QUATRIÈME PARTIE LA TRAVERSÉE S’ACHÈVE
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CHAPITRE XXII Où il est question de la concupiscence chez les personnes de couleur, de ses rapports avec l’odorat et aussi d’un passage secret et d’une porte de fer.
Le Cormoran avait bien levé l’ancre. Qu’il se dirigeât ou non vers Sumatra, comme le prétendait Van den Brooks, c’est là une question à laquelle, seul, le capitaine Halifax pourrait répondre et, pour le moment, le voici dans sa cabine, en chandail de laine bleue, la joue gonflée d’une chique. Halifax-le-Borgne prend ses aises, maintenant qu’il n’a plus à son bord « ces bougres de terriens » et qu’il est seul avec le ciel, la mer, son bon navire et quelques coquins dont l’eau salée est l’élément naturel. « Où va le Cormoran, capitaine ? » Le capitaine n’a cure de nous répondre et il mastique une savoureuse tranche de tabac. Ce n’est pas Halifax qui vendra son maître.
On frappe à la porte — deux coups secs.
— Entrez, bosseman, qu’y a-t-il ?
— Il manque un homme à l’appel, capitaine.
— Lequel ?
— Tommy Hogshead. Le gaillard a filé cette nuit. Il est parti sur un canot du bord, emportant un tonnelet de rhum, des biscuits et quelques boîtes de conserves.
— A dieu vat, dit philosophiquement Halifax. Il n’ira pas loin. Et ce n’est pas une grande perte que nous faisons là. Merci, bosseman.
Et il fait passer sa chique de la joue droite à la joue gauche, soufflant à une distance honorable pour un capitaine au long cours un jet de salive noire.
Il y a sur les bords de l’île Van den Brooks une petite crique où les crabes abondent. Il y en a de toutes les tailles et les matelots en sont friands. Mais ne croyez pas un instant que Tommy Hogshead ait amarré son canot chargé de provisions dans cette anse à crustacés pour se livrer au plaisir innocent de la pêche. Vous vous feriez de cet enfant des forêts africaines une image idyllique dans le goût de Bernardin de Saint-Pierre, mais peu conforme au goût d’aujourd’hui : ce dernier aime qu’on lui peigne la vie et les hommes en noir plutôt qu’en rose. En l’espèce d’ailleurs le noir est de rigueur, car non seulement Tommy est de peau fort sombre, mais il roule dans son esprit des desseins plus sombres encore. Il faut un traître dans toute histoire et ce rôle lui est dévolu. Il cède à la fatalité. Plaignons-le, mais ne quittons pas des yeux sa haute silhouette qui se profile en coulée d’encre sur les rochers de la crique, à la nuit tombante. Que cherche-t-il avec tant de persévérance ? Il passe agilement d’un rocher à l’autre, entre dans l’eau jusqu’à mi-jambe, explore toutes les fissures de la falaise. Le voici qui se courbe, se courbe et disparaît.
Tommy Hogshead a trouvé quelque chose et ce quelque chose est probablement ce qu’il cherchait. Dans une anfractuosité de la falaise s’ouvre une sorte de galerie naturelle dont l’étroit accès est barré par une épaisse grille de fer. Le nègre caresse amoureusement les barreaux, éprouve la serrure ; mais cette herse digne d’une Bastille ne lui paraît pas sans doute un obstacle bien sérieux, car il sourit de tout son ivoire. La nuit vient. Tommy juge sans doute que sa journée a été suffisamment remplie ; après une cordiale accolade au tonnelet de rhum, il s’étend au fond de son canot et regarde, de cette couche oscillante, les étoiles se lever sur le Pacifique.
Sous cette latitude ou sous une autre, les étoiles ont gardé le magique pouvoir d’amollir les cœurs les plus endurcis. Le nègre n’est pas insensible à l’influence des astres, car le sommeil ne voile pas ses prunelles de porcelaine. Ce farouche fils de Cham est dévoré d’une passion que, lecteurs impénitents de Georges Ohnet, vous croyez appartenir en propre aux membres du Jockey, aux officiers de cavalerie et aux ingénieurs des Ponts et Chaussées. Tommy Hogshead est amoureux et, s’il a quitté son bord, s’il s’est caché dans l’Anse aux Crabes, c’est pour suivre la piste de Marie, pour flairer son parfum, pour tenter peut-être un coup d’audace. Il n’est pas sans connaître l’existence d’une certaine galerie qui, de la falaise, aboutit à l’intérieur même du palais de son maître. Et ce qu’il vient d’éprouver de son poing, pareil à une massue d’ébène, c’est la qualité des barreaux et la force de la serrure qui défendent l’accès du secret passage.
La Vénus nègre doit s’attacher à sa proie avec un acharnement tout spécial, car Tommy ne ferma pas l’œil. Lorsque la nuit fut avancée, il grimpa le long des rochers et gagna une éminence d’où il pouvait apercevoir, entre les arbres, la maison de Van den Brooks. Une lueur tremblait encore à quelques fenêtres. Elle s’éteignit au bout de quelques minutes : le nègre redescendit alors dans la crique. L’ombre épaisse des rochers et de l’eau ne le gênait nullement et il retrouva sans hésitation l’ouverture de la galerie.
Celle-ci était fort basse : un homme de la taille du nègre n’y pouvait pénétrer qu’à plat ventre : de plus, elle s’ouvrait à fleur d’eau et devait être impraticable par les gros temps. Une mousse verdâtre engluait ses bords. La grille était fixée au roc, d’un côté par deux gonds, de l’autre par une serrure. Tommy empoigna les barreaux et pesa lourdement. De l’eau jusqu’aux jarrets, arc-bouté sur un bloc de granit, les muscles de ses bras et de ses cuisses tendus comme des câbles d’acier, immobile dans son ahan, il semblait la statue obscure de la Force. Quelques secondes, et le pêne se tordit lentement. La grille céda. Elle s’ouvrait en dedans.
Rampant sur les lichens gluants, le nègre s’avança dans la galerie. Quelques mètres plus loin, le couloir s’élargissait. Il put se redresser. Les ténèbres étaient opaques, mais, en tâtant les parois, il remonta la pente. Il passa devant la crypte où Van den Brooks avait enfoui les joyaux de la Graciosa et refit, sans le savoir, le chemin suivi, quelques jours auparavant, par la dame de ses pensées.
L’odeur de la Russe chatouillait si fort les narines du nègre, — car, chacun le sait, l’amour chez les animaux et les sauvages est déterminé par l’odorat — qu’il accomplit rapidement, et presque sans tâtonner, la montée d’un escalier fort raide, dans une obscurité de tombeau. Hélas ! il n’était pas au bout de ses peines. Une surface lisse et glacée s’offrit à ses paumes. Il devina une porte de métal ; mais il eut beau chercher, il ne rencontra ni serrure, ni poignée, ni la moindre prise. Il haletait, baigné de sueur, frissonnant dans l’humidité visqueuse de ce boyau. Devant lui, un obstacle sur lequel la pesée formidable de son échine ne pouvait rien. Sa force restait vaine ; son cerveau obtus n’avait pas prévu l’issue fatale de cette aventure. Dans les ténèbres de sa pensée, une angoisse bougeait comme une larve. Il demeurait, accroupi devant le seuil triplement scellé, songeant à celle qui, là, tout près de lui, offrait sa blancheur odorante aux caresses du lit. Un gémissement rauque s’échappa de sa gorge.
Il y eut un souffle, un glissement, un rais pâle de lumière.
Tommy n’eut que le temps de se laisser rouler le long de l’escalier, au pied duquel il trouva un refuge dans une excavation du roc.
La porte de fer s’était ouverte.
CHAPITRE XXIII Le calme précurseur.
« The huge and thoughtful night. »
Whitman.
Leminhac, délégué à cet effet, donna à Marie Erikow un aperçu des projets nourris par M. Van den Brooks au sujet de ses hôtes et de la part de collaboration qu’il leur réservait dans sa grande œuvre. Un aperçu seulement, car il omit de transmettre le salut du Maître de l’Ile à la fille de Jérusalem, craignant d’apporter un trouble trop vif dans l’esprit de la Russe. Celle-ci, d’ailleurs, se comporta vaillamment.
— Croyez-vous, dit-elle, que ce fou nous menace de quelque danger ?
— Il faut s’attendre à tout, dit Leminhac, mais jusqu’ici, il n’y a point péril en cette demeure.
— S’il en est ainsi, reprit la Russe avec un sang-froid que bien des stratèges lui eussent envié, il faut aviser au plus tôt à quitter l’île.
— Cela ne me paraît point aisé, hélas ! murmura l’avocat. Nous allons tenir conseil.
Mais Van den Brooks ne leur en laissa point le loisir. Il se montra ce jour-là d’un empressement sans pareil autour de ses hôtes bien-aimés. Il les couvait du regard, leur souriait en coulisse et se livrait enfin au charmant manège du chat avec la souris, manège qui paraissait fort bien convenir à sa nature. Marie Erikow ne pouvait s’empêcher de l’admirer et inconsciemment se retrouvait en lui. Le professeur marquait une réserve orgueilleuse et prenait l’attitude du stoïque accablé par le destin. Leminhac, lui, ne parvenait pas à dissimuler quelque mélancolie. Quant à Helven, il se gardait bien d’affecter une bonhomie qui eût donné long à penser à ce finaud de marchand, mais montrait suffisamment de bonne humeur pour qu’on pût le croire résigné à son nouveau sort.
— Vous me permettrez, dit-il affablement à Van den Brooks, d’user et d’abuser de votre bibliothèque. Vous avez là mille ouvrages rares que je désire lire depuis fort longtemps. Les loisirs que vous m’offrez dans votre île me paraîtront enchanteurs, si mon esprit y peut goûter tant de délectables aliments.
— Mon cher ami, dit le Maître de l’Ile, tous ces volumes sont à vous. Je ne suis pas fâché que vous consacriez à la lecture une grande partie de vos heures libres. Étant donné l’emploi que je vous réserve, certains ouvrages vous seront utiles, bien plus, nécessaires. Même s’ils vous semblent arides, je vous conseille fort le Traité d’anatomie de Poirier et un travail fort curieux d’un savant chinois, traduit par votre serviteur lui-même, touchant l’Art de disséquer à vif.
— Dès aujourd’hui, dit énergiquement Helven, je me mettrai à l’ouvrage.
Et, de fait, il demeura seul dans la bibliothèque tout le temps que Marie consacra à une violente migraine, Tramier à son herbier et Leminhac à un écarté avec le marchand.
Le peintre ne resta pas oisif.
Vers le soir, Van den Brooks eut la bonne grâce de se retirer et les quatre voyageurs se retrouvèrent dans le boqueteau au-dessus de la plage.
— Quelle sinistre aventure ! commença le professeur qui jouait volontiers le rôle du chœur dans la tragédie antique.
— Permettez, dit Helven. Il ne faut nous en prendre qu’à nous-mêmes et le mieux est de ne songer qu’aux décisions immédiates.
— Oui, fit Marie. Il faut nous sauver.
— Songez, reprit le peintre, que nous sommes gardés. La nuit dernière, j’ai voulu mettre le nez dehors, à titre d’expérience, mais quelques ombres de mauvais augure m’ont détourné de pousser plus loin que le seuil. Il est impossible de passer par les portes ou les fenêtres. Nous recevrions des coups de fusil…
Il s’interrompit :
— J’ai cru entendre un craquement derrière ce buisson, dit-il. Nous sommes épiés.
Il baissa la voix :
— Je sais un moyen de sortir. En deux mots, voici : ce soir, on passera à la fumerie. Nous ferons semblant de fumer et Van den Brooks, qui m’a l’air de donner assez dans la drogue, sera bientôt hors d’état d’empêcher nos projets. Rendez-vous dans la bibliothèque, tous quatre. Je me charge du reste.
— Enfant, dit Leminhac. Sortir du palais, la belle affaire ! C’est sortir de l’île qu’il faut.
— Nous décrocherons une pirogue, repartit Helven, il y en a certainement sur le rivage.
— J’ai une idée, dit Marie, il y a un canot chargé de provisions, dans une petite crique à trois cents pas d’ici.
Elle décrivit l’endroit où elle avait aperçu le canot de Tommy, sans toutefois parler du nègre.
— Merveilleux ! éclata Helven. Si le canot est encore là, nous sommes sauvés, car j’ai comme une idée que cette crique… mais, motus ! Vous saurez cela assez tôt. Fiez-vous à moi.
— Et si le canot a un propriétaire, fit Leminhac, et si ce propriétaire ne consent pas à céder à nos honnêtes propositions…
— Alors, articula Helven, voici…
Et il sortit de sa poche un bowie-knife fort honorable.
— J’ai mieux que cela, dit en souriant Marie.
Et elle sortit de son sac à main un ravissant browning.
— Parfait, jugea le peintre. En attendant, M. Tramier va, sur vos indications, aller reconnaître si le canot est encore là. Il est moins aisément suspect qu’aucun d’entre nous.
Le professeur accepta, assura son binocle, et l’on vit sa petite silhouette noire diminuer sur la falaise. Comme on était loin de l’Académie, des Radiolaires et de Krafft-Ebing, sur cette île semée de volcans, exubérante de verdure, devant la splendeur déserte du Pacifique.
Le professeur songeait :
— Que suis-je allé faire dans cette galère… c’est-à-dire dans ce maudit yacht ? Que n’ai-je attendu un paquebot sûr et bourgeois ? Ce Van den Brooks est un huguenot opiomane, c’est-à-dire un fou de la plus dangereuse espèce. Qu’allons-nous devenir ?
Cependant, il aperçut le canot qui se balançait dans l’anse aux crabes. Par bonheur, Tommy n’était pas là.
— Ayons bon espoir, dit Helven, quand le professeur communiqua le résultat de sa reconnaissance. Je suis maintenant certain de mon plan. Nous aurons une passe difficile. Peut-être essuierons-nous quelques balles…
— Ils nous manqueront comme la sentinelle de Prague, fit héroïquement l’avocat.
— Et ce sera la liberté.
— Rentrons vite, dit le professeur. Van den Brooks serait sur ses gardes…
Et tout en regagnant la demeure massive sous les palmes — qui semblait maintenant une prison — le bon docteur songeait — perspective peu folâtre — au Radeau de la Méduse.
CHAPITRE XXIV L’évasion.
Agli occhi miei ricomincio diletto Tosto ch’i’ usci’ fuor dell’aura morta Che m’avea contristati gli occhi e il petto.
Dante.
— Je suis lasse, dit Marie au dîner ; je demande au Seigneur de l’île la faveur de quelques pipes. L’opium seul me rend des forces.
— J’y consens d’autant plus volontiers, repartit l’aimable trafiquant, que moi-même je ne trouve de réconfort que dans la prière et dans la drogue. L’une va à Dieu et l’autre en vient.
— Je ne me suis pas bien trouvé de mon premier essai, fit Leminhac en minaudant.
— Vous essaierez de nouveau, insista Van den Brooks. On ne parvient pas du premier coup à la béatitude.
— Pour moi, dit le professeur, je veux bien tenter ce soir une bouffée.
— Bravo, mon cher maître — et le marchand lui frappa sur l’épaule. Il faut que, comme moi, vous cherchiez dans le calice du Pavot des conseils et des inspirations. C’est tout à fait indispensable à notre ministère.
Ils s’étendirent sur les nattes. Les pipes émirent leurs brèves volutes ; les lampes brasillèrent. De nouveau, le silence et l’ombre recouvrirent l’île, le palais, les fumeurs.
En vérité, l’heure était tragique. Van den Brooks, couché sous la clarté rouge d’une lampe, semblait le génie funeste de ces lieux. Étendu, il paraissait encore plus grand et sa barbe se déroulait comme un fleuve de feu, à la lueur haletante des veilleuses. Autour de lui, ses hôtes, ses victimes, s’allongeaient, feignant d’absorber la fumée, affectant une volupté que rongeait l’angoisse des minutes à venir. A tout bien peser, quelles chances avaient-ils d’échapper au monstre ? Aucune. S’ils déjouaient la surveillance des serviteurs, s’ils passaient même à travers les balles, quelle autre perspective que d’attendre sur une mer déserte, dévorés par la faim et la soif, un navire qui peut-être ne passerait jamais. La mort planait sur eux. Helven, le plus audacieux de tous et qui, parce que le plus jeune, avait le moins peur de mourir, sentit bouger en lui le trouble démon du désespoir.
C’est alors que la voix s’éleva — la voix qui l’autre soir avait parlé :
« L’opium est la route qui conduit à la mort, c’est le sentier baigné d’aromes qui descend vers les profondeurs. Trois esclaves à la peau noire, trois esclaves endormis gardent le seuil de mon palais ; l’enclos sacré est ceint de pavots ; le soleil de midi ne le frappe point ; mais, seuls, l’ont effleuré les rayons du couchant et les bleues écharpes de la lune. O mes amis, quand vous connaîtrez mon palais, vous n’élirez pas d’autre demeure.
« Que sont maintenant pour moi les tristes fils des vivants ? Que sont pour moi les fruits acides de la terre ? Que sont pour moi les voluptés des mortels, puisque je connais la joie de Dieu ? O mes amis, quand vous connaîtrez mes festins, le pain des hommes aura pour vous le goût des cendres.
« Voici que je dirige mes regards sur le chemin parcouru ; voici que je considère l’œuvre accomplie. Et l’amertume envahit mon cœur, comme la mer montante le sable des grèves. Car mon désir est tourné vers une autre contrée ; ma tête cherche d’autres ombrages et les palmes de cette terre ne sont pas une aile assez douce à la lassitude de ma vie.
« Dès l’aube de ma jeunesse, j’ai connu la force et la puissance et j’en ai usé pour la plus grande gloire du Très-Haut. Les hommes ont été entre mes mains comme les cymbales aux mains des Lévites et de leurs ossements choqués, j’ai fait jaillir la louange de l’Éternel. J’ai conduit mes frères et amis sur le seuil des terres promises et je les ai rejetés ensuite dans leur abjection, afin qu’ils ne blasphémassent point avec leur joie. J’ai semé la douleur et j’ai fait pousser le mal comme la plante robuste dans une terre grasse, parce que la douleur et le mal glorifient Dieu et qu’ils sont sa justification.
« Ma tâche est faite. La force de mes membres se tourne vers le repos. La mort s’ouvre devant moi comme la couche parfumée devant l’époux.
« Mes amis, vous pouvez m’en croire : il n’est volupté plus enivrante que celle de s’anéantir. Cette fumée qui baigne nos fronts n’est qu’un avant-goût des suprêmes délices.
« Et voici ce que je vous propose :
« Cherchons ensemble la mort la plus suave et le lit le plus moelleux. Écrivons sur le seuil de nos chambres ce mot : euthanasie. Qu’est-ce que le bain de Pétrone, l’eau empourprée de sang et de pétales de roses ? Qu’est-ce que le sommeil sous le mancenillier ? Il nous faut trouver autre chose. La science séculaire et notre propre divination nous aideront à cette découverte.
« Peut-être parviendrons-nous à franchir ce terrible fossé sur un pont de cristal ! Peut-être nous évanouirons-nous dans l’éther de quelque nuit laiteuse, comme, un soir de fête, s’évanouit l’écho d’une musique dans les bosquets, parmi les danseurs et les musiciens !
« O mes amis, cherchons à mourir ensemble de la plus belle des morts. »
La voix expira lentement.
— Voire ! pensa Leminhac. Je n’ai nulle envie de pratiquer ces macabres artifices.
Il se tourna et vit la place d’Helven déserte.
— C’est l’heure, murmura-t-il.
Le Maître de l’Ile reposait dans les ténèbres.
A pas de feutre, Marie, puis Leminhac, puis le professeur qui semblait fort ému et dont le binocle glissait à tout instant, se retrouvèrent dans la bibliothèque. La nuit était fort claire et la pièce, plongée dans une légère pénombre.
Helven, debout devant un rayon, déplaça le « Vathek » de Beckford. Un bruit se fit entendre, puis la porte secrète tourna.
D’un signe, Helven entraîna les autres derrière lui. Marie Erikow passa la dernière, attardée à retirer de son sac, non point le conseiller des grâces, mais un fort bon donneur d’avis à sept cartouches.
Leminhac fit jouer sa lampe électrique. L’escalier apparut. Ils descendirent. Leurs pas semblaient faire rouler des tonnerres. Ils serraient les dents et retenaient leurs souffles.
Parvenus au bas de l’escalier, ils s’engagèrent dans le couloir, assez large à son entrée. Le sol humide glissait. Leminhac n’allumait pas sa lampe de crainte qu’un rayon ne fût aperçu à travers quelque fissure du rocher.
Marie Erikow était prête à tout événement. Elle se sentait lucide et un peu grisée par le danger. On vit double, lorsque la mort vous guette.
Chose étrange, il lui parut que quelqu’un marchait derrière elle. Elle prêta l’oreille, tout en avançant. Aucun bruit suspect ne lui parvint. Mais c’était comme une présence, comme un souffle — quelque chose vivait dans l’ombre.
On arrivait au bout. Déjà les vagues détonnaient sur les parois rocheuses, d’une rumeur sourde et funèbre. Une fraîcheur salée mordit leurs lèvres. Le couloir se rétrécissait ; la route était fort basse. Il fallut se plier en deux.
Helven, qui marchait en tête, sursauta.
— Nous sommes perdus !
Devant lui, il aperçut un pan de nuit et quelques étoiles, le tout dans un orbe de roc strié de barreaux de fer.
— Une grille. Nous sommes perdus, perdus !
Leminhac, qui cheminait derrière lui, ne voyait rien.
Le passage était tellement étroit qu’Helven dut se mettre à quatre pattes. Il parvint ainsi à la grille. Il saisit les barreaux et tira à lui. La grille était ouverte.
Une onde d’espoir gonfla sa poitrine. Sur le rebord du rocher, il se redressa et sauta dans l’eau. Les autres le suivirent. Devant eux, le canot balançait sa forme sombre. Une vague les aspergea. Ils se hâtèrent.
Marie parvint la dernière à l’orifice, se traînant péniblement sur les genoux. Quand elle aperçut les étoiles et l’eau mouvante devant elle, elle rendit grâces à Dieu. Mais un souffle rauque la fit retourner. Cette fois-ci, ce n’était pas une illusion. Elle vit dans les ténèbres du boyau luire les yeux blancs qui avaient hanté ses songes.
— Le nègre !
La brute couchée tout de son long sur les lichens humides rampait vers elle. Déjà sa lourde main se tendait pour la saisir. On eût dit d’un reptile monstrueux, la bouche entr’ouverte sur l’éclair livide des dents.
Elle bondit. La nuit la happa. Elle était sauve.
Se retournant brusquement, elle tira la grille vers elle au moment précis où Tommy Hogshead empoignait les barreaux.
La tête hideuse du nègre ricanait derrière cette cage.
— Tant pis pour lui, pensa-t-elle.
Sa main ne trembla pas.
Un claquement sec. Un peu de cervelle éclaboussa le roc. La tête s’affaissa sur les barres, les yeux demeurèrent fixes et blancs, ouverts sur l’immensité.
Marie sauta dans la barque.
Ils étaient saufs.
CHAPITRE XXV Où réapparaît certain navire.
« Je vais accompagner Miss Rooseway qui quête Fort gentiment pour les familles des marins Naufragés. Oh ! qu’une valse lente, ses reins A mon bras droit, je l’entraîne sans violence Dans un naufrage où Dieu reconnaîtrait les siens. »
Henri J.-M. Levey.
Helven et Leminhac saisirent les avirons. L’avocat faisait de son mieux. Quant au peintre, les régates sut la Tamise l’avaient depuis longtemps préparé à son rôle. Le canot était léger. En quelques minutes, on fut hors de la crique et le large apparut. Au-dessus de leurs têtes, le ciel pâlissait déjà ; la nuit se frangeait de pourpre, comme un rideau de théâtre qui, près de se soulever, laisse passer un rais de lumière ; les houles dans cette pénombre de genèse semblaient rouler des flots de naphte, visqueux et noirs. Les fugitifs ne purent réprimer au fond d’eux-mêmes une secrète terreur.
— Qu’avez-vous fait ? demanda Helven à Marie. Vous avez tiré ?
— On nous poursuivait, répondit la Russe.
— Qui ?
— Je ne sais. Une ombre. J’ai eu peur.
— Vous pouviez nous perdre.
Marie ne répondit pas.
— Je pense, dit le professeur, que le bruit de la mer sur les rochers a assourdi la détonation, car personne ne semble s’être aperçu de notre départ.
En effet, rien ne bougeait sur la crête des falaises. Pas une lueur, pas un coup de feu. Leur fuite n’avait pas été surprise. On ne s’en apercevrait qu’au jour. Il fallait donc voguer à force de rames, car, sans nul doute, Van den Brooks voudrait rattraper ses hôtes.
— Heureusement, soliloqua le professeur, dont la tâche était d’écoper le fond du canot, heureusement que le marchand de cotonnades est, à cette heure, abruti par la drogue. Il rêve sans doute à ses méthodes d’évangélisation et se réjouit à l’idée de nous avoir pour acolytes.
Marie était plongée dans une profonde rêverie. Parfois, dans la blafarde lueur de l’aube, elle regardait ses mains, avec des réminiscences de Macbeth : « Tous les parfums de l’Arabie… ». Mais c’était avant tout littérature et bonne éducation, car elle aurait eu beaucoup plus de répugnance d’abord et de remords ensuite à abattre un de ses lévriers qu’elle n’en avait éprouvé à faire sauter la pauvre cervelle d’un nègre. Elle avait visé froidement la grosse lune noire, comme on vise, dans les foires, l’œuf qui sautille au bout d’un jet d’eau.
— J’ai tué un homme, pensait la petite fille bien élevée.
— Ce n’était qu’un nègre, commentait Mme Erikow.
Et tout s’était si vite passé et la nuit était si obscure qu’il ne lui restait déjà plus qu’un souvenir très vague de son meurtre, aussi vague que l’image d’un noyé qui coula lentement, par une nuit pareille, tendant vers le ciel un poing crispé, étoilé d’un petit cercle d’or…
Si Marie eût philosophé — mais elle se contentait d’être dans la vie un admirable philosophe pratique — elle eût sans doute déduit de sa propre observation que la vertu est en bonne part affaire d’imagination ; que l’on a baptisé bien à tort « folle du logis » cette charmante fée grâce à laquelle il peut y avoir quelque pitié sur cette terre et que si les arides méninges des hommes d’État contenaient quelques microns de cet ellébore, ils répugneraient vraisemblablement à déchaîner la folie et les passions des hommes ; pour tout dire, qu’avec un grain d’imagination, il n’y aurait ni guerres, ni aucun des fléaux qui en découlent et que, sur notre croûte terrestre, moisissure du Cosmos, pousseraient enfin quelques fleurs…
Mais aucun des passagers de ce frêle esquif, que les vagues soulèvent et balancent comme un hochet, n’est disposé à égarer son esprit dans ces hautes sphères de la spéculation. En quoi ils ont grandement raison et rien ne sert de divaguer. Passe encore, les pieds au feu, sur un bon fauteuil de cuir, une vieille fine à son chevet, une pipe odorante à la bouche, en écoutant la pluie ruisseler sur les vitres et le vent balayer les avenues désertes ! Mais, foin de ces balivernes lorsqu’on est de pauvres diables menacés de la male mort, et que seules trois planches de sapin goudronné vous empêchent d’aller éclairer votre lanterne aux vessies de lampadophores, par cent brasses de profondeur.
Les heures passent. Le han des rameurs scande les minutes. De gros nuages glissent très bas, emportés par une forte brise. Des faisceaux de safran jaillissent entre leurs îles d’encre. Un rayon frappe la mer, comme une lance le bouclier adverse. C’est l’aurore. Déjà la terre de Van den Brooks, la terre du Dieu s’efface. Elle n’est plus qu’un point sombre, plus rien…
Helven laisse tomber ses rames.
— Sauvés !
Marie le regarde. Il est beau, la chemise ouverte sur la poitrine très blanche, le front brillant de sueur, cet athlète pensif. Marie a une folle envie de baiser ses lèvres, son cou nu, de se jeter à ses pieds. Un instant, elle oublie le canot, la mer déserte ; elle oublie qu’ils ne sont plus qu’une misérable épave à la merci des flots, à la merci de la faim…
La voix de l’avocat la rappelle à la réalité.
— Sauvés ? Je ne veux pas faire l’oiseau de mauvais augure, mais si personne ne vient nous repêcher, nous tirerons à la courte paille « pour savoir qui… qui sera mangé, ohé, ohé ».
— Évidemment, tout comme dans la chanson, grogne le professeur que cette perspective assombrit.
— Mais il y a des provisions, crie Marie joyeusement : je fais l’inventaire.
Pauvre Tommy Hogshead ! Les crabes fouillent déjà de leurs pinces les orbites où roulaient tes yeux blancs. Et voici que la Belle des Belles ouvre les boîtes de conserves soigneusement volées par ton astuce. Que dirait le fol d’Elseneur ?
— Un tonnelet de rhum. Fort entamé, en vérité. Il reste environ deux litres. Jamais nous ne boirons tout cela.
Et elle rit.
— Trois boîtes de corned-beef ; petites, ces boîtes — deux boîtes de sardines — une vingtaine de biscuits et… et… c’est tout !
— De quoi vivre trois jours, dit Helven, en nous rationnant.
— Et si, dans trois jours, nous sommes encore là, nous n’aurons d’autre ressource que la courte paille, insiste Leminhac qui manifeste des velléités anthropophagiques, heureusement rares chez les membres du barreau français.
— Bah ! fait Helven, placide, avec votre dévouement, nous patienterons bien trois jours de plus : vous êtes gras.
Jusqu’ici, la gravité de la situation n’accable aucun des fugitifs. Peut-être manquent-ils tous de cette « folle du logis » dont l’absence, en pareil cas, est appréciable.
Mais voici que la voix timide, angoissée du professeur pose une question — et cette question est terrible :
— De l’eau ? Y a-t-il de l’eau pour boire ?
Il n’y a pas d’eau. Aucun de ces fous n’a songé à l’épouvantable supplice qui les attend : la soif.
Au-dessus d’eux, un ciel qui verse déjà son implacable lumière sur l’eau plus étincelante qu’un miroir, autour d’eux la mer : des houles aux longs plis déferlent, pareilles à de lourdes robes, se poursuivant sans s’atteindre, d’un rythme éternel. Et l’air salé déjà dessèche leurs gorges.
L’alcool. Ils n’ont que de l’alcool.
Helven prend sa tête entre ses mains.
— J’ai été fou — fou. Pardonnez-moi de vous avoir entraînés dans cette aventure…
— Nous sommes tous responsables de notre infortune, dit le professeur. Et je suis le plus coupable de tous, parce que le plus vieux. Nous avons agi comme des enfants.
— Nous sommes partis comme pour une promenade, dit l’avocat, et comme si l’on attendait un navire sur l’océan comme un omnibus sur le boulevard.
— Ce Van den Brooks m’a fait peur, je l’avoue, confessa Tramier. Et la peur m’a enlevé toute prévoyance.
— Il faut agir, reprit énergiquement Helven.
Il tira de sa poche une boussole, s’orienta.
— Il faut voguer vers le sud, si nous voulons trouver un navire. Mais nous avons de fortes chances, dans ces parages, de rencontrer une île qui n’aura pas un aliéné pour propriétaire. L’île Van den Brooks n’est pas isolée : elle fait partie d’un archipel. Nous aurons bien de la malchance si, en voguant dans la direction qui doit être celle des Marquises, étant donnée la route suivie par le Cormoran, nous ne trouvons pas une aiguade et un poste quelconque.
— Après tout, dit l’avocat, le Pacifique est assez bien fréquenté et nous ne sommes plus au temps de la Méduse.
— Folie, repartit le professeur, folie pure. Et la soif, y pensez-vous ? Et les courants ? Pas une voile même pour nous aider. Nous mourrons de fatigue, d’épuisement, de faim, du scorbut…
Marie Erikow ne parlait pas. Elle regardait au loin, les yeux vides.
— Il faut tenter la chance, reprit Helven, ou revenir chez M. Van den Brooks. Il n’y a pas de milieu. Choisissez.
— Je ne veux pas revenir, dit alors Marie. J’aime mieux mourir. Revenez, si le cœur vous en dit : je me jette à l’eau tout de suite.
— Aux voix, ordonna Helven. Je suis pour tenter la chance.
— Pas moi, gémit faiblement le docteur.
— Ni moi non plus, murmura Leminhac.
— Oh ! fit Marie Erikow avec mépris.
— Pardon, reprit l’avocat, confus, pardon, je suis pour tenter un peu la chance. On verra après, ajouta-t-il entre ses dents…
— A Dieu vat, fit l’Anglais. Je prends le commandement du bord. Madame Erikow tiendra la barre. Nous trois, nous ramerons. Deux seront aux avirons, pendant que le troisième se reposera. Je vais faire le point. Si le temps ne se gâte pas, nous pourrons avancer et ne pas trop dériver. Il faut nous rapprocher de la ligne suivie par les vapeurs. Nous en sommes encore à quelques milles. Le canot est bon. Il n’embarque pas trop. En route !
Le professeur courbait la tête, comprenant l’irrémédiable vanité de l’entreprise. Il se mit cependant avec courage aux avirons et fit ce que lui permettaient ses forces.
Vers la fin du jour, la soif commença.
Il y a toute une littérature des naufrages, depuis Homère jusqu’à Hector Malot, en passant par le récit palpitant du radeau de la Méduse. Je renvoie donc mes lecteurs aux bons ouvrages qui rapportent fidèlement les angoisses des malheureux perdus en mer, leurs tribulations, leurs souffrances et la manière d’accommoder les restes de ses compagnons d’infortune. En ce qui concerne particulièrement les sensations pénibles causées par la soif, je conseille aux amateurs la Ballade du vieux Marin, de Coleridge, qui est un texte fort documenté.
A la nuit tombante, on se partagea huit sardines, quatre biscuits, et chacun but deux doigts de rhum. Mais les fugitifs n’avaient pas avalé leur dernière bouchée que le feu des salaisons et de l’alcool rongeait leur palais. Jusqu’ici, aucun d’eux n’avait osé se plaindre. Leminhac n’y tint plus :
— Je meurs, gémit-il. J’ai trop…
— Chut, dit Helven. Ne prononcez pas ce mot.
Sa voix était rauque.
Une à une, les étoiles surgirent, et leur cortège s’élevait lentement, comme une Panathénée d’astres. Leur ascension dans le firmament de plus en plus sombre eût ravi l’âme de Pythagore, mais plongea les malheureux dans une désolation infinie.
Le supplice du mirage s’ajouta à celui de la soif. Ils songèrent aux nuits du Cormoran. Ils revirent — et leurs entrailles se contractèrent — les sorbets neigeux, les hauts verres où tremblait l’or pâle du whisky, les chalumeaux aspirant le jus glacé des citrons et des oranges. Leurs gosiers s’enflammèrent à cette image intolérable.
— C’est atroce, atroce, murmura Marie. J’aime mieux mourir.
— J’aime mieux revenir, gémit honteusement Leminhac ; j’aime mieux être évangéliste chez le marchand de cotonnades.
Le professeur prit la parole. Il était épuisé de fatigue, ses traits étaient tirés, son visage semblait blafard dans l’ombre claire de la nuit tropicale.
— Ne persévérons pas, dit-il, dans un dessein aussi insensé. Nous périrons sans nul doute. La mort n’est rien ; mais l’agonie sera terrible. Nous ne sommes pas encore assez éloignés de l’île que nous ne puissions la retrouver. Van den Brooks fera de nous ce qu’il lui plaira et peut-être sera-t-il ému de notre détresse. D’après mes observations, c’est un fou, mais un fou intermittent. Il a des intervalles, parfois assez longs, de lucidité. Si nous tombons sur un bon moment, nous sommes sauvés. Il nous rembarquera peut-être.
— Soit, dit Helven. Quel que soit l’arbitraire de M. Van den Brooks, le retour vaut mieux que cette agonie. Mais qu’en pense Madame Erikow ?
— Je pense, dit-elle, que je donnerais ma fortune et ma vie à qui m’apporterait un verre d’eau.
— Nous allons alors, reprit Helven, mettre le cap sur l’île funeste.
— Faites, ajouta Marie. Si ce marchand est trop odieux, j’ai la liberté dans mon sac.
La décision prise, ils n’eurent qu’une hâte : retrouver l’île où murmuraient des sources. L’image des eaux vives leur faisait oublier l’évangile de Van den Brooks, les mutilés et même le mufle rose de la lèpre.
Ils dépensèrent ce qui leur restait de forces à ramer toute la nuit. Helven prétendait s’orienter sur les étoiles. Marie Erikow prit la place du professeur qui s’affaissait à demi-mort sur les avirons. Cette nuit-là leur parut interminable. Ils ne l’oublièrent jamais.
— A l’aube, pensaient-ils, nous apercevrons la terre.
Mais à l’aube, l’étendue marine s’offrit à leurs yeux, dans la nudité de ses flots. L’horizon était vide ; le ciel, d’une immuable splendeur.
Helven frissonna.
— Je crains, murmura-t-il, que le courant ne nous ait fait dériver quelque peu.
— Alors, dit gravement le professeur, je vais écrire mes dernières volontés.
Il déchira une feuille de bloc et arma son stylographe.
— Celui de nous — et ce ne sera certainement pas moi — qui fermera les yeux le dernier, celui qui conservera encore quelque force, lorsque ses compagnons seront déjà dissipés dans le tourbillon des atomes, rassemblera ce qui lui restera de vie pour écrire nos noms infortunés, la date de notre perte, et confier ce triste document, soigneusement roulé dans ce récipient (il montra le tonnelet de rhum), à la mer qui sera notre tombeau.
Marie Erikow pleurait doucement.
— Quel dommage que nous n’ayons pas une bouteille, fit Leminhac. Ce serait tout à fait dans la tradition.
— Puisse notre exemple, ajouta le docteur, être de quelque utilité aux imprudents navigateurs !
Il griffonna quelques lignes, puis, stoïque comme Caton, s’enveloppa la tête de son mouchoir et s’étendit au fond de la barque.
Helven, avec la fureur du désespoir, se remit aux avirons. Son visage était fort pâle, mais une énergie suprême s’y peignait.
Marie l’admira, et plaça en lui tout son espoir. Leminhac, bien que fort épuisé, reprit courage et aida son compagnon…
Vers midi, les rameurs, dévorés par la soif, ruisselants de sueur, les mains ensanglantées, laissèrent retomber les lourds avirons. Les tolets gémirent, puis la barque tournoya sur la crête indolente des vagues.
Le soleil se couchait « dans des confitures de crimes », lorsqu’un panache de fumée voila légèrement le disque inspirateur de sonnets. Ce n’était qu’une bien mince fumée, mais elle parut à Marie Erikow, qui guettait un sauveur impossible, couchée à l’avant et semblable à une figure de proue, le signe même de la vie. Elle passa plusieurs fois la main sur ses yeux, craignant d’être victime de quelque abominable hallucination. Mais la traînée sombre s’allongeait maintenant sur la pourpre du ciel. Plus de doute. Un navire.
Elle poussa un cri.
Helven bondit, enjamba les corps de Leminhac et de Tramier qui ne bougeaient pas et hurla à son tour :
— Hurrah ! Un bâtiment.
Des larmes roulèrent de ses yeux. Leminhac se souleva, anxieux.
— Êtes-vous fou ?
— Fou vous-même. Regardez.
Marie Erikow dénoua son écharpe. Helven assujettit à une rame la longue mousseline blanche qui flotta sur la mer comme un pavillon de salut.
— Pourvu qu’ils nous voient, haletait l’avocat.
Le navire approchait. Il était maintenant impossible que, du bord, on n’aperçût point le canot.
Marie déchargea son browning, mais les sèches détonations s’amortirent dans le vent. Le professeur s’était redressé et semblait ne pas comprendre.
Bientôt les fugitifs distinguèrent l’arête fine d’un mât, l’étrave écumante du bateau.
Tous ensemble, ils hurlèrent :
— A nous, du bord ! A nous !
Helven agitait désespérément son aviron.
Le navire piquait droit sur eux. Ses bastingages de cuivre étincelaient.
Quelques minutes d’angoisse… et ils reconnurent le Cormoran.
Une haute silhouette se profilait au gaillard d’avant, détachée en noir d’encre sur la bande pourpre du crépuscule.
CHAPITRE XXVI Le crépuscule d’un dieu.
« O grand astre, quel serait ton bonheur, si tu n’avais pas ceux que tu éclaires…
« Voici. Je suis dégoûté de ma sagesse comme l’abeille qui a amassé trop de miel.
« J’ai besoin de mains qui se tendent…
« Voilà pourquoi je dois descendre dans les profondeurs comme tu fais le soir, quand tu vas derrière les mers, apportant ta clarté au-dessous du monde, ô astre débordant de richesse. »
Zarathustra.
Le capitaine Halifax dirigea les opérations — fort simples d’ailleurs — du repêchage. Les quatre infortunés furent hissés à bord, en assez piteuse posture. Le professeur semblait avoir perdu connaissance ; Leminhac, son col défait, les mains en sang, prononçait des paroles incohérentes. Marie Erikow se raidissait et, malgré son épuisement, ajustait d’une main hésitante les mèches blondes que les embruns avaient collées sur ses tempes. Quant à Helven, ruisselant d’eau, ses vêtements en désordre, il semblait un jeune captif, indomptable et farouche.
Appuyé au misaine, Van den Brooks suivait de ses lunettes vertes le défilé de ses victimes. Aucune parole ne sortit de sa barbe enflammée. On conduisit les fugitifs à leurs anciennes cabines où des soins leur furent prodigués et des rafraîchissements servis.
La chaleur brûlante du thé, un bon massage, ramenèrent le professeur à la vie. Quant aux autres, plus jeunes et plus vigoureux, il leur suffit d’absorber quelques grogs auxquels succédèrent de nombreux sandwichs, pour retrouver toutes leurs forces. Ils revoyaient les élégantes boiseries de palissandre, les meubles anglais, les fauteuils de cuir, et Marie Erikow constata sur sa table la présence des orchidées chères au Maître du Navire. Les heures d’angoisse qu’ils avaient vécues, la mort qui les avait effleurés de son aile — la plus affreuse des morts — jusqu’au souvenir de l’île, de la fumerie d’opium et des étranges discours de Van den Brooks, tout cela se fondait dans le bien-être de l’heure, de la chaleureuse circulation, de la vie revenue enfin.
L’espoir les baignait de ses effluves. Minutes exquises, où l’être connaît une nouvelle naissance et s’épanouit dans la tiédeur heureuse de la chair.
Helven bourra sa pipe d’un tabac sec, mis à sa portée dans un pot de Hollande, car les moindres détails du confort étaient prévus à bord du Cormoran. Il savoura avec délices les premières bouffées. Mais la rêverie n’étouffait pas chez lui le sens positif de sa race et il se prit à considérer la situation.
Van den Brooks demeurait une formidable énigme. N’allait-il pas se venger terriblement ? L’équipage du yacht était composé de forbans ; Halifax n’était qu’un instrument docile aux mains de son maître. De ce côté nul espoir de secours. Le marchand de cotonnades exerçait à son bord le droit de haute et basse justice. Quel scrupule pouvait l’empêcher de suspendre aux vergues de cacatois la dépouille mortelle de maître Leminhac, du professeur Tramier et de sir William Helven ? Cruauté inutile, sans doute. Mais Van den Brooks devait redouter les divulgations de ses hôtes, s’il les remettait en liberté. Cet homme avait sans doute un passé assez lourd pour vouloir éviter — au prix même d’un assassinat — des démêlés compromettants avec la justice. Les quatre voyageurs pouvaient l’accuser d’avoir séquestré leurs personnes, indiquer la situation de l’île, etc. En somme, tout devait décider le trafiquant — sinon à faire disparaître ses hôtes — du moins à les garder prisonniers, sans espoir de libération.
Revenu à la réalité, le peintre songeait avec angoisse qu’il eût peut-être mieux valu piquer une pleine eau dans cette mer phosphorescente qui, tant de fois, avait enchanté ses songes nocturnes.
On frappe. Helven tressaille.
— Monsieur Van den Brooks vous attend au salon, si vous vous sentez la force de vous y rendre.
C’était Halifax lui-même, rude et courtois à son ordinaire.
— Mieux vaut être fixé tout de suite, songea Helven.
Et bravement, il suivit le borgne.
Dans le salon, que leurs conversations et leurs rires avaient si souvent animé, les quatre passagers se trouvèrent réunis : le professeur, affalé sur un fauteuil ; Leminhac, assurant sa cravate doctrinaire ; Marie Erikow, dédaigneuse, une cigarette au coin des lèvres ; Helven, fixant hardiment Van den Brooks qui, debout dans l’ombre, lissait nonchalamment sa barbe.
Marie, ironique, rompit le silence.
— Un tribunal, dit-elle. Mais vous siégez seul, Monsieur ?
— Je suffirai à ma tâche, rassurez-vous, Madame, répondit le maître du navire. Mais, d’abord, comment vous trouvez-vous de cette petite fugue ?
— Je m’en trouverai fort bien, Monsieur, répondit la Russe, si je réussis à vous faire pendre.
— Oh ! les femmes, gémit intérieurement l’avocat. Elles n’en ratent jamais une. Si cela continue…
Et il tâta sa cravate, comme s’il craignait déjà qu’on ne changeât le beau ruban de soie pour un ruban plus grossier… de chanvre.
— C’est fort bien, reprit Van den Brooks. Soyez obligeant et voilà votre récompense. La leçon me servira. Je vous trouve en peine ; je vous prends à mon bord ; je vous y traite avec tous les égards possibles ; je vous fais visiter un des plus beaux coins de cette terre, je me montre pour vous l’hôte le plus attentif à vos moindres désirs. Et l’on me souhaite une potence ! Grand merci, Madame. Mais songez pour l’instant que vous êtes à mon bord et que, sur les trente-huit lurons qui composent mon équipage (il y en avait quarante, mais vous savez où sont les deux autres, peut-être ?), pas un ne lèvera le doigt pour vous soustraire à ma juste vengeance, s’il me convient de l’assouvir.
— Je m’en doute, répliqua la Russe. Ce sont des lâches, comme leur maître.
— Un peu de modération, Madame, intervint alors d’une voix faible le professeur. Nous sommes infiniment reconnaissants à M. Van den Brooks du service qu’il a voulu nous rendre et qui serait beaucoup plus grand s’il n’avait lui-même exagéré son amabilité, s’il nous avait conduits directement à Sydney. Mais M. Van den Brooks s’est montré pour nous, comme il le dit justement, le plus obligeant des hôtes. Le Cormoran fut pour nous le séjour le plus exquis…
— Et vous voulez le quitter ! soupira le marchand.
— Tout nous appelle sur notre vieux continent, fit mielleusement le professeur, qui se révélait diplomate. Tout, notre vie, nos affections, notre labeur. Comment nous arracher aux voix de nos épouses, de nos enfants, de nos amis ? Certes, la vie dans votre île embaumée, dans ce nouvel Éden, nous paraît une condition fort enviable. Mais hélas ! la raison nous oblige à renoncer à l’Age d’Or, à retrouver l’Age de l’acier, l’Age des Banknotes. Funeste nécessité ! Mais pouvons-nous nous y soustraire ?
— Vous le pouvez, dit Van den Brooks. Je l’ai fait.
— Mais non, hélas ! Mille fois non. Aucun de nous ne renoncera à ses ambitions, à sa fortune, à ses amours, à son foyer. Nous préférons une vie d’efforts, dans la fièvre de notre civilisation, aux loisirs fleuris que vous nous offrez. Nos goûts, malheureusement…
— Il s’agit bien de vos goûts, dit brutalement le marchand. Il s’agit de ma volonté et vous êtes dans ma main comme des fétus de paille. Je vous briserai, si cela me plaît. Vous n’êtes qu’une vieille baderne, mon cher professeur…
— Monsieur… fit Tramier étouffant.
— Silence, rugit le marchand. Vous avez assez bavardé. Moi seul ai le droit de parler ici.
— Vous n’avez pas le droit de nous insulter, répliqua Helven. Mme Erikow a raison. Vous êtes un lâche ; vous insultez les vieillards et les femmes.
— Excusez-moi, monsieur Helven, fit avec calme Van den Brooks, à la plus grande stupéfaction des passagers. Et vous, Madame, et vous aussi, monsieur Tramier. Je m’emporte. Soit. Je serai correct… allez… Je sais ce que j’ai à faire. Vous m’obligerez en rentrant dans vos cabines.
Le capitaine Halifax veilla à ce que chaque passager regagnât son logis. Les dîners furent servis dans les cabines. Helven voulut rejoindre l’avocat ; mais la porte était fermée d’un loquet extérieur. Il appela, vainement.
Il s’assit sur son lit et l’angoisse s’assit à son côté. Cette fois, il n’y avait plus de doute. Van den Brooks était un fou, mais un fou logique, prudent, soucieux de son intérêt. Cet intérêt exigeait que les gens qui pouvaient contrarier sa folie, l’empêcher de poursuivre ses desseins insensés, fussent mis hors d’état d’agir. Et c’en était fini !…
La voilà bien, l’Aventure !… Il songeait à sa maison paisible, dans ce coin d’Écosse où il était né, aux landes roses où le vent gémit si tristement les nuits d’hiver, d’une plainte que l’on n’oublie pas ; il revit les troncs brûlants dans la haute cheminée ; il sentit l’odeur des grogs au gingembre que préparait sa mère — une vieille dame si propre et les clés à la ceinture — et l’odeur des bruyères humides, les matins de chasse où l’on part, encore engourdi de sommeil, transi du brouillard d’octobre ; il entendit le hurlement des chiens et les mille rumeurs domestiques, il revécut sa jeunesse, comme on la revit parfois, toute résumée en quelques images, en quelques parfums…
Et le sommeil fut plus fort que le souvenir et que l’angoisse. Il s’endormit.
....... .......... ...
Il sursauta. La porte venait de s’ouvrir. Une pénombre blafarde coulait par le hublot.
— Venez, fit la voix d’Halifax. Dépêchons.
— Ça y est, pensa le jeune homme. M. Van den Brooks opère à la manière française… au petit jour…
Devant le marin, il ne voulut pas paraître couard, s’habilla soigneusement, et noua sa cravate comme s’il se rendait à une garden-party.
Halifax le précédait. Ils parvinrent sur le pont avant. Dans la clarté falote de l’aube, Helven distingua, rangé en bon ordre, l’équipage, comme le jour où l’on avait fustigé le nègre. La silhouette de Van den Brooks, tout à l’avant du vaisseau, dominait la mer et l’aube. Helven ne put voir son visage. Auprès de lui, l’Hindou, son serviteur. L’Anglais s’arrêta à quelques pas, et attendit. Les uns après les autres, Leminhac, Tramier et Mme Erikow arrivèrent, conduits par Halifax. Marie était fort pâle, elle serrait les lèvres ; son menton lourd rendait sa beauté plus saisissante et presque cruelle.
Van den Brooks ne se retourna pas.
Un silence de mort tombait du ciel où s’effaçaient les astres. Helven regarda une dernière fois, pâlissante, la Croix du Sud.
Alors Van den Brooks se retourna. Et les passagers ne le reconnurent plus. Sa grande barbe avait disparu. Ses yeux — ses yeux agrandis par la fièvre et la folie — luisaient, libres de tout verre. Son visage était beau, émacié, grave, mais hagard. Le voyant, ils comprirent.
— Le coup du Patriarche, parbleu ! songea Leminhac qui se rappela l’histoire de Sigismond Loch.
Mais, tourné vers l’Océan, Van den Brooks parla. La voix entendue dans la fumerie roula sur les flots :
« Ne craignez rien, étrangers. Je ne vous veux aucun mal. Vous ne m’avez pas compris.
« Ce que j’espérais trouver en vous, vous ne pouviez me le donner. La grandeur de mon rêve ne vous a pas séduits. Vous ne m’avez pas compris non plus, quand, des profondeurs de l’opium, j’ai laissé monter vers vous ma plainte de Dieu lassé. »
La voix s’éleva :
« Car Dieu, je le fus. La terre gémissante de mon île peut l’affirmer et mon peuple courbé sous ma verge peut le clamer à ces flots et à ces étoiles. Homme, j’ai refait la création à la mesure de Dieu. Et c’est pourquoi je me dis son égal. »
Il reprit plus bas, avec une lassitude voilée :
« Mais vous ne comprenez pas, et vous pensez que je suis fou. Une dernière fois, je veux mettre devant vous, ô inconnus, mon cœur, mon cœur saignant :
« Une soif d’amour implacable me poursuit : l’amour, l’amour des hommes, est une source dont le mirage hante mes nuits. Mais cette source, elle ne peut jaillir de mon cœur. Mon cœur est une roche aride : qui le frappera pour que les eaux vives s’en écoulent ?
« Quand je tenais entre mes mains la fragile destinée des hommes, quand leur voix suppliante déchirait mes oreilles, quand je les ployais, mutilés, sanglants, sous la malédiction du Seigneur, j’espérais qu’il naîtrait en moi cette indicible douceur : la pitié.
« Si j’ai prodigué le martyre, si j’ai fait couler le sang, comme un vin dans un festin de noces, ce n’est pas pour une vaine jouissance, mais bien pour moissonner les épis attendus. Hélas, ils n’ont point germé. J’espérais que les tortures infligées à mes victimes m’attendriraient et me forceraient de les aimer : il n’en fut rien.
« Un Dieu sans amour est un Dieu sans joie : je renonce à la Divinité.
« Je rentre parmi les hommes. J’abandonne mon peuple. J’ai appelé dans mon île quelques hommes pieux : des missionnaires protestants. Hélas ! je crains que, bien vite, ne vivant plus dans une sainte terreur, mon peuple ne perde la foi…
« Mais je ne puis plus. Peut-être deviendrai-je mineur ou docker ; peut-être, ouvrier plombier. Je ne sais. Je veux être le plus humble des hommes, après avoir été leur Dieu.
« Et voici le signe de mon renoncement. »
Comme il disait ces mots, l’Hindou s’écarta, découvrant le coffre des joyaux engloutis.
Van den Brooks souleva le couvercle. Il retira une émeraude d’une fort belle eau et la tendit à Marie.
— Acceptez-la, Madame, en souvenir du Dieu qui n’est plus.
Puis, à brassées frénétiques, il rejeta dans la mer les trésors qu’il y avait puisés. Topazes, rubis, émeraudes, améthystes, tombaient en pluie de feu sur les eaux calmes, trouaient la soie grise d’une mer aurorale.
La voix s’éleva encore et l’on entendit ces mots :
« Tria sunt insatiabilia : mare, infernum et vulva. »
Le sacrifice accompli, Van den Brooks fit signe aux passagers et à l’équipage de se retirer. Il resta seul, courbé sur la mer…
![[Musique]](/illustrations/839cd4c52bfa2b62.png)
Wagner