DEUXIÈME PARTIE LES NUITS DU « CORMORAN »
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CHAPITRE VI Le récit du docteur. Le cahier de maroquin rouge.
« Dans un quartier qu’endort l’odeur de ses jardins et de ses arbres, la rampe du soir s’élève et baisse un peu ses accords, par ce temps d’automne. »
Léon-Paul Fargue.
Ce soir-là, le dîner fut moins animé que de coutume. Les étranges incidents de la journée pesaient encore sur les esprits des quatre passagers et Leminhac chercha longtemps en vain à attiser une conversation qui restait languissante, malgré l’excellence des mets et des crus. Van den Brooks jouait à la perfection son rôle de maître de maison, surveillait discrètement l’ordonnance du repas et faisait front à Leminhac. Le professeur affectait une réserve polie, car il ne pardonnait pas au trafiquant d’avoir fermé à clé la porte du salon.
— C’est là, pensait Tramier, une incorrection. Je ne serais pas sorti, mais la porte devait rester ouverte.
Marie Erikow observait Helven du coin de l’œil. Elle n’était pas insensible au charme de ce jeune homme dont le visage était resté celui d’un adolescent. Mais, bien que, coquette accomplie et consciente de ses avantages, elle devinât parfaitement l’effet produit sur le peintre par sa beauté, elle le trouvait fuyant, insaisissable et, contrairement à tous ses devoirs, absorbé parfois dans une rêverie dont elle aurait voulu connaître l’objet. Ce soir-là, la rêverie devait être particulièrement séduisante, car Helven ne levait pas le nez de son assiette et, fort impoliment, jugeait-elle, n’adressait pas la parole à sa voisine. Elle se tourna vers Leminhac et lui prodigua des flatteries : l’avocat ne manqua pas de tomber dans le piège.
— Je me rappelle, lui dit-elle, l’audience où vous avez défendu cette malheureuse Sophie Soliveau, accusée à tort d’avoir assassiné son mari et dévalisé son amant. Une femme peut-elle être capable d’une pareille abjection ? Le mari, passe encore. Mais l’amant ?
— Je n’ai pas, dit l’avocat, douté un seul instant de son innocence. Sophie était bien trop jolie pour être coupable et le jury fut de cet avis.
— Ainsi prononce la justice des hommes, murmura Helven que le manège de Marie agaçait et qui se sentait brusquement enflammé pour l’avocat d’une de ces haines que l’on pourrait appeler phosphoriques.
— La justice, dit Van den Brooks, il est fort heureux qu’elle ne règne pas sur la terre. Avec elle, il n’y aurait pas d’amour possible. D’ailleurs, les hommes ne la désirent pas.
— Je ne crois pas cela, dit le professeur sèchement. L’amour du prochain…
— … Est le commencement de l’injustice, continua Van den Brooks. N’en doutez pas, mon cher professeur. La justice est faite de raison et l’amour n’a que faire avec cette personne sèche, hargneuse, et bien équilibrée ; il est même son plus mortel ennemi.
— Certes, dit âprement Helven, puisque nous n’aimons que ce qui nous blesse.
Marie Erikow fut satisfaite. Elle protesta :
— Croyez-vous donc l’amour si absurde ?
— Helven a raison, dit Van den Brooks. Si l’amour n’était pas absurde, il ne serait pas. Et plus il est absurde, plus il est tenace. Les passions ridicules sont les plus fortes.
— D’ailleurs, remarqua Leminhac, toute passion est ridicule par définition. Ne croyez-vous pas, Madame ?
— Pardon ? dit Marie Erikow qui faisait de la psychologie à voix basse avec le peintre.
Van den Brooks donna le signal et l’on monta sur le pont.
— Il ne faudrait pas dormir, dit Marie. Les nuits sont trop belles.
— Veillons, dit Helven.
— Veillons et parlons, dit Leminhac. Il faut raconter des histoires.
— Des histoires comment ? demanda Marie.
— Des histoires d’amour, naturellement.
— Hélas ! dit Van den Brooks, il n’y en a qu’une. Il y a deux mille ans qu’on la raconte.
— Ce n’est pas sûr, fit le professeur. J’ai eu dans mon cabinet plusieurs confidences.
— Bah ! c’est encore la même histoire… avec des variantes.
— N’en croyez rien, insista Tramier. Il y a parfois des choses étonnantes.
— Même pour un savant ? questionna ironiquement Marie.
— Même pour un médecin. Il y a par exemple une chose que je n’ai jamais comprise : c’est l’amour de l’avilissement.
— Oh ! oh ! dit ironiquement Van den Brooks. J’ai beaucoup connu Sacher Masoch.
— Ce n’est pas tout à fait cela, dit le docteur. J’ai dans ma valise un document…
— Je connais le sujet, coupa Van den Brooks. Dans tout amour, il y a au fond le besoin de la souffrance et l’instinct de l’abaissement.
Sa voix résonna étrangement sous la voûte étoilée.
— D’avilissement, répéta-t-il. Peut-être même, à force de s’abaisser, arrive-t-on à aimer. Un homme supérieur n’aimera les hommes qu’en s’abaissant à leur niveau et la femme réduit au sien l’amant qu’elle tient sous son charme.
— Mais… dit le médecin.
— Ce n’est pas tout, en effet, reprit le marchand. Il y a des hommes pour qui la souffrance et la bassesse sont les conditions mêmes de l’amour.
— Hélas ! oui, dit Tramier ; je le sais maintenant. Mais je jurerais que, pour parler de la sorte, vous avez connu mon malheureux ami et client Florent Martin.
— Non, dit Van den Brooks, mais je connais les hommes.
— Peut-on, demanda Marie, connaître le document si intéressant que vous portez dans votre valise ?
— Hélas ! Madame, c’est une triste chose : le journal d’un homme qui vécut une vie double et qui la vécut dans le déchirement.
— Il est mort ? fit la Russe.
— Il en est mort, oui, Madame.
Il y eut un silence ; puis, Marie Erikow reprit :
— Peut-on savoir quel fut son mal ?
— Je puis, dit le docteur, vous donner connaissance de quelques fragments de son journal où il a résumé les principaux épisodes d’une vie qui fut tragique. Mais cette lecture serait longue…
— Oh ! je vous en supplie, implora la Russe.
— Nous vous le demandons, ajouta Van den Brooks.
— Soit, mais je n’achèverai peut-être pas ce soir.
— On continuera demain, dit Helven. Les nuits sont propices aux veillées.
Tramier sortit et revint quelques instants après, tenant à la main un cahier relié en maroquin de couleur rouge sombre. Il s’assit, comme à sa chaire, et prit doctoralement la parole :
RÉCIT DU DOCTEUR
« Ce jour-là, il y a environ un an, comme j’achevais mon déjeuner, un coup de sonnette retentit.
« Un coup de sonnette est une chose fort banale et ne doit pas être considéré comme un avertissement céleste. D’ailleurs, je ne crois ni aux signes, ni aux avertissements providentiels ou diaboliques. Ma culture est proprement scientifique ; mes antécédents religieux, nuls. Je suis médecin et, qui plus est, psychiatre. Il n’y a de merveilleux nulle part et, dans l’âme humaine, moins que partout ailleurs. Je suis un esprit libre.
« Je savourais, à la mode anglaise, mon repas fini, une pinte rigoureusement dosée d’half and half. Mon estomac est équilibré comme mon esprit. Pas de dyspepsie, pas de cauchemars, pas de métaphysique. Je fumais alors la pipe et je sens encore, sous mon pouce, l’élasticité blonde du tabac, lorsque retentit le timbre de la porte.
« Le soleil de juin ruisselait par la baie, noyait les cristaux étincelants. Des marronniers balançaient leurs houppes. Je les revois encore, découpés par la glace sans tain.
« Ce timbre pourtant me fit mal. Il troua désagréablement le silence digestif de l’heure étalée devant moi. J’appréhendais un raseur. Que sais-je ? Quelquefois, une demi-seconde, on éprouve un grouillement de choses vagues qui ne résistent pas d’ailleurs à l’analyse d’un esprit sain.
« La porte s’ouvrit. Le domestique de Florent Martin entra, sa casquette à la main.
« — Madame demande Monsieur le docteur tout de suite. C’est urgent.
« — Qu’y a-t-il, Jacques ?
« — Un malheur, Monsieur, un grand malheur.
« — Florent est malade ?
« — Il est mort.
« — Mort ? Et de quoi ? Et quand ?
« — Il y a une demi-heure à peine. Monsieur s’est tiré une balle de pistolet dans la tête. Il est couché sur le divan du bureau. On l’a trouvé, le visage à moitié emporté, parce que sa main avait tremblé…
« On m’apportait mon chapeau. Je sautais dans la voiture, suivi de Jacques qui récitait d’un ton de patenôtre :
« — Madame a voulu qu’on aille quérir M. le docteur tout de suite. Il paraît qu’il y a quelque chose pour vous, Monsieur. Mais je crois bien que ce n’est pas affaire de médecine. Le pauvre monsieur s’est bien touché, allez. Qui aurait cru cela ?
« Je laissais le bon apôtre à ses divagations hypocrites, car Florent était un patron nerveux, hautain, intolérable, en somme. La porte de l’antichambre était entr’ouverte. Une femme de chambre, bouffie d’émotion, m’introduisit dans le cabinet de travail dont les rideaux avaient été tendus contre un trop cynique soleil ; et j’aperçus dans la pénombre la forme de celui qui avait été mon ami. Un rayon qui filtrait de la fenêtre coulait doucement sur la blancheur d’un mouchoir dont on avait voilé la face terrible du mort.
« Mort, en effet, et bien mort.
« Mon examen fut court. Je n’eus pas le courage de contempler longtemps ce visage qui n’était qu’une plaie, cette bouche qu’une convulsion suprême avait tordue. Je recouvris les traits qui n’étaient plus ceux que j’avais aimés.
« La femme de Florent, affaissée dans un coin de la bibliothèque, était sans larmes. La fixité de son regard m’émut plus qu’une scène de larmoyant délire. Il me parut inutile de parler. Je m’assis auprès d’elle.
« Avez-vous besoin de moi ? lui dis-je au bout de quelques instants.
« — Je vous remercie. Peut-être, pour les formalités, la police, que sais-je ?
« Et, après un silence :
« — Cette fin ne vous surprend pas, vous, docteur ?
« Je fis un geste vague.
« — C’est à vous qu’il a voulu expliquer son acte, continua-t-elle. Sans doute, il vous l’avait fait déjà pressentir. Il y avait une lettre sur sa table, une lettre et un pli, tous deux à votre adresse. Les voici. Tout cela est à vous, et le secret aussi, s’il vous convient de le garder.
« Tout le jour, je m’acquittai des formalités funèbres et de l’expédition administrative du mort que l’ombre éternelle délivrait à jamais des paperasses. Je couchai dans le repos légal l’ami, frauduleusement échappé à un monde si bien agencé. Et je quittai cette maison où nul maintenant ne me retenait.
« La nuit de juin, translucide et lourde d’essences, rôdait le long des jardins d’Auteuil. D’un ciel presque auroral tombait un illusoire apaisement. Une silhouette claire, attardée, se hâtait vers le retour et laissait un parfum subtil et charnel se mêler à l’odeur des feuilles fraîches et de l’herbe. L’heure était si douce et si calme que l’image de mon ami s’en effaçait sans une ride. Je soupirais d’aise, loin des médecins légistes, des commissaires et des croque-morts.
« Pourtant, le pli qui gonflait ma poche me rappela le mystère. Mystère ? Non, plus pour moi. Et, sur mon seuil, tout en poussant la grille, je ne pus m’empêcher de murmurer :
« — Il a tenu son engagement.
« J’étais le plus ancien ami de Florent. De nous deux, il était le plus jeune, et pourtant il ne laissa pas d’exercer sur moi, au long de ces années adolescentes, une influence singulière et dont je me défendais mal. Je le revois encore, jeune garçon de quinze ans, d’une élégance déjà très sûre, sachant nouer une cravate, à l’aise dans ses vêtements, jamais réduit à enfoncer dans ses poches ses mains qu’il avait fines et un peu maigres. Son visage allongé se teignait d’un léger coloris d’ambre, car son père, un cossu marchand de rhum, avait épousé aux Antilles une fille quelque peu métissée dont un capitaine au long cours me raconta qu’elle dansait le « Zapateado » dans les bouges de Caracas et qu’elle n’était pas cruelle aux matelots. Elle mourut d’ailleurs, à peine arrivée à Bordeaux, et presque aussi vite que son singe fidèle. Florent grandit dans la double terreur d’une gouvernante anglaise et d’un père qui se soûlait de tafia comme un débardeur et ramenait chez lui des filles du port aux cheveux bleus et aux lèvres carminées.
« Un soir qu’il feignait de dormir dans son petit lit, il entendit des pas lourds dans l’escalier, des hoquets et des rires de femme. La porte s’ouvrit et il vit se pencher sur lui, dans le halo de la veilleuse, une gorge nue et un masque pâle où luisaient des yeux sombres qui l’effrayèrent un peu. Cette dame sentait très fort le musc et, je pense aussi, le gin. Mais elle câlinait amoureusement le petit qui n’osait pleurer. Et elle chantonnait en baisant ses boucles :
« — Mon beau petit Dick, mon beau petit Dick, dodo, l’enfant do…
« Brusquement, le père était entré. D’un revers de main, il avait arraché le visage blanc, jeté la femme à terre et il la cravachait de son stick en cuir d’hippopotame, mâchant d’une voix sourde :
« — Pourquoi touches-tu ce gosse ? Pourquoi touches-tu mon gosse ?
« A chaque coup, la femme se lovait comme un serpent. Quand il l’eut bien battue, il la poussa dehors. Puis, de son mouchoir, il essuya le visage de l’enfant.
« Florent n’avait jamais oublié cette soirée. Bien des choses restèrent ainsi gravées en lui, des choses très lointaines qu’il n’avait pas connues, mais qui lui venaient de loin, d’un petit port des mers du Sud où les trafiquants en escale tirent des bordées au poivre rouge.
« En dépit de sa brutalité, de ses foulards indicibles et de sa lourde chaîne d’or, agrémentée d’une dent de tigre, Florent n’était pas arrivé à détester son père. Entre deux soûleries, ce chevalier du tafia prenait l’enfant dans ses bras avec des câlineries de nourrice. Il le berçait en zézayant la chanson créole :
« Adie godcha, adie amou « Adie gain d’o, adie colichou
qui fait penser aux oiseaux-mouches, à Paul et Virginie et aux volcans en pain de sucre sur un ciel de safran. Il attachait alors sur son petit des regards embués d’alcool et de nostalgie. Mais l’alcool lui fit faire plus tôt qu’il ne pensait une traversée définitive, sans escales ni bordées. Il laissait à Florent un héritage assez rond et une hérédité plutôt compliquée. Et Florent regretta son père, l’honorable Nathaniel Martin, importateur.
« Pour moi, j’ai connu Florent à Paris où son tuteur l’avait conduit. Nous habitions la même maison ; nous suivîmes les mêmes classes. J’enviais à mon ami son goût, sa mise discrète et raffinée. Je crois qu’il me dédaignait un peu, mais je ne lui en tenais pas rancune. Nous vivions dans une intimité étroite, dont il s’évadait d’ailleurs par instants. Il y avait dans sa vie des échappées obscures et qui me demeurèrent toujours étrangères, des fuites où mon amitié ne pouvait le suivre et dont il gardait jalousement le secret. Je pensais qu’il aimait à flâner seul, certains soirs, ou qu’il s’enfermait dans sa chambre pour y savourer des toxines romantiques. Je redoutais bien trop son sourire du coin des lèvres, son sourire des mauvais jours, si ma curiosité s’était abandonnée à une question inopportune.
« Lorsque je devins chef de clinique de mon maître L…, je pris un nouveau logement et mes relations avec Florent s’espacèrent. Nous nous retrouvions une fois par semaine environ, dans un petit bar anglais du quartier Saint-Lazare où le stout était honorable, non moins que le steack-pudding et le pie aux fruits. Les pintes de métal mêlaient leur éclat aux reflets de l’acajou poli. C’était un plaisant coin, à la Dickens, où l’esprit et le corps jouissaient d’un chaleureux équilibre. Ce confortable pourtant n’arrivait pas toujours à dissiper l’inquiétude que je devinais sur les traits mobiles de mon ami. Il s’asseyait en face de moi, pianotant sur la nappe, tandis que je m’efforçais d’occuper son attention. Son visage s’était creusé depuis l’adolescence, mais des cheveux bouclés qu’il peinait vainement à aplatir auréolaient encore juvénilement son front. J’admirais sa grâce, sa désinvolture un peu lasse et hautaine. Il sentait cet hommage tacite de mon affection et me pardonnait, en échange, ce qu’il croyait être mon incompréhension de sa conduite.
« Parfois, il s’animait. Puis, soudain, un voile s’abaissait sur ses traits ; un clignement de paupière éteignait le scintillement du regard. Je devinais une détresse que je voulais expliquer par la dépression nerveuse. Je conseillais des piqûres ; mais il prenait son mauvais sourire et me reléguait, tout net, dans mon bon sens.
« Nos entretiens eussent été mornes ; mais un sujet le passionnait qui touchait de très près à ma compétence :
« — Le sexe et l’esprit ! Toi qui vois chaque jour des malades, des fous, des gens qui présentent hideusement exagérés les troubles secrets, les tares latentes qui dorment en nous, crois-tu que notre intelligence plonge par ses racines dans les bas-fonds ténébreux de notre être ? Faut-il que notre esprit soit asservi à la force aveugle du désir ? Que cet instinct bestial circule impurement sous les créations de la pensée ?
« Je riais aux éclats.
« — Et pourquoi t’indigner ainsi ?
« La préoccupation sexuelle est au fond de toute créature. L’accouplement est la loi. Au fond, je vais jusqu’à dire que toutes les variétés de l’esprit et du caractère sont en fonction des modalités sexuelles. Tel poème, telle symphonie que tu admires jaillissent d’un mouvement obscur de l’être. Les plus beaux chants de joie, c’est le mâle qui s’exalte ; les plus douloureux, c’est le mâle insatisfait. Tourment de l’esprit, non : tourment de la chair.
« — Crois-tu vraiment cela ? Crois-tu donc qu’il n’y ait en nous rien qui ne soit vicié par l’animal ? Crois-tu que ceux qui cherchaient à force de cilices ou de discipline à tuer leur corps parce qu’il était rebelle à leur esprit, obéissaient ainsi à une délectation morose, à une sorte de rut sauvage et destructeur ? Non, mon ami, tu te trompes. Ta science ne me convaincra pas.
« — Ma science n’est que l’image de la vie elle-même, telle que l’ordonne ma raison. L’homme n’est certainement pas un Dieu, il serait bien plutôt une bête. Sans la vieille racine de l’animalité, tout ce bel édifice de raison, d’amour et d’esthétique tomberait. Les branches s’élèvent très haut ; la souche plonge très bas. Tout l’homme repose sur deux forces : besoin de manger, besoin de se reproduire, et la seconde de ces forces est la plus violente et la plus facilement déréglée.
« — Je ne conçois point l’homme ainsi, répliquait Florent avec une lassitude un peu agacée. Il y a bien deux forces en lui ; mais l’une le tire vers le haut, l’autre l’entraîne vers un gouffre. Toute sa vie n’est que déchirement. Un dieu et un démon se partagent ses entrailles. Suivant que l’un ou l’autre triomphe, il sombre ou se transfigure ! Mais il ne peut que suivre cette lutte dont il est l’enjeu et se tordre de douleur.
« L’angoisse violente qui se peignait sur son visage me frappa brusquement. Je lui tendis un cigare qu’il alluma d’un geste nerveux. Nous sortîmes dans la nuit glacée. Je pris son bras :
« — Florent, de l’équilibre. Et surtout, pas de péché originel et de métaphysique. C’est la condition d’une bonne santé.
« Il ne me répondit pas.
« De pareilles discussions se produisaient souvent. Je résolus de ne plus m’y abandonner, car mon pauvre ami en sortait irritable et fiévreux. Tandis qu’il s’éloignait dans la nuit, je voyais sa haute silhouette se voûter lentement vers la terre.
« A cette époque, Florent entreprit d’assez longs voyages. Il revint au bout de deux ans environ et un jour m’annonça son mariage. Son visage était plus calme ; il me parut moins tourmenté, plus heureux de vivre.
« — Tu seras content, me dit-il. Je deviens raisonnable. J’en ai décidément assez de la solitude et des spéculations. Je renonce à ma tour d’ivoire ou plutôt j’entrebâille la porte pour laisser passer la compagne. A deux, nous serons à la fois plus isolés et plus mêlés à la vie. Au fond, tu parlais d’or. Rien ne sert de la mépriser, cette vie, notre unique certitude. J’ai regardé trop haut ou trop bas. Aujourd’hui, je veux l’équilibre.
« Il baissa la voix.
« — Nul n’est descendu plus bas que moi ; nul n’a plus aimé son ordure, nul ne s’y est roulé avec plus de délices, nul ne s’est plus délecté de sa charogne. Et nul n’a plus versé de larmes sur lui-même.
« Il parlait d’une voix sourde, saccadée. La sérénité, qui m’avait heureusement surpris tout à l’heure, disparaissait de son visage, et j’avais en face de moi un Florent inconnu, sombre, violent et qui battait sa coulpe comme un moine passionné se roule sur son cilice. De quelle faute mystérieuse voulait-il parler ? Quelle était cette prétendue déchéance ? Je l’ignorais.
« — Folies, pensai-je, folies de cette pauvre imagination intoxiquée de tous les poisons littéraires ; hérédité d’alcoolique.
« Il se reprit d’ailleurs bien vite. Et, plus calme, posément :
« — Allons, mon vieux, je déraisonne. Pardonne, c’est la dernière fois. Je veux vivre, maintenant, comme toi, comme les autres, comme un homme, quoi ! Je le veux. Il faudra que cela soit.
« La femme qu’il épousait était belle. Elle l’est encore. Les yeux un peu métalliques, un peu durs, souvent lointains ; une ligne fort gracieuse. Elle avait dans la courbe de ses hanches de quoi déspiritualiser à souhait ce névrosé mystique de Florent. Je ne doutais pas qu’elle n’y parvînt à bref délai et me réjouissais à l’avance.
« Le couple me parut heureux. Je me rendais assez souvent dans la vaste maison d’Auteuil que Florent tenait de son père et qu’il avait voulu garder. Il y avait un jardin mal entretenu, dont l’herbe envahissait les allées, un magnolia qui, chaque printemps, épanouissait ses larges pétales de cuir blanc ; et toute l’année, par je ne sais quel mystère, des feuilles mortes jonchaient le sol. Le timbre qui résonnait, lorsque s’ouvrait la porte de fer, évoquait une province automnale et je ne sais quoi de conventuel. A mon avis, ce n’était pas la demeure qui convenait à un jeune ménage élégant. Mais Florent ne voulait pas entendre parler de la quitter et sa femme partageait ce goût. Musicienne, elle grisait doucement Florent qui passait ses journées entières à l’écouter, couché sur un divan. Il ne travaillait que fort peu, du moins à mon jugement. Nos relations étaient toujours cordiales, mais au fond, je ne pénétrais pas dans l’intimité du couple qui s’isolait dans ce que je croyais être son bonheur.
« Et telle fut l’histoire des cinq mois qui précédèrent la catastrophe.
« — Il y a environ un an, la femme de mon ami, Lia, se fit un jour annoncer à ma clinique. Il ne lui arrivait que très rarement de venir jusque-là ; c’était toujours moi, célibataire, qui me rendais au domicile du ménage. Ses traits tirés, sa pâleur me frappèrent. Ses révélations me frappèrent plus encore. Quelques jours plus tard, je reçus la visite de Florent lui-même. Je savais ce qui l’amenait. Quelque chose de tragique entra, ce soir-là, dans la chambre avec cet homme.
« — J’ai à te parler, dit-il.
« Et il s’assit près de moi.
« Le soir impondérable, envahissant lentement les livres et la grande table de chêne, polie comme un sombre miroir, coulait le long de nos vêtements. Mais le visage de mon ami paraissait plus pâle dans cette ombre, ses yeux brûlaient d’un feu plus intense. Il parlait encore, tandis que je contemplais un rameau d’automne, maigre et nu, dont le trait incisait la vitre crépusculaire. Il parla, il parla longtemps…
« Vous saurez tout à l’heure ce qu’il avait à me dire, et vous comprendrez pourquoi sa mort ne m’a pas surpris.
« Le soir de la mort de Florent, je m’enfermai dans ma chambre et ouvris le pli qui m’était destiné. Mon ami avait voulu que je fusse encore son confident par delà la tombe.
« Ce petit cahier — le voici — contenait le secret d’une vie qui fut tourmentée et qui a tragiquement fini. Ce secret, je l’avoue, je ne l’avais jamais pressenti. L’humeur souvent bizarre de Florent, je me l’expliquais par des raisons qui, évidemment, n’en étaient point. Tout me semblait clair, net, et il y avait pourtant sous cette surface un abîme que je ne devinais pas.
— Un abîme, interrompit Van den Brooks, vous ne pensiez pas dire si juste.
— Oui, murmura Helven, nous ne nous connaissons ni les uns ni les autres. Dès notre naissance, nous sommes des emmurés, des emmurés pour la vie.
Le vent qui soufflait de la mer nocturne gémissait doucement dans les antennes du navire. L’étrave ouvrait l’eau calme en un froissement de soie. Van den Brooks tournait son regard vers les constellations qui, seules, palpitaient dans cette solitude. La braise d’une cigarette éclairait d’un feu rouge le beau bras accoudé de Mme Erikow.
Leminhac se balançait dans son rocking ; Helven tenait entre ses mains sa tête attentive. La nuit tropicale enveloppait les passagers, leurs rêves et la course du navire.
— Je prévois d’ores et déjà, dit l’avocat, l’histoire de votre ami. Florent avait de qui tenir : il avait du poivre dans le sang.
— Je connais, repartit Van den Brooks, le démon qui le possédait. Je ne sais s’il a un nom sur les listes infernales, mais « Heautontimoroumenos » lui conviendrait, car il porte l’homme à se déchirer lui-même et à jouir de son tourment.
— Vous, Van den Brooks, interrompit vivement Tramier, vous êtes l’homme le plus passionné et l’esprit le moins scientifique que je connaisse. Ce qui s’explique le plus clairement vous paraît obscur. Pour vous, il doit y avoir du démoniaque dans les vérités mathématiques et du surnaturel dans la géométrie.
Van den Brooks poussa vers le ciel fourmillant d’astres une mince spirale de fumée et grogna dans sa barbe :
— J’ai parcouru une grande surface de la terre ; j’ai navigué sur tous les océans et je vous assure que j’ai vu pas mal d’hommes et de femmes aussi différents les uns des autres que le jour de la nuit et ce yacht d’un sloop de pêche. Mais ce que je n’ai jamais vu, c’est un médecin ou un savant capables d’éclaircir le mystère de ces âmes innombrables.
— Vous préférez les prêtres, parbleu, insinua Leminhac avec un sourire.
— Non, dit Van den Brooks. Leurs dogmes les aveuglent comme les vôtres. Mais quand ils ne raisonnent pas, ils voient plus loin que vous. Ils ont un sens qui vous manque.
— Lequel ?
— Le sens mystique.
— Un mot, cela, mon cher. Pas davantage. Il n’y a qu’une connaissance : celle de la raison.
— Vous êtes des enfants, murmura Van den Brooks ; vous faites joujou avec des formules ; vous êtes ivres d’une science vaine qui n’a pas soulagé les épaules humaines de la millionième partie de son accablant fardeau ; d’une science aveugle qui, à chaque coup de pioche de ses pionniers fanatiques, ne voit pas surgir les nouveaux mystères et s’épaissir le nuage. Vous constatez des coïncidences, mais avez-vous jamais expliqué un rapport de cause à effet ? Les liens que vous forgez ne sont que de lamentables ficelles. Et dans le monde moral ? Là, vous pataugez honteusement. Vous avez pu découvrir que l’eau bout à 100°. Belle trouvaille. Mais avez-vous découvert ce que c’est que l’amour, la haine, la jalousie, le désir ? Saisissez-vous leurs lois ? Vous écrivez des volumes de fatras sur ces problèmes éternels ; vous entassez les documents et les enquêtes. A quoi bon ? Y voyez-vous plus clair que Job sur son fumier ?
« Quand vous ne comprenez pas, vous vous en tirez avec des mots. Vous dites : hystérie, hérédité, que sais-je ? Si vous réfléchissiez un peu, vous autres scientifiques, vous reconnaîtriez combien vague, combien insuffisante est cette explication de la passion, de la folie, du crime, du mystère tapi sous chacun de nos pas, latent derrière chaque visage, chaque redingote bien boutonnée.
— Bah ! dit Tramier, moi je ne crois pas au diable. Van den Brooks, vous êtes le dernier des manichéens, le manichéen de la cotonnade.
— Je ne suis qu’un flâneur et un curieux, un homme qui regarde et voudrait bien savoir, un homme qui n’a appris qu’une chose, à force de rouler sa bosse : c’est qu’il ne suffit pas de voir avec ses yeux, de toucher avec ses mains, de raisonner avec sa raison.
« Tenez, ajouta Van den Brooks en souriant, voici deux êtres qui, sans un mot, sans un regard, ont — pour un instant — l’un de l’autre la connaissance la plus parfaite, cette connaissance qui n’est pas l’analyse, mais qui est la possession. Le jour où vous aurez de l’univers cette connaissance-là, vous serez non pas un savant, mais un saint ou un amoureux. Regardez : voici le premier échelon de la mystique.
Et il tourna la tête vers le bastingage : accoudés, indifférents aux paroles, Marie Erikow et Helven écoutaient le chant de la mer phosphorescente.
— Ce n’est qu’une minute, reprit-il, mais une minute d’amant vaut toute une vie de philosophe.
— Bonne nuit, fit Tramier, nous reprendrons demain.
CHAPITRE VII Où l’on entrevoit deux rivaux, un troisième larron et un nègre sentimental.
David le Roy, saige prophètes, Crainte de Dieu en oublia, Voyant laver cuisses bien faictes.
Villon.
Une minute. Ce ne fut, en effet, qu’une minute et Marie Erikow laissait le jeune Anglais accoudé au bastingage, plongé dans une rêverie à laquelle elle savait bien maintenant ne pas être étrangère. Au fond, elle se souciait moins de la compagnie d’un homme que de sentir celui-ci préoccupé d’elle. Fort habilement elle s’éloignait dès qu’elle devinait l’empire exercé par son charme sur l’esprit de l’amoureux, de sorte que le pauvre diable pouvait « cristalliser » à son aise, laissant macérer dans des baumes et des aromates imaginaires le souvenir de la fugitive. Consciente ou inconsciente, cette tactique lui réussissait fort bien et, tout en se décoiffant devant sa glace, le jour fini, elle pouvait dresser en souriant un tableau de chasse fort honorable. Comme dans ses terres de Moscovie, une meute de lévriers blancs, la Russe aimait à conserver autour d’elle une troupe d’adorateurs énervés, peut-être, mais empressés et fidèles.
A bord du Cormoran, c’était une fort petite troupe, car elle ne pouvait accueillir les suffrages trop directs d’un équipage chatouillé par sa présence. Elle se sentait obscurément désirée par ces hommes rudes et basanés qui, sans doute, au temps du capitaine Kid, l’eussent tirée au sort ou partagée équitablement. Mais Van den Brooks veillait à la moralité de ses gaillards. Captain Joë faisait quotidiennement son rapport et de sages rations de nerfs de bœuf entretenaient dans ces âmes frustes le sentiment de la discipline et le respect de la pudeur. Celle de Marie, parfois effarouchée par la démonstration un peu brusque d’un matelot certain de n’être point surpris, s’accommodait assez bien d’une existence qui permettait à la Russe de régner sur tout un navire et de ranger sous son sceptre quarante brutes, trois civilisés et Van den Brooks.
Mais était-elle bien sûre de dominer Van den Brooks, comme elle dominait Helven ou ce fat de Leminhac ?
— Van den Brooks, songeait-elle, comme il est secret ! M’aimerait-il, si je voulais m’en donner la peine ?
La vérité est qu’elle se donnait quelque peine, sans aucun succès, et que le marchand ne se départait jamais vis-à-vis d’elle de cette réserve polie qui fait si terriblement endêver les coquettes.
Helven et Leminhac offraient un champ d’expérience plus aisément praticable et, bien qu’attirée par le plaisant visage du boxeur préraphaëlite, elle ne pouvait résister au désir d’approcher un brandon incendiaire de l’inflammable avocat. C’était ainsi une navette dont s’apercevait Helven et dont le pauvret ne pouvait s’empêcher de souffrir.
Ce soir-là, il se crut le préféré. Trop timide, hélas ! il se contenta de s’en réjouir et Marie Erikow, enchantée de sa bonne besogne, regagnait prestement sa cabine en sifflant comme par hasard un air espagnol. Où donc l’avait-elle entendu ?
Comme elle descendait le petit escalier à lames de cuivre qui conduisait au couloir des cabines, elle entendit au-dessus d’elle un écho mystérieux. L’écho répétait la « Habanera » et, chose tout à fait insolite pour un écho, y ajoutait même quelques variantes.
Elle leva la tête et vit, se profilant entre les vergues basses du misaine, la silhouette souple de Lopez. Une cigarette brasillait, éclairant vaguement le visage maigre de l’Espagnol. L’écho s’était tu.
— L’insolent, pensa-t-elle.
Elle demeura un instant ainsi, les yeux fixés sur les étoiles qui glissaient au-dessus du navire, pensive. Il lui sembla, en même temps, distinguer, assis sur la vergue de hune, une forme sombre et si massive que ce ne pouvait être, semblait-il, celle d’un matelot du navire occupé à quelque manœuvre. D’ailleurs, la forme demeurait immobile. On eût dit un génie monstrueux, présidant, le front proche des astres, à la course nocturne du vaisseau.
— Ce pourrait être Tommy Hogshead, murmura-t-elle. A quoi rêve-t-il ainsi perché à cette heure ?
Elle n’avait jamais pu oublier le malaise qui l’avait saisie un soir à frôler le géant. Ce dernier paraissait vraiment s’attacher à ses traces et, chose étrange, Marie ne rencontrait jamais Lopez, sans que l’ombre sinistre de la brute ne surgît aussitôt derrière l’Espagnol.
Elle frissonna à cette pensée et descendit hâtivement les dernières marches. Dans ses songes, cette nuit-là, passèrent mille visions terrifiantes ou burlesques : les hôtes du Cormoran dansaient une sarabande effrénée ; Van den Brooks l’emportait, enveloppée dans sa barbe et la déposait, à demi-morte, au fond d’une barque que, transformé en gondolier, Tommy Hogshead guidait à travers un marais grouillant de serpents et d’insectes immondes, tandis que Lopez jouait de la guitare avec des doigts de squelette sous la lune couleur de cendre.
— Je connais les femmes, soliloquait Leminhac devant son miroir à barbe. Elles ne m’en font point accroire. Mme Erikow agace ce petit Helven, mais ce n’est que pur déguisement. Je ne lui suis pas indifférent.
Il monta sur le pont, dans l’espoir d’y rencontrer la Russe. Le Pacifique étalait sa splendeur immuable et ses longues houles bleues berçaient le navire.
Van den Brooks s’avança vers l’avocat. Il portait Captain Joë sur son épaule et il avait à la main trois orchidées veinées de rouge, aux lèvres pendantes et aux monstrueux pistils.
— Captain Joë, saluez notre cher maître. Notre cher maître est de bonne humeur et roule dans son cœur des pensées satisfaites. N’est-il pas vrai, Captain Joë ?
Le singe grinça comme une corde de puits.
— Oui, vous êtes de mon avis, je le sais bien, old chap. Si vous n’étiez singe, enfant des forêts impénétrables, vous souhaiteriez être avocat, caro signore mio.
— Je pense que votre compagnon entend toutes les langues, fit ironiquement Leminhac que Van den Brooks agaçait prodigieusement.
— Toutes, dit le marchand ; mais il n’en parle aucune : il ferait un bon diplomate. Et comment trouvez-vous mes fleurs ? ajouta-t-il, en montrant les orchidées.
— Belles, autant que leur difformité le permet.
— Leminhac, dit Van den Brooks, les humanités vous ont perdu : vous n’avez pas le sens de la nature.
— Par exemple, exclama l’avocat, mais vos orchidées sont des phénomènes de serre ; ce ne sont pas des fleurs.
— Erreur, répondit le maître du Cormoran : elles sont plus vraies que la nature. C’est comme si vous disiez qu’un homme de génie n’est pas un homme.
Marie Erikow apparut. Sa silhouette blonde se détachait sur l’azur sombre de la mer et du ciel.
— Aphrodite, née de l’onde amère, dit l’avocat, pourri d’un hellénisme de collège.
— Oh ! fit Van den Brooks, c’est une divinité qui a mal tourné, depuis qu’on lui a appris le catéchisme.
— Bonjour, cria Marie. Comme le monde est beau, ce matin !
— Et vous êtes, dit galamment l’avocat, la plus belle partie de ce monde.
Van den Brooks la salua profondément.
— Permettez-moi de vous fleurir.
Il lui tendit les fleurs.
— Merveilleuses, dit-elle. On dirait qu’elles vivent.
— Vous voyez, fit le marchand à Leminhac. C’est moi qui avais raison.
Tous trois arpentaient le pont, en attendant le gong qui les appellerait à table.
Lopez les croisa et passa sans saluer.
— Dieu, que cet Espagnol semble vaniteux, dit Leminhac.
— Non, répondit Van den Brooks, c’est un rêveur. Il a étranglé un jour une fille de Caracas, sans y penser. C’est pour cela que je l’ai pris à mon bord. Le pauvre, personne ne l’aurait compris.
Il regarda Marie. Elle tenait ses mains derrière son dos. Il la laissa avancer légèrement et vit qu’elle n’avait plus entre les doigts que deux des fleurs rares.
— Bon, pensa-t-il, je sais où est la troisième.
Tommy Hogshead, qui fumait un long cigare de Virginie, sec et noir entre ses dents blanches, le savait aussi. Et il regardait l’Espagnol qui s’éloignait nonchalamment, comme je ne vous souhaite d’être jamais regardé par personne, de peau blanche ou colorée.
CHAPITRE VIII La mystique de Van den Brooks.
« Car le prix de la courtisane vaut à peine un morceau de pain, mais la femme rend captive l’âme de l’homme, laquelle n’a point de prix. »
Proverbes.
Celui qui eût pu voir glisser sur les eaux calmes du grand Océan le Cormoran silencieux, avec ses cuivres étincelants et parfois, si la brise était bonne, ses voiles blanches gonflées, n’aurait pu imaginer que le yacht de Van den Brooks abritât autre chose que la joie de vivre, la paresse divine et la rêverie. Et pourtant, en ces quelques jours, si rapidement écoulés, depuis le départ de Callao, des intrigues se nouaient, des désirs et des haines mêlaient leurs ferments, comme il arrive partout où des hommes sont réunis, que ce soit au cœur enfiévré d’une ville ou dans la solitude du désert ou de l’Océan. L’inquiétante figure du marchand n’était pas faite pour calmer les esprits agités, car tous ceux qui approchaient Van den Brooks éprouvaient au contact de cet homme je ne sais quel malaise, fait de crainte et d’étonnement.
Cependant, la nuit semée de mille constellations inconnues, caressée de brises où le parfum des forêts lointaines se mêlait à l’odeur amère de l’Océan, la nuit tropicale, semblable à une aurore, paraissait adoucir les cœurs et les esprits. Leminhac perdait son acidité naturelle ; Helven oubliait sa jalousie et aussi son inquiétude au sujet de la direction du navire qui, d’après lui, continuait à s’éloigner de la route habituelle ; Marie Erikow se sentait redevenir une jeune fille tendre et sans apprêts ; quant au professeur, il oubliait la médecine et versait dans la littérature, comme font malheureusement pas mal de ses confrères qui n’ont pas pour excuse l’enivrante splendeur des Tropiques.
La douceur qui se répandait du ciel sur le pont du navire ne prédisposait guère à la conversation les passagers réunis autour des sorbets et des orangeades.
Pourtant, Marie Erikow, s’adressant au docteur Tramier, manifesta le désir de voir éclaircir le mystère de Florent.
Tramier prit alors la parole :
— Je vous ai dit hier soir la fin tragique de mon ami. La lecture de son journal fut pour moi une révélation, mais une de ces révélations qui jettent parfois d’étranges lueurs sur un problème, sans permettre d’en déchiffrer complètement la solution. Ce journal est un chaos de notes et d’impressions. Pour ne pas vous égarer dans ce dédale de souvenirs, je choisirai pour vous deux des passages les plus caractéristiques. Quant au reste, permettez-moi de vous le résumer le plus fidèlement possible.
« Pendant les deux années qui précèdent son mariage, Florent est piqué par la tarentule des départs, poussé par je ne sais quelle fièvre d’instabilité.
« Il parcourt successivement l’Espagne, la Belgique et la Flandre, l’Allemagne du Sud, l’Autriche. Bien que ces diverses étapes ne soient déterminées que par sa seule fantaisie de rêveur et d’artiste, il y a entre elles un certain lien. Florent est en pleine crise de mysticisme…
— Qu’entendez-vous par là, vous, Tramier ? interrompit Van den Brooks.
— Au fond, quelque chose d’assez simple, mon cher. Un mystique, c’est toujours un émotif exagéré que la réalité blesse ou déçoit sans cesse et qui construit des plans imaginaires pour y projeter le faisceau irritable de sa sensibilité.
— Il y a du vrai, fit Van den Brooks. Mais ce vrai n’explique rien, comme toujours. Les médecins dissèquent des pétales de rose avec de ravissants bistouris, mais ils ne nous révèlent jamais l’essence du parfum.
— Quoi qu’il en soit, continua Tramier, Florent semble avoir traversé une crise violente de spiritualité et même de religiosité. A bien regarder toutes les phases de sa vie, elles sont caractérisées par cette succession alternative de dérèglement sensuel et de raffinement sentimental, d’excès bas et vils et d’aspirations platoniques, de brutalité, de violence ou de tendresse.
— C’est un fort beau miroir, dit Van den Brooks. Nous pouvons tous nous pencher sur lui.
— En Espagne, en Autriche, en Flandre, Florent fit de longues retraites dans des monastères ou des auberges perdues. Que cherchait-il dans ces solitudes ? La paix, sans doute.
— C’est là qu’il l’eût le moins aisément rencontrée, repartit le marchand. L’homme inquiet transporte son tourment avec lui et, dans la solitude, le tourment est son seul compagnon.
— On trouve dans son journal, à chaque page, la griffe de cette nature passionnée et suprêmement égoïste. Les effusions d’amour qui s’y rencontrent n’ont jamais un objet précis. C’est une image de lui-même qu’il adore. Par contre, il se roule avec fureur dans les voluptés les plus basses. Ce sont des cyclones effroyables et rapides et, dans leur tourbillon, sombrent cette haute intelligence, cette sensibilité d’artiste. Il boit ; il use de l’opium, et surtout il fait sa compagnie de filles, de la lie même des prostituées ; il les ramasse dans le ruisseau et s’encanaille avec elles, deux, trois jours, rarement plus, sordide, méconnaissable. Échappé du cyclone, il fuit et le voilà de nouveau repris par une période de solitude et de méditation. De méditation presque exclusivement. Car il ne produit pas, il ne rend rien de ce qu’il absorbe. Tout est consumé par sa propre ardeur. Il tient seulement à jour le récit de sa vie ; il note scrupuleusement, mais sans commentaires, le détail de ses frasques. Échappé des bouges de Barcelone, le voici dans la cellule d’un monastère, perdu au cœur de la Sierra Leone, suivant sur le mur ocre la flèche d’ombre bleue que décrit le jour torride. De l’eau claire, des limons et les âpres oraisons de Saint-Jean de la Croix. Ailleurs, on lit :
« J’ai vécu trois folles journées et trois nuits infernales, à Prague, avec une Juive belle comme un vase de cuivre. Elle a quatorze ans et, depuis sa neuvième année, sert aux matelots du fleuve. On l’appelle Sulka. Elle mord comme un jeune chien et elle est plus avare que toute sa tribu. Mais il a bien fallu qu’elle desserre ses ongles, tant je l’ai battue. Elle m’a beaucoup aimé. Les matelots jaloux voulaient défoncer la porte chaque nuit. Puis, ils s’éloignaient par les ruelles pavées en chantant les rauques chansons que l’on entend, les nuits de pêche, sur les rivages d’Illyrie. Une nuit, je crois bien que l’on a assassiné quelqu’un devant la maison. J’ai entendu un cri et je suis sorti. Un coup m’a renversé et je me suis retrouvé au jour, la figure en sang, assis contre un cabestan du quai. La police m’a interrogé et m’a salué très bas quand j’ai dit que j’étais un touriste victime d’une agression. »
« Et c’est la même chose à Tolède, à Naples, dans de petites villes inconnues où il arrive un soir, à l’heure trouble, et où, tout de suite, haletant, il cherche le mauvais lieu, le masque écaillé dans l’angle de la vitre, ces bouches funèbres, ces épaules lasses, ces seins fripés, ces sombres îlots de vice et de misère sur qui il vient s’abattre comme un grand oiseau éperdu.
« Chose étrange. Jamais une aventure où le mot d’amour puisse être prononcé. C’est un égoïste farouche. Il ne voit que lui ; il ne songe qu’à son étrange soif. Ivre de solitude et de pensée, il vient tournoyer sur un pauvre charnier et se repaît d’ordure avec passion.
« Je ne comprends pas.
« J’ai eu un jour ses confidences.
« Après sa mort, j’ai pris connaissance de ce manuscrit. Cet homme a souffert : il a souffert au point de se donner la mort.
« Et je ne comprends pas.
— Vous comprendrez, Tramier, fit Van den Brooks, vous comprendrez quand vous ne serez plus seulement un médecin.
— Les mots de souillure, péché, immondice, reviennent à tout instant dans son journal. Pour lui, c’est l’amour, l’acte d’amour qui, quel que soit l’objet, est par essence le péché. Encore ce vieil atavisme religieux. Et voilà ce que je ne comprends plus. Pour moi, l’amour normal est sain, hygiéniquement recommandable et nécessaire à la conservation de l’espèce. Il n’y a pas de quoi se désespérer. C’est tout.
— Oh ! non, interrompit Mme Erikow, avec un soupir.
— J’entends bien, chère Madame, et je suis trop galant pour…
— Non, vous n’entendez pas, Tramier, pas du tout, repartit Van den Brooks qui tirait de son brûle-gueule de petites bouffées auréolées de gris cendré. Laissons la galanterie, laissons aussi l’hygiène.
« Florent est un esprit absolu ; aussi paradoxal que cela puisse paraître, il est de la race des ascètes, des moines, de tous ceux qui sont incapables de sacrifier aux conventions sociales une parcelle de leur terrible individualisme comme le plus léger article de leur foi. C’est un anarchiste, comme les moines d’ailleurs, qui n’acceptent une discipline que pour vivre plus librement en eux-mêmes, hors de toute intervention spirituelle. Florent est incapable de se soumettre à un ordre moral imposé, comme il est incapable de mentir, car le mensonge est une soumission.
« Or, notre ami, doué d’un esprit d’indépendance aussi farouche, se trouve être possédé par le plus terrible des démons. Possédé est le mot, je l’emploie à dessein et sachant que vous en sourirez, Tramier, et vous aussi Leminhac, qui êtes volontiers sceptique en matière d’irresponsabilité.
« Je ne connais pas la suite du journal de Florent. Je la prévois. Je la devine. D’ores et déjà, nous nous sommes tous rendu compte que Florent est possédé par cette passion étrange que j’appellerai de l’amour humilié.
— Érotisme morbide, je l’ai toujours pensé, fit Tramier.
— Ce n’est qu’un côté de la question et c’est même le mauvais côté. Il y a en effet deux faces à ce visage, doublement tourné vers l’ombre et vers la lumière.
« Pour Florent, l’amour est, d’une part, un besoin de l’esprit. En quoi d’ailleurs l’intelligence est-elle autre chose qu’une forme même de l’amour ? Mais, l’amour normal n’est qu’un échelon et un échelon médiocre, quand il n’est pas exalté, vers le grand rêve mystique, vers cette cime où des flammes incorruptibles se mêlent sans se consumer.
« Il reste l’amour mêlé de pitié et, celui-là, quelle ivresse !
— Vous pensez donc, interrogea Helven, que Florent était avant tout un cérébral ?
— Il l’était. Chez l’homme, d’ailleurs, tout vient de l’esprit, et le mal comme le bien.
« D’autre part, Florent est terriblement sensuel. Le désir de la femme est un boulet rivé à sa cheville. Mais ce désir satisfait, le squelette enguirlandé de son amour lui apparaît. Fougueusement épris d’absolu, il ne cherche dans l’amour que ce qu’il a de plus haut et aussi ce qu’il a de plus bas. Tout le camouflage du désir et de l’intérêt lui répugne. Il préfère la délectation sordide et nue avec la fille.
— Ne croyez-vous pas, dit Marie Erikow, qu’il se mêle à cette recherche quelque étrange perversité ?
— Tout vient de l’esprit, répondit Van den Brooks. L’esprit est glorification et scandale. Il n’y a point de péché de la chair ; il n’y a de péché que de l’esprit.
Un silence régna sur le pont du vaisseau. La mer était parcourue de longs froissements, comme si le vent nocturne rabattait des écharpes et déployait des soieries obscures.
Une bouffée de vent fit gémir les agrès et les cordages.
— La brise tourne, fit Leminhac.
— Prophète de malheur, gémit Mme Erikow. Vous allez attirer la tempête.
— Ne me foudroyez pas en attendant, chère amie. Laissez cela à Jupiter. Mais vos yeux sont si brillants qu’ils lancent déjà des éclairs. Pour qui tant de rayons ? Est-ce pour notre ami Helven ?
— Leminhac, vous faites fausse route, mon ami. Peut-on être aussi spirituel par une nuit aussi splendide ?
— Les Français ne peuvent s’empêcher d’avoir de l’esprit, glissa le silencieux Helven. C’est ce qui les sauve bien souvent…
— … et ce qui les perd presque toujours, compléta Van den Brooks.
Le Cormoran filait à bonne allure, labourant de son étrave la mer déchirée d’étincelles. Le vent s’était levé, un vent du Sud qui desséchait un peu la gorge et qui avait dû passer sur des terres lointaines, torrides et parfumées. Les moteurs à pétrole étant presque silencieux, on entendait bruire toutes les antennes du vaisseau. Une musique, qui semblait vibrer à tous les points de l’étendue, accompagnait sa course.
— Qui n’a pas connu les nuits du Pacifique, murmura Marie Vassilievna, ne connaît pas la joie de se sentir un atome entraîné dans la danse de l’univers. Il n’a pas participé à l’harmonie céleste. Le temps ne vous semble-t-il pas aboli, l’espace désormais sans limites ? Aborderons-nous jamais quelque part ? Je ne le souhaite pas d’ailleurs.
— J’ai connu quelque chose d’analogue, dit Van den Brooks. Et c’était dans votre pays, Madame. Je me souviens avoir descendu le fleuve Volga qui est lent et majestueux. Le voyage dure plusieurs jours et les steppes, les forêts, les villages, les églises peintes se déroulent comme les images d’un livre qu’on n’aurait même pas la peine de feuilleter. Les bateliers chantent leurs chants sur des rythmes graves et religieux ; leurs voix sont profondes, mais douces et elles emplissent la solitude des eaux et la solitude des forêts. Quand ils ne chantent plus, le silence règne comme aux premiers jours du monde. Je demeurais étendu sur le pont tout le jour et une grande partie de la nuit. J’étais comme un roi qui visite son royaume et mon règne n’avait pas de fin.
— Nous sommes loin, fit Tramier, de cette ville infernale qu’on nomme Paris.
— Je veux tout de même rester damné, siffla Leminhac.
— En écoutant vos discussions, repartit Marie Vassilievna, je pensais au contraste terrible de cette âme et de ce paysage, de cette vie et de la nôtre en ces jours. Il me semblait que nous étions réunis sur une très haute cime, dans les neiges, et que sous nos pieds se déroulait la tragique destinée des hommes. Et nous étions très froids, très purs, très lumineux.
— En attendant de redescendre, soupira Helven.
— En somme, demanda Tramier, que pensez-vous de Florent ? Est-ce un poète, un ascète, un fou ?
— Je pense, dit Van den Brooks, que les poètes — votre ami en était un — ont toujours recherché les filles, parce qu’il y a une cruelle volupté à aimer bassement et aussi pour toutes sortes de raisons que je vous dirai une autre fois.
Cependant, Marie se taisait et nul ne demanda, ce soir-là, au professeur d’ouvrir le mystérieux cahier, préférant au manuscrit du névropathe l’enluminure étoilée du firmament.
CHAPITRE IX Où Van den Brooks parle belles-lettres. Histoire des jeunes gens de Mindanao.
Ce matin-là, Helven releva le point, aux côtés du capitaine Halifax et constata que l’on avait encore dévié d’une trentaine de milles vers le nord-nord-ouest. C’était donc dans une direction inconnue que l’on marchait.
— Quelle route suivez-vous, capitaine ? demanda-t-il avec indifférence.
Halifax fixa sur lui son œil unique.
— Tiens, dit-il, vous vous intéressez à la route ?
— Oui, répondit l’Anglais. J’ai pas mal navigué à la voile dans ma jeunesse et je sais relever la situation d’un navire, suivant les astres et les profondeurs.
Il se repentit aussitôt de cet aveu imprudent.
— Voilà qui plairait à M. Van den Brooks, fit Halifax avec sa face morne où les lèvres bougeaient à peine.
La haute stature du marchand de cotonnades apparaissait sur le pont.
— Jeune homme, continua le borgne — et l’on ne pouvait de loin distinguer qu’il parlait — jeune homme, la modestie est la vertu d’un vrai marin. Soyez modeste, soyez modeste, et gardez bien pour vous toute votre science nautique, comme il convient à un peintre.
Helven, surpris, regardait le marin qui se penchait maintenant sur la carte.
— Allo, fit Van den Brooks, quelle vitesse ?
— Seize nœuds, répondit le capitaine.
— C’est bien.
Helven appuya :
— C’est même fort bien pour un yacht.
— Oh ! dit Van den Brooks, le Cormoran n’est pas un bateau d’amateur.
— Je m’en doutais, faillit répondre l’Anglais.
Mais il se mordit les lèvres à temps.
Van den Brooks prit le jeune peintre par le bras et commença avec lui cette promenade à travers le navire qui était le rite sacro-saint de la journée et en marquait invariablement le début. Il voyait tout d’un œil rapide et infaillible.
Dans l’entrepont, étendu sur son hamac, qu’il n’avait pas encore roulé, Lopez fumait. Sa belle tête brune se balançait, et il laissait pendre un poignet cerclé d’un mince bracelet d’or.
— Debout, dit Van den Brooks. Ce n’est pas l’heure de la sieste.
L’homme se leva et il s’éloigna sans une excuse. Il y avait dans ses traits une extraordinaire expression de mélancolie.
— Quel étrange matelot ! dit Helven.
— Oui, c’est un de ces gaillards qui font des poètes, des moines, des assassins et parfois aussi des ruffians. Ils sont capables de tuer pour un désir ou pour une vengeance ; ils sont aussi capables de mourir pour quelqu’un, à l’occasion. Lopez allait au bagne. Je l’ai pris avec moi. Il ne l’oubliera pas. Mais il est indolent, orgueilleux et grave…
Van den Brooks ajouta :
— Il y a un malheur. Il chante trop bien. Il finira mal.
— Je ne comprends pas, dit Helven.
— No matter, boy, répondit le marchand.
Ils surprirent Marie Erikow en train de faire mousser ses cheveux devant une glace.
— Voulez-vous, demanda Van den Brooks, m’accompagner jusqu’à la serre. Je vous y fleurirai. Les fleurs d’hier doivent être fanées…
La Russe sourit.
— Allons. Vous êtes l’hôte le plus exquis.
— Moi, dit Helven, j’ai envie de faire le portrait de Lopez…
— Quelle idée ! exclama Marie. Il n’est pas beau. Il est noir et sec comme un cigare.
Dans la petite serre vitrée où le botaniste chinois élevait des orchidées noires ou pourpres, veinées d’orange ou de bleu, des fleurs qui saignaient comme des plaies, bâillaient comme des bouches ou des vulves et dressaient des pistils énormes et veloutés, le marchand choisit deux des plus beaux monstres et les tendit à la Russe.
— En voulez-vous une troisième ? demanda-t-il galamment.
Marie, un peu surprise, chercha à surprendre un regard derrière les lunettes vertes. Mais elle n’y parvint pas.
— Voulez-vous, dit Van den Brooks, me permettre de vous montrer ma bibliothèque ?
Et ils pénétrèrent dans une pièce arrondie, de petite dimension, mais ornée de livres dont les reliures brûlaient de flammes douces, dans la pénombre, parmi les armes, lances, boucliers, kriss, coupe-têtes, des vases de Chine en émail bleu et des instruments de musique aux formes surprenantes. Dans un angle, un énorme Bouddah trônait, et les spirales azurées des bâtons de santal qui brasillaient dans les brûle-parfums, enveloppaient d’un épais nuage le rayonnement cuivré de la statue. A ses pieds, était accroupie une autre statue, d’ivoire bruni sans doute, et qui représentait un jeune Hindou presque nu et la tête ceinte d’un turban.
Mais, à la grande surprise de la Russe, la statue d’ivoire se dressa devant eux, pour se prosterner ensuite à la mode orientale. Van den Brooks parut ne point s’apercevoir de sa présence et l’homme — car ce n’était point un simulacre — demeura courbé sur le tapis.
— Mes livres, dit Van den Brooks, en montrant les rayons de bois de rose revêtus de plaques en cristal. J’ai quelques éditions rares.
Il tendit à Marie un livre dont la reliure semblait faite d’une peau de serpent, veinée de jaune et de noir.
— Lautréamont, dit-il, les Chants de Maldoror, mon livre de chevet.
— Je ne connais pas, fit la Russe éberluée.
— C’est un classique, prononça le marchand de cotonnades.
Et montrant un autre ouvrage :
— Les Éloges de Saint-Léger Léger ; le seul poète exotique de la France. Que de fois je me répète les versets où vit pour moi une enfance :
« Ma bonne était métisse et sentait le ricin ; toujours j’ai vu qu’il y avait les perles d’une sueur brillante sur son front, à l’entour de ses yeux et — si tiède — sa bouche avait le goût des pommes roses, dans la rivière avant midi.
« … Mais de l’aïeule jaunissante et qui si bien savait soigner les piqûres des « pieds-gris », je dirai qu’on est belle quand on a des bas blancs et que s’en vient par la persienne la sage fleur de feu vers vos longues paupières d’ivoire.
« … Et je n’ai pas connu toutes leurs voix et je n’ai pas connu toutes les femmes, tous les hommes qui servaient dans la haute demeure de bois ; mais pour longtemps encore j’ai mémoire des faces insonores, couleur de papaye et d’ennui et qui s’arrêtaient derrière nos chaises comme des astres morts. »
Van den Brooks lisait d’une voix un peu sourde et les images du poète rajeunissaient sans doute un monde qu’il avait connu ou rêvé, car les lunettes brillaient d’un éclat inaccoutumé.
— Vous lisez beaucoup ? demanda Marie.
— Je lisais, dit Van den Brooks. Aujourd’hui… Vous voyez : ma bibliothèque du yacht est fort réduite et ne comprend que les ouvrages indispensables à mon esprit, comme l’opium ou la morphine pour les toxicomanes : peu de livres, Lautréamont et Saint-Léger Léger, pour les modernes ; le « Songe de Polyphile » pour la Renaissance ; Martial et Claudien pour l’antiquité, etc.
— Comme vous êtes érudit ! dit la Russe. Je ne connais aucun de ces noms.
— Et puis, reprit le marchand, voici le Livre.
Sur un petit pupitre de chêne était posée la Bible, sombrement reliée.
— Le Livre des Livres, prononça-t-il d’une voix vibrante, le Livre du Seigneur Tout-Puissant, le Livre de la Colère, le Livre de la Foudre et des Sept Plaies, le Livre de la Vengeance, le Livre d’Elohim, le Livre du Désert et de la Mer Desséchée, le Livre des Étoiles pâlissantes et de la Bête, le Livre de l’Injuste…
Il sembla un instant enivré de ses propres paroles et Marie eut peine à réprimer un frisson.
— Il a l’air d’un fou, pensa-t-elle.
L’Hindou agenouillé n’avait fait aucun mouvement.
En passant devant lui, Marie demanda :
— Un de vos serviteurs ?
— Mon serviteur, dit Van den Brooks. Le seul. C’est un fils de rajah.
— Oh ! fit la Russe avec une admiration ironique, il vous faut des fils de souverain pour esclaves.
— Pour esclaves, vous l’avez dit. J’ai droit de vie et de mort sur celui-ci. Et il m’aime.
Il ajouta :
— L’homme a besoin d’adorer et la mort lui est douce, s’il meurt pour quelqu’un ou pour quelque chose, fût-ce pour un mensonge.
— Mais comment, demanda Marie, ce fils de rajah est-il entré à votre service ?
— Asseyez-vous, dit le maître du navire, et prenez une cigarette turque. C’est un accessoire indispensable à un récit non dépourvu d’exotisme :
« Je n’étais point alors dans les cotonnades, mais je faisais le commerce de l’ambre gris entre Sumatra et le continent Indien, ce qui, entre nous, était d’un fameux rapport. Je ne possédais pas encore le Cormoran, mais un simple « sloop », un fort bon bâtiment d’ailleurs et susceptible de naviguer au plus près, car nous longions souvent le littoral. Un jour que nous avions mouillé, à l’abri d’une petite crique, dans les parages de l’île de Mindanao, nous aperçûmes un canot guidé par des rameurs nègres. Au centre de l’embarcation, construite à la mode des indigènes, je distinguai, à la lorgnette, deux jeunes gens, un garçon d’une quinzaine d’années et une fille un peu plus jeune. Tous deux semblaient appartenir à quelque riche famille hindoue, si l’on en pouvait juger par leurs vêtements, leurs coiffures et les joyaux dont ils étaient parés. Tous deux étaient d’une remarquable beauté.
« Je résolus de m’attacher ces enfants. Comme le canot se rapprochait, mes hommes firent des signaux et bientôt, je pus faire monter à mon bord — où je leur offris des présents — les propres enfants du rajah de Mindanao. Une collation fort propre leur fut servie et je les divertis en leur montrant mes armes, mes cartes et quelques coquillages des îles Galapagos. Pendant ce temps, le sloop levait l’ancre, profitant d’une bonne brise du sud-ouest. Les rameurs nègres restés dans le canot et qui, patiemment, attendaient le retour des petits souverains, poussèrent bien quelques cris. Mais une volée de mousqueterie leur rendit la raison et ils s’enfuirent à grands coups de rames, tandis que nous voguions glorieusement vers de lointains rivages.
« J’avais tout d’abord songé à exiger du rajah une rançon honorable en échange de sa progéniture. Mais, chose étrange, les enfants ne manifestèrent pas une grande douleur de se voir ravis à leur famille. Ils me témoignèrent très vite une affection que je leur rendis et je décidai de les garder à mon bord. Tous deux étaient fort empressés autour de moi et ils charmèrent mes longues heures solitaires sur l’Océan. Leur visage, leurs jeux, leurs manières tendres et affectueuses me ravissaient.
« Le frère et la sœur paraissaient se chérir très profondément. Toutefois, je ne fus pas sans remarquer, au bout de quelque temps, que l’humeur de Jeolly — c’était le nom du jeune homme — s’assombrissait ; un chagrin secret le rongeait et je n’en pouvais, malgré tous mes efforts, démêler la raison.
« L’attitude de Jeolly vis-à-vis de sa charmante sœur, dont le badinage m’enchantait, était des plus bizarres. Tour à tour tendre ou brutal, violent ou caressant, il rudoyait la pauvrette : son irritabilité était extrême et ses repentirs non moins ardents. Je restai longtemps sans soupçonner l’origine de cette humeur. Mais un jour, je devinai que Jeolly était jaloux.
« Le jeune prince était dévoré de cette passion terrible qui peut conduire au meurtre ou au suicide l’être le plus doux et le plus aimant : Jeolly était jaloux de moi. Par quel mystère ce garçon s’était-il pris pour moi d’un tel attachement ? C’est ce que je ne saurais vous expliquer. Les caresses, les petits présents que je prodiguais à sa sœur semblaient le torturer et, pourtant, il en recevait sa part, en toute justice. Car, à vrai dire, je n’avais pas de préférences. Mais il lui suffisait que la fillette ne me fût pas indifférente, pour que sa malheureuse passion le déchirât aussitôt.
« Un soir, je trouvai le frère et la sœur enlacés et sanglotant. Jeolly berçait l’enfant, qui se plaignait de violentes douleurs et des larmes ruisselaient de ses yeux. Il la pressait sur son cœur et la nommait des noms les plus doux. L’angoisse crispait ses traits.
« — Qu’est-ce ? lui dis-je, inquiet.
« Il ne me répondit pas et me montra le corps de la fillette agité de soubresauts.
« J’ignorais quel pouvait être son mal et nous n’avions pas de médecin à bord. Elle se plaignait de douleurs au ventre et se tordait les mains, le visage déjà décomposé.
« Quant à Jeolly, il couvrait sa sœur de baisers, avec des transports d’une ardeur telle que j’en demeurai étonné. En même temps, il semblait en proie à la désolation la plus cruelle.
« Une idée fulgurante traversa mon esprit.
« Je courus à une armoire où je conservais un bocal d’arsenic qui me servait à empailler les oiseaux de mer. L’armoire avait été ouverte.
« Quand je revins, il me suffit de regarder Jeolly pour que celui-ci tombât à mes pieds, anéanti.
« La pauvrette mourut dans la nuit, et son petit corps frêle, que nous liâmes dans un sac avec les bijoux qu’elle portait, descendit lentement dans les profondeurs nocturnes de la mer.
« Je n’ai jamais rien dit à Jeolly, mais le coquin m’est reconnaissant de ne point l’avoir pendu à la vergue de cacatois. »
L’Hindou demeurait impassible, sous l’or ruisselant des lampes divines, dans la fumée des cassolettes, et pareil à un gardien des Tombeaux.
— Allons prendre l’air, dit Van den Brooks. La mer est belle ; le Cormoran file seize nœuds. Il fait bon vivre, Madame.
CHAPITRE X L’incantation. — Un entretien sur le péché.
« Quelle est celle-ci qui s’élève du désert comme une colonne de vapeur, exhalant la myrrhe et l’encens et toutes sortes de parfums…? »
Cant. des Cant.
La Russe emporta de cet entretien une étrange impression. Van den Brooks lui apparaissait maintenant comme un être monstrueux, planant au-dessus du Bien et du Mal (dont elle-même n’avait d’ailleurs qu’une notion, je dirai accidentelle, comme la plupart d’entre nous), dispensant la justice et l’injustice, avec l’incohérence d’un dieu qui aurait éprouvé toutes les passions des hommes, unissant d’ailleurs, comme il convient, le scepticisme à l’omnipotence, tour à tour vibrant et sarcastique, verni de flegme et brûlant d’une flamme intérieure que l’on devinait, sans en apercevoir un reflet, sur ce visage toujours clos.
Elle eut un instant l’envie de se confier à Helven et de lui confesser son malaise. Mais elle n’osa pas et ne parla à personne de cette entrevue dans la bibliothèque du navire.
La nuit ramena les passagers sur le pont, autour des cristaux et des glaces. Le Pacifique déroulait ses anneaux innombrables. Ce soir-là, accoudé sous la lampe, Tramier ouvrit le cahier de maroquin rouge et lut, à la demande de tous, ce chapitre du journal de Florent.
« Nul n’a besoin de connaître les détails de cet étrange mariage. Ils sont gravés dans ma mémoire avec une netteté suffisante pour qu’il me soit inutile de fixer sur ce journal le récit de mon union avec Lia Kovalski. Je la retracerai pourtant, cette union, de façon à m’en rendre plus claires les causes et les raisons ; mais ce sera de loin, à grands traits perceptibles pour moi seul et comme on construit, un jour, une silhouette aimée dont la ligne secrète n’apparaît pas à l’étranger.
« J’avais rencontré Lia, il y a quelques années. J’ai noté alors au passage l’impression qu’elle me fit éprouver. Un contact spirituel, ce sont les seuls mots qui peuvent caractériser cette curieuse sensation. La beauté de Lia n’était pas d’elle-même la chose qui me frappait le plus, mais l’irradiation en quelque sorte de cette beauté me pénétrait subtilement. Je ne saurais mieux comparer l’étrange charme qui se dégageait de cette personne, qu’à une sorte d’incantation émanant de sa démarche, de son regard, de sa voix, de tout son être. J’éprouvais à échanger avec elle des propos quelconques une sorte d’allégement et en même temps de fascination. Un serpent qui écoute de la musique suit, en ondulant, la ligne harmonieuse : de même, il me suffisait de la sentir vivre auprès de moi pour ne pouvoir distraire un instant ma pensée du rythme que je pressentais en elle. Qu’importaient la valeur et la signification des choses dites ? J’éprouvais pour la première fois cette impression singulière de vivre avec un être d’une vie concordante et comme à l’unisson (car seule la musique peut exprimer une part de cette réalité). Les ondes mystérieuses qui accompagnaient ses pas ou le son de ses paroles provoquaient en moi des vibrations que je percevais matériellement, comme dans une pièce silencieuse on entend tout à coup la corde invisible du piano ou du violon caché dans son étui répondre à l’inflexion d’une voix, à l’écho lointain d’un timbre ou d’une cloche. Mystérieuse résonance. Il y avait un point précis et secret où les ondes de nos deux êtres se confondaient en un harmonique. Je n’arrive qu’avec la plus grande difficulté à trouver des mots, et combien imparfaits, pour exprimer cette communion purement psychique. C’était bien « en pensée » que se produisait cette fusion, mais dans ce que la pensée avait de plus essentiel, de plus fluide, de moins imagé. Nous glissions sur un plan hors du réel et comme si deux émanations de nous-mêmes, les plus lumineuses, les plus subtiles, s’affrontaient dans une harmonie préétablie. De pareilles nuances ne peuvent se rendre : on tombe aussitôt dans l’abstraction et la mystique.
« Je ne vis Lia que quelques instants, ce premier soir. Depuis, les hasards et les orages de la vie m’éloignèrent d’elle. Mais à plusieurs reprises, me trouvant dans les circonstances les plus diverses et dans les contrées les plus éloignées, il m’arriva de sentir vibrer en moi cet harmonique mystérieux.
« Je suivais à pied, un soir, une route qui traverse une des plus épaisses forêts de Thuringe. Un silence d’airain régnait. Pas un bruit ne venait battre la formidable muraille des troncs que baignait un sang crépusculaire.
« Mon pas s’étouffait sur des mousses ; la triple voûte de feuillage ne tressaillait d’aucun vol. Nulle part je ne me suis senti plus impénétrablement muré dans l’angoisse d’un monde hostile. Ma poitrine était oppressée, comme si l’air même traversait difficilement jusqu’à moi ces branches lourdes de lichens et fléchissantes de vétusté. Je hâtais le pas. Soudain, il me sembla que le cœur d’ébène de cette énorme sylve s’amollissait. Une maturité indicible s’épanouissait quelque part dans le monde. Une bouffée plus fraîche et tout ailée de pluie me caressa le front. Et je perçus au fond de moi-même cette résonance que j’avais perçue un soir, alors que dans une foule étincelante, je marchais aux côtés de Lia. Ce fut exactement comme quand on heurte un flambeau et qu’un violon répond en gémissant dans l’ombre. Mais où heurtait-on le flambeau ? D’où venait cet harmonique surnaturel ? De Lia, de Lia, sans nul doute. Et ce fut comme si je voyais sa figure, mais translucide et presque immatérielle, traverser l’ombre des forêts.
« Ce fut une autre fois sur les bords du Tibre limoneux et encore une autre fois, un soir, que je buvais de la wodka avec de petites musiciennes tcherkesses dans une ville de la Pologne autrichienne. L’étrange note avait résonné et mes compagnes avaient depuis longtemps posé à terre leurs balalaïkas que je demeurais encore, les yeux vagues et l’esprit égaré.
« — Tu écoutes encore, me dit l’une d’elles. Que peux-tu entendre ?
« Au cours de mes voyages, je ne reçus jamais de nouvelles de Lia. Nous nous connaissions à peine ; il n’y avait pas de raisons à une correspondance. Personne ne me parla d’elle. Et pourtant, je suis sûr, grâce à ces avertissements singuliers, d’avoir, à des milliers de lieues, possédé jusqu’à la pulsation de son cœur.
« Je savais que je la reverrais à mon retour. Et je l’ai revue, simplement, naturellement, parce que cela était écrit. Elle m’a dit :
« — Vous avez beaucoup changé.
« Et je pense qu’elle voulait dire :
« — Vous avez beaucoup vieilli.
« Mais elle était toujours belle, lumineuse et un peu froide, comme les pierres d’une eau sans tare.
« Le destin fit que nous nous rencontrâmes à la tombée de la nuit, dans le parc d’amis dont j’étais l’hôte et avec qui voisinait Lia. Nous nous trouvions auprès d’une ancienne orangerie un peu inquiétante d’aspect. C’était un pavillon fort bas et fort long, complètement délabré. Les portes et les fenêtres étaient veuves de leurs carreaux ; le lierre qui recouvrait la façade extérieure entrait à gros bouillons où bourdonnaient encore des guêpes et des abeilles, car on était à la fin de l’été. Les marronniers de la pelouse ne laissaient tomber qu’un jour glauque où grimaçaient des macarons écornés. Hors des urnes de terre rouge, d’étranges plantes grasses se répandaient en longs tentacules : on eût dit de chevelures écailleuses de gorgones et les courants d’air leur donnaient une apparence de vie.
« Je la reverrai toujours entrant par la double porte du fond, dans le bourdonnement des insectes et le frisselis des colonnes de lierre. Elle avait cette grâce flexible et un peu maladive qui est celle de la Flora botticellienne, avec je ne sais quoi de plus résolu et aussi de plus tragique. Elle aurait pu tenir dans ses mains un livre fermé ou une épée nue. Elle s’avançait sans me voir, car l’obscurité était proche.
« Pour moi, réfugié par hasard dans ce bâtiment mélancolique, encore tout parfumé des fleurs et des fruits rares, des cédrats, des limons accumulés au cours des années, je la vis et ne bougeai pas : je l’attendais. Sa seule vue établissait en moi un ordre parfait. Son sourire était calme et lumineux, comme la raison même, mais plus pénétrant et plus attendri. Elle m’apparaissait comme une flamme qui marche : je ne désirais d’elle que sa clarté.
« A ma vue, elle ne se troubla nullement.
« — Je me doutais, me dit-elle, que nous nous reverrions.
« Je lui parlai de mes voyages, sans lui laisser ignorer que j’avais pensé à elle. Toutefois, je n’osais lui décrire le phénomène bizarre de télépathie que j’avais éprouvé. Je prononçai à plusieurs reprises le mot « harmonique », pensant qu’elle en saisirait peut-être la portée et la signification, mais elle ne fit pas mine de l’entendre.
« La nuit était tout à fait venue quand nous quittâmes l’orangerie, et les abeilles réveillées à notre passage nous firent une musique d’adieu dans le bleu silence de la lune.
« Je n’aurais jamais dû la revoir. Nous nous rencontrâmes chaque jour. Nos amis soupçonnèrent le manège et ils l’encouragèrent. Nous passions souvent les heures chaudes de l’après-midi dans l’orangerie ; nous partions ensuite à travers les détours à demi sauvages du parc.
« Ce parc s’étendait sur les flancs d’une colline et l’on avait à l’improviste la découverte de la plaine, ramagée de vert et d’or, voilée, le soir, de vapeurs bleues et de la terre noire qui fumait vers le soleil. En dehors de ces échappées lumineuses, c’était des voûtes sans fin de verdure, un jour stagnant et glauque comme celui des grottes sous-marines, des pins athlétiques aux troncs violets et ocres, des mélèzes, des érables, un cèdre ruisselant d’une ombre biblique, des fontaines, des étangs opaques, des clairières d’une herbe fine jonchées de vieilles souches autour desquelles s’épanouissaient, astres veloutés, d’énormes champignons, oranges ou pourpres. Partout le silence, frémissant à peine d’un chant d’oiseau ou d’un murmure de source, partout, la solitude et la liberté. Et je me gardais bien de parler d’amour à Lia, de peur de troubler une telle félicité. Je craignais seulement qu’elle n’abordât le sujet elle-même.
« C’était là ma seule crainte, la seule ombre à tant de sérénité. Je jouissais auprès de Lia d’une si parfaite béatitude que les joies ordinaires de l’amour me paraissaient, en comparaison, d’une écœurante grossièreté. Par quel mystère cette jeune fille irradiait-elle autour de son être une telle harmonie ? Je ne pouvais m’empêcher de songer aux délices dont la contemplation fugitive de Béatrice emplissait l’âme du jeune Dante. Le monde lui-même ne m’apparaissait plus que sous un diaphane voile de bonheur ; tous les instants de ma vie se confondaient en une lumineuse éternité, en une douceur d’après-midi sans nuages, sous des feuillages immobiles, l’heure arrêtée aux bouches des fontaines et les eaux elles-mêmes silencieuses.
« Je goûtais enfin cette communion dont j’enviais jusqu’alors, sans les soupçonner, les joies célébrées par les grands mystiques. La seule présence de Lia m’élevait au-dessus du plan terrestre des affections et me plongeait dans un ravissement sur lequel le temps et l’espace ne pouvaient rien. Ces jouissances étaient profondes, mais rien, à l’extérieur, ne les révélait. Tout ce drame de félicité se jouait au fond de moi-même, sans que rien vînt en trahir sur mon visage ou dans mes gestes la fulgurante intensité. Lia elle-même soupçonnait-elle ma joie ? Je ne sais. Et cela est peu probable, à moins que par quelque divination, possible après tout, elle n’eût vu soudainement se dérouler les arcanes ensoleillées de ma pensée. Rien, même dans notre conversation, ne reflétait les torrents de lumière qui ruisselaient en moi. Nous pouvions être tour à tour brillants, enjoués ou tendres, aborder tous les sujets, nous perdre dans tous les méandres de la fantaisie : l’ineffable musique résonnait à l’arrière-plan de mon esprit, sans que fût jamais altérée la pureté de ces accords. Le sens des paroles que prononçait Lia mûrissait en moi-même d’une étrange façon et des fruits merveilleux naissaient à chaque son qui sortait de sa bouche. Je vivais ainsi dans une sorte d’hypnose et comme si elle m’eût lié à elle par quelque philtre.
« Mais elle ignorait son pouvoir. Elle ignorait sans doute également la nature de la béatitude que j’éprouvais auprès d’elle. Si cette connaissance lui avait été donnée, elle n’aurait pas elle-même laissé tomber le germe qui devait empoisonner notre bonheur.
« La froideur apparente que je lui témoignais, malgré la cordialité de nos propos et la fréquence quotidienne de nos rencontres, ce maintien strictement amical qu’il m’était si facile de garder, tout cela devait l’étonner, sans peut-être même qu’elle eût conscience de sa propre surprise. Certaines paroles, certaines rougeurs, la spontanéité brusquement arrêtée d’un geste me montraient qu’elle avait quelque peine de ma réserve, pour elle, inexplicable. Vivre aux yeux de tous dans l’intimité des amants les plus passionnés et n’échanger jamais ni une caresse, ni un baiser, ni même une seule parole qui pût faire croire à l’amour, c’était évidemment une situation assez paradoxale. J’attachais pourtant un grand prix à ce qu’elle demeurât telle. Le calme infini qui s’était emparé de tout mon être, pour rien au monde, je n’aurais voulu que quelque désir vînt le troubler. Égoïstement plongé dans ma félicité cristalline, je ne voulais pas voir le secret travail qui s’opérait dans l’être si cher auquel je la devais.
« Lia devenait chaque jour plus amoureuse, plus fémininement amoureuse de moi. De l’Empyrée où je l’avais placée, elle descendait degré par degré vers ces régions inférieures dont je désirais tant la tenir éloignée, où je ne voulais pas qu’elle me rencontrât.
« J’aurais souhaité qu’il y eût, entre nous, comme une porte scellée, comme un doigt posé sur la bouche. Nous avions la plus belle part. Nous ? Je ne songeais alors qu’à moi-même. Pourquoi ne pas demeurer ainsi ? Et j’eus même un jour l’idée de lui proposer une sorte de mariage blanc. Mais la difficulté d’exprimer une pensée aussi bizarre à une femme éprise de vous et qui vous croit seulement timide m’empêcha de réaliser mon projet.
« Une après-midi, nous nous trouvâmes comme d’ordinaire à l’orangerie. Bien que l’automne fût déjà avancé, l’air était fort lourd et l’on s’attendait à un orage. L’électricité dont l’atmosphère était chargée faisait, de chaque contact, un petit choc sec et désagréable. On avait cette impression, si curieuse à de pareils moments, d’un fil trop tendu quelque part et qui va casser. Lia était assise auprès de moi. Je lui racontai alors ce que je lui avais toujours caché : le phénomène de l’harmonique, le charme sous lequel elle m’avait tenu.
« — Me croyez-vous un tel pouvoir ? me demanda-t-elle en souriant. Suis-je donc sans le savoir une fée ou une incantatrice ?
« — Vous l’êtes sans nul doute. Attention seulement à ne pas rompre le charme.
« — Est-ce vraiment un charme pour vous ?
« Et elle fixa sur mes yeux son regard pur et profond comme l’aigue marine.
« — C’est le seul que j’aie jamais subi, répondis-je. Vous ne vous doutez pas de sa puissance. Si vous saviez quel autre être je suis, loin de vous, Lia ? Lia, vous ne vous douterez jamais de ce que peut être la misère d’un homme dont la vie est un perpétuel déchirement. Il y a en moi deux personnages : l’un ne vit que pour les choses magnifiques et délicates : c’est celui que vous connaissez. L’autre… mais mieux vaut n’en point parler…
« — Je suis sûre que vous condamnez à tort ce personnage invisible.
« — Hélas ! Lia, celui que vous connaissez est aussi éloigné de l’autre que deux frères qui se haïssent. Lorsque l’un mène la barque, l’autre n’a plus qu’à se voiler le front.
« — Comme vous parlez étrangement, fit-elle. Il y a des choses bien secrètes dans votre vie. Je voudrais tant pouvoir quelque chose pour vous : vous rendre heureux.
« — Je le suis, Lia.
« A ces mots, elle éclata en sanglots et posa sa tête sur mon épaule.
« — Oh ! gémit-elle, pourtant, vous ne m’aimez pas. Et vous mentez.
« Je n’ai pas résisté. Je l’ai prise dans mes bras et j’ai bu l’eau amère de ses larmes. Puis comme elle me tendait ses lèvres, je les ai baisées de ma bouche souillée de tant d’écumes. Et le désir m’a pris et m’a tordu comme l’ouragan. Et j’ai froissé sa robe, et j’ai mordu ses seins et elle m’enlaçait farouchement, prise de folie. De larges gouttes d’orage venaient s’écraser près de nos bouches, traversant le toit lézardé sur qui pesait un nuage verdâtre et fixe. Les masques de plâtre ricanaient et les gorgones d’argile gonflaient leur chevelure sous les éclairs blancs.
« Je l’ai rejetée de moi, heureuse et brisée, mais elle est revenue avec sa docilité satisfaite et elle m’a dit :
« — Ne soyez plus triste, ami, je vous guérirai.
« Un silence s’ouvrit dans l’orage, un silence mortel… Et j’entendis alors la vibration cinglante et le sanglot d’une corde qui se brise. Où donc se brisait cette corde ? Je suis sûr d’avoir entendu, j’entendrai toujours ce gémissement métallique et cette vibration qui s’éternise… Le charme était rompu. L’incantatrice déchue, à mes genoux, m’offrait ses mains sans pouvoir et sa chevelure dénouée… »
....... .......... ...
— C’est l’histoire d’Ève, fit Helven. Pourquoi la femme veut-elle toujours mordre un fruit qui la fera grincer des dents, et dont l’homme ne voudra plus, peut-être, après sa morsure ?
— Parce qu’elle ne sait pas, dit Marie Erikow. Si elle savait…
— Si elle savait — et au fond elle sait — elle mordrait quand même, parce que le goût du péché est dans sa bouche, repartit Van den Brooks.
— Vous voilà bien misogyne, ce soir, sourit la Russe.
— Aimer est proche de son contraire, chère amie. Et que vient d’ailleurs faire l’amour à propos d’un simple jugement ! Si la chair de la femme n’était pas toute pétrie de péché, l’homme ne la désirerait pas.
— Allons bon, gronda Tramier, voilà que pour coucher avec sa femme, il faudrait croire au péché originel.
— J’ai dit : aimer ; je n’ai point parlé de routine, de devoir ou d’autres choses respectables. Je dis, appuya Van den Brooks, que, de nos jours et depuis des siècles, l’idée de péché n’est pas séparée de l’idée d’amour, qu’elle attise l’amour, qu’elle l’envenime et qu’il n’y a point sans elle, aujourd’hui, de grandes passions.
— C’est sans doute pourquoi il y en a si peu, insinua Marie,
— Bah ! fit Leminhac. Et que faites-vous des grandes amoureuses du paganisme : Héro et Léandre, Énée et Didon ; que faites-vous de Phèdre ?
— Pour celle-là, interrompit Helven, je n’en connais qu’une figure et elle est catholique : c’est celle de Racine.
— Quant aux autres, reprit Van den Brooks, entendons-nous. J’ai dit : aujourd’hui, qu’on le veuille ou non, amour et péché se confondent. Je n’ai pas dit que l’amour n’existe pas sans cette notion morale. Et parbleu, si, il existe. Qui le nierait ? Mais celui qui a inventé le péché a fait la plus belle invention amoureuse du monde : il a trouvé une volupté nouvelle. Qu’un désir mortel brûle Alexis ou Didon, que l’un et l’autre exhalent en plaintes immortelles le secret de leur tourment divin : je vois là le visage antique de l’amour ; il est simple et farouche, comme celui d’un adolescent. Mais le visage de l’amour moderne est creusé de rides minuscules et profondes. Sa bouche, si belle de loin, regardez-la de près : vous la verrez marquée d’un pli amer ; ses yeux humides sont cernés de bistre. L’amour antique se consume d’un désir pur et charnel ; l’amour moderne se consume de son désir et de sa propre réprobation. Il convoite et se reproche de convoiter ; il veut et cependant il hésite ; il avance les lèvres vers la coupe et les retire avec horreur. Ses baisers ont une saveur de mort : c’est un goût que les païens ne connaissaient pas.
— Et qu’ils n’auraient pas à nous envier, glissa Tramier, avec une assurance un peu agacée. En vérité, Van den Brooks, cette religion du péché est une grande folie. Elle éloigne l’homme de tout ce qui est naturel, de ce qui doit servir aux fins de la race. Elle fait de l’amour une chose secrète, honteuse, furtive. L’amour, continua Tramier en s’exaltant, et son pince-nez s’agitait prophétiquement, l’amour, c’est la splendeur des corps jeunes et clairs, le don suprême sous le soleil, c’est…
— Une grande chiennerie, voilà tout, laissa tomber Van den Brooks. Mon excellent Tramier, vous êtes un médecin savant et certainement un bon père de famille, mais je ne vous conseille pas de vous introduire avec votre scalpel dans les colloques des vrais amants.
Tramier blessé traversa le pont et s’accouda au bastingage.
— Avouez, objecta Leminhac, que cette notion du péché qui empoisonne l’amour comme une essence dangereuse et subtile, avouez cependant que ce n’est pas là un grand bienfait, mon cher Van den Brooks. Comme tout serait plus aisé, plus simple, plus humain…
— Vous, vous ne serez jamais un amant, fit avec un sourire bizarre le marchand de cotonnades.
Helven et Marie Erikow ne parlaient pas.
Van den Brooks secoua les cendres de sa pipe à la face de la mer taciturne. Leminhac prit Tramier par le bras et lui conseilla vivement de venir confectionner un réconfortant cherry-flip en dehors de toute question de péché originel et de sophistique amoureuse. Leurs pas tintèrent sur les marches ourlées de cuivre qui conduisaient au petit bar.
Sous le ciel nu, le jeune homme resta près de Marie. Il s’agenouilla au pied du rocking-chair qui cessa son balancement.
— Je ne sais pas si c’est un péché, murmura-t-il, mais je crois bien que je…
— N’achevez pas, dit-elle.
Et le rayon d’un astre clément joua sur ses lèvres humides, sur ses dents étincelantes et sur la crête écumeuse des vagues…
CHAPITRE XI L’esclave du Brésil.
« Aux pays chauds et bleus où ton Dieu t’a fait naître, Ta tâche est d’allumer la pipe de ton maître. »
Baudelaire.
— Je vous dis, affirmait Leminhac, en agitant près de son favori droit le fuseau de nickel qui contenait un œuf, du cherry et de la glace pilée, je vous dis — et il scandait chacun de ses mots d’une vigoureuse saccade — qu’elle aime ce petit Anglais.
— Je n’en crois rien, répondit doctoralement Tramier.
— Et pourquoi ne le croyez-vous pas ?
— Je ne le crois pas, parce que je ne le crois pas.
— Un acte de foi, docteur, c’est grave.
— Mettons, si vous voulez, que je ne le crois pas parce que cela ne me plaît pas.
— Cela ne vous plaît pas, docteur ? Et pourquoi ce sentiment ?
— Jeune homme, je ne suis pas en veine d’analyse. Mais ce petit Anglais ne me revient qu’à moitié.
— A moi, fit Leminhac, il ne me revient pas du tout.
Il ajouta, comme si cette formule était une hypothèse satisfaisante pour toutes les solutions :
— Il est peintre.
— Peintre, fit Tramier. Qui donc l’a jamais vu peindre ? Il est tout le jour sur le pont, comme un lévrier, aux genoux de Mme Erikow. Du diable s’il a jamais brossé une marine.
— Il y a des peintres qui ne peignent pas, murmura Leminhac, en dévissant avec soin le cornet de métal où s’était élaboré le breuvage laiteux à point.
— Ils n’en sont que plus dangereux, appuya sentencieusement le docteur. Mais, dites, Leminhac, ce sujet vous préoccupe donc ?
— A peine, repartit l’avocat. Simple question d’étude psychologique. Dans mon métier, vous savez…
— Oui, fit Tramier. Mais ne vous cassez pas la tête. Je vois très clair dans ce petit jeu. A propos, vous savez que Mme Erikow est affligée de quelques millions…
— Peste, confia Leminhac à son chalumeau.
— Oui, parfaitement, et des terres en Sibérie ou dans le Caucase, je ne sais. Si le cœur vous en dit… J’oubliais, des plantations dans les parages de l’Australie…
— Le cœur ne saurait parler plus haut que la raison, hélas, cher docteur. Et ma raison…
— Ta… ta… ta, laissez donc. Je sais ce que je dis. Mme Erikow n’aime pas Helven. Elle n’aime pas Van den Brooks. Elle ne m’aime pas, hélas.
— Qui sait ? flatta Leminhac.
— Inutile… Elle n’aime personne… que vous, peut-être. Voyons, vous êtes jeune et déjà un des maîtres du barreau, une des futures gloires en tout cas. L’affaire Soliveau-Depréchandieu vous a porté aux nues. Marie Erikow le sait ; elle a suivi toutes les audiences. Physiquement, mon Dieu, vous n’êtes pas…
— Mal…
— Vous êtes même plutôt…
— Bien…
— Que voulez-vous de plus ?
— Qu’elle m’aime.
— Elle vous aimera. Le tout est de savoir s’y prendre. Écoutez…
Comme Tramier, assurant un pince-nez chancelant, se penchait confidentiellement vers Leminhac, la porte du bar s’ouvrit dans une bouffée de vent salin.
Van den Brooks entra en se voûtant un peu, à cause de sa haute taille. Il demeura debout quelques instants sur le seuil, regardant les deux compères. Sa barbe d’or s’étalait ruisselante sous les lampes électriques.
— Un flip ?
— Non, un cherry pur. De quoi parliez-vous donc ?
— De femmes.
— Enfants, dit Van den Brooks.
— Nous ne sommes plus en nourrice, cher Monsieur, susurra Leminhac, pincé.
— A l’en croire, il n’y a que lui qui connaît les femmes, remarqua aigrement le professeur.
— Hélas ! soupira Van den Brooks.
— Contez-nous donc vos bonnes fortunes, insista gaiement Leminhac.
— Elles ne vous feraient pas rire, dit le marchand de cotonnades.
A cause des lunettes vertes, Tramier et Leminhac n’avaient déjà plus envie de rire. Ce diable d’homme ne savait vraiment pas être drôle.
— Voyons, fit Leminhac, quelle fut la plus aimée ?
— Vous y tenez ? demanda le marchand.
— Nous y tenons, insista le docteur.
— Elle servait dans une plantation de café, quelque part, là-bas, dans l’état de Sao-Paolo. Elle avait les yeux de la couleur du café, avec des paillettes d’or comme l’eau-de-vie de Dantzig. Elle était droite comme une belle tige de canne, et lisse, et luisante, et ses cheveux n’étaient pas crépus, mais nattés autour des oreilles avec des disques de cuivre. Elle mâchait du bethel, ce qui lui faisait les dents noires, et dansait, immobile, des danses terribles avec le bouclier poli de son ventre, assise sur ses chevilles, au son des flûtes acides. L’amour avait avec elle un goût que vous ne connaîtrez jamais, mes pauvres amis, et, quand elle tenait un homme dans la force de ses cuisses rondes… Je la battais quelquefois, pour le bon ordre…
« Un soir, comme je m’étendais près d’elle, sur le lit de camp, je m’aperçus qu’elle feignait de dormir. Je restai donc éveillé, tout en simulant également le sommeil. Et voici ce que je vis : la main droite qui pendait languissamment sur le sol se souleva doucement et, d’un geste fort naturel, d’un geste de femme endormie et câline, elle glissa sa main sous l’oreiller, puis la retira avec des précautions infinies. Méfiant, je saisis dans l’ombre son poignet et, sous mon étreinte, elle poussa un cri qui me glaça. Tout en la maintenant de mon mieux, car elle se débattait, je pus faire de la lumière et je vis ce qu’elle avait placé sous mon chevet.
« C’était un serpent-minute — une minute pour mourir — une charmante petite bête, toute engourdie et pareille à un point d’interrogation, qui se serait doucement éveillée tout à l’heure, dans la chaleur de ma nuque.
« J’ai cassé les reins d’un rotin bien appliqué à cette femme qui fut sans doute la plus aimée. Et elle gisait au pied du lit de camp, pliée en deux, pareille à un pauvre cadavre noir et mou de vipère…
« Et ce cherry, voyons ? Leminhac, mon ami, qu’attendez-vous ?
— Je n’aime pas ces histoires de nègres, dit Tramier.
— C’est d’un exotisme facile, sentencia Leminhac.
Et ils regardaient avec quelque malaise Van den Brooks, dont le visage roulait dans une barbe diabolique et qui bourrait son éternelle pipe, d’un pouce innocent et consciencieux.
CHAPITRE XII Une histoire de chat à neuf queues.
« Ce fut alors, qu’étant occupés à nous choisir des Valentines suivant la coutume de notre pays, la veille de Saint-Valentin, et à jaser sur la coquetterie des femmes, il s’éleva une furieuse tempête ; d’où nous conclûmes qu’il n’était pas bon de mal parler des femmes en mer. »
Voyages d’Aris Claesz.
Ce matin-là, Van den Brooks donnait au navire le coup d’œil du maître. Le pont avait été soigneusement passé au faubert par les nègres et miroitait au soleil. Les cuivres des bastingages éblouissaient. Le Cormoran filait à bonne allure et ouvrait son sillage d’écume à travers les houles du Pacifique, pareil à un oiseau de feu. Le Hollandais était accompagné du capitaine Halifax-le-Borgne, dont la cicatrice était plus blanche que de coutume. Le visage du marin n’était pas susceptible de passer par une autre teinte que l’ocre brun dont l’avaient revêtu le soleil et les embruns de tous les océans. Mais la grande coupure qui traversait son front, du sommet de la tempe droite à la racine du nez, devenait plus blême, aux heures de fortes émotions. Van den Brooks parlait fort :
— Je vous dis, capitaine, que si pareil fait se renouvelle, vous quitterez mon bord.
— Les coquins ont volé la clé du coffre où le maître-queux cache le rhum. Voilà toute l’affaire. Lopez a un œil poché et Tommy Hogshead saigne du nez. Il n’y a pas de quoi fouetter un chat.
— Il y a de quoi fouetter un nègre. L’incident serait sans importance en lui-même. Mais je crains qu’il n’y ait autre chose là-dessous, ouvrez l’œil, Halifax.
— J’ai fait mettre les coupables aux fers, Monsieur ; ils seront privés de leur paie pendant deux jours. Que puis-je faire de plus ?
— Tenir sévèrement la main à ce que le bon ordre règne sur le Cormoran… Je crains que vous ne sachiez vous faire obéir, Halifax. Vous n’avez pas la manière.