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Le Maître du Navire

TROISIÈME PARTIE L’ESCALE (continued 2)

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— Mais serait-il parti lui-même ? demanda l’avocat.

— Je ne crois pas, répondit Helven.

L’étendue ruisselante de lumière leur parut désolée et l’angoisse agita ses ailes glacées au-dessus de leurs têtes.

— Que faire ?

Marie Erikow s’était assise sur le sable, la tête dans ses mains.

— Ne vous effrayez pas, madame, supplia Leminhac. Il n’y a pas encore lieu de s’affoler. Délibérons.

Ils gagnèrent un boqueteau, hors des vues du maître de l’Ile.

— Entre nous, dit le professeur, ce Van den Brooks est un fou. Tous les fous dangereux ont une apparence normale au premier abord : j’aurais dû m’en douter et ne jamais accepter de monter sur ce fâcheux navire qui nous plante ici bellement.

— N’épiloguons pas inutilement, repartit Helven. Je ne suis pas sans inquiétude : cette île me paraît présenter des singularités peu rassurantes.

— Je suis tout à fait de cet avis, commenta Marie.

— Moi aussi, murmura l’avocat.

— D’autre part, je ne suis pas très sûr que l’opium m’ait halluciné complètement, cette nuit…

— Moi non plus, fit le professeur.

— Résumons-nous donc. Ce soir, nous exprimerons à M. Van den Brooks notre désir de quitter au plus tôt son royaume.

— Nous serons courtois et énergiques, appuya l’avocat : je parlerai.

— Et s’il n’était plus là ? objecta Marie.

Mais nul ne répondit.

Marie Erikow n’eut pas le courage d’affronter le dîner. Elle se retira dans sa chambre et pria Leminhac de la tenir au courant des événements, s’il y avait lieu. Elle assujettit elle-même les barres de ses volets, tant elle craignait de voir luire à sa fenêtre les sinistres boules de loto de Tommy Hogshead. Plusieurs fois, au cours de la nuit, elle sursauta, croyant entendre des craquements. Et pourtant, la nuit tropicale, lamée de soie, éventait l’île de mille souffles, l’île heureuse, les étoiles et la mer chuchotante…

Les trois hommes prirent place à table. La salle était sombre ; la lampe suspendue à sa lourde chaîne projetait sur les murs des ombres éléphantesques. L’Hindou se tenait à son poste. Soudain, avant que le service ait commencé, sans que nul l’ait entendu venir, les convives virent, debout devant sa chaise, Van den Brooks, le front perdu dans les ténèbres.

Leminhac, qui avait le sens du théâtre, eut bonne envie de murmurer : « Bon appétit, Messieurs… »

Mais la voix lui manqua.

— Excusez-moi, dit le marchand. Les intérêts de mon peuple m’ont obligé à rester cette longue journée éloigné de vous. Je réparerai cela demain.

— Vous êtes tout excusé, monsieur, répondit le professeur, et nous ne saurions vous détourner d’accomplir les devoirs d’un si important ministère. Le séjour que nous avons fait ici restera un impérissable souvenir. Hélas ! les meilleures choses ont un court destin et…

— Que non, que non ! fit le marchand.

— Pourtant, insista le professeur interloqué, il nous faudra partir et ce départ doit être proche…

— Voire, fit Van den Brooks, à la manière de Panurge.

Leminhac, inquiet, remit son intervention au moment des liqueurs. Le marchand se montra, tout le long du dîner, d’une humeur et d’une cordialité parfaites, déplorant l’absence de Mme Erikow.

— Je crains que le climat ne lui convienne pas, dit le docteur.

— Erreur ! Il n’en est pas de plus sain, répéta l’heureux propriétaire de l’île.

On passa au fumoir. Les cigares et les alcools étaient tels que les convives de Van den Brooks, chaleureusement émus par la digestion, ne purent s’empêcher de chanter en leur cœur les louanges de l’hôte.

— Au fond, songeait Tramier, c’est un fou inoffensif et intermittent.

— Quelle charmante réunion ! s’exclama le maître de l’île. Comme il est doux d’avoir auprès de soi des hommes de votre valeur et de votre culture, mes chers amis, quand on est comme moi, un pauvre solitaire et un rustre, pour tout dire. Vous m’apportez les parfums d’une civilisation dont, depuis trop longtemps, je ne goûte plus les fruits. Les joies de la sympathie et de l’amitié avaient depuis longtemps aussi déserté mon cœur : vous me les avez fait retrouver. Grâces vous en soient rendues. Je n’oublierai jamais nos entretiens, la douceur des nuits passées ensemble à discuter des grands problèmes de l’âme et de la vie, sur le pont du Cormoran…

— A propos, intervint Helven, où donc est allé le yacht ?

— Parti pour Sumatra, cette nuit, articula sèchement Van den Brooks.

— Mais alors… mais alors… bégaya Tramier.

— Et ma conférence ! s’exclama Leminhac, ma conférence est certainement manquée.

— En vérité… en vérité… haletait le docteur, vous êtes fort hospitalier, monsieur, mais l’hospitalité a des limites…

— Nous ne pouvons pourtant prolonger indéfiniment notre séjour dans votre île, insista Leminhac.

— Et comment partir maintenant ? reprit le professeur.

Ne prêtant qu’une oreille distraite à ces plaintes amoébées, le marchand rejetait voluptueusement la fumée de son havane. Il était fort adroit à souffler des couronnes. Son regard se dirigea sur Helven et il sourit, comme s’il avait en lui un confident secret. Le jeune homme, confus et irrité, détourna les yeux.

Alors, le marchand de cotonnades éclata d’un grand rire et tout le palais vibra. Un pareil frémissement devait secouer l’Olympe, lorsque Zeus était en gaieté.

Il se frappa la cuisse, poussa vers le plafond un jet tumultueux de fumée et, la barbe épanouie d’allégresse, articula :

— Vous ne partirez plus.

Il y eut ce qu’on appelle un froid.

Le Zeus de la Jûte dressa sa haute taille et, barbe en avant, cigare aux doigts, arpenta le fumoir.

— Ah ! çà, dit-il d’une voix calme — jugeant sans doute incongrue une hilarité trop manifeste — pour qui me prenez-vous ? Pour un jeune daim en nourrice, pour un philanthrope ramolli, pour un… (la pudeur nous interdit de reproduire le terme dont il se servit). Ah ! mes pauvres amis, mes pauvres chers amis, que vous me faites de peine ! Je vous croyais moins obtus.

« Alors, comme ça, vous avez cru que vous pourriez vous offrir une croisière aux frais du père Van den Brooks, boire son champagne et son whisky, fumer ses cigares, vous goberger à votre aise et puis, adieu je t’ai vu, vous rembarquer sur ma galère et retourner à vos chères études ?

« Non, mes agneaux, vous aviez compté sans votre hôte.

« Votre hôte veut que vous restiez. Vous resterez. Au fond, vous n’êtes pas trop mal ici. Le climat est excellent pour les rhumatisants. Or, notre cher professeur est goutteux et vous autres, vous avez sans nul doute des prédispositions funestes à cette affection. Je vous garde et je vous soigne…

— Mais… mais…, essaya le professeur.

— Chut, chut. Laissez parler votre bon Van den Brooks ; il ne veut que votre bien.

« Avez-vous songé un peu à ce que vous feriez, si je vous débarquais, tout frais, tout roses, engraissés comme de petits cochons, sur les quais de Sydney ? Non, vous n’y avez pas songé ? Eh ! bien, moi, je vais vous le dire : vous iriez raconter partout qu’il y a, quelque part dans une île, une sorte de fou qui se dit marchand de cotonnades et qui parle trop quand il a pris de l’opium. Monsieur Helven, qui est un si charmant homme et qui connaît si bien les choses de la marine, donnerait même exactement la latitude et la longitude. Pas vrai, mon jeune ami ? Et puis, un beau jour, ne verrais-je pas débarquer ici les serviteurs abêtis et galonnés de vos Sodomes et de vos Gomorrhes, vos coloniaux, vos gendarmes, vos fonctionnaires ? Jolie société. Plaise à Dieu que cette racaille ne foule jamais le sol de cette île bénie par le Seigneur : je la recevrais à coups de fusil.

« Ce n’est pas tout, mes bons amis. Je m’ennuie ici. J’aime la société des dames, des dames qui jouent du piano, parlent anglais et tiennent leur place au bridge. Vous n’avez pas pensé une minute que vous pouviez faire le bridge de ce pauvre Van den Brooks ? Ingrats ! Je suis sûr que Mme Erikow a bien meilleur cœur. Mais vous ferez mon bridge, allez, et vous y prendrez goût. Je m’ennuie, je vous le répète, et je vous garde…

« Prenez-en votre parti. Allez, croyez-moi ! Vous n’avez d’ailleurs pas d’autre alternative : mon bridge ou le radeau de la Méduse, à supposer que vous puissiez quitter la côte sans recevoir une chevrotine de mes fidèles serviteurs qui sont de parfaits évangélistes. Quand vous les connaîtrez mieux, vous les apprécierez.

« Et nous collaborerons ! Oui, mes amis, le Seigneur vous a fait cette grâce de vous appeler à moi. Vous participerez à mon œuvre. Le professeur Tramier est un homme plein de science et de ressources. C’est un médecin. Il m’aidera à donner à mon peuple, par les méthodes que vous connaissez (oui, oui, ne protestez pas) et qu’il élargira, le sentiment de la justice et cette crainte de Dieu qui est le commencement de la sagesse, comme dit la grammaire grecque. Vous m’aiderez à amener le règne de Dieu sur cette terre, en m’aidant moi-même à y régner.

« Leminhac, mon cher maître, qui êtes doué d’une si belle faconde, je vous emploierai à la propagation de la foi et, d’autre part, vous pourrez, sur ce terrain vierge, vous livrer avec moi à de sérieuses expériences sociologiques. Il y a beaucoup à faire ici, en cette matière, et M. Durkheim n’aurait jamais rêvé une pareille félicité.

« Enfin, mon cher Helven, votre sensibilité d’artiste vous désigne pour un rôle à la fois délicat et sublime. Vous serez l’Instrument du Seigneur, le Serviteur de ses Vengeances et vous doserez à merveille, en y prenant un pieux plaisir, ces délectables supplices qui ouvrent aux âmes l’Éternelle Cité.

« Quant à Mme Erikow, permettez-moi de ne pas insister. Les voies de Dieu sont mystérieuses. Préparez-la à la grande tâche qui lui incombe. Salut à toi, fille de Jérusalem !

« Considérez maintenant votre nouvelle existence. Le Seigneur vous donnera des jours nombreux. Vous vivrez autour de moi, comme les rejetons d’un chêne majestueux, jusqu’au jour où…

« Allez, mes amis, soyez sages. Bonne nuit. Ne faites pas de mauvais rêves. »

Et l’Hindou rabattit sur le Maître la lourde portière ramagée de fleurs et d’oiseaux des Iles.

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