
— Je parlerai.
Et il parla. Nous ne rapporterons pas ses paroles : tous nos lecteurs les ont prononcées, toutes nos lectrices les ont entendues. En pareil jeu, il faut être acteur ; les spectateurs et les chroniqueurs ont le mauvais rôle. Remplaçons donc le monologue de l’amant et les agaceries de la dame par le signe qu’en solfège on nomme silence. Vous qui lisez cette histoire, vous saurez bien le rendre éloquent.
Dans les flancs revêtus de bois précieux de cet étrange navire — qui n’a peut-être jamais existé — atomes écrasés sous les splendeurs conjointes de l’océan et du ciel qui heurtent leurs rayons comme deux boucliers d’émeraude et de saphir… etc… etc… : le thème est d’un beau lyrisme et nous l’abandonnons à votre verve, ami lecteur.
Seul, le résultat de cet entretien nous intéresse. Helven crut les paroles tendres qui sortaient de la bouche de Marie. Elles furent pour son cœur le plus délectable des élixirs et le plus suave des baumes. Bien qu’il ne fût ni plus naïf, ni plus sot qu’un autre, il ne douta point qu’elle ne l’aimât. En pareille matière, l’expérience n’est qu’une bulle de savon et l’amoureux échaudé ne craint pas l’eau froide des désillusions à venir. Il la crut, parce qu’elle était belle, avec ses mâchoires un peu lourdes et ses torsades fauves. Il la crut, parce qu’elle connaissait l’art de manier le cœur des hommes et d’aiguiser à la fois leur désir et leur tendresse, sans satisfaire l’un et l’autre. C’était là sa fonction naturelle : susciter mirages et prestiges et faire ensuite la pirouette. Le chat joue avec la souris, le serpent avec l’oiseau, la femme avec l’homme, en quoi, elle a beaucoup plus d’avantages que le chat et le serpent, car la souris et l’oiseau n’ont — du moins, nous le préjugeons — qu’une sensualité médiocre et fort peu de vanité.
Lorsque Marie remit sur ses joues un nuage de poudre, destiné à lui donner le teint à la mode du jour ; lorsqu’elle promena sur ses lèvres, effleurées par bien des hasards, un bâton de carmin, tapota devant la glace une chevelure légèrement ébouriffée, Helven crut à la beauté de vivre et à l’éternelle jeunesse du monde.
Il y crut — jusqu’à la nuit tombée.
Ce soir-là, on ne conta pas d’histoires sur le pont du Cormoran. La nuit était trop émouvante par son seul infini, avec le fourmillement de ses étoiles, le halètement des houles et la plainte des brises voyageuses, pour que les passagers sentissent le besoin d’échanger des paroles. Leminhac lui-même se taisait. Comme on approchait de l’escale, on se grisait une dernière fois de solitude et de silence.
Van den Brooks songeait. La rêverie de l’homme blond était profonde ; son esprit, sans doute, se mêlait aux eaux ténébreuses, mouvant comme elles, comme elles sans repos. De petites couronnes de fumée sortaient de sa bouche et sa barbe rougeoyait sous le reflet de la pipe courte, à chaque bouffée, comme une forge qui s’éteint et se rallume tour à tour.
— A quoi peut rêver cet homme ? se demandait Marie.
Et elle éprouvait un secret dépit à songer que vraisemblablement ce n’était point à elle.
Helven était auprès de la Russe et cherchait une main qu’elle abandonnait ou retirait avec un art consommé. Le peintre était trop heureux pour ne pas voir dans ce manège les preuves d’un amour presque vainqueur et d’une vertu encore réticente.
Marie Erikow rêvait, elle aussi. Hélas ! ce n’était plus au jeune préraphaëlite, ni aux enivrantes minutes de l’après-midi, dans le salon du vaisseau titubant de la torpeur des siestes. Elle se rappelait, fort naïvement, avoir, au sortir des bras timides et passionnés du peintre, souri à quelqu’un qui, lui, ne souriait jamais.
Helven fut fort surpris de la voir se lever la première et, prétextant une migraine, se retirer dans sa cabine.
Les hommes restèrent seuls.
— Je mets au concours, dit l’acide avocat, le sujet suivant : Du rôle de la migraine dans la psychologie féminine, sa nature et ses variétés, son avènement historique.
— La migraine a eu plusieurs noms, dit le docteur Tramier. Ce furent d’abord les vapeurs. Aujourd’hui, elle est, avec la crise de nerfs, la ressource suprême des lectrices de Paul Bourget.
Helven, plein d’une inquiétude qui rongeait déjà son pauvre bonheur, arpentait le pont et finit par se diriger vers l’avant, sous prétexte d’astronomie.
— Il fera de bonnes observations, dit Leminhac, car il est déjà dans la lune.
Le pont du Cormoran était depuis assez longtemps déserté par les passagers et les étoiles commençaient à pâlir, lorsqu’une forme sombre émergea de l’entrepont. La clarté d’un astre indiscret fit étinceler une boucle malencontreusement échappée d’une résille de soie. Marie Erikow, drapée dans un long châle, en grand appareil de mystère, se coula dans l’ombre, comme si elle eût redouté le regard de quelque invisible vigie.
Le navire semblait abandonné de ses passagers et de son équipage, pareil à un vaisseau fantôme, voguant au hasard de l’immensité. Seule, à l’avant, la silhouette de l’homme de quart faisait une tache d’ombre. Les vergues aux voiles repliées gémissaient par instant dans le silence.
Marie se dissimulait sous la passerelle de manœuvre. Nul, à cette minute, ne pouvait distinguer son visage, mais ses yeux glauques devaient briller d’un éclat assez vif ; elle froissait dans ses mains une mince feuille de papier qu’elle avait trouvée, épinglée sur sa toilette, par un audacieux coquin, lequel n’avait pas eu besoin de se nommer. Certes, ni Leminhac, ni le timide Helven n’auraient osé s’aventurer ainsi dans une cabine au risque d’être pris pour malandrins ou goujats et dénoncés par quelque steward trop bavard. La porte avait sans doute été délicatement ouverte à l’aide d’une fausse clé et il faut à ce genre d’entreprise une éducation technique que, fort malheureusement à notre avis, ne reçoivent pas encore tous les fils de notaire ou d’épicier.
La Russe, avec ce savoureux frisson de curiosité qui a conduit à leur perte pas mal de filles d’Eve, se hâta de lire les lignes tracées au crayon, d’une main moins habile à calligraphier qu’à forcer des serrures, et ne s’indigna qu’ensuite du procédé. Le billet était écrit en un affreux mélange de français et d’espagnol, mais le sens en parut suffisamment clair à une cosmopolite aussi avertie pour qu’elle s’aventurât de la sorte, sur le pont, à la recherche de…
Mais à la recherche de qui ?
Ne nous hâtons pas de la blâmer. Il faut dire à son excuse qu’elle s’indigna consciencieusement d’une pareille insolence ; qu’elle satisfit dans son for intérieur à toutes les conventions morales et religieuses ; qu’elle éprouva tour à tour les fortes réactions de la vertu et de la pudeur outragée ; que, si elle céda à l’invitation impertinente d’un galant, ce fut par pure curiosité et bien sûre que les choses n’iraient pas au delà d’une certaine limite, en tout bien tout honneur s’entend ; que les circonstances étaient exceptionnelles ; que l’on ne se trouve pas tous les jours à bord d’un navire comme le Cormoran ; et qu’enfin, on ne trouve pas à tous les carrefours des gaillards bien tournés, aventureux, au teint bronzé, à la gorge nue, des gaillards qui ont dans leur vie des légendes d’amour et de sang, dont le visage émacié s’auréole d’un foulard sombre, qui portent un cercle d’or mince au poignet et une navaja dans leur poche ; des gaillards dans le genre d’un certain matelot espagnol, habile à la guitare, aux dés et à la lame : Lopez, pour ne pas le nommer.
Il suffit d’ailleurs de prononcer son nom pour qu’il surgisse. Venu sans doute à pas de feutre, ou caché derrière un rouleau de cordages. Aux côtés de la Russe qui tressaille, le voici, long, souple, félin. C’est décidément un bel écumeur d’océans, le don Juan classique des ports, le chevalier des maisons closes où les matelots en bordée emplissent de piastres et de pistoles les bas à fleurs des courtisanes. De nobles dames ne sont pas insensibles à l’éclair noir de ses yeux et Marie Erikow, la première, en subit le brusque prestige. Le coquin sait son pouvoir et n’en abuse pas. Mais il sait aussi qu’en pareille occasion, parler importe peu et, puisque la belle est venue…
Que les amoureux fervents et les savants austères, arrivés ou non à la mûre saison, que les petits jeunes gens farcis d’idéalisme et soupirants effarouchés d’improbables Béatrices ; que les vieillards pleins de regret et les adultes pleins de désillusion prennent exemple sur ce gars souple et farouche. Le fruit est mûr ; il sait le cueillir : tout est là. Et le baiser que longuement il imprime sur les lèvres de l’imprudente, elle le savoure maintenant avec autant de délices — et peut-être même davantage — que s’il eût été précédé d’un volume de sonnets et d’un semestre de cour…
Et Helven ?
Helven souffrait d’une insomnie qui lui faisait arpenter le pont du vaisseau à l’heure où les amoureux prudents et soucieux d’éviter les désillusions demeurent sagement entre leurs draps. Quel malicieux démon lui fit entreprendre la traversée, peu périlleuse en apparence, du pont arrière au gaillard d’avant ? Ce qu’il découvrit sur son chemin lui en apprit long sur l’éternel féminin, si tant est qu’en cette matière on apprenne jamais quelque chose — quelque chose du moins que l’on ne soit pas décidé à oublier à la première occasion.
Toujours est-il que, prestement retourné dans sa cabine, il versa sur son oreiller quelques-unes de ces larmes que l’on verse encore avant trente ans.
Deux autres personnages se souciaient également fort peu de Morphée et de ses pavots. Décidément, bien des ombres hantaient, cette nuit-là, le Cormoran si calme en apparence. L’une d’elles glissait d’un pas fort léger, le pas d’une personne habituée aux courses nocturnes.
Une lampe électrique de poche joua d’un éclair furtif.
— Le sommeil vous fuit-il, Madame ?
— Oh ! Monsieur Van den Brooks…
— La nuit est fort douce, n’est-ce pas ?
— Oui… j’étais un peu souffrante… je voulais respirer…
— Vous sentez-vous mieux ?
— Fort bien, maintenant.
— Puis-je vous accompagner à votre cabine ?
Et l’ombre gigantesque accompagna l’ombre plus frêle tandis que la brise continuait à souffler, les étoiles à luire et l’océan à se plaindre.
Quant à l’autre noctambule… mais ceci est déjà d’un autre chapitre…
CHAPITRE XVI Les rancunes de Tommy Hogshead.
« Semblablement où est la Reine « Qui commanda que Buridan « Fût jeté en un sac en Seine. »
Villon.
Le maître du navire était vraiment un compagnon fort discret et Marie Erikow n’eut qu’à se louer de la façon courtoise dont Van den Brooks prit congé d’elle à la porte de sa cabine, en lui souhaitant une bonne nuit.
— Certes, pensait-elle, il aurait pu abuser de la situation. Qu’il soit ou non marchand de cotonnades, c’est un galant homme.
Mais elle éprouvait un secret malaise et quelque gêne à la pensée d’affronter, le jour venu, la barbe éclatante et les lunettes du trafiquant. Avait-il vu ? Il est déplaisant pour une personne bien née et bien rentée d’être surprise à s’encanailler et, bien qu’un matelot ne soit pas un domestique et que Lopez fût fait comme un prince — cela, il fallait le reconnaître — Marie était fort humiliée en songeant que Van den Brooks pouvait l’avoir aperçue dans les bras de l’Espagnol. Au fond, elle regrettait cette aventure. Elle songea un instant à la porte secrète par où une princesse illustre faisait passer ses amants dans une éternité qui la mettait à l’abri des soupçons et des commérages. Elle aimait, comme toutes les femmes, les solutions expéditives et, pendant cinq minutes, elle eût volontiers envoyé vers les prairies d’asphodèles où vaguent les mânes amoureux, Lopez, Van den Brooks et même — par contre-coup — le pauvre Helven qu’elle croyait d’ailleurs paisiblement endormi d’un sommeil peuplé de son image.
Il y avait encore à cette heure, à bord du Cormoran, un homme — ou quelque chose d’approchant — qui songeait, lui aussi, aux méthodes expérimentales par lesquelles on peut arracher le plus promptement possible un ennemi ou un rival à un univers turbulent de passions et de folies. Ces méthodes peuvent se justifier — non seulement par l’argument grossier qui est la force et l’intérêt de celui qui les applique — mais encore par le bien même du sujet à qui l’on évite de la sorte une multitude de déboires à venir. C’est pourquoi l’amant tué par un jaloux comprend, une fois parvenu sur les rives du Styx, tout ce qu’il doit à son meurtrier.
Des considérations d’un altruisme aussi subtil ne pouvaient d’ailleurs traverser le front étroit de Tommy Hogshead qui, pareil dans l’ombre à un esclave de Michel-Ange, accroupi sur un rouleau de cordes, roulait de ténébreuses pensées.
Les meilleurs principes de M. Taine ne sauraient qu’imparfaitement nous faire pénétrer dans l’esprit du nègre et nous éclairer l’obscure genèse de sa passion. La race d’abord. Il était né dans la jungle africaine, parmi les lianes géantes, les fleurs qui se nourrissent d’insectes, les marécages grouillant de serpents et d’araignées monstrueuses, d’une mère au nez percé d’un gris-gris en os. Rien, en dehors des bordées hasardeuses d’escales, ne pouvait être pour lui une suffisante préparation à l’esthétique des blancs. Pourtant, du jour où la Russe mit le pied sur le plancher du Cormoran, le nègre vécut dans son sillage parfumé ; il la flairait de loin et surgissait à ses côtés, à l’improviste, roulant ses yeux de porcelaine et grimaçant de toutes ses dents. Marie Erikow parlait parfois en plaisantant de ce simiesque amoureux, mais la brute l’effrayait, d’autant que Tommy, dit le Muid ou Tête de Pourceau, semblait avoir pris de ses frères à la peau laiteuse une certaine crapulerie de manières, laquelle appartient pourtant en propre à notre civilisation. Un jour qu’il ne risquait point d’être surpris, il eut une façon franche et expressive de démontrer ses sentiments à la Russe qu’un pareil cynisme indigna, mais qui n’osa s’en plaindre à Van den Brooks, tant le geste avait été brutal.
Le milieu et le moment contribuent davantage à expliquer cette psychologie moricaude. Marie était la seule femme du navire et les gars de l’équipage n’étaient pas gens à se contenter des délices inventées par l’amant spirituel de Petite Secousse ; ils eussent piétiné sauvagement les plates-bandes du jardin de Bérénice. Le vent de mer est chargé d’iode ; le whisky et le ginger ale abondent dans les soutes du navire. Seul, le chat à neuf queues, adroitement manié par Hopkins, pouvait maintenir les convoitises des matelots dans les limites d’une délectation tout idéale, laquelle se traduisait, au cours des siestes ou des repos sur le gaillard d’avant, par des propos d’un lyrisme nostalgique et priapesque, des facéties dont le sel, pour n’être point attique, n’était pas moins d’une saveur assez mordante. Le nègre, peu bavard, humait l’odeur féminine qui, de la cabine de Marie, se glissait subtilement à travers les cloisons du navire et il se grisait lentement d’une menaçante ivresse.
Quel flair mystérieux lui fit pressentir en Lopez l’élu et le rival heureux ? C’est ce que la méthode de Taine ne nous permet pas de deviner. Sans doute haïssait-il depuis longtemps l’Espagnol, simplement parce que celui-ci était beau, désinvolte et aimé des filles. Sa jalousie atteignit le paroxysme lorsqu’il devina la secrète inclination de la Russe. Les fortes passions sont susceptibles d’affiner les brutes au point de les transformer en des psychologues raffinés, bien plus, de leur donner une intuition que les plus délicats leur envieraient. C’est ainsi que la soif et la faim aiguisent l’odorat des chiens et des tigres. Tommy Hogshead, amoureux, en aurait remontré à Benjamin Constant, à Stendhal et à M. Paul Bourget. Enfin la correction publique, à lui infligée par le bras vigoureux d’Hopkins, épargnée à Lopez par l’arbitraire de Van den Brooks, avait exaspéré sa haine. Il tournait sa fureur non pas contre le maître du navire, car son âme fruste ignorait la justice et ne connaissait que la force : Van den Brooks était le maître et en quelque sorte un Dieu ; le nègre battu baisait sa sandale. Mais Lopez ? Lopez n’était qu’un matelot comme lui ; il n’avait pas subi les verges ; il n’avait pas mordu le parquet sous les yeux ironiques de la femme blanche. A cette pensée, une rage folle l’étranglait. Dominé par son idée fixe, il épia les moindres gestes et toutes les allées et venues des partenaires de ce jeu dangereux ; c’est ainsi qu’il surprit la rapide génuflexion de Lopez ramassant l’orchidée tombée — juste à propos — des mains de Marie.
Ce jour-là devait être marqué dans l’horoscope de l’Espagnol par une fâcheuse conjonction d’astres.
Je pense qu’aucune gitane, jeune ou vieille, ridée comme une vieille pomme ou lisse comme une orange, des anneaux d’or aux oreilles et flanquée de quelques sacripants en culottes percées, porteurs de guitares ou d’accordéons, je pense qu’aucune de ces prophétesses de carrefour ne lui avait révélé les signes qui présidèrent à sa naissance, à savoir Saturne, Mars et Vénus, funestement conjoints. Il se fût, sans cela, montré plus circonspect.
L’Espagnol aguiché par Marie, dont l’imprudence en semblable jeu ne connaissait pas de bornes, et qui, s’il s’agissait de mettre un homme à ses pieds, fût-ce un prince ou un débardeur, pouvait braver le feu, la flamme et même le ridicule, l’Espagnol crut que l’heure du berger était venue, et berger il se fit, je n’entends point pâtre sentimental, Tyrcis, Corydon ou « Pastor fido », mais vrai chevrier andalou, le sang chaud, la main prompte et la bouche audacieuse. Toutefois, le lieu du rendez-vous était mal choisi, et l’arrivée de Van den Brooks interrompit les ébats où le matelot espagnol se révélait maître et Marie Erikow, humble servante.
Lopez s’esbigna, redoutant le maître du navire ; mais lorsqu’il se retrouva seul et qu’il flaira dans l’ombre ses mains où traînait une odeur mêlée de chypre, d’ambre et de santal, le ruffian audacieux et froid, le fourbe luron et l’aventurier sûr de sa force disparurent : il ne resta qu’un pauvre fou.
Avant tout, rattraper sa proie, sentir de nouveau entre ses bras le poids tiède et parfumé de ce corps, sur ses lèvres l’élan de la bouche adverse ; briser de caresses cruelles l’aguicheuse, faire pâmer sous une étreinte brutale la belle fierté de la dame et saccager, avec une fureur joyeuse de malandrin, bas de soie et chemises de linon. L’image de Marie nue, haletante et humiliée se dressa devant lui. Désespérant de pouvoir la saisir, il rongeait silencieusement ses poings.
La nuit s’achève. L’aube s’élève de la mer. Les eaux sont plus sombres encore, mais le ciel pâlit à l’horizon.
Lopez surgit. Il tient à la main un filin long de quelques mètres et qui traîne derrière lui. Il s’achemine vers le bastingage et se penche pour repérer exactement l’emplacement d’un certain hublot entr’ouvert par où filtre la lueur d’une lampe. Ce rond lumineux absorbe toute son attention. Il respire fortement comme un chien sur la piste, puis noue d’une main experte son filin à la rampe de cuivre. Le voici qui enjambe le bastingage. Il se laisse maintenant glisser le long de la corde. Ses pieds se balancent dans le vide : ils sont à peu près à la hauteur du hublot… Le roulis du navire le fait osciller comme un pendu…
Marie dormait. Elle avait laissé, comme d’ordinaire, la fenêtre de la cabine entre-bâillée pour permettre à la brise nocturne de caresser son visage et ses mains abandonnées.
Entendait-elle en songe le pincement sourd des guitares, les doigts claquants des danseurs et le refrain des habaneras ? Je ne sais…
… Un cri horrible déchira le silence. Marie sursauta, les mains à sa gorge. Mais le silence s’était refermé sur le cri, comme l’eau se referme sur le noyé.
Elle tremblait.
— Un oiseau de mer, pensa-t-elle.
Mais il n’y a point de mouettes et de goélands dans ces parages. Il y a seulement dans le remous du navire — qui suit sa route — une main crispée vers les étoiles, une bouche qu’emplit la mort.
… Et sur le pont, muet et ricanant de tout son ivoire, debout auprès d’un câble tranché, Tommy Hogshead. Le premier rayon d’aurore effleure la lame d’un couteau qui luit, au bout d’un bras sombre, comme un poisson d’argent.
CHAPITRE XVII Le cri de la vigie.
« Les Espagnols et Quiros lui-même coururent de grands dangers sur cette terre qui fut nommée par le pilote Gente Hermosa (la belle nation), mais que les indications trop vagues de sa relation ne désignent pas assez pour que nous lui assignions son nom moderne. »
Voyages de Quiros, 1606.
Le matin qui suivit cette nuit, où les principaux héros de cette histoire se sont montrés sujets à des insomnies qui — au moins pour l’un d’eux — influèrent notablement sur le cours de leur destinée, ce matin-là, Leminhac, fort dispos, car il n’avait pas souffert du même malaise, se précipita au-devant de Marie Erikow, dès que celle-ci apparut sur le pont.
— La terre, cria-t-il, en agitant sa casquette.
Van den Brooks entouré d’Helven, du professeur et du capitaine Halifax-le-Borgne, dirigeait sa lorgnette sur un point de l’horizon.
— Est-ce l’île ? demanda Marie.
— C’est l’île, répondit le maître du navire, mon île.
— Oh ! je veux voir… implora la Russe.
Elle prit la lunette, mais jura qu’elle ne distinguait rien.
— Patience, dit Van den Brooks. Vous aurez le temps de la voir dans tous ses détails, et, à vrai dire, elle ne manque pas de singularités.
— Votre navire, dit Marie, devrait s’appeler Silence et votre île, Mystère ; vous-même, n’êtes qu’un gigantesque point d’interrogation. Je vous déteste.
Dans l’excitation de la nouvelle aventure, dans l’attente de cette escale qui s’annonçait si étrangement, Marie oubliait tous les événements de la veille. Helven qui, tout en se rasant consciencieusement, avait rassemblé ses souvenirs de l’Ecclésiaste, des Pères de l’Église, des poètes antiques et modernes, des moralistes, de tous ceux enfin qui ont stigmatisé la fragilité féminine, thème éternel des littératures, Helven, qui s’était fait une âme à l’épreuve de toutes les circonstances, ne se souciait pas de rappeler une mésaventure désagréable pour lui, mais fort peu flatteuse pour elle.
Captain Joë batifolait allégrement sur l’épaule droite du marchand de cotonnades, tandis que Jack-le-Triste, l’ara gris et rouge (qui m’excusera de ne lui avoir fait jouer dans cette histoire qu’un rôle de second plan… ce n’est d’ailleurs que partie remise) élisait la gauche pour perchoir. L’avisé conseiller de Van den Brooks avait dû faire son rapport, car le maître du navire émit une étrange proposition.
— Les bains nocturnes, dit-il, — et les passagers se regardèrent avec stupéfaction — les bains nocturnes ne valent rien pour la voix.
— ? ??
— Oui, ajouta-t-il, un de mes matelots dont les qualités de chanteur ne vous étaient pas inconnues — vous souvenez-vous, Madame ? — a commis l’imprudence de trop rêver aux étoiles et l’imprudence plus grave encore de tenter un plongeon dans cette eau perfide, mais si attirante, la nuit. Le pauvre, je l’excuse, c’était un poète. Quelle ivresse de brasser ces vagues phosphorescentes qui sont à la fois de l’or, de l’eau et du feu ; quelle ivresse de faire le Triton éclaboussé de pierreries, sous le tendre regard d’Hécate. Hélas ! j’ai bien peur qu’il ne chante plus.
— Lopez ? dit Helven.
— Lopez lui-même. Je lui avais prédit que sa voix lui porterait malheur. Je voulais dire par là qu’il avait trop d’imagination.
— Il y a eu un accident à bord ? demanda le professeur avec sollicitude.
— A bord, hum… par-dessus bord, plutôt, commenta Van den Brooks. Mais tout cela n’a aucune importance. Ce sont des détails d’ordre intérieur.
Marie n’avait pas bronché. Aucun trait de son visage ne décelait l’angoisse qui l’étreignait.
— Oh ! fit Van den Brooks, sentez-vous l’odeur — l’odeur de mon île ?
Le professeur renifla, l’avocat enfla ses narines.
— Je ne sens rien, affirmèrent-ils ensemble.
Mais Van den Brooks aspirait avec volupté un parfum trop subtil pour les narines vulgaires.
— Ce sont mes forêts, murmura-t-il dans une sorte d’extase, mes forêts de bois de rose, de santal et d’orangers ; mes collines que bleuit le myrte à thé, où fleurissent les champs d’arum ; mes plaines couvertes de moissons, où l’on cueille l’enivrant kava ; mes rivières ombragées qui roulent des paillettes d’or, mes cascades, mes pâturages, mes haies de mûriers, tout ce parfum de la terre promise, de la terre de mon peuple, de mon royaume enfin, qui est le royaume de Dieu.
— Je ne sens toujours rien, chuchota l’avocat, agacé par ce lyrisme, à l’oreille d’Helven.
— Oh ! fit celui-ci, je flaire aussi le parfum de votre île, monsieur Van den Brooks. Il embaume délicieusement.
— Et moi aussi, dit Marie Erikow…
— Voici la terre, prononça le maître du navire avec une étrange solennité.
Ce ne fut d’abord qu’un point imperceptible, puis dans le cercle de la lunette apparurent peu à peu une bande sombre qui était les forêts, des points lumineux qui étaient les brisants ruisselants d’écume.
— Vous ne pouvez voir les cimes, dit Van den Brooks. Elles sont cachées par les nuages. Mais il y a des montagnes au cœur de mon île et vers elles montent lentement les plaines et les forêts, comme un cortège de suppliants vers l’autel. Elles vomissent parfois le feu et la terreur, car l’Esprit réside sur les sommets.
— Cette île est donc habitée par un Dieu, demanda ironiquement Leminhac.
— Vous l’avez dit, répondit le marchand avec gravité.
L’avocat, à qui Helven poussait le coude, n’insista pas, pour ne point blesser des convictions religieuses aussi personnelles que celles de M. Van den Brooks, lequel paraissait d’ailleurs en ce moment fort peu enclin à la plaisanterie.
— Oui, dit le maître du navire, bien avant de voir mon île, je sens son odeur. Je la flaire de loin, comme un fauve.
Et fauve il paraissait vraiment avec sa barbe où le soleil allumait des lueurs.
Il continua :
— Les anciens navigateurs découvrirent, grâce à leur odorat, des îles inconnues. Bougainville n’écrit-il pas — c’est un poète — : « Longtemps avant l’aurore, une odeur délicieuse nous avait annoncé le voisinage de cette terre. » Byron et ses compagnons décimés par le scorbut respirent, sans pouvoir aborder leurs rivages, l’aromatique parfum des îles qu’ils nomment amèrement les Iles de la Déception. Et moi-même, c’est l’émanation de ma terre qui m’a guidé vers elle.
A mesure que le Cormoran, dont la vive allure n’avait jamais diminué, se rapprochait de l’île, les passagers pouvaient distinguer sur l’horizon le profil de ce mystérieux domaine.
Il semblait de vastes dimensions. Vue à une distance de quelques milles, l’île apparaissait de contours assez harmonieusement arrondis.
— Elle a la forme d’une harpe, dit Marie Erikow.
Au centre, émergeait, dominant des vallonnements sombres et comme une mer de feuillages, une cime noirâtre, d’aspect sinistre. Un panache — nuages ou cendres — la couronnait.
— C’est en effet, dit le professeur, une île volcanique et M. Van den Brooks a raison de croire qu’elle se rattache à l’archipel océanien.
— Découverte, articula lentement le marchand de cotonnades, je l’ai découverte. Sentez-vous la force de ce mot, comprenez-vous tout ce qu’il représente ? Je sais maintenant de quelle formidable ivresse dut défaillir l’âme de Magellan, lorsque sa caravelle fendit les eaux vierges du Pacifique. Dans ce vieil univers pourri, où grouillent toutes les vermines de la corruption, où tout est souillé, où tout est flétri, où les sèves sont anémiées, où le printemps est sans vigueur, où tout, même les arbres, même l’humus nourricier, s’épuise de décrépitude et de sénilité, retrouver l’Éden luxuriant et le jeune visage de la vie ! Sentez-vous cela ? Le sentez-vous ?
— Je comprends, dit Helven, ému malgré lui par cet homme qui semblait à la fois un prodigieux acteur et un prophète inspiré (les deux d’ailleurs se concilient).
— Je comprends aussi, dit Marie Erikow que l’attitude d’Helven inquiétait.
— Mais, demanda Tramier, comment l’avez-vous découverte ?
— Ce ne fut pas seulement le hasard. Je la cherchais. Je savais qu’il devait y avoir dans quelque coin du globe une terre à moi réservée. J’ai toujours cru à ma mission et à mon étoile. Ma mission était de découvrir mon peuple, d’instaurer mon règne : je ne lui ai point failli.
« Je montais alors un sloop : le Swallow, l’Hirondelle, si vous voulez. Un bon bâtiment pour ces parages. Je n’avais pas encore le Cormoran. Si je trafiquais d’ambre gris, de corail rose, d’épices ou de toute autre marchandise, que vous importe ! Acheter ou vendre, qu’est-ce que cela ? Voler ou prêcher, flibustier ou missionnaire, baptiser ou empaler : qu’est-ce que cela ? Il n’y a que la mission qui compte.
« Je savais qu’il y avait dans cette région du Grand Océan des îles — une tout au moins — que les navigateurs les plus illustres n’avaient pas reconnues. J’ai lu tous leurs récits, étudié tous leurs mémoires, toutes leurs cartes. Et dans cette étude solitaire, sous la lampe vacillante accrochée au plafond de ma cabine, je revivais les minutes glorieuses que connurent ces Puissants. Ainsi mon imagination enfiévrée m’a fait suivre Schouten qui découvrit Honden ou l’île des Chiens, car il y a là des chiens qui n’aboient pas ; Quiros, lorsqu’il fonda Jérusalem-la-Neuve ; Rooggewen qui aperçoit dans la clarté de l’aube une île qu’il nomme Aurore et le même jour, au crépuscule, une autre île qu’il nomme Vêpre ; Dampier qui frémit devant l’Ile Brûlante d’où sort un mugissement pareil au bruit du tonnerre, et tant d’autres, capitaines de navire, boucaniers, flibustiers, savants, tous partis à la conquête du monde. Et les lions marins escortent leurs galères ; des sauvages noirs ou cuivrés s’empressent autour d’eux, leur offrant des présents inconnus, grimaçant de leurs faces peintes.
« J’enviais les conquistadors. Mais une amertume me venait à lire le récit de tant d’exploits. Qu’avaient-ils fait de leurs conquêtes ? Docilement livré à la cupidité mesquine, à la brutalité aveugle de leurs rois, de leurs empereurs qui, à leur tour, cédèrent les forêts embaumées, les récifs de coraux et les filles sauvages de ces îles, vêtues d’étoffes plus douces que la soie, à d’immondes commis, à de fétides trafiquants. Issue misérable de tant d’épopées.
« Une voix m’appela ; une étoile me conduisit.
« Je peux dire qu’à cette époque, j’étais déjà rassasié des joies humaines, ayant pris de fort bonne heure ma place au banquet et dévoré plus que ma part à belles dents. Pourtant, ce ne fut pas sans une étrange ivresse que je reconnus le Présage.
« Car il y eut un Présage.
« Nous naviguions depuis deux semaines. Mon équipage — il comprenait quelques-uns de ceux qui sont ici — était épuisé de fatigue. Le scorbut minait la plupart d’entre nous. Nous soupirions vers la fraîcheur des aiguades, les plages de sable blanc qu’ombragent les cocotiers et les bords obscurs des rivières. Mais rien. Parfois d’aromatiques bouffées nous faisaient espérer l’approche d’une terre fertile. Hélas, ce n’était que déception.
« Un matin, comme le soleil se levait, je faisais ma ronde habituelle et je me rendais auprès de l’homme de quart pour voir si le coquin ne s’était pas endormi à son poste, lorsqu’un choc me renversa. En même temps, j’entendis un grand bruit à l’avant. Je me relevai en hâte. Le pilote me faisait des signes. J’accourus et que vis-je à l’avant du navire ? La mer toute rouge de sang. Oui, du sang, de larges plaques d’écume rose, sur l’eau calme qu’empourpraient encore les feux d’une aube inespérée.
« Je vis là un présage et je ne me trompai point, car le soir, nous découvrîmes, sous l’orbe crépusculaire du soleil, la terre fumante et vierge de mon île.
« Lorsque je mis au radoub mon sloop le Swallow, je pus m’expliquer la cause de ce prodige que les anciens eussent enregistré dans leurs annales. On vit, à l’avant, à sept pieds sous l’eau, une corne fort enfoncée, à peu près de la figure et de l’épaisseur d’une dent d’éléphant. C’était sans doute un monstre marin qui avait donné dans le bordage. Mais les faits les plus simples décèlent parfois la force occulte du Destin.
— Et, insista le professeur, êtes-vous bien sûr que d’autres Européens n’aient pas mis le pied sur ce sol ?
— Sûr, dit Van den Brooks, du moins en ce qui concerne les navigateurs connus. En tout cas, mon île n’est portée encore sur aucune carte.
— Quelle belle communication à faire à la Société de géographie ! s’extasia Tramier.
A ce moment, le gong résonna et la salle à manger du Cormoran réunit les passagers autour de Van den Brooks.
— Notre dernier repas avant l’escale, dit ce dernier ; nous débarquerons avant que la nuit soit tombée.
Le champagne coula en l’honneur de la Nouvelle Terre et Marie Erikow en but un grand nombre de coupes, accompagnées d’amandes grillées mélangées de gros sel.
Le sort de Lopez l’intriguait, l’angoissait même. Inconsciemment, elle avait voué le beau et infortuné matelot au sort de Buridan, et maintenant, elle craignait que ce vœu n’eût été soudainement réalisé. Les paroles ambiguës de Van den Brooks avaient jeté le trouble dans son âme. Cependant, elle n’osait interroger personne.
Le déjeuner fini, elle se retira sous prétexte de boucler ses malles et gagna la cabine du capitaine Halifax. Elle frappa.
— Entrez, répondit une voix enrouée.
Apercevant la Russe, Halifax-le-Borgne bondit du lit étroit où il était étendu, en bras de chemise et secouant sur sa paume une pipe refroidie. Il mâchonnait des excuses et semblait confus d’être surpris en si familier accoutrement par la passagère, l’unique passagère.
— Ne vous excusez pas, capitaine, dit la Russe. Vous êtes chez vous, restez à votre aise.
La cabine sentait la saumure et le tabac. Halifax — méticuleusement propre d’ailleurs — n’aimait que ces frustes parfums.
— Et que puis-je pour vous, Madame ?
— Un simple renseignement. Un potin du bord, si vous préférez. Voilà. Il paraît qu’il y a eu un accident cette nuit. M. Van den Brooks n’en dit pas long à ce sujet et je suis inquiète, inquiète… Je ne sais même pas quelle est la victime. Mais la pensée qu’il y a quelqu’un de souffrant à bord m’est insupportable. Je voudrais tant faire quelque chose. Les soins d’une femme peuvent être précieux. Et un secours d’argent, peut-être ?
Halifax, caressant sa pipe sur ses narines, écoutait sans mot dire. Je ne puis dire qu’il souriait, car le Borgne n’avait souri que deux fois dans sa vie : le jour où il avait porté sa femme en terre et le jour où Van den Brooks lui confia le commandement du yacht. Il n’avait d’ailleurs dans sa longue carrière pleuré qu’une seule fois, et ce fut le jour de son baptême.
— Ne soyez pas aussi mystérieux que M. Van den Brooks, parlez, capitaine. Je tiens à soulager ce malheureux…
— Le malheureux en question, Madame, s’il souffre actuellement c’est de maux que vous ne pourriez soulager, malgré tant de bonne volonté. Et je crois volontiers qu’il est en train de rôtir sur la broche du diable, parlant par respect.
Et Halifax, qui était un mécréant superstitieux, esquissa un vague signe de croix.
La Russe l’imita, se signant avec le pouce, à la manière orthodoxe.
— Mort, murmura-t-elle. Comment s’appelait-il ?
— Lopez, Madame, l’homme qui chantait.
— Et comment l’accident est-il arrivé ?
— Entre nous, Madame, il ne s’agit pas d’un accident, mais d’un crime, bel et bien. Lopez avait à bord un ennemi mortel et il ne fait pas bon — croyez-en ma vieille expérience — avoir à ses trousses un gars dans le genre de Tommy Hogshead, dont l’âme est bien plus noire que la peau. Je ne reproche rien à M. Van den Brooks, qui sait ce qu’il fait mieux que nous : mais je pense que le chat à neuf queues a mal servi l’Espagnol, le jour où fut fouetté Tommy. Déjà, les deux gaillards s’étaient battus — pour une histoire de rhum — et le nègre, aussi fort qu’il soit, n’avait pas eu le dessus. Lopez était un boxeur remarquable et il était capable de couper le sifflet à une bonne douzaine de sacripants. C’est pourquoi le Muid l’a pris traîtreusement et l’a balancé par-dessus bord. Telle est du moins ma supposition.
— Mais que va-t-on faire du meurtrier ? Il sera pendu, je pense bien.
— Bah ! Pas de preuves. Tout ce que je vous dis là, c’est mon idée. Mais je n’ai pas assisté à la scène. Je mettrais ma main au feu que tout s’est passé comme je vous le représente, mais je n’ai pas un témoin à citer, pas un fait à invoquer. Le nègre voulait se venger. Il s’est vengé. Que faisait Lopez à cette heure sur le pont, au lieu de dormir comme ses camarades ? Cela, c’est une affaire entre les étoiles, la mer, Tommy Hogshead et le défunt. Pour moi, mystère.
La Russe se sentit gênée, bien qu’Halifax fixât attentivement le cadran d’une montre accrochée au mur.
— Et qu’en pense M. Van den Brooks ?
— Ce que pense M. Van den Brooks, il le garde généralement pour lui, Madame. En tout cas, il ne paraît point attacher d’importance à l’incident, comme il dit. Lopez a eu l’imprudence de se baigner au clair de lune. Tant pis pour lui. Telle est son oraison funèbre et l’opinion de notre maître qui est celle de ses serviteurs…
Marie se leva et remercia le capitaine. Rentrée dans sa cabine, elle mit sa tête dans ses mains et se prit à songer…
Bientôt retentirent des coups de sifflet, des bruits de chaînes et de palans. Le Cormoran ralentissait sa course. Tout l’équipage était à son poste de manœuvre. On jetait l’ancre.
Marie baigna ses yeux et monta sur le pont. Le navire était amarré dans une crique, entre de hautes et verdoyantes collines. Une plage de sable très blanc s’inclinait doucement vers la mer…
L’Ile, c’était l’Ile.
CHAPITRE XVIII L’île Van den Brooks.
« In the afternoon they came into a land « In which it seemed always afternoon. »
Tennyson.
Le débarquement s’opéra avec une solennité qui ne laissa pas d’étonner les voyageurs. Les matelots s’étaient rangés en bon ordre sur le pont. Précédé de l’esclave hindou qui portait une cassette de bois précieux et conduisait Captain Joë et l’ara, tous deux liés à une chaîne d’or, Van den Brooks s’avança vers la coupée et fit signe à ses hôtes de le suivre.
— Tiens, fit Leminhac, quel est ce personnage de Mi-Carême ?
Et il désignait Jeolly, l’Hindou.
— Je ne l’avais encore jamais vu… Et vous, Madame ?
— Ni moi non plus, répondit Marie.
Comme ils s’apprêtaient à monter dans le canot — le même qui les avait menés à bord — où le marchand avait pris place, ils virent une barque se détacher de la rive prochaine. C’était une pirogue dont l’avant recourbé s’ornait d’une tête sculptée en bois d’ébène, avec des yeux de nacre, des oreilles en écaille, une longue barbe et des lèvres peintes en rouge. Un jeune homme bronzé, mais point noir, s’y tenait au centre, appuyé sur une lance ; il était nu ; des fleurs passées dans ses oreilles et les cheveux poudrés à frimas d’une sorte de chaux.
— C’est un des grands de mon royaume, dit Van den Brooks.
La pirogue étant à portée de voix du canot, le jeune sauvage poussa un cri. Les rameurs abandonnèrent leurs avirons et se dressèrent, poussant une clameur que répéta l’écho des collines. Puis ils reprirent leur place et revinrent à force de rames vers le rivage.
L’air était doux, embaumé de mille aromes. La lumière baissait, dorant de ses rayons jaunissants le sable de la plage sur laquelle se trouvaient rassemblés, en deux groupes, des hommes bronzés comme le guerrier de la pirogue et des jeunes femmes, fort blanches, vêtues d’étoffes multicolores et soyeuses, le front et les épaules ornés de fleurs inconnues. Lorsque Van den Brooks mit le pied sur le sol de son île, tous se prosternèrent, puis les femmes, se relevant, semèrent sur ses pas des brassées de fleurs, dont les larges pétales écarlates ouvrirent bien vite aux voyageurs un chemin de sang. Les guerriers fermèrent la marche et le cortège s’avança par une route qui gravissait les flancs de la colline, bordée d’orangers et de haies de mûriers.
Van den Brooks, silencieux, demeurait solitaire à quelques pas des passagers qui le suivaient docilement.
Le maître du navire semblait plongé dans une austère méditation et sa haute figure revêtait une gravité surprenante.
— Il marche comme un grand prêtre, dit Leminhac. Il a bien de l’allure pour un marchand de cotonnades.
Le professeur, que ce faste flattait, observait les naturels et la végétation.
— Cette île doit être d’une grande fertilité, dit-il. Le climat est sans doute tempéré et toujours égal.
Marie Erikow ne put s’empêcher de murmurer ces vers :
« Un après-midi, ils arrivèrent dans un pays « Où paraissait régner un éternel après-midi. »
et elle crut aborder en rêve sur une terre où les choses ne changent point et dont la lumière rosée caressa, un soir, la « mélancolie aux doux yeux » des Mangeurs de Lotus.
Helven regardait, étonné et ravi par l’étrangeté du décor. Comme il considérait un des guerriers de l’escorte, l’étonnement se peignit sur son visage et il communiqua à son voisin, le professeur, une observation qui fit retourner celui-ci.
— Victime de quelque accident, sans doute, fit Tramier. Dommage. C’est un superbe spécimen de la race.
Le guerrier en question était d’une haute stature ; la proportion de ses formes était d’une harmonie antique. Sa peau était fortement hâlée ; ses cheveux longs et poudrés — ce devait être la coutume de l’île — mais il était pénible de ne voir, au bout de son bras gauche, où les muscles saillaient, qu’un moignon hideux et difforme.
La vue de ce mutilé superbe et grave causa à Helven un tel malaise que le paysage, pourtant si calme et doré par le crépuscule, lui parut brusquement sinistre.
Mais il ne voulut pas faire part de son impression.
Ils parvinrent dans une sorte d’hémicycle bordé par des collines toutes mouvantes de sombres feuillages et dont le centre était formé par une prairie d’un vert plus tendre, empourprée de ces fleurs dont aimaient à se parer les naturels. Du sommet d’une des collines, sur la droite, roulait en mugissant une cascade, dont les eaux, arrivées à la prairie, se divisaient en scintillants ruisseaux, entretenant ainsi dans cette oasis une éternelle fraîcheur.
— L’Éden, dit Marie. Il ne nous a pas trompés.
Et tous — même le spirituel avocat et l’exact professeur — aspirèrent d’une lente gorgée l’odeur d’un monde nouveau, d’un monde qui s’offrait à leur bouche comme un fruit ignoré, lisse, velouté comme une joue d’enfant. Avant de mordre, ils hésitaient sur le seuil du plaisir, et ils songeaient au Jardin des premières délices.
La voix de Van den Brooks rompit le silence doré. Il s’arrêta et le cortège demeura immobile à sa suite.
— Ma demeure, fit-il, tourné vers ses hôtes et étendant le bras.
Suivant son geste, dans les entrelacs d’une exubérante végétation où se confondaient les plantes de tous les climats, aloès, cactus, plantes tropicales épineuses et charnues, cocotiers, goyaviers, arbres à pain, bois de rose et de santal, et jusqu’à des pins parasols qui rappelèrent à Helven les soirs sur le Pincio, ils distinguèrent, ombragé de palmes, un édifice aux larges bases, formant une masse sombre et rougeoyante par endroits, adossé à un rocher de granit rouge, veiné de vert.
— Venez, dit Van den Brooks, vous serez les bienvenus.
Il prirent alors une allée, pavée de lave grise, bordée de cactus, de figuiers de Barbarie et de palmiers, qui les conduisit au bas du large perron qu’ornaient des rampes en corail.
— Quelle délicieuse résidence ! murmurait le professeur, les yeux écarquillés derrière son binocle.
L’Hindou qui avait disparu quelques instants se montra au sommet de l’escalier et se prosterna, tandis que Van den Brooks et ses hôtes gravissaient les degrés.
L’édifice s’étendait sur une grande largeur, ceint d’un péristyle fait de piliers en bois de teck qui supportaient un toit recouvert de feuilles de palmiers.
— Il ne pleut jamais dans mon île, dit le marchand. Seule, une rosée nocturne, abondante, donne à ce sol son admirable fécondité.
La porte massive et ronde s’ouvrait sur une sorte de vestibule d’où l’on apercevait un patio rustique, au milieu duquel fusait un jet d’eau. D’énormes jarres d’argile jaillissaient des arums aux pétales de cuir blanc et parfumé, des sortes de digitales bleues, et aussi les gerbes pourpres de l’île. Sur le seuil de la maison veillaient deux gigantesques fétiches d’ébène au masque laqué de rouge.
Dans le vestibule, les serviteurs, pour la plupart des naturels vêtus de cette curieuse soie végétale, fort douce à toucher, que les voyageurs avaient déjà remarquée, se trouvaient réunis. Ils se prosternèrent, puis, sur l’ordre du maître, s’apprêtèrent à conduire les hôtes à leurs appartements.
Les chambres étaient simples, mais en tous points confortables : tendues de nattes, meublées de rotins et de larges divans qui servaient de lits. Portes et fenêtres demeuraient ouvertes, voilées seulement de rideaux en perles de bois rouge et noir.
Marie Erikow, très lasse, s’étendit et, ayant prié Helven de l’excuser auprès du marchand, s’endormit au murmure du jet d’eau.
Helven se pencha à sa fenêtre. Il vit une prairie d’herbe douce, à la lisière d’un bois épais. L’ombre de la nuit rôdait déjà. Une vapeur bleue s’élevait des arbres et de la terre comme un encens d’une cassolette invisible. Et le grondement lointain de la cascade accompagnait la musique silencieuse du soir.
Les quatre hommes se retrouvèrent à table. Le repas était servi dans une pièce fort vaste, ornée de colonnes en bois précieux. Le plafond était soutenu par de puissantes travées entre lesquelles se massait la nuit. D’une lourde chaîne de cuivre descendait une lampe à trois becs qui versait une clarté jaune sur la nappe et les cristaux, et par instants un souffle mystérieux lui imprimait une oscillation qui déplaçait les ombres dans la chambre. Van den Brooks, le buste très droit, semblait avoir le front dans les ténèbres. Les mets étaient apportés par des jeunes filles vêtues de blanc, couronnées de fleurs, et qui, dans l’obscurité, glissaient sans bruit comme des visions élyséennes. L’Hindou se dressait hiératique, appuyé contre une colonne et paraissait se confondre avec l’ébène.
L’ensemble de la scène offrait un curieux mélange de raffinement et de barbarie. Sans doute était-ce l’étrangeté du décor, mais les trois convives de Van den Brooks se seraient sentis plus à l’aise dans l’étincelante salle à manger du Cormoran. Tout autour d’eux était mystère, et un pareil mystère à des milliers de lieues de toute civilisation, dans une île inconnue, au milieu du Pacifique, n’est pas chose fort rassurante. L’amphitryon n’était guère fait pour dissiper le trouble vague de leurs cœurs.
Aussi le repas fut-il assez morne.
— Notre étoile nous manque, dit Leminhac.
— Ne saurez-vous donc jamais vous passer de la société des femmes ? répondit Van den Brooks. Vous voilà bien, vous autres Français.
— J’avoue, déclara Tramier, que je regrette moins ce soir la présence de notre charmante amie. Je me sens fort las et je vous demanderai la permission de me retirer.
Ils se levèrent. Chacun rentra dans son appartement où deux servantes d’une grande beauté et de manières douces et indolentes leur préparèrent un bain très chaud, à la mode japonaise…
Sous le soleil matinal, l’île, couverte de rosée, étincelait comme un diamant. Levés dès l’aube, Helven et Leminhac partirent en excursion, escortés par l’Hindou que Van den Brooks leur avait assigné pour guide.
La résidence du marchand avait été construite dans un endroit solitaire ; autour d’elle, disséminées dans les arbres, on ne voyait que quelques cases, sans doute habitées par les serviteurs.
Les passagers prirent un sentier encaissé entre des rochers et au bord duquel coulait un torrent. Ils arrivèrent ainsi au sommet d’une colline d’où l’immensité du Grand Océan s’offrit à leurs regards. Ils purent aussi considérer le panorama de l’île étendue à leurs pieds.
— Elle a vraiment la forme d’une harpe, dit Helven. Mme Erikow avait raison.
Devant eux émergeait la tête creuse et noire du volcan, qui paraissait plus sinistre et plus désolé, dominant l’ondulation des feuillages innombrables.
Des colombes au plumage feu volaient au-dessus de leurs têtes. Quelques-unes se posèrent près des étrangers et elles étaient si peu craintives qu’Helven put en caresser une.
— Ces innocentes créatures, dit Leminhac, ne nous connaissent pas encore. C’est pourquoi elles sont si confiantes.
Sur l’autre versant de la colline s’étageait un village entouré de vergers. Les maisons, recouvertes de feuilles de palmier, étaient basses, mais d’aspect riant. Curieux de voir de plus près les naturels, Helven et Leminhac s’acheminèrent à travers bois, précédés par leur guide. Le son bizarre et aigu d’un instrument de musique les arrêta à la lisière ; ils contemplèrent alors quelques instants, dissimulés derrière les troncs, un spectacle gracieux.
Les habitations étaient faites d’un toit incliné reposant sur des piliers et sans aucune espèce de muraille. Ils virent des femmes accroupies devant des pierres d’où montait une fumée bleuâtre et aromatique ; un vieillard raccommodait un filet de pêcheur ; un enfant jouait d’une sorte de trompe de bois et, autour de lui, des jeunes gens et des jeunes filles, demi-nus, et tous couronnés de fleurs pourpres, dansaient.
— Mais, chuchota Leminhac, nous sommes vraiment dans l’île des Philosophes.
— Dans l’île des Bienheureux, dit Helven.
L’air était imprégné de joie. D’humides senteurs glissaient à travers les feuilles dont la rosée achevait de s’évaporer.
Les étrangers sortirent de leur cachette et, à leur vue, les naturels se réfugièrent, comme épouvantés, dans leurs cases. Bientôt rassurés d’ailleurs, ils vinrent en foule autour d’eux et les jeunes filles leur jetèrent en riant des fleurs. Un vieillard leur fit signe de s’asseoir près de lui, sous un arbre. Alors un enfant, de peau très blanche et, lui aussi, enguirlandé de fleurs, se mit à chanter sur un air lent et tendre une chanson qu’un autre accompagnait d’une flûte.
Les mains chargées de fleurs et de fruits, escortés par le riant cortège de jeunes filles, Helven et Leminhac s’éloignèrent de cet Éden.
— Mais, dit l’avocat, il n’y a donc point d’hommes dans cette île ?
— En effet, répondit Helven, hormis les guerriers d’escorte de M. Van den Brooks, je n’en ai pas vu.
Ils pénétrèrent alors dans une petite vallée. Les feuillages enlacés formaient au-dessus de leurs têtes les plus délicieux bosquets. Un ruisseau bruissait sur un lit de sable très blanc : des oiseaux à longue queue se posaient sur ses bords et plongeaient dans l’eau un bec aigu.
— Des oiseaux de Paradis, dit Leminhac. Et Mme Erikow n’est pas là !
— Décidément, fit Helven, notre marchand de cotonnades est plus et mieux qu’un philosophe. C’est un poète. Un poète seul peut découvrir une île pareille et la choisir pour résidence. S’il veut m’y garder, j’y reste.
— Le lieu est charmant, dit Leminhac. Mais tous ces sauvages, danseurs et enguirlandés, ne me font pas oublier la rue de la Paix.
Fortement dégoûté, Helven s’éloigna de son compagnon qui, étendu sur l’herbe molle, allumait une cigarette.
Il prit une sente moussue qui s’ouvrait dans le bois et la suivit quelques minutes. Quelle ne fut pas sa surprise à découvrir dans ce site enchanteur un lieu d’une abominable désolation.
A ses yeux s’offrait une vaste clairière où les naturels avaient dû — il n’y avait pas longtemps encore — édifier un village. Mais on ne distinguait plus que des troncs à demi-calcinés, quelques blocs de pierre noire. Seules, deux ou trois cases, que l’incendie avait épargnées à peu près, demeuraient encore debout. Cela suffisait pour montrer que la vie avait existé là et qu’elle n’était plus. Helven crut flairer au ras de ces décombres une écœurante odeur de décomposition. Il s’avança hardiment, traînant ses pas dans une poussière mêlée de cendre, songeant à un village d’Afrique sous ses palmiers déserts, après une razzia de négriers.
Son pied heurta quelque chose. Il se baissa. Tâtant avec la pointe de son soulier, il fit sortir un ossement, autour duquel grouillaient des fourmis.
Brusquement, une épouvante l’envahit. L’air se glaçait. Les arbres et les buissons étaient hostiles. L’odeur de cadavre emplissait ses narines.
A toutes jambes, il prit la fuite.
Dans le sentier, il bouscula l’Hindou qui venait à sa rencontre. Celui-ci le saisit par le bras et Helven reconnut une poigne vigoureuse. Le fidèle serviteur du trafiquant le regarda de telle façon que le jeune peintre pensa :
— Ce doit être là une promenade réservée.
Il affecta pourtant un calme souriant et, débouchant dans le vallon où l’attendait Leminhac, il aperçut, ferme et immobile comme un roc qui attend le vaisseau désemparé, ayant derrière lui le dôme des forêts et la cime du volcan, le Maître de l’Ile et du Navire.
CHAPITRE XIX Les joyaux engloutis.
« Aris, ayant fait une bonne pêche au clair de la lune, en porta une partie au Roi auprès de qui il trouva une troupe de jeunes filles nues, qui dansaient, jouant sur un bois creux comme une pompe qui rend quelques sons sur lesquels les jeunes filles réglaient leurs pas… »
Voyages d’Aris Claesz (1616).
Van den Brooks accueillit le jeune peintre avec un sourire ambigu.
— Il ne faut pas vous aventurer sans guide, Monsieur Helven, dans les méandres de l’île.
— Y aurait-il des pièges à loups ? demanda brusquement l’Anglais qui avait repris son sang-froid.
Van den Brooks éclata d’un bon rire :
— Oh ! que non ! Il n’y a pas de loups dans mon île fortunée. Il n’y a que des agneaux, beaucoup d’agneaux.
Et sa voix s’infléchissait tendrement.
— Avez-vous vu quelques-uns de mes sujets, demanda-t-il aux deux visiteurs, tandis qu’ils se mettaient en route.
— Oui, répondit l’avocat, nous avons eu le spectacle le plus idyllique que l’on puisse imaginer : des danses champêtres, des chants, des cortèges de jeunes filles enguirlandées de fleurs ; enfin tout mon « Télémaque » m’est revenu à la mémoire. Vos sujets me semblent fort heureux, Monsieur, et nous les avons enviés, Helven et moi…
— Oui, fit le marchand de cotonnades avec componction. Et comme ils m’aiment…
Ils prirent pour rentrer une autre route et traversèrent un second village dont l’aspect était beaucoup moins riant que le premier. Il n’y régnait pas cette animation charmante qui avait ravi les deux étrangers. La nature était aussi belle, mais les vergers qui entouraient les cases semblaient moins bien entretenus. Ni jeux, ni chants, ni danses. Un silence de plomb que rompaient seulement le bruit de la mer se brisant au loin sur les récifs et le roucoulement des colombes dans les feuillages. Quelques fumées s’élevaient au-dessus des habitations où les femmes vaquaient aux soins domestiques. Sur le seuil du village, ils aperçurent un homme nu assis sur un bloc de lave. A leur approche, l’homme quitta sa place et vint au-devant des étrangers. C’était un naturel grand et bien proportionné. A quelques pas d’eux, il se prosterna selon l’usage qui paraissait général ; puis, tournant vers Van den Brooks une face émaciée où luisaient des yeux de fièvre, il agita, comme un suppliant, des moignons purulents et hideux.
Ce spectacle évoqua aussitôt dans l’esprit d’Helven celui du guerrier mutilé et il ne put réprimer un mouvement d’horreur. Leminhac éprouvait aussi un dégoût très vif. Ce paysage enchanteur était soudainement terni et souillé par deux poings sanglants et frénétiques.
Van den Brooks impassible, continuant sa marche, baissa sur l’homme le rayon de ses lunettes vertes. Et cet homme se prosterna lentement : Helven vit deux larmes rouler de ses yeux égarés.
Il n’osa interroger le marchand qui, d’un ton plein d’aménité, leur montrait, à mesure qu’ils avançaient, les merveilles et les singularités de l’île. Ils traversèrent sur un pont de bois une rivière encaissée entre des roches grisâtres et dont l’eau coulait sur un lit de lave, d’un noir d’encre.
— Cette rivière, dit Van den Brooks, roule des paillettes d’or.
Mais ni l’air parfumé d’aloès et de muscade, ni le murmure des sources, ni les prairies où paissaient des bœufs blancs et noirs, rien de ce qui faisait la splendeur fertile de cette terre ne pouvait dissiper le malaise étrange d’Helven.
Leminhac semblait enchanté de sa promenade et il se montra particulièrement brillant au déjeuner. Marie Erikow complètement reposée et qui, en compagnie du professeur, avait fait quelques pas dans l’île, était aussi d’excellente humeur. Quant à Tramier, une vieille toquade de botanique l’avait repris et il ne pensait qu’à confectionner un herbier avec les plantes de l’île Van den Brooks.
— Vos jeunes filles, dit Marie Erikow au marchand, sont ravissantes. Et vêtues avec un goût ! Quelle est donc cette admirable étoffe dont elles font leurs habits et qui est pareille à la soie ?
— C’est, en effet, dit le professeur, une soie végétale. J’ai reconnu le « phormium tenax », n’est-ce pas, Monsieur Van den Brooks ?
— Plus exactement, dit le marchand, le mûrier à papier, très abondant dans mon royaume.
— Votre royaume ? objecta l’avocat. Mais ne craignez-vous pas d’être obligé d’en abandonner un jour la suzeraineté à quelqu’une de ces odieuses grandes Puissances ?
— Non, dit Van den Brooks, ma souveraineté n’est pas de celles qui se perdent.
— Vous avez retrouvé l’âge d’or, exclama Marie Erikow. Que vos sujets sont heureux !
— Ils ne connaissent pas toute l’étendue de leur bonheur, répondit le maître de l’île ; ou plutôt, ils ne la connaissaient pas avant mon arrivée ; ils commencent à l’apprécier maintenant.
— Je m’en doute, pensa Helven, qui songeait aux supplications gémissantes du stropiat.
— Vous devez être fort bon pour eux, remarqua la Russe attendrie.
— Je leur ai donné tout ce qui leur manquait, repartit le trafiquant. Ils avaient un sol fertile, des vergers chargés de fruits, des prairies émaillées de fleurs, un éternel été, des eaux douces, un air embaumé ; ils vivaient là, dans l’innocence des premiers âges, sans passions, puisqu’ils pouvaient satisfaire tous leurs désirs. Sans doute, ils étaient heureux, mais il leur manquait l’essentiel.
— Quoi donc, alors ? demanda l’avocat.
— Ils ne connaissaient pas la Loi.
Ce disant, le marchand se leva de table et conduisit ses hôtes dans le patio où des rafraîchissements étaient servis. Un velum orange tamisait la lumière et donnait à tous les visages un teint cuivré qui seyait à merveille à la beauté de la Russe.
Helven, galant et froid, lui en fit compliment :
— La reine au masque d’or, dit-il.
— Non, répondit-elle, la reine sans masque.
Helven sourit et Marie comprit que le galant était perdu. Elle comprenait bien pourquoi ; mais elle comprenait mal comment.
Elle se rabattit sur Van den Brooks :
— Je tiens, dit-elle, à faire avec vous le tour du propriétaire. Vous allez d’abord me montrer votre palais, ensuite votre royaume.
— A votre guise, répondit le trafiquant. Messieurs, ajouta-t-il en se tournant vers les hommes, vous plaît-il de faire avec nous cette visite ?
Et il offrit son bras à Mme Erikow.
Toutes les pièces du palais ouvraient sur le patio ; de toutes on entendait bruire le jet d’eau dans sa vasque de malachite. La bibliothèque était fort bien garnie ; les salons, ornés de fétiches d’ivoire ou d’ébène, laqués, peints ou dorés, hérissés de clous, de cornes, de poils, avec des yeux blancs ou rouges, des masques convulsés, des bouches hurlantes.
— Ce sont, dit Van den Brooks, les mauvais esprits qui troublaient mon peuple. Mon peuple n’avait qu’une croyance : celle des revenants dont ces horribles caricatures sont les emblèmes. Depuis que je suis ici, l’Esprit a chassé les démons et j’ai fait enlever tous ces pauvres simulacres qui forment, comme vous le voyez, une assez jolie collection.
— Quel dommage, dit l’avocat, que Monsieur Jean Cocteau ne soit pas ici : il se pâmerait d’aise. Et vous, demanda-t-il à Helven, n’êtes-vous pas cubiste ? Il y a là de quoi inspirer toute une esthétique.
On abandonna visages et faux-visages grimaçants pour pénétrer dans une salle oblongue où la lumière ne filtrait qu’à travers des stores épais de soie rouge et verte. Des nattes étaient tendues sur le sol, jonchées de coussins durs. De petites tables de laque, très basses, étaient disposées à côté des nattes, avec des lampes ornées d’araignées de bronze et, tout auprès, des pipes et des flacons de jade. Un énorme Bouddah, pareil à celui que Marie avait vu sur le Cormoran, rougeoyait dans un angle.
— Ici, dit Helven, c’est sans doute le Temple de la Drogue ?
Van den Brooks s’inclina :
— S’il vous plaît d’en user, fit-il.
Marie battit des mains :
— Oh ! oui, ce soir, ce soir…
Les autres pièces n’avaient rien de remarquable : on revint dans la bibliothèque.
— Je vais, dit Van den Brooks, vous donner la plus grande preuve d’amitié et de confiance que j’aie jamais donnée à personne. Je vais vous montrer ce qui, depuis des siècles, n’a jamais été vu par d’autres yeux que par les miens.
Il s’approcha d’un rayon et déplaça légèrement une précieuse édition du « Vathek » de Beckford. Le casier des livres tourna sur lui-même et une porte de fer apparut, qui fut ouverte d’ailleurs avec un procédé analogue, cher aux auteurs de films cinématographiques.
Fort intrigués, les quatre voyageurs suivirent leur hôte qui descendait les degrés d’un petit escalier en vis, creusé dans le granit.
Helven pensa que le rocher adossé à la maison constituait ainsi une heureuse porte de sortie.
L’escalier donnait accès à une sorte de galerie naturelle, fort basse, et qui suivait un plan incliné. Helven en déduisit — et il ne se trompait pas — que cette galerie devait aboutir à la plage. Van den Brooks marchait en tête, une lampe électrique à la main, presque courbé en deux. Des gouttes d’eau suintaient le long des parois et s’écrasaient tantôt sur une main, tantôt sur un visage, sensation désagréable qui fit pousser à Marie des cris aigus.
— N’ayez aucune crainte, dit Van den Brooks, nous arrivons.
On entendait déjà le mugissement des flots et la sourde détonation des vagues sur les brisants. Van den Brooks tourna brusquement à droite. Helven, qui se tenait immédiatement derrière lui, distingua sous le rayon direct de la lampe une paroi de rocher et une plaque de cuivre. Un ressort joua et, presque à plat ventre, la petite troupe pénétra par une ouverture circulaire dans un puits de ténèbres et de silence.
Clac, le bruit sec d’un commutateur. La lumière ruisselle sur les parois rugueuses d’une crypte. La paroi granitique s’empourpre comme d’un sang fraîchement versé. De petites facettes de mica scintillent et, dans l’ombre de la voûte, c’est un battement d’ailes nocturnes effarouchées.
Marie Erikow affectait une audacieuse assurance.
— En plein roman, dit-elle. Vive Van den Brooks !
Helven songeait :
— Il doit y avoir une fissure dans la voûte, puisqu’il niche ici des oiseaux de mer et que l’air n’est pas vicié.
Mais il fut arraché à ses déductions policières par l’attitude du marchand.
Celui-ci se tenait debout au centre de la crypte, la barbe étincelante de rayons. Ses lunettes brillaient d’un éclat vraiment diabolique. Il semblait l’officiant de quelque rite obscur et cruel.
Soudain, il se baissa, prononçant des paroles incohérentes. Un disque de pierre tourna et un coffre d’acier vint émerger automatiquement à la surface ; il y eut un déclic. Avec des mouvements dont il réprimait mal la fébrilité, le maître du navire fit jouer les serrures, puis, d’un grand geste, il releva le couvercle pesant :
— Regardez, cria-t-il, regardez…
Sous les feux des lampes électriques, un prodigieux trésor s’enflammait comme un brasier. C’était un sabbat de pierreries, une orgie d’émeraudes, de rubis, de topazes ; des grappes de perles s’écroulaient ; les yeux troubles des opales luisaient ; les saphirs faisaient songer aux sultanes des mille et une nuits ; les améthystes, à d’éblouissantes religions. Deux escarboucles roulèrent sur le sol ; Marie Erikow les prit dans l’ombre pour des prunelles de chat.
Van den Brooks, transformé, frénétique, plongeait ses coudes dans le coffre, brassait les diamants et retirait par instant ses mains qu’il tenait hautes, comme s’il eût voulu égoutter leur magnificence.
— C’est beau comme la mer phosphorescente, c’est plus beau qu’elle, haletait-il. C’est du sang, c’est du feu, cela brûle, cela grise. C’est à moi, à moi. C’est mon vin, ma folie, ma divinité…
Tramier prit le bras d’Helven :
— Ces trésors sont prodigieux ; mais toutes ces pierres sont peut-être fausses. En tout cas, je crois notre hôte décidément fou et en bon chemin pour la paralysie générale.
— C’est une opinion, chuchota Helven.
Il se tut, car Van den Brooks se retournait. Le maître de l’île avait repris son calme.
— Savez-vous, dit-il, qui m’a livré ces trésors fabuleux ? Il y a là pour des millions et des millions de pierreries, des diamants gros comme des œufs, des perles roses et noires. Savez-vous qui m’a fait cette largesse ?
« La mer, continua-t-il gravement. Et regardez ce qu’elle m’a livré aussi.
Il plongea ses bras dans le coffre, fouilla un moment et retira une boule jaunâtre. C’était une tête de mort : une émeraude s’était logée dans son orbite.
Puis il rejeta le crâne parmi les pierreries, referma le coffre et s’assit sur le couvercle.
— Un jour que je me promenais sur la pointe orientale de l’île, peu de temps après mon débarquement, mon pied heurta sur le sable d’une petite crique une planche rongée par la mer. Je ne doutai pas que ce ne fût une épave et je reconnus un fragment encore muni d’une serrure ancienne de fer ciselé. La rouille avait rongé si profondément le métal que j’eus beaucoup de peine à distinguer les détails de la ciselure. J’y parvins cependant. Je distinguai successivement quelques lettres : G… O… SA… et une date, 1592. C’était assurément l’épave d’un vaisseau brisé sur les récifs. Mon imagination évoqua aussitôt les galions espagnols chargés des diamants et de l’or du Pérou, de tous les trésors des Indes Orientales, que le vent et les courants entraînaient parfois dans des directions inconnues et qui, parfois aussi, venaient misérablement se rompre sur des écueils. Les lettres déchiffrées confirmèrent mon hypothèse. Après maints efforts, je reconstruisis ce nom : Graciosa.
« La Graciosa avait dû couler aux abords de mon île. Il fallait la retrouver.
« Grâce aux naturels qui sont de fort bons plongeurs, je pus bientôt avoir des indications intéressantes. Les plongeurs notèrent, en effet, à une profondeur d’une dizaine de brasses seulement, une carcasse de bateau à demi enlizée dans le sable et toute recouverte de coquillages. Je ne vous retracerai pas mes efforts personnels et ceux de mes ouvriers. Revêtu d’un scaphandre, je passai de longues heures, immergé, le pic à la main, pour dégager le navire englouti et m’en faciliter l’accès. Enfin, je pus pénétrer sur le gaillard d’avant et descendre dans les soutes. Vous ne sauriez imaginer l’horreur de ce cadavre de vaisseau, rongé par le sel, gonflé d’une eau noire, tout grouillant de poulpes et de crabes, dans le silence d’une mort séculaire. Je tremblais ; j’avançais pourtant.
« La Graciosa était bien une goélette et ses flancs recélaient d’inestimables trésors. Des lingots d’or que les siècles avaient ternis — mais je sus bien reconnaître le précieux métal — s’amoncelaient parmi des algues. Ils étaient trop pesants : je les laissai à la mer qui faisait bonne garde.
« Soudain, titubant dans cette eau obscure, embarrassé par mes semelles de plomb et le casque respiratoire, je heurtai un coffre volumineux. J’étendis la main, et ma main se posa sur quelque chose de lisse, de froid et d’un peu visqueux. C’était un crâne. Le coffre ouvert à grand’peine, car il était comme maçonné de coquilles, une Golconde apparut à mes yeux : les pierreries palpitaient dans la glauque pénombre.
« Je ne sépare point ces joyaux engloutis et par moi ramenés à la lumière, de ce funèbre ossement poli par les flots. »
Comme il achevait ces mots, Van den Brooks appuya sur un ressort invisible et le coffre redescendit dans la cachette.
Muets, ses hôtes regagnèrent avec lui la fraîche demeure où fusait le jet d’eau, où les arums embaumaient dans des jarres étrangement peintes.
CHAPITRE XX L’homme qui voulut être Dieu.
« Vous connaîtrez en ceci que je suis le Seigneur : je vais frapper l’eau de ce fleuve avec la verge que j’ai en main et elle sera changée en sang. »
Exode.
L’île tout entière baignait cette après-midi dans une telle douceur que les voyageurs sentirent peu à peu se dissiper le malaise causé par la scène de la crypte. Revenus à la lumière, ils cédèrent au charme amollissant de cette contrée où, sous un ciel toujours égal, les fleurs s’alanguissaient sur leur tige, sans se flétrir.
— Ici, dit Marie Erikow, les fleurs meurent et ne vieillissent pas.
— Cela est vrai, répondit l’avocat, la décrépitude est bannie de cette terre.
Le professeur expliquait à Helven que Van den Brooks présentait incontestablement des troubles mentaux dont le principal était la fureur mégalomanique.
— D’ailleurs, ajoutait Tramier, en dehors de ces accès qui pourraient avoir un jour de funestes conséquences, il faut convenir que c’est un homme accompli, fort intelligent et le plus aimable des hôtes.
Le peintre ne lui paraissant pas prêter une attention suffisante à son diagnostic, il rejoignit Leminhac et Marie Erikow qui avait pris le bras de Van den Brooks.
— Venez-vous ? demanda Marie à Helven. Nous allons visiter l’île sous la conduite de son roi.
— Excusez-moi, dit Helven, je préfère rester sur la plage et prendre quelques croquis.
En réalité, le jeune homme se sentait envahi d’un furieux besoin de solitude. Il avait toujours rêvé d’aventures, et l’Aventure s’offrait à lui. Van den Brooks était un vrai protagoniste de roman, mystérieux à souhait, peut-être même assez dangereux pour pimenter les derniers chapitres de l’histoire. Que signifiaient, en effet, ces horribles mutilations, cette adoration craintive des naturels pour le marchand de cotonnades ? Que signifiait le village brûlé ? Toutes les paroles de Van den Brooks revenaient à la mémoire du peintre et certaines prenaient un sens très lourd. Helven se rappela le soir où le trafiquant, le front tourné vers les astres, avait laissé tomber de ses lèvres : « Dieu n’est que le plus artiste des bourreaux ».
Et pourtant, ce jour-là, malgré l’Aventure, dans cette curieuse atmosphère imprégnée à la fois d’une édénique sérénité et de menaces inconnues, dans cet air embaumé et peut-être saturé de poisons subtils, le peintre, jadis avide d’émotions fortes, se coucha sur le sable de la grève, en proie à cette lassitude que les Pères de l’Église ont nommée le taedium vitae. Marie Erikow n’était sans doute pas étrangère à cet abattement ; mais la tristesse d’Helven s’élargissait au delà d’une simple mésaventure amoureuse : elle embrassait les méandres de l’île, les récifs de coraux, les volcans sourcilleux, le ciel d’émail sombre et les houles du Pacifique. Une phrase de Nietzsche lui revint à l’esprit et, la prononçant, ses yeux se remplirent de larmes : « Jadis, on disait Dieu en regardant sur les mers lointaines… ».
Il se leva. Décidé à chasser ses humeurs romantiques, il prit à travers bois, dans une direction opposée à celle suivie par le petit groupe. Le silence était profond. Dans l’enchevêtrement des branches et des feuillages qu’il écartait pour se frayer une route, des battements d’ailes effarés, une fuite brusque dans les buissons ; puis le silence se refermait et le bruit de la mer elle-même ne pénétrait pas cette sylve. L’odeur des plantes et des arbres était presque suffocante ; des aromes obscurs se condensaient sous cette voûte, comme en une cassolette bien close. Les tempes d’Helven battaient. Il avait hâte maintenant de trouver une clairière, d’aspirer une bouffée venue du large, de voir au-dessus de sa tête un morceau de ciel libre. De son bâton, il fauchait les lianes, abattait les basses branches, faisant sa trouée, les épaules en avant.
Enfin, un rayon de soleil traversa les feuillages moins épais. Il respira.
Alors, dans le silence, un hululement s’éleva, une plainte si vaste qu’elle paraissait sortir de la forêt et gagner l’espace des eaux amères, par-dessus les arbres et les collines, comme un vol de grues gémissantes. C’était une supplication monocorde, un peu rauque et d’une désolation infinie.
Helven frémit. Cette île recélait donc dans ses plis embaumés les plus atroces douleurs ?
Rejetant les branchages, il vit devant lui une clairière d’herbes fines. Au centre, étaient assis en cercle quelques personnages qui se livraient à une sorte de lamentation liturgique.
Le soleil qui coulait sur leurs corps nus faisait miroiter de petites écailles d’argent. Au bruit des feuilles, ils se levèrent et marchèrent au-devant de l’étranger, tournant vers lui des visages blancs où les yeux n’étaient plus que des trous écarlates. Quelques-uns n’avaient plus de nez et de béants ulcères rongeaient leurs bouches.
Un souffle d’épouvante passa sur le front d’Helven. Il s’enfonça dans la forêt, talonné par la Lèpre.
Les hôtes de M. Van den Brooks étaient déjà réunis autour de la table, lorsque le peintre entra dans la salle à manger, le visage encore un peu pâle.
— Où diable étiez-vous donc ? demanda l’avocat.
— J’ai fait, répondit Helven, une excursion fort pittoresque.
Le marchand regardait le jeune homme avec beaucoup d’intérêt.
— Nous déplorons, dit-il, que votre goût de la solitude vous ait entraîné loin de nous.
— Si Sa Majesté le veut bien, fit Marie Vassilievna qui traitait maintenant Van den Brooks en souverain d’opérette, nous achèverons la soirée dans un certain Temple qu’elle nous a montré aujourd’hui et où il nous plairait assez d’officier en l’honneur du Seigneur des Pavots.
— Volontiers, dit le trafiquant. L’opium est à la fois un sage conseiller et le maître des songes. Il fait bon reposer en sa compagnie, sur un oreiller de laque dure. J’ai de fort bonne drogue. Ce n’est pas comme à Paris où l’on tète du dross.
— Bravo, fit Marie.
— Pour moi, glissa Tramier, je m’abstiendrai, mais je vous regarderai volontiers.
Helven et Leminhac acquiescèrent et l’on passa dans la fumerie.
Des lanternes, ornées d’oiseaux monstrueux sur fond rouge, éclairaient la pièce. Nous supposons que nos lecteurs ont tous lu Thomas de Quincey, Kipling, ou tout au moins Claude Farrère ; ils nous dispenseront donc de nous étendre longuement en des descriptions d’un effet facile et d’un goût un peu usé. Les amateurs de ce pittoresque recourront à leurs auteurs préférés ; quant aux amateurs de la drogue elle-même, ils connaissent ses merveilleux effets et son nom seul suffit à évoquer dans leur esprit des Palais de Béatitude que nulle brocante de verbe ou de style ne parviendrait à meubler.
Bientôt le silence tomba des voûtes obscures et tout autour des lampes grésillèrent les boules soigneusement rôties dont l’odeur ne s’oublie point. L’Hindou préparait les pipes. Marie Erikow refusa d’ailleurs ses services. Elle tenait trop à la volupté d’amollir la goutte sacrée au bout de l’aiguille sur l’or crépitant de la flamme.
Leminhac eut bientôt mal au cœur ; mais il eut le tact de ne pas se plaindre. Le professeur s’initiait prudemment aux Paradis artificiels. Quant aux autres, ils fumèrent, sans mot dire, les premières pipes.
Bientôt cette lucidité élyséenne que donne l’opium, cette langueur d’après-midi qui n’atténue point l’éclat des images, envahirent l’esprit des fumeurs. Le professeur lui-même s’enivrait lentement du parfum qui, peu à peu, imprégnait les murs, les nattes, les étoffes, la nuit.
Et ils étaient cette fois-ci bien pareils aux mangeurs de Lotus qui s’assirent au soir sur le sable jaune d’un pays où les choses ne changent pas, sur une plage au bord des flots, entre la lune et le soleil.
Comme ils glissaient ainsi sur les pentes exquises de la mort, il leur parut entendre une voix semblable à celle de Van den Brooks, mais ni les uns ni les autres ne surent la distinguer de leurs songes :
— M’avez-vous pris, ô étrangers, disait le Maître du Navire, m’avez-vous pris pour un marchand de cotonnades ? Faut-il que vos esprits soient lourds et vos yeux aveuglés ? N’avez-vous donc point vu qui j’étais ; n’avez-vous pas compris le sens de mes paroles ?
« Un roi, pensez-vous.
« Non, un Dieu. »
— Un Dieu, fit Tramier. Qui a dit cela ?
Et il retourna la tête sur son coussin.
— Comme cette odeur est entêtante, songeait-il.
— Oui, un Dieu, reprit la voix. Je suis le Dieu de cette terre et le Dieu de ces hommes. Ils m’adorent et je dispose à la fois des fruits du sol, de la chair et du sang de mon peuple.
« Sans doute, je n’étais qu’un homme autrefois. Mais cela ne m’a point suffi. J’ai voulu être Dieu. Je le suis.
« Voici que j’ai débarqué sur cette terre, — et cette terre le Seigneur l’avait bénie entre toutes. Les vents orageux n’y soufflent point ; la rosée humecte les plantes ; le soleil et la lune la caressent de leurs rayons ; la mer lèche doucement ses rives. Mon île était le jardin des délices, le vase de la joie, le vaisseau de l’innocence.
« Je vis des hommes et des femmes au corps harmonieux, au front couronné de fleurs. Ils vivaient nus et ne connaissaient point leur nudité. La terre produisait en abondance de quoi suffire aux besoins de ses enfants ; ils ne travaillaient point. Ne possédant rien en propre, ils ne se haïssaient pas. Bien au contraire, ils s’aimaient et s’unissaient entre eux, selon leurs goûts et selon les heures ; ils se séparaient avant que la lassitude ne devînt du dégoût ; et l’amour n’était pour eux ni une lame aiguisée, ni un feu dévorant, ni une folie hagarde. L’aube et le crépuscule se posaient sur leurs maisons comme un vol pacifique de colombes. La mort elle-même se parait de voiles candides ; elle les prenait par la main et ils la suivaient, croyant qu’elle les conduisait dans une autre île où les fleurs n’étaient pas moins belles, l’air moins embaumé et le ciel moins éclatant.
« A voir cette félicité, mon cœur défaillit d’amertume. Depuis des siècles, me dis-je, ils jouissent d’un bonheur fait d’ignorance. Ils n’ont ni société, ni religion, ni morale, ni sanctions. Horreur ! Ils ignorent la Loi.
« Et il me parut qu’un sombre nuage voilait subitement cette nature splendide. Car la destinée de l’homme n’est point d’être heureux, mais de connaître et d’appliquer la Loi.
« Je résolus de la leur révéler et de les arracher ainsi à leur félicité coupable. Mais ce n’était point chose aisée, car ils ne m’entendaient pas. Rien, dans cette île qui n’avait pas changé depuis l’Éden, rien n’avait pu leur apprendre que l’homme est né pour travailler ; que toute joie, dans son essence, est damnable, sinon celle qui naît du bien accompli et de l’observance des préceptes ; que l’amour est une souillure ; que la loi enfin, la loi de l’Éternel, c’est la douleur.
« Impuissant à faire pénétrer ces vérités salutaires dans leurs esprits corrompus par tant d’innocence, je procédai autrement que par des discours.
« J’avais pour moi la force : des serviteurs résolus, des armes et tous les arguments que nous fournissent quelques livres de poudre, de chevrotines et pas mal encore d’autres ingrédients dont je vous parlerai tout à l’heure. Le fer et le feu, employés pour cette juste cause, contribuèrent à établir la Loi.
« Loué soit le Tout-Puissant, qui m’a donné d’être son second et presque son égal sur cette terre immonde. Les desseins de la Providence sont cruels, mais je suis avec joie leur instrument.
« Que je baigne mes mains dans le sang du pécheur ; que je déchire ses entrailles ; que j’arrache ses yeux. Ma violence et ma rage bienfaisantes lui ouvriront l’éternité. Qui n’a pas goûté cette volupté souveraine n’a jamais été ivre.
« Et voici :
« Ces pauvres sauvages ignoraient tout du juste et de l’injuste. Comment leur faire entendre ces notions indispensables ? N’ayant aucun besoin et par conséquent aucune privation, ne possédant rien et jouissant de tout, ils ne pouvaient comprendre la gloire du Très-Haut qui distribue, selon ses desseins mystérieux, la pauvreté et la richesse, la maladie et la santé. Où le mal n’existait pas, il me fallut le créer, pour que la lumière de l’Éternel gagnât les ténèbres de leur cœur.
« Ainsi ai-je fait. J’ai mutilé les êtres les plus solides et les plus vigoureux ; je leur ai enlevé la force de leurs mains et de leurs jambes ; j’ai crevé la coque de leurs yeux ; j’ai arraché ces langues qui ne louaient pas le Seigneur. J’ai allumé des bûchers, incendié des villages, égorgé des femmes et des enfants. Mais j’ai bien eu soin d’épargner une partie des habitants, pour leur donner, par mon arbitraire, une notion de l’équité. Le Seigneur a-t-il fait autrement au jardin de l’Éden ? A-t-il autrement que moi répandu sur la terre en genèse la douleur comme une semence ?
« Vers moi aujourd’hui les hommes les plus vigoureux agitent leurs poings sanglants. Je les ai humiliés et je leur ai appris à prier. Les femmes ne considèrent plus l’amour comme une joie. Il ne leur est permis que d’être mères. La pureté enfin, l’ascétique pureté, va descendre et va régner sur cette terre où les hommes vivaient comme vivent les oiseaux.
« Le bien-être de la chair éloigne de Dieu. Les maladies et la décrépitude étaient ignorées de mon peuple. J’ai fait surgir devant eux le spectre argenté de la Lèpre aux yeux roses. »
La voix se tut.
Dans le silence de la fumerie, on n’entendait plus que le souffle des dormeurs. Tous avaient cessé de fumer. Il y eut deux ou trois soupirs — des cauchemars sans doute.
La voix reprit :
« La grâce du Seigneur a pénétré ces âmes, car ceux à qui j’ai infligé de salutaires souffrances se prosternent devant moi et m’adorent aujourd’hui. Non seulement ils me craignent, mais ils m’aiment pour le mal que je leur ai fait. Et sans doute ils préfèrent ma création douloureuse au règne paisible de la nature.
« Et moi-même, un vin capiteux enivre maintenant mes esprits. L’orgueil du Seigneur est descendu en moi. Ce que j’ai fait, Dieu seul eût pu le faire. Il avait oublié dans son œuvre ce misérable coin de terre et j’en ai fait le temple de sa glorification. Lorsque je considère mon ouvrage, je me sens l’égal du Tout-Puissant.
« Louez-moi pour les plaies ; louez-moi pour la lèpre ; louez-moi pour le sang répandu ; louez-moi pour avoir substitué à la nature bestiale la Loi, la divine Loi. »
La nuit se referma comme un calice sur la chambre où les dernières lampes battaient de l’aile, pareilles à des papillons de lumière agonisante.
A l’aube, Helven se secoua le premier et regagna sa chambre.
— Dieu ! que j’ai mal dormi, pensait-il. Décidément, l’opium ne me réussit plus. J’en ai perdu l’habitude.
CHAPITRE XXI Où Van den Brooks se découvre.
« Poulpe au regard de soie… »
Maldoror.
Le marchand de cotonnades semblait goûter la bonne drogue et, cette nuit-là, il avait dû en absorber une assez respectable quantité, car on ne le vit pas de la matinée. Les quatre voyageurs se retrouvèrent, un peu avant midi, sous le péristyle du Palais.
Leminhac avait les traits tirés et le professeur, les yeux bouffis. Par contre, Marie Erikow était fraîche comme l’aube elle-même. Helven, qui n’avait pas mal supporté une vingtaine de pipes, complimenta celle-ci sur son teint.
— L’opium, dit la Russe, c’est pour moi un véritable bain. J’en sors rafraîchie, détendue, et je vois tout en rose.
— Rose, dit l’avocat, cette couleur évoque en moi le souvenir d’un affreux cauchemar. Pourquoi cette association ? Il devait y avoir dans mon rêve quelque chose de hideux et de rose à la fois… J’y suis… des yeux. Brr. Je ne vous le raconterai pas. Mais la drogue ne me donne pas des visions précisément folâtres.
— C’est étrange, dit Helven. Moi, j’ai fait un cauchemar analogue.
— Quant à moi, intervint le professeur, je n’ai pas fumé, mais la salle était si imprégnée des vapeurs de vos pipes, que je me suis tout doucettement intoxiqué. Je n’ai pas rêvé, mais il m’a semblé entendre la voix de M. Van den Brooks et j’ai attribué, dans ma torpeur, à ce pauvre homme toutes sortes de propos incohérents. Je pense que l’impression causée par la scène de la crypte a déclenché les élucubrations de mes méninges.
— J’ai entendu également la voix de notre hôte, repartit Helven. Il m’a paru qu’il délirait.
— Curieuse coïncidence, remarqua l’avocat.
Marie Erikow, abandonnant les hommes à leur conversation, s’éloigna pour faire quelques pas sur la plage et admirer les jeux de la lumière sur les coraux ruisselants d’écume. La nouveauté du paysage, le charme pittoresque de cette escale, tout avait contribué à lui faire rapidement oublier la dernière nuit du Cormoran. Elle en avait même si complètement perdu le souvenir, car les femmes ont parfois la mémoire courte, qu’elle ne s’expliquait pas la froideur d’Helven à son égard. Elle regrettait déjà d’avoir découragé l’avocat qui aurait pu à la rigueur constituer un pis-aller et traitait intérieurement le peintre de « nigaud ».
Elle cheminait sur le sable de la plage, suivant sa rêverie. Toutes les préfaces de feu Melchior de Vogüé, tous les articles de feu Théodore de Wyzewa ne nous révéleront pas les arcanes de l’âme slave. Contentons-nous d’admirer la jeune femme qui, vêtue de blanc, longe le bord sombre de la mer, ramasse parfois un galet veiné d’or ou s’appuie au tronc d’un cocotier, pour suivre du regard le jeu des houles indigo. Mais voici que vient se poser à côté d’elle un oiseau couleur de feu. C’est une des colombes dont le plumage enflamme les feuillages de l’île. L’oiseau semble peu craintif et Marie s’approche pour le saisir. Elle étend la main, mais il s’envole et va se poser quelques pas plus loin… Et la poursuite continue, tout comme dans les contes arabes où l’oiseau se mue, au bon moment, en un génie, une princesse ou un crapaud.
Aucune de ces transformations n’advint ce jour-là, car le merveilleux avait — sans doute depuis l’apparition de Van den Brooks — déserté le rivage de l’île qui fut son dernier refuge. Mais cette course conduisit Marie à quelque distance de l’habitation, dans un lieu solitaire. C’était une petite crique encaissée de rocher de granit rouge que recouvraient de larges plaques de mousses verdissantes. Marie se pencha au bord de la falaise, cherchant à sonder la profondeur de l’eau glauque comme ses propres prunelles. Elle vit d’abord son image couronnée de plantes marines, puis distingua, échoué entre deux rochers, un canot peint en vert et qui portait en lettres blanches le nom du yacht Cormoran. La barque se balançait, maintenue au roc par une corde ; elle contenait quelques ballots et un tonnelet. La présence de ce chargement annonçait sans doute la présence d’un propriétaire et, mi-farniente, mi-curiosité, Marie Erikow se coucha sur la falaise, surveillant la barque et suivant en même temps la danse serpentine des algues dans la transparence de l’eau.
Elle s’engourdissait déjà sous le soleil qui rôtissait l’herbe courte et odorante du rocher, lorsqu’elle entendit un pas crisser sur le sable.
Tel le Cyclope aux yeux rusés d’Ulysse, apparut, émergeant des blocs empourprés, Tommy Hogshead, ruisselant. Le nègre regarda tout autour de lui, puis, s’approchant du canot, il souleva le tonnelet à bout de bras et but à longs traits. Il battit ensuite le briquet, alluma une pipe de terre et s’étendit sur le sable.
— Que vient faire ici cette brute ? songeait Marie.
La sinistre face de Tommy la poursuivit. Les paroles confidentielles du capitaine Halifax, qui en savait peut-être plus long qu’il ne voulait en avoir l’air, n’avaient guère contribué à dissiper les craintes que lui inspirait le drôle. Elle savait maintenant que la quasi-certitude d’un crime — dont elle devinait la raison — pesait sur ce crâne laineux. Tout le jour, l’ivoire ricanant du nègre hanta ses esprits, et le souvenir de Lopez ajoutait à sa peur un nouveau malaise fait à la fois de honte… et de regret…
Van den Brooks ne parut pas au déjeuner. L’Hindou excusa son maître avec des gestes. L’absence du marchand surprit ses hôtes et le repas fut morne. La chaise vide de Van den Brooks eût-elle été occupée brusquement par le spectre de Banco, les quatre voyageurs n’auraient pas été moins silencieux. Lassitude causée par la nuit d’opium, anxiété vague d’un mystère, angoisse d’une menace suspendue sur l’île ou sur la maison, toujours est-il que le malaise, éprouvé par chacun et constaté chez ses voisins, ne cessait de s’accroître à chaque minute.
Leminhac et le professeur eurent vainement recours aux havanes de Van den Brooks ; Marie Erikow but inutilement deux verres de kummel glacé ; Helven tira sans succès sur sa pipe bourrée d’un tabac virginien macéré dans le miel et le jus de figue : hélas ! l’inquiétude aux doigts perfides serrait leurs gorges.
— Ma foi, dit l’avocat, l’île de M. Van den Brooks est un royaume fort plaisant, mais je ne voudrais pas priver mes auditeurs australiens d’une parole française. Quand partons-nous ?
— Le royaume est beau, dit à son tour le professeur, mais le roi est mal équilibré.
— Quant à moi, éclata Marie, j’ai assez de tous ces sauvages et il y a au moins quinze jours que je n’ai pas lu les articles de M. Capus et le New-York Herald. Je veux partir.
Helven ne dit rien, car il était déjà sorti. Quand il revint, il trouva tout son monde sommeillant sur les fauteuils du patio et Leminhac occupé à une réussite. Le jet d’eau, irisé par un rayon de soleil, flottait semblable à une crinière d’arc-en-ciel.
Le peintre secoua ses amis.
— Get up. Le sommeil ne vaut rien pour la digestion. Leminhac, mon cher, si vous voulez savoir l’avenir, mieux vaut venir tirer un horoscope sur le sable de la plage.
— Je crois, ajouta-t-il, qu’une promenade nous est absolument né-ces-sai-re.
Il articula ces mots à voix basse, mais si nettement que les trois autres le regardèrent, surpris, et le suivirent.
— Qu’y a-t-il ? demanda Marie.
Helven attendit que l’on se fût éloigné à bonne distance de la maison. Quand ils se trouvèrent sur la plage nue, sûrs de ne point être épiés, le peintre dit :
— Le Cormoran a quitté son mouillage. Le Cormoran n’est plus ici.
— Sinistre plaisanterie, grogna l’avocat.
— En êtes-vous bien sûr ? demanda le professeur.
— Voyez plutôt.
Et Helven conduisit ses compagnons sur un rocher d’où l’on dominait la petite rade de débarquement.
La mer s’étalait, bleue et plate : pas une fumée à l’horizon.
— Il n’y a pas d’autre mouillage aux abords de l’île, continua le peintre. Le yacht a levé l’ancre la nuit dernière.
— Alors nous sommes prisonniers ? gémit Marie.
— Prisonniers de M. Van den Brooks, fit Tramier. Ce n’est pas drôle. Un personnage aussi excentrique ne m’inspire aucune confiance.