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Le dernier des mohicans

Front matter (continued 3)

A.-J.-B. (Auguste-Jean-Baptiste) Defauconpret translation

Les Mohicans ne poussèrent pas le cri de triomphe; ils se regardaient l'un l'autre comme saisis d'horreur. Un seul hurlement se fit entendre du côté de la forêt, et un profond silence y succéda. OEil-de-Faucon semblait uniquement occupé de ce qu'il venait de faire, et il se reprochait même tout haut d'avoir cédé à un moment de faiblesse.

— J'ai agi en enfant, dit-il; c'était ma dernière charge de poudre et ma dernière balle; qu'importait qu'il tombât dans l'abîme mort ou vif? il fallait qu'il finît par y tomber. — Uncas, courez au canot, et rapportez-en la grande corne; c'est tout ce qu'il nous reste de poudre, et nous en aurons besoin jusqu'au dernier grain, ou je ne connais pas les Mingos.

Le jeune Mohican partit sur-le-champ, laissant le chasseur fouiller dans toutes ses poches, et secouer sa corne vide avec un air de mécontentement. Cet examen peu satisfaisant ne dura pourtant pas longtemps, car il en fut distrait par un cri perçant que poussa Uncas, et qui fut même pour l'oreille peu expérimentée de Duncan le signal de quelque nouveau malheur inattendu. Tourmenté d'inquiétude pour le dépôt précieux qu'il avait laissé dans la caverne, il se leva sur-le-champ, sans songer au danger auquel il s'exposait en se montrant à découvert. Un même mouvement de surprise et d'effroi fit que ses deux compagnons l'imitèrent, et tous trois coururent avec rapidité vers le défilé qui séparait les deux grottes, tandis que leurs ennemis leur tiraient quelques coups de fusil dont aucun ne les atteignit. Le cri d'Uncas avait fait sortir de la caverne les deux soeurs et même David, dont la blessure n'était pas sérieuse. Toute la petite troupe se trouva donc réunie, et il ne fallut qu'un coup d'oeil jeté sur le fleuve pour apprendre ce qui avait occasionné le cri du jeune chef.

À peu de distance du rocher, on voyait le canot voguer de manière à prouver que le cours en était dirigé par quelque agent caché. Dès que le chasseur l'aperçut, il appuya son fusil contre son épaule, comme par instinct, appuya sur la détente, mais la pierre ne produisit qu'une étincelle inutile.

— Il est trop tard! s'écria-t-il avec un air de dépit et de désespoir; il est trop tard! le brigand a gagné le courant; et quand nous aurions de la poudre, à peine pourrions-nous lui envoyer une balle plus vite qu'il ne vogue maintenant.

Comme il finissait de parler, le Huron, courbé dans le canot, se voyant hors de portée, se montra à découvert, leva les mains en l'air pour se faire remarquer par ses compagnons, et poussa un cri de triomphe, auquel des hurlements de joie répondirent, comme si une bande de démons se fût réjouie de la chute d'une âme chrétienne.

— Vous avez raison de vous réjouir, enfants de l'enfer, dit OEil- de-Faucon en s'asseyant sur une pointe de rocher, et en repoussant du pied son arme inutile. Voilà les trois meilleurs fusils qui se trouvent dans ces bois, qui ne valent pas mieux qu'une branche de bois vermoulu, ou les cornes jetées par les daims l'année dernière.

— Et qu'allons-nous faire maintenant? demanda Heyward, ne voulant pas céder au découragement, et désirant connaître quelles ressources il leur restait; qu'allons-nous devenir?

Le chasseur ne lui répondit qu'en tournant une main autour de sa chevelure d'une manière si expressive, qu'il ne fallait pas de paroles pour expliquer ce qu'il voulait dire.

— Nous ne sommes pas encore réduits à cette extrémité, reprit le major; nous pouvons nous défendre dans les cavernes, nous opposer à leur débarquement.

— Avec quoi? demanda OEil-de-Faucon d'un ton calme: avec les flèches d'Uncas? avec des larmes de femmes? — Non, non; le temps de la résistance est passé. Vous êtes jeune, vous êtes riche, vous avez des amis; avec tout cela, je sens qu'il est dur de mourir. Mais, ajouta-t-il en jetant un coup d'oeil sur les deux Mohicans, souvenons-nous que notre sang est pur, et prouvons à ces habitants de la forêt que le blanc peut souffrir et mourir avec autant de fermeté que l'homme rouge, quand son heure est arrivée.

Heyward, ayant jeté un coup d'oeil rapide dans la direction qu'avaient prise les yeux du chasseur, vit la confirmation de toutes ses craintes dans la conduite des deux Indiens. Chingachgook, assis dans une attitude de dignité sur un autre fragment de rocher, avait déjà ôté de sa ceinture son couteau et son tomahawk, dépouillé sa tête de sa plume d'aigle, et il passait la main sur sa touffe de cheveux, comme pour la préparer à l'opération qu'il s'attendait à subir incessamment. Sa physionomie était calme, quoique pensive, et ses yeux noirs et brillants, perdant l'ardeur qui les avait animés pendant le combat, prenaient une expression plus analogue à la situation dans laquelle il se trouvait.

— Notre position n'est pas encore désespérée, dit le major; il peut nous arriver du secours à chaque instant. Je ne vois pas d'ennemis dans les environs; ils se sont retirés; ils ont renoncé à un combat dans lequel ils ont reconnu qu'ils ont beaucoup plus à perdre qu'à gagner.

— Il est possible qu'il se passe une heure, deux heures, répondit OEil-de-Faucon, avant que les maudits Serpents arrivent, comme il est possible qu'ils soient déjà à portée de nous entendre; mais ils arriveront, et de manière à ne nous laisser aucune espérance. — Chingachgook, mon frère, ajouta-t-il en se servant alors de la langue des Delawares, nous venons de combattre ensemble pour la dernière fois, et les Maquas pousseront le cri de triomphe en donnant la mort au sage Mohican et au Visage-Pâle dont ils redoutaient la vue la nuit comme le jour.

— Que les femmes des Mingos pleurent leur mort! dit Chingachgook avec sa dignité ordinaire et avec une fermeté inébranlable; le Grand-Serpent des Mohicans s'est introduit dans les wigwams, et il a empoisonné leur triomphe par les cris des enfants dont les pères n'y rentreront jamais. Onze guerriers ont été étendus sur la terre, loin des tombeaux de leurs pères, depuis la dernière fonte des neiges, et personne ne dira où l'on peut les trouver, tant que la langue de Chingachgook gardera le silence. Qu'ils tirent leur couteau le mieux affilé, qu'ils lèvent leur tomahawk le plus lourd, car leur plus dangereux ennemi est entre leurs mains. Uncas, mon fils, dernière branche d'un noble tronc, appelle-les lâches, dis-leur de se hâter, ou leurs coeurs s'amolliront, et ils ne seront plus que des femmes.

— Ils sont à la pêche de leurs morts, répondit la voix douce et grave du jeune Indien; les Hurons flottent dans la rivière avec les anguilles; ils tombent des chênes comme le fruit mûr, et les Delawares en rient.

— Oui, oui, dit le chasseur, qui avait écouté les discours caractéristiques des deux Indiens; ils s'échauffent le sang, et ils exciteront les Maquas à les expédier promptement: mais quant à moi dont le sang est sans mélange, je saurai mourir comme doit mourir un blanc, sans paroles insultantes dans la bouche, et sans amertume dans le coeur.

— Et pourquoi mourir? dit en s'avançant vers lui Cora, que la terreur avait retenue jusqu'alors appuyée sur le rocher; le chemin vous est ouvert en ce moment; vous êtes sans doute en état de traverser cette rivière à la nage; fuyez dans les bois que vos ennemis viennent de quitter, et invoquez le secours du ciel. Allez, braves gens; vous n'avez déjà couru que trop de risques pour nous; ne vous attachez pas plus longtemps à notre malheureuse fortune.

— Vous ne connaissez guère les Iroquois, si vous croyez qu'ils ne surveillent pas tous les sentiers qui conduisent dans les bois, répondit OEil-de-Faucon, qui ajouta avec simplicité: Il est bien vrai qu'en nous laissant seulement emporter par le courant nous serions bientôt hors de la portée de leurs balles et même du son de leurs voix.

— Pourquoi donc tardez-vous? s'écria Cora; jetez-vous dans la rivière; n'augmentez pas le nombre des victimes d'un ennemi sans pitié.

— Non, dit le chasseur en tournant ses regards autour de lui avec un air de fierté; il vaut mieux mourir en paix avec soi-même que de vivre avec une mauvaise conscience. Que pourrions-nous répondre à Munro, quand il nous demanderait où nous avons laissé ses enfants et pourquoi nous les avons quittés?

— Allez le trouver, et dites-lui de nous envoyer de prompts secours, s'écria Cora avec un généreux enthousiasme; dites-lui que les Hurons nous entraînent dans les déserts du côté du nord, mais qu'avec de la vigilance et de la célérité il peut encore nous sauver. Et s'il arrivait que le secours vînt trop tard, ajouta-t- elle d'une voix plus émue, mais qui reprit bientôt sa fermeté, portez-lui les derniers adieux, les assurances de tendresse, les bénédictions et les prières de ses deux filles; dites-lui de ne pas pleurer leur fin prématurée, et d'attendre avec une humble confiance l'instant où le ciel lui permettra de les rejoindre.

Les traits endurcis du chasseur parurent agités d'une manière peu ordinaire. Il avait écouté avec grande attention; et quand Cora eut fini de parler, il s'appuya le menton sur une main et garda le silence en homme qui réfléchissait sur la proposition qu'il venait d'entendre.

— Il y a de la raison dans cela, dit-il enfin, et l'on ne peut nier que ce ne soit l'esprit du christianisme; mais ce qui peut être bien pour un homme rouge peut être mal pour un blanc qui n'a pas une goutte de sang mêlé à alléguer pour excuse. Chingachgook, Uncas, avez-vous entendu ce que vient de dire la femme blanche aux yeux noirs?

Il leur parla quelques instants en delaware, et ses discours, quoique prononcés d'un ton calme et tranquille, semblaient avoir quelque chose de décidé. Chingachgook l'écouta avec sa gravité accoutumée, parut sentir l'importance de ce qu'il disait et y réfléchir profondément. Après avoir hésité un moment, il fit de la tête et de la main un geste d'approbation, et prononça en anglais le mot — Bon! — avec l'emphase ordinaire à sa nation. Replaçant alors dans sa ceinture son tomahawk et son couteau, il se rendit en silence sur le bord du rocher, du côté opposé à la rive que les ennemis avaient occupée, s'y arrêta un instant, montra les bois qui étaient de l'autre côté, dit quelques mots en sa langue, comme pour indiquer le chemin qu'il devait suivre, se jeta dans la rivière, gagna le courant rapide, et disparut en peu d'instants aux yeux des spectateurs.

Le chasseur différa un moment son départ pour adresser quelques mots à la généreuse Cora, qui semblait respirer plus librement en voyant le succès de ses remontrances.

— La sagesse est quelquefois accordée aux jeunes gens comme aux vieillards, lui dit-il, et ce que vous avez dit est sage, pour ne rien dire de plus. Si l'on vous entraîne dans les bois, c'est-à- dire ceux de vous qu'on pourra épargner pour l'instant, cassez autant de branches que vous le pourrez sur votre passage, et appuyez le pied en marchant afin d'en imprimer les traces sur la terre: si l'oeil d'un homme peut les apercevoir, comptez sur un ami qui vous suivra jusqu'au bout du monde avant de vous abandonner.

Il prit la main de Cora, la serra avec affection, releva son fusil qu'il regarda un instant d'un air douloureux, et l'ayant caché avec soin sous les broussailles, il s'avança vers le bord de l'eau, au même endroit que Chingachgook avait choisi. Il resta un moment, comme encore incertain de ce qu'il devait faire, et, regardant autour de lui avec un air de dépit, il s'écria: — S'il m'était resté une corne de poudre, jamais je n'aurais subi une telle honte! — À ces mots, se précipitant dans la rivière, il disparut en peu d'instants, comme l'avait fait le Mohican.

Tous les yeux se tournèrent alors vers Uncas, qui restait appuyé contre le rocher avec un sang-froid imperturbable. Après un court silence, Cora lui montra la rivière, et lui dit:

— Vous voyez que vos amis n'ont pas été aperçus; ils sont probablement maintenant en sûreté; pourquoi tardez-vous à les suivre?

— Uncas veut rester ici, répondit le jeune Indien en mauvais anglais, du ton le plus calme.

— Pour augmenter l'horreur de notre captivité et diminuer les chances de notre délivrance! s'écria Cora, baissant les yeux sous les regards ardents du jeune Indien. — Partez, généreux jeune homme, continua-t-elle, peut-être avec un sentiment secret de l'ascendant qu'elle avait sur lui; partez, et soyez le plus confidentiel de mes messagers. Allez trouver mon père, et dites- lui que nous lui demandons de vous confier les moyens de nous remettre en liberté. Partez, sur-le-champ, je vous en prie, je vous en conjure!

L'air calme et tranquille d'Uncas se changea en une expression sombre et mélancolique; mais il n'hésita plus. Il s'élança en trois bonds jusqu'au bord du rocher, et se précipita dans la rivière, où ceux qui le suivaient des yeux le perdirent de vue. L'instant d'après ils virent sa tête reparaître au milieu du courant rapide, et il disparut presque aussitôt dans l'éloignement.

Ces trois épreuves qui paraissaient avoir réussi n'avaient occupé que quelques minutes d'un temps qui était alors si précieux. Dès qu'Uncas ne fut plus visible, Cora se tourna vers le major, et lui dit d'une voix presque tremblante:

— J'ai entendu vanter votre habileté à nager, Duncan; ne perdez donc pas de temps, et suivez le bon exemple que viennent de vous donner ces êtres généreux et fidèles.

— Est-ce là ce que Cora Munro attend de celui qui s'est chargé de la protéger? demanda Heyward en souriant avec amertume.

— Ce n'est pas le moment de s'occuper de subtilités et de faire valoir des sophismes, s'écria-t-elle avec véhémence; nous devons maintenant ne considérer que notre devoir. Vous ne pouvez nous rendre aucun service dans la situation où nous nous trouvons, et vous devez chercher à sauver une vie précieuse pour d'autres amis.

Il ne lui répondit rien; mais il jeta un regard douloureux sur Alice, qui s'appuyait sur son bras, presque incapable de se soutenir.

— Réfléchissez, après tout, continua Cora après un court intervalle pendant lequel elle parut lutter contre des appréhensions plus vives qu'elle ne voulait le laisser paraître, que la mort est le pire qui puisse nous arriver; et c'est un tribut que toute créature doit payer au moment où il plaît au Créateur de l'exiger.

Heyward répondit d'une voix sombre et d'un air mécontent de son importunité: — Cora, il est des maux pires que la mort même, et que la présence d'un homme prêt à mourir pour vous peut détourner.

Cora ne répliqua rien, et, se couvrant le visage de son schall, elle prit le bras d'Alice et rentra avec elle dans la seconde caverne.

Chapitre IX

Livre-toi à la joie en toute sécurité; dissipe, ma bien aimée, par des sourires, les sombres images qui pèsent sur ton front naturellement si pur.

La Mort d'Agrippine.

Le silence soudain et presque magique qui succédait au tumulte du combat, et que troublait seulement la voix de la cataracte, eut un tel effet sur l'imagination d'Heyward, qu'il croyait presque sortir d'un rêve; et quoique tout ce qu'il avait vu, tout ce qu'il avait fait, tous les événements qui venaient de se passer fussent profondément gravés dans sa mémoire, il avait quelque peine à se persuader que ce fût une réalité. Ignorant encore le destin de ceux qui avaient confié leur sûreté à la rapidité du courant, il écouta d'abord avec grande attention si quelque signal, quelque cri de joie ou de détresse annoncerait la réussite ou la fin désastreuse de leur hasardeuse entreprise. Mais ce fut en vain qu'il écouta; toute trace de ses compagnons avait disparu avec Uncas, et il fallait qu'il restât dans l'incertitude sur leur destinée.

Dans un moment de doute si pénible, Duncan n'hésita pas à s'avancer sur les bords du rocher, sans prendre pour sa sûreté aucune des précautions qui lui avaient été si souvent recommandées pendant le combat; mais il ne put découvrir aucun indice qui lui annonçât, soit que ses amis fussent en sûreté, soit que des ennemis approchassent ou fussent cachés dans les environs. La forêt qui bordait la rivière semblait de nouveau abandonnée par tout ce qui jouissait du don de la vie. Les hurlements dont elle avait retenti étaient remplacés par le seul bruit de la chute d'eau; un oiseau de proie, perché sur les branches desséchées d'un pin mort situé à quelque distance, et qui avait été spectateur immobile du combat, prit son essor en ce moment, et décrivit de grands cercles dans les airs pour y chercher une proie; tandis qu'un geai, dont la voix criarde avait été couverte par les clameurs des sauvages, fit entendre son cri discordant, comme pour se féliciter d'être laissé en possession de ses domaines déserts. Ces divers traits caractéristiques de la solitude firent pénétrer dans le coeur d'Heyward un rayon d'espérance; il se sentit en état de faire de nouveaux efforts, et reprit quelque confiance en lui- même.

— On ne voit pas les Hurons, dit-il en se rapprochant de David qui était assis sur une grosse pierre, le dos appuyé contre le rocher, et dont l'esprit n'était pas encore bien remis du choc que sa tête avait reçu en tombant, chute qui avait contribué à lui faire perdre connaissance plus que la balle qui l'avait atteint; retirons-nous dans la caverne, et laissons le soin du reste à la Providence.

— Je me souviens, dit le maître en psalmodie, d'avoir uni ma voix à celle de deux aimables dames pour rendre au ciel des actions de grâces, et depuis ce temps le jugement du ciel m'a châtié de mes péchés. Je me suis assoupi d'un sommeil qui n'était pas un sommeil, et mes oreilles ont été déchirées par des sons discordants, comme si la plénitude des temps fût arrivée, et que la nature eût oublié son harmonie.

— Pauvre diable! dit Heyward, il s'en est fallu de bien peu que la plénitude des temps ne fût arrivée pour toi. Mais allons suivez-moi; je vais vous conduire dans un lieu où vous n'entendrez d'autres sons que ceux de votre psalmodie.

— Il y a de la mélodie dans le bruit d'une cataracte, dit David en se pressant le front de la main, et les sons d'une chute d'eau n'ont rien de désagréable à l'oreille. Mais l'air n'est-il pas encore rempli de cris horribles et confus, comme si les esprits de tous les damnés…

— Non, non, dit Heyward en l'interrompant, les hurlements des démons ont cessé, et j'espère que ceux qui les poussaient se sont retirés; tout est tranquille et silencieux, excepté l'eau du fleuve; entrez donc dans la caverne, et vous y pourrez faire naître ces sons que vous aimez tant à entendre.

David sourit mélancoliquement, et cependant un éclair de satisfaction brilla dans ses yeux lorsqu'il entendit cette allusion à sa profession chérie. Il n'hésita donc point à se laisser conduire dans un endroit qui lui promettait de pouvoir se livrer à son goût, et appuyé sur le bras du major il entra dans la caverne.

Le premier soin d'Heyward, dès qu'ils y furent entrés, fut d'en boucher l'entrée par un amas de branches de sassafras qui en dérobait la vue à l'extérieur; et derrière ce faible rempart, il étendit les couvertures des Indiens, pour la rendre encore plus obscure, tandis qu'un faible jour pénétrait dans la grotte par la seconde issue qui était fort étroite, et qui, comme nous l'avons déjà dit, donnait sur un bras de la rivière qui allait se réunir à l'autre un peu plus bas.

— Je n'aime pas, dit-il tout en achevant ses fortifications, ce principe qui apprend aux Indiens à céder sans résistance dans les cas qui leur paraissent désespérés. Notre maxime qui dit que l'espérance dure autant que la vie, est plus consolante et convient mieux au caractère d'un soldat. Quant à vous, Cora, je n'ai pas besoin de vous adresser des paroles d'encouragement; votre fermeté, votre raison, vous apprennent tout ce qui peut convenir à votre sexe; mais ne pouvons-nous trouver quelque moyen pour sécher les larmes de cette jeune soeur tremblante qui pleure sur votre sein?

— Je suis plus calme, Duncan, dit Alice en se dérobant aux bras de sa soeur, et en tâchant de montrer quelque tranquillité à travers ses larmes; je suis beaucoup plus calme à présent. Nous devons être en sûreté dans ce lieu solitaire; nous n'y avons rien à craindre; qui pourrait nous y découvrir? Mettons notre espoir en ces hommes généreux qui se sont déjà exposés à tant de périls pour nous servir.

— Notre chère Alice parle maintenant en fille de Munro, dit Heyward en s'avançant pour lui serrer la main; avec deux pareils exemples de courage sous les yeux, quel homme ne rougirait de ne pas se montrer un héros!

Il s'assit alors au milieu de la caverne, et serra fortement dans sa main le pistolet qui lui restait, tandis que le froncement de ses sourcils annonçait la résolution désespérée dont il était armé. Si les Hurons viennent, ils ne pénétreront pas encore en ce lieu aussi facilement qu'ils le pensent, murmura-t-il à demi-voix; et appuyant la tête contre le rocher, il sembla attendre les événements avec patience et résignation, les yeux toujours fixés sur la seule issue qui restât ouverte, et qui était défendue par la rivière.

Un long et profond silence succéda aux derniers mots qu'avait prononcés le major. L'air frais du matin avait pénétré dans la grotte, et sa douce influence avait produit un heureux effet sur l'esprit de ceux qui s'y trouvaient. Chaque minute qui s'écoulait sans amener avec elle de nouveaux dangers, ranimait dans leur coeur l'étincelle d'espérance qui commençait à y renaître, quoique aucun d'eux n'osât communiquer aux autres un espoir que le moment d'après pouvait détruire.

David seul semblait étranger à ces émotions. Un rayon de lumière partant de l'étroite sortie de la caverne tombait sur lui, et le montrait occupé à feuilleter son petit livre, comme s'il eût cherché un cantique plus convenable à sa situation qu'aucun de ceux qui avaient frappé ses yeux jusqu'alors. Il agissait probablement ainsi d'après un souvenir confus de ce que lui avait dit le major en l'amenant dans la caverne. Enfin ses soins diligents obtinrent leur récompense. Sans apologie, sans explication, il s'écria tout à coup à haute voix: — L'île de Wight![33] Prenant son instrument favori, il en tira quelques sons pour se donner le ton juste; et sa voix harmonieuse fit entendre le prélude de l'air qu'il venait d'annoncer.

— N'y a-t-il pas de danger? demanda Cora en fixant ses yeux noirs sur le major.

— Le pauvre diable! dit Heyward, sa voix est maintenant trop faible pour qu'on puisse l'entendre au milieu du bruit de la cataracte. Laissons-le donc se consoler à sa manière, puisqu'il peut le faire sans aucun risque.

— L'île de Wight! répéta David en regardant autour de lui avec un air de gravité imposante qui aurait réduit au silence une vingtaine d'écoliers babillards; c'est un bel air, et les paroles en sont solennelles. Chantons-les donc avec tout le respect convenable.

Après un moment de silence dont le but était d'attirer de plus en plus l'attention de ses auditeurs, le chanteur fit entendre sa voix, d'abord sur un ton bas, qui, s'élevant graduellement, finit par remplir la caverne de sons harmonieux. La mélodie, que la faiblesse de la voix rendait plus touchante, répandit peu à peu son influence sur ceux qui l'écoutaient; elle triomphait même du misérable travestissement du cantique du Psalmiste, que La Gamme avait choisi avec tant de soin; et la douceur inexprimable de la voix faisait oublier le manque total de talent du poète. Alice sentit ses pleurs se sécher, et fixa sur le chanteur ses yeux attendris, avec une expression de plaisir qui n'était point affectée et qu'elle ne cherchait pas à cacher. Cora accorda un sourire d'approbation aux pieux efforts de celui qui portait le nom du roi-prophète, et le front d'Heyward se dérida tandis qu'il perdait un instant de vue l'étroite ouverture qui éclairait la caverne, et qu'il admirait alternativement l'enthousiasme qui brillait dans les regards du chanteur, et l'éclat plus doux des yeux encore humides de la jeune Alice.

Le musicien s'aperçut de l'intérêt qu'il excitait; son amour- propre satisfait lui inspira de nouveaux efforts, et sa voix regagna tout son volume et sa richesse, sans rien perdre de sa douceur. Les voûtes de la caverne retentissaient de ses sons mélodieux, quand un cri horrible, se faisant entendre au loin, lui coupa la voix aussi complètement que si on lui eût mis tout à coup un bâillon.

— Nous sommes perdus! s'écria Alice en se jetant dans les bras de Cora, qui les ouvrit pour la recevoir.

— Pas encore, pas encore, dit Heyward; ce cri des sauvages part du centre de l'île; il a été occasionné par la vue de leurs compagnons morts. Nous ne sommes pas découverts, et nous pouvons encore espérer.

Quelque faible que fût cette espérance, Duncan ne la fit pas luire inutilement, car ses paroles servirent du moins à faire sentir aux deux soeurs la nécessité d'attendre les événements en silence. D'autres cris suivirent le premier, et l'on entendit bientôt les voix des sauvages qui accouraient de l'extrémité de la petite île, et qui arrivèrent enfin sur le rocher qui couvrait les deux cavernes. L'air continuait à retentir de hurlements féroces tels que l'homme peut en produire, et seulement quand il est dans l'état de la barbarie la plus complète.

Ces sons affreux éclatèrent bientôt autour d'eux de toutes parts; les uns appelaient leurs compagnons du bord de l'eau, et les autres leur répondaient du haut des rochers. Des cris plus dangereux se firent entendre dans le voisinage de la crevasse qui séparait les deux cavernes, et ils se mêlaient à ceux qui partaient du ravin dans lequel quelques Hurons étaient descendus. En un mot, ces cris effrayants se multipliaient tellement et semblaient si voisins, qu'ils firent sentir mieux que jamais aux quatre individus réfugiés dans la grotte la nécessité de garder le plus profond silence.

Au milieu de ce tumulte, un cri de triomphe partit à peu de distance de l'entrée de la grotte qui était masquée avec des branches de sassafras amoncelées. Heyward abandonna alors toute espérance, convaincu que cette issue avait été découverte. Cependant il se rassura en entendant les sauvages courir vers l'endroit où le chasseur avait caché son fusil, que le hasard venait de faire trouver. Il lui était alors facile de comprendre une partie de ce que disaient les Hurons, car ils mêlaient à leur langue naturelle beaucoup d'expressions empruntées à celle qu'on parle dans le Canada[34]. Plusieurs voix s'écrièrent en même temps: La Longue-Carabine! et les échos répétèrent ce nom, donné à un célèbre chasseur qui servait quelquefois de batteur d'estrade dans le camp anglais, et ce fut ainsi que Heyward apprit quel était celui qui avait été son compagnon.

Les mots — la Longue-Carabine! la Longue-Carabine! — passaient de bouche en bouche, et toute la troupe semblait s'être réunie autour d'un trophée qui paraissait indiquer la mort de celui qui en avait été le propriétaire. Après une consultation bruyante fréquemment interrompue par les éclats d'une joie sauvage, les Hurons se séparèrent et coururent de tous côtés en faisant retentir l'air du nom d'un ennemi dont Heyward comprit, d'après quelques-unes de leurs expressions, qu'ils espéraient trouver le corps dans quelque fente de rocher.

— Voici le moment de la crise, dit-il tout bas aux deux soeurs qui tremblaient. Si cette grotte échappe à leurs recherches, nous sommes en sûreté. Dans tous les cas nous sommes certains, d'après ce qu'ils viennent de dire, que nos amis ne sont pas tombés entre leurs mains, et d'ici à deux heures nous pouvons espérer que Webb nous aura envoyé du secours.

Quelques minutes se passèrent dans le silence de l'inquiétude, et tout annonçait que les sauvages redoublaient de soin et d'attention dans leurs recherches. Plus d'une fois on les entendit passer dans l'étroit défilé qui séparait les deux cavernes; on le reconnaissait au bruissement des feuilles de sassafras qu'ils froissaient, et des branches sèches qui se brisaient sous leurs pieds. Enfin la pile amoncelée par Heyward céda un peu, et un faible rayon de lumière pénétra de ce côté dans la grotte. Cora serra Alice contre son sein, dans une angoisse de terreur, et Duncan se leva avec la promptitude de l'éclair. De grands cris poussés en ce moment, et qui partaient évidemment de la caverne voisine, indiquèrent que les Hurons l'avaient enfin découverte et venaient d'y entrer; et d'après le nombre des voix qu'on entendait, il paraissait que toute la troupe y était réunie, ou s'était rassemblée à l'entrée.

Les deux cavernes étaient à si peu de distance l'une de l'autre que le major regarda alors comme impossible qu'on ne découvrît pas leur retraite; et rendu désespéré par cette idée cruelle, il s'élança vers la fragile barrière qui ne le séparait que de quelques pieds de ses ennemis acharnés; il s'approcha même de la petite ouverture que le hasard y avait pratiquée, et y appliqua l'oeil pour reconnaître les mouvements des sauvages.

À portée de son bras était un Indien d'une taille colossale, dont la voix forte semblait donner des ordres que les autres exécutaient. Un peu plus loin il vit la première caverne remplie de Hurons qui en examinaient tous les recoins avec la plus scrupuleuse attention. Le sang qui avait coulé de la blessure de David avait communiqué sa couleur aux feuilles de sassafras sur un amas desquelles on l'avait couché. Les naturels s'en aperçurent, et ils poussèrent des cris de joie semblables aux hurlements d'une meute de chiens qui retrouve la piste qu'elle avait perdue. Ils se mirent sur-le-champ à éparpiller toutes les branches, comme pour voir si elles ne cachaient pas l'ennemi qu'ils avaient si longtemps haï et redouté; et pour s'en débarrasser, ils les jetèrent dans l'intervalle qui séparait les deux cavernes. Un guerrier à physionomie féroce et sauvage s'approcha du chef, tenant en main une brassée de ces branches, et lui fit remarquer avec un air de triomphe les traces de sang dont elles étaient couvertes en prononçant avec vivacité quelques phrases dont Heyward devina le sens en entendant répéter plusieurs fois les mots — la Longue-Carabine. — Il jeta alors les branches qu'il portait sur l'amas de celles que le major avait accumulées devant l'entrée de la seconde caverne, et boucha le jour que le hasard y avait pratiqué. Ses compagnons, imitant son exemple, y jetèrent pareillement les branches qu'ils emportaient de la première caverne, et ajoutèrent ainsi sans le vouloir à la sécurité de ceux qui s'étaient réfugiés dans la seconde. Le peu de solidité de ce boulevard était précisément ce qui en faisait la force; car personne ne songeait à déranger une masse de broussailles que chacun croyait que ses compagnons avaient contribué à former dans ce moment de confusion.

À mesure que les couvertures placées à l'intérieur étaient repoussées par les branches qu'on accumulait au dehors et qui commençaient à former une masse plus compacte, Duncan respirait plus librement. Ne pouvant plus rien voir, il retourna à la place qu'il occupait auparavant au centre de la grotte, et d'où il pouvait voir l'issue qui donnait sur la rivière. Pendant qu'il s'y rendait, les Indiens parurent renoncer à faire des recherches; on les entendit sortir de la caverne en paraissant se diriger vers l'endroit d'où ils s'étaient fait entendre en arrivant, et leurs hurlements de désespoir annonçaient qu'ils étaient assemblés autour des corps des compagnons qu'ils avaient perdus pendant l'attaque de l'île.

Le major se hasarda alors à lever les yeux sur ses compagnes; car pendant ce court intervalle de danger imminent, il avait craint que l'inquiétude peinte sur son front n'augmentât les alarmes des deux jeunes personnes, dont la terreur était déjà si grande.

— Ils sont partis, Cora, dit-il à voix basse; Alice, ils sont retournés d'où ils sont venus; nous sommes sauvés. Rendons-en grâces au ciel, qui seul a pu nous délivrer de ces ennemis sans pitié.

— Que le ciel accepte donc mes ferventes actions de grâces! s'écria Alice en s'arrachant des bras de sa soeur, et en se jetant à genoux sur le roc; ce ciel qui a épargné les pleurs d'un bon père! qui a sauvé la vie de ceux que j'aime tant!

Heyward et Cora, plus maîtresse d'elle-même que sa soeur, virent avec attendrissement cet élan de forte émotion, et le major pensa que jamais la piété ne s'était montrée sous une forme plus séduisante que celle de la jeune Alice. Ses yeux brillaient du feu de la reconnaissance, ses joues avaient repris toute leur fraîcheur, et ses traits éloquents annonçaient que sa bouche se préparait à exprimer les sentiments dont son coeur était rempli. Mais quand ses lèvres s'ouvrirent, la parole sembla s'y glacer; la pâleur de la mort couvrit de nouveau son visage, ses yeux devinrent fixes et immobiles d'horreur; ses deux mains, qu'elle avait levées vers le ciel, se dirigèrent en ligne horizontale vers l'issue qui donnait sur la rivière, et tout son corps fut agité de violentes convulsions. Les yeux d'Heyward suivirent sur-le-champ la direction des bras d'Alice, et sur la rive opposée du bras de la rivière qui coulait dans le ravin, il vit un homme dans les traits sauvages et féroces duquel il reconnut son guide perfide le Renard-Subtil.

En ce moment de surprise et d'horreur, la prudence du major ne l'abandonna point. Il vit à l'air de l'Indien que ses yeux, accoutumés au grand jour, n'avaient pas encore pu pénétrer à travers l'obscurité qui régnait dans la grotte. Il se flatta même qu'en se retirant avec ses deux compagnes dans un renfoncement encore plus sombre où David était déjà, ils pourraient encore échapper à ses regards; mais une expression de satisfaction féroce qui se peignit tout à coup sur les traits du sauvage lui apprit qu'il était trop tard, et qu'ils étaient découverts.

L'air de triomphe brutal qui annonçait cette terrible vérité fut insupportable au major; il n'écouta que son ressentiment, et ne songeant qu'à immoler son perfide ennemi, il lui tira un coup de pistolet. L'explosion retentit dans la caverne comme l'éruption d'un volcan, et lorsque la fumée fut dissipée, Heyward ne vit plus personne à l'endroit où il avait aperçu l'Indien. Il courut à l'ouverture, et vit le traître se glisser derrière un rocher qui le déroba à ses yeux.

Un profond silence avait succédé parmi les Indiens à l'explosion qui leur semblait sortie des entrailles de la terre. Mais lorsque le Renard eut poussé un long cri qu'un accent de joie rendait intelligible, un hurlement général y répondit: tous ses compagnons se réunirent de nouveau, rentrèrent dans l'espèce de défilé qui séparait les cavernes, et avant que Heyward eût le temps de revenir de sa consternation, la faible barrière de sassafras fut renversée, les sauvages se précipitèrent dans la grotte, et saisissant les quatre individus qui s'y trouvaient, ils les entraînèrent en plein air, au milieu de toute la troupe des Hurons triomphants.

Chapitre X

J'ai peur que notre sommeil ne soit aussi prolongé demain matin que nos veilles l'ont été la nuit dernière.

Shakespeare. Le songe d'une nuit d'été.

Dès que Heyward fut revenu du choc violent que lui avait fait éprouver cette infortune soudaine, il commença à faire ses observations sur l'air et les manières des sauvages vainqueurs. Contre l'usage des naturels, habitués à abuser de leurs avantages, ils avaient respecté non seulement les deux soeurs, non seulement le maître en psalmodie, mais le major lui-même, quoique son costume militaire et surtout ses épaulettes eussent attiré l'attention de quelques individus qui y avaient porté la main plusieurs fois avec le désir évident de s'en emparer; mais un ordre du chef, prononcé d'un ton d'autorité, eut le pouvoir de les contenir, et Heyward fut convaincu qu'on avait quelque motif particulier pour les épargner, du moins quant à présent.

Tandis que les plus jeunes de ces sauvages admiraient la richesse d'un costume dont leur vanité aurait aimé à se parer, les guerriers plus âgés et plus expérimentés continuaient à faire des perquisitions dans les deux cavernes et dans toutes les fentes des rochers, d'un air qui annonçait que les fruits qu'ils venaient de recueillir de leur victoire ne leur suffisaient pas encore. N'ayant pu découvrir les victimes qu'ils désiraient surtout immoler à leur vengeance, ces barbares se rapprochèrent de leurs prisonniers, et leur demandèrent d'un ton furieux en mauvais français ce qu'était devenu la Longue-Carabine. Heyward affecta de ne pas comprendre leurs questions, et David, ne sachant pas le français, n'eut pas besoin de recourir à l'affectation. Enfin, fatigué de leurs importunités et craignant de les irriter par un silence trop opiniâtre, il chercha des yeux Magua afin d'avoir l'air de s'en servir comme d'interprète pour répondre à un interrogatoire qui devenait plus pressant et plus menaçant de moment en moment.

La conduite de ce sauvage formait un contraste frappant avec celle de ses compagnons. Il n'avait pris aucune part aux nouvelles recherches qu'on avait faites depuis la capture des quatre prisonniers; il avait laissé ceux de ses camarades que la soif du pillage tourmentait, ouvrir la petite valise du maître en psalmodie et s'en partager les effets. Placé à quelque distance derrière les autres Hurons, il avait l'air si tranquille, si satisfait, qu'il était évident que, quant à lui du moins, il avait obtenu tout ce qu'il désirait gagner par sa trahison. Quand les yeux du major rencontrèrent les regards sinistres quoique calmes de son guide, il les détourna d'abord avec horreur; mais sentant la nécessité de dissimuler dans un pareil moment, il fit un effort sur lui-même pour lui adresser la parole.

— Le Renard-Subtil est un trop brave guerrier, lui dit-il, pour refuser d'expliquer à un ennemi sans armes ce que lui demandent ceux dont il est le captif.

— Ils lui demandent où est le Chasseur qui connaît tous les sentiers des bois, répondit Magua en mauvais anglais; et appuyant en même temps la main avec un sourire féroce sur des feuilles de sassafras qui bandaient une blessure qu'il avait reçue à l'épaule; la Longue-Carabine, ajouta-t-il: son fusil est bon, son oeil ne se ferme jamais; mais de même que le petit fusil du chef blanc, il ne peut rien contre la vie du Renard-Subtil.

— Le Renard est trop brave, dit Heyward, pour songer à une blessure qu'il a reçue à la guerre et pour la reprocher à la main qui la lui a faite.

— Étions-nous en guerre, répliqua Magua, quand l'Indien fatigué se reposait au pied d'un chêne pour manger son grain? qui avait rempli la forêt d'ennemis embusqués? qui a voulu lui saisir le bras? qui avait la paix sur la langue et le sang dans le coeur? Magua avait-il dit que sa hache de guerre était hors de terre et que sa main l'en avait retirée?

Heyward, n'osant rétorquer l'argument de son accusateur en lui reprochant la trahison qu'il avait lui-même méditée, et dédaignant de chercher à désarmer son ressentiment par quelque apologie, garda le silence. Magua, de son côté, ne parut pas vouloir continuer la controverse, et s'appuyant de nouveau contre le rocher dont il s'était écarté un instant, il reprit son attitude d'indifférence. Mais le cri de — la Longue-Carabine! — se renouvela dès que les sauvages impatients s'aperçurent que cette courte conférence était terminée.

— Vous l'entendez, dit Magua avec un air de nonchalance; les Hurons demandent le sang de la Longue-Carabine, ou ils feront couler celui de ceux qui le cachent.

— Il est parti, échappé, bien loin de leur portée, répondit le major Magua sourit dédaigneusement.

— Quand l'homme blanc meurt, dit-il, il se croit en paix; mais l'homme rouge sait comment tourmenter l'esprit même de son ennemi. Où est son corps? montrez sa tête aux Hurons.

— Il n'est pas mort; il s'est échappé.

— Est-il un oiseau qui n'ait qu'à déployer ses ailes? demanda l'Indien en secouant la tête avec un air d'incrédulité. Est-il un poisson qui puisse nager sans regarder le soleil? Le chef blanc lit dans ses livres, et croit que les Hurons n'ont pas de jugement.

— Sans être un poisson, la Longue-Carabine peut nager. Après avoir brûlé toute sa poudre, il s'est jeté dans le courant qui l'a entraîné bien loin, pendant que les yeux des Hurons étaient couverts d'un nuage.

— Et pourquoi le chef blanc ne l'a-t-il pas imité? pourquoi est- il resté? Est-il une pierre qui va au fond de l'eau, ou sa chevelure lui brûle-t-elle la tête?

— Si votre camarade qui a perdu la vie dans le gouffre pouvait vous répondre, il vous dirait que je ne suis pas une pierre qu'un faible effort suffit pour y précipiter, répondit le major, croyant devoir faire usage de ce style d'ostentation qui excite toujours l'admiration des sauvages; les hommes blancs pensent que les lâches seuls abandonnent leurs femmes.

Magua murmura entre ses dents quelques mots inintelligibles, et dit ensuite: — Et les Delawares savent-ils nager aussi bien que se glisser entre les broussailles? — Où est le Grand-Serpent?

Heyward vit par cette demande que ses ennemis connaissaient mieux que lui les deux sauvages qui avaient été ses compagnons de danger.

— Il est parti de même à l'aide du courant, répondit-il.

— Et le Cerf-Agile? je ne le vois pas ici.

— Je ne sais de qui vous voulez parler, répondit le major, cherchant à gagner du temps.

— Uncas, dit Magua, prononçant ce nom delaware avec encore plus de difficulté que les mots anglais. Bounding-Elk est le nom que l'homme blanc donne au jeune Mohican.

— Nous ne pouvions pas nous entendre, répondit Heyward, désirant prolonger la discussion; le mot elk signifie un élan; comme celui deer un daim; et c'est par le mot stag qu'on désigne un cerf.

— Oui, oui, dit l'Indien en se parlant à lui-même dans sa langue naturelle, les Visages-Pâles sont des femmes bavardes; ils ont plusieurs mots pour la même chose, tandis que la Peau-Rouge explique tout par le son de sa voix. — Et s'adressant alors au major, en reprenant son mauvais anglais, mais sans vouloir changer le nom que les Canadiens avaient donné au jeune Mohican: — Le daim est agile, mais faible, dit-il; l'élan et le cerf sont agiles, mais forts; et le fils du Grand-Serpent est le Cerf-Agile. A-t-il sauté par-dessus la rivière pour gagner les bois?

— Si vous voulez parler du fils du Mohican, répondit Heyward, il s'est échappé comme son père et la Longue-Carabine, en se confiant au courant.

Comme il n'y avait rien d'invraisemblable pour un Indien dans cette manière de s'échapper, Magua ne montra plus d'incrédulité; il admit même la vérité de ce qu'il venait d'entendre, avec une promptitude qui était une nouvelle preuve du peu d'importance qu'il attachait personnellement à la capture de ces trois individus. Mais il fut évident que ses compagnons ne partageaient pas le même sentiment.

Les Hurons avaient attendu le résultat de ce court entretien avec la patience qui caractérise les sauvages, et dans le plus profond silence. Quand ils virent les deux interlocuteurs rester muets, tous leurs yeux se tournèrent sur Magua, lui demandant de cette manière expressive le résultat de ce qui venait d'être dit. L'Indien étendit le bras vers la rivière, et quelques mots joints à ce geste suffirent pour leur faire comprendre ce qu'étaient devenus ceux qu'ils voulaient sacrifier à leur vengeance.

Dès que ce fait fut généralement connu, les sauvages poussèrent des hurlements horribles qui annonçaient de quelle fureur ils étaient transportés en apprenant que leurs victimes leur avaient échappé, les uns couraient comme des frénétiques, en battant l'air de leurs bras; les autres crachaient dans la rivière, comme pour la punir d'avoir favorisé l'évasion des fugitifs et privé les vainqueurs de leurs droits légitimes. Quelques-uns, et ce n'étaient pas les moins redoutables, jetaient de sombres regards sur les captifs qui étaient en leur pouvoir, et semblaient ne s'abstenir d'en venir à des actes de violence contre eux que par l'habitude qu'ils avaient de commander à leurs passions; il en était qui joignaient à ce langage muet des gestes menaçants. Un d'entre eux alla même jusqu'à saisir d'une main les beaux cheveux qui flottaient sur le cou d'Alice, tandis que de l'autre, brandissant un couteau autour de sa tête, il semblait annoncer de quelle horrible manière elle serait dépouillée de ce bel ornement.

Le jeune major ne put supporter cet affreux spectacle, et tenta un effort aussi désespéré qu'inutile pour voler au secours d'Alice; mais on lui avait lié les mains, et au premier mouvement qu'il fit, il sentit la main lourde du chef indien s'appesantir sur son épaule. Convaincu qu'une résistance impuissante ne pourrait servir qu'à irriter encore davantage ces barbares, il se soumit donc à son destin, et chercha à rendre quelque courage à ses malheureuses compagnes, en leur disant qu'il était dans le caractère des sauvages d'effrayer par des menaces qu'ils n'avaient pas l'intention d'exécuter.

Mais tout en prononçant des paroles de consolation qui avaient pour but de calmer les appréhensions des deux soeurs, Heyward n'était pas assez faible pour se tromper lui-même. Il savait que l'autorité d'un chef indien était établie sur des fondements bien peu solides, et qu'il la devait plus souvent à la supériorité de ses forces physiques qu'à aucune cause morale. Le danger devait donc se calculer en proportion du nombre des êtres sauvages qui les entouraient. L'ordre le plus positif de celui qui paraissait leur chef pouvait être violé à chaque instant par le premier furieux qui voudrait sacrifier une victime aux mânes d'un ami ou d'un parent. Malgré tout son calme apparent et son courage, il avait donc le désespoir et la mort dans le coeur, quand il voyait un de ces hommes féroces s'approcher des deux malheureuses soeurs, ou seulement fixer de sombres regards sur des êtres si peu en état de résister au moindre acte de violence.

Ses craintes se calmèrent pourtant un peu quand il vit le chef appeler autour de lui ses guerriers pour tenir une espèce de conseil de guerre. La délibération fut courte; peu d'orateurs prirent la parole, et la détermination parut unanime. Les gestes que tous ceux qui parlèrent dirigeaient du côté du camp de Webb, semblaient indiquer qu'ils craignaient une attaque de ce côté: cette considération fut probablement ce qui accéléra leur résolution, et ce qui mit ensuite une grande promptitude dans leurs mouvements.

Pendant cette courte conférence, Heyward eut le loisir d'admirer la prudence avec laquelle les Hurons avaient effectué leur débarquement après la cessation des hostilités.

On a déjà dit que la moitié de cette petite île était un rocher au pied duquel s'étaient arrêtés quelques troncs d'arbres que les eaux y avaient entraînés. Ils avaient choisi ce point pour y faire leur descente, probablement parce qu'ils ne croyaient pas pouvoir remonter le courant rapide, formé plus bas par la réunion des deux chutes d'eau. Pour y réussir, ils avaient porté le canot dans les bois, jusqu'au delà de la cataracte; ils y avaient placé leurs armes et leurs munitions, et tandis que deux sauvages les plus expérimentés se chargeaient de le conduire avec le chef, les autres le suivaient à la nage. Ils avaient débarqué ainsi au même endroit qui avait été si fatal à ceux de leurs compagnons qui y étaient arrivés les premiers, mais avec l'avantage d'être en nombre bien supérieur et d'avoir des armes à feu. Il était impossible de douter que tel eût été leur arrangement pour arriver, puisqu'ils le conservèrent pour partir. On transporta le canot par terre, d'une extrémité de l'île à l'autre, et on le lança à l'eau près de la plate-forme où le chasseur avait lui-même amené ses compagnons.

Comme les remontrances étaient inutiles et la résistance impossible, Heyward donna l'exemple de la soumission à la nécessité en entrant dans le canot dès qu'il en reçut l'ordre, et il y fut suivi par David La Gamme. Le pilote chargé de conduire le canot, y prit place ensuite, et les autres sauvages le suivirent en nageant. Les Hurons ne connaissaient ni les bas-fonds, ni les rochers à fleur d'eau du lit de cette rivière, mais ils étaient trop experts dans ce genre de navigation pour commettre aucune erreur, et pour ne pas remarquer les signes qui les annoncent. Le frêle esquif suivit donc le courant rapide sans aucun accident, et au bout de quelques instants les captifs descendirent sur la rive méridionale du fleuve, presque en face de l'endroit où ils s'étaient embarqués la soirée précédente.

Les Indiens y tinrent une autre consultation qui ne fut pas plus longue que la première, et pendant ce temps quelques sauvages allèrent chercher les chevaux, dont les hennissements de terreur avaient probablement contribué à faire découvrir leurs maîtres. La troupe alors se divisa; le chef, suivi de la plupart de ses gens, monta sur le cheval du major, traversa la rivière, et disparut dans les bois, laissant les prisonniers sous la garde de six sauvages, à la tête desquels était le Renard-Subtil. Ce mouvement inattendu renouvela les inquiétudes d'Heyward.

D'après la modération peu ordinaire de ces sauvages, il avait aimé à se persuader qu'on les gardait prisonniers pour les livrer à Montcalm. Comme l'imagination de ceux qui sont dans le malheur sommeille rarement, et qu'elle n'est jamais plus active que lorsqu'elle est excitée par quelque espérance, si faible et si éloignée qu'elle puisse être, il avait même pensé que le général français pouvait se flatter que l'amour paternel l'emporterait chez Munro sur le sentiment de ce qu'il devait à son roi; car, quoique Montcalm passât pour un esprit entreprenant, pour un homme plein de courage, on le regardait aussi comme expert dans ces ruses politiques, qui ne respectent pas toujours les règles de la morale, et qui déshonoraient si généralement à cette époque la diplomatie européenne.

Mais en ce moment tous ces calculs ingénieux se trouvaient dérangés par la conduite des Hurons. Le chef, et ceux qui l'avaient suivi, se dirigeaient évidemment vers l'extrémité de l'Horican; et ils restaient au pouvoir des autres, qui allaient les conduire sans doute au fond des déserts. Désirant sortir à tout prix de cette cruelle incertitude, et voulant dans une circonstance si urgente essayer le pouvoir de l'argent, il surmonta la répugnance qu'il avait à parler à son ancien guide, et se retournant vers Magua, qui avait pris l'air et le ton d'un homme qui devait maintenant donner des ordres aux autres, il lui dit d'un ton amical, et qui annonçait autant de confiance qu'il put prendre sur lui d'en montrer:

— Je voudrais adresser à Magua des paroles qu'il ne convient qu'à un si grand chef d'entendre.

L'Indien se retourna, le regarda avec mépris, et lui répondit:

— Parlez, les arbres n'ont point d'oreilles.

— Mais les Hurons ne sont pas sourds; et les paroles qui peuvent passer par les oreilles des grands hommes d'une nation enivreraient les jeunes guerriers. Si Magua ne veut pas écouter, l'officier du roi saura garder le silence.

Le sauvage dit quelques mots avec insouciance à ses compagnons, qui s'occupaient gauchement à préparer les chevaux des deux soeurs, et s'éloignant d'eux de quelques pas, il fit un geste avec précaution pour indiquer à Heyward de venir le joindre.

— Parlez à présent, dit-il, si vos paroles sont telles que le Renard-Subtil doive les entendre.

— Le Renard-Subtil a prouvé qu'il était digne du nom honorable que lui ont donné ses pères canadiens, dit le major. Je reconnais maintenant la prudence de sa conduite; je vois tout ce qu'il a fait pour nous servir; et je ne l'oublierai pas quand l'heure de la récompense sera arrivée. Oui, le Renard a prouvé qu'il est non seulement un grand guerrier, un grand chef dans le conseil, mais encore qu'il sait tromper ses ennemis.

— Qu'a donc fait le Renard? demanda froidement l'Indien.

— Ce qu'il a fait? répondit Heyward; il a vu que les bois étaient remplis de troupes d'ennemis, à travers lesquels il ne pouvait passer sans donner dans quelque embuscade, et il a feint de se tromper de chemin afin de les éviter; ensuite il a fait semblant de retourner à sa peuplade, à cette peuplade qui l'avait chassé comme un chien de ses wigwams, afin de regagner sa confiance, et quand nous avons enfin reconnu quel était son dessein, ne l'avons- nous pas bien secondé en nous conduisant de manière à faire croire aux Hurons que l'homme blanc pensait que son ami le Renard était son ennemi? Tout cela n'est-il pas vrai? Et quand le Renard eut, par sa prudence, fermé les yeux et bouché les oreilles des Hurons, ne leur a-t-il pas fait oublier qu'ils l'avaient forcé à se réfugier chez les Mohawks? Ne les a-t-il pas engagés ensuite à s'en aller follement du côté du nord, en le laissant sur la rive méridionale du fleuve avec leurs prisonniers? Et maintenant ne va- t-il pas retourner sur ses pas et reconduire à leur père les deux filles du riche Écossais à tête grise? Oui, oui, Magua, j'ai vu tout cela, et j'ai déjà pensé à la manière dont on doit récompenser tant de prudence et d'honnêteté. D'abord le chef de William-Henry sera généreux comme doit l'être un si grand chef pour un tel service. La médaille[35] que porte Magua sera d'or au lieu d'être d'étain; sa corne sera toujours pleine de poudre; les dollars sonneront dans sa poche en aussi grande quantité que les cailloux sur les bords de l'Horican; et les daims viendront lui lécher la main, car ils sauront qu'ils ne pourraient échapper au long fusil qui lui sera donné. Quant à moi, je ne sais comment surpasser la générosité de l'Écossais, mais je… oui… je…

— Que fera le jeune chef qui est arrivé du côté où le soleil est le plus brûlant? demanda l'Indien, voyant Heyward hésiter parce qu'il désirait terminer son énumération par ce qui excite le plus vivement les désirs de ces peuplades sauvages.

— Il fera couler devant le wigwam de Magua, répondit le major, une rivière d'eau de feu aussi intarissable que celle qu'il a maintenant sous les yeux, au point que le coeur du grand chef sera plus léger que les plumes de l'oiseau-mouche, et son haleine plus douce que l'odeur du chèvrefeuille sauvage.

Magua avait écouté dans un profond silence le discours insinuant et adroit de Duncan, qui s'était expliqué avec lenteur pour produire plus d'impression. Quand le major parla du stratagème qu'il supposait avoir été employé par l'Indien pour tromper sa propre nation, celui-ci prit un air de gravité prudente. Quand il fit allusion aux injures qu'il présumait avoir forcé le Huron à s'éloigner de sa peuplade, il vit briller dans les yeux de Magua un éclair de férocité si indomptable, qu'il crut avoir touché la corde sensible; et quand il arriva à la partie de son discours où il cherchait à exciter la cupidité, comme il avait voulu animer l'esprit de vengeance, il obtint du moins une sérieuse attention de son auditeur. La question que le Renard lui avait adressée avait été faite avec tout le calme et toute la dignité d'un Indien; mais il était facile de voir à l'expression de ses traits qu'il réfléchissait profondément à la réponse qu'il devait faire à son tour.

Après quelques instants de silence, le Huron porta une main sur les feuilles qui servaient de bandage à son épaule blessée, et dit avec énergie:

— Les amis font-ils de pareilles marques?

— Une blessure faite par la Longue-Carabine à un ennemi aurait- elle été aussi légère?

— Les Delawares rampent-ils comme des serpents dans les broussailles pour infecter de leur venin ceux qu'ils aiment?

— Le Grand-Serpent se serait-il laissé entendre par des oreilles qu'il aurait voulu rendre sourdes?

— Le chef blanc brûle-t-il jamais sa poudre contre ceux qu'il regarde comme ses frères?

— Manque-t-il jamais son but quand il veut sérieusement tuer? Ces questions et les réponses se succédèrent rapidement, et furent suivies d'un autre intervalle de silence. Duncan crut que l'Indien hésitait, et, pour s'assurer la victoire, il recommençait l'énumération de toutes les récompenses qui lui seraient accordées, quand celui-ci l'interrompit par un geste expressif.

— Cela suffit, dit-il; le Renard-Subtil est un chef sage, et vous verrez ce qu'il fera. Allez, et que votre bouche soit fermée. Quand Magua parlera, il sera temps de lui répondre.

Heyward, s'apercevant que les yeux de l'Indien étaient fixés avec une sorte d'inquiétude sur ses compagnons, se retira sur-le-champ, pour ne pas avoir l'air d'avoir des intelligences suspectes avec leur chef. Magua s'approcha des chevaux, et affecta d'être satisfait des soins que ses camarades avaient pris pour les équiper. Il fit signe alors au major d'aider les deux soeurs à se mettre en selle, car il ne daignait se servir de la langue anglaise que dans les occasions importantes et indispensables.

Il ne restait plus aucun prétexte plausible de délai, et Duncan, quoique bien à contrecoeur, rendant à ses compagnes désolées le service qui lui était ordonné, tâcha de calmer leurs craintes en leur faisant part à voix basse et en peu de mots des nouvelles espérances qu'il avait conçues. Les deux soeurs tremblantes avaient grand besoin de quelque consolation, car à peine osaient- elles lever les yeux, de crainte de rencontrer les regards farouches de ceux qui étaient devenus les maîtres de leur destinée. La jument de David avait été emmenée par la première troupe, de sorte que le maître de chant fut obligé de marcher à pied aussi bien que Duncan. Cette circonstance ne parut pourtant nullement fâcheuse à celui-ci, qui pensa qu'il pourrait en profiter pour rendre la marche des sauvages moins rapide, car il tournait encore bien souvent ses regards du côté du fort Édouard, dans le vain espoir d'entendre dans la forêt quelque bruit qui indiquerait l'arrivée du secours dont ils avaient un si pressant besoin.

Quand tout fut préparé, Magua donna le signal du départ, et reprenant ses fonctions de guide, il se mit lui-même en tête de la petite troupe pour la conduire. David marchait après lui; l'étourdissement que lui avait causé sa chute était complètement dissipé, la douleur de sa blessure était moins vive, et il semblait avoir pleine connaissance de sa fâcheuse position. Les deux soeurs le suivaient, ayant le major à leur côté; les Indiens fermaient la marche, et ne se relâchaient pas un instant de leur précaution et de leur vigilance.

Ils marchèrent ainsi quelque temps dans un profond silence, qui n'était interrompu que par quelques mots de consolation que le major adressait de temps en temps à ses deux compagnes, et par quelques pieuses exclamations par lesquelles David exhalait l'amertume de ses pensées, en voulant exprimer une humble résignation. Ils s'avançaient vers le sud, dans une direction presque opposée à la route qui conduisait à William-Henry. Cette circonstance pouvait faire croire que Magua n'avait rien changé à ses premiers desseins; mais Heyward ne pouvait supposer qu'il résistât à la tentation des offres séduisantes qu'il lui avait faites, et il savait que le chemin le plus détourné conduit toujours à son but un Indien qui croit devoir recourir à la ruse.

Ils firent ainsi plusieurs milles dans des bois dont on ne pouvait apercevoir la fin, et rien n'annonçait qu'ils fussent près du but de leur voyage. Le major examinait souvent la situation du soleil, dont les rayons doraient alors les branches des pins sous lesquels ils marchaient. Il soupirait après l'instant où la politique de Magua lui permettrait de prendre une route plus conforme à ses espérances. Enfin il s'imagina que le rusé sauvage, désespérant de pouvoir éviter l'armée de Montcalm, qui avançait du côté du nord, se dirigeait vers un établissement bien connu situé sur la frontière, appartenant à un officier distingué qui y faisait sa résidence habituelle, et qui jouissait d'une manière spéciale des bonnes grâces des Six Nations. Être remis entre les mains de sir William Johnson lui paraissait une alternative préférable à celle de gagner les déserts du Canada pour tourner l'armée de Montcalm; mais, avant d'y arriver, il restait encore bien des lieues à faire dans la forêt, et chaque pas l'éloignait davantage du théâtre de la guerre où l'appelaient son honneur et son devoir.

Cora seule se rappela les instructions que le chasseur leur avait données en les quittant, et toutes les fois que l'occasion s'en présentait, elle étendait la main pour saisir une branche d'arbre dans l'intention de la briser. Mais la vigilance infatigable des Indiens rendait l'exécution de ce dessein aussi difficile que dangereuse, et elle renonçait à ce projet, en rencontrant les regards farouches des sombres gardiens qui la surveillaient, se hâtant alors de faire un geste indiquant une alarme qu'elle n'éprouvait pas, afin d'écarter leurs soupçons. Une fois pourtant, une seule fois elle réussit à briser une branche de sumac, et par une pensée soudaine elle laissa tomber un de ses gants pour laisser une marque plus certaine de leur passage. Cette ruse n'échappa point à la pénétration du Huron qui était près d'elle; il ramassa le gant, le lui rendit, brisa et froissa quelques branches de sumac, de manière à faire croire que quelque animal sauvage avait traversé ce buisson, et porta la main sur son tomahawk avec un regard si expressif et si menaçant, que Cora en perdit complètement l'envie de laisser après elle le moindre signe qui indiquât leur route.

À la vérité, les chevaux pouvaient imprimer sur la terre les traces de leurs pieds; mais chaque troupe des Hurons en avait emmené deux, et cette circonstance pouvait induire en erreur ceux qui auraient pu arriver pour leur donner du secours.

Heyward aurait appelé vingt fois leur conducteur, et se serait hasardé à lui faire une remontrance, si l'air sombre et réservé du sauvage ne l'eût découragé. Pendant toute sa marche, Magua se retourna à peine deux ou trois fois pour jeter un regard sur la petite troupe, et ne prononça jamais un seul mot. N'ayant pour guide que le soleil, ou consultant peut-être ces marques qui ne sont connues que de la sagacité des Indiens, il marchait d'un pas assuré, sans jamais hésiter, et presque en ligne directe, dans cette immense foret, coupée par de petites vallées, des montagnes peu élevées, des ruisseaux et des rivières. Que le sentier fût battu, qu'il fût à peine indiqué ou qu'il disparût totalement, il n'en marchait ni avec moins de vitesse, ni d'un pas moins assuré: il semblait même insensible à la fatigue. Toutes les fois que les voyageurs levaient les yeux, ils le voyaient à travers les troncs de pins, marchant toujours du même pas et le front haut. La plume dont il avait paré sa tête était sans cesse agitée par le courant d'air que produisait la rapidité de sa marche.

Cette marche rapide avait pourtant son but. Après avoir traversé une vallée où serpentait un beau ruisseau, il se mit à gravir une petite montagne, mais si escarpée, que les deux soeurs furent obligées de descendre de cheval pour pouvoir le suivre. Lorsqu'ils en eurent gagné le sommet, ils se trouvèrent sur une plate-forme où croissaient quelques arbres, au pied de l'un desquels Magua s'était déjà étendu pour y chercher le repos dont toute la troupe avait le plus grand besoin.

Chapitre XI

Maudite soit ma tribu si je lui pardonne!

Shakespeare. Le Marchand de Venise.

Magua avait choisi pour la halte qu'il voulait faire une de ces petites montagnes escarpées et de forme pyramidale, qui ressemblent à des élévations artificielles, et qui se trouvent en si grand nombre dans les vallées des États-Unis. Celle-ci était assez haute; le sommet en était aplati, et la pente rapide, mais avec une irrégularité plus qu'ordinaire d'un côté. Les avantages que cette hauteur présentait pour s'y reposer, semblaient consister uniquement dans son escarpement et sa forme, qui rendaient une surprise presque impossible, et la défense plus facile que partout ailleurs. Mais comme Heyward n'espérait plus de secours, après le temps qui s'était écoulé et la distance qu'on avait parcourue, il regardait ces circonstances sans le moindre intérêt, et ne s'occupait qu'à consoler et encourager ses malheureuses compagnes. On avait détaché la bride des deux chevaux pour leur donner les moyens de paître le peu d'herbe qui croissait sur cette montagne, et l'on avait étalé devant les quatre prisonniers, assis à l'ombre d'un bouleau dont les branches s'élevaient en dais sur leurs têtes, quelques restes de provisions que l'on avait emportés de la caverne.

Malgré la rapidité de leur marche, un des Indiens avait trouvé l'occasion de percer un faon d'une flèche. Il avait porté l'animal sur ses épaules jusqu'à l'instant où l'on s'était arrêté. Ses compagnons, choisissant alors les morceaux qui leur paraissaient les plus délicats, se mirent à en manger la chair crue, sans aucun apprêt de cuisine. Magua fut le seul qui ne participa point à ce repas révoltant; il restait assis à l'écart, et paraissait plongé dans de profondes réflexions.

Cette abstinence, si remarquable dans un Indien, attira enfin l'attention du major. Il se persuada que le Huron délibérait sur les moyens qu'il emploierait pour éluder la vigilance de ses compagnons, et se mettre en possession des récompenses qui lui étaient promises. Désirant aider de ses conseils les plans qu'il pouvait former, et ajouter encore à la force de la tentation, il se leva, fit quelques pas comme au hasard, et arriva enfin près du Huron, sans avoir l'air d'en avoir formé le dessein prémédité.

— Magua n'a-t-il pas marché assez longtemps en face du soleil pour n'avoir plus aucun danger à craindre des Canadiens? lui demanda-t-il, comme s'il n'eût pas douté de la bonne intelligence qui régnait entre eux; n'est-il pas à propos que le chef de William-Henry revoie ses deux filles avant qu'une autre nuit ait endurci son coeur contre leur perte, et le rende peut-être moins libéral dans ses dons?

— Les Visages-Pâles aiment-ils moins leurs enfants le matin que le soir? demanda l'Indien d'un ton froid.

— Non, certainement, répondit Heyward, s'empressant de réparer l'erreur qu'il craignait d'avoir commise; l'homme blanc peut oublier, et oublie souvent le lieu de la sépulture de ses pères; il cesse quelquefois de songer à ceux qu'il devrait toujours aimer et qu'il a promis de chérir, mais la tendresse d'un père pour son enfant ne meurt jamais qu'avec lui.

— Le coeur du vieux chef blanc est-il donc si tendre? demanda Magua. Pensera-t-il longtemps aux enfants que ses squaws[36] lui ont donnés? Il est dur envers ses guerriers, et il a des yeux de pierre.

— Il est sévère quand son devoir l'exige, et envers ceux qui le méritent, dit le major; mais il est juste et humain à l'égard de ceux qui se conduisent bien. J'ai connu beaucoup de bons pères, mais je n'ai jamais vu une tendresse aussi vive pour ses enfants. Vous avez vu la tête grise au premier rang de ses guerriers, Magua; mais moi j'ai vu ses yeux baignés de larmes tandis qu'il me parlait des deux filles qui sont maintenant en votre pouvoir.

Heyward se tut tout à coup, car il ne savait comment interpréter l'expression que prenaient les traits de l'Indien, qui l'écoutait avec une attention marquée. D'abord il fut tenté de supposer que la joie évidente que montrait le Huron en entendant parler ainsi de l'amour de Munro pour ses filles prenait sa source dans l'espoir que sa récompense en serait plus brillante et mieux assurée; mais, à mesure qu'il parlait, il voyait cette joie prendre un caractère de férocité si atroce, qu'il lui fut impossible de ne pas craindre qu'elle fût occasionnée par quelque passion plus puissante et plus sinistre que la cupidité.

— Retirez-vous, lui dit l'Indien, supprimant en un instant tout signe extérieur d'émotion, et y substituant un calme semblable à celui du tombeau; retirez-vous, et allez dire à la fille aux yeux noirs que Magua veut lui parler. Le père n'oubliera pas ce que la fille aura promis.

Duncan regarda ce discours comme inspiré par le désir de tirer de Cora, soit une récompense encore plus forte, soit une nouvelle assurance que les promesses qui lui avaient été faites seraient fidèlement exécutées. Il retourna donc près du bouleau sous lequel les deux soeurs se reposaient de leurs fatigues, et il leur fit part du désir qu'avait montré Magua de parler à l'aînée.

— Vous connaissez quelle est la nature des désirs d'un Indien, lui dit-il en la conduisant vers l'endroit où le sauvage l'attendait; soyez prodigue de vos offres de poudre, de couvertures, et surtout d'eau-de-vie, l'objet le plus précieux aux yeux de toutes ces peuplades; et vous feriez bien de lui promettre aussi quelques présents de votre propre main, avec cette grâce qui vous est si naturelle. Songez bien, Cora, que c'est de votre adresse et de votre présence d'esprit que votre vie et celle d'Alice peuvent dépendre dans cette conférence.

— Et la vôtre, Heyward?

— La mienne est de peu d'importance; je l'ai déjà dévouée à mon roi, et elle appartient au premier ennemi qui aura le pouvoir de la sacrifier. Je ne laisse pas un père pour me regretter. Peu d'amis donneront des larmes à une mort que j'ai cherchée plus d'une fois sur le chemin de la gloire. Mais silence! nous approchons de l'Indien. — Magua, voici la jeune dame à qui vous désirez parler.

Le Huron se leva lentement, et resta près d'une minute silencieux et immobile. Il fit alors un signe de la main, comme pour intimer au major l'ordre de se retirer.

— Quand le Huron parle à des femmes, dit-il d'un ton froid, toutes les oreilles de sa peuplade sont fermées. Duncan parut hésiter à obéir.

— Retirez-vous, Heyward, lui dit Cora avec un sourire calme; la délicatesse vous en fait un devoir. Allez retrouver Alice, et tâchez de lui faire concevoir d'heureuses espérances.

Elle attendit qu'il fût parti, et se tournant alors vers Magua, elle lui dit d'une voix ferme, avec toute la dignité de son sexe:

— Que veut dire le Renard à la fille de Munro?

— Écoutez, dit le Huron en lui appuyant sa main sur le bras, comme pour attirer plus fortement son attention, mouvement auquel Cora résista avec autant de calme que de fermeté en retirant son bras à elle; Magua était un chef et un guerrier parmi les Hurons des lacs; il avait vu les soleils de vingt étés faire couler dans les rivières les neiges de vingt hivers avant d'avoir aperçu un Visage-Pâle, et il était heureux. Alors ses pères du Canada vinrent dans les bois, lui apprirent à boire de l'eau de feu, et il devint un furieux. Les Hurons le chassèrent loin des sépultures de ses ancêtres comme ils auraient chassé un buffle sauvage. Il suivit les bords des lacs, et arriva à la ville de Canon. Là il vivait de sa chasse et de sa pêche; mais on le repoussa encore dans les bois, au milieu de ses ennemis; et enfin le chef, qui était né Huron, devint un guerrier parmi les Mohawks.

— J'ai entendu dire quelque chose de cette histoire, dit Cora en voyant qu'il s'interrompait pour maîtriser les passions qu'enflammait en son coeur le souvenir des injustices qu'il prétendait avoir été commises à son égard.

— Est-ce la faute de Magua, continua-t-il, si sa tête n'a pas été faite de rocher? Qui lui a donné de l'eau de feu à boire? qui l'a changé en furieux? Ce sont les Visages-Pâles, les hommes de votre couleur.

— Et s'il existe des hommes inconsidérés et sans principes, dont le teint ressemble au mien, est-il juste que j'en sois responsable?

— Non; Magua est un homme et non pas un fou. Il sait que les femmes comme vous n'entrouvrent jamais leurs lèvres pour donner passage à l'eau de feu; le Grand-Esprit vous a donné la sagesse.

— Que puis-je donc dire ou faire relativement à vos infortunes, pour ne pas dire vos erreurs?

— Écoutez, comme je vous l'ai déjà dit. — Quand vos pères anglais et français tirèrent de la terre la hache de guerre, le Renard leva son tomahawk avec les Mohawks et marcha contre sa propre nation. Les Visages-Pâles ont repoussé les Peaux-Rouges au fond des bois, et maintenant, quand nous combattons c'est un blanc qui nous commande. Le vieux chef de l'Horican, votre père, était le grand capitaine de notre nation. Il disait aux Mohawks de faire ceci, de faire cela, et il était obéi. Il fit une loi qui disait que si un Indien buvait de l'eau de feu et venait alors dans les wigwams de toile[37] de ses guerriers, il serait puni. Magua ouvrit follement la bouche, et la liqueur ardente l'entraîna dans la cabane de Munro. — Que fit alors la tête grise? — Que sa fille le dise!

— Il n'oublia pas la loi qu'il avait faite, et il rendit justice en faisant punir le coupable.

— Justice! répéta l'Indien en jetant sur la jeune fille, dont les traits étaient calmes et tranquilles, un regard de côté dont l'expression était féroce; est-ce donc justice que de faire le mal soi-même, et d'en punir les autres? Magua n'était pas coupable, c'était l'eau de feu qui parlait et qui agissait pour lui; mais Munro n'en voulut rien croire. Le chef huron fut saisi, lié à un poteau et battu de verges comme un chien, en présence de tous les guerriers à visage pâle.

Cora garda le silence, car elle ne savait comment rendre excusable aux yeux d'un Indien cet acte de sévérité peut-être imprudente de son père.

— Voyez! continua Magua en entrouvrant le léger tissu d'indienne qui couvrait en partie sa poitrine; voici les cicatrices qui ont été faites par des balles et des couteaux; un guerrier peut les montrer et s'en faire honneur devant toute sa nation: mais la tête grise a imprimé sur le dos du chef huron des marques qu'il faut qu'il cache, comme un squaw, sous cette toile peinte par des hommes blancs.

— J'avais pensé qu'un guerrier indien était patient; que son esprit ne sentait pas, ne connaissait pas les tourments qu'on faisait endurer à son corps.

— Lorsque les Chippewas lièrent Magua au poteau et lui firent cette blessure, répondit le Huron avec un geste de fierté en passant le doigt sur une longue cicatrice qui lui traversait toute la poitrine, le Renard leur rit au nez et leur dit qu'il n'appartenait qu'à des squaws de porter des coups si peu sensibles. Son esprit était alors monté au-dessus des nuages; mais quand il sentit les coups humiliants de Munro, son esprit était sous la terre. — L'esprit d'un Huron ne s'enivre jamais, il ne peut perdre la mémoire.

— Mais il peut être apaisé. Si mon père a commis une injustice à votre égard, prouvez-lui, en lui rendant ses deux filles, qu'un Huron peut pardonner une injure; vous savez ce que le major Heyward vous a promis, et moi-même… Magua secoua la tête et lui défendit de répéter des offres qu'il méprisait.

— Que voulez-vous donc? demanda Cora, convaincue douloureusement que la franchise du trop généreux Duncan s'était laissé abuser par la duplicité maligne d'un sauvage.

— Ce que veut un Huron est de rendre le bien pour le bien et le mal pour le mal.

— Vous voulez donc vous venger de l'insulte que vous a faite Munro, sur deux filles sans défense? J'aurais cru qu'un chef tel que vous aurait regardé comme plus digne d'un homme de chercher à le rencontrer face à face, et d'en tirer la satisfaction d'un guerrier.

— Les Visages-Pâles ont de longs bras et des couteaux bien affilés, répondit l'Indien avec un sourire de joie farouche; pourquoi le Renard-Subtil irait-il au milieu des mousquets des guerriers blancs, quand il tient entre ses mains l'esprit de son ennemi?

— Faites-moi du moins connaître vos intentions, Magua, dit Cora en faisant un effort presque surnaturel pour parler avec calme. Avez-vous dessein de nous emmener prisonnières dans les bois, ou de nous donner la mort? n'existe-t-il pas de récompenses, de moyens de réparer votre injure, qui puissent vous adoucir le coeur? Du moins rendez la liberté à ma jeune soeur, et faites tomber sur moi toute votre colère. Achetez la richesse en la rendant à son père, et que votre vengeance se contente d'une seule victime. La perte de ses deux filles conduirait un vieillard au tombeau; et quel profit, quelle satisfaction en retirera le Renard?

— Écoutez encore! — La fille aux yeux bleus pourra retourner à l'Horican, et dire au vieux chef tout ce qui a été fait, si la fille aux yeux noirs veut me jurer par le Grand-Esprit de ses pères de ne pas me dire de mensonges.

— Et que voulez-vous que je vous promette? demanda Cora, conservant un ascendant secret sur les passions indomptables du sauvage, par son sang-froid et son air de dignité.

— Quand Magua quitta sa peuplade, sa femme fut donnée à un autre chef. Maintenant il a fait la paix avec les Hurons, et il va retourner près de la sépulture de ses pères, sur les bords du grand lac. Que la fille du chef anglais consente à le suivre et à habiter pour toujours son wigwam.

Quelque révoltante qu'une telle proposition pût être pour Cora, elle conserva pourtant encore assez d'empire sur elle-même pour y répondre sans montrer la moindre faiblesse.

— Et quel plaisir pourrait trouver Magua à partager son wigwam avec une femme qu'il n'aime point, avec une femme d'une nation et d'une couleur différentes de la sienne? Il vaut mieux qu'il accepte l'or de Munro, et qu'il achète par sa générosité la main et le coeur de quelque jeune Huronne.

L'Indien resta près d'une minute sans lui répondre; mais ses regards farouches se fixèrent sur elle avec une expression telle qu'elle baissa les yeux, et redouta quelque proposition d'une nature encore plus horrible. Enfin Magua reprit la parole, et lui dit avec le ton de l'ironie la plus insultante:

— Lorsque les coups de verges tombaient sur le dos du chef huron, il savait déjà où trouver la femme qui en supporterait la souffrance. Quel plaisir pour Magua de voir tous les jours la fille de Munro porter son eau, semer et récolter son grain, et faire cuire sa venaison! Le corps de la tête grise pourra dormir au milieu de ses canons; mais son esprit: ha! ha! le Renard-Subtil le tiendra sous son couteau.

— Monstre! s'écria Cora dans un transport d'indignation causé par l'amour filial, tu mérites bien le nom qui t'a été donné! Un démon seul pouvait imaginer une vengeance si atroce! Mais tu t'exagères ton pouvoir. Tu verras que c'est véritablement l'esprit de Munro que tu as entre tes mains, et il défie ta méchanceté!

Le Huron répondit à cet élan de sensibilité par un sourire de dédain qui prouvait que sa résolution était inaltérable, et il lui fit signe de se retirer, comme pour lui dire que la conférence était finie.

Cora, regrettant presque le mouvement de vivacité auquel elle s'était laissé entraîner, fut obligée de lui obéir; car Magua l'avait déjà quittée pour aller rejoindre ses compagnons, qui finissaient leur dégoûtant repas. Heyward courut à la rencontre de la soeur d'Alice, et lui demanda le résultat d'une conversation pendant laquelle il avait toujours eu les yeux fixés sur les deux interlocuteurs. Mais ils étaient déjà à deux pas d'Alice, et Cora, craignant d'augmenter encore ses alarmes, évita de répondre directement à cette question, et ne montra qu'elle n'avait obtenu aucun succès que par ses traits pâles et défaits, et par les regards inquiets qu'elle jetait sans cesse sur leurs gardiens.

Sa soeur lui demanda à son tour si elle savait du moins à quel sort elles étaient réservées; mais elle n'y répondit qu'en étendant un bras vers le groupe de sauvages, et en s'écriant avec une agitation dont elle ne fut pas maîtresse, tandis qu'elle pressait Alice contre son sein:

— Là! là! — Lisez notre destin sur leurs visages! — Ne l'y voyez-vous pas?

Ce geste et sa voix entrecoupée firent encore plus d'impression que ses paroles sur ceux qui l'écoutaient, et tous leurs regards furent bientôt fixés sur le point où les siens étaient arrêtés avec une attention qu'un moment si critique ne justifiait que trop.

Quand Magua fut arrivé près des sauvages qui étaient étendus par terre avec une sorte d'indolence brutale, il commença à les haranguer avec le ton de dignité d'un chef indien. Dès les premiers mots qu'il prononça, ses auditeurs se levèrent, et prirent une attitude d'attention respectueuse. Comme il parlait sa langue naturelle, les prisonniers, quoique la vigilance des Indiens ne leur eût pas permis de se placer à une grande distance, ne pouvaient que former des conjectures sur ce qu'il leur disait, d'après les inflexions de sa voix et la nature des gestes expressifs qui accompagnent toujours l'éloquence d'un sauvage.

D'abord le langage et les gestes de Magua parurent calmes. Lorsqu'il eut suffisamment éveillé l'attention de ses compagnons, il avança si souvent la main dans la direction des grands lacs, qu'Édouard fut porté à en conclure qu'il leur parlait du pays de leurs pères et de leur peuplade éloignée. Les auditeurs laissaient échapper de temps en temps une exclamation qui paraissait une manière d'applaudir, et ils se regardaient les uns les autres comme pour faire l'éloge de l'orateur.

Le Renard était trop habile pour ne pas profiter de cet avantage. Il leur parla de la route longue et pénible qu'ils avaient faite en quittant leurs bois et leurs wigwams pour venir combattre les ennemis de leurs pères du Canada. Il rappela les guerriers de leur nation, vanta leurs exploits, leurs blessures, le nombre de chevelures qu'ils avaient enlevées, et n'oublia pas de faire l'éloge de ceux qui l'écoutaient. Toutes les fois qu'il en désignait un en particulier, on voyait les traits de celui-ci briller de fierté, et il n'hésitait pas à confirmer par ses gestes et ses applaudissements la justice des louanges qui lui étaient accordées.

Quittant alors l'accent animé et presque triomphant qu'il avait pris pour énumérer leurs anciens combats et toutes leurs victoires, il baissa le ton pour décrire plus simplement la cataracte du Glenn, la position inaccessible de la petite île, ses rochers, ses cavernes, sa double chute d'eau. Il prononça le nom de la Longue-carabine, et s'interrompit jusqu'à ce que le dernier écho eût répété les longs hurlements qui suivirent ce mot. Il montra du doigt le jeune guerrier anglais captif, et décrivit la mort da vaillant Huron qui avait été précipité dans un abîme en combattant avec lui. Il peignit ensuite la mort de celui qui, suspendu entre le ciel et la terre, avait offert un si horrible spectacle pendant quelques instants, en appuyant sur son courage et sur la perte qu'avait faite leur nation par la mort d'un guerrier si intrépide. Il donna de semblables éloges à tous ceux qui avaient péri dans l'attaque de l'île, et toucha son épaule pour montrer la blessure qu'il avait lui-même reçue.

Lorsqu'il eut fini ce récit des événements récents qui venaient de se passer, sa voix prit un accent guttural, doux, plaintif, et il parla des femmes et des enfants de ceux qui avaient perdu la vie, de l'abandon dans lequel ils allaient se trouver, de la misère à laquelle ils seraient réduits, de l'affliction à laquelle ils étaient condamnés, et de la vengeance qui leur était due.

Alors, rendant tout à coup à sa voix toute son étendue, il s'écria avec énergie: — Les Hurons sont-ils des chiens, pour supporter de pareilles choses! Qui ira dire à la femme de Menowgua que les poissons dévorent son corps, et que sa nation n'en a pas tiré vengeance —? Qui osera se présenter devant la mère de Wassawattimie, cette femme si fière, avec des mains qui ne seront pas teintes de sang? Que répondrons-nous aux vieillards qui nous demanderont combien nous rapportons de chevelures, quand nous n'en aurons pas une seule à leur faire voir? Toutes les femmes nous montreront au doigt. Il y aurait une tache noire sur le nom des Hurons, et il faut du sang pour l'effacer.

Sa voix alors se perdit au milieu des cris de rage qui s'élevèrent, comme si, au lieu de quelques Indiens, toute la peuplade eût été rassemblée sur le sommet de cette montagne.

Pendant que Magua prononçait ce discours, les infortunés qui y étaient le plus intéressés voyaient trop clairement sur les traits de ceux qui l'écoutaient le succès qu'il obtenait. Ils avaient répondu à son récit mélancolique par un cri d'affliction; à sa peinture de leurs triomphes par des cris d'allégresse; à ses éloges par des gestes qui les confirmaient. Quand il leur parla de courage, leurs regards s'animèrent d'un nouveau feu; quand il fit allusion au mépris dont les accableraient les femmes de leur nation, ils baissèrent la tête sur leur poitrine; mais dès qu'il eut prononcé le mot de vengeance, et qu'il leur eut fait sentir qu'elle était entre leurs mains, c'était toucher une corde qui ne manque jamais de vibrer dans le coeur d'un sauvage, toute la troupe poussa à l'instant des cris de rage, et les furieux coururent vers leurs prisonniers le couteau dans une main et le tomahawk levé dans l'autre.

Heyward les vit arriver, se précipita entre les deux soeurs et ces ennemis forcenés, et quoique sans armes, attaquant le premier avec toute la force que donne le désespoir, il réussit d'autant mieux à l'arrêter un instant, que le sauvage ne s'attendait pas à cette résistance. Cette circonstance donna le temps à Magua d'intervenir, et par ses cris, mais surtout par ses gestes, il parvint à fixer de nouveau sur lui l'attention de ses compagnons. Il était pourtant bien loin de céder à un mouvement de commisération; car la nouvelle harangue qu'il prononça n'avait pour but que de les engager à ne point donner une mort si prompte à leurs victimes, et à prolonger leur agonie; proposition qui fut accueillie par les acclamations d'une joie féroce, et qu'on se disposa à mettre à exécution sans plus de délai.

Deux guerriers robustes se précipitèrent en même temps sur Heyward, tandis qu'un autre s'avançait contre le maître en psalmodie, qui paraissait un adversaire moins redoutable. Cependant aucun des deux captifs ne céda à son sort sans une résistance vigoureuse, quoique inutile. David lui-même renversa le sauvage qui l'assaillait, et ce ne fut qu'après l'avoir dompté que les barbares, réunissant leurs efforts, triomphèrent enfin du major. On le lia avec des branches flexibles, et on l'attacha au tronc d'un sapin dont les branches avaient été utiles à Magua pour raconter en pantomime la catastrophe du Huron.

Lorsque Duncan put lever les yeux pour chercher ses compagnons, il eut la pénible certitude que le même sort les attendait tous. À sa droite était Cora, attachée comme lui à un arbre, pâle, agitée, mais dont les yeux pleins d'une fermeté qui ne se démentait pas, suivaient encore tous les mouvements de leurs ennemis. Les liens qui enchaînaient Alice à un autre sapin, à sa gauche, lui rendaient un service qu'elle n'aurait pu attendre de ses jambes, car elle semblait plus morte que vive; elle avait la tête penchée sur sa poitrine, et ses membres tremblants n'étaient soutenus que par les branches au moyen desquelles on l'avait garrottée. Ses mains étaient jointes comme pour prier; mais au lieu de lever les yeux vers le ciel pour s'adresser au seul être dont elle pût attendre du secours, elle les fixait sur Duncan avec une sorte d'égarement qui semblait tenir de la naïveté de l'enfance. David avait combattu; cette circonstance, toute nouvelle pour lui, l'étonnait lui-même; il gardait un profond silence, et réfléchissait s'il n'avait pas eu tort d'en agir ainsi.

Cependant la soif de vengeance des Hurons ne se ralentissait pas, et ils se préparaient à l'assouvir avec tous les raffinements de cruauté que la pratique de plusieurs siècles avait rendus familiers à leur nation. Les uns coupaient des branches pour en former des bûchers autour de leurs victimes; les autres taillaient des chevilles de bois pour les enfoncer dans la chair des prisonniers quand ils seraient exposés à l'action d'un feu lent. Deux d'entre eux cherchaient à courber vers la terre deux jeunes sapins voisins l'un de l'autre pour y attacher Heyward par les deux bras, et les laisser reprendre leur position verticale. Mais ces tourments divers ne suffisaient pas encore pour rassasier la vengeance de Magua.

Tandis que les monstres moins ingénieux qui composaient sa bande préparaient sous les yeux de leurs infortunés captifs les moyens ordinaires et connus de la torture à laquelle ils étaient destinés, il s'approcha de Cora et lui fit remarquer avec un sourire infernal tous les préparatifs de mort.

— Eh bien! ajouta-t-il, que dit la fille de Munro? Sa tête est trop fière pour se reposer sur un oreiller dans le wigwam d'un Indien; cette tête se trouvera-t-elle mieux quand elle roulera comme une pierre ronde au bas de la montagne, pour servir de jouet aux loups? Son sein ne veut pas nourrir les enfants d'un Huron; elle verra les Hurons souiller ce sein de leur salive.

— Que veut dire ce monstre? s'écria Heyward, ne concevant rien à ce qu'il entendait.

— Rien, répondit Cora avec autant de douceur que de fermeté: c'est un sauvage, un sauvage ignorant et barbare, et il ne sait ni ce qu'il dit ni ce qu'il fait. Employons nos derniers moments à demander au ciel qu'il puisse se repentir et obtenir son pardon.

— Pardon! s'écria l'Indien qui, se méprenant dans sa fureur, crut qu'on le suppliait de pardonner. La mémoire d'un Huron est plus longue que la main des Visages-Pâles, et sa merci plus courte que leur justice. Parlez: renverrai-je à son père la tête aux cheveux blonds et vos deux autres compagnons? Consentez-vous à suivre Magua sur les bords du grand lac pour porter son eau et préparer sa nourriture?

— Laissez-moi! lui dit Cora avec un air d'indignation qu'elle ne put dissimuler, et d'un ton si solennel qu'il imposa un instant au barbare, vous mêlez de l'amertume à mes dernières prières, el vous vous placez entre mon Dieu et moi.

La légère impression qu'elle avait produite sur Magua ne fut pas de longue durée.

— Voyez, dit-il en lui montrant Alice avec une joie barbare, elle pleure; elle est encore bien jeune pour mourir! Renvoyez-la à Munro pour prendre soin de ses cheveux gris, et conservez la vie dans le coeur du vieillard.

Cora ne put résister au désir de jeter un regard sur sa soeur, et elle vit dans ses yeux la terreur, le désespoir, l'amour de la vie, si naturel à tout ce qui respire.

— Que dit-il, ma chère Cora? s'écria la voix tremblante d'Alice, ne parle-t-il pas de nous renvoyer à notre père?

Cora resta quelques instants les yeux attachés sur sa soeur, les traits agités de vives émotions qui se disputaient l'empire dans son coeur. Enfin elle put parler, et sa voix, en perdant son éclat accoutumé, avait pris l'expression d'une tendresse presque maternelle.

— Alice, lui dit-elle, le Huron nous offre la vie à toutes deux; il fait plus, il promet de vous rendre, vous et notre cher Duncan, à la liberté, à nos amis, à notre malheureux père, si… je puis dompter ce coeur rebelle, cet orgueil de fierté, au point de consentir…

La voix lui manqua; elle joignit les mains, et leva les yeux vers le ciel, comme pour supplier la sagesse infinie de lui inspirer ce qu'elle devait dire, ce qu'elle devait faire.

— De consentir à quoi? s'écria Alice; continuez, ma chère Cora! qu'exige-t-il de nous? Oh! que ne s'est-il adressé à moi! avec quel plaisir je saurais mourir pour vous sauver, pour sauver Duncan, pour conserver une consolation à notre pauvre père!

— Mourir! répéta Cora d'un ton plus calme et plus ferme; la mort ne serait rien; mais l'alternative est horrible! Il veut, continua-t-elle en baissant la tête de honte d'être obligée de divulguer la proposition dégradante qui lui avait été faite, il veut que je le suive dans les déserts, que j'aille avec lui joindre la peuplade des Hurons, que je passe toute ma vie avec lui, en un mot que je devienne sa femme. Parlez maintenant, Alice, soeur de mon affection, et vous aussi, major Heyward, aidez ma faible raison de vos conseils. Dois-je acheter la vie par un tel sacrifice? Vous, Alice, vous, Duncan, consentez-vous à la recevoir de mes mains à un tel prix? Parlez! dites-moi tous deux ce que je dois faire; je me mets à votre disposition.

— Si je voudrais de la vie à ce prix! s'écria le major avec indignation. Cora! Cora! ne vous jouez pas ainsi de notre détresse! ne parlez plus de cette détestable alternative! la pensée seule en est plus horrible que mille morts!

— Je savais que telle serait votre réponse, dit Cora, dont le teint s'anima à ces mots et dont les regards brillèrent un instant comme l'éclair. Mais que dit ma chère Alice? il n'est rien que je ne sois prête à faire pour elle, et elle n'entendra pas un murmure.

Heyward et Cora écoutaient en silence et avec la plus vive attention; mais nulle réponse ne se fit entendre. On aurait dit que le jeu de mots qui venaient d'être prononcés avaient anéanti ou du moins suspendu l'usage de toutes les facultés d'Alice. Ses bras étaient tombés à ses côtés, et ses doigts étaient agités par de légères convulsions. Sa tête était penchée sur sa poitrine, ses jambes avaient fléchi sous elle, et elle n'était soutenue que par la ceinture de feuilles qui l'attachait à un bouleau. Cependant, au bout de quelques instants, les couleurs reparurent sur ses joues, et sa tête recouvra le mouvement pour exprimer par un geste expressif combien elle était loin de désirer que sa soeur fît le sacrifice dont elle venait de parler, et le feu de ses yeux se ranima pendant qu'elle s'écriait:

— Non, non, non! mourons plutôt! mourons ensemble, comme nous avons vécu.

— Eh bien! meurs donc! s'écria Magua en grinçant les dents de rage quand il entendit une jeune fille qu'il croyait faible et sans énergie montrer tout à coup tant de fermeté. Il lança contre elle une hache de toutes ses forces, et l'arme meurtrière, fondant l'air sous les yeux d'Heyward, coupa une tresse des cheveux d'Alice, et s'enfonça profondément dans l'arbre, à un pouce au- dessus de sa tête.

Ce spectacle mit Heyward hors de lui-même; le désespoir lui donna de nouvelles forces; un violent effort rompit les liens qui le tenaient attaché, et il se précipita sur un autre sauvage qui, en poussant un hurlement horrible, levait son tomahawk pour en porter un coup plus sûr à sa victime. Les deux combattants luttèrent un instant, et tombèrent tous deux sans se lâcher, mais le corps presque nu du Huron offrait moins de prise au major; son adversaire lui échappa, et lui appuyant un genou sur la poitrine, il leva son couteau pour le lui plonger dans le coeur. Duncan voyait l'instrument de mort prêt à s'abaisser sur lui, quand une balle passa en sifflant près de son oreille; le bruit d'une explosion se fit entendre en même temps; Heyward sentit sa poitrine soulagée du poids qui pesait sur lui, et son ennemi, après avoir chancelé un moment, tomba sans vie à ses pieds.

Chapitre XII

LE CLOWN. Je pars, Monsieur, et dans un moment je serai de retour auprès de vous.

Shakespeare. La soirée des Rois.

Les Hurons restèrent immobiles en voyant la mort frapper si soudainement un de leurs compagnons. Mais tandis qu'ils cherchaient à voir quel était celui qui avait été assez hardi et assez sûr de son coup pour tirer sur son ennemi sans crainte de blesser celui qu'il voulait sauver, le nom de la Longue-Carabine sortit simultanément de toutes les bouches, et apprit au major quel était son libérateur. De grands cris partant d'un buisson où les Hurons avaient déposé leurs armes à feu, leur répondirent à l'instant, et les Indiens poussèrent de nouveaux rugissements de rage en voyant leurs ennemis placés entre eux et leurs fusils.

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