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Le Maître du Navire

DEUXIÈME PARTIE LES NUITS DU « CORMORAN » (continued 2)

Reading edition

— C’est la première fois que vous me faites un semblable reproche, Monsieur, grogna le marin.

— Et je suis sûr que ce sera la dernière, Halifax. Vous ferez réunir tout l’équipage sur le pont à dix heures, former le cercle, les coupables au centre. Allez, capitaine.

— Bien, Monsieur.

Et Halifax-le-Borgne s’éloigna, roulant sur ses jambes arquées.

Depuis une heure, Leminhac, en un « blanc » impeccable, arpentait le couloir des cabines. Les paroles de Tramier avaient hanté sa nuit et Marie Vassilievna Erikow lui paraissait d’une beauté plus séduisante encore, depuis qu’il s’ajoutait à son charme personnel celui d’une fortune opulente : les terres du Caucase ou de Sibérie, la plantation, etc. Où diable Tramier avait-il puisé ces renseignements ?

— Ces médecins savent tout, pensa-t-il. Les femmes n’ont pas de secret pour eux.

Et cette considération le fortifia dans son propos de commencer, dès le jour même, une cour assidue, en dépit du silencieux Helven.

L’avocat donna, devant la glace, un léger coup de pouce à un nœud safran du meilleur goût, lissa ses favoris et inclina légèrement, très légèrement, sa casquette de yachtman. A ce moment précis, la fatalité voulut que Marie Erikow ouvrît la porte de sa cabine et cueillît sur le vif le galantin.

— Peste, fit-elle, quelle matinale élégance !

— Votre seule présence la justifierait, chère Madame.

— Déjà en veine de compliments. Quel dommage ! Moi qui me réjouissais de vivre ces quelques jours de solitude en compagnie de vrais loups de mer.

— De vrais loups de mer perdraient leur rudesse en votre compagnie et deviendraient de vrais agneaux.

— Tant pis… fit Marie Vassilievna. Je déteste les agneaux, les daims et tous les animaux timides et doux.

Sans se déconcerter, Leminhac lui offrit son bras. Elle refusa, mais consentit à l’accompagner sur le pont.

— Quelle superbe matinée ! articula Leminhac avec une emphase lyrique. Quelle délice de vivre de pareils jours et si inattendus ! Quand je pense que nous étions destinés à un paquebot banal, à la vie de Palace, confort moderne, tennis, tziganes et poker ! Au lieu de cela, un train manqué, et nous voilà installés sur le plus ravissant des yachts, avec un hôte un peu bizarre en vérité…

— En vérité, croyez-vous ?…

— Oui, Van den Brooks est un bien étrange personnage.

— Je le crois fort bon, dit sèchement Marie.

— Hum, douta Leminhac. Il faut l’entendre au bar.

— En tout cas, nous lui sommes redevables d’une traversée unique.

— Unique, avez-vous dit. Hélas… on ne peut espérer former deux fois une réunion aussi choisie. Quels charmants compagnons ! Tramier…

— J’aime beaucoup le docteur, assura Marie.

— Cet aimable Helven…

— …

— Plein de talent, j’en suis sûr.

— Je n’en sais rien, moi, opina Marie.

— D’ailleurs, cela n’a aucune importance. On ne le voit pas souvent peindre…

Comme il disait ces mots, le peintre surgit de l’écoutille et se rapprocha d’eux.

— Nous disions du mal de vous, sourit Mme Erikow.

— Il vous est permis d’en dire, repartit en s’inclinant Helven et il insista sur le « vous », en regardant Marie, ce qui irrita fort Leminhac.

— Avez-vous vu les dauphins ? ajouta-t-il.

— Non.

— Venez, alors.

Et il les entraîna près du bastingage. Tout autour du navire bondissait le cortège écumant des monstres. Ils plongeaient, émergeaient, dans un ébrouement d’étincelles.

— On dit qu’ils annoncent la terre, fit Leminhac.

— Déjà ! murmura Marie.

— Oh ! fit Helven, nous ne sommes pas encore en vue de Sydney, il s’en faut. Il y a peut-être une île dans ces parages.

— Oui, fit derrière eux une voix. Il y a mon île, l’île Van den Brooks. Vous plaira-t-il d’y faire escale ?

— Mais alors, sursauta Marie Erikow très excitée, un vrai Monte Cristo !

— Excusez, Madame, dit Van den Brooks, mais voici mes gens et j’ai à régler avec eux un petit détail d’ordre intérieur. Cinq minutes, s’il vous plaît.

Un coup de sifflet retentit. Tout l’équipage, en bon ordre, avait formé le cercle sur le pont. Tous, uniformément vêtus de toile grise, le béret proprement posé sur l’oreille. Au centre, Halifax-le-Borgne, en casquette blanche à galons d’or, et à quelques pas de lui, les fers encore aux pieds, les deux prétendus voleurs de rhum, Lopez et Tommy Hogshead.

Le nègre était d’une hideur puissante : un front imperceptible sous une masse laineuse de cheveux, une mâchoire de gorille. La lèvre était fendue et un filet de sang, qui paraissait violet, coulait sur le menton. L’homme presque nu, des muscles superbes roulaient sous la peau noire et lisse.

Quant à Lopez, Marie Erikow angoissée le dévisagea. L’Espagnol s’en aperçut et blêmit affreusement. Il était beau avec ses yeux d’Andalou, longs et cruels, un soupçon de duvet noir sur les lèvres, le teint mat. Une mèche noire glissait sous le béret, sur l’œil. Il avait autour du poignet cerclé de fer, un autre cercle d’or, très mince, qui brillait : un bracelet.

Autour d’eux, le cercle était formé par les quartiers-maîtres, les deux mécaniciens blancs, les chauffeurs nègres, les matelots de manœuvre presque tous blancs et les cuisiniers chinois.

Van den Brooks fendit le cercle.

— D’abord, cria Lopez, tordant ses mains dans les fers, l’œil chargé de haine, d’abord, vous n’avez pas le droit…

Le Hollandais tourna vers lui ses lunettes vertes et l’homme se tut.

— Ces deux hommes sont coupables de vol et d’ivrognerie. Ils doivent être châtiés. Je suis maître souverain à mon bord. Qu’on se le dise. Ici, Hopkins.

Hopkins sortit du cercle. C’était un homme roux, au cou de taureau, aux yeux d’albinos. Il tenait à la main un nerf de bœuf.

Hopkins s’approcha de Tommy Hogshead et lui mit la main sur l’épaule.

— A genoux… dit-il.

Le noir hébété s’agenouilla, plia le dos.

Le matelot roux releva sa manche droite. On vit apparaître un avant-bras velu ; les poils étincelaient autour d’un tatouage bleu : une ancre et deux trèfles.

— C’est horrible, fit Mme Erikow, qui avait pris Helven par le bras, nerveusement.

— C’est indigne, sifflota Leminhac. Une pareille scène est intolérable.

Avait-il entendu ? Van den Brooks tourna imperceptiblement la tête et l’avocat prudemment se tut.

Le nerf de bœuf siffla. Un hurlement retentit.

Une longue zébrure blême apparut sur l’échine noire, deux fois, trois fois, cinq fois. Le nègre mordait le plancher avec sa bouche écumante.

— Assez, fit Van den Brooks. Détachez-le.

Hopkins déverrouilla les fers. Le nègre était libre de toute entrave.

— Ici, fit encore Van den Brooks, le doigt baissé.

Le géant s’approcha du maître, s’agenouilla et baisa sa chaussure.

— Va, dit Van den Brooks. Je te pardonne.

— C’est l’esclavage, purement et simplement, souffla Leminhac dans la nuque de Marie Vassilievna. C’est d’un autre âge. Je ferai un rapport au consul.

Marie Erikow regardait le matelot espagnol. Lopez attendait. Il était d’une pâleur grise ; le sang affleurait au coin des yeux.

Hopkins s’approcha de lui.

— Détache-le, fit Van den Brooks. Il est libre.

— Rompez, ordonna Halifax.

Les matelots s’engouffrèrent dans l’écoutille.

Van den Brooks, la barbe étincelante d’embruns, debout à la proue, dominait le vaisseau, les hommes et la mer flagellée de soleil.

CHAPITRE XIII L’esprit nocturne.

« Les eaux dérobées sont plus douces ; le pain pris en secret plus agréable. »

Prov., IX, 17.

— Le Magnifique, dit ce soir-là Leminhac en parlant du maître du navire, le Magnifique n’est qu’un négrier et je raconterai l’incident de ce matin dans un journal.

— Cela serait peu généreux, dit Helven, car vous êtes son hôte.

— Et puis, dit Marie Erikow, ses hommes l’acceptent. Tommy Hogshead a baisé sa chaussure : il aurait pu l’étrangler.

— Van den Brooks a raison. C’est ainsi qu’on mène les hommes. L’esclavage avait du bon.

— J’imagine, dit le professeur, qu’il mène les femmes de la sorte et qu’il a pratiqué Nietzsche : « Si tu vas chez les femmes, n’oublie pas le fouet ».

— Bah ! dit la Russe, mieux vaut être battue que négligée.

— Excellent principe, murmura l’avocat. Hélas… nous autres Français…

— Chut, dit Helven, voici l’homme.

La haute silhouette de Van den Brooks sortait de l’ombre.

— J’espère, dit-il au docteur, que nous connaîtrons ce soir la destinée de Florent. J’avoue que votre récit m’intéresse particulièrement et je retrouve dans le journal de votre ami un grand nombre de mes propres observations.

— Oui, répondit Tramier. Je compte terminer cette tragique histoire ; le dénouement s’approche.

La lampe auréola la tête du savant académicien et la berceuse des eaux amères accompagna sa lecture.

Il lut :

« Je l’ai pourtant tendrement chérie.

« La beauté de Lia, la culture et la grâce naturelle de son esprit me valurent les compliments des hommes et les avances dépitées des femmes. On m’estimait heureux et j’étais sur le point de croire que réellement j’avais trouvé le bonheur. La vanité masculine est si puissante qu’elle peut même forcer l’amour. Parfois, je me juge misérablement puéril en songeant à l’onde de joie qui m’envahissait, au moment où s’ouvraient devant nous les portes orgueilleuses d’un salon, lorsque toutes les têtes se tournaient devant l’apparition de Lia. Le sursaut était si aigu que je serrais violemment les poings et j’avais la plus grande peine du monde à réprimer sur mes lèvres un sourire de fierté et de béatitude. L’insolence des autres femmes était contrainte de plier devant une beauté aussi souveraine. Quant aux désirs des hommes, ils bruissaient autour de ma compagne comme un chœur importun de moucherons. J’en riais, car j’étais sûr d’être aimé.

« Malgré ma vie orageuse, mes nombreuses expériences et cette maturité amère que je constatais souvent en moi avec désespoir, je ne résistais pas à tant de vaniteuse délectation. Il y a là une ivresse que seuls apprécieront les hommes qui ont eu la bonne ou la mauvaise fortune de conduire à leur bras une femme superbement belle et dont on les savait aimés. Je les laisse juges de ma faiblesse et je livre cet aveu à leur ironie, à leur pitié ou à leur mélancolie.

« Toujours est-il que les succès de Lia dans le monde lui valurent de ma part une tendresse et une application qu’elle n’eût pas obtenues peut-être sans cela, malgré sa figure, son intelligence, malgré son amour même qui était sans bornes. Oui, Lia m’aimait, comme elle m’aime encore à cette heure, comme elle m’aimera après ma mort, d’un de ces amours sur lesquels le temps est impuissant et la déchéance même de l’être aimé. Elle s’est attachée à moi, simplement, sans réticences, sans réserve, comme la rivière se donne au fleuve dans lequel elle se jette, d’un flot continu, d’un élan qui ne s’arrête pas. Elle m’aime humainement, sans faire de part en mon individualité, sans préférence pour telles ou telles qualités ; elle m’aime avec ses sens et avec son esprit ; en dehors de moi, il n’est rien. Je connais l’immensité de ce sentiment. Elle ne m’effraie pas, mais elle m’attriste, parce qu’il n’est pas de pire amertume que de beaucoup prendre et de moins donner. Et je me sens pauvre auprès de sa richesse, faible auprès de sa force. Il faut bien que je sois pauvre pour ne lui offrir, en échange de ce trésor, que ma vanité satisfaite et mon cœur, hélas, inquiet. Les joies que m’a données la possession de cette femme se sont vite épuisées. Est-ce parce qu’il ne s’y mêlait aucune tristesse ? Le plus léger de mes baisers semble enivrer Lia, mais le bonheur que je lui vaux m’éloigne d’elle. Je m’irrite à la voir pâmée, alors que, simulant la passion, je suis au-dedans de moi-même glacé. Pourquoi sa volupté, jaillie de mon amour, prend-elle pour moi quelque chose d’obscène ? Les plus folles contorsions des filles ne m’ont jamais donné cette sensation d’impudeur et de lascivité. Mais Lia, il me semble qu’en se livrant à moi, elle se dégrade et je la méprise pour le plaisir que je lui donne. Un étrange sadisme se mêle à ce sentiment. Je la voudrais froide et sans vie dans mes bras. Et lorsque, anéantie, elle s’endort sur mon épaule, c’est moi qui la veille et je l’imagine morte.

« Chacune de ces nuits, où nous roulons enlacés l’un à l’autre, creuse plus profondément entre elle et moi le fossé qui nous sépare et qu’elle n’aperçoit point. Elle s’approche, enjouée, amoureuse. Je lui souris et elle ne voit pas ce que cache mon sourire. Je l’admire pourtant. Parfois encore des ondes de tendresse jaillissent du plus profond de mon cœur et je voudrais m’agenouiller à ses pieds. Parfois, il me semble que je l’aime encore. Mais lorsqu’elle défaille entre mes bras, que ses yeux se ferment, que ses lèvres laissent échapper des paroles insensées et des sons à demi inarticulés, mes mains se crispent autour de sa gorge pour étouffer sa voix. Je la hais…

« Puis, honteux de moi-même, impuissant à comprendre l’étendue de ma folie, je laisse ma tête reposer près de la sienne et mes songes misérables errer. Nous semblons deux amants heureux et endormis. Pourtant, je veille. Et c’est alors que l’esprit parle.

« L’esprit nocturne ! C’est ainsi que je le nomme en moi-même secrètement, car j’ai fini par lui donner un nom, depuis si longtemps qu’il a choisi mon cœur pour ses haltes terribles. L’étrange compagnon ! J’aurais pu être un homme heureux, mais à la tombée du jour, dans le calme de la nuit, pendant mes courses solitaires, même dans les plus intimes causeries avec Lia sous la lampe, l’esprit se glisse et s’assied près de moi. Je ne saurais écrire ce qu’il me dit ; ses paroles bourdonnent à mes oreilles dans le silence doré de la chambre ; alors que tout bruit, toute agitation extérieure viennent expirer sur le seuil, il est là, il parle et je ne puis pas ne pas l’écouter.

« Sans doute, si l’amour que j’avais conçu pour Lia dès notre première rencontre était resté tel que je le souhaitais, j’aurais connu la félicité sur cette terre. Du jour où Lia laissa tomber sa tête sur mon épaule, du jour où je l’ai, au sens brutal et misérable de ce mot, possédée, l’esprit est entré dans notre cercle. Curieuse destinée que celle d’un homme qui s’éloigne de la femme qu’il aimait dès l’instant où elle s’abandonne et qui poursuit de son désir celles que tous les hommes ont souillées. Je ne puis expliquer une aussi étrange anomalie par aucune raison naturelle, mais seulement par une sorte de loi diabolique, par le joug occulte de l’esprit.

« Lia est belle. Je la regardais ce soir, tandis qu’assise à son piano elle me chantait de sa voix de contralto un lied déchirant de Schumann :

« die alten bösen Lieder » die Traüme schlimm und arg…

« Le salon était noyé d’ombre, ainsi que le corps de Lia ; moi-même, assis dans le coin le plus éloigné de la pièce, je me sentais invisible, recouvert d’une vague de ténèbres et de musique. Seul le visage de ma compagne émergeait lumineusement de la pénombre dans le rayonnement de ses cheveux, son visage et ses mains qui, légèrement, effleuraient le clavier éclatant et mat ou se crispaient avec violence sur un accord. L’émotion faisait courir un frisson sur la nuque découverte ; les lèvres s’entr’ouvraient humides ; les yeux semblaient baignés d’une eau sombre. Une surhumaine beauté planait au-dessus d’elle et transfigurait ses traits déjà si purs.

« Un instant, je me sentis transporté aux anciennes délices ; je crus entendre encore vibrer en moi l’harmonique mystérieux ; je crus de nouveau plonger dans les flots de cet océan qui, pendant quelques ineffables jours, m’avait roulé dans ses plis, oublieux du temps et du destin. Je ne pouvais détacher mon regard de cet ovale parfait qui, doré par la lumière, sortait de l’ombre comme une image divine brusquement apparue sur l’eau d’un miroir féerique. Je ne percevais plus ce chant grave et passionné qu’elle chantait : je n’entendais plus que les battements de mon cœur, car ceux-ci remplissaient maintenant tout l’espace contenu entre l’épaisseur invisible des murs. Mon cœur palpitait violemment ; il me semblait que les pulsations de mes artères ébranlaient la chambre close, comme un bélier. Lia était devant mes yeux, revêtue de cet éclat séraphique qu’elle avait pour moi, alors que mes lèvres n’avaient pas encore effleuré sa bouche. Je la contemplais avec l’adoration d’un mangeur d’opium pour la vision surgie de la drogue béatifique.

« Que ne demeure-t-elle ainsi, figée dans cette extase, auréolée de cette ombre ! Pourquoi venez-vous vers moi, inaccessible Lia ?

« — Mon amour, êtes-vous triste ? Cette musique vous fait-elle mal ?

« — Je vous regardais, amie. Je n’écoutais pas la musique. Il me suffisait de vous voir.

« — Tu m’aimes, dit-elle. Je le sens.

« Et elle me tend sa bouche.

« Mais l’esprit se glisse entre nos lèvres.

« Je prétexte une migraine et je la laisse, humiliée, pour remonter dans ma chambre.

« Comme la nuit est lourde. J’ouvre ma fenêtre. Les tilleuls et les marronniers du jardin ne sont agités d’aucun frisson. Une étrange odeur monte de leurs feuillages ; une odeur de sève, écœurante, langoureuse. Et par delà les masses sombres des arbres, le halo de la ville pareil à la voie lactée. Je songe aux rues, aux boulevards, aux grands lampadaires étoilés, aux façades des théâtres et des music-halls fardées de lumières violettes, au fourmillement noir de la foule où l’on frôle des femmes peintes, où s’ouvrent des sillages de parfums. Je songe au printemps poussiéreux des grandes cités, à la fièvre qui englue vos paumes, aux jardins dont la brise emporte les pollens à travers les rues peuplées de désirs. Je songe aux fenêtres éclairées où se penchent des gorges nues pour aspirer l’haleine du soir, au ciel électrique qui blêmit dans la buée voluptueuse et âcre exhalée de millions de corps et de millions de bouches. Et la ville m’appelle, haletante, oppressée, étouffant dans sa noire ceinture de feuillages, lacérée d’une étrange détresse, prête à s’offrir, nue, à tous les hommes, à tous les désirs, à moi-même.

« Lia est rentrée dans sa chambre. Avec des précautions infinies, j’ai donné à la porte un tour de clé. La serrure bien huilée n’a fait aucun bruit. Précaution d’ailleurs inutile, car Lia n’est pas importune et je la crois un peu blessée à cause de ma fausse migraine. Mais j’ai besoin d’être seul, d’avoir à moi, égoïstement, le petit coin de la maison commune. J’ai besoin d’échapper à la domination de l’amour, à l’avidité de la tendresse, besoin de m’avouer à moi-même insatisfait.

« Un rais de lumière glisse sous la porte et j’entends des pas légers, des froissements de soie et de linge, tout le délicat manège d’une femme qui fait sa toilette de nuit. Le corps de Lia est beau, pareil à la chair d’une jeune amande. Il se plie à toutes les caresses ; il est souple et subtil ; il est ardent. Le lit, très large et très bas, tendu de linon, nous attend ; la chambre sent l’iris et l’ambre ; la porte-fenêtre s’entr’ouvre pour laisser passer le souffle du jardin nocturne. Une clarté voilée tombe de la lampe ; dans cette pénombre, Lia, svelte et blanche, émerge des mousselines et, solitaire, attend.

« Derrière la cloison, indifférent aux charmes de l’amour si proche, je laisse la nuit m’envahir.

« Quel homme, sachant le prix de ces caresses, de cette ardeur et de ce luxe, n’ouvrirait cette porte ? Elle est close, pourtant, et je n’ai pas fait un pas vers elle. Elle est close sur la volupté, sur le bonheur, sur tout ce qui fait le bonheur des autres, des hommes, non le mien.

« Une voix dit :

« — Fou. Tu es un homme riche, un homme heureux. Tu as une maison, des serviteurs et une femme qui soulève les désirs sur son passage, une femme qui est amoureuse et fidèle. Tu es un homme établi. Tu as des biens et tu dois en jouir. Jouis de ta maison, de ta fortune et de ta femme, car elle est aussi ton bien. Sois donc heureux, imbécile. Profite de tes cristaux, de ton argent et de ton lit. Allons. Ouvre la porte.

« — Je ne sais pas posséder.

« Une autre voix dit :

« — La femme qui t’aime, t’aime un jour, une heure. Elle a préparé le lit et les parfums. Elle t’attend. Si tu ne viens pas, c’est un autre qui passera son seuil. Prends garde.

« — Que m’importe.

« J’entends encore :

« — La destinée t’a accordé une femme dont le cœur est pur et le corps ardent. Que te faut-il de plus ? Son esprit est l’égal du tien. Elle est faite pour te donner toutes les joies ; elle est unique. Votre royaume est sans limites. Que te faut-il de plus ?

« — Je ne sais.

« Ah ! je frissonne. Une main s’est posée sur mon épaule. Je me retourne : l’ombre.

« — Tu étouffes dans cette chambre. Viens, mon petit, tu n’es pas fait pour ce bonheur-là, tu n’es pas fait pour le bonheur. Regarde par la fenêtre. Vois comme la ville luit, par delà les arbres : on dirait qu’elle respire, n’est-ce pas ? Elle est pleine de douleur, la ville, pleine de fièvre, de sang, de désir ; elle est gorgée de stupre ; elle a des rues sombres où se balancent des lanternes, comme de mauvaises étoiles, et des avenues inondées de lumière brutale où passent des femmes plus blanches que des cadavres, des femmes pleines de ruse, de misère, de haine, des femmes souillées, avec leur audace triste… Oui, l’autre, je sais. Écoute. Mets ton oreille à la serrure. Elle dort, mon petit. Tu entends comme sa respiration est calme. Elle rêve que tu l’aimes et elle est heureuse. Elle ne comprend pas, va.

« … Non. Elle n’entendra pas. C’est cela. Mets ton chapeau, ton vieux chapeau et ce manteau un peu usé. Tu l’as déjà porté, tu le sais bien, une nuit d’aventure, une nuit de fièvre, doucement, fais doucement.

« … Oui, je sais bien qu’elle est belle. Mais, qu’est-ce que cela, la beauté ? Ce n’est pas parce qu’elles sont belles, que tu les désires, dis, les autres ? Et puis elles sont belles aussi, à leur manière, avec leur fard, leurs yeux cernés et la trace des coups…

« … Tu dis qu’elle est ton égale, qu’elle te comprend. Non, ne mens pas, mon petit. Est-ce qu’une femme peut te comprendre, quand elle t’aime ? Est-ce que la femme peut comprendre l’homme ? Illusion. Leur façon de te comprendre, c’est de te bercer. Elles n’en ont pas d’autre. Et quelles sont celles qui te bercent le mieux…?

« … Fais doucement, mon petit. Là, relève ton col. Non, la porte ne fera pas de bruit. Je t’en réponds. Le chien n’aboiera pas non plus. La nuit t’appelle, elle est pleine de secrets ; elle est pleine de cette amertume qui te manque dans ta maison. Va, mon petit. Tu as besoin de te griser de tristesse et de dégoût. Saoûle-toi, saoûle-toi jusqu’à la nausée. Tu crèveras de honte, demain. Mais ce soir, ce soir, tu baiseras toute la misère sur les lèvres et tu sais bien qu’il n’y a pas de baiser qui vaille celui-là. »

« Qui a parlé ?

« Où suis-je ?

« Dans la rue. »

CHAPITRE XIV Le docteur termine son récit.

« Il reste à la psychologie beaucoup de progrès à faire.

« Je te salue, vieil Océan… »

Lautréamont.

— Le journal s’arrête ici, dit Tramier en fermant le cahier de maroquin. Il y a un an, environ, je reçus la visite de Lia. C’était la première fois qu’elle sonnait à ma porte et j’avoue que je fus assez intrigué de sa démarche. Lia était, comme toujours, fort belle ; mais son visage, habituellement rosé, était d’une pâleur qui me frappa aussitôt. Ses traits tirés révélaient la fatigue et l’insomnie. La lassitude ajoutait à sa beauté un charme douloureux.

« — Quoi, lui dis-je, seriez-vous souffrante ? Vous semblez un peu défaite. Rien de grave, je pense ?

« — Il ne s’agit pas de moi, répondit-elle.

« — De qui donc ? De Florent ?

« — Oui, murmura-t-elle à voix basse. J’ai à vous parler confidentiellement.

« Je la fis passer dans mon cabinet dont je fermai soigneusement la double porte. Lia prit la parole :

« — Florent est malade, très malade.

« — Cette maladie l’a donc pris brusquement ?

« — Non, fit-elle. Il y a longtemps qu’il est atteint.

« — Je ne me suis jamais aperçu de rien. Pourtant, Florent est un ami de toujours : je l’ai suivi depuis l’enfance.

« — Moi non plus, je ne savais pas. Maintenant, je sais et je n’espère pas.

« — Incurable ?

« — Probablement. Le mal dont il souffre, je doute que votre science puisse le maîtriser. Il réside où vous ne saurez l’atteindre.

— « Erreur, chère amie. Il n’y a point de maladie morale qui n’ait, pour ainsi dire, sa transcription physique. Je la saisirai. Nous le traiterons, nous le guérirons. Mais pour l’amour de Dieu, parlez, dites-moi tout.

« — Voici :

« J’ai aimé, j’aime encore Florent, autant qu’une femme peut aimer. Pardonnez-moi, mon ami, d’entrer dans des détails aussi intimes. Mais ils sont nécessaires. Je ne suis pas laide ; je suis jeune ; le sort de Florent semble enviable à bien des hommes. Et pourtant, depuis le jour où je suis devenue sa femme, son amour n’a cessé de décroître. Est-ce là un de ces résultats terribles et imprévus des unions auxquelles la passion a présidé ? Je ne sais. Florent m’a passionnément aimée, j’en suis sûre, tant que je ne lui ai pas appartenu. Mes caresses ont détruit cet amour. Je l’ai compris, bien qu’il s’efforçât de dissimuler et qu’il feignît de me payer de retour. Mais est-ce qu’une femme amoureuse peut se tromper ? Et n’est-ce pas une chose affreuse que de détruire de ses propres mains la chose du monde que l’on voudrait conserver entre toutes ? Mon amour a tué le sien.

« — Vous vous trompez certainement. Florent vous aime, il n’y a point de doute. Combien de fois m’a-t-il parlé…

« — Laissez-moi continuer, fit-elle avec un geste de la main, comme pour écarter ces objections importunes.

« L’homme, dit-on, a toujours besoin de conquérir ; son désir s’épuise, s’il ne lutte pas. J’ai cru un instant que Florent subissait cette loi. J’ai usé de coquetterie ; j’ai voulu le contraindre à se défendre. Vains artifices. L’indifférence seule m’a répondu. Bien pis encore : il a paru sourire à l’idée que je pouvais être heureuse en dehors de lui, comme s’il en concevait quelque allègement.

« Enfin, il m’a fuie. Je n’ose dire qu’il m’a méprisée, car j’ai parfois surpris tant de tendresse dans son regard que je n’ai pu le croire absolument perdu.

« Mais quel funeste secret nourrissait-il ? Quel remords ?

« Je songeais alors que, dans une minute d’égarement, il m’avait peut-être trompée, et que m’approcher lui semblait depuis une profanation. Cette pensée m’était fort douloureuse. Mais elle n’était pas inconciliable avec le caractère de Florent, dont la délicatesse, en matière de sentiment, a toujours été extrême. Je résolus d’avoir le mot de l’énigme.

« Aussi habilement que possible, je mis la conversation sur le terrain de la fidélité masculine. Je proclamai ma générosité, le peu d’importance que j’attachais à un oubli véniel. L’amour et la sincérité ne lavent-ils pas toutes les fautes ? S’il m’avait alors fait un aveu, j’en aurais certainement éprouvé quelque dépit, malgré mes protestations. Mais combien j’eusse été heureuse de le voir délivré de son fardeau et prêt à se laisser reconquérir !

« Hélas ! aucun aveu ne sortit de sa bouche.

« Un fait brutal, terrifiant, se produisit.

« Depuis quelques temps déjà, Florent ne partageait plus ma chambre. Il dormait dans une pièce voisine de la mienne et séparée seulement par une cloison. Une nuit, je m’éveillai brusquement, en proie à une de ces inexplicables angoisses qui parfois vous arrachent au sommeil. Une main serrait ma gorge. J’ouvris les yeux ; l’aube filtrait à travers les rideaux, emplissant la chambre d’une pénombre blême.

« — On a marché dans le jardin.

« J’écoutais avec cette attention atroce que donne la peur. Aucun bruit ne m’échappait, ni le craquement menu des boiseries anciennes, ni les battements sourds de mon cœur.

« Distinctement, le bruit d’un pas sur le sable parvint à mon oreille.

« — On a marché. On vient…

« Je bondis à la fenêtre, mais les volets étaient clos et je n’osai les ouvrir.

« Une peur folle me paralysait. Pourquoi ? Ce pouvait être le chien, un domestique. N’importe. J’essayai d’appeler « Florent ! Florent ! » à travers la cloison, mais ma voix s’arrêtait dans ma gorge.

« Alors, j’ouvris la porte et la chambre était vide.

« Un instant, je demeurai, muette d’effroi, sur le seuil. La tension terrible de mon esprit et de mes sens ne diminuait pas. J’écoutai. On montait maintenant l’escalier. Des pas feutrés, lents et précis, les pas de quelqu’un qui ne veut pas être entendu, des pas de voleurs.

« Automatiquement, posant le pied avec précaution, j’avançai dans la pièce. Le jour blanchissait le lit désert. On n’y avait pas couché.

« On marche maintenant sur le palier. La poignée de la porte bouge imperceptiblement, tourne, tourne, sans un bruit. Il y a quelqu’un là derrière. J’étouffe. Je voudrais crier. Je ne puis.

« La porte s’entre-bâille. Un chapeau sombre se glisse en avant. Puis, une main, un corps.

« Je hurle : — Qui est là ? Au secours.

« L’homme surpris s’arrête. Je distingue une silhouette inconnue, un feutre rabattu sur les yeux, un manteau grisâtre fondu dans la pénombre. Ces images traversent mon esprit tandis que l’épouvante glace mes membres.

« L’homme a relevé la tête.

« C’est lui.

« C’est mon amour, dans ces vêtements sordides, suant la honte, qui rentre à pas de loup, comme un voleur, comme un assassin.

« J’ai caché ma tête dans mes mains, et je m’effondre sur un siège, attendant.

« Avec des gestes hésitants, des gestes de malade ou d’homme ivre, il a dépouillé son manteau. Puis, il est resté quelques instants, debout dans l’aube livide, me regardant. Lentement, il est venu à moi, il s’est agenouillé et, le front posé sur le bras du fauteuil, il a parlé.

« Je ne puis tout vous répéter, mon ami.

« Mais, tandis qu’il parlait, mon âme se fendait de douleur et j’ai pleuré sur lui, pleuré sur nous.

« Il m’a dit :

« — Ne me touche pas. Tu n’aurais jamais dû me toucher. Je ne suis pas digne que ta main m’effleure. Ne me touche pas. Cela me ferait mal. Cela te ferait horreur, ensuite…

« Ne me demande pas d’où je viens. Pense que je viens des profondeurs de la mort.

« Je ne suis pas fait pour notre bonheur. Je ne suis pas fait pour ta pureté. Pardonne-moi. C’est une force en moi qui me guide. Je ne puis lui résister. Je vais comme un aveugle.

« Pourquoi es-tu devenue ma femme ? Pourquoi ai-je commis ce crime de t’associer à ma vie ? Et pourtant, je t’ai adorée, comme un esprit. Mais, il ne fallait pas qu’il y eût l’amour entre nous. Parce que l’amour n’est que souffrance et délectation de sa souillure.

« Pardonne-moi. Tu es belle. Tu es pure : tu étais faite pour donner la joie. Et tu ne me l’as point donnée, parce que je ne suis point créé pour la joie, parce que mon âme est altérée d’amertume.

« Tu m’attendais avec ton corps éclatant comme la neige et comme les lys, avec tes caresses réservées à moi seul, tu m’attendais dans le secret de notre lit et de nos parfums.

« Je t’ai préféré des corps souillés par tous les mâles, des lèvres flétries, des visages émaciés par le vice et la misère.

« Écoute. Écoute, malgré tout. Mes paroles sont infâmes, mais il faut que tu les connaisses. Car je porte sur moi toute la misère et tout le vice de l’homme. Et c’est ma seule excuse.

« J’aurais voulu t’élever en esprit un autel ; mais nous n’aurions pas dû communier dans le plaisir, car le plaisir sépare ceux que l’esprit a unis.

« Je suis resté insensible à ta beauté, à ton amour, parce que notre domaine commun n’était pas là.

« Et le domaine de la volupté, je ne le partage qu’avec les prostituées, qu’avec les filles du ruisseau, qu’avec les plus basses et les plus viles, celles qu’on a pour une obole, pour un morceau de pain.

« Car je n’aime qu’un plaisir mêlé de larmes, qu’une volupté amère, qu’un fruit plein de cendres ; et mes lèvres s’attardent volontiers sur les bouches qui insultent.

« Pardonne-moi. Il n’y a pas de ma faute. A la chute du jour, une force obscure me prend par les épaules et me chasse devant elle par les rues, sur les places publiques, vers celles qui étanchent ma soif d’abjection.

« Pardonne-moi. Je me suis éloigné de toi parce que ta main est pure et qu’elle ne doit pas me toucher.

« Quand la force m’abandonne, je ne me reconnais plus et je passe ma main sur mon front. Mais je sais bien que je ne puis lui échapper et qu’elle me guette et qu’elle m’entraînera jusqu’à la mort. »

« Je ne saurais vous rendre, mon ami, le ton de ces paroles, que je vous répète d’ailleurs bien imparfaitement. Florent parlait d’une voix sourde et dont la monotonie était tragique. Il était immobile, appuyé sur le bois du fauteuil qui lui meurtrissait le front, mais il ne s’apercevait de rien, et pas un instant il ne leva la tête. C’était une sorte de gémissement qui montait de sa poitrine ou de la terre ou de la nuit, et qui emplissait mes oreilles, mon cœur, mon être tout entier. Que pouvais-je faire ? Pleurer seulement.

« Puis, maternellement, je l’ai pris par la main, je l’ai forcé à s’étendre. Il avait des mouvements spasmodiques et les muscles raides comme un somnambule.

« — Reposez-vous, ami, vous êtes malade. Mais je vous guérirai. Nous vous guérirons.

« A le contempler ainsi misérable, une épouvante m’envahissait et il me semblait qu’un être mystérieux possédait, torturait, dégradait ce corps que j’avais tant aimé, ce visage où tant de flamme avait lui.

« Et, sans doute, il en est ainsi. C’est pourquoi ma pitié et mon amour l’ont emporté sur l’horreur causée par ces aveux. Florent n’est pas responsable.

« Florent est en proie à une terrible folie. Mais est-ce que certaines folies ne se guérissent pas, docteur ?

« — Certainement, si, chère amie. Il y a dans nos cliniques de nombreux cas de guérison. Le cas de Florent n’est pas absolument nouveau…

« — Alors vous guérirez Florent ? Vous me le rendrez ?

« — Je vous le rendrai, sain, normal, heureux.

« — Je ne l’oublierai jamais, mon vieil ami.

« Je l’accompagnai jusqu’à sa voiture. Elle se pencha à la portière, agitant sa main gantée de sombre. Je me souviens. C’était l’automne. L’avenue se perdait dans la brume violette du soir.

« Je résolus de le guérir. Florent entra à ma clinique. Hydrothérapie, bromure, hygiène, repos, j’ai tout employé. Pendant six mois, il ne présenta aucun trouble. Alors, je le renvoyai chez lui. En me quittant, il me déclara :

« — J’espère être guéri. Si par hasard cela me reprenait, je me tuerais.

« Quelque temps passa.

« Et j’appris qu’il s’était donné la mort.

« Voici ce qui s’était passé, je l’ai su de la bouche de Lia.

« La vie du ménage avait repris sous les meilleurs auspices. Florent était affectueux et calme. Il travaillait. Un soir, comme il s’était retiré dans sa chambre, Lia, en se déshabillant, entendit le bruit d’une porte qui s’ouvre. Un pressentiment l’envahit. Florent s’échappait de nouveau.

« Elle se dressa devant lui sur le seuil. Elle le prit aux épaules, suppliant :

« — Tu ne sortiras pas. Reste. Je t’en prie. Il ne faut pas, Florent. Il ne faut pas.

« Mais lui, sombre, les yeux fixes :

« — Laisse-moi.

« — Tu me tueras plutôt.

« Alors, il lui serra la gorge de ses doigts crispés et la bouche sur sa bouche, siffla :

« — Laisse-moi ou je t’étrangle.

« Puis il la rejeta à demi morte sur le parquet de la chambre et disparut dans la nuit. »

Le docteur Tramier cessa de parler.

Le silence régna un moment sur le pont du navire. Les cinq ombres restaient muettes : on eût dit qu’une angoisse descendait sur elles des profondeurs nocturnes du monde, voilait jusqu’à la phosphorescente splendeur du Pacifique.

Pourtant, une voix s’éleva enfin.

C’était celle de Marie Erikow.

— Est-il possible que les hommes aiment le mal, la misère et la douleur ?

— Non, répondit Tramier, les fous, seulement. Et mon pauvre ami était fou, incurablement fou.

— Que de folies diverses il y a sous la calotte des cieux, murmura Helven, qui sortit un instant de sa réserve accoutumée. Et qui les distinguera ? Qui fera la part de la santé et de la maladie, de la folie et de la raison ? Où commencent l’une et l’autre ? Leurs frontières sont invisibles.

Leminhac éclata et de sa voix sonore lança aux échos de l’infini :

— Quelle que soit votre subtilité, Monsieur Helven, vous ne saurez nier que la lumière de la raison balaie ce ténébreux mélange de sensualité et de mysticisme. Si Florent avait eu un atome de bon sens et s’il avait pris trois grains d’ellébore, il serait resté en paix avec sa femme et n’aurait point eu d’aussi mauvaises fréquentations.

— Je ne sais pas, dit Helven, ce que vous appelez le bon sens. Est-ce le sens commun ?

— Parfaitement.

— Dans ce cas, vous me permettrez de le récuser. Il arrive assez souvent que le sens commun tourne à ce que vous appelez la folie. L’histoire en est pleine d’exemples. Des millions d’hommes commettent ensemble des actes qui, d’après votre bon sens, sont absurdes. Quelle raison les jugera ? Un souffle que vous dites insensé, et que je dis mystérieux passe sur le monde. Sagesse et folie sont des mots. Qu’est-ce que les guerres, sinon des épidémies mystiques ? Qu’est-ce que les religions et leur fanatisme ? Des millions de croyants se précipitent sous les roues meurtrières du char de Jaggernaut. Les hommes brûlent, égorgent, écartèlent pour une proposition de foi. Des processions de flagellants ont traversé l’Italie, portant leurs cilices, leurs disciplines et leurs fouets sanglants. Où est-il, le sens commun ? Comment jugerez-vous les actes et les grands mouvements des foules, pareils aux courants de l’Océan ?

Flegmatique, Van den Brooks, qui avait écouté jusque-là sans mot dire, éleva la voix :

— Les imbéciles seuls soumettent tout à l’estimation du bon sens, articula-t-il impitoyablement. Le bon sens est une courte lorgnette. Vous avez bien raison, Helven. Où commence la folie ?

« Vous demandez, Madame, — et il se tourna vers Marie Erikow qui allumait en cet instant une cigarette russe — vous demandez s’il est possible que les hommes aiment le mal, la misère et la douleur, je vous répondrai : Oui. Bien plus, je dirai que ce sont là les choses qu’ils préfèrent. »

Helven tourna curieusement la tête vers le marchand de cotonnades, car le son de sa voix, où vibrait un insolite accent de passion, l’intriguait. Était-ce le reflet de la pipe ? Il lui sembla que les lunettes vertes brillaient étrangement. Les autres écoutaient. Les paroles de Van den Brooks portaient, ce soir, plus loin que de coutume.

— Que fait l’enfant ? Il prend un moineau et il l’aveugle. Ensuite, il le caresse, il le pose tout chaud dans sa petite main, baise les paupières crevées et l’appelle « mon mignon, mon petit oiseau chéri ». Tout l’homme est là, et la femme.

« La souffrance nous attire obscurément. Cet attrait est plus fort que celui du bonheur et de la joie.

« On aime à voir les bêtes dans les ménageries, les lions couverts de plaies, les tigres aux yeux chassieux, les buffles dont les orbites sont incrustés de petites mouches malignes. On regarde longuement les prisonniers. Je me souviens de convois en Sibérie. Le bruit des chaînes chatouille agréablement l’oreille de l’homme sensible. Il s’apitoie et il croit qu’il est bon. Sa vanité est flattée. Puis, au fond de lui-même, il jouit davantage de sa liberté, devant la servitude des autres. La souffrance est un piment fort savoureux. On en goûte d’abord du bout des lèvres, comme le bourgeois qui regarde passer les prisonniers. Peu à peu, on s’affine, on se perfectionne, on va loin…

Helven aurait juré que Van den Brooks passait doucement sa langue sur ses lèvres.

— Pour donner de la volupté à Florent, il faut toute la misère humaine. Il lui faut ces filles qui livrent leur corps au premier venu, pour une bouchée de pain, qui subissent les contacts les plus ignobles, dont l’incessante besogne est de s’étendre sur le dos, du matin au soir et du soir au matin, parquées dans des quartiers spéciaux, dans des maisons closes, gavées de stupre et d’alcool, devenues plus lourdes et plus apathiques que des bêtes de somme ou gorgées de haine et d’un fiel longtemps accumulé. Quel raffinement, que d’aller demander l’amour à ces machines à plaisir, de les obliger à un sursaut humain et de les laisser retomber ensuite dans leur misère ou leur indifférence plus affreuse encore. Le joli jeu, vraiment. Votre malade était un délicat, docteur.

— A vrai dire, dit Tramier, je n’ai jamais considéré la chose sous ce jour.

— Toute la misère humaine, oui. Le résultat quintessencié de cette civilisation de maîtres brutaux et d’esclaves grossiers, le voilà pour quelques artistes, jouir de la souffrance, chercher la volupté dans la douleur. Et regardez-les avec leur bouche bégayante de pitié et leurs yeux étincelants de désir. Regardons-nous aussi et demandons-nous si nous ne leur ressemblons pas.

— Ne jouissons-nous pas quelquefois de notre propre douleur ? dit Helven.

— Oh ! combien de fois ! s’exclama Marie Erikow — et le geste de son bras traça dans l’ombre une ligne blanche au bout de laquelle luisait une cigarette, comme une pierre précieuse. — Combien de fois ! Quand j’étais petite fille, il m’arrivait de me réveiller la nuit et de mettre mes pieds nus sur le carreau glacé, jusqu’à ce que le froid me mordît comme une brûlure. Je me recouchais et j’avais plaisir d’avoir eu mal. Pourquoi ?

— Inconsciemment d’abord, reprit Van den Brooks, consciemment ensuite, on tire volupté de la souffrance d’autrui. Voyez l’amour lui-même, comme il se confond avec la douleur. Deux amants font de leurs baisers des morsures cruelles, jamais assez cruelles à leur gré. Le sang jaillit quelquefois sous leurs lèvres et ils le boivent avec délices.

— Amours de sauvage, murmura Leminhac assez bas, parce qu’il craignait de déplaire à Marie Erikow dont l’exclamation l’avait surpris.

Mais Van den Brooks insista cruellement, les lunettes vertes tournées vers l’avocat, qui se sentait fort mal à l’aise.

— Amours de sauvages, que non pas. Vous ne connaissez pas les sauvages, maître Leminhac. Je vous en ferai connaître, s’il vous plaît. Ce sont des animaux bien plus doux que nos civilisés. Le culte et la passion de la douleur ne viennent que tard. Il faut un dosage compliqué de toutes sortes d’ingrédients. La religion, l’intelligence, la culture, tout cela aiguise notre instinct de délectation cruelle.

« Se mortifier, n’est-ce pas le suprême délice des ascètes ? Est-ce autre chose que cet instinct cruel tourné contre nous-mêmes ? Comme il est bon de se faire mal, n’est-ce pas, Madame Erikow ? Vous êtes Russe, vous comprenez cela mieux que les Français, quoique parmi eux il y ait eu quelques bons maîtres de la torture psychologique.

— C’est vrai, dit Marie Erikow, il y a là une ivresse que mes frères slaves recherchent volontiers.

— L’homme aime à faire souffrir et il aime ce qui le fait souffrir. Le chien aussi aime le maître qui le bat. D’un bout à l’autre de l’univers, c’est un continuel échange. Nous nous baignons dans la douleur.

Van den Brooks articula ces derniers mots d’une voix plus sourde. Il y avait dans son accent une violence contenue qui frappa les passagers. Tramier lui-même, qui sommeillait dans son rocking-chair, tressaillit. Un léger malaise s’empara du groupe. Mme Erikow donna, contrairement à son habitude, le signal du départ, et se sauva sans prendre le bras d’Helven. Celui-ci serra la main de Van den Brooks et, comme il s’éloignait, il entendit le marchand de cotonnades qui, les yeux tournés vers les constellations éparses, murmurait :

— Dieu n’est que le plus artiste des bourreaux.

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