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Le dernier des mohicans

Front matter (continued 7)

A.-J.-B. (Auguste-Jean-Baptiste) Defauconpret translation

Le Renard-Subtil n'avait pourtant pas tout à fait négligé les ruses auxquelles les Indiens ne manquent jamais d'avoir recours lorsqu'ils font retraite devant un ennemi. De fausses traces, laissées à dessein, se rencontraient souvent, toutes les fois qu'un ruisseau ou la nature du terrain le permettait; mais ceux qui le poursuivaient s'y laissaient rarement tromper, et lorsqu'il leur arrivait de prendre le change, ils le reconnaissaient toujours avant d'avoir perdu beaucoup de temps et fait bien du chemin sur ces traces trompeuses.

Vers le milieu de l'après-midi, ils avaient traversé le Scaroon et ils se dirigeaient vers le soleil qui commençait à descendre vers l'horizon. Ayant franchi une étroite vallée arrosée par un petit ruisseau, ils se trouvèrent dans un endroit où il était évident que le Renard avait fait une halte avec ses prisonnières. Des tisons à demi brûlés prouvaient qu'on y avait allumé un grand feu; les restes d'un daim étaient encore à peu de distance; et l'herbe tondue de près autour des deux arbres démontrait que les chevaux y avaient été attachés. Heyward découvrit à quelques pas un beau buisson près duquel l'herbe était foulée; il contempla avec émotion le lieu où il supposait qu'Alice et Cora s'étaient reposées. Mais quoique cet endroit offrît de toutes parts les traces laissées tant par les hommes que par les animaux, celles des premiers cessaient tout à coup, et ne conduisaient pas plus loin.

Il était facile de suivre les traces des deux chevaux; mais ils semblaient avoir erré au hasard, sans guides, et suivant que leur instinct les avait dirigés en cherchant leur pâture. Enfin Uncas trouva leurs traces récentes. Avant de les suivre, il fit part de sa découverte à ses compagnons, et tandis qu'ils étaient encore à se consulter sur cette circonstance singulière, le jeune Indien reparut avec les deux chevaux, dont les selles, les harnais et tout l'équipement étaient brisés et souillés, comme s'ils avaient été abandonnés à eux-mêmes depuis plusieurs jours.

— Que peut signifier cela? demanda Heyward en pâlissant et en jetant les yeux autour de lui en frémissant, comme s'il eût craint que les buissons et les broussailles ne fussent sur le point de lui dévoiler quelque horrible secret.

— Cela signifie que nous sommes déjà presque au bout de notre course et que nous nous trouvons en pays ennemi, répondit le chasseur. Si le coquin avait été serré de près, et que les jeunes dames n'eussent pas eu de chevaux pour le suivre assez vite, il aurait bien pu se faire qu'il n'eût emporté d'elles que leurs chevelures; mais ne croyant pas avoir d'ennemis sur les talons, et ayant d'aussi bonnes montures que celles-ci, je réponds qu'il ne leur a pas retiré un seul cheveu de la tête. Je lis dans vos pensées, major, et c'est une honte pour notre couleur que vous ayez sujet de penser ainsi; mais celui qui croit que même un Mingo maltraiterait une femme qui serait en son pouvoir, à moins que ce ne fût pour lui donner un coup de tomahawk, ne connaît rien à la nature des Indiens ni à la vie qu'ils mènent dans leurs bois. Mais j'ai entendu dire que les Indiens amis des Français sont descendus dans ces bois pour y chercher l'élan, et en ce cas nous ne devons pas être à une très grande distance de leur camp. Et pourquoi n'y viendraient-ils pas? que risquent-ils? Il n'y a pas de jour où l'on ne puisse entendre matin et soir, dans ces montagnes, le bruit des canons de Ty; car les Français élèvent une nouvelle ligne de forts entre les provinces du roi et le Canada. Au surplus il est certain que voilà les deux chevaux; mais que sont devenus ceux qui les conduisaient? il faut absolument que nous découvrions leurs traces.

OEil-de-Faucon et les Mohicans s'appliquèrent sérieusement à cette tâche. Un cercle imaginaire de quelques centaines de pieds fut tracé autour de l'endroit où le Renard avait fait une halte, et chacun d'eux se chargea d'en examiner une section: cet examen ne fut pourtant d'aucune utilité. Les impressions de pied se montrèrent en grand nombre; mais elles paraissaient avoir été faites par des gens qui allaient çà et là sans intention de s'éloigner. Tous trois firent ensemble ensuite le tour de cette circonférence, et enfin ils allèrent rejoindre leurs deux compagnons blancs sans avoir trouvé un seul indice qui indiquât le départ de ceux qui s'étaient arrêtés en ce lieu.

— Une telle malice est inspirée par le diable! s'écria le chasseur un peu déconcerté. Sagamore, il faut que nous fassions de nouvelles recherches en partant de cette petite source, et que nous examinions le terrain pouce à pouce. Il ne faut pas que ce chien de Huron aille se vanter à ses camarades d'avoir un pied qui ne laisse aucun vestige.

Il joignit l'exemple à ses discours, et ses deux compagnons et lui, animés d'une nouvelle ardeur, ne laissèrent pas une branche sèche, pas une feuille, sans la déranger et examiner la place qu'elle couvrait; car ils savaient que l'astuce et la patience des Indiens allaient quelquefois jusqu'à s'arrêter à chaque pas pour cacher ainsi celui qu'ils venaient de faire. Cependant, malgré ce soin minutieux, ils ne purent rien découvrir.

Enfin Uncas, qui, avec son activité ordinaire, avait le premier terminé sa tâche, s'imagina d'établir une petite digue avec des pierres et de la terre en travers du ruisseau qui sortait de la source dont nous avons déjà parlé. Par ce moyen il arrêta le cours de l'eau, qui fut obligée de chercher un autre chemin pour s'écouler. Dès que le lit fut à sec, il se pencha pour l'examiner avec attention, et le cri hugh! qui lui échappa, annonça le succès qu'il venait d'obtenir. Toute la petite troupe se réunit à l'instant autour de lui, et Uncas montra sur le sable fin et humide qui en composait le fond plusieurs empreintes de mocassin parfaitement tracées, mais toutes semblables.

— Ce jeune homme sera l'honneur de sa nation, s'écria OEil-de- Faucon regardant ces traces avec la même admiration qu'un naturaliste accorderait aux ossements d'un mammouth ou d'un kracken[59]; oui, il sera une épine dans les côtes des Hurons. Cependant ces marques n'ont pas été faites par le pied d'un Indien; elles sont trop appuyées sur le talon, et puis un pied si long et si large et carré par le bout… Ah! Uncas, courez me chercher la mesure du pied du chanteur; vous en trouverez une superbe empreinte au pied du rocher qui est en face de nous.

Pendant qu'Uncas exécutait sa commission, son père et le chasseur restèrent à contempler ces traces; et lorsque le jeune Indien fut de retour, les mesures s'accordèrent parfaitement. OEil-de-Faucon prononça donc très affirmativement que les marques qu'ils avaient sous les yeux avaient été produites par le pied de David.

— Je sais tout maintenant, ajouta-t-il, aussi bien que si j'avais tenu conseil avec Magua. Le chanteur étant un homme qui n'a de talent que dans le gosier et dans les pieds, on lui a fait mettre une seconde fois des mocassins; on l'a fait marcher le premier, et ceux qui le suivaient ont eu soin de mettre le pied sur les mêmes pas que lui; ce qui n'était pas bien difficile, l'eau étant claire et peu profonde.

— Mais, s'écria Duncan, je ne vois aucune trace qui indique la marche de…

— Des deux jeunes dames? dit le chasseur. Le coquin aura trouvé quelque moyen pour les porter jusqu'à ce qu'il ait cru qu'il n'avait plus rien à craindre. Je gagerais ma vie que nous retrouverons les marques de leurs jolis petits pieds avant que nous soyons bien loin.

On se remit en marche, en suivant le cours du ruisseau, dans le lit duquel on voyait toujours les mêmes impressions. L'eau ne tarda pas à y rentrer; mais étant bien assurés de la direction de la marche du Huron, ils côtoyèrent les deux rives de l'eau, en se bornant à les examiner avec grande attention, afin de reconnaître l'endroit où il avait quitté l'eau pour reprendre terre.

Après avoir fait ainsi plus d'un demi-mille, ils arrivèrent à un endroit où le ruisseau faisait un coude au pied d'un grand rocher aride dont toute la surface n'offrait ni terre ni végétation. Là nos voyageurs s'arrêtèrent pour délibérer; car il n'était pas facile de savoir si le Huron et ceux qui le suivaient avaient traversé cette montagne qui ne pouvait recevoir aucune empreinte, ou s'ils avaient continué à marcher dans le ruisseau.

Ils se trouvèrent bien d'avoir pris ce parti, car pendant que Chingachgook et OEil-de-Faucon raisonnaient sur des probabilités, Uncas, qui cherchait des certitudes, examinait les environs du rocher, et il trouva bientôt sur une touffe de mousse la marque du pas d'un Indien qui y avait sans doute marché par inadvertance: remarquant que la pointe du pied était dirigée vers un bois voisin, il y courut à l'instant, et là il retrouva toutes les traces, aussi distinctes, aussi bien marquées que celles qui les avaient conduits jusqu'à la source qu'ils venaient de quitter. Un second hugh! annonça cette découverte à ses compagnons, et mit fin à leur délibération.

— Oui, oui, dit le chasseur, c'est le jugement d'un Indien qui a présidé à tout cela, et il y en avait assez pour aveugler des yeux blancs.

— Nous mettrons-nous en marche? demanda Heyward.

— Doucement! doucement! répondit OEil-de-Faucon; nous connaissons le chemin, mais il est bon d'examiner les choses à fond. C'est là ma doctrine, major; il ne faut jamais négliger les moyens d'apprendre à lire dans le livre que la Providence nous ouvre, et qui vaut mieux que tous les vôtres. Tout est maintenant clair à mes yeux, une seule chose exceptée; comment le coquin est-il venu à bout de faire passer les deux jeunes dames tout le long du ruisseau, depuis la source jusqu'au rocher? car je dois convenir qu'un Huron est trop fier pour les avoir forcées à mettre les pieds dans l'eau.

— Cela pourrait-il vous aider à expliquer la difficulté? demanda Heyward en lui montrant quelques branches récemment coupées, près desquelles on en voyait de plus petites et de plus flexibles qui semblaient avoir servi de liens, et qu'on avait jetées à l'entrée du bois.

— C'est cela même! s'écria le chasseur d'un air satisfait, et il ne manque plus rien à présent. Ils ont fait une espèce de litière ou de hamac avec des branches, et ils s'en sont débarrassés quand ils n'en ont plus eu besoin. Tout est expliqué; mais je parierais qu'ils ont mis bien du temps à imaginer tous ces moyens de cacher leur marche; au surplus, j'ai vu des Indiens y passer une journée entière, et ne pas mieux réussir. Eh bien! nous avons ici trois paires de mocassins et deux paires de petits pieds. N'est-il pas étonnant que de faibles créatures puissent se soutenir sur de si petits membres! Uncas, passez-moi votre courroie, que je mesure le plus petit, celui de la chevelure blonde. De par le ciel, c'est le pied d'un enfant de huit ans! et cependant les deux jeunes dames sont grandes et bien faites. Il faut en convenir, et celui de nous qui est le mieux partagé et le plus content de son partage doit l'avouer, la Providence est quelquefois partiale dans ses dons; mais elle a sans doute de bonnes raisons pour cela.

— Mes pauvres filles sont hors d'état de supporter de pareilles fatigues! s'écria Munro en regardant avec une tendresse paternelle les traces que leurs pieds avaient laissées. Elles auront péri de lassitude dans quelque coin de ce désert!

— Non, non, dit le chasseur en secouant lentement la tête, il n'y a rien à craindre à ce sujet. Il est aisé de voir ici que, quoique les enjambées soient courtes, la marche est ferme et le pied léger. Voyez cette marque; à peine le talon a-t-il appuyé pour la former; et ici la chevelure noire a sauté pour éviter cette grosse racine. Non, non, autant que j'en puis juger, ni l'une ni l'autre ne risquait de rester en chemin faute de forces. Quant au chanteur, c'est une autre affaire; il commençait à avoir mal aux pieds et à être las. Vous voyez qu'il glissait souvent, que sa marche est lourde et mal assurée. On dirait qu'il marchait avec des souliers pour la neige. Oui, oui, un homme qui ne songe qu'à son gosier ne peut s'entretenir convenablement les jambes.

C'était avec de pareils raisonnements que le chasseur expérimenté arrivait à la vérité presque avec une certitude et une précision miraculeuse. Son assurance rendit un certain degré de confiance et d'espoir à Munro et à Heyward, et, rassurés par des inductions qui étaient aussi simples que naturelles, ils s'arrêtèrent pour faire une courte halte et prendre un léger repas avec leurs guides.

Dès que ce repas fait à la hâte fut terminé, le chasseur jeta un coup d'oeil vers le soleil couchant, et se remit en marche avec tant de rapidité, que le colonel et le major ne pouvaient le suivre que très difficilement.

Ils marchaient alors le long du ruisseau, dont il a déjà été parlé; et comme les Hurons avaient cru pouvoir cesser de prendre des précautions pour cacher leur marche, la course de ceux qui les poursuivaient n'était plus retardée par les délais causés par l'incertitude. Cependant, avant qu'une heure se fut écoulée, le pas d'OEil-de-Faucon se ralentit sensiblement; au lieu de marcher en avant avec hardiesse et sans hésiter, on le voyait sans cesse tourner la tête, tantôt à droite, tantôt à gauche, comme s'il eût soupçonné le voisinage de quelque danger. Enfin, il s'arrêta, et attendit que tous ses compagnons l'eussent rejoint.

— Je sens les Hurons, dit-il en s'adressant aux Mohicans; je vois le ciel qui se couvre là-bas à travers le haut des arbres; ce doit être une grande clairière, et les coquins peuvent y avoir établi leur camp. Sagamore, allez sur les montagnes à droite; Uncas montera sur celles qui bordent le ruisseau, et moi je continuerai à suivre la piste. Celui qui apercevra quelque chose en donnera avis aux autres par trois cris de corbeau. Je viens de voir plusieurs de ces oiseaux voler au-dessus de ce chêne mort, et c'est encore un signe qu'il y a un camp d'Indiens dans les environs.

Les Mohicans partirent chacun de leur côté, sans juger nécessaire de lui rien répondre, et le chasseur continua à marcher avec les deux officiers. Heyward doubla le pas pour se placer à côté de son guide, empressé de voir le plus tôt possible ces ennemis qu'il avait poursuivis avec tant d'inquiétude et de fatigue. Bientôt son compagnon lui dit de se retirer sur la lisière du bois, qui était entouré d'une bordure de buissons épais, et de l'y attendre. Duncan lui obéit, et se trouva au bout de quelques minutes sur une petite hauteur d'où il dominait sur une scène qui lui parut aussi extraordinaire que nouvelle.

Sur un espace de terrain très considérable, tous les arbres avaient été abattus, et la lumière d'une belle soirée d'été, tombant sur cette grande clairière, formait un contraste éblouissant avec le jour sombre qui règne toujours dans une forêt. À peu de distance de l'endroit où était alors Duncan, le ruisseau formait un petit lac dans un vallon resserré entre deux montagnes. L'eau sortait ensuite de ce bassin par une pente si douce et si régulière, qu'elle semblait l'ouvrage de la main de l'homme plutôt que celui de la nature. Plusieurs centaines de petites habitations en terre s'élevaient sur les bords de ce lac, et sortaient même du sein des eaux, qu'on aurait dit s'être répandues au delà des limites ordinaires. Leurs toits arrondis, admirablement calculés pour servir de défense contre les éléments, annonçaient plus d'industrie et de prévoyance qu'on n'en trouve ordinairement dans les habitations que construisent les naturels de ce pays, surtout celles qui ne sont destinées qu'à leur servir de demeure temporaire pendant les saisons de la chasse et de la pêche. Du moins, tel fut le jugement qu'il en porta.

Il contemplait ce spectacle depuis quelques minutes, quand il vit plusieurs hommes, à ce qu'il lui parut, s'avançant vers lui en marchant sur les mains et sur les pieds, et en traînant après eux quelque chose de lourd, peut-être quelque instrument de guerre qui lui était inconnu. Au même instant, plusieurs têtes noirâtres se montrèrent à la porte de quelques habitations, et bientôt les bords du lac furent couverts d'une multitude d'êtres allant et venant dans tous les sens, toujours en rampant, mais qui marchaient avec une telle célérité et qui échappaient si promptement à sa vue, cachés tantôt par les arbres, tantôt par les habitations, qu'il lui fut impossible de reconnaître quelles étaient leur occupation ou leurs intentions.

Alarmé de ces mouvements suspects et inexplicables, il était sur le point d'essayer d'imiter le cri du corbeau pour appeler à lui ses compagnons, quand un bruit soudain, qu'il entendit dans les broussailles, lui fit tourner la tête d'un autre côté.

Il tressaillit et recula involontairement en arrière; mais, à l'aspect d'un être qui lui parut être un Indien, au lieu de donner un signal d'alarme qui probablement mal imité aurait pu lui devenir funeste à lui-même, il resta immobile derrière un buisson, et surveilla avec attention la conduite de ce nouvel arrivé.

Un moment d'attention suffit pour l'assurer qu'il n'avait pas été aperçu. L'Indien, de même que lui, semblait entièrement occupé à contempler les petites habitations à toit rond du village et les mouvements vifs et rapides de ses habitants. Il était impossible de découvrir l'expression de ses traits sous le masque grotesque de peinture dont son visage était couvert, et cependant elle avait un air de mélancolie plutôt que de férocité. Il avait les cheveux rasés suivant l'usage, si ce n'est sur le sommet de la tête, où trois ou quatre vieilles plumes de faucon étaient attachées à la portion de la chevelure en cet endroit. Une pièce de calicot en grande partie usée lui couvrait à peine la moitié du corps, dont la partie inférieure n'avait pour tout vêtement qu'une chemise ordinaire, dans les manches de laquelle ses jambes et ses cuisses étaient passées. Le bas de ses jambes était nu et déchiré par les ronces; mais ses pieds étaient couverts d'une bonne paire de mocassins de peau d'ours. En dernier résultat, l'extérieur de cet individu était misérable.

Duncan examinait encore son voisin avec curiosité, quand le chasseur arriva à côté de lui en silence et avec précaution.

— Vous voyez, lui dit le major d'une voix très basse, que nous avons atteint leur établissement ou leur camp, et voici un sauvage dont la position paraît devoir nous gêner dans notre marche.

OEil-de-Faucon tressaillit, et leva son fusil sans bruit, tandis que ses yeux suivaient la direction du doigt de Duncan. Allongeant alors le cou comme pour mieux reconnaître cet individu suspect, après un instant d'examen, il baissa son arme meurtrière.

— Ce n'est point un Huron, dit-il, et il n'appartient même à aucune des peuplades du Canada. Et cependant vous voyez à ses vêtements qu'il a pillé un blanc. Oui, oui, Montcalm a recruté dans tous les bois pour son expédition, et il a enrôlé toutes les races de coquins qu'il a pu trouver. Mais il n'a ni couteau ni tomahawk! Savez-vous où il a déposé son arc et son fusil?

— Je ne lui ai vu aucune arme, répondit le major, et ses manières n'annoncent pas des dispositions sanguinaires. Le seul danger que nous ayons à craindre de lui, c'est qu'il ne donne l'alarme à ses compagnons, qui, comme vous le voyez, se traînent en rampant sur le bord du lac.

Le chasseur se retourna pour regarder Heyward en face, et il resta un instant les yeux fixés sur lui et la bouche ouverte avec un air d'étonnement qu'il serait impossible de décrire. Enfin, tous ses traits exprimèrent un accès de rire, sans produire pour cela le moindre son, expression qui lui était particulière, et que l'habitude des dangers lui avait apprise.

— Ses compagnons qui se traînent en rampant sur le bord du lac! répéta-t-il; voilà la science qu'on gagne à passer des années à l'école, à lire des livres et à ne jamais sortir des établissements des blancs! Quoi qu'il en soit, le coquin a de longues jambes, et il ne faut pas nous fier à lui. Tenez-le en respect avec votre fusil, tandis que je vais faire un détour pour le prendre par derrière sans lui entamer la peau. Mais ne faites feu pour quelque motif que ce soit.

— Si je vous vois en danger, dit Heyward, ne puis-je…

OEil-de-Faucon l'interrompit par un nouveau rire muet, en le regardant en homme qui ne savait trop comment répondre à cette question.

— En ce cas, major, dit-il enfin, feu de peloton.

Le moment d'après il était caché par les broussailles. Duncan attendait avec impatience l'instant où il pourrait le voir; mais ce ne fut qu'au bout de plusieurs minutes qu'il le vit reparaître derrière le prisonnier qu'il voulait faire, et se glissant comme un serpent le ventre contre terre. Lorsqu'il ne fut qu'à quelques pieds de l'Indien, il se releva lentement et sans le moindre bruit. Au même instant les eaux du lac retentirent d'un tumulte soudain, et Duncan, y jetant un coup d'oeil à la hâte, vit une centaine des êtres dont les mouvements l'avaient tellement intrigué s'y précipiter ensemble.

Saisissant son fusil, le major reporta les yeux sur l'Indien qu'il observait, et qui, au lieu de prendre l'alarme, avait le cou allongé vers le lac, et regardait avec une sorte de curiosité stupide. En ce moment la main menaçante d'OEil-de-Faucon était levée sur lui, mais, au lieu de frapper, il la laissa retomber sur sa cuisse, sans aucune raison apparente, et il s'abandonna encore à un de ses accès de rire silencieux. Enfin, au lieu de saisir sa victime à la gorge, il lui frappa légèrement sur l'épaule, et lui dit:

— Eh bien! l'ami, voudriez-vous apprendre aux castors à chanter?

— Eh! pourquoi non? répondit David; l'être qui leur a donné une intelligence et des facultés si merveilleuses ne leur refuserait peut-être pas la voix pour chanter ses louanges.

Chapitre XXII

BOY. Sommes-nous tous réunis? QUI. Sans doute; et voici un endroit admirable pour faire notre répétition.

Shakespeare, Le songe d'une nuit d'été.

Le lecteur peut s'imaginer, mieux que nous ne pourrions le décrire, quelle fut la surprise d'Heyward. Son camp d'Indiens redoutables se métamorphosait en une troupe de castors; son lac n'était plus qu'un étang formé à la longue par ces ingénieux quadrupèdes; sa cataracte devenait une écluse construite par l'industrie naturelle de ces animaux, et dans le sauvage dont la proximité l'avait inquiété, il reconnaissait son ancien compagnon David La Gamme. La présence inattendue du maître en psalmodie fit concevoir au major un tel espoir de revoir bientôt les deux soeurs, que sans hésiter un instant il sortit de son embuscade, et courut rejoindre les deux principaux acteurs de cette scène.

L'accès de gaieté d'OEil-de-Faucon n'était point encore passé quand Heyward arriva. Il fit tourner David sur les talons sans cérémonie pour l'examiner plus à son aise, et jura plus d'une fois que la manière dont il était accoutré faisait grand honneur au goût des Hurons. Enfin il lui saisit la main, la lui serra avec une force qui fit venir des larmes aux yeux de l'honnête David, et le félicita sur sa métamorphose.

— Et ainsi, vous vous disposiez à apprendre un cantique aux castors, n'est-ce pas? lui dit-il; les rusés animaux savent déjà quelque chose de votre métier, car ils battent la mesure avec la queue, comme vous venez de le voir. Au surplus il était temps qu'ils plongeassent, car j'étais bien tenté de leur donner le ton avec mon tueur de daims, J'ai connu bien des gens qui savaient lire et écrire, et qui n'avaient pas l'intelligence d'un castor; mais quant au chant, le pauvre animal est né muet. Et que pensez- vous de l'air que voici?

Il imita trois fois le cri du corbeau; David pressa ses deux mains sur ses oreilles délicates, et Heyward, quoique averti que c'était le signal convenu, ne put s'empêcher de lever les yeux en l'air pour voir s'il n'y apercevrait pas un oiseau.

— Voyez, continua le chasseur en montrant les deux Mohicans qui, ayant entendu le signal, arrivaient déjà de différents côtés; c'est une musique qui a une vertu particulière; elle attire près de moi deux bons fusils, pour ne rien dire des couteaux et des tomahawks. Eh bien! nous voyons qu'il ne vous est rien arrivé de fâcheux; mais dites-nous maintenant ce que sont devenues les deux jeunes dames.

— Elles sont captives des païens, répondit David; mais, quoique troublées d'esprit, elles sont en toute sûreté de corps.

— Toutes deux? demanda Heyward respirant à peine.

— Toutes deux, répéta David. Quoique notre voyage ait été fatigant, et notre nourriture peu abondante, nous n'avons guère eu à nous plaindre que de la violence qu'on a faite à notre volonté en nous emmenant en captivité dans un pays lointain.

— Que le ciel vous récompense de la consolation que vos paroles me procurent! s'écria Munro avec agitation; mes chères filles me seront donc rendues, aussi pures, aussi innocentes que lorsqu'elles m'ont été ravies!

— Je doute que le moment de leur délivrance soit arrivé, répliqua David d'un air grave. Le chef de ces sauvages est possédé d'un malin esprit que la toute puissance du ciel peut seule dompter. J'ai tout essayé près de lui; mais ni l'harmonie des sons ni la force des paroles ne semblent toucher son âme.

— Et où est le coquin? demanda brusquement le chasseur.

— Il chasse l'élan aujourd'hui avec ses jeunes guerriers, et demain, à ce que j'ai appris, nous devons nous enfoncer plus avant dans ces forêts, et nous rapprocher des frontières du Canada. L'aînée des deux soeurs habite avec une peuplade voisine dont les habitations sont placées au delà de ce grand rocher noir que vous voyez là-bas. L'autre est retenue avec les femmes des Hurons qui sont campés à deux petits milles d'ici, sur un plateau où le feu a rempli les fonctions de la hache pour faire disparaître les arbres.

— Alice! ma pauvre Alice! s'écria Heyward; elle a donc même perdu la consolation d'avoir sa soeur auprès d'elle!

— Elle l'a perdue; mais elle a joui de toutes celles que peut donner à l'esprit dans l'affliction la mélodie des chants religieux.

— Quoi! s'écria OEil-de-Faucon, elle trouve du plaisir à écouter votre musique!

— Une musique d'un caractère grave et solennel, quoique je doive convenir qu'en dépit de tous mes efforts pour la distraire je la vois pleurer plus souvent que sourire. Dans de pareils instants, je suspends la mélodie des chants sacrés; mais il en est de plus heureux où j'éprouve de grandes consolations, quand je vois les sauvages s'attrouper autour de moi pour m'entendre invoquer la merci céleste.

— Et comment se fait-il qu'on vous permette d'aller seul? qu'on ne vous surveille pas? demanda Heyward.

— Il ne faut pas en faire un mérite à un vermisseau tel que moi, répondit La Gamme en cherchant à donner à ses traits une expression d'humilité modeste; mais quoique le pouvoir de la psalmodie ait été suspendu pendant la terrible affaire de la plaine de sang que nous avons traversée, elle a recouvré son influence même sur les âmes des païens, et c'est pourquoi il m'est permis d'aller où bon me semble.

OEil-de-Faucon se mit à rire, se toucha le front du doigt, d'un air expressif, en regardant le major, et il rendit peut-être son idée plus intelligible en ajoutant en même temps:

— Jamais les Indiens ne maltraitent celui qui manque de cela. Mais dites-moi, l'ami, quand le chemin était ouvert devant vous, pourquoi n'êtes-vous pas retourné sur vos pas? Les traces en sont plus visibles que celles que laisserait un écureuil. Pourquoi ne vous êtes-vous pas pressé de porter ces nouvelles au fort Édouard?

Le chasseur, ne songeant qu'à sa vigueur et à l'habitude qu'il avait de reconnaître les moindres traces, oubliait qu'il proposait à David une tâche qu'il aurait probablement été impossible à celui-ci de jamais exécuter. Mais le psalmodiste, sans rien perdre de son air de simplicité ordinaire, se contenta de lui répondre:

— Quoique c'eût été une grande joie pour mon âme de revoir les habitations des chrétiens, mes pieds auraient suivi les pauvres jeunes dames confiées à mes soins, même jusque dans la province idolâtre des jésuites, plutôt que de faire un pas en arrière, pendant qu'elles languissent dans l'affliction et la captivité.

Quoique le langage figuré de David ne fût pas complètement à la portée de tous ceux qui l'entendaient, son ton ferme, l'expression de ses yeux, et son air de franchise et de sincérité, l'expliquaient assez pour que personne ne pût s'y méprendre. Uncas s'avança, et jeta sur lui en silence un regard d'approbation, tandis que Chingachgook exprimait sa satisfaction par cette exclamation qui remplace les applaudissements chez les Indiens.

— Le Seigneur n'a jamais voulu, dit le chasseur en secouant la tête, que l'homme donnât tous ses soins à son gosier, au lieu de cultiver les plus nobles facultés dont il lui a plu de le douer. Mais ce pauvre diable a eu le malheur de tomber entre les mains de quelque sotte femme quand il aurait dû travailler à son éducation en plein air et au milieu des beautés de la forêt. Au surplus, il n'a que de bonnes intentions. Tenez, l'ami, voici un joujou que j'ai trouvé et qui vous appartient. J'avais dessein de m'en servir pour allumer le feu; mais comme vous y êtes attaché, reprenez-le, et grand bien vous fasse!

La Gamme reçut son instrument avec une expression de plaisir aussi vive qu'il crut pouvoir se le permettre sans déroger à la grave profession qu'il exerçait. Il en tira sur-le-champ quelques sons, qu'il fit suivre tout aussitôt des accents de sa propre voix pour s'assurer que son instrument favori n'avait rien perdu de ses qualités, et dès qu'il en fut bien convaincu, il prit gravement dans sa poche le petit livre dont il a été si souvent parlé, et se mit à le feuilleter pour y chercher quelque long cantique d'action de grâces.

Mais Heyward mit obstacle à ce pieux dessein en lui faisant questions sur questions sur les captives. Le vénérable père l'interrogeait aussi à son tour avec un intérêt trop puissant pour que David pût se dispenser de lui répondre, quoiqu'il jetât toujours de temps en temps sur son instrument un coup d'oeil qui annonçait le désir de s'en servir. Le chasseur lui-même faisait quelques questions quand l'occasion semblait l'exiger.

Ce fut de cette manière, et avec quelques intervalles, que David remplissait du prélude menaçant d'un long cantique, qu'ils apprirent enfin les détails dont la connaissance pouvait leur être utile pour l'accomplissement de leur grande entreprise, la délivrance des deux soeurs.

Magua était resté sur la montagne où il avait conduit ses deux prisonnières, jusqu'à ce que le tumulte et le carnage qui régnaient dans la plaine fussent complètement calmés. Vers le milieu du jour il en était descendu, et avait pris la route du Canada, à l'ouest de l'Horican. Comme il connaissait parfaitement ce chemin et qu'il savait qu'il n'était pas en danger d'une poursuite immédiate, il ne mit pas une hâte extraordinaire dans sa marche, quoiqu'il prît toutes les précautions pour en dérober la trace à ceux qui pourraient le poursuivre. Il paraissait, d'après la relation naïve de David, que sa présence avait été plutôt endurée que souhaitée; mais Magua lui-même n'était pas tout à fait exempt de cette vénération superstitieuse avec laquelle les Indiens regardent les êtres dont il plaît au grand Esprit de déranger l'intelligence. Lorsque la nuit était arrivée, on avait pris les plus grandes précautions, tant pour mettre les deux prisonnières à l'abri de la rosée que pour empêcher qu'elles pussent s'échapper.

En arrivant au camp des Hurons, Magua, conformément à une politique dont un sauvage s'écartait rarement, avait séparé ses prisonnières. Cora avait été envoyée dans une peuplade nomade qui occupait une vallée éloignée; mais David ignorait trop l'histoire et les coutumes des Indiens pour pouvoir dire quel était le caractère de ceux-ci, et quel nom portait leur tribu. Tout ce qu'il savait, c'était qu'ils n'avaient point pris part à l'expédition qui venait d'avoir lieu contre William-Henry; que, de même que les Hurons, ils étaient alliés de Montcalm, et qu'ils avaient des liaisons amicales avec cette nation belliqueuse et sauvage dans le voisinage désagréable de laquelle le hasard les avait placés.

Les Mohicans et le chasseur écoutèrent cette narration imparfaite et interrompue avec un intérêt qui croissait évidemment à chaque instant; et tandis que David cherchait à décrire les moeurs de la peuplade d'Indiens parmi lesquels Cora avait été conduite, OEil- de-Faucon lui demanda tout à coup:

— Avez-vous remarqué leurs couteaux? Sont-ils de fabrique anglaise ou française?

— Mes pensées ne s'arrêtaient point à de telles vanités, répondit David; je partageais les chagrins des deux jeunes dames, et je ne songeais qu'à les consoler.

— Le temps peut venir où vous ne regarderez pas le couteau d'un sauvage comme une vanité si méprisable, dit le chasseur en prenant lui-même un air de mépris qu'il ne cherchait pas à déguiser. Ont- ils célébré leur fête des grains? Pouvez-vous nous dire quelque chose de leurs totems?

— Le grain ne nous a jamais manqué; nous en avons en abondance, et Dieu en soit loué, car le grain cuit dans le lait est doux à la bouche et salutaire à l'estomac. Quant au totem[60], je ne sais ce que vous voulez dire. Si c'est quelque chose qui ait rapport à l'art de la musique indienne, ce n'est pas chez eux qu'il faut le chercher: jamais ils n'unissent leurs voix pour chanter les louanges de Dieu, et ils paraissent les plus profanes de tous les idolâtres.

— C'est calomnier la nature d'un Indien! Les Mingos eux-mêmes n'adorent que le vrai Dieu! Je le dis à la honte de ma couleur; mais c'est un mensonge impudent des blancs que de prétendre que les guerriers des bois se prosternent devant les images qu'ils ont taillées eux-mêmes. Il est bien vrai qu'ils tâchent de vivre en paix avec le diable; mais qui ne voudrait vivre en paix avec un ennemi qu'il est impossible de vaincre? Il n'en est pas moins certain qu'ils ne demandent de faveur et d'assistance qu'au bon et grand Esprit.

— Cela peut être; mais j'ai vu des figures bien étranges au milieu des peintures dont ils se couvrent le corps; le soin qu'ils en prennent, l'admiration qu'elles leur inspirent, sentent une espèce d'orgueil spirituel; j'en ai vu une entres autres qui représentait un animal dégoûtant et impur.

— Était-ce un serpent? demanda vivement le chasseur.

— Pas tout à fait; mais c'était la ressemblance d'un animal rampant comme lui, d'une vile tortue de terre.

— Hugh! s'écrièrent en même temps les deux Mohicans, tandis que le chasseur secouait la tête avec l'air d'un homme qui vient de faire une découverte importante, mais peu agréable.

Chingachgook prit alors la parole, et s'exprima en delaware avec un calme et une dignité qui excitèrent l'attention même de ceux qui ne pouvaient le comprendre; ses gestes étaient expressifs, et quelquefois même énergiques. Une fois il leva le bras droit, et en le laissant retomber lentement, il appuya un doigt sur sa poitrine, comme pour donner une nouvelle force à quelque chose qu'il disait. Ce mouvement écarta le tissu de calicot qui le couvrait, et Duncan, qui suivait des yeux tous ses gestes, vit sur sa poitrine la représentation en petit, ou plutôt l'esquisse de l'animal dont on venait de parler, bien tracée en beau bleu. Tout ce qu'il avait entendu dire de la séparation violente des tribus nombreuses des Delawares se présenta alors à son esprit, et il attendit le moment où il pourrait faire quelques questions, avec une impatience qu'il ne maîtrisait qu'avec de grands efforts, malgré le vif intérêt qu'il prenait au discours du chef mohican, discours qui malheureusement était inintelligible pour lui.

OEil-de-Faucon ne lui donna pas le temps de l'interroger; car dès que Chingachgook eut fini de parler, il prit la parole à son tour, et s'adressa au major en anglais.

— Nous venons de découvrir, lui dit-il, ce qui peut nous être utile ou préjudiciable, suivant que le ciel en disposera. Le Sagamore est du sang le plus ancien des Delawares, et il est grand chef de leurs Tortues. Qu'il y ait parmi la peuplade dont le chanteur nous parle quelques individus de cette race, c'est ce dont nous ne pouvons douter d'après ce qu'il vient de nous dire; et s'il avait épargné, pour faire quelques questions prudentes, la moitié de l'haleine qu'il a mal employée à faire une trompette de son gosier, nous aurions pu savoir quel est le nombre des guerriers de cette caste qui s'y trouve. Dans tous les cas, nous sommes sur un chemin qui offre bien des dangers; car un ami dont le visage s'est détourné de vous est souvent plus mal intentionné que l'ennemi qui en veut ouvertement à votre chevelure.

— Expliquez-vous, dit Duncan.

— Ce serait une histoire aussi triste que longue, et à laquelle je n'aime pas à penser, répondit le chasseur; car on ne peut nier que le mal n'ait été principalement fait par des hommes à peau blanche. Le résultat en est que les frères ont levé leurs tomahawks les uns contre les autres, et que les Mingos et les Delawares se sont trouvés côte à côte sur le même sentier.

— Et vous croyez que c'est avec une partie de cette dernière nation que Cora se trouve en ce moment? demanda Heyward.

OEil-de-Faucon ne répondit que par un signe affirmatif, et parut désirer de mettre fin à une conversation sur un sujet qui lui était pénible. L'impatient Duncan s'empressa alors de proposer d'employer pour la délivrance des deux soeurs des moyens impraticables, et qui ne pouvaient être suggérés et adoptés que par le désespoir. Munro parut secouer son accablement pour écouter les projets extravagants du jeune major avec un air de déférence, et il sembla y donner une approbation que son jugement et ses cheveux blancs auraient refusée en toute autre circonstance. Mais le chasseur, après avoir attendu patiemment que la première ardeur de l'amant s'évaporât un peu, vint à bout de le convaincre de la folie qu'il y aurait à adopter des mesures précipitées et plus que hasardeuses dans une affaire qui exigeait autant de sang-froid et de prudence que de courage et de détermination.

— Voici ce qu'il y a de mieux à faire, ajouta-t-il: que ce chanteur retourne chanter chez les Indiens; qu'il informe les deux jeunes dames que nous sommes dans les environs, et qu'il vienne nous rejoindre pour se concerter avec nous quand nous lui en donnerons le signal. Vous qui êtes musicien, l'ami, vous êtes sûrement en état de distinguer le cri du corbeau de celui du whip- poor-will[61]?

— Bien certainement. Celui-ci est un oiseau dont la voix est douce et mélancolique; et quoiqu'elle n'ait que deux notes mal cadencées, elle n'a rien de désagréable.

— Il veut parler du wish-ton-wish, dit le chasseur. Eh bien! puisque sa voix vous plaît, elle vous servira de signal. Quand vous entendrez le whip-poor-will chanter trois fois, ni plus ni moins, souvenez-vous de venir dans le bois, à l'endroit où vous croirez l'avoir entendu.

— Un instant, dit Heyward; je l'accompagnerai.

— Vous! s'écria OEil-de-Faucon en le regardant avec surprise; êtes-vous las de voir le soleil se lever et se coucher?

— David est une preuve vivante que les Hurons eux-mêmes ne sont pas toujours sans merci.

— Mais le gosier de David lui rend des services que jamais homme de bon sens n'exigerait du sien.

— Je puis aussi jouer le rôle de fou, d'insensé, de héros, de tout ce qu'il vous plaira, pourvu que je délivre celle que j'aime d'une telle captivité. Ne me faites plus d'objections, je suis déterminé.

Le chasseur le regarda une seconde fois avec un étonnement qui le rendait muet. Mais Duncan, qui, par déférence pour l'expérience de son compagnon, et par égard pour les services qu'il en avait reçus, s'était soumis jusqu'alors presque aveuglément à tous ses avis, prit l'air de supériorité d'un homme habitué au commandement. Il fit un geste de la main pour indiquer qu'il ne voulait écouter aucune remontrance, et dit ensuite d'un ton plus modéré:

— Vous connaissez les moyens de me déguiser, employez-les sur-le- champ; changez tout mon extérieur. Peignez-moi, si vous le jugez à propos; en un mot, faites de moi ce qu'il vous plaira: un fou supposé, si vous ne voulez pas que je le devienne véritablement.

Le chasseur secoua la tête d'un air mécontent.

— Ce n'est pas à moi, reprit-il, qu'il appartient de dire que celui qui a été formé par une main aussi puissante que celle de la Providence a besoin de subir quelque changement. D'ailleurs vous autres même, quand vous envoyez des détachements en campagne, vous leur donnez des mots d'ordre, et vous leur désignez des lieux de ralliement, afin que ceux qui combattent du même côté puissent se reconnaître, et sachent où retrouver leurs amis; ainsi…

— Écoutez-moi, s'écria Duncan sans lui laisser le temps d'achever sa phrase, vous venez d'apprendre de ce brave homme, qui a si fidèlement suivi les deux prisonnières, que les Indiens avec lesquels elles se trouvent sont de deux tribus différentes, sinon de deux différentes nations: celle que vous nommez la chevelure noire est avec la peuplade que vous croyez être une branche des Delawares; l'autre, la plus jeune, est incontestablement entre les mains de nos ennemis déclarés, les Hurons. La délivrer est donc la partie la plus difficile et la plus dangereuse de notre entreprise, et je prétends tenter cette aventure comme ma jeunesse et mon rang l'exigent. Ainsi donc, tandis que vous négocierez avec vos amis la délivrance de l'une, j'effectuerai celle de l'autre, ou j'aurai cessé d'exister.

L'ardeur martiale du jeune major ainsi réveillée brillait dans ses yeux, et donnait à toute sa personne un air imposant auquel il était difficile de résister. OEil-de-Faucon, quoique connaissant trop bien la clairvoyance de l'astuce des Indiens pour ne pas prévoir tout le danger d'une pareille tentative, ne sut trop comment combattre cette résolution soudaine. Peut-être même trouvait-il en secret dans ce projet quelque chose qui était d'accord avec sa hardiesse naturelle, et avec ce goût invincible qu'il avait toujours eu lui-même pour les entreprises hasardeuses, et qui avait augmenté avec son expérience, au point que les périls étaient devenus, pour ainsi dire, une jouissance nécessaire à son existence. Changeant donc de dessein tout à coup, il cessa de faire des objections au projet du major Heyward, et se prêta de bonne grâce à lui faciliter les moyens de l'exécuter.

— Allons, dit-il en souriant avec un air de bonne humeur, quand un daim veut se jeter à l'eau, il faut se mettre en face pour l'en empêcher, et non le poursuivre par derrière. Chingachgook a dans sa carnassière autant de couleurs que la femme d'un officier d'artillerie que je connais, qui met la nature sur des morceaux de papier, fait des montagnes semblables à une meule de foin, et place le bleu firmament à la portée de la maison. Le Sagamore sait s'en servir aussi. Asseyez-vous sur cette souche, et je vous réponds sur ma vie qu'il aura bientôt fait de vous un fou aussi naturel que vous pouvez le désirer.

Duncan s'assit, et Chingachgook, qui avait écouté toute cette conversation avec une grande attention, se mit sur-le-champ en besogne. Exercé depuis longtemps dans tous les mystères d'un art que connaissent plus ou moins presque tous les sauvages, il mit tous ses soins à lui donner l'extérieur de ce qu'il voulait paraître.

Il traça sur son front cette ligne que les Indiens sont accoutumés à regarder comme le symbole d'un caractère cordial et joyeux. Il évita avec soin tous les traits qui auraient pu indiquer des dispositions belliqueuses, et dessina sur ses joues des figures fantastiques, qui travestissaient le militaire en bouffon. Les gens de cette humeur n'étaient pas un phénomène chez les Indiens; et comme Duncan était déjà suffisamment déguisé par le costume qu'il avait pris en partant du fort Édouard, il y avait certainement quelque raison de se flatter, qu'avec la connaissance parfaite qu'il avait du français, il pourrait passer pour un jongleur de Ticonderoga faisant une ronde parmi les peuplades alliées.

Quand on jugea que rien ne manquait à la peinture, le chasseur lui donna beaucoup d'avis et d'instructions sur la manière dont il devrait se conduire parmi les Hurons; ils convinrent des signaux, et de l'endroit où ils se rejoindraient en cas de succès de part et d'autre, enfin rien ne fut oublié de ce qui pouvait contribuer à la réussite de l'entreprise.

La séparation de Munro et de son jeune ami fut douloureuse. Cependant le colonel parut s'y soumettre avec une sorte d'indifférence, qu'il n'aurait jamais montrée si son esprit se fût trouvé dans sa situation ordinaire, et que son accablement ne l'eût pas emporté sur son naturel cordial et affectueux.

Le chasseur, tirant alors à part le major, l'informa de l'intention où il était de laisser le vétéran dans quelque retraite sûre, sous la garde de Chingachgook, tandis qu'Uncas et lui chercheraient à se procurer quelques renseignements sur la tribu d'Indiens qu'ils avaient de bonnes raisons pour croire des Delawares. Lui ayant ensuite renouvelé le conseil qu'il lui avait déjà donné de consulter principalement la prudence dans tout ce qu'il croirait devoir dire ou faire, il finit par lui dire d'un ton solennel, mêlé d'une sensibilité dont Duncan fut profondément touché:

— Et maintenant, major, que Dieu vous inspire et vous protège! Vous avez montré une ardeur qui me plaît; c'est un don qui appartient à la jeunesse, et surtout quand elle a le sang chaud et le coeur brave. Mais croyez-en les avis d'un homme à qui l'expérience a appris que ce qu'il vous dit est la pure vérité: vous aurez besoin de tout votre sang-froid, et d'un esprit plus subtil que celui qu'on peut trouver dans les livres pour déjouer les ruses d'un Mingo et maîtriser sa résolution. Que Dieu veille sur vous! Mais enfin, s'ils font un trophée de votre chevelure, comptez sur la promesse d'un homme qui a deux braves guerriers pour le soutenir; les Hurons paieront leur triomphe par autant de morts qu'ils y auront trouvé de cheveux! je le répète, major: puisse la Providence bénir votre entreprise, car elle est juste et honorable; mais souvenez-vous que pour tromper ces coquins il est permis de faire des choses qui ne sont pas tout à fait dans la nature du sang blanc.

Heyward serra la main de son digne compagnon, qui ne savait trop s'il devait se prêter à un tel honneur; il recommanda de nouveau son vieil ami à ses soins, lui rendit tous les voeux de réussite qu'il en avait reçus, et, faisant signe à David de venir le joindre, il partit sur-le-champ avec lui.

Le chasseur suivit des yeux le jeune major, aussi longtemps qu'il put l'apercevoir, d'un air qui exprimait l'admiration que lui inspiraient son courage et sa résolution. Ensuite, secouant la tête en homme qui semblait douter s'il le reverrait jamais, il rejoignit ses trois compagnons, et disparut avec eux dans l'épaisseur du bois.

La route que David fit prendre à Heyward traversait la clairière où se trouvait l'étang des castors, dont elle côtoyait les bords. Quand le major se trouva seul avec un être si simple, si peu en état de lui être du moindre secours dans la circonstance la plus urgente, il commença à sentir mieux qu'auparavant toutes les difficultés de son entreprise, mais sans désespérer d'y réussir.

Le jour qui commençait alors à tomber donnait un caractère encore plus sombre et plus sauvage au désert qui s'étendait bien loin autour de lui. On aurait même pu trouver quelque chose d'effrayant dans le silence et la tranquillité qui régnait dans ces petites habitations à toits ronds, qui étaient pourtant si bien peuplées. En contemplant ces constructions admirables, en voyant l'étonnante sagacité qui y présidait, la pensée qui le frappa fut que, même les animaux de ces vastes solitudes, possédaient un instinct presque comparable à la raison, et il ne put songer sans inquiétude à la lutte inégale qu'il allait avoir à soutenir, et dans laquelle il s'était si témérairement engagé. Mais au milieu de ces idées, l'image d'Alice, sa détresse, son isolement, le danger qu'elle courait, se présentèrent à son imagination, et les périls qu'il pouvait courir lui-même ne furent plus rien pour lui. Encourageant David par ses discours et son exemple, il se sentit enflammé d'une nouvelle ardeur, et marcha en avant avec le pas léger et vigoureux de la jeunesse et du courage.

Après avoir décrit à peu près un demi-cercle autour de l'étang des castors, ils s'en éloignèrent pour gravir une petite hauteur, sur le plateau de laquelle ils marchèrent quelque temps. Au bout d'une demi-heure, ils arrivèrent dans une autre clairière, également traversée par un ruisseau, et qui paraissait aussi avoir été habitée par des castors, mais que ces animaux intelligents avaient sans doute abandonnée pour se fixer dans la situation préférable qu'ils occupaient à peu de distance. Une sensation fort naturelle porta Duncan à s'arrêter un instant avant de quitter le couvert de la forêt, comme un homme qui recueille toutes ses forces avant de faire un effort pénible pour lequel il sait qu'elles lui seront nécessaires. Il profita de cette courte halte pour se procurer les informations qu'il pouvait obtenir par un coup d'oeil jeté à la hâte.

À l'autre extrémité de la clairière, près d'un endroit où le ruisseau redoublait de rapidité pour tomber en cascades sur un sol moins élevé, on voyait une soixantaine de cabanes grossièrement construites, dont les matériaux étaient des troncs d'arbres, des branches, des broussailles et de la terre. Elles semblaient placées au hasard, sans aucune prétention à la beauté, ni même à la propreté de l'extérieur. Elles étaient si inférieures, sous tous les rapports, aux habitations des castors que Duncan venait de voir, que ce spectacle lui occasionna une seconde surprise encore plus forte que la première.

Son étonnement redoubla quand, à la lueur du crépuscule, il vit vingt à trente figures qui s'élevaient alternativement du milieu des hautes herbes qui croissaient en face des huttes des sauvages, et qui disparaissaient successivement à sa vue, comme si elles se fussent ensevelies dans les entrailles de la terre. Ne pouvant qu'entrevoir ces formes bizarres, qui ne se rendaient visibles qu'un instant, elles lui paraissaient ressembler à de sombres spectres ou à des êtres surnaturels plutôt qu'à des créatures humaines formées des matériaux vulgaires et communs de chair, d'os et de sang. Un corps nu se montrait un moment, agitant les bras en l'air avec des gestes bizarres, et il s'évanouissait sur-le-champ pour reparaître tout à coup en un endroit plus éloigné, ou pour être remplacé par un autre, qui conservait le même caractère mystérieux.

David, voyant que son compagnon s'était arrêté, suivit la direction de ses regards, et continua à rappeler Heyward à lui- même en lui adressant la parole.

— Il y a ici beaucoup de sol fertile qui languit sans culture, lui dit-il, et je puis dire, sans aucun mélange coupable d'un levain d'amour-propre, que, depuis le court séjour que j'ai fait parmi ces païens, j'y avais répandu bien du bon grain, sans avoir la consolation de le voir fructifier.

— Ces peuplades sauvages s'occupent plus de la chasse que des travaux auxquels les hommes sont habitués dans nos provinces, répondit Heyward les yeux toujours fixés sur les objets qui continuaient à l'étonner.

— Il y a plus de joie que de travail pour l'esprit à élever la voix pour faire entendre les louanges de Dieu, répliqua David, mais ces enfants abusent cruellement des dons du ciel; j'en ai rarement trouvé de leur âge à qui la nature eût accordé plus libéralement tous les éléments qui peuvent constituer la bonne psalmodie, et bien certainement on n'en trouverait aucun qui ne néglige ce talent. Trois soirées successives, je me suis rendu en ce lieu; je les ai réunis autour de moi, et je les ai engagés à répéter le cantique sacré que je leur chantais, et jamais ils ne m'ont répondu que par des cris aigus et sans accord qui me perçaient l'âme et me déchiraient les oreilles.

— De qui parlez-vous? demanda Duncan.

— De ces enfants du démon que vous voyez perdre à des jeux puérils un temps qu'ils pourraient employer si utilement s'ils voulaient m'écouter. Mais la contrainte salutaire de la discipline est inconnue parmi ce peuple abandonné à lui-même. Dans un pays où il croît tant de bouleaux, on ne connaît pas même l'usage des verges, et ce ne doit pas être une merveille pour mes yeux de voir abuser des bienfaits de la Providence pour produire des sons discords comme ceux-ci.

En achevant ces mots, David appliqua ses mains contre ses oreilles pour ne pas entendre les cris des enfants qui faisaient retentir en ce moment toute la forêt. Duncan, souriant des idées superstitieuses qui s'étaient présentées un instant à son imagination, lui dit avec fermeté:

— Avançons.

Le maître en psalmodie obéit sans déranger les sauvegardes qui garantissaient ses oreilles, et ils marchèrent hardiment vers ce que David appelait quelquefois les tentes des Philistins.

Chapitre XXIII

Mais quoique les bêtes fauves obtiennent un privilège de chasse, quoique nous donnions au cerf un espace réglé par des lois, avant de lancer nos meutes ou débander notre arc, qui trouvera jamais à redire à la manière dont ce perfide renard est attiré dans le piège ou tué?

Sir Walter Scott, La Dame du Lac.

Il arrive très rarement que les camps des Indiens soient gardés par des sentinelles armées, comme ceux des blancs, plus instruits: avertis par leurs sens de l'approche du danger pendant qu'il est encore éloigné, les sauvages se reposent en général sur la connaissance parfaite qu'ils ont des indices que présente la forêt, et sur l'étendue de pays et la difficulté des chemins qui les séparent de ceux qu'ils ont à craindre. L'ennemi qui, par quelque heureux concours d'événements, a éludé la vigilance des batteurs d'estrade qui sont à quelque distance, ne trouve donc presque jamais auprès des habitations d'autres vedettes pour donner l'alarme. Indépendamment de cet usage généralement adopté, les peuplades alliées aux Français connaissaient trop bien la force du coup qui venait d'être frappé pour redouter quelque danger immédiat de la part des nations ennemies qui s'étaient déclarées pour les Anglais.

Ce fut ainsi qu'Heyward et David se trouvèrent tout à coup au milieu des enfants occupés de leurs jeux, comme on vient de le dire, sans que personne eût donné le moindre avis de leur approche. Mais dès qu'ils furent aperçus, toute la bande d'enfants, comme par un accord unanime, poussa des cris qui n'étaient rien moins qu'harmonieux, et disparut à leurs yeux comme par l'effet d'un enchantement, la couleur sombre de leurs corps nus se confondant, à cette heure du jour, avec celle des hautes herbes sèches qui les cachaient. Et cependant, quand la surprise eut permis à Duncan d'y jeter un coup d'oeil, ses regards rencontraient partout sous l'herbe des yeux noirs et vifs constamment fixés sur lui.

La curiosité des enfants fut pour le major un présage qui ne lui parut pas encourageant, et pendant un moment il aurait volontiers battu en retraite. Mais il était trop tard même pour avoir l'air d'hésiter. Les clameurs bruyantes des enfants avaient attiré une douzaine de guerriers à la porte de la hutte la plus voisine, où ils étaient assemblés en groupe, attendant gravement que ceux qui arrivaient si inopinément s'approchassent d'eux.

David, déjà un peu familiarisé avec de pareilles scènes, marchait le premier, en droite ligne, d'un pas ferme qu'il aurait fallu un obstacle peu ordinaire pour déranger, et il entra dans la hutte avec un air d'assurance et de tranquillité: c'était le principal et le plus grand édifice de cette espèce de village, quoiqu'il ne fût pas construit avec plus de soin ou avec d'autres matériaux que les autres. En ce local se tenaient les conseils et les assemblées publiques de la peuplade, pendant sa résidence temporaire sur les frontières, de la province anglaise.

Duncan trouva quelque difficulté à prendre l'air d'indifférence qui lui était nécessaire quand il passa entre les sauvages robustes et gigantesques qui étaient attroupés à la porte; mais, songeant que sa vie dépendait de sa présence d'esprit, il imita son compagnon, qu'il suivait pas à pas, et s'efforça tout en s'avançant de rallier ses idées. Un instant son coeur avait cessé de battre quand il s'était trouvé en si proche contact avec des ennemis féroces et implacables; mais il parvint à maîtriser son émotion, et marcha jusqu'au centre de la cabane sans donner aucun signe de faiblesse. Suivant l'exemple de David, il s'avança vers une pile de fagots de branches odorantes qui étaient dans un coin de la hutte, en prit un, et s'assit en silence.

Dès que le nouveau venu fut entré, ceux des sauvages qui étaient sortis de la hutte y rentrèrent sur-le-champ, et se rangeant autour de lui, ils semblèrent attendre avec patience que la dignité de l'étranger lui permît de parler. D'autres étaient appuyés avec une sorte d'indolence sur les troncs d'arbres qui servaient de piliers pour soutenir cet édifice presque chancelant. Trois ou quatre des plus âgés et des plus renommés de leurs guerriers s'étaient assis, suivant leur usage, un peu en avant des autres.

Une torche brûlait dans cet appartement, et réfléchissait successivement une lueur rouge sur toutes les physionomies de ces Indiens, suivant que les courants d'air en portaient la flamme d'un côté ou d'un autre. Duncan en profita pour tâcher de reconnaître sur leur visage à quelle espèce d'accueil il devait s'attendre; mais il n'était pas en état de lutter contre la froide astuce des sauvages avec lesquels il se trouvait.

Les chefs, placés en face de lui, dirigèrent à peine un coup d'oeil de son côté: ils restaient les yeux fixés vers la terre, dans une attitude qu'on aurait pu prendre pour du respect, mais qu'il était facile d'attribuer à la méfiance. Ceux des Indiens qui se trouvaient dans l'ombre étaient moins réservés; et Duncan les surprit plus d'une fois jetant sur lui à la dérobée un regard curieux et pénétrant; et dans le fait il n'avait pas un seul trait de son visage, il ne faisait pas un geste, il ne remuait pas un muscle, qui n'attirassent leur attention, et dont ils ne tirassent quelque conclusion.

Enfin un homme dont les cheveux commençaient à grisonner, mais dont les membres nerveux, la taille droite et le pas assuré annonçaient qu'il avait encore toute la vigueur de l'âge mûr, s'avança d'un des bouts de l'appartement où il était resté, probablement pour faire ses observations sans être vu, et s'adressant à Heyward, il lui parla en se servant de la langue des Wyandots ou Hurons. Son discours était par conséquent inintelligible pour le major, quoique d'après les gestes qui l'accompagnaient il crût y reconnaître un ton de politesse plutôt que de courroux. Il fit donc quelques gestes pour lui faire comprendre qu'il ne connaissait pas cette langue.

— Aucun de mes frères ne parle-t-il français ou anglais? demanda ensuite Duncan en français, en regardant tour à tour ceux qui se trouvaient près de lui, dans l'espoir que quelqu'un d'entre eux lui répondrait.

La plupart se tournèrent vers lui comme pour l'écouter avec plus d'attention; mais il n'obtint de réponse de personne.

— Je serais fâché de croire, dit Heyward toujours en français, et en parlant lentement dans l'espoir d'être mieux compris, que dans cette brave et sage nation il ne se trouve personne qui entende la langue dont le grand monarque se sert quand il parle à ses enfants. Il aurait un poids sur le coeur, s'il pensait que ses guerriers rouges aient si peu de respect pour lui.

Une longue pause s'ensuivit; une gravité imperturbable régnait sur tous les visages, et pas un geste, pas un clin d'oeil n'indiquait quelle impression cette observation pouvait avoir faite. Duncan, qui savait que le don de se taire était une vertu chez les sauvages, résolut d'en donner lui-même un exemple, et il profita de cet intervalle pour mettre de l'ordre dans ses idées.

Enfin le même guerrier qui lui avait déjà adressé la parole lui demanda d'un ton sec, et en employant le patois français du Canada:

— Quand notre père, le grand monarque, parle à son peuple, se sert-il de la langue du Huron?

— Il parle à tous le même langage, répondit Heyward; il ne fait aucune distinction entre ses enfants, n'importe que la couleur de leur peau soit rouge, blanche ou noire; mais il estime particulièrement ses braves Hurons.

— Et de quelle manière parlera-t-il, continua le chef, quand on lui présentera les chevelures qui, il y a cinq nuits, croissaient sur les têtes des Yengeese[62]?

— Les Yengeese étaient ses ennemis, dit Duncan avec un frissonnement intérieur, et il dira: Cela est bon, mes Hurons ont été vaillants, comme ils le sont toujours.

— Notre père du Canada ne pense pas ainsi. Au lieu de regarder en avant pour récompenser ses Indiens, il jette les yeux en arrière. Il voit les Yengeese morts, et ne voit pas les Hurons. Que veut dire cela?

— Un grand chef comme lui a plus de pensée que de langue. Il jette les yeux en arrière pour voir si nul ennemi ne suit ses traces.

— Le canot d'un ennemi mort ne peut flotter sur l'Horican, répondit le Huron d'un air sombre. Ses oreilles sont ouvertes aux Delawares qui ne sont pas nos amis, et ils les remplissent de mensonges.

— Cela peut être. Voyez, il m'a ordonné, à moi qui suis un homme instruit dans l'art de guérir, de venir parmi ses enfants les Hurons rouges des grands lacs, et de leur demander s'il y en a quelqu'un de malade.

Un second silence, aussi long et aussi profond que le premier, suivit la déclaration que Duncan venait de faire de la qualité en laquelle il se présentait, ou pour mieux dire du rôle qu'il se proposait de jouer. Mais en même temps, et comme pour juger de la vérité ou de la fausseté de ce qu'il venait de dire, tous les yeux se fixèrent sur lui avec un air d'attention et de pénétration qui lui donna des inquiétudes sérieuses sur le résultat de cet examen. Enfin le même Huron reprit la parole.

— Les hommes habiles du Canada se peignent-ils la peau? lui demanda-t-il froidement; nous les avons entendus se vanter d'avoir le visage pâle.

— Quand un chef indien vient parmi ses pères les blancs, répondit Heyward, il quitte sa peau de buffle pour prendre la chemise qui lui est offerte: mes frères indiens m'ont donné cette peinture, et je la porte par affection pour eux.

Un murmure d'approbation annonça que ce compliment fait aux Indiens était reçu favorablement. Le chef fit un geste de satisfaction en étendant la main; la plupart de ses compagnons l'imitèrent, et une exclamation générale servit d'applaudissement à l'orateur. Duncan commença à respirer plus librement, croyant se sentir déchargé du poids de cet examen embarrassant; et comme il avait déjà préparé une histoire simple et plausible à l'appui de son innocente imposture, il se livra à l'espoir de réussir dans son entreprise.

Un autre guerrier se leva, et après un silence de quelques instants, comme s'il eût réfléchi pour répondre convenablement à ce que l'étranger venait de dire, il fit un geste pour annoncer qu'il allait parler. Mais à peine avait-il entr'ouvert ses lèvres qu'un bruit sourd, mais effrayant, partit de la forêt, et presque au même instant il fut remplacé par un cri aigu et perçant prolongé, de manière à ressembler au hurlement plaintif d'un loup.

À cette interruption soudaine, qui excita visiblement toute l'attention des Indiens, Duncan se leva en tressaillant, tant avait fait d'impression sur lui ce cri épouvantable, quoiqu'il n'en connût ni la cause ni la nature. Au même instant tous les guerriers se précipitèrent hors de la cabane, et remplirent l'air de grands cris qui étouffaient presque les sons affreux que le major entendait encore de temps en temps retentir dans les bois.

Ne pouvant plus résister au désir de savoir ce qui se passait, il sortit à son tour de la hutte, et se trouva sur-le-champ au milieu d'une cohue en désordre, paraissant être composée de tout ce qui était doué de la vie dans le camp. Hommes, femmes, vieillards, enfants, infirmes, toute la peuplade était réunie. Les uns poussaient des exclamations avec un air de triomphe, les autres battaient des mains avec une joie qui avait quelque chose de féroce; tous montraient une satisfaction sauvage de quelque événement inattendu. Quoique étourdi d'abord par le tumulte, Heyward trouva bientôt la solution de ce mystère dans la scène qui suivit.

Il restait encore assez de clarté dans les cieux pour qu'on pût distinguer entre les arbres un sentier qui, à l'extrémité de la clairière, conduisait dans la forêt. Une longue file de guerriers en sortit et s'avança vers les habitations. Celui qui marchait en tête portait un bâton auquel étaient suspendues, comme on le vit ensuite, plusieurs chevelures. Les sons horribles qu'on avait entendus étaient ce que les blancs ont nommé avec assez de raison le cri de mort, et la répétition de ce cri avait pour but de faire connaître à la peuplade le nombre des ennemis qu'on avait privés de la vie. Heyward connaissait cet usage des Indiens, et cette connaissance l'aida à trouver cette explication. Sachant donc alors que cette interruption avait pour cause le retour imprévu d'une troupe de guerriers partis pour une expédition, ses inquiétudes se calmèrent, et il se félicita d'une circonstance grâce à laquelle on ferait probablement moins d'attention à lui.

Les guerriers qui arrivaient s'arrêtèrent à une centaine de toises des habitations. Leurs cris, tantôt plaintifs, tantôt triomphants, et qui avaient pour but d'exprimer les gémissements des mourants et la joie des vainqueurs, avaient entièrement cessé. L'un d'eux fit quelques pas en avant, et appela les morts à voix haute, quoique ceux-ci ne pussent pas entendre ses paroles plus que les hurlements affreux qui les avaient précédées. Ce fut ainsi qu'il annonça la victoire qui venait d'être remportée; et il serait difficile de donner une idée de l'extase sauvage et des transports de joie avec lesquels cette nouvelle fut reçue.

Tout le camp devint en un instant une scène de tumulte et de confusion. Les guerriers tirèrent leurs couteaux, et les brandirent en l'air; rangés sur deux lignes, ils formaient une avenue qui s'étendait depuis l'endroit où les vainqueurs s'étaient arrêtés jusqu'à la porte de la hutte d'où Duncan venait de sortir. Les femmes saisirent des bâtons, des haches, la première arme offensive qui s'offrait à elles, et se mirent en rang pour prendre leur part du divertissement cruel qui allait avoir lieu. Les enfants même ne voulaient pas en être privés; ils arrachaient de la ceinture de leurs pères les tomahawks qu'ils étaient à peine en état de soulever, et se glissaient entre les guerriers pour imiter leurs sauvages parents.

Plusieurs tas de broussailles avaient été préparés dans la clairière, et les vieilles femmes s'occupaient à y mettre le feu, pour éclairer les nouveaux événements qui allaient se passer. Lorsque la flamme s'en éleva elle éclipsa le peu qui restait de la clarté du jour, et servit en même temps à rendre les objets plus distincts et plus hideux. Cet endroit offrait alors aux yeux un tableau frappant dont le cadre était une masse sombre de grands pins, et dont l'arrière-plan était animé par les guerriers qui venaient d'arriver.

À quelques pas en avant d'eux étaient deux hommes qui semblaient destinés à jouer le principal rôle dans la scène cruelle qui allait avoir lieu. La lumière n'était pas assez forte pour qu'Heyward pût distinguer leurs traits, à la distance où il se trouvait; mais leur contenance annonçait qu'ils étaient animés par des sentiments tout différents. L'un d'eux avait la taille droite, l'air ferme, et semblait prêt à subir son destin en héros; l'autre avait la tête courbée sur sa poitrine, comme s'il eut été accablé par la honte ou paralysé parla terreur.

Duncan avait trop de grandeur d'âme pour ne pas éprouver un vif sentiment d'admiration et de pitié pour le premier, quoiqu'il n'eût pas été prudent à lui de manifester cette généreuse émotion. Cependant sa vue ne pouvait s'en détacher; il suivait des yeux ses moindres mouvements, et en voyant en lui des membres qui paraissaient aussi agiles que robustes et bien proportionnés, il cherchait à se persuader que s'il était au pouvoir de l'homme, aidé par une noble résolution, d'échapper à un si grand péril, le jeune prisonnier qu'il avait sous les yeux pouvait espérer de survivre à la course à laquelle il prévoyait qu'on allait le forcer entre deux rangées d'êtres furieux armés contre ses jours. Insensiblement le major s'approcha davantage des Hurons, et il pouvait à peine respirer, tant il prenait d'intérêt à l'infortuné prisonnier. En ce moment il entendit un seul cri qui donnait le signal de la course fatale. Un profond silence l'avait précédé pendant quelques instants, et il fut suivi par des hurlements infernaux, tels qu'il n'en avait pas encore entendus. L'une des deux victimes resta immobile; l'autre partit à l'instant même avec la légèreté d'un daim. Il entra dans l'avenue formée par ses ennemis, mais il ne continua pas à parcourir ce dangereux défilé comme on s'y attendait. À peine y était-il engagé qu'avant qu'on eût le temps de lui porter un seul coup il sauta par-dessus la tête de deux enfants, et s'éloigna rapidement des Hurons par un chemin moins dangereux. L'air retentit d'imprécations, les rangs furent rompus, et chacun se mit à courir de côté et d'autre.

Des broussailles enflammées répandaient alors une clarté rougeâtre et sinistre. Ceux des sauvages qu'on ne pouvait qu'entrevoir semblaient des spectres fendant l'air avec rapidité, et gesticulant avec une espèce de frénésie, tandis que la férocité de ceux qui passaient dans le voisinage des brasiers était peinte en caractères plus prononcés par l'éclat que les flammes faisaient rejaillir sur leurs visages basanés.

On comprendra facilement qu'au milieu d'une telle foule d'ennemis acharnés le fugitif n'avait pas le temps de respirer. Il y eut un seul moment où il se crut sur le point de rentrer dans la forêt, mais il la trouva gardée par ceux qui l'avaient fait prisonnier, et il fut contraint de se jeter dans le centre de la clairière. Se retournant comme un daim qui voit le chasseur devant lui, il franchit d'un seul bond un grand tas de broussailles embrasées, et passant avec la rapidité d'une flèche à travers un groupe de femmes, il parut tout à coup à l'autre bout de la clairière; mais il y trouva encore des Hurons qui veillaient de ce côté. Il dirigea alors sa course vers l'endroit où il régnait plus d'obscurité, et Duncan, ayant été quelques instants sans le revoir, crut que l'actif et courageux jeune homme avait enfin succombé sous les coups de ses barbares ennemis.

Il ne pouvait alors distinguer qu'une masse confuse de figures humaines courant çà et là en désordre. Les couteaux, les bâtons, les tomahawks étaient levés en l'air, et cette circonstance prouvait que le coup fatal n'avait pas encore été porté. Les cris perçants des femmes et les hurlements affreux des guerriers ajoutaient encore à l'effet de ce spectacle. De temps en temps Duncan entrevoyait clans l'obscurité une forme légère sauter avec agilité pour franchir quelque obstacle qu'elle rencontrait dans sa course, et il espérait alors que le jeune captif conservait encore son étonnante activité et des forces qui paraissaient inépuisables.

Tout à coup la foule se porta en arrière, et s'approcha de l'endroit où le major continuait à rester. Quelques sauvages voulurent passer à travers un groupe nombreux de femmes et d'enfants, dont ils renversèrent quelques-uns, et au milieu de cette confusion il vit reparaître le captif. Les forces humaines ne pouvaient pourtant résister encore bien longtemps a une épreuve si terrible, et l'infortuné semblait le sentir lui-même. Animé par le désespoir, il traversa un groupe de guerriers confondus de son audace, et bondissant comme un faon, il fit, ce qui parut à Duncan, un dernier effort pour gagner la forêt. Comme s'il eût su qu'il n'avait aucun danger à redouter de la part du jeune officier anglais, le fugitif passa si près de lui qu'il toucha ses vêtements en courant.

Un sauvage d'une taille gigantesque le poursuivait, le tomahawk levé, et menaçait de lui donner le coup de la mort, quand Duncan, voyant le péril imminent du prisonnier, allongea le pied comme par hasard, le plaça, entre les jambes du Huron, et celui-ci tomba presque sur les talons de celui qu'il poursuivait. Le fugitif profita de cet avantage, et tout en lançant un coup d'oeil vers Duncan, il disparut comme un météore. Heyward le chercha de tous côtés, et, ne pouvant le découvrir, il se flattait qu'il avait réussi à se sauver dans les bois, quand tout à coup il l'aperçut tranquillement appuyé contre un poteau peint de diverses couleurs, placé près de la porte de la principale cabane.

Craignant qu'on ne s'aperçût de l'assistance qu'il avait donnée si à propos au fugitif, et que cette circonstance ne lui devînt fatale à lui-même, Duncan avait changé de place dès qu'il avait vu tomber le sauvage qui menaçait celui à qui il prenait tant d'intérêt sans le connaître. En ce moment il se mêla parmi la foule qui se réunissait autour des habitations avec un air aussi mécontent que la populace assemblée pour voir l'exécution d'un criminel, quand elle apprend qu'il a obtenu un sursis.

Un sentiment inexplicable, plus fort que la curiosité, le portait à s'approcher du prisonnier; mais il aurait fallu s'ouvrir un passage presque de vive force dans les rangs d'une multitude serrée, ce qu'il ne jugea pas prudent dans la situation où il se trouvait lui-même. Il vit cependant, à quelque distance, que le captif avait un bras passé autour du poteau qui faisait sa protection, évidemment épuisé de fatigue, respirant avec peine, mais réprimant avec fierté tout signe qui pourrait indiquer la souffrance. Un usage immémorial et sacré protégeait sa personne, jusqu'à ce que le conseil de la peuplade eût délibéré sur son sort; mais il n'était pas difficile de prévoir quel serait le résultat de la délibération, à en juger par les sentiments que manifestaient ceux qui l'environnaient.

La langue des Hurons ne fournissait aucun terme de mépris, aucune épithète humiliante, aucune invective, que les femmes n'adressassent au jeune étranger qui s'était soustrait à leur rage. Elles allaient jusqu'à lui faire un reproche des efforts qu'il avait faits pour s'échapper, et lui disaient, avec une ironie amère, que ses pieds valaient mieux que ses mains, et qu'on aurait du lui donner des ailes, puisqu'il ne savait faire usage ni de la flèche, ni du couteau. Le captif ne répondait rien à toutes ces injures, et ne montrait ni crainte ni colère, mais seulement un dédain mêlé de dignité. Aussi courroucées de son calme imperturbable que du succès qu'il avait obtenu, et ayant épuisé le vocabulaire des invectives, elles y firent succéder d'horribles hurlements.

Une des vieilles qui avaient allumé les feux dans la clairière se fraya alors un chemin parmi la foule, et se plaça en face du captif. Son visage ridé, ses traits flétris et sa malpropreté dégoûtante, auraient pu la faire prendre pour une sorcière. Rejetant en arrière le vêtement léger qui la couvrait, elle étendit son long bras décharné vers le prisonnier, et lui adressa la parole en delaware pour être plus sûre qu'il l'entendrait.

— Écoutez-moi, Delaware, lui dit-elle avec un sourire moqueur; votre nation est une race de femmes, et la bêche convient mieux à vos mains que le fusil. Vos squaws ne donnent le jour qu'à des daims; et si un ours, un serpent, un chat sauvage, naissait parmi vous, vous prendriez la fuite. Les filles des Hurons vous feront des jupons, et nous vous trouverons un mari.

Des éclats de rire sauvages et longtemps prolongés suivirent cette dernière saillie, et l'on distinguait les accents des jeunes femmes au milieu des voix cassées ou criardes des vieilles, dont la méchanceté semblait s'être accrue avec les années. Mais l'étranger était supérieur aux sarcasmes comme aux injures; il tenait toujours la tête aussi élevée, et l'on aurait dit qu'il se croyait seul, s'il n'eût jeté de temps en temps un coup d'oeil de dédain et de fierté sur les guerriers qui restaient en silence derrière les femmes.

Furieuse du calme du prisonnier, la vieille dont nous avons déjà parlé s'appuya les mains sur les côtés, prit une attitude qui annonçait la rage dont elle était animée, et vomit de nouveau un torrent d'invectives, que nous essaierions vainement de retracer sur le papier. Mais, quoiqu'elle eût une longue expérience dans l'art d'insulter les malheureux captifs, et qu'elle se fût fait une réputation en ce genre dans sa peuplade, elle eût beau s'emporter jusqu'à un excès de fureur qui lui faisait sortir l'écume de la bouche, elle ne put faire mouvoir un seul muscle du visage de celui qu'elle voulait tourmenter.

Le dépit occasionné par cet air d'insouciance commença à se communiquer à d'autres spectateurs. Un jeune homme, qui, sortant à peine de l'enfance, avait pris place tout récemment parmi les guerriers de sa nation, vint à l'aide de la sorcière, et voulut intimider leur victime par de vaines bravades, et en faisant brandir son tomahawk sur sa tête. Le prisonnier tourna la tête vers lui, le regarda avec un air de pitié méprisante, et reprit l'attitude tranquille qu'il avait constamment maintenue jusqu'alors. Mais le mouvement qu'il avait fait lui avait permis de fixer un instant ses yeux fermes et perçants sur ceux de Duncan, et celui-ci avait reconnu en lui le jeune Mohican Uncas.

Frappé d'une surprise qui lui laissait à peine la faculté de respirer, et frémissant de la situation critique dans laquelle se trouvait son ami, Heyward baissa les yeux, de crainte que leur expression n'accélérât le sort du prisonnier, qui pourtant ne paraissait avoir rien à redouter, du moins en ce moment.

Presque au même instant, un guerrier, poussant de côté assez rudement les femmes et les enfants, s'ouvrit un chemin à travers la foule, prit Uncas par le bras, et le fit entrer dans la grande cabane. Ils y furent suivis par tous les chefs et par tous les guerriers les plus distingués de la peuplade, et Heyward, guidé par l'inquiétude, trouva le moyen de se glisser parmi eux, sans attirer sur lui une attention qui aurait pu être dangereuse.

Les Hurons passèrent quelques minutes à se ranger d'après le rang qu'ils occupaient dans leur nation, et l'influence dont ils jouissaient. L'ordre qui fut observé en cette occasion était à peu près le même qui avait eu lieu lorsque Heyward avait paru devant eux. Les vieillards et les principaux chefs étaient assis au centre de l'appartement, partie qui était plus éclairée que le reste par la flamme d'une grande torche. Les jeunes gens et les guerriers d'une classe inférieure étaient placés en cercle par derrière. Au centre de l'appartement, sous une ouverture pratiquée pour donner passage à la fumée et par laquelle on voyait alors briller deux ou trois étoiles, était Uncas, debout, dans une attitude de calme et de fierté. Cet air de hauteur et de dignité n'échappa point aux regards pénétrants de ceux qui étaient les arbitres de son sort, et ils le regardaient souvent avec des yeux qui n'avaient rien perdu de leur férocité, mais qui montraient évidemment l'admiration que leur inspirait son courage.

Il n'en était pas de même de l'individu qui, comme le jeune Mohican, avait été condamné à passer entre les deux files de sauvages armés. Il n'avait pas profité de la scène de trouble et de confusion que nous venons de décrire pour chercher à se sauver; et, quoique personne n'eût songé à le surveiller, il était resté immobile, semblable à la statue de la Honte. Pas une main ne l'avait saisi pour le conduire dans la cabane du conseil; il y était entré de lui-même, comme entraîné par un destin auquel il sentait qu'il ne pouvait se soustraire.

Duncan profita de la première occasion pour le regarder en face, craignant en secret de reconnaître encore un ami. Mais le premier regard qu'il jeta sur lui n'offrit à sa vue qu'un homme qui lui était étranger, et ce qui lui parut encore plus inexplicable, c'est que, d'après la manière dont son corps était peint, il paraissait être un guerrier huron. Mais, au lieu de prendre place parmi ses concitoyens, il s'était assis seul dans un coin, la tête penchée sur sa poitrine, et accroupi comme s'il eût voulu occuper le moins de place possible.

Quand chacun eut pris la place qui lui appartenait, un profond silence s'établit dans l'assemblée, et le chef à cheveux gris dont il a été parlé adressa la parole à Uncas en se servant de la langue des Delawares.

— Delaware, lui dit-il, quoique vous soyez d'une nation de femmes, vous avez prouvé que vous êtes un homme. Je vous offrirais volontiers à manger; mais celui qui mange avec un Huron devient son ami. Reposez-vous jusqu'au soleil de demain, et vous entendrez les paroles du conseil.

— J'ai jeûné sept nuits de longs jours d'été en suivant les traces des Hurons, répondit Uncas; les enfants des Lenapes savent parcourir le chemin de la justice sans s'arrêter pour manger.

— Deux de mes guerriers sont à la poursuite de votre compagnon, reprit le vieux chef sans paraître faire attention à la bravade d'Uncas; quand ils seront revenus, la voix des sages du conseil vous dira: Vivez! ou mourez!

— Les Hurons n'ont-ils donc pas d'oreilles? s'écria le jeune Mohican. Depuis qu'il est votre prisonnier, le Delaware a entendu deux fois le son d'un fusil bien connu. Vos deux guerriers ne reviendront jamais.

Un silence de quelques minutes suivit cette déclaration hardie qui faisait allusion au fusil d'OEil-de-Faucon. Duncan, inquiet de cette taciturnité subite, avança la tête pour tâcher de voir sur la physionomie des sauvages quelle impression avait faite sur leur esprit ce que venait de dire son jeune ami; mais le chef reprit la parole en ce moment, et se contenta de dire:

— Si les Lenapes sont si habiles, pourquoi un de leurs plus braves guerriers est-il ici?

— Parce qu'il a suivi les pas d'un lâche qui fuyait, répondit Uncas, et qu'il est tombé dans un piège. Le castor est habile, et pourtant on peut le prendre.

En parlant ainsi, il désigna du doigt le Huron solitaire tapi dans un coin, mais sans lui accorder d'autre attention qu'un regard de mépris. Ses paroles, son geste, son regard, produisirent une forte sensation parmi ses auditeurs. Tous les yeux se tournèrent à la fois vers l'individu qu'il avait désigné, et le murmure sourd qui se fit entendre arriva jusqu'à la foule de femmes et d'enfants attroupés à la porte, et tellement serrés qu'il n'y avait pas entre eux une ligne d'espace qui ne fût remplie.

Cependant les chefs les plus âgés se communiquaient leurs sentiments par quelques phrases courtes, prononcées d'une voix sourde, et accompagnées de gestes énergiques. Un long silence s'ensuivit encore, grave, précurseur, comme le savaient tous ceux qui étaient présents, du jugement solennel et important qui allait être prononcé. Les Hurons placés en arrière se soulevaient sur la pointe des pieds pour satisfaire leur curiosité; et le coupable lui-même, oubliant un instant la honte qui le couvrait, releva la tête avec inquiétude, pour lire dans le regard des chefs quel était le sort qui l'attendait. Enfin le vieux chef, dont nous avons si souvent parlé, se leva, passa près d'Uncas, s'avança vers le Huron solitaire, et resta debout devant lui dans une attitude de dignité.

En ce moment la vieille qui avait accablé Uncas de tant d'injures, entra dans l'appartement, prit en main l'unique torche qui l'éclairait, et se mit à exécuter une espèce de danse, en murmurant des paroles qu'on aurait pu prendre pour une incantation. Personne ne l'avait appelée dans la cabane; mais personne ne parut disposé à lui dire d'en sortir.

S'approchant alors d'Uncas, elle plaça devant lui la torche dont elle s'était emparée, de manière à rendre visible la moindre émotion qui pourrait se peindre sur son visage. Mais le Mohican soutint parfaitement cette nouvelle épreuve; il conserva son attitude fière et tranquille; ses yeux ne changèrent pas de direction, et il ne daigna pas même les fixer un instant sur les traits repoussants de cette mégère: satisfaite de son examen, elle le quitta en laissant paraître une légère expression de plaisir, et alla jouer le même rôle auprès de son compatriote, qui ne montrait pas la même assurance.

Celui-ci était encore dans la fleur de l'âge, et le peu de vêtements qu'il portait ne pouvaient cacher la belle conformation de tous ses membres, qui se dessinaient parfaitement à la lueur de la torche. Duncan jeta les yeux sur lui; mais il les en détourna avec dégoût et horreur en voyant tout son corps agité par les convulsions de la peur. À la vue de ce spectacle, la vieille commençait une sorte de chant bas et plaintif, quand le chef étendit les bras et la repoussa doucement.

— Roseau-Pliant, dit-il en s'adressant au jeune Huron, car tel était son nom, quoique le grand Esprit vous ait donné une forme agréable à l'oeil, il eût mieux valu pour vous que vous ne fussiez pas né. Votre langue parle beaucoup dans le combat. Aucun de mes jeunes guerriers ne fait entrer la hache plus profondément dans le poteau de guerre; aucun n'en frappe si faiblement les Yengeese. Nos ennemis connaissent la forme de votre dos, mais ils n'ont jamais vu la couleur de vos yeux. Trois fois ils vous ont appelé à les combattre, et trois fois vous avez refusé de leur répondre. Vous n'êtes plus digne de votre nation. Votre nom n'y sera plus prononcé. Il est déjà oublié.

Tandis que le chef prononçait ces derniers mots, en faisant une pause entre chaque phrase, le Huron leva la tête par déférence pour l'âge et le rang de celui qui lui parlait. La honte, la crainte, l'horreur et la fierté se peignaient en même temps sur ses traits, et s'y disputaient la prééminence. Enfin le dernier de ces sentiments l'emporta. Ses yeux se ranimèrent tout à coup et regardèrent avec fermeté les guerriers dont il voulait mériter les éloges, du moins dans ses derniers moments. Il se leva, et découvrant sa poitrine, regarda sans trembler le fatal couteau qui brillait déjà dans la main de son juge inexorable. On le vit même sourire pendant que l'instrument de mort s'enfonçait lentement dans son coeur, comme s'il éprouvait quelque joie à ne pas trouver là mort aussi terrible que sa timidité naturelle la lui avait fait redouter. Enfin il tomba sans mouvement presque aux pieds d'Uncas toujours calme et inébranlable.

Là vieille femme poussa un hurlement plaintif, éteignit la torche en la jetant par terre, et une obscurité complète régna tout à coup dans la cabane. Tous ceux qui s'y trouvaient en sortirent sur-le-champ, comme des esprits troublés, et Duncan crut qu'il y était resté seul avec le corps encore palpitant de la victime d'un jugement indien.

Chapitre XXIV

Ainsi parla le sage; les rois, sans plus de retard, terminent le conseil et obéissent à leur chef.

Pope, Traduction de l'Iliade.

Un seul instant suffit pouf convaincre Heyward qu'il s'était trompé en se croyant resté seul dans la hutte. Une main s'appuya sur son bras en le serrant fortement, et il reconnut la voix d'Uncas, qui lui disait bien bas à l'oreille:

— Les Hurons sont des chiens. La vue du sang d'un lâche ne peut jamais faire trembler un guerrier. La Tête-Grise et le Sagamore sont en sûreté; le fusil d'OEil-de-Faucon ne dort pas. Sortez d'ici; Uncas et la Main-Ouverte doivent paraître étrangers l'un à l'autre. Pas un mot de plus!

Duncan aurait voulu en apprendre davantage; mais son ami, le poussant vers la porte avec une force mêlée de douceur, l'avertit à propos des nouveaux dangers qu'ils couraient tous deux si l'on venait à découvrir leur liaison.

Cédant donc à la nécessité, quoiqu'à contre-coeur, il sortit, et se mêla dans la foule qui était près des cabanes. Les feux qui expiraient dans la clairière ne jetaient plus qu'une lumière sombre et douteuse sur les êtres qui allaient et venaient ou s'assemblaient en groupes, et cependant il arrivait quelquefois que la flamme, se ranimant un instant, jetait un éclat passager qui pénétrait jusque dans l'intérieur de la grande cabane, où l'on voyait Uncas, seul, debout, dans la même attitude, ayant à ses pieds le corps du Huron qui venait d'expirer. Quelques guerriers y entrèrent alors, et emportèrent le cadavre dans les bois, soit pour lui donner la sépulture, soit pour le livrer à la voracité des animaux.

Après la fin de cette scène solennelle, Duncan entra dans différentes cabanes sans qu'on lui adressât aucune question, sans qu'on fît même attention à lui, dans l'espoir d'y trouver quelques traces de celle pour l'amour de qui il s'était exposé à de tels risques. Dans la situation où se trouvait en ce moment toute la peuplade, il lui aurait été facile de fuir et de rejoindre ses compagnons, s'il en avait eu le moindre désir. Mais indépendamment de l'inquiétude continuelle qui tourmentait son esprit relativement à Alice, un intérêt nouveau, quoique moins puissant, l'entraînait chez les Hurons.

Il continua ainsi pendant quelque temps à aller de hutte en hutte, vivement contrarié de n'y avoir rien trouvé de ce qu'il cherchait. Renonçant enfin à une poursuite inutile, il retourna vers la cabane du conseil, dans l'espoir d'y rencontrer David, et dans le dessein de le questionner pour mettre fin à des doutes qui lui devenaient trop pénibles.

En arrivant à la porte de la hutte qui avait été la salle de justice et le lieu de l'exécution, il vit que le calme était rétabli sur tous les visages. Les guerriers y étaient assemblés de nouveau; ils fumaient tranquillement, et conversaient gravement sur les principaux incidents de leur expédition à William-Henry. Quoique le retour de Duncan dût leur rappeler les circonstances un peu suspectes de son arrivée parmi eux, il ne produisit aucune sensation visible. La scène horrible qui venait de se passer lui parut donc favoriser ses vues, et il se promit de ne négliger aucun moyen de profiter de cet avantage inespéré.

Il entra dans la cabane sans avoir l'air d'hésiter, et s'assit avec gravité. Un seul coup d'oeil furtif suffit pour l'assurer que Uncas était encore à la même place, mais que David ne se trouvait pas dans l'assemblée. Le jeune Mohican n'était soumis à aucune contrainte; seulement un jeune Huron, assis à peu de distance, fixait sur lui des regards vigilants, et un guerrier armé était appuyé contre le mur, près de la porte. Sous tout autre rapport, le captif semblait en liberté; cependant il lui était interdit de prendre part à la conversation, et son immobilité l'aurait fait prendre pour une belle statue plutôt que pour un être doué de la vie.

Heyward avait vu trop récemment un exemple terrible des châtiments infligés dans cette peuplade, entre les mains de laquelle il s'était volontairement livré en voulant montrer un excès d'assurance. Il aurait de beaucoup préféré le silence et la méditation aux discours, dans un moment où la découverte de ce qu'il était véritablement pouvait lui être si funeste. Malheureusement pour cette prudente résolution, tous ceux avec qui il se trouvait ne paraissaient pas en avoir adopté une semblable. Il n'était assis que depuis quelques minutes, à la place qu'il avait sagement choisie, un peu à l'ombre, quand un vieux chef qui était à son côté, lui adressa la parole en français:

— Mon père du Canada n'oublie pas ses enfants, dit-il, et je l'en remercie. Un mauvais esprit vit dans la femme d'un de mes jeunes guerriers. Le savant étranger peut-il l'en délivrer?

Heyward avait quelque connaissance des jongleries que pratiquent les charlatans indiens, quand on suppose que le malin esprit s'est emparé de quelqu'un de leur peuplade. Il vit à l'instant que cette circonstance pouvait favoriser ses projets, et il aurait été difficile de lui faire en ce moment une proposition plus satisfaisante. Sentant pourtant la nécessité de conserver la dignité du personnage qu'il avait adopté, il calma son émotion, et répondit avec un air de mystère convenable à son rôle:

— Il y a des esprits de différentes sortes; les uns cèdent au pouvoir de la sagesse, les autres lui résistent.

— Mon frère est un grand médecin, répondit l'Indien; il essaiera.

Un geste de consentement fait avec gravité, fut toute la réponse d'Heyward. Le Huron se contenta de cette assurance, et reprenant sa pipe, il attendit le moment convenable pour sortir. L'impatient Heyward maudissait tout bas les graves coutumes des sauvages; mais il fut obligé d'affecter une indifférence semblable à celle du vieux chef, qui était pourtant le père de la prétendue possédée.

Dix minutes se passèrent, et ce court délai parut un siècle au major, qui brûlait de commencer son noviciat en empirisme. Enfin le Huron quitta sa pipe, et croisa sur sa poitrine sa pièce de calicot, pour se disposer à partir. Mais en ce moment, un guerrier de grande taille entra dans l'appartement, et s'avançant en silence, il s'assit sur le même fagot qui servait de siège à Duncan. Celui-ci jeta un regard sur son voisin, et un frisson involontaire parcourut tout son corps lorsqu'il reconnut Magua.

Le retour soudain de ce chef artificieux et redoutable retarda le départ du vieux chef. Il ralluma sa pipe; plusieurs autres en firent autant, et Magua lui-même, prenant la sienne, la remplit de tabac, et se mit à fumer avec autant d'indifférence et de tranquillité que s'il n'eût pas été deux jours absent, occupé d'une chasse fatigante.

Un quart d'heure, dont la durée parut au major égale à l'éternité, se passa de cette manière, et tous les guerriers étaient enveloppés d'un nuage de fumée, quand l'un d'eux, s'adressant au nouveau venu, lui dit:

— Magua a-t-il trouvé les élans?

— Mes jeunes guerriers fléchissent sous le poids, répondit Magua; que Roseau-Pliant aille à leur rencontre, il les aidera.

Ce nom, qui ne devait plus être prononcé dans la peuplade, fit tomber les pipes de toutes les bouches, comme si le tuyau n'en avait plus transmis que des exhalaisons impures. Un sombre et profond silence se rétablit dans l'assemblée, pendant que la fumée, s'élevant en petites colonnes spirales, montait vers le toit pour s'échapper par l'ouverture, dégageant de ses tourbillons le bas de l'appartement, et permettant à la torche d'éclairer les visages basanés des chefs.

Les yeux de la plupart d'entre eux étaient baissés vers la terre; mais quelques jeunes gens dirigèrent les leurs vers un vieillard à cheveux blancs qui était assis entre deux des plus vénérables chefs de la peuplade. On ne remarquait pourtant en lui rien qui attirât particulièrement l'attention. Il avait l'air mélancolique et abattu, et son costume était celui des Indiens de la classe ordinaire. De même que la plupart de ceux qui l'entouraient, il avait les yeux fixés sur la terre; mais les ayant levés un instant pour jeter un regard autour de lui, il vit qu'il était devenu l'objet d'une curiosité presque générale, et se levant aussitôt, il rompit le silence en ces termes:

— C'est un mensonge! Je n'avais pas de fils. Celui qui en portait le nom est oublié. Son sang était pâle, et ne sortait pas des veines d'un Huron. Les maudits Chippewas ont trompé ma squaw. Le grand Esprit a voulu que la race Wiss-en-tush s'éteignît. Je suis content qu'elle se termine en moi. J'ai dit.

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