Front matter (continued 5)
A.-J.-B. (Auguste-Jean-Baptiste) Defauconpret translation
— Je te remercie de cette grâce, ô mon Dieu! Maintenant, quelque danger qui se présente, ton serviteur y est préparé!
Chapitre XV
Allons, et apprenons le but de son ambassade; c'est ce que j'aurai deviné facilement avant que le Français en ait dit un mot.
Shakespeare. Henri V.
Quelques jours qui suivirent l'arrivée d'Heyward et de ses deux compagnes à William-Henry se passèrent au milieu des privations, du tumulte et des dangers d'un siège que pressait avec vigueur un ennemi contre les forces supérieures duquel Munro n'avait pas de moyens suffisants de résistance. Il semblait que Webb se fût endormi avec son armée sur les bords de l'Hudson, et eût oublié l'extrémité à laquelle ses compatriotes étaient réduite. Montcalm avait rempli tous les bois du portage de ses sauvages, dont on entendait les cris et les hurlements dans tout le camp anglais, ce qui ne contribuait pas peu à jeter une nouvelle terreur dans le coeur des soldats découragés, parce qu'ils sentaient leur faiblesse, et par conséquent disposés à s'exagérer les dangers qu'ils avaient à craindre.
Il n'en était pourtant pas de même de ceux qui étaient assiégés dans le fort. Animés par les discours de leurs, chefs, et excités par leur exemple, ils étaient encore armés de tout leur courage et soutenaient leur ancienne réputation avec un zèle auquel rendait justice leur sévère commandant.
De son côté le général français, quoique connu par son expérience et son habileté, semblait se contenter d'avoir traversé les déserts pour venir attaquer son ennemi; il avait négligé de s'emparer des montagnes voisines, d'où il aurait pu foudroyer le fort avec impunité, avantage que dans la tactique moderne on n'aurait pas manqué de se procurer.
Cette sorte de mépris pour les hauteurs, ou pour mieux dire cette crainte de la fatigue qu'il faut endurer pour les gravir, peut être regardée comme la faute habituelle dans toutes les guerres de cette époque. Peut-être avait-elle pris son origine dans la nature de celles qu'on avait eu à soutenir contre les Indiens, qu'il fallait poursuivre dans les forêts où il ne se trouvait pas de forteresses à attaquer, et où l'artillerie devenait presque inutile. La négligence qui en résulta se propagea jusqu'à la guerre de la révolution, et fit perdre alors aux Américains la forteresse importante de Ticonderago, perte qui ouvrit à l'armée de Burgoyne un chemin dans ce qui était alors le coeur du pays. Aujourd'hui on regarde avec étonnement cette négligence, quel que soit le nom qu'on veuille lui donner. On sait que l'oubli des avantages que pourrait procurer une hauteur, quelque difficile qu'il puisse être de s'y établir, difficulté qu'on a souvent exagérée, comme cela est arrivé à Mont-Défiance, perdrait de réputation l'ingénieur chargé de diriger les travaux militaires et même le général commandant l'armée.
Le voyageur oisif, le valétudinaire, l'amateur des beautés de la nature, traversent maintenant dans une bonne voiture la contrée que nous avons essayé de décrire, pour y chercher l'instruction, la santé, le plaisir, ou bien il navigue sur ces eaux artificielles[44], sorties de terre à la voix d'un homme d'État qui a osé risquer sa réputation politique dans cette entreprise hardie[45]; mais on ne doit pas supposer que nos ancêtres traversaient ces bois, gravissaient ces montagnes ou voguaient sur ces lacs avec la même facilité. Le transport d'un seul canon de gros calibre passait alors pour une victoire remportée, si heureusement les difficultés du passage n'étaient pas de nature à empêcher le transport simultané des munitions, sans quoi ce n'était qu'un tube de fer, lourd, embarrassant, et inutile.
Les maux résultant de cet état de choses se faisaient vivement sentir au brave Écossais qui défendait alors William-Henry. Quoique Montcalm eût négligé de profiter des hauteurs, il avait établi avec art ses batteries dans la plaine, et elles étaient servies avec autant de vigueur que d'adresse. Les assiégés ne pouvaient lui opposer que des moyens de défense préparés à la hâte dans une forteresse située dans le fond d'un désert; et ces belles nappes d'eau qui s'étendaient jusque dans le Canada ne pouvaient leur procurer aucun secours, tandis qu'elles ouvraient un chemin facile à leurs ennemis.
Ce fut dans la soirée du cinquième jour du siège, le quatrième depuis qu'il était rentré dans le fort, que le major Heyward profita d'un pourparler pour se rendre sur les parapets d'un des bastions situés sur les bords du lac, afin de respirer un air frais, et d'examiner quels progrès avaient faits dans la journée les travaux des assiégeants. Il était seul, si l'on excepte la sentinelle qui se promenait sur les remparts, car les artilleurs s'étaient retirés pour profiter aussi de la suspension momentanée de leurs devoirs. La soirée était calme, et l'air qui venait du lac, doux et rafraîchissant: délicieux paysage où naguère le retentissement de l'artillerie et le bruit des boulets qui tombaient dans le lac frappaient les oreilles. Le soleil éclairait cette scène de ses derniers rayons. Les montagnes couvertes de verdure s'embellissaient sous la clarté plus douce du déclin du jour, et l'on voyait se dessiner successivement l'ombre de quelques petits nuages chassés par une brise fraîche. Des îles sans nombre paraient l'Horican, comme les marguerites ornent un tapis de gazon, les unes basses et presque à fleur d'eau, les autres formant de petites montagnes vertes. Une foule de barques voguant sur la surface du lac étaient remplies d'officiers et de soldats de l'armée des assiégeants, qui goûtaient tranquillement les plaisirs de la pêche ou de la chasse.
Cette scène était en même temps paisible et animée. Tout ce qui y appartenait à la nature était plein de douceur et d'une simplicité majestueuse, et l'homme y mêlait un agréable contraste de mouvement et de variété…
Deux petits drapeaux blancs étaient déployés, l'un à l'angle du fort le plus voisin du lac, l'autre sur une batterie avancée du camp de Montcalm, emblème de la trêve momentanée qui suspendait non seulement les hostilités, mais même l'animosité des combattants. Un peu en arrière, on voyait flotter les longs plis de soie des étendards rivaux de France et d'Angleterre.
Une centaine de jeunes Français, aussi gais qu'étourdis, tiraient un filet sur le rivage sablonneux du lac, à portée des canons du fort, dont l'artillerie gardait alors le silence: des soldats s'amusaient à divers jeux au pied des montagnes, qui retentissaient de leurs cris de joie; les uns accouraient sur le bord du lac pour suivre de plus près les diverses parties de pêche et de chasse, les autres gravissaient les hauteurs pour avoir en même temps sous les yeux tous les différents traits de ce riant tableau. Les soldats en faction n'en étaient pas même spectateurs indifférents, quoiqu'ils ne relâchassent rien de leur surveillance. Plusieurs groupes dansaient et chantaient au son du tambour et du fifre, au milieu d'un cercle d'Indiens que ce bruit avait attirés du fond d'un bois, et qui les regardaient avec un étonnement silencieux. En un mot, tout avait l'aspect d'un jour de plaisir plutôt que d'une heure dérobée aux fatigues et aux dangers d'une guerre.
Duncan contemplait ce spectacle depuis quelques minutes, et se livrait aux réflexions qu'il faisait naître en lui, quand il entendit marcher sur le glacis en face de la poterne dont nous avons déjà parlé. Il s'avança sur un angle du bastion pour voir quels étaient ceux qui s'en approchaient, et vit arriver OEil-de- Faucon, sous la garde d'un officier français. Le chasseur avait l'air soucieux et abattu, et l'on voyait qu'il se sentait humilié et presque déshonoré, par le fait qu'il était tombé au pouvoir des ennemis. Il ne portait plus son arme favorite, son tueur-de-daims, comme il l'appelait, et il avait même les mains liées derrière le dos avec une courroie. Des drapeaux blancs avaient été envoyés si souvent pour couvrir quelque message, que le major, en s'avançant sur le bord du bastion, ne s'était attendu à voir qu'un officier français chargé d'en apporter quelqu'un; mais dès qu'il eut reconnu la grande taille et les traits de son ancien compagnon, il tressaillit de surprise, et se hâta de descendre du bastion pour regagner l'intérieur de la forteresse.
Le son de quelques autres voix attira pourtant son attention, et lui fit oublier un instant son dessein. À l'autre bout du bastion, il rencontra Alice et Cora qui se promenaient sur le parapet, où de même que lui elles étaient venues pour respirer l'air frais du soir. Depuis le moment pénible où il les avait quittées, uniquement pour assurer leur entrée sans danger dans le fort, en arrêtant ceux qui les poursuivaient, il ne les avait pas vues un seul instant, car les devoirs qu'il avait à remplir ne lui avaient pas laissé une minute de loisir. Il les avait quittées alors pâles, épuisées de fatigue, abattues par les dangers qu'elles avaient courus, et maintenant il voyait les roses refleurir sur leurs joues et la gaieté reparaître sur leur front, quoiqu'elle ne fût pas sans mélange d'inquiétude. Il n'était donc pas surprenant qu'une pareille rencontre fît oublier un instant tout autre objet au jeune militaire, et ne lui laissât que le désir de les entretenir. Cependant la vivacité d'Alice ne lui donna pas le temps de leur adresser la parole le premier.
— Vous voilà donc, chevalier déloyal et discourtois, qui abandonnez vos damoiselles dans la lice pour courir au milieu des hasards du combat! s'écria-t-elle en affectant un ton de reproche que démentaient ses yeux, son sourire et le geste de sa main; voilà plusieurs jours, plusieurs siècles que nous nous attendons à vous voir tomber à nos pieds pour implorer notre merci, et nous demander humblement pardon de votre fuite honteuse; car jamais daim effarouché, comme le dirait notre digne ami OEil-de-Faucon, n'a pu courir plus vite.
— Vous savez qu'Alice veut parler du désir que nous avions de vous faire tous les remerciements que nous vous devons, dit Cora plus grave et plus sérieuse. Mais il est vrai que nous avons été surprises de ne pas vous avoir vu plus tôt, quand vous deviez être sûr que la reconnaissance des deux filles était égale à celle de leur père.
— Votre père lui-même pourrait vous dire, répondit le major, que, quoique éloigné de vous, je n'en ai pas moins été occupé de votre sûreté. La possession de ce village de tentes, ajouta-t-il en montrant le camp retranché occupé par le détachement venu du fort Édouard, a été vivement contestée; et quiconque est maître de cette position doit bientôt l'être du fort et de tout ce qu'il contient. J'ai passé tous les jours et toutes les nuits depuis notre arrivée au fort. Mais, continua-t-il en détournant un peu la tête avec un air de chagrin et d'embarras, quand je n'aurais pas eu une raison aussi valable pour m'absenter, la honte aurait peut- être dû suffire pour m'empêcher d'oser me montrer à vos yeux.
— Heyward! Duncan! s'écria Alice, se penchant en avant, pour lire dans ses traits si elle ne se trompait pas en devinant à quoi il voulait faire allusion en parlant ainsi; si je croyais que cette langue babillarde vous eût causé quelque peine, je la condamnerais à un silence éternel! Cora peut dire, si elle le veut, combien nous avons apprécié votre zèle, et quelle est la sincérité, j'allais presque dire l'enthousiasme de notre reconnaissance.
— Et Cora attestera-t-elle la vérité de ce discours? demanda gaiement Heyward, les manières cordiales d'Alice ayant dissipé un premier sentiment d'inquiétude; que dit notre grave soeur? Le soldat plein d'ardeur, qui veille à son poste, peut-il faire excuser le chevalier négligent qui s'est endormi au sien?
Cora ne lui répondit pas sur-le-champ, et elle resta quelques instants le visage tourné vers l'Horican, comme si elle eût été occupée de ce qui se passait sur la surface du lac. Lorsqu'elle fixa ensuite ses yeux noirs sur le major, ils avaient une telle expression d'anxiété que l'esprit du jeune militaire ne put se livrer à aucune autre idée que celle de l'inquiétude et de l'intérêt qu'elle faisait naître en lui.
— Vous êtes indisposée, ma chère miss Munro, lui dit-il; je regrette que nous nous soyons livrés au badinage pendant que vous souffrez.
— Ce n'est rien, répondit-elle sans accepter le bras qu'il lui offrait. Si je ne puis voir le côté brillant du tableau de la vie sous les mêmes couleurs que cette jeune et innocente enthousiaste, ajouta-t-elle en appuyant une main avec affection sur le bras de sa soeur, c'est un tribut que je paie à l'expérience, et peut-être un malheur de mon caractère. Mais voyez, major Heyward, continua- t-elle en faisant un effort sur elle-même pour écarter toute apparence de faiblesse, comme elle pensait que son devoir l'exigeait, regardez autour de vous, et dites-moi quel spectacle est celui qui nous environne, pour la fille d'un soldat qui ne connaît d'autre bonheur que son honneur et son renom militaire.
— Ni l'un ni l'autre ne peuvent être ternis par des circonstances qu'il lui est impossible de maîtriser, répondit Duncan avec chaleur. Mais ce que vous venez de me dire me rappelle à mon devoir. Je vais trouver votre père pour savoir quelle détermination il a prise sur des objets importants relatifs à notre défense. — Que le ciel veille sur vous! noble Cora, car je dois vous nommer ainsi. (Elle lui offrit la main, mais ses lèvres tremblaient, et son visage se couvrit d'une pâleur mortelle.) Dans le bonheur comme dans l'adversité, je sais que vous serez toujours l'ornement de votre sexe. — Adieu, Alice, ajouta-t-il avec un accent de tendresse au lieu de celui de l'admiration; nous nous reverrons bientôt comme vainqueurs, j'espère, et au milieu des réjouissances.
Sans attendre leur réponse, il descendit rapidement du bastion, traversa une petite esplanade, et au bout de quelques instants il se trouva en présence du commandant. Munro se promenait tristement dans son appartement quand Heyward y arriva.
— Vous avez prévenu mes désirs, major, dit-il; j'allais vous faire prier de me faire le plaisir de venir ici.
— J'ai vu avec peine, Monsieur, que le messager que je vous avais recommandé avec tant de chaleur est arrivé ici prisonnier des Français. — J'espère que vous n'avez aucune raison pour suspecter sa fidélité?
— La fidélité de la Longue-Carabine m'est connue depuis longtemps, et elle est au-dessus de tout soupçon, quoique sa bonne fortune ordinaire semble avoir fini par se démentir. Montcalm l'a fait prisonnier, et avec la maudite politesse de son pays il me l'a renvoyé en me faisant dire, que sachant le cas que je faisais de ce drôle il ne voulait pas me priver de ses services. C'est une manière jésuitique d'apprendre à un homme ses infortunes, major Heyward!
— Mais le général Webb, — le renfort que nous en attendons…
— Avez-vous regardé du côté du sud? n'avez-vous pas pu l'apercevoir? s'écria le commandant avec un sourire plein d'amertume; allons, allons, vous êtes jeune, major, vous n'avez pas de patience, vous ne laissez pas à ces messieurs le temps de marcher!
— Ils sont donc en marche? Votre messager vous en a-t-il assuré?
— Quand arriveront-ils, et par quel chemin, c'est ce qu'il lui est impossible de me dire. Il paraît aussi qu'il était porteur d'une lettre, et c'est la seule partie de l'affaire qui semble agréable; car malgré les attentions ordinaires de votre marquis de Montcalm, je suis convaincu que si cette missive avait contenu de mauvaises nouvelles, la politesse du Monsieur[46] l'aurait certainement empêché de me les laisser ignorer.
— Ainsi donc il a renvoyé le messager et gardé le message?
— Précisément, c'est ce qu'il a fait; et tout cela par suite de ce qu'on appelle sa bonhomie. Je gagerais que si la vérité était connue, on verrait que le grand-père du noble marquis donnait des leçons de l'art sublime de la danse.
— Mais que dit le chasseur? il a des yeux, des oreilles, une langue. Quel rapport verbal vous a-t-il fait?
— Oh! il a certainement tous les organes que la nature lui a donnés, et il est fort en état de dire tout ce qu'il a vu et entendu. Eh bien! le résultat de son rapport est qu'il existe sur les bords de l'Hudson un certain fort appartenant à Sa Majesté britannique, nommé Édouard, en l'honneur de Son Altesse le duc d'York, et qu'il est défendu par une nombreuse garnison, comme cela doit être.
— Mais n'y a-t-il vu aucun mouvement, aucun signe qui annonçât l'intention de marcher à notre secours?
— Il y a vu une parade le matin et une parade le soir, et quand un brave garçon des troupes provinciales… Mais vous êtes à demi Écossais, Duncan, et vous connaissez le proverbe qui dit que, quand on laisse tomber sa poudre, si elle touche un charbon elle prend feu, ainsi… Ici le vétéran s'interrompit tout à coup, et quittant le ton d'ironie amère, il en prit un plus grave et plus sérieux. — Et cependant il pouvait, il devait y avoir dans cette lettre quelque chose dont il aurait été bon que nous fussions instruits.
— Notre décision doit être prompte, dit Duncan, se hâtant de profiter du changement d'humeur qu'il remarquait dans son commandant, pour lui parler d'objets qu'il regardait comme encore plus importants; je ne puis vous cacher que le camp fortifié ne peut tenir longtemps encore, et je suis fâché d'avoir à ajouter que les choses ne me paraissent pas aller beaucoup mieux dans le fort. — La moitié de nos canons sont hors de service.
— Cela pourrait-il être autrement? Les uns ont été péchés dans le lac, les autres se sont rouillés au milieu des bois depuis la découverte de ce pays, et les meilleurs ne sont que des joujoux de corsaires; ce ne sont pas des canons. Croyez-vous, Monsieur, que vous puissiez avoir une artillerie bien montée au milieu du désert, à trois mille milles de la Grande-Bretagne?
— Nos murs sont près de tomber, continua Heyward sans se laisser déconcerter par ce nouvel élan d'indignation du vétéran; les provisions commencent à nous manquer, et les soldats donnent même déjà des signes de mécontentement et d'alarmes.
— Major Heyward, répondit Munro en se tournant vers lui avec l'air de dignité que son âge et son grade supérieur lui permettaient de prendre, j'aurais inutilement servi Sa Majesté pendant un demi-siècle et vu ma tête se couvrir de ces cheveux blancs, si j'ignorais ce que vous venez de me dire et tout ce qui a rapport aux circonstances pénibles et urgentes dans lesquelles nous nous trouvons; mais nous devons tout à l'honneur des armes du roi, et nous nous devons aussi quelque chose à nous-mêmes. Tant qu'il me restera quelque espoir d'être secouru, je défendrai ce fort, quand ce devrait être avec des pierres ramassées sur le bord du lac. — C'est cette malheureuse lettre que nous aurions besoin de voir, afin de connaître les intentions de l'homme que le comte de Soudon nous a laissé pour le remplacer.
— Et puis-je vous être de quelque utilité dans cette affaire?
— Oui, Monsieur, vous le pouvez. En addition à ses autres civilités, le marquis de Montcalm m'a fait inviter à une entrevue personnelle avec lui dans l'espace qui sépare nos fortifications des lignes de son camp. Or je pense qu'il ne convient pas que je montre tant d'empressement à le voir, et j'ai dessein de vous employer, vous, officier revêtu d'un grade honorable, comme mon substitut; car ce serait manquer à l'honneur de l'Écosse que de laisser dire qu'un de ses enfants a été surpassé en civilité par un homme né dans quelque autre pays que ce soit de la terre.
Sans entrer dans une discussion sur le mérite comparatif de la politesse des différents pays, Duncan se borna à assurer le vétéran qu'il était prêt à exécuter tous les ordres dont il voudrait le charger. Il s'ensuivit une longue conversation confidentielle, pendant laquelle Munro informa le jeune officier de tout ce qu'il aurait à faire, en y ajoutant quelques avis dictés par son expérience; après quoi Heyward prit congé de son commandant.
Comme il ne pouvait agir qu'en qualité de représentant du commandant du fort, on se dispensa du cérémonial qui aurait accompagné une entrevue des deux chefs des forces ennemies. La suspension d'armes durait encore, et après un roulement de tambours, Duncan sortit par la poterne, précédé d'un drapeau blanc, environ dix minutes après avoir reçu ses instructions. Il fut accueilli par l'officier qui commandait les avant-postes avec les formalités d'usage, et conduit sur-le-champ sous la tente du général renommé qui commandait l'armée française.
Montcalm reçut le jeune major, entouré de ses principaux officiers et ayant près de lui les chefs des différentes tribus d'Indiens qui l'avaient accompagné dans cette guerre. Heyward s'arrêta tout à coup involontairement quand, en jetant les yeux sur cette troupe d'hommes rouges, il distingua parmi eux la physionomie farouche de Magua, qui le regardait avec cette attention calme et sombre qui était le caractère habituel des traits de ce rusé sauvage. Une exclamation de surprise pensa lui échapper; mais se rappelant sur- le-champ de quelle mission il était chargé, et en présence de qui il se trouvait, il supprima toute apparence extérieure d'émotion, et se tourna vers le général ennemi, qui avait déjà fait un pas pour aller au-devant de lui.
Le marquis de Montcalm, à l'époque dont nous parlons, était dans la fleur de son âge; et l'on pourrait ajouter qu'il était arrivé à l'apogée de sa fortune. Mais même dans cette situation digne d'envie, il était poli et affable, et il se distinguait autant par sa scrupuleuse courtoisie que par cette valeur chevaleresque dont il donna tant de preuves, et qui deux ans après lui coûta la vie dans les plaines d'Abraham. Duncan, en détournant les yeux de la physionomie féroce et ignoble de Magua, en vit avec plaisir le contraste parfait dans l'air noble et militaire, les traits prévenants et le sourire gracieux du général français.
— Monsieur, dit Montcalm, j'ai beaucoup de plaisir… Eh bien! où est donc cet interprète?
— Je crois, Monsieur, qu'il ne sera pas nécessaire, dit Heyward avec modestie; je parle un peu le français.
— Ah! j'en suis charmé, répliqua le marquis; et prenant familièrement Duncan sous le bras, il le conduisit à l'extrémité de la tente, où ils pouvaient s'entretenir sans être entendus. — Je déteste ces fripons-là, ajouta-t-il en continuant à parler français; car on ne sait jamais sur quel pied on est avec eux. — Eh bien! Monsieur, je me serais fait honneur d'avoir une entrevue personnelle avec votre brave commandant; mais je me félicite qu'il se soit fait remplacer par un officier aussi distingué que vous l'êtes, et aussi aimable que vous le paraissez.
Duncan le salua, car le compliment ne pouvait lui déplaire, en dépit de la résolution héroïque qu'il avait prise de ne pas souffrir que les politesses ou les ruses du général ennemi lui fissent oublier un instant ce qu'il devait à son souverain. Montcalm reprit la parole après un moment de silence et de réflexion.
— Votre commandant est plein de bravoure, Monsieur, dit-il alors; il est plus en état que personne de résister à une attaque. Mais n'est-il pas temps qu'il commence à suivre les conseils de l'humanité, plutôt que ceux de la valeur? L'une et l'autre contribuent également à caractériser le héros.
— Nous regardons ces deux qualités comme inséparables, répondit Duncan en souriant; mais tandis que vous nous donnez mille motifs pour stimuler l'une, nous n'avons encore jusqu'à présent aucune raison particulière pour mettre l'autre en action.
Montcalm salua à son tour; mais ce fut avec l'air d'un homme trop habile pour écouter le langage de la flatterie, et il ajouta:
— Il est possible que mes télescopes m'aient trompé, et que vos fortifications aient résisté à notre artillerie mieux que je ne le supposais. — Vous savez sans doute quelle est notre force?
— Nos rapports varient à cet égard, répondit Heyward nonchalamment; mais nous ne la supposons que de vingt mille hommes tout au plus.
Le Français se mordit les lèvres, et fixa ses yeux sur le major comme pour lire dans ses pensées, et alors il ajouta avec une indifférence bien jouée et comme s'il eût voulu reconnaître la justesse d'un calcul auquel il voyait fort bien que Duncan n'ajoutait pas foi:
— C'est un aveu mortifiant pour un soldat, Monsieur; mais il faut convenir que, malgré tous nos soins, nous n'avons pu déguiser notre nombre. On croirait pourtant que, s'il était possible d'y réussir, ce devrait être dans ces bois. — Mais quoique vous pensiez qu'il est encore trop tôt pour écouter la voix de l'humanité, continua-t-il en souriant, il m'est permis de croire qu'un jeune guerrier comme vous ne peut être sourd à celle de la galanterie. Les filles du commandant, à ce que j'ai appris, sont entrées dans le fort depuis qu'il est investi?
— Oui, Monsieur, répondit Heyward; mais cette circonstance, bien loin d'affaiblir notre résolution, ne fait que nous exciter à de plus grands efforts par l'exemple de courage qu'elle nous a mis sous les yeux. S'il ne fallait que de la fermeté pour repousser même un ennemi aussi habile que monsieur de Montcalm, je confierais volontiers la défense de William-Henry à l'aînée de ces jeunes dames.
— Nous avons dans nos lois saliques une sage disposition en vertu de laquelle la couronne de France ne peut jamais tomber en quenouille, répondit Montcalm un peu sèchement et avec quelque hauteur; mais reprenant aussitôt son air d'aisance et d'affabilité ordinaire, il ajouta: — Au surplus, comme toutes les grandes qualités sont héréditaires, c'est un motif de plus pour vous croire; mais ce n'est pas une raison pour oublier que, comme je vous le disais, le courage même doit avoir des bornes, et qu'il est temps de faire parler les droits de l'humanité. — Je présume, Monsieur, que vous êtes autorisé à traiter des conditions de la reddition du fort?
— Votre Excellence trouve-t-elle que nous nous défendions assez faiblement pour regarder cette mesure comme nous étant imposée par la nécessité?
— Je serais fâché de voir la défense se prolonger de manière à exaspérer mes amis rouges, dit Montcalm sans répondre à cette question, en jetant un coup d'oeil sur le groupe d'Indiens attentifs à un entretien que leurs oreilles ne pouvaient entendre; même à présent je trouve assez difficile d'obtenir d'eux qu'ils respectent les usages de la guerre des nations civilisées.
Heyward garda le silence, car il se rappela les dangers qu'il avait courus si récemment parmi ces sauvages, et les deux faibles compagnes qui avaient partagé ses souffrances.
— Ces messieurs-là, continua Montcalm voulant profiter de l'avantage qu'il croyait avoir remporté, sont formidables quand ils sont courroucés, et vous savez combien il est difficile de modérer leur colère. — Eh bien! Monsieur, parlerons-nous des conditions de la reddition?
— Je crois que Votre Excellence n'apprécie pas assez la force de William-Henry et les ressources de sa garnison.
— Ce n'est pas Québec que j'assiège; c'est une place dont toutes les fortifications sont en terre, et défendue par une garnison qui ne consiste qu'en deux mille trois cents hommes, quoique un ennemi doive rendre justice à leur bravoure.
— Il est très vrai que nos fortifications sont en terre, Monsieur, et qu'elles ne sont point assises sur le rocher du Diamant; mais elles sont élevées sur cette rive qui a été si fatale à Dieskau et à sa vaillante armée; et vous ne faites pas entrer dans vos calculs une force considérable qui n'est qu'à quelques heures de marche de nous, et que nous devons regarder comme faisant partie de nos moyens de défense.
— Oui, répondit Montcalm avec le ton d'une parfaite indifférence, de six à huit mille hommes, que leur chef circonspect juge plus prudent de garder dans leurs retranchements que de mettre en campagne.
Ce fut alors le tour d'Heyward de se mordre les lèvres de dépit, en entendant le marquis parler avec tant d'insouciance d'un corps d'armée dont il savait que la force effective était fort exagérée. Tous deux gardèrent le silence quelques instants, et Montcalm reprit la parole de manière à annoncer qu'il croyait que la visite de l'officier anglais n'avait d'autre but que de proposer des conditions de capitulation. De son côté le major chercha à donner à la conversation une tournure qui amenât le général français à faire quelque allusion à la lettre qu'il avait interceptée; mais ni l'un ni l'autre ne réussit à atteindre son but, et après une longue et inutile conférence, Duncan se retira avec une impression favorable des talents et de la politesse du général ennemi, mais aussi peu instruit sur ce qu'il désirait apprendre que lorsqu'il était arrivé.
Montcalm l'accompagna jusqu'à la porte de sa tente, et le chargea de renouveler au commandant du fort l'invitation qu'il lui avait déjà fait faire de lui accorder le plus tôt possible une entrevue sur le terrain situé entre les deux armées. Là ils se séparèrent; l'officier qui avait amené Duncan le reconduisit aux avant-postes, et le major étant rentré dans le fort se rendit sur-le-champ chez Munro.
Chapitre XVI
Mais avant de combattre ouvrez donc cette lettre.
Shakespeare. Le Roi Lear.
Munro était seul avec ses deux filles lorsque le major entra dans son appartement. Alice était assise sur un de ses genoux, et ses doigts délicats s'amusaient à séparer les cheveux blancs qui tombaient sur le front de son père. Cette sorte d'enfantillage fit froncer le sourcil du vétéran; mais elle ramena la sérénité sur son front en y appuyant ses lèvres de rose. Cora, toujours calme et grave, était assise près d'eux, et regardait le badinage de sa jeune soeur avec cet air de tendresse maternelle qui caractérisait son affection pour elle.
Au milieu des plaisirs purs et tranquilles dont elles jouissaient dans cette réunion de famille, les deux soeurs semblaient avoir oublié momentanément, non seulement les dangers qu'elles avaient si récemment courus dans les bois, mais même ceux qui pouvaient encore les menacer dans une forteresse assiégée par une force si supérieure. On eût pu croire qu'elles avaient voulu profiter de cet instant de trêve pour se livrer à l'effusion de leurs plus tendres sentiments, et tandis que les filles oubliaient leurs craintes, le vétéran lui-même, dans ce moment de repos et de sécurité, ne songeait qu'à l'amour paternel.
Duncan, qui, dans l'empressement qu'il avait dé rendre compte de sa mission au commandant, était entré sans se faire annoncer, resta une minute ou deux spectateur immobile d'une scène qui l'intéressait vivement et qu'il ne voulait pas interrompre; mais enfin les yeux actifs d'Alice virent son image dans une glace placée devant elle, et elle se leva en s'écriant:
— Le major Heyward!
— Eh bien! qu'avez-vous à en dire? lui demanda son père sans changer de position; il est à présent à jaser avec le Français dans son camp, où je l'ai envoyé.
Duncan s'étant avancé vers lui: — Ah! vous voilà, Monsieur! continua-t-il; vous êtes jeune, et leste par conséquent. — Allons, enfants, retirez-vous! que faites-vous ici? croyez-vous qu'un soldat n'ait pas déjà assez de choses dans la tête, sans venir la remplir encore de bavardages de femmes?
Cora se leva sur-le-champ, voyant que leur présence n'était plus désirée, et Alice la suivit, un sourire sur les lèvres.
Au lieu de demander au major le résultat de sa mission, Munro se promena quelques instants, les mains croisées derrière le dos et la tête penchée sur sa poitrine, en homme livré à de profondes réflexions. Enfin il leva sur Duncan des yeux exprimant sa tendresse paternelle, et s'écria:
— Ce sont deux excellentes filles, Heyward! Qui ne serait fier d'être leur père!
— Je crois que vous savez déjà tout ce que je pense de ces deux aimables soeurs, colonel Munro.
— Sans doute, sans doute, et je me rappelle même que le jour de votre arrivée au fort vous aviez commencé à m'ouvrir votre coeur à ce sujet d'une manière qui ne me déplaisait nullement; mais je vous ai interrompu, parce que je pensais qu'il ne convenait pas à un vieux soldat de parler de préparatifs de noces, et de se livrer à la joie qu'elles entraînent, dans un moment où il était possible que les ennemis de son roi voulussent avoir leur part du festin nuptial sans y avoir été invités. Cependant je crois que j'ai eu tort, Duncan. — Oui, j'ai eu tort, et je suis prêt à entendre ce que vous avez à me dire.
— Malgré tout le plaisir que me donne cette agréable assurance, mon cher monsieur, il faut d'abord que je vous rende compte d'un message que le marquis de…
— Au diable le Français et toute son armée! s'écria le vétéran en fronçant le sourcil; Montcalm n'est pas encore maître de William- Henry, et il ne le sera jamais si Webb se conduit comme il le doit. Non, Monsieur, non; grâce au ciel, nous ne sommes pas encore réduits à une extrémité assez urgente pour que Munro ne puisse donner un instant à ses affaires domestiques, aux soins de sa famille. Votre mère était fille unique de mon meilleur ami, Duncan, et je vous écouterai en ce moment, quand même tous les chevaliers de Saint-Louis, avec leur patron à leur tête, seraient à la poterne, me suppliant de leur accorder un moment d'audience. — Jolie chevalerie, ma foi, que celle qu'on peut acheter avec quelques tonnes de sucre! — Et leurs marquisats de deux sous? On en ferait de semblables par douzaines dans le Lothian. — Parlez- moi du Chardon[47], quand vous voudrez me citer un ordre de chevalerie antique et vénérable; le véritable nemo me impunè lacessit[48] de la chevalerie! Vous avez eu des ancêtres qui en ont été revêtus, Duncan, et ils faisaient l'ornement de la noblesse d'Écosse.
Heyward vit que son commandant se faisait un malin plaisir de montrer son mépris pour les Français et pour le message de leur général; sachant que l'humeur de Munro ne serait pas de longue durée, et qu'il reviendrait de lui-même sur ce sujet, il n'insista plus pour rendre compte de sa mission, et parla d'un objet qui l'intéressait davantage.
— Je crois, Monsieur, lui dit-il, vous avoir fait connaître que j'aspirais à être honoré du nom de votre fils.
— Oui, j'ai eu assez d'intelligence pour le comprendre; mais avez-vous parlé aussi intelligiblement à ma fille?
— Non, sur mon honneur, Monsieur! j'aurais cru abuser de la confiance que vous m'aviez accordée si j'avais profité d'une pareille occasion pour lui faire connaître mes désirs.
— Vous avez agi en homme d'honneur, Heyward, et je ne puis qu'approuver de tels sentiments; mais Cora est une fille sage, discrète, et dont l'âme est trop élevée pour qu'elle ait besoin qu'un père exerce quelque influence sur son choix.
— Cora!
— Oui, Monsieur, Cora! — De quoi parlons-nous, Monsieur? N'est- ce pas de vos prétentions à la main de miss Munro?
— Je… je… ne crois pas avoir prononcé son nom, balbutia le major avec embarras.
— Et pour épouser qui me demandez-vous donc mon consentement? dit le vétéran en se redressant, avec un air de mécontentement et de dignité blessée.
— Vous avez une autre fille, Monsieur, répondit Heyward; une fille non moins aimable, non moins intéressante.
— Alice! s'écria Munro avec une surprise égale à celle que Duncan venait de montrer en répétant le nom de Cora.
— C'est à elle que s'adressent tous mes voeux, Monsieur. Le jeune homme attendit en silence le résultat de l'effet extraordinaire que produisait sur le vieux guerrier une déclaration à laquelle il était évident que celui-ci s'attendait si peu. Pendant quelques minutes Munro parcourut sa chambre à grands pas, comme agité de convulsions et absorbé par des réflexions pénibles. Enfin il s'arrêta en face d'Heyward, fixa les yeux sur les siens, et lui dit avec une émotion qui rendait ses lèvres tremblantes:
— Duncan Heyward, je vous ai aimé pour l'amour de celui dont le sang coule dans vos veines. — Je vous ai aimé pour vous-même, à cause des bonnes qualités que j'ai reconnues en vous. Je vous ai aimé parce que j'ai pensé que vous pourriez faire le bonheur de ma fille; mais toute cette affection se changerait en haine si j'étais sûr que ce que j'appréhende soit vrai!
— À Dieu ne plaise que je puisse faire, dire, ou penser la moindre chose capable d'amener un si cruel changement! s'écria Heyward, qui soutint d'un oeil ferme les regards fixes et pénétrants de son commandant.
Sans réfléchir à l'impossibilité où se trouvait le jeune homme qui l'écoutait de comprendre des sentiments qui étaient cachés au fond de son coeur, Munro se laissa pourtant fléchir par l'air de candeur et de sincérité qu'il remarqua en lui, et reprit la parole d'un ton plus doux. — Vous désirez être mon fils, Duncan, lui dit-il, et vous ignorez encore l'histoire de celui que vous voulez appeler votre père. Asseyez-vous, et je vais vous ouvrir, aussi brièvement qu'il me sera possible de le faire, un coeur dont les blessures ne sont pas encore cicatrisées.
Le message de Montcalm fut alors complètement oublié; et celui qui en était chargé n'y songeait pas plus que celui à qui il était destiné. Chacun d'eux prit une chaise, et tandis que le vieillard gardait le silence pour rassembler ses idées, en se livrant à des souvenirs qui paraissaient mélancoliques, le jeune homme réprima son impatience, et prit un air et une attitude d'attention respectueuse; enfin Munro commença son récit.
— Vous savez déjà, major Heyward, dit l'Écossais, que ma famille est ancienne et honorable, quoique la fortune ne l'ait pas favorisée d'une manière proportionnée à sa noblesse. J'avais à peu près votre âge quand j'engageai ma foi à Alice Graham, fille d'un laird du voisinage, propriétaire de biens assez considérables; mais divers motifs, peut-être ma pauvreté, firent que son père s'opposa à notre union: en conséquence je fis ce que tout homme honnête devait faire, je rendis à Alice sa parole, et étant entré au service du roi, je quittai l'Écosse. J'avais déjà vu bien des pays, mon sang avait déjà coulé dans bien des contrées, quand mon devoir m'appela dans les îles des Indes occidentales: là le hasard me fit faire la connaissance d'une dame qui avec le temps devint mon épouse, et me rendit père de Cora. Elle était fille d'un homme bien né, dont la femme avait le malheur, si le terme vous convient, Monsieur, dit le vieillard avec un accent de fierté, de descendre, quoiqu'à un degré déjà éloigné, de cette classe infortunée qu'on a la barbarie de réduire à un infâme esclavage pour fournir aux besoins de luxe des nations civilisées. — Oui, Monsieur, et c'est une malédiction qui a frappé l'Écosse même, par suite de son union contre nature à une terre étrangère et à un peuple de trafiquants. Mais si je trouvais parmi eux un homme qui osât se permettre une réflexion méprisante sur la naissance de ma fille, sur ma parole, il sentirait tout le poids du courroux d'un père! — Mais vous-même, major Heyward, vous êtes né dans les colonies du sud, où ces êtres infortunés et tous ceux qui en descendent sont regardés comme appartenant à une race inférieure à la nôtre.
— Cela n'est malheureusement que trop vrai, Monsieur, dit Duncan avec un tel embarras qu'il ne put s'empêcher de baisser les yeux.
— Et vous en faites un sujet de reproche à ma fille! s'écria le père d'un ton où l'on reconnaissait en même temps le chagrin et la colère, l'ironie et l'amertume; quelque aimable, quelque vertueuse qu'elle soit, vous dédaignez de mêler le sang des Heyward à un sang si dégradé, si méprisé?
— Dieu me préserve d'un préjugé si indigne et si déraisonnable! répondit Heyward, quoique la voix de sa conscience l'avertit en secret que ce préjugé, fruit de l'éducation, était enraciné dans son coeur aussi profondément que s'il y eût été implanté par les mains de la nature: — la douceur, l'ingénuité, les charmes et la vivacité de la plus jeune de vos filles, colonel Munro, vous expliquent assez mes motifs pour qu'il soit inutile de m'accuser d'une injustice.
— Vous avez raison, Monsieur, dit le vieillard, prenant une seconde fois un ton radouci; elle est l'image parlante de ce qu'était sa mère à son âge avant qu'elle eût connu le chagrin. Lorsque la mort m'eut privé de mon épouse, je retournai en Écosse, enrichi par ce mariage; et le croiriez-vous, Duncan? j'y retrouvai l'ange qui avait été mon premier amour, languissant dans le célibat depuis vingt ans, et uniquement par affection pour l'ingrat qui avait pu l'oublier; elle fit encore plus, elle me pardonna mon manque de foi, et comme elle était encore sa maîtresse, elle m'épousa…
— Et devint mère d'Alice! s'écria Heyward avec un empressement qui aurait pu être dangereux dans un moment où le vieux militaire aurait été moins occupé des souvenirs qui le déchiraient.
— Oui, répondit Munro, et elle paya de sa vie le précieux présent qu'elle me fit; mais c'est une sainte dans le ciel, Monsieur, et il conviendrait mal à un homme sur le bord du tombeau de murmurer contre un sort si désirable. Elle ne vécut avec moi qu'une seule année, terme de bonheur bien court pour une femme qui avait passé toute sa jeunesse dans la douleur.
Munro se tut, et son affection muette avait quelque chose de si imposant et de si majestueux qu'Heyward n'osa hasarder un seul mot de conversation. Le vieillard semblait avoir oublié qu'il n'était pas seul, et ses traits agités annonçaient sa vive émotion, tandis que de grosses larmes coulaient le long de ses joues.
Enfin il parut revenir à lui; il se leva tout à coup, fit un tour dans l'appartement, comme pour se donner le temps de retrouver le calme que ce récit lui avait fait perdre, et se rapprocha d'Heyward avec un air de grandeur et de dignité.
— Major, lui dit-il, n'avez-vous pas un message à me communiquer de la part du marquis de Montcalm?
Duncan tressaillit à son tour, car ce message était alors bien loin de ses pensées, et il commença sur-le-champ, quoique non sans embarras, à rendre le compte qu'il devait de son ambassade. Il est inutile d'appuyer ici sur la manière adroite, mais civile, avec laquelle le général français avait su éluder toutes les tentatives qu'avait faites Heyward pour tirer de lui le motif de l'entrevue qu'il avait proposée au commandant de William-Henry, et sur le message conçu en termes toujours polis, mais très décidés, par lequel il lui donnait à entendre qu'il fallait qu'il vînt chercher cette explication lui-même, ou qu'il se déterminât à s'en passer.
Pendant que Munro écoutait le récit détaillé que lui faisait le major de sa conférence avec le général ennemi, les sensations que l'amour paternel avait excitées en lui s'affaiblissaient graduellement pour faire place aux idées que lui inspirait le sentiment de ses devoirs militaires; et lorsque Duncan eut fini de rendre compte de sa mission, le père avait disparu, il ne restait plus devant lui que le commandant de William-Henry, mécontent et courroucé.
— Vous m'en avez dit assez, major Heyward, s'écria le vieillard d'un ton qui prouvait combien il était blessé de la conduite du marquis, assez pour faire un volume de commentaires sur la civilité française. Voilà un monsieur qui m'invite à une conférence, et quand je me fais remplacer par un substitut très capable, car vous l'êtes, Duncan, quoique vous soyez encore jeune, il refuse de s'expliquer et me laisse tout à deviner!
— Mon cher monsieur, reprit le major en souriant, il est possible qu'il ait une idée moins favorable du substitut. D'ailleurs, faites attention que l'invitation qu'il vous a faite et qu'il m'a chargé de vous réitérer s'adresse au commandant en chef du fort, et non à l'officier qui commande en second.
— Eh bien! Monsieur, répondit Munro, un substitut n'est-il pas investi de tout le pouvoir et de toute la dignité de celui qu'il représente? — Il veut avoir une conférence avec le commandant en personne! Sur ma foi, Duncan, j'ai envie de la lui accorder, ne fût-ce que pour lui montrer une contenance ferme, en dépit de son armée nombreuse et de ses sommations. Ce serait un coup de politique qui ne serait peut-être pas mauvais, jeune homme.
Duncan, qui croyait de la dernière importance de connaître le plus promptement possible le contenu de la lettre dont le batteur d'estrade était chargé, se hâta d'appuyer sur cette idée.
— Sans aucun doute, dit-il, la vue de notre air d'indifférence et de tranquillité ne sera pas propre à lui inspirer de la confiance.
— Jamais vous n'avez dit plus grande vérité. — Je voudrais qu'il vînt inspecter nos fortifications en plein jour, et en manière d'assaut, ce qui est le meilleur moyen pour voir si un ennemi fait bonne contenance, et ce qui serait infiniment préférable au système de canonnade qu'il a adopté. La beauté de l'art de la guerre a été détruite, major, par les pratiques modernes de votre M. Vauban. Nos ancêtres étaient fort au-dessus de cette lâcheté scientifique.
— Cela peut être vrai, Monsieur, mais nous sommes obligés maintenant de nous défendre avec les mêmes armes qu'on emploie contre nous. — Que décidez-vous, relativement à l'entrevue?
— Je verrai le Français; je le verrai sans crainte et sans délai, comme il convient à un fidèle serviteur du roi mon maître. — Allez, major Heyward, faites-leur entendre une fanfare de musique, et envoyez un trompette pour informer le marquis que je vais me rendre à l'endroit indiqué. Je le suivrai de près avec une escorte, car honneur est dû à celui qui est chargé de garder l'honneur de son roi. Mais écoutez, Duncan, ajouta-t-il en baissant la voix, quoiqu'ils fussent seuls, il sera bon d'avoir un renfort à portée, dans le cas où quelque trahison aurait été préméditée.
Heyward profita sur-le-champ de cet ordre pour quitter l'appartement; et comme le jour approchait de sa fin, il ne perdit pas un instant pour faire les arrangements nécessaires. Il ne lui fallut que quelques minutes pour dépêcher au camp des Français un trompette avec un drapeau blanc, afin d'y annoncer l'arrivée très prochaine du commandant du fort, et pour ordonner à quelques soldats de prendre les armes. Dès qu'ils furent prêts, il se rendit avec eux à la poterne, où il trouva son officier supérieur qui l'attendait déjà. Dès qu'on eut accompli le cérémonial ordinaire du départ militaire, le vétéran et son jeune compagnon sortirent de la forteresse, suivis de leur escorte.
Ils n'étaient qu'à environ cent cinquante pas des bastions quand ils virent sortir d'un chemin creux, ou pour mieux dire d'un ravin qui coupait la plaine entre les batteries des assiégeants et le fort, une petite troupe de soldats qui accompagnaient leur général. En quittant ses fortifications pour aller se montrer aux ennemis, Munro avait redressé sa grande taille, et pris un air et une démarche tout à fait militaires; mais dès qu'il aperçut le panache blanc qui flottait sur le chapeau de Montcalm, ses yeux s'enflammèrent; il sentit renaître en lui la vigueur de la jeunesse.
— Dites à ces braves gens de se tenir sur leurs gardes, Monsieur, dit-il à Duncan à demi-voix, et d'être prêts à se servir de leurs armes au premier signal; car sur quoi peut-on compter avec ces Français? En attendant, nous nous présenterons devant eux en hommes qui ne craignent rien. — Vous me comprenez, major Heyward?
Il fut interrompu par le son d'un tambour des Français; il fit répondre à ce signal de la même manière; chaque parti envoya en avant un officier d'ordonnance, porteur d'un drapeau blanc, et le prudent Écossais fit halte; Montcalm s'avança vers la troupe ennemie avec une démarche pleine de grâce, et salua le vétéran en ôtant son chapeau, dont le panache toucha presque la terre. Si l'aspect de Munro avait quelque chose de plus mâle et de plus imposant, il n'avait pas l'air d'aisance et de politesse insinuante de l'officier français. Tous deux restèrent un moment en silence, se regardant avec intérêt et curiosité. Enfin Montcalm parla le premier, comme semblaient l'exiger son rang supérieur et la nature de la conférence.
Après avoir fait un compliment à Munro, et adressé à Duncan un sourire agréable comme pour lui dire qu'il le reconnaissait, il dit à ce dernier en français:
— Je suis doublement charmé, Monsieur, de vous voir ici en ce moment; votre présence nous dispensera d'avoir recours à un interprète ordinaire; car si vous voulez bien nous en servir, j'aurai la même sécurité que si je parlais moi-même votre langue.
Duncan répondit à ce compliment par une inclination de tête, et Montcalm, se tournant vers son escorte, qui, à l'imitation de celle de Munro, s'était rangée derrière lui, dit en faisant un signe de la main:
— En arrière, mes enfants; il fait chaud; retirez-vous un peu.
Avant d'imiter cette preuve de confiance, le major Heyward jeta un coup d'oeil autour de lui dans la plaine, et ce ne fut pas sans quelque inquiétude qu'il vit des groupes nombreux de sauvages sur toutes les lisières des bois, dont ils étaient sortis par curiosité pour voir de loin cette conférence.
— Monsieur de Montcalm reconnaîtra aisément la différence de notre situation, dit-il avec quelque embarras, en lui montrant en même temps ces troupes d'auxiliaires barbares; si nous renvoyons notre escorte, nous restons à la merci de nos plus dangereux ennemis.
— Monsieur, dit Montcalm avec force, en plaçant une main sur son coeur, vous avez pour garantie la parole d'honneur d'un gentilhomme» français, et cela doit vous suffire.
— Et cela suffira, Monsieur, répondit Duncan. Et se tournant vers l'officier qui commandait l'escorte, il ajouta: — En arrière, Monsieur. Retirez-vous hors de la portée de la voix, et attendez de nouveaux ordres.
Tout ce dialogue ayant eu lieu en français, Munro, qui n'en avait pas compris un seul mot, vit ce mouvement avec un mécontentement manifeste, et il en demanda sur-le-champ l'explication au major.
— N'est-il pas de notre intérêt, Monsieur, de ne montrer aucune méfiance? dit Heyward. Monsieur de Montcalm nous garantit notre sûreté sur son honneur, et j'ai ordonné au détachement de se retirer à quelque distance, pour lui prouver que nous comptons sur sa parole.
— Vous pouvez avoir raison, major; mais je n'ai pas une confiance excessive en la parole de tous ces marquis, comme ils se nomment. Les lettres de noblesse sont trop communes dans leur pays pour qu'on puisse y attacher une idée d'honneur véritable.
— Vous oubliez, mon cher Monsieur, que nous sommes en conférence avec un militaire qui s'est distingué par ses exploits en Europe et en Amérique. Nous n'avons certainement rien à appréhender d'un homme qui jouit d'une réputation si bien méritée.
Le vieux commandant fit un geste de résignation; mais ses traits rigides annonçaient qu'il n'en persistait pas moins dans une méfiance occasionnée par une sorte de haine héréditaire contre les Français, plutôt que par aucun signe extérieur qui pût alors donner lieu à un sentiment si peu charitable. Montcalm attendit patiemment la fin de cette petite discussion qui eut lieu en anglais et à demi-voix, et s'approchant alors des deux officiers anglais, il ouvrit la conférence.
— J'ai désiré avoir cette entrevue avec votre officier supérieur, Monsieur, dit-il en adressant la parole à Duncan, parce que j'espère qu'il se laissera convaincre qu'il a déjà fait tout ce qu'on peut exiger de lui pour soutenir l'honneur de son souverain, et qu'il consentira maintenant à écouter les avis de l'humanité. Je rendrai un témoignage éternel qu'il a fait la plus honorable résistance, et qu'il l'a continuée aussi longtemps qu'il a eu la moindre espérance de la voir couronnée par le succès.
Lorsque ce discours eut été expliqué à Munro, il répondit avec dignité et avec assez de politesse:
— Quelque prix que j'attache à un pareil témoignage, rendu par monsieur de Montcalm, il sera encore plus honorable quand je l'aurai mieux mérité.
Le général français sourit pendant que Duncan lui traduisait cette réponse, et ajouta sur-le-champ:
— Ce qu'on accorde volontiers à la valeur qu'on estime, peut se refuser à une obstination inutile. Monsieur veut-il voir mon camp, compter lui-même les soldats qu'il renferme, et se convaincre par là de l'impossibilité de résister plus longtemps?
— Je sais que le roi de France est bien servi, répondit l'Écossais imperturbable, dès que Duncan eut fini sa traduction; mais le roi mon maître a des troupes aussi braves, aussi fidèles et aussi nombreuses.
— Qui malheureusement ne sont pas ici, s'écria Montcalm emporté par son ardeur, sans attendre que Duncan eût joué son rôle d'interprète. Il y a dans la guerre une destinée à laquelle un homme brave doit se soumettre avec le même courage qu'il fait face à l'ennemi.
— Si j'avais su que monsieur de Montcalm sût si bien l'anglais, je me serais épargné la peine de lui faire une mauvaise traduction de ce que lui a adressé mon commandant, dit Duncan d'un ton piqué, en se rappelant le dialogue qu'il avait eu avec Munro un instant auparavant.
— Pardon, Monsieur, répondit le général français, il y a une grande différence entre pouvoir comprendre quelques mots d'une langue étrangère et être en état de la parler; je vous prierai donc de vouloir bien continuer à me servir d'interprète. Ces montagnes, ajouta-t-il après un instant de silence, nous procurent toutes les facilités possibles pour reconnaître l'état de vos fortifications, et je puis vous assurer que je connais leur état actuel de faiblesse aussi bien que vous le connaissez vous-même. - - Demandez au général, dit Munro avec fierté, si la portée de ses télescopes peut s'étendre jusqu'à l'Hudson, et s'il a vu les préparatifs de marche de Webb.
— Que je général Webb réponde lui-même à cette question, répondit le politique marquis en offrant à Munro une lettre ouverte. Vous verrez dans cette épître, Monsieur, qu'il n'est pas probable que les mouvements de ses troupes soient inquiétants pour mon armée.
Le vétéran saisit la lettre qui lui était présentée, avec un empressement qui ne lui permit pas d'attendre que Duncan lui eût interprété ce discours, et qui prouvait combien il attachait d'importance à ce que pouvait contenir cette missive. Mais à peine l'eut-il parcourue qu'il changea de visage: ses lèvres tremblèrent, le papier lui échappa des mains, sa tête se pencha sur sa poitrine.
Duncan ramassa la lettre, et sans songer à s'excuser de la liberté qu'il prenait, il n'eut besoin que d'un coup d'oeil pour s'assurer de la cruelle nouvelle qu'elle contenait. Leur chef commun, le général Webb, bien loin de les exhorter à tenir bon, leur conseillait, dans les termes les plus clairs et les plus précis, de se rendre sur-le-champ, en alléguant pour raison qu'il ne pouvait envoyer un seul homme à leur secours.
— Il n'y a ici ni erreur ni déception, s'écria Heyward en examinant la lettre avec une nouvelle attention: c'est bien le cachet et la signature de Webb; c'est certainement la lettre interceptée.
— Je suis donc abandonné, trahi! s'écria Munro avec amertume: Webb veut couvrir de honte des cheveux qui ont honorablement blanchi! il verse le déshonneur sur une tête qui a toujours été sans reproche!
— Ne parlez pas ainsi! s'écria Duncan avec feu à son tour; nous sommes encore maîtres du fort et de notre honneur. Défendons-nous jusqu'à la mort, et vendons notre vie si cher que l'ennemi soit forcé de convenir qu'il en a trop payé le sacrifice!
— Je te remercie, jeune homme, dit le vieillard sortant d'une sorte de stupeur; pour cette fois, tu as rappelé Munro au sentiment de ses devoirs. Retournons au fort, et creusons notre sépulture derrière nos remparts!
— Messieurs, dit Montcalm en s'avançant vers eux avec un air de véritable intérêt et de générosité, vous connaissez peu Louis de Saint-Véran, si vous le croyez capable de vouloir profiter de cette lettre pour humilier de braves soldats, et se déshonorer lui-même. Avant de vous retirer, écoutez du moins les conditions de la capitulation que je vous offre.
— Que dit le Français? demanda le vétéran avec une fierté dédaigneuse. Se fait-il un mérite d'avoir fait prisonnier un batteur d'estrade, et d'avoir intercepté un billet venant du quartier général? Major, dites-lui que s'il veut intimider ses ennemis par des bravades, ce qu'il a de mieux à faire est de lever le siège de William-Henry et d'aller investir le fort Édouard.
Duncan lui expliqua ce que venait de dire le marquis.
— Monsieur de Montcalm, nous sommes prêts à vous entendre, dit Munro d'un ton plus calme.
— Il est impossible que vous conserviez le fort, répondit le marquis, et l'intérêt du roi mon maître exige qu'il soit détruit. Mais quant à vous et à vos braves camarades, tout ce qui peut être cher à un soldat vous sera accordé.
— Nos drapeaux? demanda Heyward.
— Vous les remporterez en Angleterre, comme une preuve que vous les avez vaillamment défendus.
— Nos armes?
— Vous les conserverez. Personne ne pourrait mieux s'en servir.
— La reddition de la place? Notre départ?
— Tout s'effectuera de la manière la plus honorable pour vous, et comme vous le désirerez.
Duncan expliqua toutes ces propositions à son commandant, qui les entendit avec une surprise manifeste, et dont la sensibilité fut vivement émue par un trait de générosité si extraordinaire et auquel il s'attendait si peu.
— Allez, Duncan, dit-il, allez avec ce marquis, et il est vraiment digne de l'être. Suivez-le dans sa tente, et réglez avec lui toutes les conditions. — J'ai assez vécu pour voir dans ma vieillesse deux choses que je n'aurais jamais crues possibles: — un Anglais refusant de secourir son compagnon d'armes; — un Français ayant trop d'honneur pour profiter de l'avantage qu'il a obtenu.
Après avoir ainsi parlé, le vétéran laissa tomber sa tête sur sa poitrine; et ayant salué le marquis, il retourna vers le fort avec sa suite. Son air abattu et consterné annonçait déjà à la garnison qu'il n'était pas satisfait du résultat de l'entrevue qui venait d'avoir lieu.
Duncan resta pour régler les conditions de la reddition de la place. Il rentra au fort pendant la première veille de la nuit, et après un court entretien avec le commandant on l'en vit sortir de nouveau pour retourner au camp français. On annonça alors publiquement la cessation de toutes hostilités, Munro ayant signé une capitulation en vertu de laquelle le fort devait être rendu à l'ennemi le lendemain matin, et la garnison en sortir avec ses drapeaux, ses armes, ses bagages, et par conséquent, suivant les idées militaires, avec tout honneur.
Chapitre XVII
Tissons, tissons la laine. Le fil est filé, la trame est tissée; le travail est fini.
Gray.
Les armées ennemies campées dans les solitudes de l'Horican passèrent la nuit du 9 août 1757 à peu près comme elles l'auraient passée si elles se fussent trouvées sur le plus beau champ de bataille de l'Europe, les vaincus dans l'accablement de la tristesse, les vainqueurs dans la joie du triomphe. Mais il y a des bornes à la tristesse comme à la joie, et lorsque la nuit commença à s'avancer, le silence de ces immenses forêts n'était interrompu que par la voix insouciante de quelque jeune Français fredonnant une chanson aux avant-postes, ou par le Qui va là? des sentinelles, prononcé d'un ton menaçant; car les Anglais gardaient encore les bastions du fort, et ne voulaient pas souffrir qu'un ennemi en approchât avant l'instant qui avait été fixé pour en faire la reddition. Mais quand l'heure solennelle qui précède la naissance du jour fut arrivée, on aurait en vain cherché quelque signe qui indiquât la présence d'un si grand nombre d'hommes armés sur les rives du Saint-Lac.
Ce fut pendant cet intervalle de silence complet que la toile qui couvrait l'entrée de la plus grande tente du camp français se souleva doucement. Ce mouvement était produit par un homme qui était dans l'intérieur, et qui en sortit sans bruit. Il était enveloppé d'un grand manteau qui pouvait avoir pour but de le garantir de l'humidité pénétrante des bois, mais qui servait également à cacher toute sa personne. Le grenadier qui était de garde à l'entrée de la tente du général français le laissa passer sans opposition, lui présenta les armes avec la déférence militaire accoutumée, et le vit s'avancer d'un pas agile à travers la petite cité de tentes en se dirigeant vers William-Henry. Quand il rencontrait sur son passage quelqu'un des nombreux soldats qui veillaient à la sûreté du camp, il répondait brièvement à la question d'usage, et à ce qu'il paraissait d'une manière satisfaisante, car sa marche n'éprouvait jamais la moindre interruption.
À l'exception de ces rencontres, qui se répétèrent assez fréquemment, nul événement ne troubla sa promenade silencieuse, et il s'avança ainsi depuis le centre du camp jusqu'au dernier des avant-postes du côté du fort. Lorsqu'il passa devant le soldat qui était en faction le plus près de l'ennemi, celui-ci fit entendre le cri ordinaire:
— Qui vive?
— France.
— Le mot d'ordre?
— La victoire, répondit le personnage mystérieux en s'approchant de la sentinelle pour prononcer ce mot à voix basse.
— C'est bon, répliqua le soldat en replaçant son mousquet sur son épaule; vous vous promenez bien matin, Monsieur?
— Il est nécessaire d'être vigilant, mon enfant.
En prononçant ces paroles, tandis qu'il était en face de la sentinelle, un pan de son manteau s'écarta. Il s'en enveloppa de nouveau, et continua à s'avancer vers le fort anglais, pendant que le soldat, faisant un mouvement de surprise, lui rendait les honneurs militaires de là manière la plus respectueuse; après quoi celui-ci, continuant sa faction, murmura à demi-voix:
— Oui, ma foi, il faut être vigilant, car je crois que nous avons là un caporal qui ne dort jamais!
L'officier n'entendit pas ou feignit de ne pas avoir entendu les paroles qui venaient d'échapper à la sentinelle; il continua sa marche, et ne s'arrêta qu'en arrivant sur la rive sablonneuse du lac, assez près du bastion occidental du fort pour que le voisinage eût pu en être dangereux. Quelques nuages roulaient dans l'atmosphère, et l'un d'eux cachant en ce moment le globe de la lune, elle ne donnait qu'une clarté suffisante pour qu'on pût distinguer confusément les objets. Il prit la précaution de se placer derrière le tronc d'un gros arbre, et il y resta appuyé quelque temps, paraissant contempler avec une profonde attention les fortifications silencieuses de William-Henry. Les regards qu'il dirigeait vers les remparts n'étaient pas ceux d'un spectateur oisif et curieux. Ses yeux semblaient distinguer les endroits forts des parties plus faibles, et ses recherches avaient même un air de défiance. Enfin il parut satisfait de son examen, et ayant jeté les yeux avec une expression d'impatience vers le sommet des montagnes du côté du levant, comme s'il lui eût tardé de voir le lever de l'aurore, il allait retourner sur ses pas quand un léger bruit qu'il entendit sur le bastion dont il était voisin, le détermina à rester.
Il vit alors un homme s'approcher du bord du rempart, et s'y arrêter, paraissant contempler à son tour les tentes du camp français qu'on apercevait à quelque distance. Il jeta aussi un regard du côté de l'orient, comme s'il eût craint ou désiré d'y voir l'annonce du jour, et il tourna ensuite ses yeux sur la vaste étendue des eaux du lac, qui semblait un autre firmament liquide orné de mille étoiles. L'air mélancolique de cet individu qui restait appuyé sur le parapet, livré, à ce qu'il paraissait, à de sombres réflexions, sa grande taille, l'heure à laquelle il se trouvait en cet endroit, tout se réunit pour ne laisser à l'observateur caché qui épiait ses mouvements, aucun doute que ce ne fût le commandant du fort.
La délicatesse et la prudence lui prescrivaient alors de se retirer, et il tournait autour du tronc d'arbre afin de faire sa retraite de manière à courir moins de chance d'être aperçu, quand un autre bruit attira son attention, et arrêta une seconde fois ses pas: ce bruit semblait produit par le mouvement des eaux du lac, mais il ne ressemblait nullement à celui qu'elles font quand elles sont agitées par le vent, et l'on entendait de temps en temps les caïques[49] frapper les uns contre les autres. L'instant d'après il vit le corps d'un Indien se lever lentement du bord du lac, monter sans bruit sur le rivage, s'avancer vers lui, et s'arrêter de l'autre côté de l'arbre derrière lequel il était lui- même placé. Le canon d'un fusil se dirigea alors vers le bastion; mais avant que le sauvage eût eu le temps de lâcher son coup, la main de l'officier était déjà sur le chien de l'arme meurtrière.
L'Indien, dont le lâche et perfide projet se trouvait déjoué d'une manière si inattendue, fit une exclamation de surprise.
Sans prononcer un seul mot, l'officier français lui appuya la main sur l'épaule, et l'emmena en silence à quelque distance d'un endroit où la conversation qu'ils eurent ensuite aurait pu devenir dangereuse à tous deux. Alors entr'ouvrant son manteau de manière à laisser voir son uniforme et la croix de Saint-Louis attachée sur sa poitrine, Montcalm — car c'était lui — dit d'un ton sévère:
— Que signifie cela? Mon fils ne sait-il pas que la hache de guerre est enterrée entre ses pères du Canada et les Anglais?
— Que peuvent donc faire les Hurons? répondit l'Indien en mauvais français; pas un de leurs guerriers n'a une chevelure à montrer, et les Visages-Pâles deviennent amis les uns des autres!
— Ah! c'est le Renard-Subtil! Il me semble que ce zèle est excessif dans un ami qui était notre ennemi il y a si peu de temps! Combien de soleils se sont levés depuis que le Renard a touché le poteau de guerre des Anglais?
— Où est le soleil? Derrière les montagnes, et il est noir et froid; mais quand il reviendra il sera brillant et chaud. Le Renard-Subtil est le soleil de sa peuplade. Il y a eu bien des nuages et des montagnes entre lui et sa nation; mais à présent il brille, et le firmament est sans nuages.
— Je sais fort bien que le Renard exerce une puissance sur ses concitoyens; car hier il cherchait à se faire un trophée de leurs chevelures, et aujourd'hui ils l'écoutent devant le feu de leur conseil.
— Magua est un grand chef.
— Qu'il le prouve en apprenant à sa nation à se conduire convenablement envers nos nouveaux amis!
— Pourquoi le chef de nos pères du Canada a-t-il amené ses jeunes guerriers dans ces bois? Pourquoi a-t-il fait tirer ses canons contre cette maison de terre?
— Pour en prendre possession. C'est à mon maître que ce pays appartient, et il a ordonné à votre père du Canada d'en chasser les Anglais qui s'en étaient emparés. Ils ont consenti à se retirer, et maintenant il ne les regarde plus comme ses ennemis.
— C'est bien; mais Magua a déterré la hache pour la teindre de sang. Elle est brillante à présent; quand elle sera rouge, il consentira à l'enterrer de nouveau.
— Mais Magua ne doit pas souiller par le sang les lis blancs de la France. Les ennemis du grand roi qui règne au delà du lac d'eau salée doivent être les ennemis des Hurons, comme ses amis doivent être leurs amis.
— Leurs amis! répéta l'Indien avec un sourire amer; que le père de Magua lui permette de lui prendre la main.
Montcalm, qui savait que l'influence dont il jouissait sur les peuplades sauvages devait se maintenir par des concessions plutôt que par l'autorité, lui tendit la main, quoique avec répugnance. Magua la saisit, et plaçant un doigt du général français sur une cicatrice profonde au milieu de sa poitrine, il lui demanda d'un ton de triomphe:
— Mon père sait-il ce que c'est que cela?
— Quel guerrier pourrait l'ignorer? C'est la marque qu'a laissée une balle de plomb.
— Et cela? continua l'Indien en lui montrant son dos nu; car il n'avait alors d'autre vêtement qu'une ceinture et ses mocassins.
— Cela?
— Mon fils a reçu une cruelle injure.
— Qui a fait cela?
— Magua a couché sur un lit bien dur dans les wigwams des Anglais, et ces marques en sont le résultat.
Le sauvage accompagna encore ces paroles d'un sourire amer, mais qui ne cachait pas sa férocité barbare. Enfin, maîtrisant sa fureur, et prenant l'air de sombre dignité d'un chef indien, il ajouta: — Allez; apprenez à vos jeunes guerriers qu'ils sont en paix! Le Renard-Subtil sait ce qu'il doit dire aux guerriers hurons.
Sans daigner prononcer un mot de plus, et sans attendre une réponse, Magua mit son fusil sous son bras, et reprit en silence le chemin qui conduisait dans la partie du bois où campaient ses compatriotes. Tandis qu'il traversait la ligne des postes, plusieurs sentinelles lui crièrent: Qui vive? mais il ne daigna pas leur répondre, et il n'eut la vie sauve que parce que les soldats le reconnurent pour un Indien du Canada, et qu'ils savaient quelle était l'opiniâtreté intraitable de ces sauvages.
Montcalm resta quelque temps sur le lieu où son compagnon l'avait laissé, absorbé dans une méditation mélancolique, et songeant au caractère indomptable que venait de déployer un de ses alliés sauvages. Déjà sa renommée avait été compromise par une scène horrible, dans des circonstances semblables à celle dans laquelle il se trouvait alors. Au milieu de pareilles idées, il sentit bien vivement de quelle responsabilité se chargent ceux qui ne sont pas scrupuleux sur le choix des moyens pour parvenir à leur but, et combien il est dangereux de mettre en mouvement un instrument dont on n'a pas le pouvoir de maîtriser les effets.
Bannissant enfin des réflexions qu'il regardait comme une faiblesse dans un tel moment de triomphe, il retourna vers sa tente; et l'aurore commençant à poindre lorsqu'il y entra, il ordonna que le tambour donnât le signal pour éveiller toute l'armée.
Dès que le premier coup de baguettes eut été donné dans le camp des Français, ceux du fort y répondirent, et presque au même instant les sons d'une musique vive et guerrière se firent entendre dans toute la vallée, et couvrirent cet accompagnement bruyant. Les cors et les clairons des vainqueurs ne cessèrent de sonner de joyeuses fanfares que lorsque le dernier traîneur fut sous les armes; mais dès que les fifres du fort eurent donné le signal de la reddition, tout rentra dans le silence au camp.
Pendant ce temps, le jour avait paru, et lorsque l'armée française se fut formée en ligne pour attendre son général, les rayons du soleil en faisaient étinceler toutes les armes. La capitulation, déjà généralement connue, fut alors officiellement annoncée, et la compagnie destinée à garder les portes du fort conquis défila devant son chef; le signal de la marche fut donné, et tous les préparatifs nécessaires pour que le fort changeât de maîtres se firent en même temps des deux côtés, quoique avec des circonstances qui rendaient la scène bien différente.
Dès que le signal de l'évacuation du fort eut été donné, toutes les lignes de l'armée anglo-américaine présentèrent les signes d'un départ précipité et forcé. Les soldats jetaient sur leur épaule, d'un air sombre, leur fusil non chargé, puis formaient leurs rangs en hommes dont le sang avait été échauffé par la résistance qu'ils avaient opposée à l'ennemi, et qui ne désiraient que l'occasion de se venger d'un affront qui blessait leur fierté, quoique l'humiliation en fut adoucie par la permission qui leur avait été accordée de sortir avec tous les honneurs militaires. Les femmes et les enfants couraient çà et là, les uns portant les restes peu lourds de leur bagage, les autres cherchant dans les rangs ceux sur la protection desquels ils devaient compter.
Munro se montra au milieu de ses troupes silencieuses avec un air de fermeté, mais d'accablement. Il était manifeste que la reddition inattendue du fort était un coup qui l'avait frappé au coeur, quoiqu'il tâchât de le supporter avec la mâle résolution d'un guerrier.
Heyward fut profondément ému. Il s'était acquitté de tous les devoirs qu'il avait à remplir, et il s'approcha du vieillard pour lui demander en quoi il pourrait maintenant être utile.
Munro ne lui répondit que deux mots: Mes filles! Mais de quel ton expressif ces deux mots furent prononcés!
— Juste ciel! s'écria Duncan, n'a-t-on pas encore fait les dispositions nécessaires pour leur départ?
— Je ne suis aujourd'hui qu'un soldat, major Heyward, répondit le vétéran; tous ceux que vous voyez autour de moi ne sont-ils pas mes enfants?
Le major en avait assez entendu. Sans perdre un de ces instants qui devenaient alors si précieux, il courut au logement qu'avait occupé le commandant, pour y chercher les deux soeurs. Il les trouva à la porte, déjà prêtes à partir, et entourées d'une troupe de femmes qui pleuraient et se lamentaient, et qui s'étaient réunies en cet endroit par une sorte d'instinct qui les portait à croire que c'était le point où elles trouveraient le plus de protection. Quoique Cora fût pâle et inquiète, elle n'avait rien perdu de sa fermeté; mais les yeux d'Alice, rouges et enflammés, annonçaient combien elle avait versé de larmes. Toutes deux virent le jeune militaire avec un plaisir qu'elles ne songèrent pas à déguiser, et Cora, contre son usage, fut la première à lui adresser la parole.
— Le fort est perdu, lui dit-elle avec un sourire mélancolique; mais du moins j'espère que l'honneur nous reste.
— Il est plus brillant que jamais! s'écria Heyward. Mais, ma chère miss Munro, il est temps de songer un peu moins aux autres et un peu plus à vous-même. L'usage militaire, l'honneur, cet honneur que vous savez si bien apprécier, exige que votre père et moi nous marchions à la tête des troupes, au moins jusqu'à une certaine distance; et où chercher maintenant quelqu'un qui puisse veiller sur vous et vous protéger, au milieu de la confusion et du désordre d'un pareil départ?
— Nous n'avons besoin de personne, répondit Cora: qui oserait songer à injurier ou à insulter les filles d'un tel père, dans un semblable moment?
— Je ne voudrais cependant pas vous laisser seules pour le commandement du meilleur régiment des troupes de Sa Majesté, répliqua le major en jetant les yeux autour de lui, et en n'y apercevant que des femmes et quelques enfants. Songez que notre Alice n'est pas douée de la même fermeté d'âme que vous, et Dieu seul sait à quelles terreurs elle peut être en proie.
— Vous pouvez avoir raison, reprit Cora avec un sourire encore plus triste que le premier; mais écoutez: le hasard nous a envoyé l'ami dont vous pensez que nous avons besoin.
Duncan écouta et comprit sur-le-champ ce qu'elle voulait dire. Le son lent et sérieux de la musique sacrée, si connu dans les colonies situées à l'est, frappa son oreille, et le fit courir sur-le-champ dans un bâtiment adjacent qui avait déjà été abandonné par ceux qui l'avaient occupé. Il y trouva David La Gamme.
Duncan resta à la porte sans se montrer, jusqu'au moment où le mouvement de main dont David accompagnait toujours son chant ayant cessé, il crut que sa prière était terminée; et lui touchant alors l'épaule, pour attirer son attention, il lui expliqua en peu de mots ce qu'il désirait de lui.
— Bien volontiers, répondit l'honnête disciple du roi-prophète. J'ai trouvé dans ces deux jeunes dames tout ce qu'il y a de plus avenant et de plus mélodieux; et après avoir partagé de si grands périls, il est juste que nous voyagions ensemble en paix. Je les suivrai dès que j'aurai terminé ma prière du matin, et il n'y manque plus que la doxologie[50]. Voulez-vous la chanter avec moi? L'air en est facile: c'est celui qui est connu sous le nom de Southwell.
Rouvrant alors son petit volume, et se servant de nouveau de son instrument pour suivre le ton exact de l'air, David continua son cantique avec une attention si scrupuleuse, que Duncan fut obligé d'attendre jusqu'à ce que le dernier verset fut terminé; mais ce ne fut pas sans plaisir qu'il le vit remettre ses lunettes dans leur étui et son livre dans sa poche.
— Vous aurez soin, lui dit-il alors, que personne ne manque au respect dû à ces jeunes dames, et ne se permette devant elles aucun propos grossier qui aurait pour but de blâmer la conduite de leur père ou de plaisanter sur ses infortunes. Les domestiques de sa maison vous aideront à vous acquitter de ce devoir.
— Bien volontiers, répéta David.
— Il est possible, continua le major, que vous rencontriez en chemin quelque parti d'Indiens ou quelques rôdeurs français: en ce cas, vous leur rappellerez les termes de la capitulation, et vous les menacerez, si cela était nécessaire, de faire rapport de leur conduite à Montcalm. Un seul mot suffira.
— Et s'il ne suffisait pas, je leur parlerais sur un autre ton, répondit David en reprenant son livre et ses lunettes avec un air de pieuse confiance. J'ai ici un cantique qui, chanté convenablement et en mesure, imposerait au caractère le plus indomptable.
Et en même temps il entonna:
Pourquoi, païens, cette rage barbare?…
— Suffit! suffit! s'écria Heyward, interrompant cette apostrophe musicale. Nous nous entendons, et il est temps que nous songions tous deux à nos devoirs respectifs.
David fit un signe d'assentiment, et ils se rendirent sur-le-champ auprès des deux soeurs. Cora reçut avec politesse son nouveau et un peu extraordinaire protecteur, et les joues pâles d'Alice se ranimèrent un instant d'un sourire malin, quand elle remercia Duncan des soins qu'il avait pris pour faire un si bon choix.
Le major lui répondit qu'il avait fait tout ce que les circonstances permettaient, et que, comme il n'y avait pas le moindre danger réel, la présence de David devait suffire pour lui donner toute assurance. Enfin, leur ayant promis qu'il viendrait les rejoindre à quelques milles de l'Hudson, il les quitta pour se rendre à son poste à la tête des troupes.
Le signal du départ avait déjà été donné, et la colonne anglaise était en mouvement. Le son du tambour se fit entendre à peu de distance, les deux soeurs tressaillirent à ce bruit, et elles virent les uniformes blancs des grenadiers français qui avaient déjà pris possession des portes du fort. Comme elles arrivaient près des remparts, il leur sembla qu'un nuage passait sur leur tête; elles levèrent les yeux, et virent les longs plis blancs de l'étendard de la France planer au-dessus d'elles.
— Hâtons-nous, dit Cora, ce lieu ne convient plus aux filles d'un officier anglais.
Alice prit le bras de sa soeur, et toutes deux s'avancèrent vers la porte, toujours accompagnées de la foule de femmes et d'enfants qui les entouraient. Lorsqu'elles y passèrent, les officiers français qui s'y trouvaient, et qui avaient appris qu'elles étaient filles du commandant, les saluèrent avec respect; mais ils s'abstinrent de tout autres attentions, parce qu'ils avaient trop de tact pour ne pas voir qu'elles ne seraient pas agréables à de jeunes dames dans une pareille situation.
Comme il y avait à peine assez de voitures et de chevaux pour les blessés et les malades, Cora et sa soeur avaient résolu de faire la route à pied plutôt que de priver quelqu'un de ces malheureux d'un secours qui leur était si nécessaire. Et malgré cela bien des soldats, commençant à peine à entrer en convalescence, étaient obligés de traîner leurs membres épuisés en arrière de la colonne, que leur faiblesse ne leur permettait pas de suivre, parce qu'il avait été impossible, dans ce désert, de leur procurer des moyens de transport. Cependant tout était alors en marche, les soldats dans un sombre silence, les blessés et les malades gémissant et souffrant, les femmes et les enfants frappés de terreur, quoiqu'ils n'eussent pu dire ce qui la causait.
Lorsque ce dernier groupe eut quitté les fortifications qui ne pouvaient plus protéger ni la force armée ni la faiblesse sans armes, tout ce tableau se développa en même temps sous les yeux. À quelque distance sur la droite, l'armée française était sous les armes, Montcalm ayant rassemblé toutes ses troupes dès que ses grenadiers avaient pris la garde des portes du fort. Les soldats regardaient avec attention, mais en silence, défiler les vaincus, ne manquaient pas de leur rendre tous les honneurs militaires convenus, et ne se permettaient, au milieu de leur triomphe, ni insulte ni sarcasme qui pût les humilier. L'armée anglaise, forte d'environ trois mille hommes, formait deux divisions, et marchait sur deux lignes qui se rapprochaient successivement pour aboutir au chemin tracé dans les bois, et qui conduisait à l'Hudson. Sur les lisières de la forêt, à quelque distance, était un nuage d'Indiens qui regardaient passer leurs ennemis, et qui semblaient des vautours que la présence et la crainte d'une armée supérieure empêchaient seules de fondre sur leur proie. Quelques-uns d'entre eux s'étaient pourtant mêlés aux différents groupes qui suivaient le corps d'armée d'un pas inégal, et auquel se joignaient les traîneurs, malgré la défense sévère qui avait été publiée que personne ne s'écartât de la troupe: mais ils semblaient n'y jouer que le rôle d'observateurs sombres et silencieux.
L'avant-garde, conduite par Heyward, avait déjà atteint le défilé et disparaissait peu à peu parmi les arbres, quand l'attention de Cora fut attirée par un bruit de discorde qui se fit entendre dans le groupe le plus voisin de celui des femmes avec lesquelles elle se trouvait. Un traîneur, soldat dans les troupes provinciales, subissait le châtiment de sa désobéissance en se voyant dépouillé du bagage dont le poids trop pesant l'avait engagé à ralentir sa marche. Un Indien voulut s'en emparer; l'Américain était vigoureux, et trop avare pour céder sans résistance ce qui lui appartenait. Un combat s'ensuivit; la querelle devint générale; une centaine de sauvages parurent tout à coup comme par miracle dans un endroit où l'on en aurait à peine compté une douzaine quelques minutes auparavant; et tandis que ceux-ci voulaient aider le pillage, et que les Américains cherchaient à s'y opposer, Cora reconnut Magua au milieu de ses compatriotes, leur parlant avec son éloquence insidieuse. Les femmes et les enfants s'arrêtèrent et se pressèrent les uns contre les autres comme un troupeau de brebis effrayées; mais la cupidité de l'Indien fut bientôt satisfaite, il emporta son butin: les sauvages se retirèrent en arrière, comme pour laisser passer les Américains sans autre opposition, et l'on se remit en marche.
Lorsque la troupe de femmes approcha d'eux, la couleur brillante d'un châle que portait l'une d'elles excita la cupidité d'un Huron, qui s'avança sans hésiter pour s'en emparer. Cette femme portait un jeune enfant que couvrait un pan de son châle, et plutôt par terreur que par envie de conserver cet ornement, elle serra fortement le châle et l'enfant contre son sein. Cora était sur le point de lui adresser la parole pour lui dire d'abandonner au sauvage ce qui allumait tellement ses désirs; mais celui-ci, lâchant le châle sur lequel il avait porté la main, arracha l'enfant des bras de sa mère. La femme, éperdue et le désespoir peint sur le visage, se précipita sur lui pour réclamer son fils, et l'Indien lui tendit une main avec un sourire féroce, comme pour lui indiquer qu'il consentait à faire un échange, tandis que de l'autre il faisait tourner autour de sa tête l'enfant qu'il tenait par les pieds, comme pour lui faire mieux sentir la valeur de la rançon qu'il exigeait.
— Le voilà! Tenez! tenez! tout! tout! s'écria la malheureuse mère, pouvant à peine respirer, tandis que, d'une main tremblante et mal assurée, elle se dépouillait elle-même de tout ce qu'elle pouvait retrancher de ses vêtements; prenez tout ce que je possède, mais rendez-moi mon enfant!
Le sauvage s'apercevant qu'un de ses compagnons s'était déjà emparé du châle qu'il convoitait, foula aux pieds tous les autres objets qu'elle lui présentait, et, sa férocité se changeant en rage, il brisa la tête de l'enfant contre un rocher et en jeta les membres encore palpitants aux pieds de la mère. L'infortunée resta un instant comme une statue; ses yeux égarés se fixèrent sur l'être défiguré qu'une minute auparavant elle serrait si tendrement contre son sein tandis qu'il lui souriait. Elle leva ensuite la tête vers le ciel, comme pour appeler sa malédiction sur celle du meurtrier de son fils; mais le barbare, dont la vue du sang qu'il avait fait couler augmentait encore la fureur, lui fendit la tête d'un coup de tomahawk. Elle tomba et mourut sur le corps de son enfant.
En ce moment de crise Magua porta ses deux mains à sa bouche, et poussa le fatal et effrayant cri de guerre. Tous les Indiens épars le répétèrent à l'envi; des hurlements affreux retentirent sur toute la lisière du bois et à l'extrémité de la plaine.
À l'instant, et avec la même rapidité que des chevaux de course à qui l'on vient d'ouvrir la barrière, environ deux mille sauvages sortirent de la forêt, et s'élancèrent avec fureur sur l'arrière- garde de l'armée anglaise encore dans la plaine, et sur les différents groupes qui la suivaient de distance en distance. Nous n'appuierons pas sur la scène d'horreur qui s'ensuivit; elle est trop révoltante. Les Indiens étaient complètement armés; les Anglais ne s'attendant pas à être attaqués, leurs armes n'étaient pas chargées, et la plupart de ceux qui composaient les derniers groupes étaient même dépourvus de tous moyens de défense. La mort était donc partout, et elle se montrait sous son aspect le plus hideux. La résistance ne servait qu'à irriter la fureur des meurtriers, qui frappaient encore, même quand leur victime ne pouvait plus sentir leurs coups. Le sang coulait par torrents, et ce spectacle enflammant la rage de ces barbares, on en vit s'agenouiller par terre pour le boire avec un plaisir infernal.
Les troupes disciplinées se formèrent à la hâte en bataillon carré pour imposer aux sauvages. L'expérience leur réussit assez bien, car elles ne furent pas entamées, quoique bien des soldats se laissassent arracher des mains leurs fusils non chargés, dans le vain espoir d'apaiser la fureur de leurs cruels ennemis. Mais c'était parmi les groupes qui suivaient que se consommait l'oeuvre du carnage.
Au milieu d'une telle scène, pendant dix minutes qui leur parurent autant de siècles, les deux soeurs étaient restées immobiles d'horreur. Lorsque le premier coup fut frappé, toutes leurs compagnes s'étaient pressées autour d'elles en poussant de grands cris, et les avaient empêchées de pouvoir songer à la fuite, et lorsqu'elles s'en furent séparées pour chercher vainement à éviter le sort qui les attendait, Cora et sa soeur ne pouvaient se sauver d'aucun côté sans tomber sous les tomahawks des sauvages qui les entouraient.
Des cris, des gémissements, des pleurs et des malédictions se mêlaient aux rugissements des Indiens.
En ce moment, Alice entrevit un guerrier anglais de grande taille, qui traversait rapidement la plaine en prenant la direction du camp de Montcalm. Elle crut reconnaître son père, et c'était lui véritablement. Bravant tous les dangers, il courait vers le général français pour lui demander où était la sûreté qu'il avait promise, et réclamer un secours bien tardif. Cinquante tomahawks furent levés successivement contre lui, cinquante couteaux le menacèrent tour à tour; le bras encore nerveux du vétéran repoussait d'un air calme la main qui semblait vouloir l'immoler, sans se défendre autrement, sans ralentir un instant ses pas. Il semblait que les sauvages respectassent son rang, son âge, son intrépidité. Pas un seul n'avait le courage de porter le coup dont tous le menaçaient. Heureusement pour lui le vindicatif Magua cherchait alors sa victime au milieu de l'arrière-garde que le vieillard venait de quitter.
— Mon père! mon père! Nous sommes ici! s'écria Alice dès qu'elle crut l'avoir reconnu. Au secours! au secours! mon père, ou nous sommes perdues!
Elle répéta plusieurs fois ces cris, d'un ton qui aurait attendri un coeur de pierre; mais ils furent inutiles. La dernière fois, Munro parut pourtant avoir entendu quelques sons; mais Alice venait de tomber à terre privée de connaissance, et Cora s'était précipitée sur sa soeur, qu'elle baignait de ses larmes. Le vieillard ne put donc les voir; le cri qui avait enfin frappé ses oreilles ne se répéta plus, et secouant la tête d'un air chagrin, il, se remit en marche, et ne songea plus qu'à s'acquitter de ce que son devoir exigeait de lui.
— Jeunes dames, dit David, qui, quoique lui-même sans défense, n'avait pas encore songé à abandonner son poste, c'est ici le jubilé des diables, et il ne convient pas à des chrétiens de rester en ce lieu. Levez-vous, et fuyons!
— Fuyez! répondit Cora, serrant toujours sa soeur dans ses bras, tâchez de vous sauver! vous ne pouvez nous être d'aucun secours.
Le geste expressif dont elle accompagna ces paroles attira l'attention de La Gamme, et il comprit qu'Alice étant privée de sentiment, sa soeur était déterminée à ne pas l'abandonner. Il jeta un coup d'oeil sur les démons qui poursuivaient à peu de distance de lui le cours de leurs meurtres; sa poitrine se souleva, sa grande taille se redressa, et tous ses traits annoncèrent qu'il était agité par une nouvelle sensation pleine d'énergie.
— Si le jeune berger hébreu, dit-il, a pu dompter le mauvais esprit de Saül par le son de sa harpe et les expressions de ses cantiques divins, pourquoi n'essaierions-nous pas ici le pouvoir de la musique sacrée?
Donnant alors à sa voix toute son étendue, il entonna un cantique sur un ton si haut, qu'on l'entendait par-dessus les cris, les gémissements des mourants, et les hurlements des féroces meurtriers.
Quelques sauvages s'avançaient vers eux en ce moment, dans l'intention de dépouiller les deux soeurs des ornements qu'elles portaient, et de leur enlever leurs chevelures; mais quand ils virent ce grand spectre debout, à côté d'elles, immobile et comme absorbé dans l'esprit du cantique qu'il chantait, ils s'arrêtèrent pour l'écouter. Leur étonnement se changea en admiration, et, s'exprimant les uns aux autres leur satisfaction de la fermeté avec laquelle le guerrier blanc chantait son chant de mort, ils allèrent chercher d'autres victimes et un autre butin.
Encouragé et trompé par ce premier succès, David redoubla d'efforts pour augmenter le pouvoir de ce qu'il regardait comme une sainte influence. Ces sons extraordinaires frappèrent l'oreille d'un sauvage qui courait de groupe en groupe, en homme qui, dédaignant d'immoler une victime vulgaire, en cherchait une plus digne de lui: C'était Magua, qui poussa un long hurlement de triomphe en voyant ses anciennes prisonnières de nouveau à sa merci.
— Viens, dit-il en saisissant d'une main teinte de sang les vêtements de Cora, le wigwam du Huron t'attend. Ne t'y trouveras- tu pas mieux qu'ici?
— Retire-toi! répondit Cora en détournant la tête.
L'Indien étendit devant elle sa main ensanglantée, et lui dit avec un sourire féroce:
— Elle est rouge; mais ce rouge sort des veines des blancs!
— Monstre! s'écria-t-elle, c'est toi qui es l'auteur de cette scène horrible!
— Magua est un grand chef! répondit-il d'un air de triomphe. Eh bien! la fille aux cheveux noirs veut-elle le suivre dans sa peuplade?
— Non, jamais! répondit Cora avec fermeté. Frappe! si tu le veux, et assouvis ton infernale vengeance!
Il porta la main sur son tomahawk, hésita un instant, et, comme par un mouvement subit, saisissant entre ses bras le corps inanimé d'Alice, il prit sa course du côté des bois.
— Arrêtez! s'écria Cora en le poursuivant les yeux égarés; arrêtez, misérable! Laissez cette enfant! Que voulez-vous donc faire?
Mais Magua était sourd à sa voix, ou plutôt il voyait quelle influence exerçait sur elle le fardeau dont il s'était chargé, et il pouvait profiter de cet avantage.
— Attendez! jeune dame, attendez! s'écria David; le saint charme commence à opérer, et vous verrez bientôt cet horrible tumulte s'apaiser.
S'apercevant à son tour qu'il n'était pas écouté, le fidèle David suivit la soeur désespérée, en commençant un nouveau cantique qu'il accompagnait, suivant son usage, du mouvement de son long bras, levé et baissé alternativement. Ils traversèrent ainsi le reste de la plaine, au milieu des mourants et des morts, des bourreaux et des victimes. Alice, portée dans les bras du féroce Huron, ne courait en ce moment aucun danger; mais Cora aurait plus d'une fois succombé sous les coups de ses barbares ennemis sans l'être extraordinaire qui s'était attaché à ses pas, et qui semblait alors, aux yeux des sauvages étonnés, doué d'un esprit de folie qui faisait sa protection.
Magua, qui connaissait les moyens d'éviter les dangers les plus pressants et d'éluder toutes poursuites, entra dans les bois par une petite ravine, où l'attendaient les deux chevaux que les voyageurs avaient abandonnés quelques jours auparavant, et qu'il avait trouvés. Ils étaient gardés par un autre sauvage dont la physionomie n'était pas moins sinistre que la sienne. Jetant en travers sur l'un d'eux le corps d'Alice, encore privée de sentiment, il fit signe à Cora de monter sur l'autre.
Malgré l'horreur qu'excitait en elle la présence de cet homme farouche, elle sentait qu'elle éprouvait une sorte de soulagement en cessant d'avoir sous les yeux le spectacle affreux que présentait la plaine. Elle monta à cheval, et étendit les bras vers sa soeur avec un air si touchant, que le Huron n'y fut pas insensible. Ayant donc placé Alice sur le même cheval que sa soeur, il en prit la bride et s'enfonça dans les profondeurs de la forêt.
David, regardé probablement comme un homme qui ne valait pas le coup de tomahawk qu'il aurait fallu lui donner pour s'en défaire, s'apercevant qu'on le laissait seul sans que personne songeât à lui, jeta une de ses longues jambes par-dessus la selle du cheval qui restait, et, toujours fidèle à ce qui lui paraissait son devoir, suivit les deux soeurs d'aussi près que le permettaient les difficultés du chemin.
Ils commencèrent bientôt à monter; mais comme le mouvement du cheval ranimait peu à peu les facultés d'Alice, l'attention de Cora, partagée entre sa tendre sollicitude pour sa soeur et les cris qu'elle entendait encore pousser dans la plaine, ne lui permit pas de remarquer de quel côté on les conduisait. Mais, en arrivant sur la plate-forme d'une montagne qu'on venait de gravir, elle reconnut l'endroit où un guide plus humain l'avait conduite quelques jours auparavant comme en un lieu de sûreté. Là, Magua leur permit de mettre pied à terre, et, malgré la triste captivité à laquelle elles étaient elles-mêmes réduites, la curiosité, qui semble inséparable de l'horreur, les porta à jeter un coup d'oeil sur la scène lamentable qui se passait presque sous leurs pieds.
L'oeuvre de mort durait encore. Les Hurons poursuivaient de toutes parts les victimes qu'ils n'avaient pas encore sacrifiées, et les colonnes de l'armée française, quoique sous les armes, restaient dans une apathie qui n'a jamais été expliquée, et qui laisse une tache ineffaçable sur la réputation de leur chef. Les sauvages ne cessèrent de frapper que lorsque la cupidité l'emporta sur la soif du sang. Peu à peu les cris des mourants et les clameurs des assassins furent étouffés sous le cri général de triomphe que poussèrent les sauvages[51].
Chapitre XVIII
Eh! n'importe quoi: un meurtrier honorable si vous voulez; car je ne fis rien par haine, mais bien en tout honneur.
Shakespeare, Othello.
La scène barbare et sanglante que nous avons à peine esquissée dans le chapitre précédent porte, dans les annales des colonies, un titre bien mérité: le massacre de William-Henry. Un événement de cette nature, arrivé peu de temps auparavant, avait déjà compromis la réputation du général français; sa mort glorieuse et prématurée n'a pu même effacer entièrement cette tache, dont cependant le temps a affaibli l'impression. Montcalm mourut en héros dans les plaines d'Abraham; mais on n'a pas oublié qu'il lui manquait ce courage moral sans lequel il n'est point de véritable grandeur. On pourrait écrire un volume pour prouver, d'après cet illustre exemple, l'imperfection des vertus humaines; démontrer combien il est aisé aux sentiments les plus généreux, la courtoisie et le courage chevaleresque, de perdre leur ascendant sous la froide influence des faux calculs et de l'intérêt personnel: on pourrait en appeler à cet homme, qui fut grand dans tous les attributs secondaires de l'héroïsme, mais qui resta au- dessous de lui-même quand il devint nécessaire de prouver combien un principe est supérieur à la politique. Ce serait une tâche qui excéderait les bornes de nos prérogatives de romancier; et comme l'histoire, de même que l'amour, se complaît à entourer ses héros d'une auréole imaginaire, il est probable que la postérité ne verra dans Louis de Saint-Véran que le vaillant défenseur de son pays, et qu'elle oubliera son apathie cruelle sur les rives de l'Oswego et de l'Horican. Déplorant avec douleur cette faiblesse de la muse de l'histoire, nous nous retirerons de l'enceinte sacrée de ses domaines pour rentrer dans les sentiers plus humbles de la fiction.