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Le dernier des mohicans

Front matter (continued 8)

A.-J.-B. (Auguste-Jean-Baptiste) Defauconpret translation

Le malheureux père jeta un regard autour de lui, comme pour chercher des applaudissements dans les yeux de ceux qui l'avaient écouté; mais les usages sévères de sa nation avaient exigé un tribut trop pénible d'un faible vieillard. L'expression de ses yeux démentait le langage fier et figuré qui venait de sortir de sa bouche; la nature triomphait intérieurement du stoïcisme, et tous les muscles de son visage ridé étaient agités par suite de l'angoisse intérieure qu'il éprouvait. Il resta debout une minute, pour jouir d'un triomphe si chèrement acheté, et alors, comme si la vue des hommes lui eût été à charge, il s'enveloppa la tête dans sa couverture, et sortit avec le pas silencieux d'un Indien, pour aller dans sa hutte se livrer à sa douleur avec une compagne qui avait le même âge que lui et le même sujet d'affliction.

Les Indiens, qui croient à la transmission héréditaire des vertus et des défauts, le laissèrent partir en silence; et après son départ un des chefs, avec une délicatesse qui pourrait quelquefois servir d'exemple dans une société civilisée, détourna l'attention des jeunes gens du spectacle de faiblesse dont ils venaient d'être témoins, en adressant la parole à Magua d'une voix enjouée.

— Les Delawares, dit-il, ont rôdé dans nos environs comme des ours qui cherchent des ruches pleines de miel. Mais qui a jamais surpris un Huron endormi?

Un sombre et sinistre nuage couvrit le front de Magua, tandis qu'il s'écriait:

— Les Delawares des Lacs?

— Non; ceux qui portent le jupon de squaw sur les bords de la rivière du même nom. Un d'entre eux est venu jusqu'ici.

— Nos guerriers lui ont-ils enlevé sa chevelure?

— Non, répondit le chef en lui montrant Uncas toujours ferme et immobile; il a de bonnes jambes, quoique son bras soit fait pour la bêche plutôt que pour le tomahawk.

Au lieu de montrer une vaine curiosité pour ce captif d'une nation odieuse, Magua continua à fumer avec son air habituel de réflexion, quand il n'avait pas besoin de recourir à l'astuce ou d'employer son éloquence sauvage. Quoique secrètement étonné de ce qu'il venait d'apprendre, il ne se permit de faire aucune question, se réservant d'éclaircir ses doutes dans un moment plus convenable. Ce ne fut qu'au bout de quelques minutes, que, secouant les cendres de sa pipe, et se levant pour resserrer la ceinture qui soutenait son tomahawk, il tourna la tête du côté du prisonnier qui était à quelque distance derrière lui.

Uncas paraissait méditer profondément, mais il voyait tout ce qui se passait; s'apercevant du mouvement de Magua, il en fit un de son côté, afin de ne pas avoir l'air de le craindre, et leurs regards se rencontrèrent. Pendant deux minutes, ces deux hommes, fiers et indomptables, restèrent les yeux fixés l'un sur l'autre, sans qu'aucun d'eux pût faire baisser ceux de son ennemi. Le jeune Mohican semblait dévoré par un feu intérieur, ses narines étaient ouvertes comme celles d'un tigre forcé par les chasseurs, et son attitude était si fière, si imposante, que l'imagination n'aurait pas eu besoin d'un grand effort pour se le représenter comme l'image du dieu de la guerre de sa nation. Les traits de Magua n'étaient pas moins enflammés; il semblait d'abord ne respirer que la rage et la vengeance; mais sa physionomie n'exprima plus qu'une joie féroce lorsqu'il s'écria à haute voix:

— Le Cerf-Agile!

En entendant ce nom formidable et bien connu, tous les guerriers se levèrent en même temps, et la surprise l'emporta un instant sur le calme stoïque des Indiens. Toutes les bouches semblèrent ne former qu'une seule voix en répétant ce nom haï et respecté; les femmes et les enfants, qui étaient près de la porte, le répétèrent comme en écho; leurs cris furent portés jusqu'aux habitations les plus éloignées; tous ceux qui s'y trouvaient en sortirent, et de longs hurlements terminèrent cette scène.

Cependant les chefs avaient repris leur place, comme s'ils eussent été honteux du mouvement auquel ils s'étaient laissés entraîner. Ils gardaient le silence; mais tous, les yeux fixés sur le captif, examinaient avec curiosité un ennemi dont la bravoure avait été fatale à tant de guerriers de leur nation.

C'était un triomphe pour Uncas, et il en jouissait, mais sans en donner d'autre preuve extérieure que ce fier et calme mouvement des lèvres qui, dans tous les pays et dans tous les temps, fut toujours l'emblème du mépris. Magua s'en aperçut; serrant le poing, il étendit le bras en le secouant d'un air de menace vers le prisonnier, et s'écria en anglais:

— Mohican, il faut mourir!

— Les eaux de la source de Santé, répondit Uncas en delaware, ne rendraient pas la vie aux Hurons qui sont morts sur la montagne; leurs ossements, y blanchiront. Les Hurons sont des squaws, et leurs femmes des hiboux. Allez, rassemblez tous les chiens de Hurons, afin qu'ils puissent voir un guerrier. Mes narines sont offensées; elles sentent le sang d'un lâche.

Cette dernière allusion excita un profond ressentiment; car un grand nombre des Hurons entendaient, de même que Magua, la langue dont Uncas venait de se servir. Le rusé sauvage vit sur-le-champ qu'il pouvait tirer avantage de la disposition générale des esprits, et il résolut d'en profiter.

Laissant tomber la peau qui lui couvrait une épaule, il étendit un bras, et annonça ainsi qu'il allait se livrer aux inspirations de sa fatale et astucieuse éloquence. Quoiqu'il eût perdu, par suite de sa désertion, une partie de son influence sur ses concitoyens, personne ne lui refusait du courage, et on le regardait comme le premier orateur de la nation. Aussi ne manquait-il jamais d'auditeurs, et presque toujours il réussissait à entraîner les autres à son opinion; mais en cette occasion ses moyens naturels puisaient une nouvelle fore dans sa soif de vengeance.

Il commença par raconter tout ce qui s'était passé à l'attaque du rocher de Glenn, la mort de plusieurs de ses compagnons, et la manière dont les plus redoutables de leurs ennemis leur avaient échappé; il peignit ensuite la situation de la petite montagne sur laquelle il s'était retiré avec les prisonniers tombés entre ses mains, ne dit pas un mot du supplice barbare qu'il avait voulu leur faire subir, et passa rapidement à l'attaque subite de la Longue-Carabine, du Grand-Serpent et du Cerf-Agile, qui avaient massacré ses compagnons par surprise, et l'avaient lui-même laissé pour mort.

Ici il fit une pause, comme pour payer un tribut de regrets aux défunts, mais plutôt pour examiner quel effet produisait sur ses auditeurs le commencement de son discours. Tous les yeux étaient fixés sur lui, et tous les Indiens l'écoutaient avec une telle attention et dans une immobilité si complète, qu'il aurait pu se croire environné de statues.

Alors baissant sa voix, qu'il avait jusqu'alors tenue sur un ton clair, sonore et élevé, il énuméra les qualités admirables des défunts, sans en oublier aucune qui pût faire une impression favorable: l'un n'avait jamais été à la chasse sans revenir chargé de gibier; l'autre savait découvrir les traces des ennemis les plus rusés; celui-ci était brave à toute épreuve, celui-là d'une générosité sans exemple. En un mot, il traça ses portraits de manière que, dans une peuplade qui n'était composée que d'un petit nombre de familles, chaque corde qu'il touchait tour à tour vibrait dans le coeur de quelqu'un de ses auditeurs.

— Les ossements de ces guerriers, continua-t-il, sont-ils dans la sépulture de leurs ancêtres? Vous savez qu'ils n'y sont pas. Leurs esprits sont allés du côté du soleil couchant; ils traversent déjà les grandes eaux pour se rendre dans la terre des esprits. Mais ils sont partis sans vivres, sans fusils, sans couteaux, sans mocassins, nus et pauvres comme à l'instant de leur naissance. Cela est-il équitable? Entreront-ils dans le pays des justes comme des Iroquois affamés ou de misérables Delawares? Rencontreront-ils leurs frères sans armes entre leurs mains, sans vêtements sur leurs épaules! Que penseront nos pères en les voyant arriver ainsi? Ils croiront que les peuplades Wyandots ont dégénéré; ils les regarderont de mauvais oeil, et diront: Un Chippewas est venu ici sous le nom de Huron. Mes frères, il ne faut pas oublier les morts; une Peau-Rouge n'oublie jamais. Nous chargerons le dos de ce Mohican jusqu'à ce qu'il plie sous le faix, et nous le dépêcherons après nos compagnons. Ils nous appellent à leur secours; et, quoique nos oreilles ne soient pas ouvertes pour les entendre, ils nous crient: Ne nous oubliez pas! Quand ils verront l'esprit de ce Mohican courir après eux avec son lourd fardeau, ils sauront que nous ne les avons pas oubliés, et ils continueront leur voyage plus tranquillement; et nos enfants diront: Voilà ce que nos pères ont fait pour leurs amis, et nous devons en faire autant pour eux. Qu'est-ce qu'un Yengeese? Nous en avons tué un grand nombre; mais la terre est encore pâle. Ce n'est que le sang d'un Indien qui peut laver une tache faite au nom des Hurons. Que ce Delaware meure donc!

Il est aisé de s'imaginer quel effet une telle harangue, prononcée avec force, dut produire sur un tel auditoire. Magua avait mélangé avec tant d'adresse ce qui devait émouvoir les sentiments naturels de ses concitoyens et ce qui pouvait éveiller leurs idées superstitieuses, que leurs esprits, déjà disposés par une longue habitude à sacrifier des victimes aux mânes de leurs compagnons, perdirent tout vestige d'humanité pour ne plus songer qu'à satisfaire à l'instant même leur soif de vengeance.

Un guerrier dont les traits respiraient une férocité plus que sauvage s'était fait remarquer par la vive attention avec laquelle il avait écouté l'orateur. Son visage avait exprimé successivement toutes les émotions qu'il éprouvait, jusqu'à ce qu'il n'y restât plus que l'expression de la haine et de la rage. Dès que Magua eut cessé de parler, il se leva en poussant un hurlement qu'on aurait pu prendre pour celui d'un démon, et brandit au-dessus de sa tête sa hache brillante et bien affilée. Ce cri, ce mouvement furent trop prompts pour que quelqu'un eût pu s'opposer à son projet sanguinaire, si quelqu'un en avait eu le dessein. À la lumière de la torche, on vit une ligne brillante traverser l'appartement, et une autre ligne noire la croiser au même instant: la première était la hache, qui volait vers son but; la seconde était le bras de Magua, qui en détournait la direction. Le mouvement de celui-ci ne fut pas sans utilité; car l'arme tranchante ne fit qu'abattre la longue plume qui ornait la touffe de cheveux d'Uncas; et elle traversa le faible mur de terre de la hutte, comme si elle eût été lancée par une baliste ou une catapulte.

Duncan avait entendu l'horrible cri du guerrier barbare: il avait vu son geste, mais à peine un mouvement machinal l'avait-il porté à se lever, comme s'il eût pu être de quelque secours à Uncas, qu'il vît que le péril était passé, et sa terreur se changea en admiration. Le jeune Mohican était debout, les yeux fixés sur son ennemi, et sans montrer la moindre émotion. Il sourit comme de pitié, et prononça en sa langue quelques expressions de mépris.

— Non, dit Magua après s'être assuré que le captif n'était pas blessé; il faut que le soleil brille sur sa honte; il faut que les squaws voient sa chair trembler, et prennent part à son supplice, sans quoi notre vengeance ne serait qu'un jeu d'enfant. Qu'on l'emmène dans le séjour des ténèbres et du silence. Voyons si un Delaware peut dormir aujourd'hui et mourir demain.

De jeunes guerriers saisirent alors le prisonnier, le garrottèrent avec des liens d'écorce, et l'emmenèrent hors de la cabane. Uncas marcha d'un pas ferme; cependant cette fermeté sembla se démentir quand il arriva à la porte; car il s'y arrêta un instant; mais ce n'était que pour se retourner, et jeter à la ronde sur le cercle de ses ennemis un regard de fierté dédaigneuse. Ses yeux rencontrèrent ceux de Duncan, et ils semblaient lui dire que toute espérance n'était pas encore perdue.

Magua, satisfait du succès qu'il avait obtenu, ou occupé de projets ultérieurs, ne songea pas à faire de nouvelles questions. Croisant sur sa poitrine la peau qui le couvrait, il sortit de l'appartement sans parler davantage d'un sujet qui aurait pu devenir fatal à celui auprès duquel il s'était placé. Malgré son ressentiment toujours croissant, sa fermeté naturelle et sa vive inquiétude pour Uncas, Heyward se sentit soulagé par le départ d'un ennemi si dangereux et si subtil. L'agitation qu'avait produite le discours de Magua commençait aussi à se calmer. Les guerriers avaient repris leur place, et de nouveaux nuages de fumée remplirent l'appartement. Pendant près d'une demi-heure on ne prononça pas une syllabe, et à peine remua-t-on les yeux, un silence grave et réfléchi étant la suite ordinaire de toutes les scènes de tumulte et de violence parmi ces peuples à la fois si impétueux et si impassibles.

Au lieu de se diriger vers les cabanes où le major avait déjà fait des recherches inutiles, son compagnon s'avança, en droite ligne vers la base d'une montagne voisine couverte de bois, qui dominait le camp des Hurons. D'épais buissons en défendaient les approches, et ils furent obligés de suivre un sentier étroit et tortueux. Les enfants avaient recommencé leurs jeux dans la clairière. Armés de branches d'arbres, ils s'étaient rangés sur deux lignes, entre lesquelles chacun d'eux courait tour à tour à toutes jambes pour gagner le poteau protecteur.

Pour rendre l'imitation plus complète, ils avaient allumé plusieurs grands feux de broussailles, dont la lueur éclairait les pas de Duncan et donnait un caractère encore plus sauvage au paysage. En face d'un grand rocher, ils entrèrent dans une espèce d'avenue formée dans la forêt par les daims lors de leurs migrations périodiques. Précisément en cet instant les enfants jetèrent de nouveaux combustibles sur le brasier le plus voisin; il en jaillit une vive flamme dont l'éclat frappa la surface blanche du rocher, fut répercuté dans l'avenue où ils venaient d'entrer, et leur fit apercevoir une espèce de grosse boule noire qui se trouvait à quelque distance sur le chemin.

L'Indien s'arrêta, comme s'il n'eût su s'il devait avancer davantage, et son compagnon s'approcha de lui. La boule noire, qui d'abord avait paru stationnaire, commença alors à se mouvoir d'une manière qui parut inexplicable à Duncan. Le feu ayant jeté en ce moment un nouvel éclat, montra cet objet sous une forme plus distincte. Heyward reconnut que c'était un ours monstrueux; mais quoiqu'il grondât d'une manière effrayante, il ne donnait aucun autre signe d'hostilité, et au lieu de continuer à s'avancer, il se rangea sur le bord du chemin, et s'assit sur ses pattes de derrière. Le Huron l'examina avec beaucoup d'attention, et s'étant sans doute assuré que cet intrus n'avait pas de mauvaises intentions, il continua tranquillement à marcher.

Duncan, qui savait que les Indiens apprivoisaient quelquefois ces animaux, suivit l'exemple de son compagnon, croyant que c'était quelque ours favori de la peuplade qui était entré dans la forêt pour y chercher des ruches de mouches à miel, dont ces animaux sont fort friands.

Ils passèrent à deux ou trois pieds de l'ours, qui n'apporta aucune opposition à leur marche, et le Huron, qui en l'apercevant avait hésité à avancer et l'avait examiné avec tant d'attention, ne montra plus la moindre inquiétude, et ne jeta pas même un seul regard du côté de l'animal. Cependant Heyward ne pouvait s'empêcher de tourner la tête en arrière de temps en temps pour surveiller les mouvements du monstre et se mettre en garde contre une attaque soudaine. Il éprouva un certain malaise en le voyant suivre leurs pas, et il allait en prévenir l'Indien, quand celui- ci, ouvrant une porte d'écorce qui fermait l'entrée d'une caverne creusée par la nature, sous la montagne, lui fit signe de l'y suivre. Duncan ne fut pas fâché de trouver une retraite si à propos, et il allait tirer la porte après lui, quand il sentit une résistance qui s'opposait à ses efforts. Il se retourna, vit la patte de l'ours tenant la porte, et l'animal suivit ses pas. Ils étaient alors dans un passage étroit et obscur, et il était impossible de retourner en arrière sans rencontrer le redoutable habitant des bois. Faisant donc de nécessité vertu, il continua à avancer en se tenant aussi près de son conducteur qu'il était possible. L'ours était toujours sur ses talons; il grondait de temps en temps, et il appuya même deux ou trois fois ses pattes énormes sur le dos du major, comme s'il eût voulu empêcher qu'on pénétrât plus avant dans la caverne.

Il est difficile de décider si Heyward aurait pu soutenir longtemps une position si extraordinaire; mais il y trouva bientôt quelque soulagement. Il avait marché en ligne droite vers une faible lumière. Au bout de deux ou trois minutes de marche il arriva à l'endroit d'où partait cette clarté.

Une grande cavité du rocher avait été arrangée avec art, de manière à former différents appartements, dont les murs de séparation étaient construits en écorce, en branches et en terre; des crevasses à la voûte y laissaient entrer la lumière pendant le jour, et l'on y suppléait la nuit par du feu et des torches: c'était le magasin des armes, des approvisionnements, des effets les plus précieux des Hurons, et principalement des objets qui appartenaient à la peuplade en général, sans être la propriété particulière d'aucun individu. La femme malade, qu'on croyait victime d'un pouvoir surnaturel, y avait été transportée parce qu'on supposait que le malin esprit qui la tourmentait trouverait plus de difficulté à pénétrer à travers les pierres d'un rocher qu'à travers les feuilles formant le toit d'une cabane. L'appartement dans lequel entrèrent Duncan et son guide lui avait été abandonné. Elle était couchée sur un lit de feuilles sèches et entourée d'un groupe de femmes, au milieu desquelles Heyward reconnut son ami David La Gamme.

Un seul coup d'oeil suffit pour apprendre au prétendu médecin que la malade était dans un état qui ne lui laissait aucun espoir de faire briller des talents qu'il ne possédait pas. Elle était attaquée d'une paralysie universelle, avait perdu la parole et le mouvement, et ne semblait pas même sentir ses souffrances. Heyward ne fut pas fâché que les simagrées qu'il allait être obligé de faire pour jouer convenablement son rôle aux yeux des Indiens ne fussent que pour une femme trop malade pour y prendre intérêt et se livrer à de vaines espérances. Cette idée contribua à calmer quelques scrupules de conscience, et il allait commencer ses opérations médicales et magiques, quand il fut prévenu par un docteur aussi savant que lui dans l'art de guérir, et qui voulait essayer le pouvoir de la psalmodie.

David, qui était prêt à entonner un cantique lorsque le Huron et Duncan étaient arrivés, attendit d'abord quelques instants, et prenant ensuite le ton de son instrument, se mit à chanter avec une ferveur qui aurait opéré un miracle s'il n'avait fallu pour cela que la foi dans l'efficacité de ce remède. Personne ne l'interrompit, les Indiens croyant que sa faiblesse d'esprit le mettait sous la protection immédiate du ciel, et Duncan étant trop charmé de ce délai pour chercher à l'abréger. Tandis que le chanteur appuyait sur la cadence qui terminait la première strophe, le major tressaillit en entendant les mêmes sons répétés par une voix sépulcrale qui semblait n'avoir rien d'humain; il regarda autour de lui, et vit dans le coin le plus obscur de l'appartement l'ours assis sur ses pattes de derrière, balançant son corps à la manière de ces animaux, et imitant par des grondements sourds les sons que produisait la mélodie du chanteur.

Il est plus facile de se figurer que de décrire l'effet que produisit sur David un écho si étrange et si inattendu. Il ouvrit de grands yeux, sa bouche, quoique également ouverte, resta muette sur-le-champ. La terreur, l'étonnement, l'admiration, lui firent oublier quelques phrases qu'il avait préparées pour annoncer à Heyward des nouvelles importantes, et s'écriant à la hâte en anglais: Elle vous attend, elle est ici! Il s'enfuit de la caverne.

Chapitre XXV

— Avez-vous transcrit le rôle au lion? En ce cas donnez-le moi; car j'ai la mémoire ingrate. — Vous pouvez le jouer impromptu: il ne s'agit que de hurler.

Shakespeare, Le Songe d'une nuit d'été.

La scène que présente un lit de mort a toujours quelque chose de solennel; mais il se joignait à celle-ci un étrange mélange de burlesque. L'ours continuait à se balancer de droite à gauche, quoique ses tentatives pour imiter la mélodie de David eussent cessé dès que celui-ci avait renoncé à la partie. Le peu de mots que La Gamme avait adressés à Heyward ayant été prononcés en anglais, n'avaient été compris que de lui seul. Elle vous attend! Elle est ici! Ces mots devaient avoir un sens caché; il portait ses regards sur tous les coins de l'appartement, et n'y voyait rien qui pût servir à éclairer ses doutes.

Il n'eut qu'un instant pour se livrer à ses conjectures, car le chef huron, s'avançant près du lit de la malade, fit signe au groupe de femmes de se retirer. La curiosité les avait amenées pour assister aux conjurations du médecin étranger; cependant elles obéirent, quoique fort à regret, et dès que l'Indien eut entendu le bruit sourd de la porte qu'elles fermaient en se retirant, il se tourna vers Duncan.

— Maintenant, lui dit-il, que mon frère montre son pouvoir!

Interpellé d'une manière aussi formelle, Heyward craignit que le moindre délai ne devînt dangereux, Recueillant donc ses pensées à la hâte, il se prépara à imiter cette sorte d'incantation et ces rites bizarres dont se servent les charlatans indiens pour cacher leur ignorance; mais dès qu'il voulut commencer, il fut interrompu par l'ours, qui se mit à gronder d'une manière effrayante. Il fit la même tentative une seconde et une troisième fois, et la même interruption se renouvela et devint chaque fois plus sauvage et plus menaçante.

— Les savants sont jaloux, dit le Huron; ils veulent être seuls; je m'en vais. Mon frère, cette femme est l'épouse d'un de nos plus braves guerriers; chassez sans délai l'esprit qui la tourmente.

— Paix! dit-il à l'ours qui continuait à gronder; paix! je m'en vais.

Il tint sa parole sur-le-champ, et Duncan se trouva seul dans le creux d'un rocher avec une femme mourante et un animal redoutable. Celui-ci semblait écouter le bruit des pas de l'Indien avec l'air de sagacité d'un ours. Enfin le bruit que fit la porte annonça qu'il était aussi sorti de la caverne. Alors l'ours s'avança lentement vers Heyward, et lorsqu'il en fut à deux pas, il se leva sur ses pattes de derrière, et se tint debout devant lui, dans l'attitude que prendrait un homme. Duncan chercha des yeux de tous côtés pour voir s'il trouverait quelque arme pour se défendre contre une attaque qu'il attendait alors à chaque instant, mais il n'aperçut pas même un bâton.

Il semblait pourtant que l'humeur de l'animal eût changé tout à coup: il ne grondait plus, ne donnait plus aucun signe de colère, et au lieu de conserver son mouvement régulier de droite à gauche, tout son corps velu semblait agité par quelque étrange convulsion intérieure. Il porta ses pattes de devant sur sa tête, sembla la secouer avec force, et pendant qu'Heyward regardait ce spectacle avec un étonnement qui le rendait immobile, cette tête tomba à ses pieds, et il vit paraître celle de l'honnête et brave chasseur, qui se livrait de tout son coeur à sa manière silencieuse de rire.

— Chut! dit tout bas OEil-de-Faucon, prévenant une exclamation de surprise qui allait échapper à Duncan; les coquins ne sont pas bien loin, et s'ils entendaient quelques sons qui n'eussent pas un air de sorcellerie, ils nous tomberaient sur le dos.

— Mais dites-moi ce que signifie cette mascarade, et pourquoi vous avez risqué une démarche si hasardeuse.

— Ah! le hasard fait souvent plus que le raisonnement et le calcul. Mais comme une histoire doit toujours commencer par le commencement, je vous raconterai tout dans l'ordre. Après votre départ, je mis le commandant et le Sagamore dans une vieille habitation de castors, où ils ont moins à craindre les Hurons que s'ils étaient au milieu de la garnison d'Édouard, car nos Indiens du nord-ouest n'ayant pas encore beaucoup de relations avec vos commerçants, continuent à avoir du respect pour les castors. Après cela, Uncas et moi nous sommes partis, comme cela était convenu, pour aller reconnaître l'autre camp. Et à propos, l'avez-vous vu?

— À mon grand chagrin. Il est prisonnier, et condamné à périr demain à la pointe du jour.

— J'avais un pressentiment que cela finirait par là, dit le chasseur d'un ton moins gai et moins confiant.

Mais reprenant bientôt son accent naturellement ferme, il ajouta:

— Et c'est la vraie raison qui fait que vous me voyez ici; car comment se résoudre à abandonner aux Hurons un si brave jeune homme! Comme les coquins seraient joyeux s'ils pouvaient attacher dos à dos au même poteau le Cerf-Agile et la Longue-Carabine, comme ils m'appellent! Et cependant je ne puis m'imaginer pourquoi ils m'ont donné un pareil surnom, car il y a autant de différence entre mon tueur de daims et une vraie carabine du Canada qu'entre la pierre à fusil et la terre à pipes.

— Continuez votre récit, et ne faites pas de digressions. Nous ne savons pas quand les Hurons peuvent revenir.

— Il n'y a pas de danger, ils savent qu'il faut laisser à un sorcier le temps de faire ses sortilèges. Nous sommes aussi sûrs de ne pas être interrompus qu'un missionnaire le serait dans les colonies en commençant un sermon de deux heures. Eh bien! en marchant vers l'autre camp, nous rencontrâmes une bande de ces coquins qui retournaient au leur. Uncas a trop d'impétuosité pour faire une reconnaissance; mais à cet égard je ne puis le blâmer, c'est la chaleur du sang. Il poursuivit un Huron qui fuyait comme un lâche, et qui le fit tomber dans une embuscade.

— Et il a payé bien cher sa lâcheté.

— Oui! je vous comprends, et cela ne me surprend pas; c'est leur manière. Mais pour en revenir à moi, je n'ai pas besoin de vous dire que quand je vis mon jeune camarade prisonnier, je ne manquai pas de suivre les Hurons, quoique avec les précautions convenables. J'eus même deux escarmouches avec deux ou trois de ces coquins; mais ce n'est pas ce dont il s'agit. Après leur avoir mis du plomb dans la tête, je m'avançai sans bruit du côté des habitations. Le hasard, et pourquoi appeler le hasard une faveur spéciale de la Providence? un coup du ciel, pour mieux dire, me conduisit précisément à l'endroit où un de leurs jongleurs était occupé à s'habiller pour livrer, comme ils le disent, quelque grande bataille à Satan. Un coup de crosse de fusil bien appliqué sur la tête l'endormit pour quelque temps, et de peur qu'il ne lui prît envie de brailler quand il s'éveillerait, je lui mis entre les dents, pour son souper, une bonne branche du pin que je lui attachai derrière le cou. Alors l'ayant lié à un arbre, je m'emparai de son déguisement, et je résolus de jouer son rôle d'ours, pour voir ce qui en résulterait.

— Et vous l'avez joué à merveille. Votre imitation aurait fait honte à l'animal lui-même.

— Un homme qui a étudié si longtemps dans le désert serait un pauvre écolier s'il ne savait pas imiter la voix et les mouvements d'un ours. Si c'eût été un chat sauvage ou une panthère, vous auriez vu quelque chose qui aurait mérité plus d'attention: mais ce n'est pas une grande merveille que d'imiter les manières d'un animal si lourd. Et cependant, même le rôle d'ours peut être mal joué, car il est plus facile d'outrer la nature que de bien l'imiter, et c'est ce que tout le monde ne sait pas. Mais songeons à nos affaires. Où est la jeune dame?

— Dieu le sait. J'ai visité toutes les habitations des Hurons, et je n'ai découvert aucun indice qui pût me faire croire qu'elle soit dans leur camp.

— N'avez-vous pas entendu ce que le chanteur a dit en partant? Elle vous attend! Elle est ici!

— J'ai fini par m'imaginer qu'il parlait de cette pauvre femme, qui attendait ici de moi une guérison que je ne puis lui procurer.

— L'imbécile a eu peur, et il s'est mal expliqué. C'était sûrement de la fille du commandant qu'il voulait parler. Voyons! Il y a ici des murs de séparation. Un ours doit savoir grimper, ainsi je vais jeter un coup d'oeil par-dessus. Il peut s'y trouver quelque ruche, et vous savez que je suis un animal qui aime les douceurs.

À ces mots, le chasseur s'avança vers la muraille en imitant les mouvements lourds et gauches de l'animal qu'il représentait; il y grimpa facilement; mais dès qu'il en eut atteint le sommet, il fit signe au major de garder le silence, et en redescendit sur-le- champ.

— Elle est là, lui dit-il à voix basse, et vous pouvez y entrer par cette porte. J'aurais voulu lui dire un mot de consolation; mais la vue d'un pareil monstre lui aurait fait perdre la raison, quoiqu'à cet égard, major vous ne soyez pas beaucoup plus beau, grâce à votre peinture.

Duncan, qui s'était déjà avancé vers la porte, s'arrêta en entendant ces paroles décourageantes.

— Je suis donc bien hideux? dit-il avec un air de chagrin manifeste.

— Pas assez pour faire peur à un loup, ou pour faire reculer un régiment au milieu d'une charge, répondit OEil-de-Faucon; mais j'ai vu le temps où sans vous flatter vous aviez meilleure mine. Les squaws des Indiens ne trouveront rien à redire à votre visage bigarré; mais les jeunes filles du sang blanc préfèrent leur propre couleur. Voyez, ajouta-t-il en lui montrant un endroit où l'eau sortant d'une crevasse du rocher formait une petite fontaine de cristal, et s'échappait ensuite par une autre ouverture, vous pouvez aisément vous débarrasser de là peinture dont le Sagamore vous a orné, et quand vous reviendrez je vous en ferai moi-même une nouvelle. Que cela ne vous inquiète pas; rien n'est plus commun que de voir un jongleur changer la peinture de son visage dans le cours de ses conjurations.

Le chasseur n'eut pas besoin de s'épuiser en arguments pour le convaincre. Il parlait encore que Duncan travaillait déjà à effacer jusqu'aux moindres vestiges de son masque emprunté. S'étant ainsi préparé pour l'entrevue qu'il allait avoir avec sa maîtresse, il prit congé de son compagnon, et disparut par la porte qui lui avait été indiquée.

OEil-de-Faucon le vit partir avec un air de satisfaction, lui recommanda de ne pas perdre trop de temps en propos inutiles, et profita de son absence pour examiner l'état du garde-manger des Hurons; car, comme nous l'avons déjà dit, cette caverne était le magasin des provisions de la peuplade.

Duncan se trouvait alors dans un second passage étroit et obscur; mais une lumière qui brillait sur la droite était pour lui l'étoile polaire. C'était une autre division de la caverne, et on l'avait destinée à servir de prison à une captive aussi importante que la fille du ci-devant commandant de William-Henry. On y voyait une foule d'objets provenant du pillage de cette forteresse, et le sol était couvert d'armes, d'habits, d'étoffes, de malles et de paquets de toute espèce. Au milieu de cette confusion il trouva Alice, pâle, tremblante, agitée, mais toujours charmante. Elle avait été informée par David de l'arrivée de Duncan chez les Hurons.

— Duncan! s'écria-t-elle comme effrayée des sons de sa propre voix.

— Alice! répondit le major en sautant légèrement par-dessus tous les obstacles qui s'opposaient à son passage pour s'élancer à son côté.

— Je savais que vous ne m'abandonneriez jamais, Duncan, lui dit- elle; mais je ne vois personne avec vous, et quelque agréable que me soit votre présence, j'aimerais à croire que vous n'êtes pas tout à fait seul.

Heyward, voyant qu'elle tremblait de manière à lui faire craindre qu'elle ne pût se soutenir sur ses jambes, la pria de s'asseoir, et lui raconta très brièvement tous les événements que nos lecteurs connaissent déjà. Alice l'écoutait avec un intérêt qui lui permettait à peine de respirer; et quoique le major n'eût pas longtemps appuyé sur le désespoir de Munro, les larmes coulèrent abondamment le long des joues d'Alice. Son émotion se calma pourtant insensiblement, et elle écouta la fin du récit de Duncan, sinon avec calme, du moins avec beaucoup d'attention.

— Et maintenant, Alice, ajouta-t-il, votre délivrance dépend de vous en grande partie. Avec le secours de notre expérimenté et inappréciable ami le chasseur, nous pouvons réussir à échapper à cette peuplade barbare; mais il faut vous armer de tout votre courage. Songez que vous allez vous jeter dans les bras de votre vénérable père, et que son bonheur et le vôtre dépendent de vos efforts.

— Et que ne ferais-je pas pour un père qui a tant fait pour moi!

— Et ne feriez-vous rien pour moi, Alice?

Le regard d'innocence et de surprise qu'elle jeta sur Heyward lui apprit qu'il devait s'expliquer plus clairement.

— Ce n'est ni le moment ni le lieu convenables pour vous faire part de mes désirs ambitieux, chère Alice; mais quel coeur oppressé comme le mien ne chercherait pas quelque soulagement! On dit que le malheur est le plus fort de tous les liens, et ce que nous avons souffert tous deux depuis votre captivité a rendu les explications bien faciles entre votre père et moi.

— Et ma chère Cora, Duncan! sûrement on n'a pas oublié Cora!

— Oubliée! non sans doute. Elle a été regrettée, pleurée, comme elle méritait de l'être. Votre respectable père ne fait aucune différence entre ses enfants; mais moi… Vous ne vous offenserez pas, Alice, si j'exprime une préférence…

— Parce que vous ne lui rendiez pas justice, s'écria Alice en retirant une main dont le major s'était emparé; elle ne parle jamais de vous que comme de l'ami le plus cher.

— Je veux être son ami; je désire même lui appartenir de plus près. Mais votre père, Alice, m'a permis d'espérer qu'un noeud encore plus cher, encore plus sacré, pourra m'unir à vous.

Cédant à l'émotion naturelle à son âge et à son sexe, Alice trembla, et détourna un instant la tête; mais redevenant presque aussitôt maîtresse d'elle-même, elle jeta sur son amant un regard touchant d'innocence et de candeur.

— Heyward, lui dit-elle, rendez-moi à mon père, et laissez-moi obtenir son approbation avant de m'en dire davantage.

— Et comment aurais-je pu vous en dire moins? allait répondre le jeune major, quand il se sentit frapper doucement sur l'épaule par derrière. Il se retourna en tressaillant pour voir qui les interrompait ainsi, et il rencontra les yeux du farouche Magua, brillant d'une joie infernale. S'il avait obéi à son premier mouvement, il se serait précipité sur le sauvage, et aurait hasardé toutes ses espérances sur l'issue d'un combat à mort. Mais il était sans armes, et le Huron avait son couteau et son tomahawk; il ignorait s'il n'avait pas quelques compagnons à sa portée, et il ne devait pas risquer de laisser sans défenseur celle qui lui devenait en ce moment plus chère que jamais, et ces réflexions lui firent abandonner un projet qui n'était inspiré que par le désespoir.

— Que me voulez-vous encore? dit Alice en croisant les bras sur sa poitrine, et cherchant à cacher l'angoisse de la crainte qui la faisait trembler pour Heyward, sous l'air de froideur hautaine avec lequel elle recevait toujours les visites du barbare qui l'avait enlevée à son père.

L'Indien regarda Alice et Heyward d'un air menaçant, sans interrompre un travail dont il s'occupait déjà, et qui consistait à amonceler devant une porte par laquelle il était entré, différente de celle par où Duncan était arrivé, de lourdes caisses et d'énormes souches, que malgré sa force prodigieuse il semblait avoir peine à remuer.

Heyward comprit alors de quelle manière il avait été surpris, et se croyant perdu sans ressource, il serra Alice contre son coeur, regrettant à peine la vie, s'il pouvait arrêter sur elle ses derniers regards. Mais Magua n'avait pas le projet de terminer si promptement les souffrances de son nouveau prisonnier. Il voulait seulement élever une barricade suffisante devant la porte pour déjouer les efforts que pourraient faire les deux captifs, et il continua son travail sans jeter sur eux un second regard, jusqu'à ce qu'il l'eût entièrement terminé. Le major, tout en soutenant entre ses bras Alice, dont les jambes pliaient sous elle, suivait des yeux tous les mouvements du Huron; mais il était trop fier et trop courroucé pour invoquer la pitié d'un ennemi à la rage duquel il avait déjà échappé deux fois, et il savait d'ailleurs que rien n'était capable de le fléchir.

Lorsque le sauvage se fut assuré qu'il avait ôté aux captifs tout moyen d'évasion, il se tourna vers eux, et leur dit en anglais:

— Les Visages-Pâles savent prendre l'adroit castor dans des pièges; mais les Peaux-Rouges savent comment garder les Visages- Pâles.

— Faites tout ce qu'il vous plaira, misérable! s'écria le major, oubliant en ce moment qu'il avait un double motif pour tenir à la vie, je vous brave et vous méprise également, vous et votre vengeance.

— L'officier anglais parlera-t-il de même quand il sera attaché au poteau? demanda Magua avec un ton d'ironie qui prouvait qu'il doutait de la fermeté d'un blanc au milieu des tortures.

— Ici, face à face avec vous, en présence de toute votre nation! s'écria Heyward.

— Le Renard-Subtil est un grand chef, dit le Huron; il ira chercher ses jeunes guerriers pour qu'ils voient avec quelle bravoure un Visage-Pâle sait souffrir les tortures.

À ces mots il se détourna et s'avança vers la porte par où Duncan était arrivé; mais il s'arrêta un instant en la voyant occupée par un ours assis sur ses pattes de derrière, grondant d'une manière effrayante et s'agitant le corps de droite à gauche suivant l'habitude de ces animaux. De même que le vieil Indien qui avait conduit Heyward en ce lieu, Magua examina l'animal avec attention et reconnut le déguisement du jongleur.

Le long commerce qu'il avait eu avec les Anglais l'avait affranchi en partie des superstitions vulgaires de sa nation, et il n'avait pas un grand respect pour ses prétendus sorciers. Il se disposait donc à passer près de lui avec un air de mépris; mais au premier mouvement qu'il fit, l'ours gronda encore plus fort et prit une attitude menaçante.

Magua s'arrêta une seconde fois; mais enfin il parut déterminé à ne pas laisser déranger ses projets par des grimaces de charlatan. Il arriva donc à la porte, et l'ours, se levant sur ses pattes de derrière, se mit à battre l'air de celles de devant à la manière de ces animaux.

— Fou! s'écria le Huron, allez intimider les squaws et les enfants, et n'empêchez pas les hommes de faire leurs affaires.

Il fit encore un pas en avant sans croire même avoir besoin de recourir au couteau ou au tomahawk pour intimider le prétendu jongleur. Mais à l'instant où il se trouva près de l'ours, OEil- de-Faucon étendit les bras, les lui jeta autour du corps, et le serra avec toute la force et l'étreinte d'un de ces animaux.

Heyward avait suivi avec la plus vive attention tous les mouvements de l'ours supposé. D'abord il fit asseoir Alice sur une caisse, et dès qu'il vit son ennemi étroitement serré entre les bras du chasseur, de manière à n'avoir l'usage ni des bras ni des mains, il saisit une courroie qui avait servi à lier quelque paquet, et se précipitant sur Magua, il lui en entoura vingt fois les bras, les jambes et les cuisses, et le mit dans l'impossibilité de faire un seul mouvement. Quand le formidable Huron eut été ainsi complètement garrotté, OEil-de-Faucon le laissa tomber par terre où il resta étendu sur le dos.

Pendant cette attaque aussi subite qu'extraordinaire, Magua avait résisté de toutes ses forces, quoiqu'il eût bientôt reconnu que son ennemi était plus vigoureux que lui, mais il n'avait pas laissé échapper une seule exclamation. Ce ne fut que lorsque le chasseur, pour lui faciliter l'explication de cette conduite, eut exposé à ses regards sa propre tête au lieu de celle de l'ours, que le Huron ne put retenir un cri de surprise.

— Ah! vous avez donc retrouvé votre langue? dit OEil-de-Faucon fort tranquillement; c'est bon à savoir; il n'y a plus qu'une petite précaution à prendre pour que vous ne puissiez pas vous en servir contre nous.

Comme il n'y avait pas de temps à perdre, le chasseur se mit sur- le-champ à bâillonner son ennemi, et après cette opération le redoutable Indien n'était plus à craindre.

— Mais comment le coquin est-il entré ici? demanda-t-il ensuite au major. Personne n'a passé dans l'autre appartement depuis que vous m'avez quitté.

Heyward lui montra la porte par où le sauvage était arrivé, et les obstacles qui les exposaient à perdre beaucoup de temps s'ils voulaient y passer eux-mêmes.

— Puisque nous n'avons pas à choisir, dit le chasseur, il faudra bien sortir par l'autre et tâcher de gagner le bois. Allons, prenez la jeune dame par-dessous le bras.

— Impossible! Voyez, elle nous voit, elle nous entend; mais la terreur lui a ôté l'usage de ses membres; elle ne peut se soutenir.

— Partez, mon digne ami, sauvez-vous, et abandonnez-moi à mon destin.

— Il n'y a pas de transe qui n'ait sa fin, et chaque malheur est une leçon qu'on reçoit. Enveloppez-la dans cette pièce d'étoffe fabriquée par les squaws des Hurons. Pas comme cela; couvrez bien toute sa personne, qu'on n'en aperçoive rien. Cachez bien ces petits pieds qui nous trahiraient, car on en chercherait en vain de pareils dans toutes les forêts de l'Amérique. À présent, portez la dans vos bras; laissez-moi remettre ma tête d'ours, et suivez- moi.

Duncan, comme on peut le voir par ce que lui disait son compagnon, s'empressait d'exécuter ses ordres. Portant Alice dans ses bras, fardeau qui n'était pas bien lourd et qui lui paraissait bien léger, il entra avec le chasseur dans la chambre de la malade, qu'ils trouvèrent comme ils l'avaient laissée, seule et paraissant ne tenir à la vie que par un fil. On juge bien qu'ils ne s'y arrêtèrent pas; mais en entrant dans le passage dont il a été parlé, ils entendirent un assez grand nombre de voix derrière la porte, ce qui leur fit penser avec raison que les parents et les amis de la malade s'y étaient réunis pour apprendre plus vite quel succès avaient obtenu les conjurations du médecin étranger.

— Si j'ouvre la bouche pour parler, dit OEil-de-Faucon à demi- voix, mon anglais, qui est la langue naturelle des Peaux-Blanches, apprendra à ces coquins qu'ils ont un ennemi parmi eux. Il faut que vous leur donniez du jargon de sorcier, major; dites-leur que vous avez enfermé l'esprit dans la caverne, et que vous emportez la femme dans les bois pour compléter sa guérison. Tâchez de ruser comme il faut; la ruse est légitime en pareil cas.

La porte s'entr'ouvrit, comme si quelqu'un eût voulu écouter ce qui se passait dans l'intérieur. L'ours gronda d'une manière furieuse, et on la referma précipitamment. Alors ils avancèrent vers la porte. L'ours sortit le premier en jouant à merveille le rôle de cet animal, et Duncan, qui le suivait pas à pas, se trouva entouré d'une vingtaine de personnes qui l'attendaient avec impatience.

La foule se sépara pour laisser approcher de Duncan le vieux chef qui l'avait amené, et un jeune guerrier qu'il supposa le mari de la malade.

— Mon frère a-t-il vaincu le malin esprit? lui demanda le premier. Qu'emporte-il entre ses bras?

— La femme qui était malade, répondit Duncan d'un ton grave. J'ai fait sortir la maladie de son corps et je l'ai enfermée dans cette caverne. Maintenant j'emporte votre fille dans le bois pour lui exprimer dans la bouche le jus d'une racine que je connais, et qui n'a d'effet qu'en plein air et dans une solitude complète. C'est le seul moyen de la mettre à l'abri de nouvelles attaques du malin esprit. Avant le point du jour elle sera reconduite dans le wigwam de son mari.

Le vieux chef traduisit aux sauvages ce que Duncan venait de prononcer en français; et un murmure général annonça la satisfaction qu'ils éprouvaient de ces heureuses nouvelles. Il étendit lui-même le bras en faisant signe au major de continuer sa route, et ajouta d'une voix ferme:

— Allez, je suis un homme; j'entrerai dans la caverne, et je combattrai le malin esprit.

Heyward s'était déjà mis en marche; mais il s'arrêta en entendant ces paroles effrayantes.

— Que dit mon frère? s'écria-t-il; veut-il être cruel envers lui- même, ou a-t-il perdu la raison? Veut-il aller trouver la maladie pour qu'elle s'empare de lui? Ne craint-il pas qu'elle ne s'échappe, et qu'elle ne poursuive sa victime dans les bois? C'est moi qui dois reparaître devant elle pour la conjurer quand la guérison de cette femme sera complète. Que mes frères gardent cette porte à vue, et si l'esprit se présente pour en sortir, sous quelque forme que ce soit, assommez-le à coups de massue. Mais il est malin, il se tiendra renfermé sous la montagne quand il verra tant de guerriers disposés à le combattre.

Ce discours produisit l'effet que Duncan en espérait. Les hommes appuyèrent leurs tomahawks sur leurs épaules pour en frapper l'esprit s'il se montrait; les femmes et les enfants s'armèrent de pierres et de bâtons pour exercer de même leur vengeance sur l'être imaginaire qu'ils supposaient l'auteur des souffrances de la malade, et les deux prétendus sorciers saisirent ce moment favorable pour s'éloigner.

OEil-de-Faucon, tout en comptant ainsi sur les idées superstitieuses des Indiens, savait fort bien qu'elles étaient plutôt tolérées que partagées par les plus sages de leurs chefs. Il sentait donc combien le temps était précieux en pareille occasion. Quoique les ennemis eussent favorisé ses projets par leur crédulité, il n'ignorait pas que le moindre soupçon qui se présenterait à l'esprit d'un seul Indien pouvait lui devenir fatal. Il prit un sentier détourné pour éviter de passer devant les habitations. Les enfants avaient cessé leurs jeux, et les feux qu'ils avaient allumés commençaient à s'éteindre; mais ils donnaient encore assez de clarté pour laisser apercevoir de loin quelques groupes de guerriers qui restaient dans la clairière: cependant le silence et la tranquillité de la nuit faisaient déjà contraste avec le tumulte et le désordre qui avaient régné dans le camp pendant une soirée signalée par tant d'événements. L'influence du grand air rendit bientôt à Alice toutes ses forces.

— Je suis en état de marcher, dit-elle quand ils furent entrés dans la forêt, en faisant un effort pour se dégager des bras d'Heyward, qui cherchait à la retenir; je me sens à présent parfaitement bien.

— Non, Alice, répliqua Duncan, vous êtes trop faible.

Mais Alice insista; le major fut obligé malgré lui de déposer son précieux fardeau.

Le chevalier de l'ours n'avait sûrement rien compris à la sensation délicieuse qu'éprouve un jeune amant qui tient entre ses bras celle qu'il aime, et très probablement il ne comprenait pas davantage ce sentiment de pudeur ingénue qui agitait le sein d'Alice tandis qu'ils s'éloignaient à grands pas de leurs ennemis. Mais quand il se trouva à une distance qu'il jugea convenable du camp des Hurons, il s'arrêta pour leur parler d'un objet qu'il connaissait mieux.

— Ce sentier, leur dit-il, vous conduira à un ruisseau: suivez-en le cours jusqu'à ce que vous arriviez à une cataracte. Là, sur une montagne qui en est à la droite, vous trouverez une autre peuplade. Il faut vous y rendre et demander sa protection. Si ce sont de vrais Delawares, vous ne la demanderez pas en vain. Fuir loin d'ici en ce moment avec cette jeune fille est impossible. Les Hurons suivraient nos traces, et seraient maîtres de nos chevelures avant que nous eussions fait douze milles. Allez, et que la Providence veille sur vous!

— Et vous? demanda Heyward avec surprise; sûrement nous ne nous séparerons pas ici?

— Les Hurons tiennent captif celui qui fait la gloire des Delawares, répondit le chasseur; ils peuvent faire couler la dernière goutte du sang des Mohicans; je vais voir ce qu'il est possible de faire pour sauver mon jeune ami. S'ils avaient enlevé votre chevelure, major, il en aurait coûté la vie à autant de ces coquins qu'il s'y trouve de cheveux, comme je vous l'avais promis; mais si le jeune Sagamore est lié au poteau, les Hurons verront aussi comment sait mourir un homme dont le sang est sans mélange.

Sans s'offenser de la préférence décidée que le franc chasseur donnait à un jeune homme qu'on pouvait appeler son fils d'adoption, Heyward essaya de faire valoir toutes les raisons qui devaient le détourner d'une résolution si désespérée. Alice joignit ses prières à celles de Duncan, et le conjura de renoncer à un projet qui présentait tant de périls et si peu d'espoir de succès. Raisonnements, prières, tout fut inutile. Le chasseur parut les écouter attentivement, mais avec impatience, et enfin il leur répondit d'un ton si ferme, qu'il réduisit Alice au silence, et fit sentir au major que toute autre objection serait aussi infructueuse.

— J'ai entendu dire, ajouta-t-il, qu'il y a un sentiment qui dans la jeunesse attache l'homme à la femme plus fortement qu'un père n'est attaché à son fils. Cela peut être vrai. J'ai rarement vu des femmes de ma couleur, et tel peut être le penchant de la nature dans les établissements des blancs. Vous avez risqué votre vie et tout ce qui doit vous être le plus cher pour sauver cette jeune dame, et je suppose qu'au fond de tout cela il y a en vous quelque disposition semblable. Mais moi, j'ai appris à Uncas à se servir comme il faut d'un fusil, et il m'en a bien payé. J'ai combattu à son côté dans bien des escarmouches; et tant que je pouvais entendre le bruit de son fusil d'une oreille, et le son de celui du Sagamore de l'autre, je savais que je n'avais pas à craindre d'ennemis par derrière. Nous avons passé ensemble les hivers et les étés, partageant la même nourriture, l'un dormant, l'autre veillant; et avant qu'on puisse dire qu'Uncas a été soumis à la torture, et que… Oui, il n'y a qu'un seul être qui nous gouverne tous, quelle que soit la couleur de notre peau, et c'est lui que je prends à témoin qu'avant que le jeune Mohican périsse faute d'un ami, il n'y aura plus de bonne foi sur la terre, et mon tueur de daims ne vaudra pas mieux que le petit instrument du chanteur.

Duncan lâcha le bras du chasseur, dont il s'était emparé, et celui-ci, retournant sur ses pas, reprit le chemin qui conduisait aux habitations des Hurons. Après avoir suivi des yeux un instant leur généreux ami, ils le perdirent de vue dans l'obscurité, et suivant les instructions qu'il leur avait données, ils se dirigèrent vers le camp des Delawares.

Chapitre XXVI

Laissez-moi aussi jouer le rôle du lion.

Shakespeare, Le Songe d'une nuit d'été.

Le chasseur ne s'aveuglait pas sur les périls et les difficultés de son entreprise audacieuse. En approchant du camp des Hurons, il avait calculé tous les moyens d'échapper à la vigilance et aux soupçons d'ennemis dont il savait que la sagacité était égale à la sienne. C'était la couleur de la Peau d'OEil-de-Faucon qui avait sauvé la vie de Magua et celle du jongleur, car, quoique le meurtre d'un ennemi sans défense fût une chose toute simple dans les moeurs des sauvages, il aurait cru en le commettant faire une action indigne d'un homme dont le sang était sans mélange. Il compta donc pour sa sûreté sur les liens dont il avait chargé ses captifs, et continua à s'avancer vers les habitations.

En entrant dans la clairière, il marcha avec plus de précaution et de lenteur, reprenant les allures de l'animal dont il portait la peau. Cependant ses yeux vigilants étaient toujours en mouvement pour épier s'ils ne découvriraient pas quelques indices qui pussent être dangereux ou utiles pour lui. À quelque distance des autres cabanes, il en aperçut une dont l'extérieur semblait encore plus négligé que de coutume; elle paraissait même n'avoir pas été achevée, probablement parce que celui qui avait commencé à la construire s'était aperçu qu'elle serait trop éloignée de deux objets de première nécessité, du bois et de l'eau. Une faible lumière brillait pourtant à travers les crevasses du mur, qui n'avaient pas été enduits de terre. Il se dirigea donc de ce côté, en général prudent qui veut reconnaître les avant-postes de l'ennemi avant de hasarder une attaque.

OEil-de-Faucon s'approcha d'une fente d'où il pouvait voir l'intérieur de l'appartement. Il reconnut que c'était là que le maître en psalmodie avait fixé sa demeure. Le fidèle David La Gamme venait d'y entrer avec tous ses chagrins, toutes ses craintes, et toute sa pieuse confiance en la protection du ciel; il était en ce moment absorbé dans de profondes réflexions sur le prodige dont ses yeux et ses oreilles avaient été témoins dans la caverne.

Quelque ferme que fût la foi de David dans les anciens miracles, il ne croyait pas aussi implicitement aux miracles modernes. Il ne doutait nullement que l'âne de Balaam[63] n'eût parlé, mais qu'un ours pût chanter… Cependant c'était un fait dont l'assurait le témoignage d'une oreille infaillible.

Il y avait dans son air et dans ses manières quelque chose qui rendait son trouble manifeste. Il était assis sur un tas de broussailles dont il tirait de temps en temps quelques branches pour empocher son feu de s'éteindre. Son costume, que nous avons déjà décrit, n'avait subi aucun changement, si ce n'est qu'il avait sur la tête son vieux chapeau de forme triangulaire qui n'avait excité l'envie d'aucun des Hurons.

Le chasseur, qui se rappelait la manière dont David s'était enfui précipitamment de la caverne, soupçonna le sujet de ses méditations. Ayant fait d'abord le tour de la hutte pour s'assurer qu'elle était isolée de toutes parts, et ne présumant pas qu'il arrivât aucune visite au chanteur à une pareille heure, il se hasarda à y entrer sans bruit, et s'assit sur ses jambes de derrière, en face de David dont il n'était séparé que par le feu. Une minute se passa en silence, chacun d'eux ayant les yeux fixés sur l'autre. Mais enfin la vue soudaine du monstre qui occupait toutes ses pensées l'emporta, nous ne dirons pas sur la philosophie de David, mais sur sa foi et sa résolution. Il prit son instrument, et se leva avec une intention confuse d'essayer un exorcisme en musique.

— Monstre noir et mystérieux! s'écria-t-il en affermissant d'une main tremblante ses lunettes sur son nez, et en feuilletant ensuite sa version poétique des psaumes pour y chercher un cantique convenable a la circonstance, j'ignore quelle est votre nature et quelles sont vos intentions; mais si vous méditez quelque chose contre un des plus humbles serviteurs du temple, écoutez la langue inspirée du roi-prophète, et repentez-vous.

L'ours se serra les côtes en pouffant de rire, et lui répondit:

— Remettez votre joujou dans votre poche, et ne vous fatiguez pas le gosier. Cinq mots de bon anglais vaudront mieux en ce moment.

— Qui es-tu donc? demanda David respirant à peine.

— Un homme comme vous, répondit le chasseur, un homme dans les veines duquel il n'y a pas plus de mélange de sang d'ours que dans les vôtres. Avez-vous si tôt oublié celui qui vous a rendu le sot joujou que vous avez à la main?

— Est-il possible! s'écria David respirant plus librement, quoique sans comprendre encore bien clairement cette métamorphose, qui le faisait penser à celle de Nabuchodonosor; j'ai vu bien des merveilles depuis que je vis avec des païens, mais pas encore un prodige comme celui-ci.

— Attendez, attendez, dit OEil-de-Faucon en se dépouillant de sa tête pour rassurer complètement son compagnon; vous allez voir une peau qui, si elle n'est pas aussi blanche que celle des deux jeunes dames, ne doit ses couleurs qu'au Vent et au soleil. Et à présent que vous me voyez, parlons d'affaires.

— Parlez-moi d'abord de la captive et du brave jeune homme qui est venu pour la délivrer.

— Ils sont heureusement tous deux à l'abri des tomahawks de ces coquins. Mais pouvez-vous me mettre sur la piste d'Uncas?

— Uncas est prisonnier, et je crains bien que sa mort ne soit décidée. C'est bien dommage qu'un pareil jeune homme meure dans son ignorance, et j'ai choisi une hymne…

— Pouvez-vous me conduire près de lui?

— La tâche ne sera pas difficile, quoique je craigne que votre présence ne fasse qu'ajouter à son infortune, au lieu de l'adoucir.

— Plus de paroles; montrez-moi le chemin.

En parlant ainsi, OEil-de-Faucon replaçait la tête d'ours sur ses épaules, et il donna l'exemple à son compagnon en sortant le premier de la cabane.

Chemin faisant, David apprit à son compagnon qu'il avait déjà rendu une visite à Uncas, sans que personne s'y opposât; ce dont il était redevable, tant à l'aliénation d'esprit qu'on lui supposait et qu'on respectait, qu'à la circonstance qu'il jouissait des bonnes grâces particulières d'un des gardes du Mohican, qui savait quelques mots d'anglais, et que le zélé chanteur avait choisi comme un sujet propre à mettre en évidence ses talents pour convertir. Il est fort douteux que le Huron comprit parfaitement les intentions de son nouvel ami; mais comme des attentions exclusives sont flatteuses pour un sauvage aussi bien que pour un homme civilisé, celles de David avaient certainement produit sur lui l'effet que nous venons de rapporter.

Il est inutile de parler de la manière adroite avec laquelle OEil- de-Faucon tira tous ces détails du bon David; nous ne dirons même rien des instructions qu'il lui donna; nos lecteurs en verront le résultat se développer avant la fin du présent chapitre.

La cabane dans laquelle Uncas était gardé était précisément au centre des autres habitations, et dans une situation qui rendait très difficile d'en approcher ou de s'en éloigner sans être aperçu. Mais le chasseur n'avait pas dessein de s'y introduire furtivement. Comptant sur son déguisement, et se sentant en état de jouer le rôle dont il se chargeait, il prit le chemin le plus direct pour se rendre vers cette hutte.

L'heure avancée de la nuit le favorisait mieux que toutes les précautions qu'il aurait pu prendre. Les enfants étaient ensevelis dans leur premier sommeil; les Hurons et leurs femmes étaient rentrés dans leurs cabanes, et l'on ne voyait plus dans les environs des huttes que quatre ou cinq guerriers qui veillaient sur le prisonnier, et qui de temps en temps avançaient la tête à la porte de sa prison, pour voir si sa constance se démentait.

En voyant La Gamme s'avancer avec l'ours, qu'ils prenaient pour un de leurs jongleurs les plus distingués, ils les laissèrent passer sans opposition, mais sans montrer aucune intention de s'écarter de la porte. Au contraire, ils s'en approchèrent davantage, sans doute par curiosité de voir les simagrées mystérieuses qu'ils supposaient devoir être le résultat d'une pareille visite.

OEil-de-Faucon avait deux excellentes faisons pour garder le silence. D'abord il n'était pas en état de parler la langue des Hurons; ensuite il avait à craindre qu'on ne reconnût que sa voix n'était pas celle du jongleur dont il portait le déguisement. Il avait donc prévenu David qu'il devait faire tous les frais de la conversation, et lui avait donné à ce sujet des avis détaillés dont celui-ci, malgré sa simplicité, profita mieux qu'on n'aurait pu l'espérer.

— Les Delawares sont des femmes, dit-il en s'adressant à celui qui entendait un peu l'anglais; les Yengeese, mes concitoyens, ont été assez fous pour leur mettre le tomahawk à la main afin d'en frapper leur père du Canada, et ils ont oublié leur sexe. Mon frère ne serait-t-il pas charmé d'entendre le Cerf-Agile demander des jupons, et de le voir pleurer devant tous les Hurons, quand il sera attaché au poteau?

Une exclamation d'assentiment prouva avec quelle satisfaction le sauvage verrait cette faiblesse dégradante dans un ennemi que sa nation avait appris à haïr et à redouter.

— Eh bien! reprit David, retirez-vous un peu, et l'homme savant soufflera sur le chien. Dites-le à mes frères.

Le Huron expliqua à ses compagnons ce que David venait de lui dire, et ceux-ci ne manquèrent pas d'exprimer tout le plaisir que pouvait causer à des esprits féroces un tel raffinement de cruauté. Ils se retirèrent à deux ou trois pieds de la porte, et firent signe au prétendu jongleur d'entrer dans la cabane.

Mais l'ours n'obéit point; il resta assis sur ses jambes de derrière, et se mit à gronder.

— L'homme savant craint que son souffle ne tombe sur ses frères, et ne leur ôte leur courage, dit David; il faut qu'ils se tiennent plus à l'écart.

Les Hurons, qui auraient regardé un tel accident comme la plus cruelle des calamités, reculèrent à l'instant beaucoup plus loin, mais en ayant soin de prendre une position d'où ils pussent toujours avoir les yeux sur la porte de la cabane; alors l'ours, après avoir jeté un regard vers eux, comme pour s'assurer que son compagnon et lui n'avaient plus rien à craindre à cette distance, entra lentement dans la hutte.

Elle n'était éclairée que par quelques tisons, restes d'un feu qui s'éteignait, et qui avait servi à préparer le souper des gardes, et Uncas y était seul, assis dans un coin, le dos appuyé contre le mur, et ayant les pieds et les mains soigneusement liés avec des liens d'écorce.

Le chasseur, qui avait laissé David à la porte pour s'assurer si l'on ne songeait point à les épier, crut prudent de conserver son déguisement jusqu'à ce qu'il en eût acquis la certitude; et en attendant il s'amusa à contrefaire les gestes et les mouvements de l'animal qu'il représentait. Dans le premier moment, le jeune Mohican avait cru que c'était un ours véritable que ses ennemis avaient lâché contre lui pour mettre sa fermeté à l'épreuve, et à peine avait-il daigné jeter un coup d'oeil sur lui. Mais quand il vit que l'animal ne manifestait aucune intention de l'attaquer, il le considéra avec plus d'attention, et remarqua dans l'imitation qu'OEil-de-Faucon croyait si parfaite, quelques défauts qui lui firent reconnaître l'imposture.

Si le chasseur eût pu se douter du peu de cas que son jeune ami faisait de la manière dont il doublait le rôle de l'ours, un peu de dépit l'aurait peut-être porté à prolonger ses efforts pour tâcher de lui prouver qu'il l'avait jugé avec trop de précipitation. Mais l'expression méprisante des yeux d'Uncas était susceptible de tant d'autres interprétations qu'OEil-de-Faucon ne fit pas cette découverte mortifiante; et dès que David lui eut fait signe que personne ne songeait à épier ce qui se passait dans la cabane, au lieu de continuer à gronder comme un ours, il se mit à siffler comme un serpent.

Uncas avait fermé les yeux pour témoigner son indifférence à tout ce que la malice de ses ennemis pourrait inventer pour le tourmenter; mais dès qu'il entendit le sifflement d'un serpent, il avança la tête comme pour mieux voir, jeta un regard attentif tout autour de sa prison, et rencontrant les yeux du monstre, les siens y restèrent attachés comme par une attraction irrésistible. Le même son se répéta, et il semblait sortir de la gueule de l'animal. Les yeux du jeune homme firent une seconde fois le tour de la cabane, et ils revinrent encore se fixer sur l'ours, pendant qu'il s'écriait d'une voix retenue par la prudence: — Hugh!

— Coupez ses liens, dit le chasseur à David qui venait de s'approcher d'eux.

Le chanteur obéit, et les membres d'Uncas recouvrèrent leur liberté.

Au même instant OEil-de-Faucon, ôtant d'abord sa tête d'ours, détacha quelques courroies qui en attachaient la peau sur son corps, et se montra à son ami en propre personne. Le jeune Mohican parut comprendre sur-le-champ, comme par instinct, le stratagème qui avait été employé; mais ni sa bouche ni ses yeux ne laissèrent échapper aucun autre symptôme de surprise que l'exclamation hugh! Alors le chasseur, tirant un couteau dont la longue lame était étincelante, le remit entre les mains d'Uncas.

— Les Hurons rouges sont à deux pas, lui dit-il; soyons sur nos gardes.

Et en même temps il appuya la main d'un air expressif sur un couteau semblable passé dans sa ceinture, et qui, de même que le premier, était le fruit de ses exploits pendant la soirée précédente.

— Partons! dit Uncas.

— Pour allier où?

— Dans le camp des Tortues. Ce sont des enfants de mes pères.

— Sans doute, sans doute, dit le chasseur en anglais, car il avait jusque alors parlé en delaware, mais l'anglais semblait revenir naturellement dans sa bouche toutes les fois qu'il se livrait à des réflexions embarrassantes; je crois bien que le même sang coule dans vos veines; mais le temps, et l'éloignement peuvent en avoir un peu changé la couleur. Et que ferons nous des Mingos qui sont à la porte? Ils sont six, et ce chanteur ne compte pour rien.

— Les Hurons sont des fanfarons, dit Uncas d'un air de mépris. Leur totem est l'élan, et ils marchent comme un limaçon; celui des Delawares est la tortue, mais ils courent plus vite que le daim.

— Oui, oui, reprit OEil-de-Faucon, il y a de la vérité dans ce que vous dites. Je suis convaincu qu'à la course, vous battriez toute leur nation, que vous arriveriez au camp de l'autre peuplade, et que vous auriez le temps d'y reprendre haleine avant qu'on pût seulement y entendre la voix d'un de ces coquins. Mais les hommes blancs sont plus forts des bras que des jambes, et, quant à moi, il n'y a pas de Huron que je craigne corps à corps; mais s'il s'agit d'une course, je crois qu'il serait plus habile que moi.

Uncas, qui s'était déjà approché de la porte afin d'être prêt à partir, retourna sur ses pas et regagna l'autre extrémité de la cabane. Le chasseur était trop occupé de ses propres pensées pour remarquer ce mouvement, et il continua, plutôt en se parlant à lui-même qu'en adressant la parole à son compagnon:

— Après tout, dit-il, il n'est pas raisonnable d'enchaîner les talents naturels d'un homme à ceux d'un autre. Non. Ainsi, Uncas, vous ferez bien d'essayer la course, et moi, je vais remettre cette peau d'ours, et je tâcherai de me tirer d'affaire par la ruse.

Le jeune Mohican ne répondit rien. Il croisa tranquillement ses bras sur sa poitrine, et s'appuya le dos contre un des troncs d'arbre qui soutenaient le bâtiment.

— Eh bien! dit OEil-de-Faucon en le regardant avec quelque surprise, qu'attendez-vous? Quant à moi, il vaut mieux que je ne parte que lorsque ces coquins seront occupés à courir après vous.

— Uncas restera ici.

— Et pourquoi?

— Pour combattre avec le frère de son père, et mourir avec l'ami des Delawares.

— Oui, oui, dit le chasseur en serrant la main du jeune Indien entre ses doigts robustes; c'eût été agir en Mingo plutôt qu'en Mohican que de m'abandonner ici. Mais j'ai cru devoir vous en faire la proposition, parce qu'il est naturel à la jeunesse de tenir à la vie. Eh bien! dans la guerre, ce dont on ne peut venir à bout, de vive force, il faut le faire par adresse. Mettez cette peau d'ours à votre tour; je ne doute pas que vous soyez presque aussi en état que moi d'en jouer le rôle.

Quelque opinion qu'Uncas pût avoir en secret de leurs talents respectifs à cet égard, sa contenance grave ne put donner à supposer en lui aucune prétention à la supériorité. Il se couvrit à la hâte et en silence de la dépouille de l'habitant des forêts, et attendit que son compagnon lui dit ce qu'il devait faire ensuite.

— À présent, l'ami, dit OEil-de-Faucon à David, un échange de vos vêtements contre les miens doit vous convenir; car vous n'êtes pas habitué au costume léger des déserts. Tenez, prenez mon bonnet fourré, ma veste de chasse, mes pantalons. Donnez-moi votre couverture, votre chapeau. Il me faut même votre livre, vos lunettes et votre instrument. Je vous rendrai tout cela, si nous nous revoyons jamais, avec bien des remerciements par-dessus le marché.

David lui remit le peu de vêtements qu'il portait, avec une promptitude qui aurait fait honneur à sa libéralité si l'échange pris en lui-même ne lui eût été avantageux sous tous les rapports. Il n'y eut que le livre de psaumes, l'instrument et les lunettes qu'il parut n'abandonner qu'avec regret.

Le chasseur fut bientôt métamorphosé; et quand ses yeux vifs et toujours en mouvement furent cachés sous les verres des lunettes, et que sa tête fut couverte du chapeau triangulaire, il pouvait aisément, dans l'obscurité, passer pour David.

— Êtes-vous naturellement très lâche? lui demanda-t-il alors franchement, en médecin qui veut bien connaître la maladie avant de donner une ordonnance.

— Toute ma vie s'est passée, Dieu merci, dans la paix et la charité, répondit David un peu piqué de cette brusque attaque contre sa bravoure, mais personne ne peut dire que j'aie oublié ma foi dans le Seigneur, même au milieu des plus grands périls.

— Votre plus grand péril, dit le chasseur, arrivera au moment où les sauvages s'apercevront qu'ils ont été trompés, et que leur prisonnier s'est échappé. Si vous ne recevez pas alors un bon coup de tomahawk, et il est possible que le respect qu'ils ont pour votre esprit vous en préserve, il y a tout lieu de croire que vous mourrez de votre belle mort. Si vous restez ici, il faut vous tenir dans l'ombre au bout de la cabane, et jouer le rôle d'Uncas, jusqu'à ce que les Hurons aient reconnu la ruse, et alors, comme je vous l'ai déjà dit, ce sera le moment de la crise; si vous le préférez, vous pouvez faire usage de vos jambes dans le cours de la nuit; ainsi c'est à vous à choisir de courir ou de rester.

— Je resterai, répondit David avec fermeté, je resterai en place du jeune Delaware; il s'est battu pour moi généreusement, et je ferai pour lui ce que vous me demandez, et plus encore s'il est possible.

— C'est parler en homme, dit OEil-de-Faucon, et en homme qui aurait été capable de grandes choses avec une meilleure éducation. Asseyez-vous là-bas, baissez la tête, et repliez vos jambes sous vous; car leur longueur pourrait nous trahir trop tôt. Gardez le silence aussi longtemps que vous le pourrez: et quand il faudra que vous parliez, vous feriez sagement d'entonner un de vos cantiques, afin de rappeler à ces coquins que vous n'êtes pas tout à fait aussi responsable de vos actions que le serait un de nous, par exemple. Au surplus, s'ils vous enlèvent votre chevelure, ce qu'à Dieu ne plaise, soyez bien sûr qu'Uncas et moi nous ne vous oublierons pas, et que nous vous vengerons comme il convient à des guerriers et à des amis.

— Un instant! s'écria David, voyant qu'ils allaient partir après lui avoir donné cette assurance consolante; Je suis l'humble et indigne disciple d'un maître qui n'enseigne pas le principe diabolique de la vengeance. Si je péris, n'immolez pas de victimes à mes mânes; pardonnez à mes assassins; et si vous pensez à eux, que ce soit pour prier le ciel d'éclairer leur esprit et de leur inspirer le repentir.

Le chasseur hésita et réfléchit quelques instants.

— Il y a dans ce que vous dites, reprit-il enfin, un principe tout différent de la loi qu'on suit dans les bois; mais il est noble, et il donne à réfléchir.

Et poussant un profond soupir, le dernier peut-être que lui arracha l'idée de la société civilisée à laquelle il avait renoncé depuis si longtemps, il ajouta:

— C'est un principe que je voudrais pouvoir suivre moi-même, en homme qui n'a pas une goutte de sang qui ne soit pur; mais il n'est pas toujours facile de se conduire avec un Indien comme on le ferait avec un chrétien. Adieu, l'ami; que Dieu veille sur vous! Je crois que, tout bien considéré et ayant l'éternité devant les yeux, vous n'êtes pas loin de la bonne piste; mais tout dépend des dons naturels et de la force de la tentation.

À ces mots il prit la main de David, la serra cordialement, et après cette démonstration d'amitié, il sortit de la cabane, suivi par le nouveau représentant de l'ours.

Dès l'instant qu'OEil-de-Faucon se trouva à portée d'être observé par les Hurons, il se redressa pour prendre la tournure raide de David, étendit un bras comme lui pour battre la mesure; et commença ce qu'il regardait comme une heureuse imitation de la psalmodie du chanteur. Heureusement pour le succès de cette entreprise hasardeuse, il avait affaire à des oreilles qui n'étaient ni délicates, ni exercées, sans quoi ces misérables efforts n'auraient servi qu'à le faire découvrir.

Cependant il était indispensable qu'ils passassent à une distance dangereuse des gardes, et plus ils en approchaient, plus le chasseur cherchait à donner de l'éclat à sa voix. Enfin quand ils furent à quelques pas, le Huron qui savait un peu d'anglais s'avança vers eux, et arrêta le prétendu maître en psalmodie.

— Eh bien! dit-il en allongeant la tête du côté de la cabane, comme s'il eût cherché à en pénétrer l'obscurité pour voir quel effet avaient produit sur le prisonnier les conjurations du jongleur, ce chien de Delaware tremble-t-il? Les Hurons auront-ils le plaisir de l'entendre gémir?

L'ours gronda en ce moment d'une manière si terrible et si naturelle, que l'Indien recula de quelques pas, comme s'il eût cru que c'était un ours véritable qui se trouvait près de lui. Le chasseur, qui craignait que s'il répondait un seul mot on ne reconnût que ce n'était pas la voix de David, ne vit d'autre ressource que de chanter plus fort que jamais, ce qu'on aurait appelé beugler en toute autre société, mais ce qui ne produisit d'autre effet sur ses auditeurs que de lui donner de nouveaux droits au respect qu'ils ne refusent jamais aux êtres privée de raison. Le petit groupe de Hurons se retira, et ceux qu'ils prenaient pour le jongleur et le maître de chant continuèrent leur chemin sans obstacle.

Uncas et son compagnon eurent besoin de tout leur courage et de toute leur prudence pour continuer à marcher du pas lent et grave qu'ils avaient pris en sortant de la cabane, d'autant plus qu'ils s'aperçurent que la curiosité l'emportant sur la crainte, les six gardes étaient déjà rassemblés devant la porte de la hutte pour voir si leur prisonnier continuait à faire bonne contenance, ou si le souffle du jongleur l'avait dépouillé de tout son courage. Un mouvement d'impatience, un geste fait mal à propos par La Gamme, pouvait les trahir, et il leur fallait nécessairement du temps pour se mettre en sûreté. Pour ne donner aucun soupçon, le chasseur crut devoir continuer son chant, dont le bruit attira quelques curieux à la porte de plusieurs cabanes. Un guerrier avança même une fois jusqu'à eux pour les reconnaître; mais, dès qu'il les eut vus, il se retira, et les laissa passer sans interruption. La hardiesse de leur entreprise et l'obscurité étaient leur meilleure sauvegarde. Ils étaient déjà à quelque distance des habitations, et ils touchaient à la lisière du bois, quand ils entendirent un cri dans la direction de la cabane où ils avaient laissé David. Le jeune Mohican, cessant aussitôt d'être quadrupède, se leva sur ses pieds et fit un mouvement pour se débarrasser de la peau d'ours.

— Un moment, lui dit son ami en le prenant par le bras; ce n'est qu'un cri de surprise: attendons le second.

Cependant ils doublèrent le pas, et entrèrent dans la forêt. Ils n'y avaient pas marché deux minutes quand d'affreux hurlements se firent entendre dans tout le camp des Hurons.

— Maintenant, à bas la peau d'ours, dit OEil-de-Faucon, et tandis qu'Uncas travaillait à s'en dépouiller, il ramassa deux fusils, deux cornes à poudre et un petit sac de balles, qu'il avait cachés sous des broussailles après sa rencontre avec le jongleur, et frappant sur l'épaule du jeune Mohican, il dit en lui en plaçant un entre les mains:

— À présent, que les démons enragés suivent nos traces dans les ténèbres, s'ils le peuvent; voici la mort des deux premiers que nous verrons.

Et plaçant leurs armes dans une position qui leur permettait de s'en servir au premier instant, ils s'enfoncèrent dans l'épaisseur du bois.

Chapitre XXVII

ASTOISE. Je m'en souviendrai; quand César dit faites cela, c'est fait.

Shakespeare, Jules César.

L'impatience des sauvages, chargés de la garde du prisonnier, l'avait emporté sur la frayeur que leur inspirait le souffle du jongleur. Ils n'osèrent pourtant entrer sur-le-champ dans la hutte, de peur d'en éprouver encore l'influence pernicieuse; mais ils s'approchèrent d'une crevasse par laquelle, grâce au reste du feu qui brûlait encore, on pouvait distinguer tout ce qui se passait dans l'intérieur.

Pendant quelques minutes, il continuèrent à prendre David pour Uncas; mais l'accident qu'OEil-de-Faucon avait prévu ne manqua pas d'arriver. Fatigué d'avoir ses longues jambes repliées sous lui, le chanteur les laissa se déployer insensiblement dans toute leur longueur, et son énorme pied toucha les cendres du feu.

D'abord les Hurons pensèrent que le Delaware avait été rendu difforme par l'effet de la sorcellerie; mais quand David releva par hasard la tête, et laissa voir son visage simple, naïf et bien connu, au lieu des traits fiers et hardis du prisonnier, il aurait fallu plus qu'une crédulité superstitieuse pour qu'ils ne reconnussent pas leur erreur. Ils se précipitèrent dans la cabane, saisirent le chanteur, le secouèrent rudement, et ne conservèrent aucun doute sur son identité.

Ce fut alors qu'ils poussèrent le premier cri que les fugitifs avaient entendu, et ce cri fut suivi d'imprécations et de menaces de vengeance. David, interrogé par le Huron qui parlait anglais, et rudoyé par les autres, résolut de garder un silence profond à toutes les questions qu'on lui ferait, afin de couvrir la retraite de ses amis. Croyant que sa dernière heure était arrivée, il songea pourtant à sa panacée universelle; mais privé de son livre et de son instrument, il fut obligé de se fier à sa mémoire, et chercha à rendre plus doux son passage dans l'autre monde en chantant une antienne funéraire. Ce chant rappela dans l'esprit des Indiens l'idée qu'il était privé de raison, et sortant à l'instant de la hutte, ils jetèrent l'alarme dans tout le camp.

La toilette d'un guerrier indien n'est pas longue, et la nuit comme le jour ses armes sont toujours à sa portée. À peine le cri d'alarme s'était-il fait entendre que deux cents Hurons étaient debout, complètement armés, et prêts à combattre. L'évasion du prisonnier fut bientôt généralement connue, et toute la peuplade s'attroupa autour de la cabane du conseil, attendant avec impatience les ordres des chefs, qui raisonnaient sur ce qui avait pu causer un événement si extraordinaire, et délibéraient sur les mesures qu'il convenait de prendre. Ils remarquèrent l'absence de Magua; ils furent surpris qu'il ne fût point parmi eux dans une circonstance semblable; ils sentirent que son génie astucieux et rusé pouvait leur être utile, et ils envoyèrent un messager dans sa hutte pour le demander sur-le-champ.

En attendant, quelques jeunes gens, les plus lestes et les plus braves, reçurent ordre de faire le tour de la clairière, et de battre le bois du côté de leurs voisins suspects les Delawares, afin de s'assurer si ceux-ci n'avaient pas favorisé la fuite du prisonnier, et s'ils ne se disposaient pas à les attaquer à l'improviste. Pendant que les chefs délibéraient ainsi avec prudence et gravité dans la cabane du conseil, tout le camp offrait une scène de confusion, et retentissait des cris des femmes et des enfants, qui couraient çà et là en désordre.

Des clameurs partant de la lisière du bois annoncèrent bientôt quelque nouvel événement, et l'on espéra qu'il expliquerait le mystère que personne ne pouvait comprendre. On ne tarda pas à entendre le bruit des pas de plusieurs guerriers qui s'approchaient; la foule leur fit place, et ils entrèrent dans la cabane du conseil avec le malheureux jongleur qu'ils avaient trouvé à peu de distance de la lisière du bois, dans la situation gênante où OEil-de-Faucon l'avait laissé.

Quoique les Hurons fussent partagés d'opinion sur cet individu, les uns le regardant comme un imposteur, les autres croyant fermement à son pouvoir surnaturel, tous, en cette occasion, l'écoutèrent avec une profonde attention. Lorsqu'il eut fini sa courte histoire, le père de la femme malade s'avança, et raconta à son tour ce qu'il avait fait et ce qu'il avait vu dans le cours de la soirée, et ces deux récits donnèrent aux idées une direction plus fixe et plus juste; on jugea que l'individu qui s'était emparé de la peau d'ours du jongleur avait joué le principal rôle dans cette affaire, et l'on résolut de commencer par aller visiter la caverne pour voir ce qui s'y était passé, et si la prisonnière en avait aussi disparu.

Mais au lieu de procéder à cette visite en foule et en désordre, on jugea a propos d'en charger dix chefs des plus graves et des plus prudents. Dès que le choix en eut été fait, les dix commissaires se levèrent en silence, et partirent sur-le-champ pour se rendre à la caverne, les deux chefs les plus âgés marchant à la tête des autres. Tous entrèrent dans le passage obscur qui conduisait de la porte à la grande grotte, avec la fermeté de guerriers prêts à se dévouer pour le bien public, et à combattre l'ennemi terrible qu'on supposait encore enfermé dans ce lieu, quoique quelques-uns d'entre eux doutassent secrètement du pouvoir et même de l'existence de cet ennemi.

Le silence régnait dans le premier appartement où ils entrèrent; le feu y était éteint, mais ils avaient eu la précaution de se munir de torches. La malade était encore étendue sur son lit de feuilles, quoique le père eût déclaré qu'il l'avait vue emporter dans le bois par le médecin des hommes blancs. Piqué du reproche que lui adressait le silence de ses compagnons, et ne sachant lui- même comment expliquer cette circonstance, il s'approcha du lit avec un air d'incrédulité et une torche à la main pour reconnaître les traits de sa fille, et il vit qu'elle avait cessé d'exister.

Le sentiment de la nature l'emporta d'abord sur la force d'âme factice du sauvage, et le vieux guerrier porta les deux mains sur ses yeux avec un geste qui indiquait la violence de son chagrin; mais redevenant à l'instant maître lui-même, il se tourna vers ses compagnons, et leur dit avec calme:

— La femme de notre jeune frère nous a abandonnés. Le grand Esprit est courroucé contre ses enfants.

Cette triste nouvelle fut écoutée avec un profond silence, et en ce moment on entendit dans l'appartement voisin une espèce de bruit sourd dont il aurait été difficile d'expliquer la nature. Les Indiens les plus superstitieux se regardaient les uns les autres, et ne se souciaient pas d'avancer vers un endroit dont le malin esprit qui, suivant eux, avait causé là mort de cette femme s'était peut-être emparé. Cependant quelques-uns plus hardis étant entrés dans le passage qui y conduisait, nul n'osa rester en arrière, et en arrivant dans le second appartement, ils y virent Magua qui se roulait par terre avec fureur, désespéré de ne pouvoir se débarrasser de ses liens. Une exclamation annonça la surprise générale.

Dès qu'on eut reconnu la situation dans laquelle il se trouvait, on s'empressa de le délivrer de son bâillon, et de couper les courroies qui le garrottaient. Il se releva, secoua ses membres, comme un lion qui sort de son antre, et sans prononcer un seul mot, mais la main appuyée sur le manche de son couteau, il jeta un coup d'oeil rapide sur tous ceux qui l'entouraient, comme s'il eût cherché quelqu'un qu'il pût immoler à sa vengeance.

Ne voyant partout que des visages amis, le sauvage grinça les dents avec un bruit qui aurait fait croire qu'elles étaient de fer et dévora sa rage, faute de trouver sur qui la faire tomber.

Tous les témoins de cette scène redoutaient d'abord d'exaspérer davantage un caractère si irritable; quelques minutes se passèrent en silence. Enfin le plus âgé des chefs prit la parole.

— Je vois que mon frère a trouvé un ennemi, dit-il; est-il près d'ici, afin que les Hurons puissent le venger?

— Que le Delaware meure! s'écria Magua d'une voix de tonnerre.

Un autre intervalle de silence, occasionné par la même cause, suivit cette exclamation, et ce fut le même chef qui dit après un certain temps:

— Le Mohican a de bonnes jambes, et il sait s'en servir; mais nos jeunes guerriers sont sur ses traces.

— Il est sauvé! s'écria Magua d'une voix si creuse et si sourde qu'elle semblait sortir du fond de sa poitrine.

— Un mauvais esprit s'est glissé parmi nous, reprit le vieux chef, et il a frappé les Hurons d'aveuglement.

— Un mauvais esprit! répéta Magua avec une ironie amère; oui, le mauvais esprit qui a fait périr tant de Hurons; le mauvais esprit qui a tué nos compagnons sur le rocher de Glenn; celui qui a enlevé les chevelures de cinq de nos guerriers près de la source de Santé; celui qui vient de lier les bras du Renard-Subtil!

— De qui parle mon frère? demanda le même chef.

— Du chien qui porte sous une peau blanche la force et l'adresse d'un Huron, s'écria Magua; de la Longue-Carabine.

Ce nom redouté produisit son effet ordinaire sur ceux qui l'entendirent. Le silence de la consternation régna un instant parmi les guerriers. Mais quand ils eurent eu le temps de réfléchir que leur plus mortel ennemi, un ennemi aussi formidable qu'audacieux, avait pénétré jusque dans leur camp pour les braver et les insulter, en leur ravissant un prisonnier, la même rage qui avait transporté Magua s'empara d'eux à leur tour, et elle s'exhala en grincements de dents, en hurlements affreux, en menaces terribles. Mais ils reprirent peu à peu le calme et la gravité qui étaient leur caractère habituel.

Magua, qui pendant ce temps avait aussi fait quelques réflexions, changea également de manières, et dit avec le sang-froid et là dignité que comportait un pareil sujet:

— Allons rejoindre les chefs; ils nous attendent.

Ses compagnons y consentirent en silence, et sortant tous de la caverne, ils retournèrent dans la chambre du conseil. Lorsqu'ils se furent assis, tous les yeux se tournèrent vers Magua, qui vit par là qu'on attendait de lui le récit de ce qui lui était arrivé. Il le fit sans en rien déguiser et sans aucune exagération, et lorsqu'il l'eut terminé, les détails qu'il venait de donner, joints à ceux qu'on avait déjà, prouvèrent si bien que les Hurons avaient été dupes des ruses de Duncan et de la Longue-Carabine, qu'il ne resta plus le moindre prétexte à la superstition pour prétendre qu'un pouvoir surnaturel avait eu quelque part aux événements de cette nuit-là. Il n'était que trop évident qu'ils avaient été trompés de la manière la plus insultante.

Lorsqu'il eut cessé de parler, tous les guerriers, car tous ceux qui avaient pu trouver place dans la chambre du conseil y étaient entrés pour l'écouter, se regardèrent les uns les autres, également étonnés de l'audace inconcevable de leurs ennemis, et du succès qu'elle avait obtenu. Mais ce qui les occupait par-dessus tout, c'était le moyen d'en tirer vengeance.

Un certain nombre de guerriers partirent encore pour chercher à découvrir les traces des fugitifs; et pendant ce temps les chefs délibérèrent de nouveau.

Plusieurs vieux guerriers proposèrent divers expédients, et Magua les écouta sans prendre aucune part à la discussion. Ce rusé sauvage avait repris son empire sur lui-même avec sa dissimulation ordinaire, et il marchait vers son but avec l'adresse et la prudence qui ne le quittaient jamais. Ce ne fut que lorsque tous ceux qui étaient disposés à parler eurent donné leur avis qu'il se leva pour exprimer son opinion, et elle eut d'autant plus de poids que quelques-uns des guerriers envoyés à la découverte étaient revenus vers la fin de la discussion, et avaient annoncé qu'on avait reconnu les traces des fugitifs, et qu'elles conduisaient vers le camp des Delawares.

Avec l'avantage de posséder cette importante nouvelle, Magua exposa son plan à ses compagnons, et il le fit avec tant d'adresse et d'éloquence que ceux-ci l'adoptèrent tout d'une voix. Il nous reste à faire connaître quel était ce plan et quels motifs le lui avaient fait concevoir.

Nous avons déjà dit que, d'après une politique dont on s'écartait très rarement, on avait séparé les deux soeurs dès l'instant qu'elles étaient arrivées dans le camp des Hurons. Magua s'était déjà convaincu qu'en conservant Alice en son pouvoir, il s'assurait un empire plus certain sur Cora, que s'il la gardait elle-même entre ses mains. Il avait donc retenu près de lui la plus jeune des deux soeurs, et avait confié l'aînée à la garde des alliés douteux des Hurons, les Delawares. Du reste il était bien entendu de part et d'autre que cet arrangement n'était que temporaire, et qu'il ne durerait que tant que les deux peuplades resteraient dans le voisinage l'une de l'autre. Il avait pris ce parti autant pour flatter l'amour-propre des Delawares en leur montrant de la confiance que pour se conformer à l'usage constant de sa nation.

Tandis qu'il était incessamment stimulé par cette soif ardente de vengeance, qui ne s'éteint ordinairement chez un sauvage que lorsqu'elle est satisfaite, Magua ne perdait pourtant pas de vue ses autres intérêts personnels. Les fautes et les folies de sa jeunesse devaient s'expier par de longs et pénibles services avant qu'il pût se flatter de recouvrer toute la confiance de son ancienne peuplade, et sans confiance il n'y a point d'autorité chez les Indiens. Dans cette situation difficile, le rusé Huron n'avait négligé aucun moyen d'augmenter son influence, et un des plus heureux expédients pour y réussir était l'adresse qu'il avait eue de gagner les bonnes grâces de leurs puissants et dangereux voisins. Le résultat de ses efforts avait répondu aux espérances de sa politique, car les Hurons n'étaient nullement exempts de ce principe prédominant de notre nature, qui fait que l'homme évalue ses talents en proportion de ce qu'ils sont appréciés par les autres.

Mais tout en faisant des sacrifices aux considérations générales, Magua n'oubliait jamais pour cela ses intérêts particuliers. Des événements imprévus venaient de renverser tous ses projets, en mettant tout à coup ses prisonniers hors de son pouvoir; et il se trouvait maintenant réduit à la nécessité de demander une grâce à ceux que son système politique avait été d'obliger jusque alors.

Plusieurs chefs avaient proposé divers projets pour surprendre les Delawares, s'emparer de leur camp, et reprendre les prisonniers; car tous convenaient qu'il y allait de l'honneur de leur nation qu'ils fussent sacrifiés à leur vengeance et à leur ressentiment. Mais Magua trouva peu de difficulté à faire rejeter des plans dont l'exécution était dangereuse et le succès incertain. Il en exposa les difficultés avec son habileté ordinaire, et ce ne fut qu'après avoir démontré qu'on ne pouvait adopter aucun des plans proposés, qu'il se hasarda à parler du sien.

Il commença par flatter l'amour-propre de ses auditeurs. Après avoir fait une longue énumération de toutes les occasions où les Hurons avaient donné des preuves du courage et de la persévérance qu'ils mettaient à se venger d'une insulte, il commença une digression pour faire un grand éloge de la prudence, et peignit cette vertu comme étant le grand point de différence entre le castor et les autres brutes, entre toutes les brutes et les hommes, et enfin entre les Hurons et tout le reste de la race humaine. Après avoir assez longtemps appuyé sur l'excellence de cette vertu, il se mit à démontrer de quelle manière il était à propos d'en faire usage dans la situation où se trouvait alors la peuplade. D'une part, dit-il, ils devaient songer à leur père, le grand Visage-Pâle, le gouverneur du Canada, qui avait regardé ses enfants les Hurons de mauvais oeil en voyant que leurs tomahawks étaient si rouges; d'un autre côté, ils ne devaient pas oublier qu'il s'agissait d'une nation aussi nombreuse que la leur, parlant une langue différente, qui n'aimait pas les Hurons, qui avait des intérêts différents, et qui saisirait volontiers la moindre occasion d'attirer sur eux le ressentiment du grand chef blanc.

Il parla alors de leurs besoins, des présents qu'ils avaient droit d'attendre en récompense de leurs services, de la distance où ils se trouvaient des forêts dans lesquelles ils chassaient ordinairement, et il leur fit sentir la nécessité, dans des circonstances si critiques, de recourir à l'adresse plutôt qu'à la force.

Quand il s'aperçut que tandis que les vieillards donnaient des marques d'approbation à des sentiments si modérés, les jeunes guerriers les plus distingués par leur bravoure fronçaient le sourcil, il les ramena adroitement au sujet qu'ils préféraient. Il dit que le fruit de la prudence qu'il recommandait serait un triomphe complet. Il donna même à entendre qu'avec les précautions convenables leur succès pourrait entraîner la destruction de tous leurs ennemis, de tous ceux qu'ils avaient sujet de haïr. En un mot, il mêla les images de guerre aux idées d'adresse et de ruse, de manière à flatter le penchant de ceux qui n'avaient du goût que pour les armes, et la prudence de ceux dont l'expérience ne voulait y recourir qu'en cas de nécessité, et à donner aux deux partis un motif d'espérance, quoique ni l'un ni l'autre ne comprît encore bien clairement quelles étaient ses intentions.

L'orateur ou le politique qui est en état de placer les esprits dans une telle situation manque rarement d'obtenir une grande popularité parmi ses concitoyens, quelque jugement que puisse en porter la postérité. Tous s'aperçurent que Magua n'avait pas dit tout ce qu'il pensait, et chacun se flatta que ce qu'il n'avait pas dit était conforme à ce qu'il désirait lui-même.

Dans cet heureux état de choses, l'adresse de Magua réussit donc complètement, et rien n'est moins surprenant quand on réfléchit à la manière dont les esprits se laissent entraîner par un orateur dans une assemblée délibérante. Toute la peuplade consentit à se laisser guider par lui, et confia d'une voix unanime le soin de diriger toute cette affaire au chef qui venait de parler avec tant d'éloquence pour proposer des expédients sur lesquels il ne s'était point expliqué d'une manière très intelligible.

Magua avait alors atteint le but auquel tendait son esprit astucieux et entreprenant. Il avait complètement regagné le terrain qu'il avait perdu dans la faveur de ses concitoyens, et il se voyait placé à la tête des affaires de sa nation. Il se trouvait, par le fait, investi du gouvernement, et tant qu'il pourrait maintenir sa popularité, nul monarque n'aurait pu jouir d'une autorité plus despotique, surtout tant que la peuplade se trouverait en pays ennemi. Cessant donc d'avoir l'air de consulter les autres, il commença sur-le-champ à prendre tout sur lui, avec l'air de gravité nécessaire pour soutenir la dignité du chef suprême d'une peuplade de Hurons.

Il expédia des coureurs de tous côtés pour reconnaître plus positivement encore les traces des fugitifs; ordonna à des espions adroits d'aller s'assurer de ce qui se passait dans le camp des Delawares; renvoya les guerriers dans leurs cabanes en les flattant de l'espoir qu'ils auraient bientôt l'occasion de s'illustrer par de nouveaux exploits, et dit aux femmes de se retirer avec leurs enfants, en ajoutant que leur devoir était de garder le silence, et de ne pas se mêler des affaires des hommes.

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