Front matter (continued 2)
A.-J.-B. (Auguste-Jean-Baptiste) Defauconpret translation
Le chasseur qui, obéissant au major, avait déjà renoncé au dessein de mettre le coureur hors d'état de courir, réfléchit un instant, et fit un geste qui fit arriver sur-le-champ à ses côtés ses deux compagnons rouges. Il leur parla avec vivacité en leur langue naturelle; et quoique ce fût à voix basse, ses gestes, qui se dirigeaient souvent vers le haut des branches de l'érable à sucre, indiquaient assez qu'il leur décrivait la situation de leur ennemi caché. Ils eurent bientôt compris les instructions qu'il leur donnait, et laissant leurs armes à feu, ils se séparèrent, firent un long détour, et entrèrent dans l'épaisseur du bois, chacun de son côté, avec tant de précaution qu'il était impossible d'entendre le bruit de leur marche.
— Maintenant allez le retrouver, dit le chasseur à Heyward, et donnez de l'occupation à ce bandit en lui parlant: ces deux Mohicans s'en empareront sans rien gâter à la peinture de son corps.
— Je m'en emparerai bien moi-même, dit Heyward avec fierté.
— Vous! Et que pourriez-vous faire à cheval contre un Indien dans les broussailles?
— Je mettrai pied à terre.
— Et croyez-vous que lorsqu'il verra un de vos pieds hors de l'étrier, il vous donnera le temps de dégager l'autre? Quiconque a affaire aux Indiens dans les bois doit faire comme eux, s'il veut réussir dans ce qu'il entreprend. Allez donc, parlez à ce coquin avec un air de confiance, et qu'il croie que vous pensez qu'il est le plus fidèle ami que vous ayez en ce monde.
Heyward se disposa à suivre ce conseil, quoique la nature du rôle qu'il allait jouer répugnât à son caractère de franchise. Cependant chaque moment lui persuadait de plus en plus que sa confiance aveugle et intrépide avait placé dans une situation très critique les deux dames qu'il était chargé de protéger. Le soleil venait déjà de disparaître, et les bois, privés de sa lumière[23], se couvraient de cette obscurité profonde qui lui rappelait que l'heure choisie ordinairement par le sauvage pour exécuter les projets atroces d'une vengeance sans pitié était sur le point d'arriver.
Excité par de si vives alarmes, il quitta le chasseur sans lui répondre, et celui-ci entra en conversation à voix haute avec l'étranger qui s'était joint le matin avec si peu de cérémonie à la compagnie du major. En passant près de ses compagnes, Heyward leur dit quelques mots d'encouragement, et vit avec plaisir qu'elles ne semblaient pas se douter que l'embarras dans lequel elles se trouvaient pût avoir d'autre cause qu'un accident fortuit. Les laissant croire qu'il s'occupait d'une consultation sur le chemin qu'ils devaient suivre, il avança encore, et arrêta son cheval devant l'arbre contre lequel le coureur était encore appuyé.
— Vous voyez, Magua, lui dit-il en tâchant de prendre un ton de confiance et de franchise, que voici la nuit tombante; et cependant nous ne sommes pas plus près de William-Henry que lorsque nous sommes partis du camp de Webb, au lever du soleil. Vous vous êtes trompé de chemin, et je n'ai pas eu plus de succès que vous. Mais heureusement j'ai rencontré un chasseur, que vous entendez causer maintenant avec notre chanteur; il connaît tous les sentiers et toutes les retraites de ces bois, et il m'a promis de nous conduire dans un endroit où nous pourrons nous reposer en sûreté jusqu'au point du jour.
— Est-il seul? demanda l'Indien en mauvais anglais, en fixant sur le major des yeux étincelants.
— Seul! répéta Heyward en hésitant, car il était trop novice dans l'art de la dissimulation pour pouvoir s'y livrer sans embarras; non, Magua, il n'est pas seul, puisque nous sommes avec lui.
— En ce cas, le Renard-Subtil s'en ira, dit le coureur en relevant avec le plus grand sang-froid une petite valise qu'il avait déposée à ses pieds, et les Visages-Pâles ne verront plus d'autres gens que ceux de leur propre couleur.
— S'en ira! Qui? Qui appelez-vous le Renard-Subtil?
— C'est le nom que ses pères canadiens ont donné à Magua, répondit le coureur d'un air qui montrait qu'il était fier d'avoir obtenu la distinction d'un surnom, quoiqu'il ignorât probablement que celui dont on l'avait gratifié n'était pas propre à lui assurer une réputation de droiture. La nuit est la même chose que le jour pour le Renard-Subtil quand Munro l'attend.
— Et quel compte le Renard-Subtil rendra-t-il des deux filles du commandant de William-Henry? osera-t-il dire au bouillant Écossais qu'il les a laissées sans guide, après avoir promis de leur en servir?
— La tête grise a la voix forte et le bras long; mais le Renard entendra-t-il l'une et sentira-t-il l'autre, quand il sera dans les bois?
— Mais que diront les Mohawks? ils lui feront des jupons, et l'obligeront à rester au wigwam[24] avec les femmes, car il ne leur paraîtra plus digne de figurer avec les hommes et parmi les guerriers.
— Le Renard connaît le chemin des grands lacs; et il est en état de retrouver les os de ses pères.
— Allons, Magua, allons; ne sommes-nous pas amis? pourquoi y aurait-il une altercation entre nous? Munro vous a promis une récompense pour vos services, et je vous en promets une autre quand vous aurez achevé de nous les rendre. Reposez vos membres fatigués, ouvrez votre valise, et mangez un morceau. Nous avons peu de temps à perdre; quand ces dames seront un peu reposées, nous nous remettrons en route.
— Les Visages-Pâles sont les chiens de leurs femmes, murmura l'Indien en sa langue naturelle; et quand elles ont envie de manger, il faut que leurs guerriers quittent le tomahawk pour nourrir leur paresse.
— Que dites-vous, le Renard?
— Le Renard dit: C'est bon. L'Indien leva les yeux sur Heyward avec une attention marquée; mais, rencontrant ses regards, il détourna la tête, s'assit par terre avec nonchalance, ouvrit sa valise, en tira quelques provisions, et se mit à manger, après avoir jeté autour de lui un coup d'oeil de précaution.
— C'est bien, dit le major; le Renard aura des forces et de bons yeux pour retrouver le chemin demain matin. Il se tut un instant en entendant dans le lointain un bruit léger de feuillages agités; mais, sentant la nécessité de distraire l'attention du sauvage, il ajouta sur-le-champ: — Il faudra nous mettre en route avant le lever du soleil, sans quoi Montcalm pourrait se trouver sur notre passage, et nous boucher le chemin du fort.
Pendant qu'il parlait ainsi, la main de Magua tomba sur sa cuisse; quoique ses yeux fussent fixés sur la terre, sa tête était tournée de côté, ses oreilles même semblaient se dresser; il était dans une immobilité complète; en un mot, tout son extérieur était celui d'une statue représentant l'attention.
Heyward, qui surveillait tous ses mouvements avec vigilance, dégagea doucement son pied droit de l'étrier, et avança la main vers la peau d'ours qui couvrait ses pistolets d'arçon, dans l'intention d'en prendre un; mais ce projet fut déjoué par la vigilance du coureur, dont les yeux, sans se fixer sur rien, et sans mouvement apparent, semblaient tout voir en même temps. Tandis qu'il hésitait sur ce qu'il avait à faire, l'Indien se leva doucement et avec tant de précaution, que ce mouvement ne causa pas le moindre bruit. Heyward sentit alors qu'il devenait urgent de prendre un parti, et, passant une jambe par-dessus sa selle, il descendit de cheval, déterminé à retenir de force son perfide compagnon, et comptant sur sa vigueur pour y réussir. Cependant, pour ne pas lui donner l'alarme, il conserva encore un air de calme et de confiance.
— Le Renard-Subtil ne mange pas, dit-il en lui donnant le nom qui paraissait flatter davantage la vanité de l'Indien; son grain n'a- t-il pas été bien apprêté? il a l'air trop sec. Veut-il me permettre de l'examiner?
Magua le laissa porter la main dans sa valise, et souffrit même qu'elle touchât la sienne, sans montrer aucune émotion, sans rien changer à son attitude d'attention profonde. Mais quand il sentit les doigts du major remonter doucement le long de son bras nu, il le renversa d'un grand coup dans l'estomac, sauta par-dessus son corps, et en trois bonds s'enfonça dans l'épaisseur de la forêt du côté opposé, en poussant un cri perçant. Un instant après, Chingachgook arriva sans bruit comme un spectre, et s'élança à la poursuite du fuyard; un grand cri d'Uncas sembla annoncer qu'il l'avait aperçu; un éclair soudain illumina un moment la forêt, et la détonation qui le suivit prouva que le chasseur venait de tirer un coup de fusil.
Chapitre V
Ce fut dans une nuit semblable que Thishé craintive foula aux pieds la rosée des champs et aperçut l'ombre du lion.
Shakespeare. Le Marchand de Venise.
La fuite soudaine de son guide, les cris de ceux qui le poursuivaient, le coup qu'il avait reçu, l'explosion inattendue qu'il venait d'entendre, tout contribua à jeter le major Heyward dans une stupeur qui le tint dans l'inaction quelques instants. Se rappelant alors combien il était important de s'assurer de la personne du fugitif, il s'élança dans les broussailles pour courir sur ses traces. Mais à peine avait-il fait trois cents pas, qu'il rencontra ses trois compagnons qui avaient déjà renoncé à une poursuite inutile.
— Pourquoi vous décourager si promptement? s'écria-t-il; le misérable doit être caché derrière quelqu'un de ces arbres, et nous pouvons encore nous en rendre maîtres. Nous ne sommes pas en sûreté s'il reste en liberté.
— Voulez-vous charger un nuage de donner la chasse au vent? demanda le chasseur d'un ton mécontent; j'ai entendu le bandit se glisser à travers les feuilles comme un serpent noir, et l'ayant entrevu un instant près du gros pin que voici, j'ai lâché mon coup à tout hasard, mais je n'ai pas réussi. Et cependant si tout autre que moi avait tiré sur ce chien, j'aurais dit qu'il n'avait pas mal ajusté: personne ne niera que je n'aie de l'expérience à cet égard, et que je ne doive m'y connaître. Regardez ce sumac, il porte quelques feuilles rouges, et cependant nous ne sommes pas encore dans la saison où elles doivent avoir cette couleur.
— C'est du sang! c'est celui de Magua! Il est blessé, il est possible qu'il soit tombé à quelques pas.
— Non, non, ne le croyez pas. Je n'ai fait qu'effleurer le cuir, et l'animal n'en a couru que plus vite. Quand une balle ne fait qu'une égratignure à la peau, elle produit le même effet qu'un coup d'éperon donné à un cheval, et cet effet est d'accélérer le mouvement. Mais quand elle pénètre dans les chairs, le gibier, après un ou deux bonds, tombe ordinairement, que ce soit un daim ou un Indien.
— Mais pourquoi renoncer à la poursuite? Nous sommes quatre contre un homme blessé.
— Êtes-vous donc las de vivre? ce diable rouge vous attirerait jusque sous les tomahawks de ses camarades pendant que vous vous échaufferiez à sa poursuite. Pour un homme qui s'est si souvent endormi en entendant pousser le cri de guerre, j'ai agi inconsidérément en lâchant un coup de fusil dont le bruit a pu être entendu de quelque embuscade. Mais c'était une tentation si naturelle! Allons, mes amis, il ne faut pas rester plus longtemps dans ces environs, et il faut en déguerpir de manière à donner le change au plus malin Mingo, ou nos chevelures sécheront demain en plein air en face du camp de Montcalm.
Cet avis effrayant que le chasseur donna du ton d'un homme qui comprenait parfaitement toute l'étendue du danger, mais avait tout le courage nécessaire pour le braver, rappela cruellement au souvenir d'Heyward les deux belles compagnes qu'il s'était chargé de protéger, et qui ne pouvaient avoir d'espoir qu'en lui. Jetant les yeux autour de lui, et faisant de vains efforts pour percer les ténèbres qui s'épaississaient sous la voûte de la forêt, il se désespérait en songeant qu'éloignées de tout secours humain, deux jeunes personnes seraient peut-être bientôt à la merci de barbares qui, comme les animaux féroces, attendaient la nuit pour porter à leurs victimes des coups plus sûrs et plus dangereux. Son imagination exaltée, trompée par le peu de clarté qui restait encore, changeait en fantômes effrayants, tantôt un buisson que le vent agitait, tantôt un tronc d'arbre renversé par les ouragans. Vingt fois il crut voir les horribles figures des sauvages se montrant entre les branches, et épiant tous les mouvements de la petite troupe. Levant alors les yeux vers le ciel, il vit que quelques légers nuages, auxquels le soleil couchant avait donné une teinte de rose, perdaient déjà leur couleur; et le fleuve qui coulait au bas de la colline ne se distinguait plus que parce que son lit faisait contraste avec les bois épais qui le bordaient des deux côtés.
— Quel parti prendre? s'écria-t-il enfin, cédant aux inquiétudes qui le tourmentaient dans un danger si pressant; ne m'abandonnez pas, pour l'amour du ciel! défendez les malheureuses femmes que j'accompagne, et fixez vous-même à ce service tel prix qu'il vous plaira.
Ses compagnons, qui conversaient entre eux dans la langue des Indiens, ne firent pas attention à cette prière aussi fervente que subite. Quoiqu'ils parlassent à voix basse et avec précaution, Heyward, en s'approchant d'eux, reconnut la voix du jeune homme qui répondait avec chaleur et véhémence à quelques mots que son père venait de prononcer d'un ton plus calme. Il était évident qu'ils discutaient quelque projet qui concernait la sûreté des voyageurs. Ne pouvant supporter l'idée d'un délai que son imagination inquiète lui représentait comme pouvant faire naître de nouveaux périls, il s'avança vers le groupe dans l'intention de faire d'une manière encore plus précise les offres d'une récompense généreuse. En ce moment le chasseur, faisant un geste de la main, comme pour annoncer qu'il cédait un point contesté, s'écria en anglais, comme par forme de monologue:
— Uncas a raison. Ce ne serait pas agir en homme que d'abandonner à leur destin deux pauvres femmes sans défense, quand même nous devrions perdre pour toujours notre refuge ordinaire. — Monsieur, ajouta-t-il en s'adressant au major qui arrivait, si vous voulez protéger ces tendres boutons contre la fureur des plus terribles ouragans, nous n'avons pas un moment à perdre, et il faut vous armer de toute votre résolution.
— Vous ne pouvez douter de mes sentiments, et j'ai déjà offert…
— Offrez vos prières à Dieu, qui seul peut nous accorder assez de prudence pour tromper la malignité des démons que cache cette forêt; mais dispensez-vous de vos offres d'argent. Nous ne vivrons peut-être pas assez longtemps, vous pour tenir de pareilles promesses, et nous pour en profiter. Ces deux Mohicans et moi nous ferons tout ce que l'homme peut faire pour sauver ces deux tendres fleurs, qui, quelque douces qu'elles soient, ne furent jamais créées pour le désert. — Oui, nous les défendrons, et sans attendre d'autre récompense que celle que Dieu accorde toujours à ceux qui font le bien. Mais d'abord il faut nous promettre deux choses, tant pour vous que pour vos amis, sans quoi, au lieu de vous servir, nous pourrions nous nuire à nous-mêmes.
— Quelles sont-elles?
— La première, c'est d'être silencieux comme ces bois, quoi qu'il puisse arriver. La seconde, c'est de ne jamais faire connaître à qui que ce soit l'endroit où nous allons vous conduire.
— Je me soumets à ces deux conditions; et autant qu'il est en mon pouvoir, je les ferai observer par mes compagnons.
— En ce cas, suivez-moi, car nous perdons un temps qui est aussi précieux que le sang que perd un daim blessé.
Malgré l'obscurité croissante de la nuit, Heyward distingua le geste d'impatience que fit le chasseur en reprenant sa marche rapide, et il s'empressa de le suivre pas à pas. En arrivant à l'endroit où il avait laissé les deux dames qui l'attendaient avec une impatience mêlée d'inquiétude, il leur apprit brièvement les conditions imposées par le nouveau guide, et leur fit sentir la nécessité de garder le silence, et d'avoir assez d'empire sur elles-mêmes pour retenir toute exclamation que la crainte pourrait vouloir leur arracher.
Cet avis était assez alarmant par lui-même, et elles ne l'entendirent pas sans une secrète terreur.
Cependant l'air d'assurance et d'intrépidité du major, aidé peut- être par la nature du danger, leur donna du courage, et les mit en état, du moins à ce qu'elles crurent, de supporter les épreuves inattendues auxquelles il était possible qu'elles fussent bientôt soumises. Sans répondre un seul mot, et sans un instant de délai, elles souffrirent que le major les aidât à descendre de cheval; puis Heyward, prenant les deux chevaux en laisse, marcha en avant, suivi de ses deux compagnes, et arriva au bout de quelques instants sur le bord de la rivière, où le chasseur était déjà réuni avec les deux Mohicans et le maître en psalmodie.
— Et que faire de ces créatures muettes? dit le chasseur qui semblait seul chargé de la direction des mouvements de toute la troupe; leur couper la gorge et les jeter ensuite dans la rivière, ce serait encore perdre bien du temps; et les laisser ici, ce serait avertir les Mingos qu'ils n'ont pas bien loin à aller pour trouver leurs maîtres.
— Jetez-leur la bride sur le cou, et chassez-les dans la forêt, dit le major.
— Non; il vaut mieux donner le change à ces bandits, et leur faire croire qu'il faut qu'ils courent aussi vite que des chevaux s'ils veulent attraper leur proie. Ah! Chingachgook, qu'entends-je dans les broussailles?
— C'est ce coquin de poulain qui arrive.
— Il faut que le poulain meure, dit le chasseur en saisissant la crinière de l'animal; et celui-ci lui ayant échappé: Uncas, ajouta-t-il, une flèche!
— Arrêtez! s'écria à haute voix le propriétaire de l'animal condamné, sans faire attention que ses compagnons ne parlaient qu'à voix basse; épargnez l'enfant de Miriam; c'est le beau rejeton d'une mère fidèle; il est incapable de nuire à personne volontairement.
— Quand les hommes luttent pour conserver la vie que Dieu leur a donnée, les jours de leurs semblables même ne paraissent pas plus précieux que ceux des animaux des forêts. Si vous prononcez encore un mot, je vous laisse à la merci des Maquas: — Une flèche, Uncas, et tirez à bout portant; nous n'avons pas le temps d'un second coup.
Il parlait encore, que le poulain blessé se dressa sur ses jambes de derrière, pour retomber aussitôt sur ses genoux de devant. Il faisait un effort pour se relever, quand Chingachgook lui enfonça son couteau dans la gorge aussi vite que la pensée, et le précipita ensuite dans la rivière.
Cet acte de cruauté apparente, mais de véritable nécessité, fit sentir mieux que jamais aux voyageurs dans quel péril ils se trouvaient, et l'air de résolution calme de ceux qui avaient été les acteurs de cette scène porta dans leur âme une nouvelle impression de terreur. Les deux soeurs se serrèrent l'une contre l'autre en frémissant, et Heyward, mettant la main comme par instinct sur un de ses pistolets qu'il avait passés dans sa ceinture en descendant de cheval, se plaça entre elles et ces ombres épaisses qui semblaient jeter un voile impénétrable sur les profondeurs de la forêt.
Cependant les deux Indiens ne perdirent pas un instant, et prenant les chevaux par la bride, ils les forcèrent à entrer dans le lit de la rivière.
À quelque distance du rivage ils firent un détour, et furent bientôt cachés par la hauteur de la rive, le long de laquelle ils marchaient dans une direction opposée au cours de l'eau.
Pendant ce temps, le chasseur mettait à découvert un canot d'écorce caché sous un buisson dont les longues branches formaient une sorte de voûte sur la surface de l'eau, après quoi il fit signe aux deux dames d'y entrer. Elles obéirent en silence, non sans jeter un regard de frayeur derrière elles du côté du bois, qui ne paraissait plus qu'une barrière noire étendue le long des rives du fleuve.
Dès que Cora et Alice furent assises, le chasseur fit signe au major d'entrer comme lui dans la rivière, et chacun d'eux poussant un côté de la barque fragile, ils la firent remonter contre le courant, suivis par le propriétaire consterné du poulain mort. Ils avancèrent ainsi quelque temps dans un silence qui n'était interrompu que par le murmure des eaux et le léger bruit que faisait la nacelle en les fendant. Le major ne faisait rien que d'après les signes de son guide, qui tantôt se rapprochait du rivage, tantôt s'en éloignait, suivant qu'il voulait éviter des endroits où l'eau était trop basse pour que la nacelle pût y passer, où trop profonde pour qu'un homme pût y marcher sans risquer d'être entraîné. De temps en temps il s'arrêtait, et au milieu du silence profond que le bruit croissant de la chute d'eau rendait encore plus solennel, il écoutait avec attention si nul son ne sortait des forêts endormies. Quand il s'était assuré que tout était tranquille, et que ses sens exercés ne lui rapportaient aucun indice de l'approche des ennemis qu'il craignait, il se remettait en marche lentement et avec précaution.
Enfin, ils arrivèrent à un endroit où l'oeil toujours aux aguets du major découvrit à peu de distance un groupe d'objets noirs, sur un point où la hauteur de la rive ensevelissait la rivière dans une obscurité profonde. Ne sachant s'il devait avancer, il montra du doigt à son compagnon l'objet qui l'inquiétait.
— Oui, oui, dit le chasseur avec calme: les Indiens ont caché les animaux avec leur jugement naturel. L'eau ne garde aucune trace du passage, et l'obscurité d'un tel trou rendrait aveugle un hibou.
Ils ne tardèrent pas à arriver à ce point, et toute la troupe se trouvant réunie, une autre consultation eut lieu entre le chasseur et les deux Mohicans. Pendant ce temps, ceux dont la destinée dépendait de la bonne foi et de l'intelligence de ces habitants des bois, eurent le loisir d'examiner leur situation plus en détail.
La rivière était resserrée en cet endroit entre des rochers escarpés, et la cime de l'un d'eux s'avançait jusqu'au-dessus du point où le canot était arrêté. Tous ces rochers étant couverts de grands arbres, on aurait dit qu'elle coulait sous une voûte, ou dans un ravin étroit et profond. Tout l'espace situé entre ces rochers couverts d'arbres dont la cime se dessinait faiblement sur l'azur du firmament, était rempli d'épaisses ténèbres; derrière eux, la vue était bornée par un coude que faisait la rivière, et l'on n'apercevait que la ligne noire des eaux. Mais en face, et à ce qu'il paraissait à peu de distance, l'eau semblait tomber du ciel pour se précipiter dans de profondes cavernes, avec un bruit qui se faisait entendre bien loin dans les bois. C'était un lieu qui semblait consacré à la retraite et à la solitude, et les deux soeurs, en contemplant les beautés de ce site à la fois gracieux et sauvage, respirèrent plus librement, et commencèrent à se croire plus en sûreté. Les chevaux avaient été attachés à quelques arbres qui croissaient dans les fentes des rochers; et ils devaient y rester toute la nuit les jambes dans l'eau. Un mouvement général qui eut lieu alors parmi les conducteurs ne permit pas aux voyageurs d'admirer davantage les charmes que la nuit prêtait à cet endroit. Le chasseur fit placer Heyward, ses deux compagnes et le maître de chant à l'un des bouts du canot, et prit possession de l'autre, aussi ferme que s'il eût été sur le gaillard d'arrière d'un vaisseau de ligne. Les deux Indiens retournèrent à l'endroit qu'ils avaient quitté pour les accompagner jusqu'au canot, et le chasseur, appuyant une longue perche contre une pointe de rocher, donna à sa nacelle une impulsion qui la porta au milieu de la rivière. La lutte entre le courant rapide et la frêle barque qui le remontait fut pénible pendant quelques minutes, et l'événement en paraissait douteux. Ayant reçu l'ordre de ne pas changer de place et de ne faire aucun geste, de crainte que le moindre mouvement ne fît chavirer le canot, les passagers osaient à peine respirer, et regardaient en tremblant l'eau menaçante. Vingt fois ils se crurent sur le point d'être engloutis; mais l'adresse du pilote expérimenté triomphait toujours. Un vigoureux effort, un effort désespéré, à ce que pensèrent les deux soeurs, termina cette navigation pénible. À l'instant où Alice se couvrait les yeux par un instinct de terreur, convaincue qu'ils allaient être entraînés dans le tourbillon qui bouillonnait au pied de la cataracte, la barque s'arrêtait près d'une plate-forme de rocher dont la surface ne s'élevait qu'à deux pouces au-dessus de l'eau.
— Où sommes-nous, et que nous reste-t-il à faire? demanda Heyward, voyant que le chasseur ne faisait plus usage ni des rames ni de l'aviron.
— Vous êtes au pied du Glenn, lui répondit le batteur d'estrade parlant tout haut, et ne craignant plus que sa voix s'entendit au loin, au milieu du vacarme de la cataracte; et ce qui nous reste à faire, c'est de débarquer avec précaution, de peur de faire chavirer le canot, car vous suivriez la même route que vous venez de faire, et d'une manière moins agréable, quoique plus prompte. La rivière est dure à remonter quand les eaux sont hautes, et, en conséquence, cinq personnes sont trop pour une pauvre barque qui n'est composée que d'écorce et de gomme. Allons, montez sur le rocher, et j'irai chercher les deux Mohicans avec le daim qu'ils n'ont pas oublié de charger sur un des chevaux. Autant vaudrait abandonner sa chevelure au couteau des Mingos que de jeûner au milieu de l'abondance.
Ses passagers ne se firent pas presser pour obéir à ses ordres. À peine le dernier pied était-il posé sur le rocher, que la barque s'éloigna avec la rapidité d'une flèche. On vit un instant la grande taille du chasseur, qui semblait glisser sur les ondes, puis il disparut dans l'obscurité.
Privés de leur guide, les voyageurs ne savaient ce qu'ils devaient faire; ils n'osaient même s'avancer sur le rocher, de crainte qu'un faux pas fait dans les ténèbres ne les précipitât dans une de ces profondes cavernes où l'eau s'engloutissait avec bruit à droite et à gauche. Leur attente ne fut pourtant pas longue: aidé par les deux Mohicans, le chasseur reparut bientôt avec le canot, et il fut de retour auprès de la plate-forme en moins de temps que le major ne calculait qu'il lui en faudrait pour rejoindre ses compagnons.
— Nous voici maintenant dans un fort, avec bonne garnison, et munis de provisions, s'écria Heyward d'un ton encourageant, et nous pouvons braver Montcalm et ses alliés. Dites-moi, ma brave sentine, pouvez-vous voir ou entendre d'ici quelqu'un de ceux que vous appelez Iroquois?
— Je les appelle Iroquois, parce que je regarde comme ennemi tout naturel qui parle une langue étrangère, quoiqu'il prétende servir le roi. Si Webb veut trouver de l'honneur et de la bonne foi dans des Indiens, qu'il fasse venir les peuplades des Delawares, et qu'il renvoie ses avides Mohawks, ses perfides Onéidas, et six nations de coquins, au fond du Canada, où tous ces brigands devraient être.
— Ce serait changer des amis belliqueux pour des alliés inutiles. J'ai entendu dire que les Delawares ont déposé le tomahawk, et ont consenti à porter le nom de femmes[25]!
— Oui, à la honte éternelle des Hollandais et des Iroquois, qui ont dû employer le secours du diable pour les déterminer à un pareil traité! mais je les ai connus vingt ans, et j'appellerai menteur quiconque dira que le sang qui coule dans les veines d'un Delaware est le sang d'un lâche. Vous avez chassé leurs peuplades du bord de la mer, et après cela vous voudriez croire ce que disent leurs ennemis, afin de vous mettre la conscience en repos et dormir paisiblement. — Oui, oui, tout Indien qui ne parle pas la langue des Delawares est pour moi un Iroquois, n'importe que sa peuplade ait ses villages[26] dans York ou dans le Canada.
Le major s'apercevant que l'attachement inébranlable du chasseur à la cause de ses amis, les Delawares et les Mohicans, car c'étaient deux branches de la même peuplade, paraissait devoir prolonger une discussion inutile, changea adroitement le sujet de la conversation.
— Qu'il y ait eu un traité à ce sujet, ou non, dit-il, je sais parfaitement que vos deux compagnons actuels sont des guerriers aussi braves que prudents. Ont-ils vu ou entendu quelqu'un de nos ennemis?
— Un Indien est un homme qui se fait sentir avant de se laisser voir, répondit le chasseur en jetant nonchalamment par terre le daim qu'il portait sur ses épaules; je me fie à d'autres signes que ceux qui peuvent frapper les yeux, quand je me trouve dans le voisinage des Mingos.
— Vos oreilles vous ont-elles appris qu'ils aient découvert notre retraite?
— J'en serais bien fâché, quoique nous soyons dans un lieu où l'on pourrait soutenir une bonne fusillade. Je ne nierai pourtant pas que les chevaux n'aient tremblé lorsque je passais près d'eux tout à l'heure, comme s'ils eussent senti le loup; et un loup est un animal qui rôde souvent à la suite d'une troupe d'Indiens, dans l'espoir de profiter des restes de quelque daim tué par les sauvages.
— Vous oubliez celui qui est à vos pieds, et dont l'odeur a pu également attirer les loups. Vous ne songez pas au poulain mort.
— Pauvre Miriam! s'écria douloureusement le maître de chant, ton enfant était prédestiné à devenir la proie des bêtes farouches? Élevant alors la voix au milieu du tumulte des eaux, il chanta la strophe suivante:
«Il frappa le premier-né de l'Égypte, les premiers-nés de l'homme et ceux de la bête: ô Égypte! quels miracles éclatèrent au milieu de toi sur Pharaon et ses serviteurs!»
— La mort de son poulain lui pèse sur le coeur, dit le chasseur; mais c'est un bon signe de voir un homme attaché aux animaux qui lui appartiennent. Mais puisqu'il croit à la prédestination, il se dira que ce qui est arrivé devait arriver, et avec cette consolation il reconnaîtra qu'il était juste d'ôter la vie à une créature muette pour sauver celle d'êtres doués de raison. — Au surplus ce que vous disiez des loups peut être vrai, et c'est une raison de plus pour dépecer ce daim sur-le-champ, et en jeter les issues dans la rivière, sans quoi nous aurions une troupe de loups hurlant sur les rochers, comme pour nous reprocher chaque bouchée que nous avalerions; et quoique la langue des Delawares soit comme un livre fermé pour les Iroquois, les rusés coquins ont assez d'instinct pour comprendre la raison qui fait hurler un loup.
Tout en faisant ces observations, le chasseur préparait tout ce qui lui était nécessaire pour la dissection du daim. En finissant de parler, il quitta les voyageurs, et s'éloigna, accompagné des deux Mohicans, qui semblaient comprendre toutes ses intentions sans qu'il eût besoin de les leur expliquer. Tous les trois disparurent tour à tour, semblant s'évanouir devant la surface d'un rocher noir qui s'élevait à quelques toises du bord de l'eau.
Chapitre VI
Ces chants qui jadis étaient si doux à Sion, il en choisit judicieusement quelques-uns, et d'un air solennel: Adorons le Seigneur, dit-il.
Burns.
Heyward et ses deux compagnes virent ce mouvement mystérieux avec une inquiétude secrète; car quoique la conduite de l'homme blanc ne leur eût donné jusqu'alors aucun motif pour concevoir des soupçons, son équipement grossier, son ton brusque et hardi, l'antipathie prononcée qu'il montrait pour les objets de sa haine, le caractère inconnu de ses deux compagnons silencieux, étaient autant de causes qui pouvaient faire naître la méfiance dans des esprits que la trahison d'un guide indien avait remplis si récemment d'une juste alarme.
Le maître de chant semblait seul indifférent à tout ce qui se passait. Il s'était assis sur une pointe de rocher, et paraissait absorbé dans des réflexions qui n'étaient pas d'une nature agréable, à en juger par les soupirs qu'il poussait à chaque instant. Bientôt on entendit un bruit sourd, comme si quelques personnes parlaient dans les entrailles de la terre, et tout à coup une lumière frappant les yeux des voyageurs, leur dévoila les secrets de cette retraite.
À l'extrémité d'une caverne profonde, creusée dans le rocher, et dont la longueur paraissait encore augmentée par la perspective et par la nature de la lumière qui y brillait, était assis le chasseur, tenant en main une grosse branche de pin enflammée. Cette lueur vive, tombant en plein sur sa physionomie basanée et ses vêtements caractéristiques, donnait quelque chose de pittoresque à l'aspect d'un individu qui, vu à la clarté du jour, aurait encore attiré les regards par son costume étrange, la raideur de membres qui semblaient être de fer, et le mélange singulier de sagacité, de vigilance et de simplicité, que ses traits exprimaient tour à tour.
À quelques pas en avant de lui était Uncas, que sa position et sa proximité permettaient de distinguer complètement. Les voyageurs regardèrent avec intérêt la taille droite et souple du jeune Mohican, dont toutes les attitudes et tous les mouvements avaient une grâce naturelle. Son corps était plus couvert qu'à l'ordinaire par un vêtement de chasse, mais on voyait briller son oeil noir, fier et intrépide, quoique doux et calme. Ses traits bien dessinés offraient le teint rouge de sa nation dans toute sa pureté; son front élevé était plein de dignité, et sa tête noble ne présentait à la vue que cette touffe de cheveux que les sauvages conservent par bravoure, et comme pour défier leurs ennemis de la leur enlever.
C'était la première fois que Duncan Heyward et ses compagnes avaient eu le loisir d'examiner les traits prononcés de l'un des deux Indiens qu'ils avaient rencontrés si à propos, et ils se sentirent soulagés du poids accablant de leur inquiétude en voyant l'expression fière et déterminée, mais franche et ouverte, de la physionomie du jeune Mohican. Ils sentirent qu'ils pouvaient avoir devant les yeux un être plongé dans la nuit de l'ignorance, mais non un perfide plein de ruses se consacrant volontairement à la trahison. L'ingénue Alice le regardait avec la même admiration qu'elle aurait accordée à une statue grecque ou romaine qu'un miracle aurait appelée à la vie; et Heyward, quoique accoutumé à voir la perfection des formes qu'on remarque souvent chez les sauvages que la corruption n'a pas encore atteints, exprima ouvertement sa satisfaction.
— Je crois, lui répondit Alice que je dormirais tranquillement sous la garde d'une sentinelle aussi généreuse et aussi intrépide que le paraît ce jeune homme. Bien certainement, Duncan, ces meurtres barbares, ces scènes épouvantables de torture, dont nous avons tant entendu parler, dont nous avons lu tant d'horribles relations, ne se passent jamais en présence de semblables êtres.
— C'est certainement un rare exemple des qualités que ce peuple possède, répondit le major; et je pense comme vous qu'un tel front et de tels yeux sont faits pour intimider des ennemis plutôt que pour tromper des victimes. Mais ne nous trompons pas nous-mêmes en attendant de ce peuple d'autres vertus que celles qui sont à la portée des sauvages. Les brillants exemples de grandes qualités ne sont que trop rares chez les chrétiens; comment seraient-ils plus fréquents chez les Indiens? Espérons pourtant, pour l'honneur de la nature humaine, qu'on peut aussi en rencontrer chez eux, que ce jeune Mohican ne trompera pas nos pressentiments, et qu'il sera pour nous tout ce que son extérieur annonce, un ami brave et fidèle.
— C'est parler comme il convient au major Heyward, dit Cora. En voyant cet enfant de la nature, qui pourrait songer à la couleur de sa peau?
Un silence de quelques instants, et dans lequel il paraissait entrer quelque embarras, suivit cette remarque caractéristique. Il fut interrompu par la voix du chasseur, qui criait aux voyageurs d'entrer dans la caverne.
— Le feu commence à donner trop de clarté, leur dit-il quand ils furent entrés, et elle pourrait amener les Mingos sur nos traces. Uncas, baissez la couverture, et que ces coquins n'y voient que du noir. Nous n'aurons pas un souper tel qu'un major des Américains royaux aurait droit de l'attendre, mais j'ai vu des détachements de ce corps se trouver très contents de manger de la venaison toute crue et sans assaisonnement[27]. Ici nous avons du moins, comme vous le voyez, du sel en abondance, et voilà du feu qui va nous faire d'excellentes grillades. Voilà des branches de sassafras sur lesquelles ces dames peuvent s'asseoir. Ce ne sont pas des sièges aussi brillants que leurs fauteuils d'acajou; ils ne sont pas garnis de coussins rembourrés, mais ils exhalent une odeur douce et suave[28]. Allons, l'ami, ne songez plus au poulain; c'était une créature innocente qui n'avait pas encore beaucoup souffert: sa mort lui épargnera la gêne de la selle et la fatigue des jambes.
Uncas fit ce qui lui avait été ordonné, et quand OEil-de-Faucon eut cessé de parler, on n'entendit plus que le bruit de la cataracte, qui ressemblait à celui d'un tonnerre lointain.
— Sommes-nous en sûreté dans cette caverne? demanda Heyward. N'y a-t-il nul danger de surprise? Un seul homme armé se plaçant à l'entrée nous tiendrait à sa merci.
Une grande figure semblable à un spectre sortit du fond obscur de la caverne, s'avança derrière le chasseur, et prenant dans le foyer un tison enflammé, l'éleva en l'air pour éclairer le fond de cet antre. À cette apparition soudaine, Alice poussa un cri de terreur, et Cora même se leva précipitamment; mais un mot d'Heyward les rassura en leur apprenant que celui qu'elles voyaient était leur ami Chingachgook. L'Indien, levant une autre couverture, leur fit voir que la caverne avait une seconde issue, et, sortant avec sa torche, il traversa ce qu'on pourrait appeler une crevasse des rochers, à angle droit avec la grotte dans laquelle ils étaient, mais n'étant couverte que par la voûte des cieux, et aboutissant à une autre caverne à peu près semblable à la première.
— On ne prend pas de vieux renards comme Chingachgook et moi dans un terrier qui n'a qu'une entrée, dit le chasseur en riant. Vous pouvez voir maintenant si la place est bonne. Le rocher est d'une pierre calcaire, et tout le monde sait qu'elle est bonne et douce, de sorte qu'elle ne fait pas un trop mauvais oreiller quand les broussailles et le bois de sapin sont rares. Eh bien! la cataracte tombait autrefois à quelques pas de l'endroit où nous sommes, et elle formait une nappe d'eau aussi belle et aussi régulière qu'on puisse en voir sur tout l'Hudson. Mais le temps est un grand destructeur de beauté, comme ces jeunes dames ont encore à l'apprendre, et la place est bien changée. Les rochers sont pleins de crevasses, et la pierre en est plus molle à certains endroits que dans d'autres; de sorte que l'eau y a pénétré, y a formé des creux, a reculé en arrière, s'est frayé un nouveau chemin, et s'est divisée en deux chutes qui n'ont plus ni forme ni régularité.
— Et dans quelle partie de ces rochers sommes-nous? demanda le major.
— Nous sommes près de l'endroit où la Providence avait d'abord placé les eaux, mais où, à ce qu'il paraît, elles ont été trop rebelles pour rester. Trouvant le rocher moins dur des deux côtés, elles l'ont percé pour y passer, après nous avoir creusé ces deux trous pour nous cacher, et ont laissé à sec le milieu de la rivière.
— Nous sommes donc dans une île?
— Oui; ayant une chute d'eau de chaque côté, et la rivière par devant et par derrière. Si nous avions la lumière du jour, je vous engagerais à monter sur le rocher pour vous faire voir la perversité de l'eau. Elle tombe sans règle et sans méthode. Tantôt elle saute, tantôt elle se précipite; ici elle se glisse, là elle s'élance; dans un endroit elle est blanche comme la neige, dans un autre elle est verte comme l'herbe; d'un côté elle forme des torrents qui semblent vouloir entrouvrir la terre; d'un autre, elle murmure comme un ruisseau et a la malice de former des tourbillons, pour user la pierre comme si ce n'était que de l'argile. Tout l'ordre de la rivière a été dérangé. À deux cents toises d'ici, en remontant, elle coule paisiblement, comme si elle voulait être fidèle à son ancien cours; mais alors les eaux se séparent, et vont battre leurs rives à droite et à gauche; elles semblent même regarder en arrière, comme si c'était à regret qu'elles quittent le désert pour aller se mêler avec l'eau salée. Oui, Madame, ce tissu aussi fin qu'une toile d'araignée, que vous portez autour du cou, n'est qu'un filet à prendre du poisson auprès des dessins délicats que la rivière trace en certains endroits sur le sable, comme si, ayant secoué le joug, elle voulait essayer toutes sortes de métiers. Et que lui en revient-il cependant? Après avoir fait ses fantaisies quelques instants, comme un enfant entêté, la main qui l'a faite la force à sauter le pas; ses eaux se réunissent, et elle va paisiblement se perdre dans la mer, où il a été ordonné de tout temps qu'elle se perdrait.
Quoique les voyageurs entendissent avec plaisir une description du Glenn[29] faite avec tant de simplicité, et qui les portait à croire qu'ils se trouvaient en lieu de sûreté, ils n'étaient pas disposés à apprécier les agréments de cette caverne aussi favorablement qu'OEil-de-Faucon. D'ailleurs leur situation ne leur permettait guère de chercher à approfondir toutes les beautés naturelles de cet endroit; et comme le chasseur, tout en leur parlant, n'avait interrompu ses opérations de cuisine que pour leur indiquer avec une fourchette cassée dont il se servait, la direction de quelques parties du fleuve rebelle, ils ne furent pas fâchés que la péroraison de son discours fût consacrée à leur annoncer que le souper était prêt.
Les voyageurs, qui n'avaient rien pris de la journée, avaient grand besoin de ce repas, et, quelque simple qu'il fût, ils y firent honneur. Uncas se chargea de pourvoir à tous les besoins des dames, et il leur rendit tous les petits services qu'il était en son pouvoir, avec un mélange de grâce et de dignité qui amusa beaucoup Heyward, car il n'ignorait pas que c'était une innovation aux usages des Indiens, qui ne permettent pas aux guerriers de s'abaisser à aucuns travaux domestiques, et surtout en faveur de leurs femmes. Cependant, comme les droits de l'hospitalité étaient sacrés parmi eux, cette violation des coutumes nationales et cet oubli de la dignité masculine ne donnèrent lieu à aucun commentaire.
S'il se fût trouvé dans la compagnie quelqu'un assez peu occupé pour jouer le rôle d'observateur, il aurait pu remarquer que le jeune chef ne montrait pas une impartialité parfaite dans les services qu'il rendait aux deux soeurs. Il est vrai qu'il présentait à Alice, avec toute la politesse convenable, la calebasse remplie d'eau limpide, et l'assiette de bois bien taillée, remplie d'une tranche de venaison; mais quand il avait les mêmes attentions pour sa soeur, ses yeux noirs se fixaient sur la physionomie expressive de Cora, avec une douceur qui en bannissait la fierté qu'on y voyait ordinairement briller. Une ou deux fois il fut obligé de parler pour attirer l'attention de celles qu'il servait, et il le fit en mauvais anglais, mais assez intelligible, et avec cet accent indien que sa voix gutturale rendait si doux[30], que les deux soeurs le regardaient avec étonnement et admiration. Quelques mots s'échangèrent pendant le cours de ces services rendus et reçus, et ils établirent entre les parties toutes les apparences d'une liaison cordiale.
Cependant la gravité de Chingachgook restait imperturbable; il s'était assis dans l'endroit le plus voisin de la lumière; et ses hôtes, dont les regards inquiets se dirigeaient souvent vers lui, en pouvaient mieux distinguer l'expression naturelle de ses traits, sous les couleurs bizarres dont il était chamarré. Ils trouvèrent une ressemblance frappante entre le père et le fils, sauf la différence qu'y apportaient le nombre des années et celui des fatigues et des travaux que chacun d'eux avait subis. La fierté habituelle de sa physionomie semblait remplacée par ce calme indolent auquel se livre un guerrier indien quand nul motif ne l'appelle à mettre en action son énergie. Il était pourtant facile de voir, à l'expression rapide que ses traits prenaient de temps en temps, qu'il n'aurait fallu qu'exciter un instant ses passions pour que les traits artificiels dont il s'était bigarré le visage afin d'intimider ses ennemis, produisissent tout leur effet.
D'un autre côté, l'oeil actif et vigilant du chasseur n'était jamais en repos; il mangeait et buvait avec un appétit que la crainte d'aucun danger ne pouvait troubler, mais son caractère de prudence ne se démentait jamais. Vingt fois la calebasse ou le morceau de venaison restèrent suspendus devant ses lèvres, tandis qu'il penchait la tête de côté comme pour écouter si nul son étranger ne se mêlait au bruit de la cataracte; mouvement qui ne manquait jamais de rappeler péniblement à nos voyageurs combien leur situation était précaire, et qui leur faisait oublier la singularité du local où la nécessité les avait forcés à chercher un asile. Mais comme ces pauses fréquentes n'étaient suivies d'aucune observation, l'inquiétude qu'elles causaient se dissipait bientôt.
— Allons, l'ami, dit OEil-de-Faucon vers la fin du repas, en retirant de dessous des feuilles un petit baril, et en s'adressant au chanteur qui, assis à son côté, rendait une justice complète à sa science en cuisine, goûtez ma bière de sapinette: elle vous fera oublier le malheureux poulain, et ranimera en vous le principe de la vie. Je bois a notre meilleure amitié, et j'espère qu'un avorton de cheval ne sèmera pas de rancune entre nous. Comment vous nommez-vous?
— La Gamme, David La Gamme, répondit le maître en psalmodie, après s'être machinalement essuyé la bouche avec le revers de la main, pour se préparer à noyer ses chagrins dans le breuvage qui lui était offert.
— C'est un fort beau nom, répliqua le chasseur après avoir vidé une calebasse de la liqueur qu'il brassait lui-même, et qu'il parut savourer avec le plaisir d'un homme qui s'admire dans ses productions; un fort beau nom vraiment, et je suis convaincu qu'il vous a été transmis par des ancêtres respectables. Je suis admirateur des noms, quoique les coutumes des blancs à cet égard soient bien loin de valoir celles des sauvages. Le plus grand lâche que j'aie jamais connu s'appelait Lion, et sa femme Patience avait l'humeur si querelleuse, qu'elle vous aurait fait fuir plus vite qu'un daim poursuivi par une meute de chiens. Chez les Indiens, au contraire, un nom est une affaire de conscience, et il indique en général ce qu'est celui qui le porte. Par exemple, Chingachgook signifie grand serpent, non qu'il soit réellement un serpent, grand ou petit, mais on lui a donné ce nom parce qu'il connaît tous les replis et les détours du coeur humain, qu'il sait garder prudemment le silence, et qu'il frappe ses ennemis à l'instant où ils s'y attendent le moins. Et quel est votre métier?
— Maître indigne dans l'art de la psalmodie.
— Comment dites-vous?
— J'apprends à chanter aux jeunes gens de la levée du Connecticut.
— Vous pourriez être mieux employé. Les jeunes chiens ne rient et ne chantent déjà que trop dans les bois, où ils ne devraient pas respirer plus haut qu'un renard dans sa tanière. Savez-vous manier le fusil?
— Grâce au ciel, je n'ai jamais eu occasion de toucher ces instruments meurtriers.
— Vous savez peut-être dessiner, tracer sur du papier le cours des rivières et la situation des montagnes dans le désert, afin que ceux qui suivent l'armée puissent les reconnaître en les voyant?
— Je ne m'occupe pas de semblables choses.
— Avec de pareilles jambes, un long chemin doit être court pour vous. Je suppose que vous êtes quelquefois chargé de porter les ordres du général?
— Non; je ne m'occupe que de ma vocation, qui est de donner des leçons de musique sacrée.
— C'est une singulière vocation! passer sa vie comme l'oiseau- moqueur[31] à imiter tous les tons hauts ou bas qui peuvent sortir du gosier de l'homme; eh bien! l'ami, je suppose que c'est le talent dont vous avez été doué; je regrette seulement que vous n'en ayez pas reçu un meilleur, comme celui d'être bon tireur, par exemple. Mais voyons, montrez-nous votre savoir-faire dans votre métier, ce sera une manière amicale de nous souhaiter le bonsoir: il est temps que ces dames aillent reprendre des forces pour le voyage de demain, car il faudra partir de grand matin, et avant que les Maquas aient commencé à remuer.
— J'y consens avec grand plaisir, répondit David en ajustant sur son nez ses lunettes montées en fer et tirant de sa poche son cher petit volume. Que peut-il y avoir de plus convenable et de plus consolant, ajouta-t-il en s'adressant à Alice, que de chanter les actions de grâces du soir après une journée où nous avons couru tant de périls? Ne m'accompagnerez-vous pas?
Alice sourit; mais regardant Heyward, elle rougit et hésita.
— Et pourquoi non? dit le major à demi-voix; sûrement ce que vient de vous dire celui qui porte le nom du roi-prophète mérite considération dans un pareil moment.
Encouragée par ces paroles, Alice se décida à faire ce que lui demandait David et ce que lui suggéraient en même temps sa piété, son goût pour la musique, et sa propre inclination.
Le livre fut ouvert à un hymne qui était assez bien adapté à la situation dans laquelle se trouvaient les voyageurs, et où le poète traducteur, se bornant à imiter simplement le monarque inspiré d'Israël, avait rendu plus de justice à la poésie brillante du prophète couronné. Cora déclara qu'elle chanterait avec sa soeur, et le cantique sacré commença après que le méthodique David eut préludé avec son instrument, suivant son usage, pour donner le ton.
L'air était lent et solennel. Tantôt il s'élevait aussi haut que pouvait atteindre la voix harmonieuse des deux soeurs, tantôt il baissait tellement que le bruit des eaux semblait former un accompagnement à leur mélodie. Le goût naturel et l'oreille juste de David gouvernaient les sons, et les modifiaient de manière à les adapter au local dans lequel il chantait, et jamais des accents aussi purs n'avaient retenti dans le creux de ces rochers. Les Indiens étaient immobiles, avaient les yeux fixes et écoutaient avec une attention qui semblait les métamorphoser en statues de pierre. Le chasseur, qui avait d'abord appuyé son menton sur sa main avec l'air d'une froide indifférence, sortit bientôt de cet état d'apathie. À mesure que les strophes se succédaient, la raideur de ses traits se relâchait: ses pensées se reportaient au temps de son enfance, où ses oreilles avaient été frappées de semblables sons, quoique produits par des voix bien moins douces, dans les églises des colonies. Ses yeux commencèrent à devenir humides; avant la fin du cantique, de grosses larmes sortirent d'une source qui paraissait desséchée depuis longtemps, et coulèrent sur des joues qui n'étaient plus accoutumées qu'aux eaux des orages.
Les chanteurs appuyaient sur un de ces tons bas et en quelque sorte mourants que l'oreille saisit avec tant de volupté, quand un cri qui semblait n'avoir rien d'humain ni de terrestre fut apporté par les airs, et pénétra non seulement dans les entrailles de la caverne, mais jusqu'au fond du coeur de ceux qui y étaient réunis. Un silence profond lui succéda, et l'on aurait dit que ce bruit horrible et extraordinaire retenait les eaux suspendues dans leur chute.
— Qu'est-ce que cela? murmura Alice après quelques instants d'inquiétude terrible.
— Que signifie ce bruit? demanda Heyward à voix haute. Ni le chasseur ni aucun des Indiens ne lui répondirent. Ils écoutaient comme s'ils se fussent attendus à entendre répéter une seconde fois le même cri; leur visage exprimait l'étonnement dont ils étaient eux-mêmes saisis. Enfin ils causèrent un moment en langue delaware, et Uncas sortit de la caverne par l'issue opposée à celle par laquelle les voyageurs y étaient entrés. Après son départ, le chasseur répondit en anglais à la question qui avait été faite.
— Ce que c'est ou ce que ce n'est pas, dit-il, voilà ce que personne ici ne saurait dire, quoique Chingachgook et moi nous ayons parcouru les forêts depuis plus de trente ans. Je croyais qu'il n'existait pas un cri d'Indien ou de bête sauvage que mes oreilles n'eussent entendu; mais je viens de reconnaître que je n'étais qu'un homme plein de présomption et de vanité.
— N'est-ce pas le cri que poussent les guerriers sauvages quand ils veulent épouvanter leurs ennemis? demanda Cora en ajustant son voile avec un calme que sa soeur ne partageait pas.
— Non, non! répondit le chasseur; c'était un cri terrible, épouvantable, qui avait quelque chose de surnaturel; mais si vous entendez une fois le cri de guerre, vous ne vous y méprendrez jamais. Eh bien! ajouta-t-il en voyant rentrer le jeune chef, et en lui parlant en son langage, qu'avez-vous vu? Notre lumière perce-t-elle à travers les couvertures?
La réponse fut courte, faite dans la même langue, et elle parut décisive.
— On ne voit rien du dehors, dit OEil-de-Faucon en secouant la tête d'un air mécontent, et la clarté qui règne ici ne peut nous trahir. Passez dans l'autre caverne, vous qui avez besoin de dormir, et tachez d'y trouver le sommeil, car il faut que nous nous levions avant le soleil, et que nous tâchions d'arriver à Édouard pendant que les Mingos auront encore les yeux fermés.
Cora donna l'exemple à sa soeur en se levant sur-le-champ, et Alice se prépara à l'accompagner. Cependant, avant de sortir, elle pria tout bas le major de les suivre. Uncas leva la couverture pour les laisser passer; et comme les soeurs se retournaient pour le remercier de cette attention, elles virent le chasseur assis devant les tisons qui s'éteignaient, le front appuyé sur ses deux mains, de manière à prouver qu'il était occupé à réfléchir profondément sur le bruit inexplicable qui avait interrompu si inopinément leurs dévotions du soir.
Heyward prit une branche de sapin embrasée, traversa le passage, entra dans la seconde caverne, et y ayant placé sa torche, de manière qu'elle pût continuer à brûler, il se trouva seul avec ses deux compagnes, pour la première fois depuis qu'ils avaient quitté les remparts du fort Édouard.
— Ne nous quittez pas, Duncan, dit Alice au major. Il est impossible que nous songions à dormir en un lieu comme celui-ci, quand cet horrible cri retentit encore à nos oreilles.
— Examinons d'abord, répondit Heyward, si vous êtes bien en sûreté dans votre forteresse, et ensuite nous parlerons du reste.
Il s'avança jusqu'au fond de la caverne, et il y trouva une issue comme à la première; elle était également cachée par une couverture qu'il souleva, et il respira alors l'air pur et frais qui venait de la rivière. Une dérivation de l'onde coulait avec rapidité dans un lit étroit et profond creusé par elle dans le rocher, précisément à ses pieds; elle refluait sur elle-même, s'agitait avec violence, bouillonnait, écumait, et se précipitait ensuite en forme de cataracte dans un gouffre. Cette défense naturelle lui parut un boulevard qui devait mettre à l'abri de toute crainte.
— La nature a établi de ce côté une barrière impénétrable, leur dit-il en leur faisant remarquer ce spectacle imposant avant de laisser retomber la couverture; et comme vous savez que vous êtes gardées en avant par de braves et fidèles sentinelles, je ne vois pas pourquoi vous ne suivriez pas le conseil de notre bon hôte. Je suis sûr que Cora conviendra avec moi que le sommeil vous est nécessaire à toutes deux.
— Cora peut reconnaître la sagesse de cet avis sans être en état de le mettre en pratique, répondit la soeur aînée en se plaçant à côté d'Alice sur un amas de branches et de feuilles de sassafras. Quand nous n'aurions pas entendu ce cri épouvantable, assez d'autres causes devraient écarter le sommeil de nos yeux. Demandez-vous à vous-même, Heyward, si des filles peuvent oublier les inquiétudes que doit éprouver un père quand il songe que des enfants qu'il attend passent la nuit il ne sait où, au milieu d'une forêt déserte, et parmi des dangers de toute espèce!
— Votre père est un soldat, Cora; il sait qu'il est possible de s'égarer dans ces bois, et…
— Mais il est père, Duncan, et la nature ne peut perdre ses droits.
— Que d'indulgence il a toujours eue pour tous mes désirs, pour mes fantaisies, pour mes folies! dit Alice en s'essuyant les yeux. Nous avons eu tort, ma soeur, de vouloir nous rendre auprès de lui dans un pareil moment!
— J'ai peut-être eu tort d'insister si fortement pour obtenir son consentement; mais j'ai voulu lui prouver que si d'autres le négligeaient, ses enfants du moins lui restaient fidèles.
— Quand il apprit votre arrivée à Édouard, dit le major, il s'établit dans son coeur une lutte violente entre la crainte et l'amour paternel; mais ce dernier sentiment, rendu plus vif par une si longue séparation, ne tarda pas à l'emporter. C'est le courage de ma noble Cora qui les conduit, me dit-il, et je ne veux pas tromper son espoir. Plût au ciel que la moitié de sa fermeté animât celui qui est chargé de garder l'honneur de notre souverain!
— Et n'a-t-il point parlé de moi, Heyward? demanda Alice avec une sorte de jalousie affectueuse. Il est impossible qu'il ait tout à fait oublié celle qu'il appelait sa petite Elsie!
— Cela est impossible, après l'avoir si bien connue, répondit le major. Il a parlé de vous dans les termes les plus tendres, et a dit une foule de choses que je ne me hasarderai pas à répéter, mais dont je sens bien vivement toute la justesse. Il était une fois…
Duncan s'interrompit, car tandis que ses yeux étaient fixés sur Alice, qui le regardait avec tout l'empressement d'une tendresse filiale qui craignait de perdre une seule de ses paroles, le même cri horrible qui les avait déjà effrayés se fit entendre une seconde fois. Quelques minutes se passèrent dans le silence de la consternation, et tous trois se regardaient, attendant avec inquiétude la répétition du même cri. Enfin la couverture qui fermait la première entrée se souleva lentement, et le chasseur parut à la porte avec un front dont la fermeté commençait à s'ébranler devant un mystère qui semblait les menacer d'un danger inconnu, contre lequel son adresse, son courage et son expérience pouvaient échouer.
Chapitre VII
Ils ne dorment point; je les vois assis sur ce rocher, formant un groupe frappé de crainte.
Gray.
— Rester cachés plus longtemps quand de tels sons se font entendre dans la forêt, dit le chasseur, ce serait négliger un avertissement qui nous est donné pour notre bien. Ces jeunes dames peuvent rester où elles sont, mais les Mohicans et moi, nous allons monter la garde sur le rocher, et je suppose qu'un major du soixantième régiment voudra nous tenir compagnie.
— Notre danger est-il donc si pressant? demanda Cora.
— Celui qui peut créer des sons si étranges, et qui les fait entendre pour l'utilité de l'homme, peut savoir quel est notre danger. Quant à moi, je croirais me révolter contre la volonté du ciel si je m'enterrais sous une caverne avec de tels avis dans l'air. Le pauvre diable qui passe sa vie à chanter a été ému lui- même par ce cri, et il dit qu'il est prêt à marcher à la bataille. S'il ne s'agissait que d'une bataille, c'est une chose que nous connaissons tous, et cela serait bientôt arrangé; mais j'ai entendu dire que quand de pareils cris se font entendre entre le ciel et la terre, ils annoncent une guerre d'une autre espèce.
— Si nous n'avons à redouter que des dangers résultant de causes surnaturelles, dit Cora avec fermeté, nous n'avons pas de grands motifs d'alarmes; mais êtes-vous bien certain que nos ennemis n'aient pas inventé quelque nouveau moyen pour nous frapper de terreur, afin que leur victoire en devienne plus facile?
— Madame, répondit le chasseur d'un ton solennel, j'ai écouté pendant trente ans tous les sons qu'on peut entendre dans les forêts, je les ai écoutés aussi bien qu'un homme puisse écouter quand sa vie dépend souvent de la finesse de son ouïe. Il n'y a pas de hurlement de la panthère, de sifflement de l'oiseau- moqueur, d'invention diabolique des Mingos, qui puisse me tromper. J'ai entendu les forêts gémir comme des hommes dans leur affliction, j'ai entendu l'éclair craquer dans l'air, comme le bois vert, tout en dardant une flamme fourchue, et jamais je n'ai pensé entendre autre chose que le bon plaisir de celui qui tient dans sa main tout ce qui existe. Mais ni les Mohicans, ni moi, qui suis un homme blanc sans mélange de sang, nous ne pouvons expliquer le cri que nous avons entendu deux fois en si peu de temps. Nous croyons donc que c'est un signe qui nous est donné pour notre bien.
— Cela est fort extraordinaire, s'écria Heyward en reprenant ses pistolets qu'il avait déposés dans un coin de la caverne lorsqu'il y était entré; mais que ce soit un signe de paix ou un signal de guerre, il ne faut pas moins y faire attention. — Montrez-moi le chemin, l'ami, et je vous suis.
En sortant de la caverne pour entrer dans le passage, ou pour mieux dire la crevasse qui la séparait de l'autre, ils sentirent leurs forces se renouveler dans une atmosphère rafraîchie et purifiée par les eaux limpides de la rivière. Une brise en ridait la surface, et semblait accélérer la chute de l'eau dans les gouffres où elle tombait avec un bruit semblable à celui du tonnerre. À l'exception de ce bruit et du souffle des vents, la scène était aussi tranquille que la nuit et la solitude pouvaient la rendre. La lune était levée, et ses rayons frappaient déjà sur la rivière et sur les bois, ce qui semblait redoubler l'obscurité de l'endroit où ils étaient arrivés au pied du rocher qui s'élevait derrière eux. En vain chacun d'eux, profitant de cette faible clarté, portait ses yeux sur les deux rives, pour y chercher quelque signe de vie qui pût leur expliquer la nature des sons effrayants qu'ils avaient entendus, leurs regards déçus ne pouvaient découvrir que des arbres et des rochers.
— On ne voit ici que le calme et la tranquillité d'une belle soirée, dit le major à demi-voix. Combien une telle scène nous paraîtrait belle en tout autre moment, Cora! Imaginez-vous être en toute sûreté; et ce qui augmente peut-être actuellement votre terreur, sera pour vous une sorte de jouissance.
— Écoutez! s'écria vivement Alice. Cet avis était inutile. Le même cri, répété pour la troisième fois, venait de se faire entendre: il semblait partir du sein des eaux, du milieu du lit du fleuve, et se répandait de là dans les bois d'alentour, répété par tous les échos des rochers.
— Y a-t-il ici quelqu'un qui puisse donner un nom à de pareils sons? dit le chasseur; en ce cas qu'il parle, car, pour moi, je juge qu'ils n'appartiennent pas à la terre.
— Oui, il y a ici quelqu'un qui peut vous détromper, dit Heyward. Je reconnais maintenant ces sons parfaitement, je les ai entendus plus d'une fois sur le champ de bataille et en diverses occasions qui se présentent souvent dans la vie d'un soldat: c'est l'horrible cri que pousse un cheval à l'agonie; il est arraché par la souffrance, et quelquefois aussi par une terreur excessive. Ou mon cheval est la proie de quelque animal féroce, ou il se voit en danger, sans moyen de l'éviter. J'ai pu ne pas le reconnaître quand nous étions dans la caverne; mais, en plein air, je suis sûr que je ne puis me tromper.
Le chasseur et ses deux compagnons écoutèrent cette explication bien simple avec l'empressement joyeux de gens qui sentent de nouvelles idées succéder dans leur esprit aux idées beaucoup moins agréables qui l'occupaient. Les deux sauvages firent une exclamation de surprise et de plaisir en leur langue, et OEil-de- Faucon, après un moment de réflexion, répondit au major:
— Je ne puis nier ce que vous dites, car je ne me connais guère en chevaux, quoiqu'il n'en manque pas dans le pays où je suis né. Il est possible qu'il y ait une troupe de loups sur le rocher qui s'avance sur leur tête, et les pauvres créatures appellent le secours de l'homme aussi bien qu'elles le peuvent. — Uncas, descendez la rivière dans le canot, et jetez un tison enflammé au milieu de cette bande furieuse, sans quoi la peur fera ce que les loups ne peuvent venir à bout de faire, et nous nous trouverons demain sans montures, quand nous aurions besoin de voyager grand train.
Le jeune chef était déjà descendu sur le bord de l'eau, et il s'apprêtait à monter dans le canot pour exécuter cet ordre, quand de longs hurlements partant du bord de la rivière, et qui se prolongèrent quelques minutes jusqu'à ce qu'ils se perdissent dans le fond des bois, annoncèrent que les loups avaient abandonné une proie qu'ils ne pouvaient atteindre, ou qu'une terreur soudaine les avait mis en fuite. Uncas revint sur-le-champ, et il eut une nouvelle conférence à voix basse avec son père et le chasseur.
— Nous avons été ce soir, dit alors celui-ci, comme des chasseurs qui ont perdu les points cardinaux, et pour qui le soleil a été caché toute la journée; mais à présent nous commençons à voir les signes qui doivent nous diriger, et le sentier est dégagé d'épines. Asseyez-vous à l'ombre du rocher; elle est plus épaisse que celle que donnent les pins; et attendons ce qu'il plaira au Seigneur d'ordonner de nous. Ne parlez qu'à voix basse, et peut- être vaudrait-il mieux que personne ne s'entretînt qu'avec ses propres pensées, d'ici à quelque temps.
Il prononça ces mots d'un ton grave, sérieux, et fait pour produire une vive impression, quoiqu'il ne donnât plus aucune marque de crainte. Il était évident que la faiblesse momentanée qu'il avait montrée avait disparu, grâce à l'explication d'un mystère que son expérience était insuffisante pour pénétrer; et quoiqu'il sentît qu'ils étaient encore dans une position très précaire, il était armé de nouveau de toute l'énergie qui lui était naturelle pour lutter contre tout ce qui pourrait arriver. Les deux Mohicans semblaient partager le même sentiment, et ils se placèrent à quelque distance l'un de l'autre, de manière à avoir en vue les deux rives et à être cachés eux-mêmes dans l'obscurité.
En de pareilles circonstances, il était naturel que nos voyageurs imitassent la prudence de leurs compagnons. Heyward alla chercher dans la caverne quelques brassées de sassafras, qu'il étendit dans l'intervalle étroit qui séparait les deux grottes, et y fit asseoir les deux soeurs, qui se trouvaient ainsi à l'abri des balles ou des flèches que l'on pourrait lancer de l'une ou de l'autre rive; ayant calmé leurs inquiétudes en les assurant qu'aucun danger ne pouvait arriver sans qu'elles en fussent averties, il se plaça lui-même assez près d'elles pour pouvoir leur parler sans être obligé de trop élever la voix. David La Gamme, imitant les deux sauvages, étendit ses grands membres dans une crevasse du rocher, de manière à ne pouvoir être aperçu.
Les heures se passèrent ainsi sans autre interruption. La lune était arrivée à son zénith, et sa douce clarté tombait presque perpendiculairement sur les deux soeurs endormies dans les bras l'une de l'autre. Heyward étendit sur elles le grand châle de Cora, se privant ainsi d'un spectacle qu'il aimait à contempler, et chercha à son tour un oreiller sur le rocher. David faisait déjà entendre des sons dont son oreille délicate aurait été blessée si elle avait pu les recueillir. En un mot, les quatre voyageurs se laissèrent aller au sommeil.
Mais leurs protecteurs infatigables ne se relâchèrent pas un instant de leur vigilance. Immobiles comme le roc dont chacun d'eux semblait faire partie, leurs yeux seuls se tournaient sans cesse de côté et d'autre le long de la ligne obscure tracée par les arbres qui garnissaient les deux bords du fleuve et qui formaient les lisières de la forêt. Pas un mot ne leur échappait, et l'examen le plus attentif n'aurait pu faire reconnaître qu'ils respiraient. Il était évident que cette circonspection, excessive en apparence, leur était inspirée par une expérience que toute l'adresse de leurs ennemis ne pouvait tromper; cependant leur surveillance ne leur fit découvrir aucun danger. Enfin la lune descendit vers l'horizon, et une faible lueur se montrant, au- dessus de la cime des arbres, à un détour que faisait la rivière à quelque distance, annonça que l'aurore ne tarderait pas à paraître. Alors une de ces statues s'anima; le chasseur se leva, se glissa en rampant le long du rocher, et éveilla le major.
— Il est temps de nous mettre en route, lui dit-il; éveillez vos dames, et soyez prêts à monter dans le canot dès que je vous en donnerai le signal.
— Avez-vous eu une nuit tranquille? lui demanda Heyward; quant à moi, je crois que le sommeil a triomphé de ma vigilance.
— Tout est encore aussi tranquille que l'heure de minuit, répondit OEil-de-Faucon. Du silence, mais de la promptitude.
Le major fut sur ses jambes en un clin d'oeil, et il leva sur-le- champ le châle dont il avait couvert les deux soeurs. Ce mouvement éveilla Cora à demi, et elle étendit la main comme pour repousser ce qui troublait son repos, tandis qu'Alice murmurait d'une voix douce: — Non, mon père, nous n'étions pas abandonnées; Duncan était avec nous.
— Oui, charmante innocente, dit à voix basse le jeune homme transporté, Duncan est avec vous, et tant que la vie lui sera conservée, tant que quelque danger vous menacera, il ne vous abandonnera jamais. Alice, Cora, éveillez-vous! voici l'instant de partir.
Un cri d'effroi poussé par la plus jeune des deux soeurs, et la vue de l'aînée, debout devant lui, image de l'horreur et de la consternation, furent la seule réponse qu'il reçut. Il finissait à peine de parler, quand des cris et des hurlements épouvantables retentirent dans les bois et refoulèrent tout son sang vers son coeur. On aurait dit que tous les démons de l'enfer s'étaient emparés de l'air qui les entourait, et exhalaient leur fureur barbare par les sons les plus sauvages; on ne pouvait distinguer de quel côté partaient ces cris, quoiqu'ils parussent remplir le bois et qu'ils arrivassent sur la rivière, sur les rochers et jusque dans les cavernes.
Ce tumulte éveilla David: il leva sa grande taille dans toute sa hauteur en se bouchant les oreilles des deux mains, et s'écria: — Quel tapage! l'enfer s'est-il ouvert pour que nous entendions de pareils sons?
Douze éclairs brillèrent en même temps sur la rive opposée; autant d'explosions les suivirent de près, et le pauvre La Gamme tomba privé de tout sentiment sur la même place où il venait de dormir si profondément. Les deux Mohicans répondirent hardiment par des cris semblables aux nouveaux cris de triomphe que poussèrent leurs ennemis en voyant tomber David. L'échange de coups de fusil fut vif et rapide; mais les combattants, de chaque côté, étaient trop habiles et trop prudents pour se montrer à découvert.
Le major, pensant que la fuite était alors leur unique ressource, attendait avec impatience que le bruit des rames lui annonçât l'arrivée du canot près de la plate-forme; il voyait la rivière couler avec sa rapidité ordinaire; mais le canot ne se montrait pas. Il commençait à soupçonner le chasseur de les avoir cruellement abandonnés, quand une traînée de lumière partant du rocher situé derrière lui, et qui fut suivie d'un hurlement d'agonie, lui apprit que le messager de mort parti du long fusil d'OEil-de-Faucon avait frappé une victime. À ce premier échec, les assaillants se retirèrent sur-le-champ, et tout redevint aussi tranquille qu'avant ce tumulte inopiné.
Le major profita du premier moment de calme pour porter l'infortuné David dans la crevasse étroite qui protégeait les deux soeurs, et une minute après toute la petite troupe était réunie dans le même endroit.
— Le pauvre diable a sauvé sa chevelure, dit le chasseur avec un grand sang-froid, en passant la main sur la tête de David; mais c'est une preuve qu'un homme peut naître avec une langue trop longue et une cervelle trop étroite. N'était-ce pas un acte de folie que de montrer six pieds de chair et d'os sur un rocher nu, à des sauvages enragés? Toute ma surprise, c'est qu'il s'en soit tiré la vie sauve.
— N'est-il pas mort? demanda Cora d'une voix qui faisait contraste avec la fermeté qu'elle affectait; pouvons-nous faire quelque chose pour soulager ce malheureux?
— Ne craignez rien, la vie ne lui manque pas encore; il reviendra bientôt à lui, et il en sera plus sage, jusqu'à ce que son heure arrive. Et jetant sur David un regard oblique, tout en rechargeant son fusil avec un sang-froid admirable: — Uncas, ajouta le chasseur, portez-le dans la caverne, et étendez-le sur le sassafras. Plus il restera de temps en cet état, et mieux cela vaudra, car je doute qu'il puisse trouver sur ces rochers de quoi mettre à l'abri ses grands membres, et les Iroquois ne se paieront pas de ses chants.
— Vous croyez donc qu'ils reviendront à la charge? demanda le major.
— Croirais-je qu'un loup affamé se contentera d'avoir mangé une bouchée? Ils ont perdu un homme, et c'est leur coutume de se retirer quand ils ne réussissent pas à surprendre leurs ennemis et qu'ils font une perte; mais nous les verrons revenir avec de nouveaux expédients pour se rendre maîtres de nous, et faire un trophée de nos chevelures. Notre seule espérance est de tenir bon sur ce rocher jusqu'à ce que Munro nous envoie du secours; et Dieu veuille que ce soit bientôt, et que le chef du détachement connaisse bien les usages des Indiens!
Et tandis qu'il parlait ainsi, son front était couvert d'une sombre inquiétude, mais qui se dissipa comme un léger nuage sous les rayons du soleil.
— Vous entendez ce que nous avons à craindre, Cora, dit Heyward; mais vous savez aussi que nous avons tout à attendre de l'expérience de votre père et des inquiétudes que lui causera votre absence. Venez donc avec Alice dans cette caverne, où du moins vous n'aurez rien à redouter des balles de nos farouches ennemis s'ils se présentent, et où vous pourrez donner à notre infortuné compagnon les soins que vous inspirera votre compassion.
Les deux soeurs le suivirent dans la seconde des deux cavernes, où David commençait à donner quelques signes de vie, et, le recommandant à leurs soins, il fit un mouvement pour les quitter.
— Duncan!… dit Cora d'une voix tremblante à l'instant où il allait sortir de la grotte, et ce mot suffit pour l'arrêter. Il tourna la tête: les couleurs du teint de Cora avaient fait place à une pâleur mortelle; ses lèvres tremblaient, et elle le regardait d'un air d'intérêt qui le fit courir à elle sur-le-champ… Souvenez-vous, Duncan, continua-t-elle, combien votre sûreté est nécessaire à la nôtre; n'oubliez pas le dépôt sacré qu'un père vous a confié; songez que tout dépend de votre prudence et de votre discrétion, et ne perdez jamais de vue, ajouta-t-elle, combien vous êtes cher à tout ce qui porte le nom de Munro.
À ces dernières paroles Cora retrouva tout le vermillon de son teint, qui colora même son front.
— Si quelque chose pouvait ajouter à l'amour de la vie, ce serait une si douce assurance, répondit le major en laissant involontairement tomber un regard sur Alice, qui gardait le silence. Notre hôte vous dira que, comme major du soixantième régiment, je dois contribuer à la défense de la place; mais notre tâche sera facile; il ne s'agit que de tenir en respect une troupe de sauvages pendant quelques heures.
Sans attendre de réponse, il s'arracha au charme qui le retenait auprès des deux soeurs, et alla rejoindre le chasseur et ses compagnons, qu'il trouva dans le passage étroit qui communiquait d'une caverne à l'autre.
— Je vous répète, Uncas, disait le chasseur lorsque le major arriva, que vous gaspillez votre poudre; vous en mettez une charge trop forte, et le recul du fusil empêche la balle de suivre la direction précise qu'on veut lui donner. Peu de poudre, ce qu'il faut de plomb, et un long bras, avec cela on manque rarement d'arracher à un Mingo son hurlement de mort. Du moins c'est ce que l'expérience m'a appris. Allons, allons, chacun à son poste, car personne ne peut dire ni quand ni par quel côté un Maqua[32] attaquera son ennemi…
Les deux Indiens se rendirent en silence au même lieu où ils avaient passé toute la nuit, à quelque distance l'un de l'autre, dans des crevasses de rochers qui commandaient les approches de la cataracte. Quelques petits pins rabougris avaient pris racine au centre de la petite île, et y formaient une espèce de buisson, et ce fut là que se placèrent le chasseur et Heyward. Ils s'y établirent derrière un rempart de grosses pierres, aussi bien que les circonstances le permettaient. Derrière eux s'élevait un rocher de forme ronde que l'eau du fleuve battait en vain et qui la forçait à se précipiter en se bifurquant dans les abîmes dont nous avons déjà parlé. Comme le jour commençait à paraître, les deux rives n'opposaient plus à l'oeil une barrière de ténèbres impénétrables, et la vue pouvait percer dans la forêt jusqu'à une certaine distance.
Ils restèrent assez longtemps à leur poste, sans que rien annonçât que les ennemis eussent dessein de revenir à la charge, et le major commença à espérer que les sauvages, découragés par le peu de succès de leur première attaque, avaient renoncé à en faire une nouvelle. Il se hasarda à faire part à son compagnon de cette idée rassurante.
— Vous ne connaissez pas la nature d'un Maqua, lui répondit OEil- de-Faucon en secouant la tête, d'un air incrédule, si vous vous imaginez qu'il battra en retraite aussi facilement sans avoir seulement une de nos chevelures. Ils étaient ce matin une quarantaine à hurler, et ils savent trop bien combien nous sommes pour renoncer si tôt à leur chasse. Chut! regardez là-bas dans la rivière, près de la première chute d'eau. Je veux mourir si les coquins n'ont pas eu l'audace d'y passer à la nage; et comme notre malheur le veut, ils ont été assez heureux pour se maintenir au milieu de la rivière et éviter les deux courants. Les voilà qui vont arriver à la pointe de l'île! Silence, ne vous montrez pas, ou vous aurez la tête scalpée, sans plus de délai qu'il n'en faut pour faire tourner un couteau tout autour.
Heyward souleva la tête avec précaution, et vit ce qui lui parut avec raison un miracle d'adresse et de témérité. L'action de l'eau avait à la longue usé le rocher de manière à rendre la première chute moins violente et moins perpendiculaire qu'elle ne l'est ordinairement dans les cataractes. Quelques-uns de ces ennemis acharnés avaient eu l'audace de s'abandonner au courant, espérant ensuite pouvoir gagner la pointe de l'île, aux deux côtés de laquelle étaient les deux formidables chutes d'eau, et assouvir leur vengeance en sacrifiant leurs victimes.
À l'instant où le chasseur cessait de parler, quatre d'entre eux montrèrent leur tête au-dessus de quelques troncs d'arbres que la rivière avait entraînés, et qui, s'étant arrêtés à la pointe de l'île, avaient peut-être suggéré aux sauvages l'idée de leur périlleuse entreprise. Un cinquième était un peu plus loin; mais il n'avait pu résister au courant: il faisait de vains efforts pour regagner la ligne de l'île; il tendait de temps en temps un bras à ses compagnons, comme pour leur demander du secours; ses yeux étincelants semblaient sortir de leur orbite; enfin la violence de l'eau l'emporta; il fut précipité dans l'abîme, un hurlement de désespoir parut sortir du fond du gouffre, et il y resta englouti.
Une impulsion de générosité naturelle fit faire un mouvement à Duncan, pour voir s'il était possible de secourir un homme qui périssait; mais il se sentit arrêté par la main de son compagnon.
— Qu'allez-vous faire? lui demanda celui-ci d'une voix basse mais ferme; voulez-vous attirer sur nous une mort inévitable en apprenant aux Mingos où nous sommes? C'est une charge de poudre épargnée, et les munitions nous sont aussi précieuses que l'haleine au daim poursuivi. Mettez une nouvelle amorce à vos pistolets, car l'humidité de l'air, causée par la cataracte, peut s'être communiquée à la poudre; et apprêtez-vous à un combat corps à corps aussitôt que j'aurai tiré mon coup.
À ces mots, il mit un doigt dans sa bouche et fit entendre un sifflement prolongé, auquel on répondit de l'autre côté du rocher, où étaient placés les deux Mohicans. Ce son fit encore paraître les têtes des nageurs, qui cherchaient à distinguer d'où il partait: mais elles disparurent au même instant. En ce moment, un léger bruit que le major entendit derrière lui, lui fit tourner la tête, et il vit Uncas qui arrivait près d'eux en rampant. OEil-de- Faucon lui dit quelques mots en delaware, et le jeune homme prit la place qui lui fut indiquée avec une admirable prudence et un sang-froid imperturbable. Heyward éprouvait toute l'irritation de l'impatience; mais le chasseur, en ce moment critique, crut encore pouvoir donner quelques leçons à ses jeunes compagnons sur l'usage des armes à feu.
— De toutes les armes, dit-il, le fusil à long canon et bien trempé est la plus dangereuse, quand elle se trouve en bonnes mains, quoiqu'elle exige un bras vigoureux, un coup d'oeil juste et une charge bien mesurée pour rendre tous les services qu'on en attend. Les armuriers ne réfléchissent pas assez sur leur métier en fabriquant leurs fusils de chasse, et les joujoux qu'on appelle pistolets d'ar…
Il fut interrompu par Uncas, qui fit entendre à demi-voix l'exclamation ordinaire de sa nation: — Hugh! hugh!
— Je les vois, je les vois bien, dit OEil-de-Faucon; ils se préparent à monter sur l'île, sans quoi ils ne montreraient pas leur poitrine rouge hors de l'eau. Eh bien! qu'ils viennent, ajouta-t-il en examinant de nouveau son amorce et sa pierre à fusil; le premier qui avancera rencontrera sûrement la mort, quand ce serait Montcalm lui-même.
En ce moment les quatre sauvages mirent le pied sur l'île, au milieu des hurlements épouvantables qui partirent en même temps des bois voisins. Heyward mourait d'envie de courir à leur rencontre, mais il modéra son impatience inquiète en voyant le calme inébranlable de ses compagnons. Quand les sauvages se mirent à gravir les rochers qu'ils avaient réussi à gagner, et qu'en poussant des cris féroces ils commencèrent à avancer vers l'intérieur de l'île, le fusil du chasseur se leva lentement du milieu des pins, le coup partit, et l'Indien qui marchait le premier, faisant un bond comme un daim blessé, fut précipité du haut des rochers.
— Maintenant, Uncas, dit le chasseur, les yeux étincelants d'ardeur, et tirant son grand couteau, attaquez celui de ces coquins qui est le plus éloigné, et nous aurons soin des deux autres.
Uncas s'élança pour obéir, et chacun n'avait qu'un ennemi à combattre. Heyward avait donné au chasseur un de ses pistolets; ils firent feu tous deux dès qu'ils furent à portée, mais sans plus de succès l'un que l'autre.
— Je le savais, je vous le disais, s'écria le chasseur en jetant avec dédain par-dessus les rochers l'instrument qu'il méprisait. Arrivez, chiens de l'enfer, arrivez! Vous trouverez un homme dont le sang n'est pas croisé.
À peine avait-il prononcé ces mots, qu'il se trouva en face d'un sauvage d'une taille gigantesque, et dont les traits annonçaient la férocité: Duncan, au même instant, se trouvait attaqué par le second. Le chasseur et son adversaire se saisirent avec une adresse égale par celui de leurs bras qui était armé du couteau meurtrier. Pendant une minute, ils se mesurèrent des yeux, chacun d'eux faisant des efforts inouïs pour dégager son bras sans lâcher celui de son adversaire. Enfin les muscles robustes et endurcis du blanc l'emportèrent sur les membres moins exercés de son antagoniste. Le bras de celui-ci céda aux efforts redoublés d'OEil-de-Faucon, qui, recouvrant enfin l'usage de sa main droite, plongea l'arme acérée dans le coeur de son adversaire, qui tomba sans vie à ses pieds.
Pendant ce temps, Heyward avait à soutenir une lutte encore plus dangereuse. Dès sa première attaque, son épée avait été brisée par un coup du redoutable couteau de son ennemi, et comme il n'avait aucune autre arme défensive, il ne pouvait plus compter que sur sa vigueur et sur la résolution du désespoir. Mais il avait affaire à un antagoniste qui ne manquait ni de vigueur ni de courage. Heureusement il réussit à le désarmer, son couteau tomba sur le rocher, et de ce moment il ne fut plus question que de savoir lequel des deux parviendrait à en précipiter l'autre. Chaque effort qu'ils faisaient les approchait du bord de l'abîme, et Duncan vit que l'instant était arrivé où il fallait déployer toutes ses forces pour sortir vainqueur de ce combat. Mais le sauvage était également redoutable, et tous deux n'étaient plus qu'à deux pas du précipice au bas duquel était le gouffre où les eaux de la rivière s'engloutissaient. Heyward avait la gorge serrée par la main de son adversaire; il voyait sur ses lèvres un sourire féroce qui semblait annoncer qu'il consentait à périr s'il pouvait entraîner son ennemi dans sa ruine; il sentait que son corps cédait peu à peu à une force supérieure de muscles, et il éprouvait l'angoisse d'un pareil moment dans toute son horreur. En cet instant d'extrême danger, il vit paraître entre le sauvage et lui un bras rouge et la lame brillante d'un couteau: l'Indien lâcha prise tout à coup: des flots de sang jaillissaient de sa main, qui venait d'être coupée, et tandis que le bras sauveur d'Uncas tirait Heyward en arrière, son pied précipita dans l'abîme le farouche ennemi, dont les regards étaient encore menaçants.
— En retraite! en retraite! cria le chasseur, qui venait alors de triompher de son adversaire; en retraite! votre vie en dépend. Il ne faut pas croire que ce soit une affaire terminée.
Le jeune Mohican poussa un grand cri de triomphe, suivant l'usage de sa nation, et les trois vainqueurs, descendant du rocher, retournèrent au poste qu'ils occupaient avant le combat.
Chapitre VIII
Vengeurs de leur patrie, ils attendent encore.
La prédiction que venait de faire le chasseur n'était pas sans motif. Pendant le combat que nous venons de décrire, nulle voix humaine ne s'était mêlée au bruit de la cataracte; on aurait dit que l'intérêt qu'il inspirait imposait silence aux sauvages assemblés sur la rive opposée, et les tenait en suspens, tandis que les changements rapides qui survenaient dans la position des combattants leur interdisaient un feu qui aurait pu être fatal à un ami aussi bien qu'à un ennemi. Mais dès que la victoire se fut déclarée, des hurlements de rage, de vengeance et de férocité s'élevèrent sur toute la lisière de la forêt; ils remplirent les airs, et les coups de fusil se succédèrent avec rapidité, comme si ces barbares eussent voulu venger sur les rochers et les arbres la mort de leurs compagnons.
Chingachgook était resté à son poste pendant tout le combat, avec une résolution inébranlable, et, y étant à couvert, il rendait aux sauvages un feu qui ne leur faisait pas plus de mal qu'il n'en recevait. Lorsque le cri de triomphe d'Uncas était arrivé à ses oreilles, le père satisfait en avait témoigné sa joie par un cri semblable, après quoi on ne s'aperçut plus qu'il était à son poste que par les coups de fusil qu'il continuait à tirer. Plusieurs minutes se passèrent ainsi avec la vitesse de la pensée, les assaillants ne discontinuant pas leur feu, tantôt par volées, par coups détachés. Les rochers, les arbres, les arbrisseaux portaient les marques des balles autour des assiégés; mais ils étaient tellement à l'abri dans la retraite qu'ils avaient choisie, que David était le seul parmi eux qui eût été blessé.
— Qu'ils brûlent leur poudre, dit le chasseur avec le plus grand sang-froid, tandis que les balles sifflaient sur sa tête et sur celle de ses compagnons; quand ils auront fini, nous aurons du plomb à ramasser, et je crois que les bandits se lasseront du jeu avant que ces vieilles pierres leur demandent quartier. Uncas, je vous répète que vous mettez une charge de poudre trop forte; jamais fusil qui repousse ne lance une balle au but. Je vous avais dit de viser ce mécréant au-dessous de la ligne blanche de son front, et votre balle a passé deux pouces au-dessus. Les Mingos ont la vie dure; et l'humanité nous ordonne d'écraser un serpent le plus vite possible.
Il avait parlé ainsi en anglais, et un léger sourire du jeune Mohican prouva qu'il entendait ce langage, et qu'il avait bien compris ce qu'OEil-de-Faucon venait de dire. Cependant il n'y répondit pas, et ne chercha pas à se justifier.
— Je ne puis vous permettre d'accuser Uncas de manquer de jugement ni d'adresse, dit le major. Il vient de me sauver la vie avec autant de sang-froid que de courage, et il s'est fait un ami qui n'aura jamais besoin qu'on lui rappelle ce service.
Uncas se souleva à demi pour tendre la main à Heyward. Pendant ce témoignage d'affection, une telle intelligence brillait dans les regards du jeune sauvage, que sa nation et sa couleur disparurent aux yeux de Duncan.
OEil-de-Faucon regardait avec une indifférence qui n'était pourtant pas de l'insensibilité la marque d'amitié que se donnaient ces deux jeunes gens. — La vie, dit-il d'un ton calme, est une obligation que des amis se doivent souvent l'un à l'autre dans le désert. J'ose dire que moi-même j'ai rendu quelques services de ce genre à Uncas, et je me souviens fort bien qu'il s'est placé cinq fois entre la mort et moi, trois fois en combattant les Mingos, une autre en traversant l'Horican, et la dernière quand…
— Voici un coup qui était mieux ajusté que les autres, s'écria le major en faisant un mouvement involontaire, pendant qu'une balle rebondissait sur le rocher qu'elle venait de frapper à côté de lui.
Le chasseur ramassa la balle, et l'ayant examinée avec soin, il dit en secouant la tête: — Cela est bien étrange! une balle ne s'aplatit pas en tombant. Tire-t-on sur nous du haut des nuages?
Le fusil d'Uncas était déjà pointé vers le ciel, et OEil-de- Faucon, en en suivant la direction, trouva sur-le-champ l'explication de ce mystère. Un grand chêne s'élevait sur la rive droite du fleuve précisément en face de l'endroit où ils se trouvaient. Un sauvage avait monté sur ses branches, et de là il dominait sur ce que les trois alliés avaient regardé comme un fort inaccessible aux balles. Cet ennemi, caché par le tronc de l'arbre, se montrait en partie, comme pour voir l'effet qu'avait produit son premier feu.
— Ces démons escaladeront le ciel pour tomber sur nous, dit le chasseur; ne tirez pas encore, Uncas; attendez que je sois prêt, et nous ferons feu des deux côtés en même temps.
Uncas obéit. OEil-de-Faucon donna le signal; les deux coups partirent ensemble; les feuilles et l'écorce du chêne jaillirent en l'air et furent emportées par le vent; mais l'Indien, protégé par le tronc, ne fut pas atteint, et se montrant alors avec un sourire féroce, il tira un second coup dont la balle perça le bonnet du chasseur. Des hurlements sauvages partirent encore de la forêt, et une grêle de plomb recommença à siffler sur la tête des assiégés, comme si leurs ennemis avaient voulu les empêcher de quitter un lieu où ils espéraient qu'ils tomberaient enfin sous les coups du guerrier entreprenant qui avait établi son poste au haut du chêne.
— Il faut mettre ordre à cela, dit le chasseur en regardant autour de lui avec un air d'inquiétude. — Uncas, appelez votre père, nous avons besoin de toutes nos armes pour faire tomber cette chenille de cet arbre.
Le signal fut donné sur-le-champ, et avant qu'OEil-de-Faucon eût rechargé son fusil, Chingachgook était arrivé. Quand son fils lui eut fait remarquer la situation de leur dangereux ennemi, l'exclamation hugh! s'échappa de ses lèvres, après quoi il ne montra aucun symptôme, ni de surprise, ni de crainte. Le chasseur et les deux Mohicans causèrent un instant en langue delaware, après quoi ils se séparèrent pour exécuter le plan qu'ils avaient concerté, le père et le fils se plaçant ensemble sur la gauche, et OEil-de-Faucon sur la droite.
Depuis le moment qu'il avait été découvert, le guerrier posté sur le chêne avait continué son feu sans autre interruption que le temps nécessaire pour recharger son fusil. La vigilance de ses ennemis l'empêchait de bien ajuster, car dès qu'il laissait à découvert une partie de son corps, elle devenait le but des coups des Mohicans ou du chasseur. Cependant ses balles arrivaient bien près de leur destination; Heyward, que son uniforme mettait plus en évidence, eut ses habits percés de plusieurs balles; un dernier coup lui effleura le bras, et en fit couler quelques gouttes de sang.
Enhardi par ce succès, le sauvage fit un mouvement pour ajuster le major avec plus de précision, et ce mouvement mit à découvert sa jambe et sa cuisse droite. Les yeux vifs et vigilants des deux Mohicans s'en aperçurent; leurs deux coups partirent à l'instant même, et ne produisirent qu'une explosion. Pour cette fois l'un des deux coups, peut-être tous les deux, avait porté. Le sauvage voulut retirer à lui sa cuisse blessée, et l'effort qu'il dut faire découvrit l'autre côté de son corps. Prompt comme l'éclair, le chasseur fit feu à son tour, et au même instant on vit le fusil du Huron lui échapper des mains, lui-même tomber en avant, ses deux cuisses blessées ne pouvant plus le soutenir; mais dans sa chute il s'accrocha des deux mains à une branche, qui plia sous son poids sans se rompre, et il resta suspendu entre le ciel et le gouffre, sur le bord duquel croissait le chêne.
— Par pitié, envoyez-lui une autre balle, s'écria Heyward en détournant les yeux de ce spectacle horrible.
— Pas un caillou! répondit OEil-de-Faucon; sa mort est certaine, nous n'avons pas de poudre à brûler inutilement; car les combats des Indiens durent quelquefois des jours entiers.
— Il s'agit de leurs chevelures ou des nôtres, et Dieu qui nous a créés, a mis dans notre coeur l'amour de la vie.
Il n'y avait rien à répondre à un raisonnement politique de cette nature. En ce moment les hurlements des sauvages cessèrent de se faire entendre; ils interrompirent leur feu, et des deux côtés tous les yeux étaient fixés sur le malheureux qui se trouvait dans une situation si désespérée. Son corps cédait à l'impulsion du vent, et quoiqu'il ne lui échappât ni plainte ni gémissement, on voyait sur sa physionomie, malgré l'éloignement, l'angoisse d'un désespoir qui semblait encore braver et menacer ses ennemis.
Trois fois OEil-de-Faucon leva son fusil, par un mouvement de pitié, pour abréger ses souffrances, trois fois la prudence lui en fit appuyer la crosse par terre. Enfin une main du Huron épuisé tomba sans mouvement à son côté, et les efforts inutiles qu'il fit pour la relever et saisir de nouveau la branche à laquelle l'autre l'attachait encore donnait à ce spectacle un nouveau degré d'horreur. Le chasseur ne put y résister plus longtemps; son coup partit, la tête du sauvage se pencha sur sa poitrine, ses membres frissonnèrent, sa seconde main cessa de serrer la branche qui le soutenait, et tombant dans le gouffre ouvert sous ses pieds, il disparut pour toujours.