PREMIÈRE PARTIE LA TRAVERSÉE COMMENCE
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CHAPITRE PREMIER L’homme aux lunettes vertes.
« Quel est ce guerrier qui s’élève au-dessus des autres : son bouclier est semé d’étoiles et son aspect n’est pas celui d’un mortel ? »
Euripide.
En soulevant le store baissé, à cause de la lumière crue, sur la large baie du wagon-salon, Leminhac découvrit, barrant l’horizon de sa ligne puissante, la Cordillère des Andes dont quelques sommets étincelaient. Ce spectacle majestueux ne lui inspira qu’une réflexion prosaïque :
— Ce train n’avance pas.
Mais, comme il se piquait de quelque sentiment de la nature et qu’on ne peut décemment, lorsqu’on est avocat et conférencier, laisser passer sans commentaires la perspective éthérée, sur un sombre azur, des cratères du Chimborazo ou du Cotopaxi, il ajouta :
— Panorama en vérité grandiose. Et comme on est loin de Paris !
Un Français se reconnaît en voyage à ce qu’il accommode à toutes les sauces ces syllabes magiques : Paris ! Ce nom bien-aimé ne quitte pas ses lèvres, surtout si le voyageur est natif de Pézenas ou de Brive-la-Gaillarde. Si vous rencontrez un Français sous la ligne précise de l’équateur, comme c’est le cas dans cette histoire, ou dans une oasis du Sahara, ou buvant le thé sur le poêle d’une isba sibérienne, ne manquez pas de lui demander innocemment :
— De quel pays de la France êtes-vous originaire ?
Il ne manquera pas de vous répondre :
— De Paris, naturellement.
Et parfois avec le plus riche accent de Provence ou de Gascogne. Nous ne trouvons sur la mappemonde que des Français de Paris.
Si maître Leminhac, jeune gloire du barreau parisien, égaré au centre — bien lointain — de notre planisphère terrestre, évoquait ainsi la Ville Lumière, c’était sans doute moins pour rappeler à son vis-à-vis, vieillard correctement binoclé d’or, les délices de notre moderne Capoue, que pour attirer l’attention bienveillante d’une troisième personne jusqu’ici plongée dans la lecture d’un livre, sans nul doute anglais, si l’on en jugeait par la couverture de toile verte, agrémentée de filets d’or.
L’effet cherché se produisit naturellement, et la troisième personne, dont Leminhac n’avait encore aperçu qu’une lourde torsade dorée sous la soie d’une écharpe, découvrit, l’espace d’un instant, un profil un peu lourd, mais d’une étrange séduction.
— C’est une Russe, pensa Leminhac qui avait fait de sérieuses études ethnologiques au Palais de glace et, plus récemment, dans un atelier cubiste de Montparnasse.
— C’est une Russe, répéta-t-il, satisfait de sa perspicacité encore invérifiée d’ailleurs. Il n’y a qu’elles pour avoir ce menton un peu fort, ce nez légèrement aplati et pour être cependant les plus séduisantes créatures. Et quels cheveux !
— Il me faut voir ses yeux, ajouta-t-il. C’est indispensable.
— Ne pensez-vous pas, Leminhac, dit le vieillard binoclé d’or, que nous arriverons en retard à Callao ?
— Je le pense, mon cher professeur, répondit l’avocat. D’après l’horaire, et si je me souviens bien de l’heure à laquelle nous avons passé à la dernière station, nous avons déjà un retard de cinq heures.
— C’est peu, évidemment, pour de pareilles distances.
— Oui, fit Leminhac, mais il serait fâcheux de manquer le Gloucester à Callao. Les formalités pour les bagages sont longues.
— Patience, fit le professeur.
Et il se replongea dans la méditation du deuxième tome de Krafft-Ebing, dont il avait commencé la lecture à Yokohama, et il n’était encore qu’à la cinq cent quatre-vingt-treizième page.
Le nom, articulé par Leminhac avec un faux accent anglais, du Gloucester fit de nouveau émerger dans la lumière le profil blond.
— J’ai vu ses yeux, soliloqua-t-il de nouveau. Ils sont indiscutablement slaves.
Cependant, le train ralentissait sa course, patinait sur ses freins et stoppait net.
— Une panne, sursauta le professeur.
— Impossible, fit Leminhac.
L’inconnue ferma son livre, esquissant une moue impatiente, et se dirigea vers le couloir.
Le train s’était arrêté dans la brousse. Un vaste désert parsemé de blocs de lave spongieux et noirs, hérissé de buissons et d’arbustes épineux — à l’ouest, les nappes miroitantes des Salines — un paysage métallique, noir et blanc, sur qui, brusque, la nuit équatoriale s’affaissa.
Leminhac avait suivi l’inconnue dans le couloir et s’affairait auprès du contrôleur nègre, en un anglais douteux mêlé de sabir.
— Qu’y a-t-il donc ?… retard incompréhensible. Ah ! ils sont jolis, les chemins de fer américains !
— Le passage est difficile, Monsieur, repartit l’agent au sombre visage. Le poste nous avertit que la lisière nord de la forêt est en feu. Si l’incendie est grave, il sera impossible de franchir cette barrière de flamme.
— Bigre, pesta Leminhac. Et que fera-t-on alors ?
— On attendra.
— Est-ce que cela peut durer longtemps ? interrogea le professeur, accouru à son tour.
— On ne peut pas savoir. Toutefois, il n’y a pas lieu de craindre que l’incendie s’étende considérablement, la forêt étant humide et pleine de marécages. La zone du feu est très limitée.
— Combien de temps encore ?
— Dix, douze heures. Un jour peut-être, au maximum.
— Nous manquerons le paquebot, gémit Leminhac. C’est inévitable. Il part demain à 13 h. 40. Et il est déjà 9 heures du soir.
L’inconnue parut s’inquiéter et s’approcha du groupe.
— Croyez-vous, Monsieur, demanda-t-elle à Leminhac, que nous ne puissions vraiment prendre le Gloucester ?
— Je le crains, Madame, et vous m’en voyez navré. J’ai assez de ce pays. Il est morne. On y étouffe. Les naturels n’ont pas de conversation… C’est une bonne fortune rare que de rencontrer en pareil lieu d’aussi agréables compagnons de voyage, une bonne fortune que le malencontreux incident qui nous retarde va nous faire encore apprécier davantage.
— Hélas ! fit l’inconnue, serons-nous contraints de demeurer trois semaines à Callao, dévorés par les moustiques ?
— Il n’y a, en effet, pas de départ de ce port-là avant vingt jours. Il faudra gagner Guayaquil ou revenir à San-Francisco.
Le professeur qui avait, en raison des circonstances, renoncé à Krafft-Ebing, apparut, le chef orné d’une casquette d’un vert sournois.
— Si vous me le permettez, Madame, et puisque nous voici compagnons d’infortune, je ferai les présentations.
Il montra le professeur :
— M. le professeur Tramier, de l’Académie de médecine de Paris.
Et, se désignant lui-même :
— Anatole Leminhac, avocat à la Cour, Français, Parisien même…
— Maître Leminhac, interrompit l’inconnue, pour la plus grande stupéfaction de l’avocat et du médecin, maître Leminhac ? Mais, n’est-ce pas vous qui avez si brillamment plaidé dans l’affaire Soliveau-Depréchandieu ?
— C’est moi-même. Par quel hasard mon nom, si modeste encore, est-il parvenu à vos oreilles, Madame…
— Madame Erikow, Marie Erikow. Ne vous étonnez pas. J’ai suivi les audiences. Cette affaire était passionnante, n’est-ce pas ? Et j’ai admiré votre talent.
— Vous me flattez, Madame.
— Leminhac est la modestie même, crut devoir ajouter le docteur Tramier. Mais c’est une des futures gloires de notre barreau.
— Je n’en doute pas, dit Mme Erikow, avec un sourire poli.
— Et vous êtes Russe, Madame ?
— Russe de Moscou,
— Je l’avais deviné.
Quelques-uns des voyageurs étant descendus, Leminhac proposa de suivre leur exemple.
La nuit était venue. Aux yeux des voyageurs, vers le nord, l’horizon apparut, embrasé. Au bas du ciel, la masse obscure de la forêt se dressait comme une titanique cité de ténèbres. Une barre d’un rouge sombre coupait l’horizon et sur cet écran de feu se tordaient des arbres dont les arabesques convulsées, nettement dessinées en noir d’encre, évoquaient une lanterne magique pour géants.
— C’est sinistre, murmura Leminhac.
— C’est splendide, soupira Mme Erikow.
— C’est bien ennuyeux, gémit le professeur.
La brise lourde qui soufflait du Pacifique apportait sa senteur marine où se mêlaient les bouffées âcres de l’incendie, l’odeur des plantes tropicales huileuses et grasses que rongeait lentement le feu. On percevait la crépitation des branches et le craquement sourd des troncs qui éclataient.
Leminhac offrit son bras à Mme Erikow pour faire quelques pas le long de la voie ferrée. Les autres voyageurs causaient ou fumaient, par groupes ; de petites braises de cigares trouaient l’ombre.
Un Espagnol, coiffé d’un sombrero gris et plat et vêtu d’homespun, — tache claire dans la nuit, — jurait sans interruption :
— Sacramento ! Ciento mil pesetas, he de perder esta noche.
Une miss soupirait :
— What a beautiful night !
et citait du Shelley :
« Palace roof of cloudless nights, « Paradise of golden lights. »
L’avocat se pencha vers sa compagne :
— Vous allez à Sydney, sans doute ?
— Oui. J’ai des propriétés là-bas.
— C’est également notre destination, à Tramier et à moi.
— Vos cabines sont réservées ?
— Oui ; la vôtre aussi ?
— Naturellement.
— Pourvu que le Gloucester nous attende ?
— Je commence à désespérer.
La nuit s’écoulait et le sinistre rougeoiement de l’horizon ne disparaissait pas du ciel.
Marie Erikow regagna son sleeping, tandis que Leminhac et Tramier jouissaient, non sans quelque aigreur, de la nuit tropicale baignée d’aromes.
Comme elle s’approchait du train, elle trébucha, laissant échapper un léger cri. Une main robuste sortit de l’ombre, providentielle.
— Vous êtes-vous fait mal, Madame ? dit une voix où perçait un accent anglais.
Un homme, dont elle distinguait mal les traits, mais qui semblait jeune, la soutenait sous le bras. Une pipe courte brûlait à sa bouche. Il sentait bon l’ambre et le tabac de Virginie.
— Non, Monsieur, ce n’est rien. Un bleu, tout au plus. Mais comment ai-je pu tomber ?
— Vous avez buté dans un fil de fer : permettez-moi de vous aider à remonter en voiture.
Le voyageur l’accompagna silencieusement jusqu’au wagon, éclairé doucement de lampes électriques, dont quelques-unes étaient déjà en veilleuses. Le train allongé, avec ses traverses de cuivre et les chiffres dorés de la compagnie, reposait sur ses ressorts, comme une bête de luxe. Le wagon-salon, placé à l’arrière, tout en glaces, étincelait dans l’épaisseur morne de la nuit.
A la clarté des lampes, Marie Erikow put détailler la physionomie de son Sigisbée nocturne. C’était un jeune homme, vêtu d’un complet à carreaux de coupe sportive, coiffé d’une casquette, type classique de l’Anglais en voyage. Quand elle leva les yeux, elle vit qu’il était beau. Découplé comme un joueur de cricket, il avait un visage d’un ovale très pur, dont la pâleur rosée était toute féminine ; mais le menton volontaire dissipait l’impression un peu trouble que pouvaient causer la douceur régulière des traits et le charme sensuel de la bouche.
Il s’inclina respectueusement :
— Robert Helven, de Cambridge, peintre.
Elle le remercia de son appui, et lui tendit la main. Il la serra. Elle le trouva correct, mais un peu froid.
Aussi ajouta-t-elle, comme il regagnait son compartiment :
— Vous allez sans doute à Callao. Nous nous reverrons en route.
Les stores baissés, elle défit ses lourdes torsades, mira en souriant l’éclair de ses yeux glauques et de ses lèvres carminées, puis s’enveloppa dans une robe chinoise de soie violette où jouaient des cigognes d’or et des oiseaux à aigrette. La couchette du sleeping l’accueillit et elle ferma les yeux sur la seconde page du dernier livre de M. Claude Farière, préférant sans doute à sa littérature l’image indécise d’un portrait de Gainsborough.
Quand Marie Vassilievna Erikow se réveilla, le train filait à travers la grande plaine fertile qui longe le Pacifique. Son sommeil, après plusieurs journées de voyage, avait été si profond qu’elle n’avait pas senti le bercement du rapide en marche, succédant à l’immobilité de la halte. Elle fit jouer les stores et les abaissa immédiatement, tant la lumière était vive.
Sur la plate-forme vitrée du wagon-salon, Leminhac et le professeur Tramier semblaient hypnotisés par le ruban d’acier que le train dévidait vertigineusement derrière lui.
— Onze heures, gémit lugubrement la future gloire du barreau. Onze heures ! A treize heures quarante, le Gloucester lèvera l’ancre. Nous sommes bons.
— Résignons-nous, répliqua le docteur, à qui la lecture persévérante de Krafft-Ebing — entreprise à Yokohama — avait donné une patience à l’épreuve de tous les coups du destin. Résignons-nous. Qui sait ? le paquebot ne sera peut-être pas encore parti ! C’est un petit bateau sans importance.
— Petit ou grand, ne vous imaginez point qu’il va nous attendre. Rien à faire, que rester à Callao trois semaines ou regagner San-Francisco. Peste soit des forêts, des trains et des incendies !
Marie Erikow entra à ce moment. Elle avait un tailleur de voyage d’une étoffe claire et moelleuse qui drapait sa taille un peu lourde. Sous les voiles, sa chevelure laissait étinceler des paillettes d’or.
— Bonjour, fit-elle. Alors, il paraît que c’en est fait du Gloucester ?
— Il paraît, dit tristement Leminhac. Nous n’arriverons qu’à la nuit.
— C’est absurde. Quelle folie ! C’est bien ma faute. J’aurais dû partir plus tôt. On n’arrive pas ainsi au dernier moment.
— Nous aussi, soupira le professeur.
— Oui, nous aussi, dit impétueusement Leminhac. Quand je pense que je dois prononcer dans quinze jours à Sydney ma conférence sur l’éloquence révolutionnaire, conférence à laquelle assisteront vingt mille personnes dont pas une ne sait un mot de français, quand je pense à cela, mon âme se déchire et mes yeux se remplissent de larmes.
— Séchez-les vite, dit Marie Erikow. Vous ferez votre conférence à Callao.
— Je ne compte pas y rester. Dieu me préserve de vos palaces équatoriaux.
— Nous déciderons là-bas, conclut judicieusement Tramier, ce qu’il nous restera de mieux à faire, une fois sûrs que le Gloucester est bien manqué.
Au dining-car, pour le déjeuner, Mme Erikow, le docteur et Leminhac s’assirent à la même table. Une place restait libre. Ce fut le peintre anglais qui l’occupa. Marie Erikow en profita pour présenter celui qu’elle appelait généreusement son « sauveur ». Leminhac conçut de l’heureuse fortune du jeune Anglais un dépit qu’il dissimula diplomatiquement. Il fut d’ailleurs éblouissant, répandant aux genoux de la Russe toute une pacotille de scintillantes banalités. De temps à autre, d’une main potelée, il lissait ses favoris qu’il portait courts à l’instar d’un critique littéraire fort en vue dans la capitale. Le docteur mâchait en silence, assaisonnant tous les plats d’une Worcester-sauce susceptible de corroder le diamant. Quant à l’Anglais, Marie Erikow nota qu’il avait les yeux marrons ou café très clair et de belles dents, qu’il portait à l’annulaire gauche une bague touch-wood ornée d’une émeraude et qu’il mangeait et parlait avec une sobriété puritaine. Il ne prononça que quelques mots et ce fut pour lui demander si elle ne désirait pas quelques gouttes de la sauce infernale accaparée par le professeur. Néanmoins, il parut charmant, car une jolie bouche est plus séduisante que les plus brillants mots d’esprit. L’âge et la figure d’Helven le dispensaient de tout effort pour plaire. Il paraissait d’ailleurs timide et l’ignorance même qu’il manifestait de ses avantages leur en ajoutait un nouveau.
Marie Erikow alluma une cigarette et s’étendit nonchalamment sur un des larges fauteuils de cuir. Le train avait accéléré encore sa vitesse et déchirait l’espace, qui s’ouvrait en sifflant devant la Compound à la nuque trapue dont les bielles se détendaient avec la souplesse de muscles bien entraînés.
Leminhac, sur la plate-forme, tirait quelques bouffées d’un Upman choisi par l’académicien dans les boîtes d’acajou présentées par le steward. Tramier assurait un binocle hésitant, penché sur l’indicateur du Lloyd. Ils étaient seuls. Helven, dans le wagon-salon, contemplait la Russe, attentif et un peu languissant, pareil à un lévrier de race.
— Inquiétant, ce jeune Anglais ! dit Leminhac.
— Inquiétant ? Et pourquoi donc ? repartit Tramier. Il me semble fort bien élevé.
— Je n’aime pas le genre Dorian Gray, ni ces champions de boxe qui vous ont des visages de vierges préraphaëlites.
— Le gaillard paraît musclé comme un jeune tigre.
— Et avec cela, des yeux de gazelle. Je n’aime pas la confusion des genres, mon cher professeur. Nous autres, Français, nous autres, Latins, nous répugnons à ces mélanges. Notre type de la beauté masculine est plus simple et plus grave…
Ce disant, il ajusta d’un coup de pouce une cravate doctrinaire de soie noire ornée d’un camée et rejoignit la Russe et l’« Antinoüs de Cambridge ».
Tramier, solitaire, reprit mélancoliquement la page cinq cent quatre-vingt-quatorzième de Krafft-Ebing.
Le temps et l’espace furent consciencieusement dévorés par
« le dragon mugissant qu’un savant a fait naître »
si bien que le rapide entra dans la gare de Callao deux heures plus tôt que ne s’y attendaient les voyageurs, rattrapant ainsi une partie de son long retard.
Hélas, la joie des quatre compagnons fut de courte durée !
— Le Gloucester ?
— Parti à treize heures quarante.
— Sacramento !
Ainsi jurèrent ensemble l’Espagnol vêtu d’homespun et Leminhac qui affectait une certaine pratique de la langue des hidalgos, tout en usant de libertés républicaines avec l’accent tonique.
Comme la journée était fort avancée, on élut de camper patriarcalement dans un Palace de goût municho-viennois, adorné de pâtisseries en stuc et pareil à ces pièces montées où bave la crème et où l’on dessine avec du sirop de si agréables figures. Ses balcons ventrus et dorés s’arrondissaient face à la mer et les houles du Pacifique venaient déployer dédaigneusement leurs écharpes sous les masques horrifiques de mascarons œdémateux.
Un portier suisse attendait au centre de la terre la Russe, l’Anglais et les deux Français qui ne s’en montrèrent point surpris. On leur assigna des chambres dont le mobilier eût découragé les amis de M. Francis Jourdain. Ils y reposèrent, d’ailleurs, à poings fermés, sans entendre la plainte des flots qui portèrent Magellan et les cinq caravelles : Trinidad, Santiago, Victoria, Conception et San-Antonio, à la conquête des terres inconnues où des sauvages, peints en jaune et des cornes de cerf dessinées sur les joues, offrirent aux Portugais des clous de girofle et des oiseaux de Paradis.
La nuit fut pour eux sans rêve, sauf peut-être pour Marie Erikow ; elle leur fut aussi de pauvre conseil, car ils se retrouvèrent le lendemain sur le quai inondé de soleil, encombré de balles et de tonneaux, tous quatre incertains de ce qu’ils devaient décider.
La chaleur était fort lourde.
Leminhac, qui s’imposait maintenant comme le cacique de l’errante tribu, proclama :
— Entrons quelque part. Nous prendrons un apéritif.
Pour la couleur locale, on choisit le bar du Pajaro Azul. L’endroit était frais et confortable. Sur le comptoir peint d’un bleu clair à faire grincer les dents, sans doute à cause de l’enseigne et faute d’oiseau d’aucune sorte, s’entassaient des pyramides de citrons, de limons, de goyaves ; le soleil, tamisé par de larges stores de pailles, jouait sur l’écorce des pamplemousses, sur la peau tendue à éclater des figues de Surinam. De l’arrière-boutique, où s’entassaient des caisses d’épices et des ballots de riz ou de manioc, glissait une odeur de vanille.
— Je pense, dit Helven le silencieux, à un petit bar de la Jamaïque, qui sentait la cannelle comme celui-ci est parfumé de vanille. On y mangeait des melons exquis que l’on avait laissés, une nuit entière, le ventre bourré de glace pilée, de tranches d’ananas, de bananes coupées en menus morceaux ; le tout, arrosé d’un rhum comme on n’en boit que là-bas, noir, sucré et aromatisé de cannelle… »
— Je vois, dit Leminhac, que vous avez beaucoup voyagé.
— Et, ajouta Marie Erikow en riant, que vous agréez avec reconnaissance les dons du Seigneur.
Ils s’assirent autour de quatre verres que l’or du whisky enflamma sans retard.
— Que faire ? dit Marie Erikow.
— Absurde aventure, gémit Leminhac. Ce paquebot…
Comme il disait ces mots, un homme d’une taille gigantesque, le visage haut en couleur et noyé dans une barbe flamboyante, entra dans le bar. Il était sobrement, mais fort proprement vêtu d’un complet de toile blanche très fine et dont la coupe était parfaite. Coiffé d’une casquette à visière vernie, il pouvait passer pour un marin, mais rien n’indiquait son grade et le nom du vaisseau.
— Ce gentleman, dit Helven, ferait un superbe horseguard.
— Ce doit être un officier de marine. Il y a une canonnière en rade, supposa Marie Erikow qu’intriguait la singulière prestance de l’inconnu.
Celui-ci s’assit à une table voisine et commanda une tasse de thé bouillant.
— C’est un homme qui a l’habitude des pays chauds, murmura Tramier.
L’homme souleva sa casquette. Une paire de lunettes vertes voilait son regard ; les joues étaient hâlées par le vent de mer ; le bas du visage se perdait dans le remous flamboyant de la barbe.
— Un Pactole, dit Leminhac.
Il y avait dans la physionomie du personnage, malgré ses manières aisées et la bonhomie avec laquelle il s’adressait, en espagnol, au garçon du bar, une telle étrangeté, — due peut-être aux deux disques verts qui auréolaient ses orbites — que les quatre voyageurs éprouvèrent quelque gêne à reprendre leur conversation.
— Il est navrant, dit Leminhac, d’avoir manqué ce paquebot.
— Cela nous fait un retard interminable, dit Tramier.
— Que faire ? demanda Marie Erikow.
— Partir pour San-Francisco demain, proposa Helven. Nous y attendrons le prochain départ puisque, j’imagine, Sydney est notre commune destination.
— Nous en avons encore pour une quinzaine au moins, gémit Leminhac.
— Il n’y a pas d’autre moyen…
L’inconnu payait, se levait et disparaissait en laissant tomber derrière sa haute silhouette le rideau de perles bariolées qui servait de porte.
— Drôle de corps, murmura Leminhac.
Ils reprirent leur discussion, incertains, irritables, trouvant, malgré la fraîcheur vanillée du « Pajaro Azul », que l’aventure tournait mal.
L’Aventure ! Mot magique où bruissent toutes les voix du mystère. Elle se présenta brusquement, comme toute aventure qui se respecte, dans la clarté bleue du bar, masquée d’humour, bonasse et sournoise à la fois, sous la forme d’une lettre qu’apportait un matelot, tout de blanc vêtu et dont le béret portait en banderolle, lettres d’or sur fond noir, ce mot : Cormoran. — Le marin entra prestement dans la salle et, sans hésitation, remit à Tramier que son aspect vénérable désignait comme le doyen de la bande, une large enveloppe blanche cachetée, gravée d’une ancre autour de laquelle se répétait, en exergue : Cormoran.
— Pour moi ? exclama Tramier stupéfait.
L’homme s’inclina et disparut d’un pas léger, amorti par les semelles de corde.
— Mais c’est impossible ! hoquetait le docteur. Impossible. Qui diable puis-je connaître ici ? Et comment cet homme m’a-t-il reconnu ?
— Ouvrez donc, conseilla Helven.
Avec quelques précautions craintives, et comme si le pli avait dû contenir un explosif habilement dissimulé, le professeur Tramier, de l’Académie de médecine, décacheta l’enveloppe.
Une stupeur souriante inonda son visage.
— C’est inouï, fit-il.
— Parlez, je vous en supplie, gémit Marie Erikow, qui crispait ses belles mains impatientes sur la table. Parlez. Lisez cette lettre.
— Elle nous est adressée à tous, dit le docteur.
— Ah ! par exemple, cria Leminhac.
— Voici :
A bord du Cormoran.
« Le hasard qui m’a fait surprendre votre conversation me permet de vous rendre un service et je ne saurais hésiter un instant devant la perspective d’obliger des personnalités aussi distinguées que celles du professeur Tramier, de l’Académie de médecine »…
— Connu, vous êtes connu sous l’équateur, exclama, transporté d’envie, Leminhac.
— « … de maître Leminhac, du barreau de Paris…
— Moi aussi, bégaya l’avocat. Mais c’est de la magie !
— « … de sir William Helven, le peintre bien connu et, j’ai réservé son nom pour couronner cette liste précieuse, de l’infiniment charmante Marie Vassilievna Erikow…
— Il est exquis, murmura-t-elle… Mais qui est-ce donc ?
— Notre voisin à lunettes, dit Helven.
— « … Mon yacht, le Cormoran, qui est un fort bon bâtiment gréé pour la haute mer et avec qui j’ai accompli de nombreuses traversées, peut vous mener sans encombre à Sidney où moi-même j’allais me rendre. N’hésitez pas à accepter l’hospitalité d’un honorable commerçant qui professe le respect de la science, de l’art et de la beauté…
— Et de l’éloquence ? insinua Leminhac.
— « … Vous trouverez à mon bord tout le confortable et le dévouement attentif de
VAN DEN BROOKS Marchand de cotonnades.
« P.-S. — Si l’offre vous convient, vous trouverez, à 5 heures, à l’embarcadère, un canot qui vous mènera à mon bord et transportera vos bagages. »
— C’est fantastique, dit Leminhac. Comment sait-il nos noms ?
— Acceptons, acceptons. Quelle drôle d’aventure, cria Marie Erikow, battant des mains.
— Mais, dit Tramier, je ne connais pas ce M. Van den Brooks.
— N’importe, il nous connaît. Cela suffit. Et il nous invite ! répliqua Marie.
— Un monsieur qui possède un navire gréé pour la haute mer ne peut être que respectable, assura Leminhac. Et de plus, il se dit marchand de cotonnades. C’est une profession fort honorée.
— Hm… dit Tramier. A mon âge, je ne voudrais pas faire d’imprudence. Comment serons-nous installés ?
— Fort bien, j’en suis sûre, insista Marie qui ne tenait plus sur sa chaise. Il le dit, d’ailleurs.
— On peut toujours voir, proposa Leminhac.
— C’est cela, allons voir Van den Brooks !
Et Marie Erikow sortit précipitamment du bar, suivie de Leminhac et de Tramier, éperdu, qui s’accrochait à ses basques.
Le jeune garçon du Pajaro Azul rattrapa Helven.
— Ce n’est pas payé, Senorito.
Helven solda les whiskys puis, se tournant vers le muchacho dont les yeux luisaient sous des sourcils de charbon :
— Connais-tu ce grand marin à barbe blonde qui s’est assis près de nous ?
— Non, Excellence (le pourboire ennoblit l’homme généreux).
— Vient-il quelquefois à Callao ?
— Je ne l’ai jamais vu, Monsieur, avant la soirée d’hier. On dit qu’il est à bord d’un petit vapeur amarré à l’entrée de la rade.
— Personne ne le connaît sur le port ?
— Non, Senorito. C’est un étranger. Les plus vieux matelots du port ne le connaissent ni lui ni son bateau, et pourtant, ils connaissent bien des capitaines de navire.
— Gracias, dit Helven.
— Vaya usted con Dios, dit le muchacho.
Et tout en rejoignant les autres, Helven répétait les syllabes sonores de l’adieu espagnol :
— Vaya usted con Dios : Vaya usted con Dios… con Dios… Espérons que ce ne sera pas avec le diable.
CHAPITRE II Le « Cormoran » lève l’ancre.
Guido vorrei che tu e Lapo ed io. Fossimo presi per incantamento E mesi in un Vascel ch’ ad ogni vento Per mare andasse à voler vostro e mio.
Dante.
Le Portier Suisse et le Chasseur Nègre les ayant accompagnés de leurs bénédictions, les quatre voyageurs se dirigeaient à l’heure dite vers l’embarcadère. Quelques porteurs noirs les suivaient, la nuque ployée sous les malles de cabine. Celles de Marie Erikow étaient fort plates, d’un beau cuir patiné et parfumé et leurs flancs étaient revêtus d’une multitude de vignettes où l’on distinguait, sur des fonds de clairs de lune ou de couchants embrasés, le sphinx d’Égypte et les terrasses du Casino de Monte-Carlo, des bouquets de palmier, une gondole, le tout chevauché de ces majuscules dont les Astoria, Continental et Palaces du monde entier ornent capricieusement l’invitation au Voyage.
Le port encadrait dans la blancheur crue des môles une eau sombre et presque immobile. Des ballots de cacao, de quinquina, de manioc s’entassaient sur le quai. Assis sur un tas de cordages ou une balle de marchandises, des nègres coiffés d’un large panama, le torse nu et les jambes ensachées d’un pantalon de coutil rayé à pieds d’éléphant, suivaient avec indolence le déchargement d’une baleinière fraîchement arrivée des îles des Tortues. Lorsque Marie Erikow, éclatante de blancheur, passa près d’eux, ils relevèrent, épanouies d’un sourire ivoirin, leurs faces luisantes et semblables, sous les ailes de paille, à des soleils noirs.
— Voici le canot, dit Leminhac qui marchait en tête.
La curiosité fit battre le cœur de Marie Erikow, d’Helven, et même du professeur.
Au bord du quai, sur l’eau lourde, irisée, où flottaient des peaux d’orange et de pamplemousses, une lance se balançait, laquée de gris vert à filets d’or, un vrai canot d’amiral, monté par huit rameurs uniformément vêtus comme le matelot qui avait porté la lettre.
L’un d’eux qui, d’après le galon de laine noire posé sur sa manche, devait être un quartier-maître, sauta à terre au-devant des voyageurs et les aida à embarquer.
Puis, d’un « han », les huit torses blancs se renversèrent, huit gorges hâlées tendirent leurs muscles vers l’espace : les rames coupèrent l’eau d’un souple effort, sifflèrent, éclaboussées d’écume, ramenées vivement en arrière par huit paires de bras acajou. Le départ fut si rapide, l’élan si bien réglé et si vigoureux qu’Helven ne put s’empêcher de crier en anglais :
— Allo, c’est encore mieux que l’équipe d’Eton.
Un sourire du quartier-maître — visage de brique torréfié par le gin et le vent de mer — un sourire qui fut une sorte de plissement imperceptible au coin gauche des lèvres, remercia.
— Ce sont de bons garçons, pensa Helven.
Les passagers gardaient le silence. Ils n’osaient exprimer leurs sentiments, craignant d’être entendus, et une inquiétude se glissait subtile et sournoise dans leurs cœurs, à mesure que les blanches maisons de Callao se transformaient en cubes de plus en plus menus, et que le ciel et la terre s’élargissaient autour d’eux.
On n’apercevait pas le « Cormoran ».
— Où diable est donc ce mystérieux navire ? chuchota Leminhac à l’oreille du professeur. Je n’en vois pas la moindre apparence.
Le canot était déjà à l’extrémité du port. On avait longé des caboteurs à la coque rouillée, des chalutiers peints en rouge et noir et deux ou trois vapeurs plus sérieux, à demi sommeillant dans la torpeur de la rade, pavoisés d’une flamboyante lessive, chemises, jerseys, caleçons balancés doucement par la brise. Plus loin, c’était la pointe de la jetée, le phare, le poste de douane et le large.
— Où nous mènent-ils donc ? demanda Marie Erikow au peintre.
— Je n’en sais rien et je ne m’en soucie pas, répliqua celui-ci à voix basse. Nous sommes dans l’aventure : laissons-nous glisser. Êtes-vous inquiète ?
— Pas le moins du monde, fit Marie Vassilievna, avec assurance.
— Moi non plus. Je ne crains qu’une chose, c’est que l’aventure n’en soit pas une, que ce Van den Brooks soit, comme il le prétend, un honnête marchand de cotonnades, vaniteux et obligeant, et que tout se réduise à une promenade en mer.
— Je ne vous croyais pas si romanesque, fit Marie avec une pointe de curiosité. Que voudriez-vous donc ?
— Je ne sais pas moi-même. Mais j’erre à travers le monde à la poursuite de cette aventure qui n’arrive jamais. Je l’entrevois partout, et je ne la saisis nulle part. Elle se cache dans cette porte entr’ouverte, dans cette barque qui attend ; elle rôde à votre porte à la tombée de la nuit ; elle bourdonne autour de votre lampe, dans la chambre silencieuse. Cet homme qui vous frôle, cette femme qui s’est retournée imperceptiblement quand vous passiez, peut-être vont-ils l’apporter avec eux ; peut-être sont-ils chargés de votre destin ! Est-ce qu’on sait ? Le mystère est ici, là, ailleurs. Il est avec moi, avec ces rameurs, avec vous…
— Comme vous m’étonnez ! fit avec quelque langueur Marie Erikow plaisamment bercée par la voix et les troubles paroles du peintre. Je croyais les Anglais si froids.
— Nous sommes le peuple de l’aventure, reprit énergiquement Helven. Ne sommes-nous pas les fils d’une terre qu’entoure le chuchotement des flots ? Nous sommes nés dans une île, et cela suffit pour nous donner l’instinct des départs. Un commerçant, chez nous, est un poète — un poète qui s’ignore, c’est entendu : il y a dans ses ballots les épices des Antilles, la poudre d’or de la Guinée, les ivoires de l’Afrique ; il y a toutes les richesses, tous les diamants, tous les aromates de l’univers dans les cales de ses vaisseaux. Il y a aussi l’Empire, les Indes, et leur nom seul porte le mystère du monde. Cela suffit pour ennoblir l’épicerie.
— Je vous savais peintre, dit Marie : seriez-vous aussi poète ?
— Je ne suis qu’un voyageur, un passant, comme mille autres, étonné des choses les plus simples, curieux des choses les plus compliquées… Si ce Van den Brooks pouvait être un forban, un prince déguisé, le roi d’une île déserte…
Marie Erikow éclata de rire et ce rire sonna sur la mer éclatante et plate.
— Chi lo sa ? Il est peut-être l’un ou l’autre.
Habilement manœuvrée, la lance contournait l’extrémité du môle, décrivant une courbe rapide. La Russe leva les yeux vers l’homme qui, en face d’elle, au bout du canot, maintenait d’un poing ferme la barre. C’était un matelot au teint mat que le hâle avait patiné délicatement. Au contraire des autres rameurs rasés et poncés, un très léger duvet noir ombrageait ses lèvres qu’il avait minces et carminées. Le nez était busqué ; les yeux, sombres et longs, filtraient, à travers les cils, une douceur cruelle. Marie Erikow remarqua que, sous le béret blanc, il portait un foulard de soie noire étroitement noué autour des tempes et qui donnait un étrange relief au visage. L’homme gouvernait avec des mouvements sûrs ; ses gestes et sa pose même marquaient une souplesse de félin. Il était grave, dominant la barque d’un buste hautain.
— Ce ne peut être qu’un Espagnol, pensa-t-elle.
Elle eut envie d’interroger Helven. Mais elle se tut, sans savoir pourquoi.
La lance filait toujours, ondulant sur les lames plus fortes, car l’on commençait à sentir le balancement des grandes houles pacifiques. Le môle dépassé, on piqua vers une sorte de promontoire de terre rouge que la barque contourna au plus près.
— Le Cormoran ! exclama Leminhac. Le voici ! Mâtin ! c’est un joli bateau.
Tous les yeux se tournèrent dans la direction indiquée par le doigt tendu de l’avocat.
Dans une anse rose bordée de cocotiers et de goyaviers un petit vapeur effilé roulait légèrement sur ses amarres. On le distinguait mal, car il était peint, à la manière des navires de guerre, d’une couleur verte qui se confondait avec l’eau. Toutefois, ses bastingages de cuivre étincelaient.
De plus près, Helven nota que le Cormoran avait l’apparence gracieuse d’un yacht de plaisance, mais la courbure robuste de la coque l’indiquait propre à de longues traversées. Il devait jauger 800 tonneaux environ, portait une cheminée, deux mâts à voile et des antennes de T. S. F.
Le professeur restait muet. Leminhac s’affairait et prononçait maintenant des mots techniques : « bossoir… tirant d’eau… écoutilles… », rassemblant des bribes de Jules Verne, du temps où il lisait en sarrau de lustrine noire et les doigts dans les oreilles Les Enfants du Capitaine Grant.
— Nous allons voir le forban, enfin ! murmura Marie Erikow à l’oreille d’Helven.
Celui-ci ne répondit pas, mais montra des yeux, sur le pont du navire, une haute silhouette blanche qui attendait…
L’accostage se fit aisément. Le barreur avait sauté sur la rampe de fer qui donnait accès au bord, et aidait Marie Erikow à prendre pied. Puis, happant un câble qui pendait, il grimpa le long des cordages avec une agilité de chat et disparut.
Le bizarre client du Pajaro Azul accueillit ses hôtes à la coupée. Il parut aux passagers d’une taille plus haute encore qu’ils n’avaient jugé à première vue. Sa barbe fulgurait. Il n’avait pas quitté ses lunettes vertes.
Galamment, il baisa la main de Marie Erikow, salua chacun des voyageurs.
— Inutile de faire les présentations, assura-t-il. Je vous connais et c’est un honneur pour le Cormoran d’accueillir de pareils passagers. J’espère que vous trouverez ici tout le confort d’un paquebot.
— Nous sommes de grands voyageurs, ajouta-t-il en hochant la tête. J’ai roulé pas mal de mers ; je connais leurs caprices, leur lumière et leur odeur. J’aime l’eau. Mon navire m’appartient, et je le mène à ma guise.
Sa voix était chaude, mordante. Il la maniait avec adresse.
— Cet homme parle bien, pensa Leminhac. Il plairait au barreau.
— C’est singulier ! songea Helven. Il a quelque chose d’un acteur.
— Ne me demandez pas, continua Van den Brooks, comment je connais vos noms. Ne me demandez pas non plus pourquoi j’ai écrit cette lettre. Sans doute le service que je suis heureux de vous rendre excusera l’étrangeté de ma démarche. Mais ne me posez pas de questions.
« Rassurez-vous. Je suis un homme simple, un pauvre marchand sans fard ni malice, à qui les hasards de son commerce ont montré quelques aspects de la terre et des hommes, un vieux loup de mer qui ne sait autre chose que ce que le vent et la vague lui ont appris. Quant aux femmes, — et il se tourna vers Marie qui soutint mal l’éclat des lunettes — je ne puis qu’admirer leur grâce et leur beauté ; mais elles sont pour moi comme la mer qu’on ne possède jamais. »
Le ton et les paroles de Van den Brooks n’avaient rien qui décelât la rudesse du marin et du trafiquant, mais bien plutôt l’élégance un peu maniérée d’un homme du monde amateur de théâtre et d’effet.
— Quelle chattemitte ! pensa Helven.
Le professeur Tramier était enchanté de la bonhomie cordiale de cet accueil.
— Nous ne saurions vous dire, commença-t-il… l’amabilité parfaite… sans doute un peu étrange… mais les conventions mondaines… sous cette latitude… nous excuserez aussi… reconnaissance…
— Nous levons l’ancre dans la nuit, dit le marchand de cotonnades. Nous aurons une de ces belles traversées que réserve le Pacifique, des nuits telles que vous n’en avez jamais connu, sous ces constellations dont rêvent les poètes. C’est une joie pour moi que de réunir sur ce modeste esquif des esprits aussi raffinés. Les loisirs du bord nous permettront de longs entretiens ; j’y puiserai mille satisfactions que jusqu’ici mon labeur de marin ne m’a pas laissé prendre.
— Et vous nous conterez vos voyages ? dit Marie Erikow.
— Hélas ! des voyages de trafiquant ne sauraient passionner l’attention d’une jolie femme. En tout cas, il sera fait, à mon bord, tout le possible pour que pas un instant dans cette solitude vous ne songiez à regretter l’Europe, « l’Europe aux anciens parapets », comme le dit excellemment Arthur Rimbaud…
— Qui donc ? dit Tramier. Je ne connais pas ce nom.
— Je vous expliquerai, fit Leminhac en poussant le coude du professeur.
— En attendant, ajouta Van den Brooks, on va vous conduire à vos cabines et, avant le dîner, je vous ferai visiter le bord.
Aux côtés du marchand se tenait sans mot dire un homme que les trois galons d’or de son uniforme désignaient comme le capitaine du bateau. Il était petit ; d’une carrure de taureau, un œil d’acier enfoui sous d’épais sourcils : borgne, une longue cicatrice lui barrait le front de la tempe droite à la racine du nez, pâle sur le teint brique du marin.
— Vous conduirez nos hôtes, capitaine.
Et il présenta :
— Le capitaine Halifax, commandant le Cormoran.
Les cabines étaient d’un confort que les colosses de la Hamburg-America ou de la White Star eussent envié. Marie Erikow eut la surprise de trouver la sienne ornée d’orchidées fort rares. Quant au professeur, il fit jouer les robinets de la baignoire et installa les deux tomes de Krafft-Ebing en bonne et due place.
Le thé fut servi sur le pont. Puis le marchand de cotonnades conduisit ses hôtes par des escaliers de cuivre, des couloirs boisés de palissandre et d’acajou, tendus de linoléum clair, à travers les dédales d’un merveilleux bijou de yacht. Marie Erikow, enthousiasmée, battait des mains.
Ses transports furent immodérés quand Van den Brooks montra la serre minuscule où le jardinier chinois élevait des orchidées.
— Je ne puis voyager sans quelques fleurs, expliqua-t-il.
Helven ne put s’empêcher d’esquisser un sourire intérieur.
On pénétra dans le bar américain, laqué de blanc, étincelant de cristaux, de nickel, d’étiquettes multicolores et de petits drapeaux de soie appartenant à toutes les nationalités. Un autre Chinois, barman accompli, en smoking blanc, brassait des élixirs variés. Leminhac ne résista pas au désir de se jucher sur un tabouret et absorba un oyster-cocktail de la plus atroce apparence.
Le professeur Tramier ne cachait pas son admiration.
— Quel luxe ! Quel goût !
— Je vous l’avais dit, fit Leminhac.
— Cet homme doit être milliardaire ?
— Au moins.
— Mais vous êtes un roi déguisé ? dit Marie Erikow au marchand de cotonnades.
— Mieux que cela, répondit l’homme aux lunettes avec une modestie ironique.
L’ordonnance du repas, la délicatesse des mets — cuisine française — Mon chef ne me quitte jamais, déclara Van den Brooks. C’est un Périgourdin. Pour l’équipage, il y a un cuisinier chinois — les fruits exotiques, les sorbets parfumés aux plus diverses essences, l’excellence des crus — en particulier un Château-Grillé de vieille date — tout contribua à faire de cette soirée, pour les heureux voyageurs, quelque chose comme une féerie. Helven lui-même, le froid et silencieux Helven, se déridait. Leminhac porta un toast enflammé à l’amphitryon, dont on ne pouvait dire s’il souriait, tant sa barbe était éblouissante :
— Majestueux comme Salomon, dit l’avocat, et paré du même faste, si vous confiez à la mer qui le respecte, le vaisseau qui porte à la fois votre fortune et votre sagesse…
Mais il ne put terminer sa période, tant la chaleur du festin l’avait ému.
Marie Erikow tendait à Helven une cigarette allumée : c’est, paraît-il, une mode russe. Le professeur, les yeux béatement clos, savourait un Havane où se confondaient tous les aromes de Cuba.
On monta sur le pont où les rocking-chairs étaient disposés et les boissons glacées, servies.
— Une chose m’étonne encore, murmura Marie Erikow à l’oreille d’Helven. Comment a-t-il su nos noms ?
— C’est bien simple.
— Mais encore ?
— Le registre de l’hôtel, chère Madame. Le portier me l’a dit.
Cigares et cigarettes brasillaient dans l’ombre. Van den Brooks fumait une pipe courte. Helven nota que le Cormoran n’avait qu’un feu allumé, et ce feu s’éteignit bientôt.
Engourdis dans la torpeur des digestions heureuses, les passagers ne prêtèrent qu’une oreille distraite aux rumeurs du bord ; ils n’entendirent pas les commandements et le grincement des cordes. Mais, soudain, le vent de mer les enveloppa d’un souffle plus frais et les balancements de la houle firent osciller dans les verres l’or pâle des citronnades. Silencieusement, tous feux éteints, le Cormoran s’éloignait de la côte.
Au-dessus de sa tête, Helven, renversé dans son fauteuil, vit glisser la Croix du Sud…
CHAPITRE III Un étrange navire, un étrange équipage.
« C’était la chose du monde la plus facile que de s’assurer du capitaine du navire, les marins étant généralement gens de bonne humeur et chevaleresques. »
Daniel de Foë.
Van den Brooks faisait sur le pont sa promenade matinale accompagné d’Helven. Une curiosité très vive rapprochait le jeune peintre de ce milliardaire fastueux qui se prétendait trafiquant de cotonnades, qui ne voyageait qu’avec une serre d’orchidées, des barmen chinois et qui citait les poètes maudits.
— Vous remarquerez, dit Van den Brooks, que les machines du Cormoran ont des moteurs à pétrole : d’où, point de bruit, point de fumée, point de crasse. Ne faut-il pas un navire propre et silencieux pour traverser ces calmes étendues ?
— En effet, dit Helven. Je ne m’expliquais pas comment la marche de votre yacht pouvait être aussi douce. Vous avez eu là une heureuse idée.
Les rivages de l’Amérique n’apparaissaient plus à l’horizon que comme une ligne pâle, à peine perceptible. C’était déjà le large, la solitude glauque du Grand Océan. L’étendue des eaux était pareille à un immense disque d’émeraude sur lequel venait se briser la lumière torride dont un voile de brume légère tamisait encore la crudité.
Ils descendirent dans l’entrepont.
Quelques matelots se reposaient après le repas du matin. Les uns jouaient aux cartes, assis par terre ; d’autres agaçaient un ouistiti qui poussait des cris aigus. Un ara gris et rouge se perchait sur le poing d’un colosse noir qui offrait au bec crochu de l’oiseau de petites tranches de bananes.
— Hombre ! disait le nègre à l’oiseau, ouvrez votre maudit bec, Jack-le-Triste, et soyez de bonne humeur.
A leur approche, tous se levèrent.
Le singe, apercevant les arrivants, bondit par-dessus la tête des matelots, agrippa un cordage qui se balançait et fit à Van den Brooks les plus affreuses grimaces de son masque rose où luisaient des yeux en vrille.
— Voici le favori du bord, dit le marchand. Les matelots le nomment : « Captain Joë » ; il est très savant et c’est mon conseiller.
— Ici, Joë, ajouta-t-il.
Le singe sauta sur son épaule.
— Que pensez-vous, Captain Joë, de cette canaille de Tommy Hogshead, qu’il a fallu ramener au fond du canot, tant il s’était soûlé pendant l’escale ?
Le singe fit entendre un grincement aigre,
— Vous pensez, n’est-ce pas, Captain Joë, qu’il sera privé de sa paie ou que Hopkins lui appliquera une bonne volée de nerf de bœuf, à son choix ? C’est votre avis, c’est aussi le mien, mon ami.
Tous les yeux se tournèrent vers le colosse qui tenait l’ara. C’était un nègre hideux, réputé à cause de sa force herculéenne. Pour sa corpulence et sa face bestiale, les matelots l’avaient surnommé « Hogshead », ce qui signifie à la fois le Muid ou Tête de pourceau.
— Allez, Captain Joë, et dites à vos amis que M. Van den Brooks a la main large, mais un poignet de fer.
Ils s’éloignèrent.
— Vous usez donc du chat à neuf queues, demanda Helven intrigué.
— C’est le meilleur Évangile, répliqua le marchand avec douceur. Mes gaillards n’en écoutent pas d’autre.
Helven jeta un regard sur le groupe des matelots qui reprenaient leurs jeux. Il y avait là une dizaine d’hommes de races mêlées, des Anglo-Saxons blonds et roses, des Espagnols olivâtres, quelques nègres. Ils étaient tous uniformément vêtus de blanc. Mais une vision pittoresque traversa l’esprit du peintre. Il vit en un éclair le pont d’une caravelle et ces mêmes hommes, le front serré de foulards, le torse nu, des pistolets à la ceinture, à la bouche les longues pipes de terre qui portent une ancre et l’image d’un brick, hâlés, guenilleux, sacrant, crachant, parmi les tonneaux de poudre d’or, les mousquets et les caronnades. Il vit appuyé au beaupré la haute silhouette du capitaine Kid et l’ombre du baquet sanglant…
Et son regard revint sur Van den Brooks, qui bourrait son brûle-gueule, paisible…
Marie Erikow sortait de sa cabine. Elle était dans toute la fraîcheur du matin, après une nuit de repos que le roulis, léger d’ailleurs, du navire, n’avait pas troublé.
— Bonjour, fit-elle. Je suis matinale. Félicitez-moi.
— Il est près de midi, dit Van den Brooks. Nous vous félicitons.
— C’est la pleine mer, n’est-ce pas ? J’ai vu de mon hublot la ligne bleue qui monte et descend. Mon Dieu, comme nous sommes loin de tout !
— N’est-ce pas une belle sensation, dit Van den Brooks, que de se sentir seul et maître de sa destinée ?
— Oui, dit-elle. Mais c’est vous qui êtes maître de la nôtre.
— Rassurez-vous : j’en ferai bon usage. A tout à l’heure, ajouta-t-il, pour le lunch.
Il s’éloigna, laissant la Russe et le peintre dans le grand salon dont le mobilier était en bois des Iles et d’un plaisant rococo portugais.
— Que pensez-vous de notre hôte ? demanda Marie.
— Ce pourrait être un négrier, un opiomane ou un lecteur exaspéré de M. de Montesquiou-Fézensac. Je ne sais pas encore.
— A coup sûr, il est fort riche.
— Qu’importe ! fit Helven. Ce navire est le plus aimable des séjours, puisque vous l’embellissez.
— Vous cultivez le madrigal ?
— A mes heures. Mais reconnaissez que vous régnez sur le vaisseau par la seule grâce de votre beauté.
— Assez, fit-elle, en remerciant le flatteur d’un regard savant. Ses yeux avaient la couleur de l’aigue-marine.
— Je vous y prends.
La voix de Leminhac frappa de ses ondes sonores les panneaux de bois de rose.
— Je vous y prends. Vous écoutez ce séducteur d’Helven. Méfiez-vous ! C’est le serpent lui-même.
Un gong annonçait le déjeuner.
— Permettez-moi, dit Leminhac.
Et il offrit son bras à Marie qui l’accepta en souriant.
— Ce petit Anglais, pensait l’avocat, doit manquer d’expérience.
Van den Brooks présidait une table fleurie. Il avait Marie Erikow à sa droite et le professeur Tramier en face de lui, par égard pour sa rosette rouge et son binocle d’or. Le professeur avait bien dormi et n’avait pu lire douze lignes de Krafft-Ebing sans fermer les yeux.
— Vous travaillez en voyage, demanda Marie Erikow pleine de respect et de sollicitude.
— Certes, dit le professeur. Il n’y a rien de pareil au bercement du train pour prédisposer à la réflexion. Mais le roulis du navire endort un peu.
— Je ne suis pas de votre avis, dit Van den Brooks, je ne me sens jamais plus actif qu’à mon bord. Mais, ajouta-t-il, les lunettes vertes tournées vers l’académicien, me permettrai-je de vous demander quel est actuellement l’objet de vos recherches ?
— Je viens, dit Tramier, d’un congrès médical où je représentais la psychiatrie française. Je suis un « médecin de l’âme ».
— Ah ! fit Van den Brooks. Quelle mauvaise malade !
— Vous pourriez avoir raison, Monsieur, mais c’est une malade qui n’existe plus. La médecine l’a tuée depuis longtemps. Descartes l’avait logée dans la glande pinéale. Mais nous n’avons trouvé, en guise d’âme, que des fibres et des cellules. Cela nous suffit, et nous opérons fort bien, sans métaphysique.
— Purgando et saignando, fit Van den Brooks, comme vous avez raison ! Il faut traiter la fièvre par le clystère, la mélancolie par les sangsues et les humeurs bizarres par la douche.
— Il n’y a point de doute, assura Leminhac.
— Il n’y a point d’âme, dit le professeur ; il n’y a que des organes.
— Oh ! dit Marie Erikow, je ne puis croire une pareille chose. Alors, nous serions pareils aux bêtes ?
— Ce serait une fâcheuse comparaison pour elles, murmura Helven.
La liqueur du Brésil coula dans des tasses orientales ; pipes et cigares émirent leurs volutes bleues, et l’on se retira pour la sieste.
Cependant, Helven ne dormit pas.
Le navire glissait dans l’embrasement de la mer et du ciel. A bord, le timonier et l’homme du quart veillaient seuls.
Helven se leva du lit étroit où il s’était étendu quelques instants, impuissant à s’assoupir. Il ouvrit doucement la porte de la cabine et se glissa dans l’entrepont. Du dortoir des matelots, des ronflements s’élevaient.
Le peintre avait quelque expérience des choses de la marine, et il ne fut pas sans noter certains détails singuliers. La puissance des machines, la robustesse du navire n’étaient pas le propre d’un navire de plaisance. Quant au coton, Helven, se glissant par l’échelle qui conduisait à la cale, n’en distingua point une balle. La cale était bourrée de provisions et aussi de caisses métalliques dont il ne put estimer le contenu.
Il termina son excursion par l’avant du navire. Quelle ne fut pas sa stupéfaction en découvrant, sous des bâches de toile verte, deux petits canons fixés sur des pivots de cuivre. Les sabords étaient soigneusement masqués.
— Peste, fit-il, M. Van den Brooks est fort soigneux de son coton…
Comme il regagnait sa cabine, il aperçut la puissante silhouette du marchand qui montait sur le pont. Il s’effaça rapidement, mais un léger et inexplicable malaise s’était emparé de lui, à cette brusque apparition.
Cette nuit-là, réunis sur le pont du vaisseau, le ciel fourmillant d’astres au-dessus de leurs têtes, lentement balancés par les houles du Pacifique, ils connurent la beauté du monde.
Les quatre passagers et auprès d’eux Van den Brooks, que Leminhac nommait maintenant « le Magnifique », reposaient sur des rocking-chairs que le roulis du navire faisait voluptueusement osciller. Une brise qui, soufflant des terres lointaines, avait passé sur les forêts de citronniers, de santal et de bois de rose, caressait leurs fronts, tandis qu’à portée de leurs mains, des boissons éclatantes et glacées embuaient le cristal des verres où tremblaient les chalumeaux de paille. Lorsqu’ils levaient les yeux, ils pouvaient suivre du regard, ondulant selon le rythme du navire, la Croix du Sud et le cortège des constellations.
— Tant d’astres ignorés, murmura Marie Erikow. Et lorsqu’ils penchaient la tête, ils voyaient, émergeant et plongeant tour à tour, l’étrave sombre du Cormoran ouvrir un sillage de feu, car la mer était phosphorescente, les vagues rutilaient d’émeraudes, des perles rejaillissaient sous l’élan du vaisseau, comme un collier qui se brise et dont les joyaux, inépuisablement, s’égrènent.
— Voyez-vous, dit Van den Brooks, la mer étaler son trésor ; la voyez-vous brasser ses pierreries, comme un avare qui plonge les bras dans ses coffres et laisse couler entre ses doigts l’or, les rubis et les émeraudes. Elle ruisselle de joyaux : la voyez-vous avec ses monceaux de diamants, d’améthystes, de topazes, de béryls et d’aigues-marines, cette Golconde naufragée…
Il parlait d’une voix lente, mais Helven démêlait, sous la paisible intonation, je ne sais quoi de rauque et de passionné.
— Et ne songez-vous pas, ajouta-t-il, devant cette munificence, à tous les trésors engloutis, aux galions bondés d’or et de diamant qu’elle a happés, à l’incorruptible splendeur qu’elle recèle sous les plis de ses vagues ?
— Si vous saviez, murmura-t-il. Si vous saviez ce qu’il m’a été donné de voir…
Mais il n’acheva pas…
Une étrange animation régnait à bord, une agitation invisible ; on eût dit que le navire se crispait d’attente et se gonflait de volupté. Des ombres rôdaient. On devinait des formes couchées le long des bastingages ; des yeux luisaient. Tous sentirent passer sur leur visage une haleine de désir, comme si auprès d’eux un être formidable et muet convoitait une proie, et Marie Erikow, abaissant ses paupières, huma voluptueusement ce souffle.
L’équipage flairait la présence d’une femme, dans l’immense solitude de la nuit et de la mer, de cette femme qui, une cigarette brasillant au bout de ses doigts, semblait dormir, les narines palpitantes et des reflets d’astres mêlés à ses cheveux.
Van den Brooks devinait cette muette convoitise et tournait de temps en temps la tête vers les ombres les plus audacieuses, comme un dompteur.
Soudain, une voix s’éleva. Elle était chaude, tour à tour langoureuse et passionnée. Elle martelait des syllabes sonores, des vers éclatants et âpres :
« Ti quiero, Morena, ti quiero « Como se quiere la gloria, « Como se quiere il dinero, « Como se quiere una madre, « Ti quiero… »
C’était une supplication. La voix s’infléchissait avec une tendresse douloureuse, montant jusqu’aux étoiles et retombant doucement sur la crête lumineuse des vagues. Un Espagnol chantait, s’accompagnant d’une guitare :
« Una noche en que la luna « No daba su luz tan bella… »
Une mélodie grave soutenait les paroles et ce chant sauvage et passionné d’hommes qui ne rient pas. L’amant ouvrait la tombe de la bien-aimée et recouvrait le cher visage d’un mouchoir, pour que la bouche tant de fois baisée ne mordît pas la terre :
« Porque no mordie la tierra « La boca que io besé… »
Marie Erikow avait complètement fermé les yeux. Helven pouvait voir tressaillir légèrement ses lèvres et il se sentit mordu d’une jalousie sourde pour ce chanteur inconnu.
Puis ce furent des danses : le zapateado endiablé, la jota :
« Es la jota que siempre canté, « La jota di mi tiera… olé, olé. »
un tango presque tragique que cadençait la guitare au son voilé par la main aplatie du musicien ; une habanera où vibrait la nostalgie des danses sous les platanes lorsque les filles aux seins tendus et cambrant la cheville affrontent les gars bruns qui vont, la cigarette aux lèvres et le sombrero sur les yeux.
Emportés par le rythme, les matelots espagnols faisaient claquer leurs doigts, pour marquer la cadence ; mais le chanteur invisible continuait son chant.
Quand il s’arrêta, l’étendue se fit silencieuse et vide.
— Lopez, dit Van den Brooks, arrive ici.
Dans l’ombre, une silhouette surgit. Marie reconnut le barreur du canot et elle en éprouva un bizarre tressaillement.
— Mon garçon, dit Van den Brooks, tu chantes trop bien. Prends garde à toi : cela te portera malheur.
Et il lui tendit un cigare.
— Vous êtes un véritable artiste, fit Leminhac.
Mais l’homme tourna le dos, sans mot dire, et disparut.
— Ces Espagnols, nota aigrement l’avocat, sont tous fiers comme Artaban.
Personne ne releva sa remarque. La nuit s’achevait. On regagna les cabines.
Comme Marie Erikow, précédée d’Helven et de Van den Brooks, descendait le petit escalier de la coupée, Tommy Hogshead s’effaça contre la paroi pour la laisser passer. Elle frôla légèrement le nègre dont les yeux blancs luisaient dans l’ombre. Ayant fermé sa cabine à double tour, elle se déshabilla en fredonnant :
« Ti quiero… »
vaguement caressée par tous les désirs qu’elle avait suscités et en savourant l’encens un peu brutal avec satisfaction. Mais elle ne put dormir. Toute la nuit, elle crut entendre sur le seuil de la cabine un souffle d’homme endormi, et n’osa pas ouvrir la porte pour rechercher la cause de cette singulière hallucination.
CHAPITRE IV Où Van den Brooks se présente. — Histoire d’un riche.
« Moi, je fais servir mon génie à peindre les délices de la cruauté, délices non passagères, artificielles, mais qui ont commencé avec l’homme, finiront avec lui. »
Lautréamont.
Comme le steward versait l’or du Sparkling Moselle dans un sombre cristal de Bohême, le professeur Tramier émit quelques idées sur la richesse.
Le professeur, ancien boursier de collège, candidat tenace à tous les concours, primé, lauré et médaillé, devenu un des maîtres de la science et un des médecins les plus consultés de Paris, avait gardé de ses origines modestes un respect étonné pour le faste. Il n’était pas très sûr de posséder réellement une limousine de 40 HP, un appartement avenue d’Iéna et une chasse en Sologne. Dans ses salons où tous les siècles de la monarchie et de l’Empire confondaient leurs styles, leurs ors, leurs cuivres, leurs bois peints ou leurs acajous vernis suivant la tradition brocantesque de l’ameublement national et bourgeois, le professeur se mouvait gauchement et comme installé par hasard dans un garni trop somptueux.
Toutefois, il jugea convenable de faire un éloge de la richesse.
— C’est, dit-il, la richesse qui a remplacé l’héroïsme. Nos Dioscures sont aujourd’hui James Rockefeller et Pierpont-Morgan. Ils nous apparaissent siégeant sur un Olympe lointain, nimbés d’or et voilés aux mortels par des nuages de banknotes.
« La foudre elle-même ne manque pas à ces nouveaux Jupiters : ce sont eux qui font la loi aux rois et non plus le Seigneur tout-puissant, Sabaoth ou Dieu des armées. Le destin en soit loué. Car ce sont des sages : ils ont amassé beaucoup de biens, et connaissent, par conséquent, l’art de conduire les peuples.
— Et de traire les hommes, ajouta Helven.
— J’avoue, reprit le professeur, avec un regard allumé par le repas, qu’il m’est arrivé d’envier ce que l’on n’ose appeler leur bonheur — car c’est un mot qui ne signifie rien — mais tout au moins l’enivrement de leur puissance. Un mot, un coup de téléphone, une fiche à déplacer, et voici des lignes de chemins de fer qui se déroulent, des vaisseaux qui essaiment sur la mer, des usines qui s’embrasent, la guerre qui bouleverse le monde. A volonté, prospérité ou misère, douleur ou joie, ils sèment tout à pleines mains.
— Mon cher professeur, dit Leminhac, dont les rentes étaient maigres, vous faites de la mythologie. La mythologie du billet de banque ! En réalité, il n’en va pas ainsi. Les milliardaires sont des bourgeois économes, mesquins et quelquefois sordides. Un roi du dollar, aujourd’hui défunt, priait sa femme de ne point acheter d’huîtres, les trouvant d’un prix trop élevé, et il ne donnait pas de pourboire à ses cochers, quand il prenait un fiacre. Ils ne sont pas maîtres de leur fortune qui marche toute seule et, s’ils le pouvaient, ils l’arrêteraient tout bonnement : elle les effraie. La plupart ne connaissent pas leur pouvoir et la limite même de leurs richesses. S’ils bouleversent le monde, c’est par pure incohérence ; s’ils sèment la joie ou la douleur, ils ne s’en aperçoivent même pas ; ils n’agissent que par cupidité, tout comme un épicier de village qui spécule sur son gruyère. A tous les degrés de l’échelle, l’appétit du lucre est identique : il est grossier et borné.
— Notre cher professeur Tramier est lyrique, dit Van den Brooks, et M. Leminhac prononce de vertueuses paroles. Vous parlez des riches. Mais j’imagine — excusez-moi de la liberté grande — que tous deux vous les ignorez.
— Il y en a de toutes sortes, dit Marie Erikow. Quel rapport y a-t-il entre le marchand de cochons de Chicago, accroché à son téléphone et à ses registres, et le latifundiaire de Moscovie qui vit comme un satrape et fait knouter ses moujiks ? Aucun.
— Oh ! fit Van den Brooks, plus que vous ne croyez : il y a un fond commun. Le professeur a tort ; l’avocat aussi. Non point parce qu’ils généralisent, mais parce qu’ils ne touchent pas le point vif. Vous ne connaissez pas ce qui fait essentiellement la mentalité du riche, son vice caché.
— Quel est-il donc ? demanda Leminhac. Vous êtes mieux placé que moi pour le connaître.
— Quand vous le saurez, il vous expliquera tout et vous comprendrez à la fois mégalomanie et parcimonie, le magnat et le bourgeois sordide, car tous ces traits coexistent en eux.
— Parlez, dit le professeur. Nul mieux que vous ne saurait nous éclairer.
— Au fond du sentiment de la propriété, il y a l’instinct de la destruction. L’enfant n’aime son jouet que lorsqu’il peut le casser. Voilà toute l’histoire de la richesse. Vous me comprendrez mieux tout à l’heure.
« Le riche est un destructeur. Sa puissance est faite de destruction, comme celle de tous les vainqueurs. Il ne s’élève que sur des ruines et sur des cadavres. S’il détruit d’abord par nécessité ou par ambition, bientôt il en prend le goût, et il n’y a pas de pire virus que cette jouissance d’anéantir. »
Van den Brooks s’animait, et, comme toujours, lorsqu’il sortait de son flegme, ses lunettes vertes brillaient.
— Quand on en a goûté, on continue. Ne croyez pas que le riche ait l’amour de créer. S’il crée, ce n’est jamais que pour détruire autre chose à côté. Et naturellement, je ne parle pas du troupeau des enrichis. Je parle des potentats, des vrais riches, qui ont l’instinct de la domination, de ceux dont vous dites qu’ils sont le bien et le mal, ceux-là, croyez-moi — et il appuya sur ces mots — ce sont des rapaces d’une singulière espèce, car non seulement ils se dévorent entre eux, mais ils se dévorent eux-mêmes.
« Le riche dont je parle n’a pas la notion de l’utilité. C’est un carnassier et il mastique : il lui faut de la viande. S’il fait de la philanthropie, c’est pour avoir beaucoup de moutons à sa portée. Il vous citera Kant et l’Évangile. Mais il y a toujours un bout de langue révélateur, au coin des babines.
« Les hommes et les choses n’ont d’autre valeur que de satisfaire son appétit inépuisable. Ce n’est point lucre, je vous dis, c’est violence et c’est soif de destruction. Le tigre tue parce qu’il a faim ; le riche tue parce qu’il a le goût de tuer. La plupart du temps, il lui suffit de savoir que, s’il veut, il peut tuer. Que lui parlez-vous d’utiliser ? Ce qui sert aux autres peut ne pas lui servir.
« Celui qui dépasse lui-même ses appétits inconscients arrive à la connaissance de sa nature et en jouit. Ce riche supérieur touche au sublime. Au bout d’une longue carrière, quand il a écumé tous les océans, édifié sa fortune sur les décombres des maisons rivales, spolié des milliers d’innocents, il se croise les bras devant ses coffres bondés et l’amertume des vanités emplit son cœur. Ne croyez pas que posséder le satisfasse.
« Il y a chez tous les riches un fond d’avarice, et les plus prodigues, en apparence, sont souvent les plus avares. Mais chez le riche dont je parle, ce n’est pas l’avidité qui domine. Donnez-lui le monde. Il ne thésaurisera point. Il le détruira.
« Et c’est pourquoi il arrive souvent que les grands riches défont eux-mêmes ce qu’ils ont fait. Si l’homme est impuissant à créer, il est tout puissant pour anéantir ; et dans cette œuvre de mort, il sent s’épanouir toutes ses facultés. C’est alors qu’il touche à la perfection. »
La voix de Van den Brooks se fit plus grave :
— Qualis artifex ! On ne possède bien que ce que l’on peut détruire.
« Si les amants rêvent de mourir ensemble, c’est parce que la possession complète ne s’accomplit que dans la mort. C’est ainsi qu’il faut entendre cette phrase de l’Écriture : Il nous aima jusqu’à la mort, usque ad mortem. »
Marie Erikow demeurait, sa cuiller levée, oubliant de porter à sa bouche un flot de glace au kummel qui fondait lentement.
— Serait-ce un sadique ? méditait le psychiatre.
— Un amateur du petit frisson ? pensait Leminhac.
— Quel amoureux ! rêvait Marie Erikow.
Helven regardait curieusement le marchand de cotonnades qui vidait maintenant à petits coups un gobelet de Xérès.
— Tenez, dit Van den Brooks, je vais vous raconter une histoire :
« Vous n’êtes pas sans avoir entendu parler de la banque Vermont, Lorris et Co.
— Parbleu, dit Leminhac, j’ai été le chargé d’affaires d’un des créanciers français. Dieu sait s’ils étaient nombreux.
— Oui, fort nombreux. Ce fut une affaire sensationnelle.
— Un coup de tonnerre ! appuya l’avocat.
— J’ai quelques détails sur cette catastrophe financière. De Vermont — mettons que ce fut un de mes amis — descendait d’une ancienne famille de huguenots français, émigrés au Canada et passés en Amérique au moment de l’Indépendance. Curieuse famille, d’ailleurs, dont l’un des ancêtres chevaucha, botte à botte, avec le baron des Adrets et pendit, empala ou rôtit pas mal de papistes, sans compter un certain nombre de ses coreligionnaires qu’il soulageait de leurs bourses, sur les routes de l’Estérel, avant de les expédier dans un monde où le dieu des parpaillots se chargerait de reconnaître les siens. C’était d’ailleurs un aimable homme, encore peu huguenotisé, et qui, tout en ferraillant pour la bonne cause, pratiquait un scepticisme parfait en matière de morale et même de droit commun. Poète entre deux boute-selles, et fessant les maritornes d’auberge, on lui attribue quelques pièces apocryphes d’un recueil intitulé « le Carquois » et dont le principal auteur fut le sieur Louvigné du Dézert illustré par votre compatriote Fernand Fleuret.
— C’est un livre licencieux, dit le professeur. Je l’ai feuilleté chez un bouquiniste et les marchands ne l’exposent que ceint d’une solide ficelle.
— Ses descendants, fort puritains, élevèrent consciencieusement des bœufs, des porcs et des chevaux et amassèrent une fortune qui redora le blason comtal. La banque fut fondée à New-York en 1876, par le comte Gratien dont le fils épousa une Espagnole. Celle-ci, naturellement catholique, éleva dans sa religion leur fils unique, Lionel, qui, à la mort de son père, prit avec son coassocié William W. Lorris la direction de la banque dont il était le principal actionnaire.
« Lionel était un grand gaillard, fait pour remplir l’armure de son ancêtre, mais qui, malgré son apparence de reître, vécut comme un moine les années de sa jeunesse. Sa mère l’avait confit en dévotion et lui avait farci l’esprit de toutes les fariboles que peut nourrir l’imagination d’une fille de hidalgo. Elle lui représentait l’enfer ouvert sous chacun de ses pas et l’enfant s’attendait toutes les nuits à voir flamber à son chevet les yeux du diable venu pour le quérir sous la forme d’un barbet. Salutaire éducation !
— Salutaire en effet, dit le professeur. Elle remplit les asiles d’aliénés.
— Erreur, mon cher maître. Elle aiguise la sensibilité, elle fait des poètes, des saints et les fanatiques qui sont les maîtres du monde.
— Cela revient au même, dit Tramier.
— Passons ! Lionel eût fait un bon inquisiteur, si grand était son amour du prochain. Il eût rôti la moitié du monde pour garnir le paradis. Sa fortune était considérable et il ne la négligeait point. Au contraire, il était fort assidu à ses bureaux et la banque prospérait.
« Sa vie était celle d’un ascète. On ne le trouvait qu’à son office de la City et dans son hôtel de la Cinquième Avenue où il avait aménagé une précieuse bibliothèque, car il était fort curieux de lettres et d’histoire.
« William W. Lorris, son associé, semblait fort lié avec lui, bien plus encore par une amitié véritable que par la communauté de leurs intérêts. Les deux ne faisaient qu’un et pourtant, il ne pouvait exister d’êtres plus différents : Lorris, enjoué, bon vivant, amateur de chevaux et de femmes ; Lionel, chaste, taciturne, et couvant un feu intérieur.
« Quelques opérations, adroitement réussies, celle du Columbian Railway, de la compagnie électrique de l’Ohio, etc., classèrent Lionel parmi les premiers financiers de son temps et valurent à la raison sociale un surcroît de renommée.
« C’est en plein succès et à l’apogée de sa gloire et de sa prospérité que Lionel de Vermont disparut.
« Sans tambour ni trompettes. Un jour, l’huissier qui veillait aux barrières de son Louvre, ne le vit point arriver à dix heures sonnantes, comme il en avait invariablement coutume. Le jour même, William W. Lorris reçut une lettre de son associé, l’informant que Lionel se rendait en Europe pour quelque temps, qu’il ne fallait pas s’attendre à recevoir de ses nouvelles et que l’on ne s’inquiétât d’aucune manière. Il reviendrait en temps voulu.
« Une année, deux années s’écoulèrent. Confiant dans la parole de son ami, William W. Lorris administra l’office du mieux qu’il put et sa gestion fut heureuse. Il ne cessa jamais d’espérer le retour de Lionel, prêt à lui exposer, le jour où l’on tuerait le veau gras, la comptabilité la plus loyale et la plus nette.
« Alors apparut Sigismond Loch, que personne ne connaissait jusqu’ici et qui ouvrit dans la cité un modeste bureau d’affaires. Ce Loch était un vieillard, fort voûté, assez crasseux, le chef agrémenté d’une chevelure abondante et grise, le menton d’une barbe patriarcale. Cet accessoire de sa physionomie était d’ailleurs le seul détail qui pût le rapprocher — conventionnellement du moins — des pâtres de Chaldée. Il n’avait ni leur innocence, ni leur piété, et je n’ai jamais douté qu’il ne fût une canaille accomplie.
« Il se révéla bientôt, aux yeux des plus experts et des plus adroits financiers, comme un maître de la spéculation. Jamais requin ne nagea plus adroitement entre deux eaux et ne happa plus prestement sa proie. Il tenait ferme et ne lâchait point prise. On lui attribue le scandale de la Minnesota Diskonto Gesellschaft. Ce geste digne d’un forban de haute lignée lui valut la réputation d’un malin avec qui il fallait compter et remplit les coffres de l’Office Loch, lequel ne payait point de mine et n’avait pas d’huissier à chaîne.
« L’affaire en question porta une grave atteinte à la Banque Vermont-Lorris dont les intérêts se trouvèrent lésés par la chute d’une maison amie et alliée. Chose étrange, les machinations du patriarche, pour la plupart assez tortueuses, apparaissaient à un observateur désintéressé et compétent, comme visant toutes le même but, à savoir ruiner le crédit des Vermont-Lorris and Co. Ceux-ci, — ou pour mieux dire Lorris tout court, car Lionel ne donnait pas signe de vie — Lorris donc avait affaire à forte partie et devait se tenir à carreau. Mais il ne soupçonnait point la trame. Cette trame était de mailles fines et serrées. Tous ceux qui ont hanté, il y a douze ans, le péristyle de la Bourse, se souviennent de la prodigieuse habileté avec laquelle furent conduites les affaires des Brazilian Diamonds, des Minoteries Werruys, des Braddington Motor Cars, et mille autres opérations du même genre. Une fatalité mystérieuse dirigeait les cours dans le sens le plus favorable aux opérations de Sigismond Loch, dont on peut dire qu’il ne connut pas un échec, pendant le temps — heureusement bref — où sa sinistre et pateline figure hanta les songes arides des financiers. La même fatalité — était-ce bien le destin ? — amenait progressivement l’effondrement de l’ancienne et si honorablement connue banque Vermont. De père en fils, les Vermont avaient joui de la confiance et de la sympathie universelles — chose rare dans les milieux où l’on a à la fois la dent dure et l’échine souple.
« L’impopularité de Sigismond Loch augmentait chaque jour. Il est probable que ses desseins secrets apparaissaient à quelques-uns, selon une de ces presciences ou divinations inexplicables. On flairait le coquin, sans toutefois l’aborder de front. Des manifestations hostiles, qui eurent lieu à la Bourse, lui témoignèrent les sentiments de la confrérie. Mais il ne parut pas s’en émouvoir. Et d’ailleurs, la fortune lui souriait.
« On racontait sur lui d’étranges histoires et qui frôlaient la manie. Par les soirs d’hiver, il racolait, disait-on, dans les quartiers miséreux, de pauvres petits va-nu-pieds grelottant le froid et la faim. Le bonhomme les prenait doucement par la main et — comment ne pas suivre un si respectable vieillard ? — les conduisait devant les boutiques les mieux achalandées, les plus lumineuses. On humait l’arome des cakes et des puddings, le fumet des rôtis, l’odeur chaude du pain. Les crèmes bavaient sur l’or des croûtes ; les nougats échafaudaient leurs marqueteries appétissantes ; les pâtes d’amandes et de coings, les gâteaux farcis de noix et de pistache, les chocolats fourrés de liqueurs et de fruits, tout cet Eldorado de la gourmandise chatouillait le palais des meurt-de-faim en culottes ravaudées. Le patriarche de Chaldée sentait frémir dans sa main racornie la menotte du bambin affamé, et j’imagine qu’il en éprouvait quelque jouissance particulière, car la fête durait longtemps.
« Le gamin n’osait pas en demander davantage et l’aspect à la fois bienveillant et grave de Sigismond l’intimidait. Inconsciemment poussé par l’impératif — le plus catégorique de tous — de sa panse vide, ivre de convoitise et tout tremblant à l’idée de toucher enfin — une fois dans sa vie — à tant de délices, il tirait le vieillard vers l’entrée de l’Éden.
« — Tout à l’heure, disait le bonhomme. Patience, mon petit ami. Tu ne t’en plaindras pas.
« Puis, quand il jugeait que la farce avait assez duré, il lui chuchotait paternellement :
« — Toutes ces bonnes choses te font envie, mon petit garçon. Toutes ces bonnes choses sont succulentes. Si tu savais comme elles fondent dans la bouche, comme elles vous caressent agréablement le gosier. Il y en a beaucoup que tu n’as jamais goûtées et que tu ne goûteras jamais, car tu es un petit pauvre et vraisemblablement, tu mourras de faim, un jour ou l’autre. Tu feras peut-être fortune, mais ne crois pas que l’on devienne milliardaire en ramassant des épingles, comme le racontent vos imbéciles des écoles. Tu seras peut-être un coquin et, dans ce cas, si tu t’enrichis, tu laisseras crever les camarades. En attendant, tu as faim…
« — Oh ! oui, Monsieur, disait le gosse qui ne comprenait rien, sinon qu’il y avait en face de lui beaucoup à manger et du meilleur.
« — Bien, tu as faim et tu n’as pas d’argent ?
« — Non, Monsieur. Non, mon bon Monsieur.
« — Alors ?
« — …
« — Alors, mon petit, il faut faire un beau cran à ta ceinture et rentrer doucettement au foyer paternel où tu recevras des claques.
« Et, tapant sur son gousset :
« — Moi, j’ai de l’argent et je mange quand j’ai faim. Il faut avoir de l’argent. Respecte les riches. Ils sont bons ; ils sont vertueux ; ils ont toutes les qualités. Vois comme nous sommes, mon ami. Va, mon enfant, et que Dieu te protège.
« Un soir, Sigismond Loch, en mal de philanthropie, rencontra sur son chemin une femme misérablement vêtue et qui lui parut d’une grande beauté. Il avait l’esprit de décision et il aborda franchement la créature. D’ailleurs son aspect vénérable pouvait le faire prendre pour un pasteur ou un grand chef de l’Armée du Salut.
« — Vous m’excuserez, Madame, dit-il poliment. Ne croyez pas que je veuille vous débiter des fadaises, et, si je vous complimente de votre beau visage, ce n’est pas pour faire le galantin. Dieu m’en préserve à mon âge. Seriez-vous, par hasard, modèle pour les peintres ?
« — Non, Monsieur, répondit l’inconnue. Je suis piqueuse à la machine.
« — Un pauvre métier, Madame, n’est-ce pas, et qui nourrit mal celle qui le pratique ?
« — Hélas… Monsieur. Mais il faut vivre et je me résigne.
« — Je puis beaucoup pour vous. En deux mots, voici : chargé par un des grands journaux de cette ville d’organiser un concours de beauté, je ne doute pas que vous n’obteniez un prix — le premier peut-être — car vous êtes fort belle. Vous le savez, je pense.
« — On me l’a dit quelquefois, Monsieur, mais cela ne m’a jamais servi.
« — Le monde est mal fait, dit Sigismond Loch, et une guenon vêtue de dentelles et parée de diamants vaut mille fois mieux qu’une Madone en jupon défraîchi. Donnez-moi votre adresse. Voici la mienne, d’ailleurs. Révéler votre beauté m’assure un succès à mon journal et votre vie peut être changée du jour au lendemain.
« Il accompagna cette mirifique promesse d’un regard tentateur et s’éloigna dans la nuit.
« Vanity fair, un journal alors à la mode avait, en effet, organisé un concours de beauté, d’ailleurs anonyme. Mérite ou protection, l’inconnue de Sigismond Loch obtint le premier prix. Quant au patriarche, il fut le premier à informer sa protégée de l’heureuse nouvelle. Il mit le comble à sa bonté en lui faisant adresser une robe du bon faiseur, un chapeau, des bottines, du linge fin, le tout du meilleur goût, car il s’entendait à mille choses autres que hausse, baisse et achats au comptant. Puis l’inconnue, parée de tous ses atours et vraiment éclatante de beauté, s’en vint au bureau du journal, afin d’être photographiée. Sigismond l’accompagnait naturellement pour la plus grande satisfaction des reporters et des snobs que sa présence éloignait, bien malgré eux, de la Lauréate.
« — Ce vieux Sigismond a trouvé une bien jolie chaussure pour son vilain pied, dit une mauvaise langue.
« Et l’histoire de courir.
« Mais Dieu seul, qui sonde les reins et les cœurs, connaissait les desseins du patriarche.
« Tout le jour, il promena sa protégée dans les lieux les plus élégants de la Métropole. Il la fit dîner avec lui au restaurant à la mode et la conduisit à l’Opéra. Quand elle pénétra dans la loge, réservée par Sigismond, toutes les lorgnettes se braquèrent sur elle et un murmure d’admiration courut à l’orchestre.
« — Qui est-ce ? demanda Madame Austin-Clar, reine des Boîtes-de-Conserve.
« — Personne, répondit-on ; la maîtresse de Sigismond Loch.
« L’inconnue huma ce soir-là un fumet dont la femme la plus belle, la plus riche et la plus enviée ne se lasse point et qu’elle regrette jusqu’à la mort, celui de la vanité. De la boue où, la veille encore, elle pataugeait, elle se vit portée, radieuse, à l’admiration d’une foule, offerte à l’envie d’un parterre de milliardaires, ce qui vaut mieux aujourd’hui, pour une jolie fille, qu’un parterre de rois. Sigismond l’entourait d’attentions, comme un amoureux de vingt ans, et jalousement écartait d’elle les amis trop empressés. Il tenait surtout à ce que la gloire de sa protégée restât anonyme. L’inconnue, défaillante de tant d’émotions, débordant d’espoirs, formant mille rêves de félicité, tournait vers le protecteur des yeux de gazelle reconnaissante. Sans doute entrevoyait-elle, abritée par cette barbe vénérable, un avenir de douceur et de repos. Tout de suite, elle s’était adaptée à sa nouvelle condition, minaudait derrière son éventail avec une grâce accomplie et ne retirait pas ses gants, de crainte que l’on ne découvrît des phalanges usées par l’aiguille.
« La représentation terminée, Sigismond la fit monter dans sa voiture. La fête tant attendue par le vieux forban allait enfin commencer. Ce n’est point d’amour que je parle.
« Dans l’ombre de la limousine — dont le patriarche avait éteint la lampe intérieure, pour plus d’intimité, — l’inconnue, ne songeant qu’à son bienfaiteur, se pencha, oh ! imperceptiblement, sur l’épaule de Sigismond.
« Celui-ci en profita pour lui dire de sa voix la plus onctueuse :
« — Où faut-il vous conduire ?
« La pauvrette ne s’attendait pas à cette question. Elle avait déjà oublié son adresse.
« — Je ne sais pas, balbutia-t-elle. Où vous voudrez…
« Peut-être nourrissait-elle encore quelque espoir. Ce vieillard était si délicat.
« — Alors, dit Sigismond, vous me permettrez de vous arrêter à l’endroit où j’ai eu le plaisir de faire votre connaissance.
« La limousine stoppa à un carrefour. La belle d’un jour mit pied à terre et trempa dans la boue les jolis souliers de satin qu’elle ne remettrait plus jamais. Le brouillard nocturne l’engloutit.
« La voiture du patriarche glissait dans la ville endormie. Sigismond ralluma la lampe et il se frottait les mains en songeant à sa protégée qui retrouvait maintenant, cendres de sa gloire éphémère, la mansarde, la cheminée sans feu et la machine à coudre…
« Cependant, le malheureux William W. Lorris se débattait comme un beau diable pour défendre le dernier crédit de la banque Vermont, crédit miné et sapé de toutes parts et qui devait s’effondrer, sans que rien de la part du gérant justifiât la cruauté imméritée de ce destin. La vieille réputation des Vermont n’était plus un pavillon suffisant pour préserver la maison des calomnies malicieusement répandues et dont le venin sortait indirectement de la poche à fiel de Sigismond. On disait Lorris endetté considérablement et le bruit suffisait à ramener en même temps des créances dont, sans cela, les échéances eussent été renouvelées. Un grand nombre de ces créances avaient d’ailleurs été rachetées en sous-main par le patriarche et Lorris connut brusquement, un beau jour, le nom de son impitoyable adversaire.
« William W. Lorris était un fort brave homme et qui n’avait pas encore sondé l’insondable fourberie et la plus insondable encore lâcheté des hommes. Pourtant, l’acharnement de Sigismond Loch le frappa ; il ne pouvait l’expliquer. Désespéré de voir s’évanouir ses derniers soutiens, se fermer devant lui les portes amies, ses plus anciens compagnons et ceux qui devaient avoir en lui la foi la plus solide, passer sur le trottoir d’en face pour n’avoir pas à lui serrer la main, acculé au désastre, Lorris se présenta chez Sigismond Loch.
« Le patriarche le reçut avec une sereine affabilité.
« — Vous avez en mains, lui dit Lorris, les principales créances de ma maison. Elles viennent à échéance ce mois courant. Si vous ne m’accordez pas un délai, je me vois dans l’impossibilité de faire face. Je n’ai pas besoin de vous dire le parti qui me restera à prendre.
« — Mais, mon bon jeune homme, dit le vieillard avec mansuétude, il ne faut jamais désespérer. Les voies du Seigneur sont mystérieuses…
« — Trêve de tartuferies, dit William W. Lorris, qui étouffait.
« — Chut, chut, mon ami ! Ne nous impatientons pas, je ne suis qu’un vieillard…
« Lorris comprit et baissa la tête.
« — Vous avez encore du crédit. Je ne doute pas que vos « good fellows » de la Banque Hudson ou des Pierpont-Carrier ne vous viennent en aide immédiatement.
« — Hélas ! fit Lorris qui avait tout tenté et n’avait pu forcer la porte de Pierpont-Carrier, un ami de vingt ans.
« — Je ne puis croire que votre situation soit aussi désespérée.
« — Elle l’est, dit Lorris, irrémédiablement. Mon sort dépend de vous.
« — Votre sort, votre sort… Et qu’y puis-je, moi, pauvre financier obscur, sans ressources, obligé de réaliser le plus tôt possible tout ce que je possède, car j’ai moi aussi de redoutables échéances ?
« — Alors ?… demanda Lorris.
« — Alors, vous me voyez navré, désespéré… je ne puis croire, non, je ne puis croire que votre situation…
« — C’est bien, fit froidement le banquier, je comprends.
« — Mais, exclama le vieillard, soudain illuminé, Lionel de Vermont, votre associé, peut vous sauver : s’il revenait, il rétablirait votre crédit…
« Lorris esquissa un geste vague.
« — J’ai ruiné sa maison, murmura-t-il. Dieu sait pourtant que j’avais tout fait. Qu’il me pardonne !
« — Une dernière fois, ajouta-t-il, les yeux fixés sur les bésicles clignotantes du patriarche, une dernière fois, vous refusez ?
« — Je vous jure, protesta Sigismond, je vous jure que je ne puis.
« — Adieu, dit Lorris.
« Il claqua la porte. On ne le revit ni chez Sigismond, ni chez lui, ni ailleurs.
« La banqueroute fut déclarée ; la maison de Lorris et celle de Vermont, saisies. On vendit aux enchères la précieuse bibliothèque. Ce jour-là, Sigismond Loch, qui assistait à la vente, acheta une précieuse édition elzévirienne du « Traité de l’Amitié », reliée en veau et blasonnée.
« Il rentra chez lui, ce petit livre sous le bras. Dans la journée, et celle qui suivit, il retira des diverses banques tous ses dépôts, régla ses comptes, mit ses affaires en ordre et abandonna l’Office à un juif qui lui avait payé une somme assez ronde. Nul ne connaissait la fortune de Sigismond : elle devait être considérable, si l’on en juge d’après le nombre des opérations qu’il réussit et d’après sa prodigieuse friponnerie. Toutes les valeurs personnelles de Vermont et de Lorris étaient entre ses mains.
« Les domestiques renvoyés, son appartement vide, un fiacre à sa porte et les malles bouclées, il entra une dernière minute dans son cabinet de toilette.
« Le patriarche n’en repassa jamais le seuil. On ne retrouva que sa barbe, sa perruque et ses bésicles. Ce fut un homme jeune, de haute taille, les traits déjà ravagés par les veilles et les excès ; les yeux ardents, un jeune homme d’allure romantique, byronien comme le Corsaire et qui partait à la conquête du monde.
« Lionel lui-même !… »
— Par exemple, dit Leminhac, l’histoire est tout à fait invraisemblable.
— Peut-être, dit Van den Brooks, mais elle est vraie. Elle nous démontre ce que je disais plus haut. Je pense que Lionel ne s’est pas arrêté là.
— Qu’est-il devenu ? demanda Marie Erikow.
— Mystère, dit le marchand de cotonnades. Le bruit a couru qu’il s’était fait sauter à la dynamite avec toute sa fortune et une négresse qu’il adorait, dans une île du Pacifique. On a dit aussi que, plein de repentir, il avait consacré ses rentes à la Propagation de la Foi et au rachat des petits Chinois dont leurs parents nourrissent les cochons domestiques. On a dit encore qu’il avait frété un navire et qu’il s’adonnait à la course, renouvelant des exploits des ancien flibustiers…
— Qui sait ! dit Helven. Cela est peut-être plus exact.
Van den Brooks sourit dans sa barbe.
— N’en croyez rien, fit-il. Je sais ce qu’est devenu Lionel.
— Dites, supplia Marie.
— Devinez.
— Non. Parlez. Ne soyez pas méchant.
— Il est devenu Dieu, ni plus ni moins.
Et Van den Brooks éclata de rire.
CHAPITRE V Où Van den Brooks parle en maître.
« Cosi parla e le guardie indi dispone. »
Le Tasse.
A midi, le capitaine Halifax, surnommé par l’équipage Halifax-le-Borgne, faisait le point. Van den Brooks assistait généralement à l’opération et, ce jour-là, il avait Helven avec lui. Le peintre éprouvait à l’égard du marchand de cotonnades des sentiments si confus et, en apparence, si contraires, qu’il ne pouvait s’empêcher de rechercher sa compagnie, dans la mesure où la réserve coutumière de Van den Brooks le permettait ; en même temps, il ne pouvait se trouver avec lui sans un certain malaise. Tour à tour, le bizarre personnage l’attirait et le repoussait ; il ne restait pas insensible au charme de cet esprit qui joignait l’audace à la vigueur, et la poésie à l’humour, il ne résistait pas à l’accent mordant ou passionné de cette voix. Le maître du Cormoran exerçait sur Helven, comme sur tout son entourage, une fascination faite à la fois de crainte et de séduction. Helven la ressentait plus que tout autre, parce qu’il était d’une sensibilité plus aiguisée que Tramier et Leminhac, mais il luttait contre elle, redoutant d’apercevoir un jour le dessous tragique de ce masque. Si, lorsque Van den Brooks parlait, Helven comme Marie Erikow s’abandonnait à son charme, il arrivait au jeune homme de sursauter en surprenant dans la voix du marchand je ne sais quelle inflexion trouble et quelle rauque cruauté. Il se reprenait alors et, méfiant, surveillait l’hôte dont le regard demeurait impénétrable.
Donc, Halifax-le-Borgne faisait le point et Helven qui, nous l’avons dit, avait quelque pratique de la navigation, ne releva pas sans inquiétude la situation du navire. Il crut s’apercevoir que l’on ne suivait pas la route commerciale habituelle de Callao à Sydney, mais que l’on avait dévié d’un degré environ vers le Nord-Nord-Ouest. Ainsi, depuis trois jours que l’on avait quitté la côte, le navire s’était éloigné de près de soixante milles marins du trajet ordinaire des paquebots, ce qui représentait un écart assez considérable.
— Où nous conduit-on ? songeait Helven.
Il est assez déplaisant de se trouver à bord d’un navire, commandé par un personnage dans le genre de Van den Brooks, monté par un équipage aussi singulier que celui de Halifax-le-Borgne, matelots qui sous leur harnais semblaient proprement l’écume des ports et parmi lesquels surgissaient les deux singulières figures de Tommy Hogshead le colosse et de Lopez au bandeau noir ; il est assez déplaisant, dis-je, de se trouver en pareille compagnie, à bord d’un navire, aussi luxueux soit-il, si ce navire prend tout à coup, et sans que nous soyons maîtres de donner un coup de barre, une direction imprévue et mystérieuse.
— Cela est bien curieux, réfléchit le peintre. Nous nous éloignons de plus en plus de notre destination. A cette allure, dans trois jours, nous piquerons en plein sur les Malouines.
Toutefois, il n’osa pas formuler ses observations et, prudemment, se tint coi. Van den Brooks lisait la carte marine, promenant sa barbe étincelante sur les spirales vertes des profondeurs.
Dans le salon, Helven retrouva Marie Erikow, Tramier et Leminhac.
— Quelle solitude, disait la Russe. Combien de temps encore resterons-nous sans nouvelles ?
— Bah ! répondit l’avocat, quel besoin avons-nous de nouvelles ? Ne sommes-nous pas parfaitement heureux ? — Pour ma part, ajouta-t-il, avec un regard languissant à l’adresse de sa voisine, je ne souhaite rien de plus.
— Moi, dit le professeur, j’aimerais à savoir si ce vieux ramolli de Rouquignol a fait sa communication à l’Académie sur la dissociation des cellules nerveuses chez les Radiolaires ; il a dû dire un tas de sottises à l’allemande.
— Et moi, dit Helven, je voudrais bien savoir par quel chemin nous allons à Sydney ?
Et il fit part de ses constatations.
— Êtes-vous bien sûr, demanda Leminhac, de ne pas vous tromper ?
— Sûr, dit Helven.
L’avocat parut incrédule.
— Pourquoi Van den Brooks nous ferait-il dévier de notre route, puisque lui-même se rend à Sydney ? demanda le professeur.
— Helven, mon ami, dit Marie Erikow, moqueuse, méfiez-vous de votre imagination. Vous rêvez parfois d’aventures. Rêvez-vous aussi tout éveillé ?
— Soit, dit Helven piqué, n’en parlons plus. A Dieu vat.
— J’ai pour ma part, assura le professeur, la plus grande confiance dans le maître du navire. Il cultive le paradoxe, mais je le crois un honnête homme et fort instruit pour sa condition.
Helven ne put s’empêcher de sourire.
Le maître du bord apparut, bientôt suivi du steward qui annonça le déjeuner.
— A table, dit Van den Brooks ; le chef nous a apprêté une lamproie à la hollandaise et des dolmades en feuilles de vigne à la mode grecque. Ne le faisons pas attendre !
Il prit le bras de Marie Erikow.
— Comment vous trouvez-vous à bord, Madame ?
— A merveille, mais pour moi, ajouta-t-elle, c’est un conte de fées et vous êtes un magicien. J’ai peur d’être soudain transformée en souris, en écureuil, ou en femme de lettres.
— Ne craignez rien, dit-il. Je n’abuserai pas de mon pouvoir, et en ce qui concerne la dernière des transformations, je n’aime pas les bas-bleus.
Il ajouta négligemment :
— J’ai là le dernier livre de Mme Maurel. Je vous le prêterai, s’il vous plaît.
— Grand merci, répondit la Russe.
Les liqueurs — dernières bouteilles de la veuve Amphoux — avaient été apportées au fumoir, lorsque le capitaine Halifax se présenta.
— Vous avez à me parler, capitaine ? dit Van den Brooks.
Halifax fit signe que oui.
— Excusez-moi, dit le marchand.
Et ils sortirent.
Lorsque Van den Brooks reparut, un sourire tremblait dans sa barbe pactolienne.
— Vous m’excuserez, dit le marchand avec courtoisie, de vous avoir abandonnés quelques instants.
— Mais, je vous en prie… bien entendu… comment donc !
— Et vous m’excuserez encore de la grande liberté que je vais prendre avec vous. Ne voyez, je vous en prie, dans ce que je vais vous demander, qu’une mesure nécessitée par certaines opérations commerciales…
— …
— Voici ; je vous serais tout à fait obligé de ne pas quitter ces deux pièces, jusqu’à ce que l’on vienne vous prévenir que l’accès du pont est libre.
— Prisonniers ! pensa Helven.
— Je vais vous faire apporter des rafraîchissements, des livres, des journaux, des revues, tout ce que vous pouvez désirer.
— Puis-je avoir le deuxième tome de Krafft-Ebing ? demanda le professeur.
— Immédiatement.
— Nous sommes aux arrêts ? demanda Marie Erikow.
— Quel vilain mot ! C’est une faveur que je vous demande, et vous ne pouvez me la refuser. Je me confonds en excuses. La nécessité seule…
Et prestement, silencieusement, Van den Brooks disparut. Fort surpris, les quatre passagers entendirent le glissement du pêne dans la serrure.
— Enfermés, nous sommes enfermés, dit Leminhac.
— Quelles drôles de manières ! murmura le professeur choqué.
— C’est tout à fait amusant, dit Marie Erikow, que le mystère enchantait.
— Je voudrais bien, dit Helven, connaître les opérations commerciales de M. Van den Brooks. Elles doivent être fort intéressantes.
Le steward apportait un plateau chargé des plus délicates friandises, des coupes de Venise où moussaient des sorbets neigeux et légers comme des mousselines, des pots de Hollande remplis de confitures au gingembre et de gelées de fleurs et de fruits. Un groom nègre le suivait, élevant sur sa tête crépue un plat persan d’un bleu éteint où s’entassaient des limons, des cédrats et des oranges.
— Il fait bien les choses, opina le professeur.
— Comment saurait-on lui en vouloir ? dit Marie Erikow.
Bientôt le professeur Tramier s’endormait et un souffle égal sortait de sa bouche entr’ouverte, fertile en doctes paroles. Marie suivait les volutes de sa cigarette. Helven et Leminhac engagèrent une partie d’échecs.
Une certaine contrainte pesait sur eux.