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Le dernier des mohicans

Front matter (continued 4)

A.-J.-B. (Auguste-Jean-Baptiste) Defauconpret translation

OEil-de-Faucon, trop impatient pour se donner le temps de recharger sa longue carabine qu'il avait retrouvée dans le buisson, fendit l'air en se précipitant sur eux, une hache à la main. Mais quelque rapide que fût sa course, il fut encore devancé par un jeune sauvage qui, un couteau dans une main, et brandissant de l'autre le redoutable tomahawk, courut se placer en face de Cora. Un troisième ennemi, dont le corps à demi nu était peint des emblèmes effrayants de la mort, suivait les deux premiers dans une attitude non moins menaçante. Aux cris de fureur des Hurons succédèrent des exclamations de surprise, lorsqu'ils reconnurent les ennemis qui accouraient contre eux; et les noms — le Cerf- Agile! le Grand-Serpent! — furent successivement prononcés.

Magua fut le premier qui sortit de l'espèce de stupeur dont cet événement imprévu les avait frappés, et voyant sur-le-champ qu'il n'avait que trois adversaires à redouter, il encouragea ses compagnons par sa voix et son exemple; et poussant un grand cri, il courut, le couteau à la main, au-devant de Chingachgook, qui s'arrêta pour l'attendre. Ce fut le signal d'un combat général; aucun des deux partis n'avait d'armes à feu, car les Hurons se trouvaient dans l'impossibilité de reprendre leurs fusils, et la précipitation du chasseur n'avait pas donné le temps aux Mohicans de s'en emparer. L'adresse et la force du corps devaient donc décider de la victoire.

Uncas étant le plus avancé, fut le premier attaqué par un Huron, à qui il brisa le crâne d'un coup de tomahawk, et cette première victoire ayant rendu le nombre des combattants égal, chacun d'eux n'eut affaire qu'à un ennemi. Heyward arracha la hache de Magua restée enfoncée dans l'arbre où Alice était attachée, et s'en servit pour se défendre contre le sauvage qui l'attaqua.

Les coups se succédaient comme les grains d'une grêle d'orage, et ils étaient parés avec une adresse presque égale. Cependant la force supérieure d'OEil-de-Faucon l'emporta bientôt sur son antagoniste qu'un coup de tomahawk étendit sur le carreau.

Pendant ce temps, Heyward, cédant à une ardeur trop bouillante, avait lancé sa hache contre le Huron qui le menaçait, au lieu d'attendre qu'il fût assez près de lui pour l'en frapper. Le sauvage atteint au front, parut chanceler, et s'arrêta dans sa course un instant. L'impétueux major, enflammé par cette apparence de succès, se précipita sur lui sans armes, et reconnut bientôt qu'il avait commis une imprudence; car il eut besoin de toute sa présence d'esprit et de toute sa vigueur pour détourner les coups désespérés que son ennemi lui portait avec son couteau. Ne pouvant l'attaquer à son tour, il parvint à l'entourer de ses bras, et à serrer ceux du sauvage contre ses côtés; mais ce violent effort épuisait ses forces, et ne pouvait durer longtemps. Il sentait même qu'il allait se trouver à la merci de son adversaire, quand il entendit près de lui une voix s'écrier:

— Mort et extermination! Point de quartier aux maudits Mingos!

Et au même instant la crosse du fusil du chasseur, tombant avec une force irrésistible sur la tête nue du Huron, l'envoya rejoindre ceux de ses compagnons qui avaient déjà cessé d'exister.

Dès que le jeune Mohican eut terrassé son premier antagoniste, il jeta les yeux autour de lui, comme un lion courroucé, pour en chercher un autre. Dans le premier instant du combat, le cinquième Huron, se trouvant sans antagoniste, avait d'abord fait quelques pas pour aider Magua à se défaire de Chingachgook; mais un esprit infernal de vengeance le fit changer de dessein tout à coup, et poussant un rugissement de rage, il courut aussitôt vers Cora, et lui lança sa hache de loin, comme pour l'avertir du sort qu'il lui réservait. L'arme bien affilée ne fit pourtant qu'effleurer l'arbre, mais elle coupa les liens qui y attachaient Cora. Elle se trouva en liberté de fuir, mais elle n'en profita que pour courir près d'Alice, et la serrant dans ses bras, elle chercha d'une main tremblante à détacher les branches qui la retenaient captive. Ce trait de généreuse affection aurait ému tout autre qu'un monstre; mais le sanguinaire Huron y fut insensible: il poursuivit Cora, la saisit par ses beaux cheveux qui tombaient en désordre sur son cou et ses épaules, et la forçant à le regarder, il fit briller à ses yeux son couteau, en le faisant tourner autour de sa tête, comme pour lui faire voir de quelle manière cruelle il allait la dépouiller de cet ornement. Mais il paya bien cher ce moment de satisfaction féroce. Uncas venait d'apercevoir cette scène cruelle, et la foudre n'est pas plus prompte à frapper. En trois bonds le jeune Mohican tomba sur ce nouvel ennemi, et le choc fut si violent qu'ils en furent tous deux renversés. Ils se relevèrent en même temps, combattirent avec une fureur égale, leur sang coula; mais le combat fut bientôt terminé, car à l'instant où le couteau d'Uncas entrait dans le coeur du Huron, le tomahawk d'Heyward et la crosse du fusil du chasseur lui brisaient le crâne.

La lutte du Grand-Serpent avec le Renard-Subtil n'était point décidée; et ces guerriers barbares prouvaient qu'ils méritaient bien les surnoms qui leur avaient été donnés. Après avoir été occupés quelque temps à porter et à parer des coups dirigés par une haine mutuelle contre la vie l'un de l'autre, ils se saisirent au corps, tombèrent tous deux, et continuèrent leur lutte par terre, entrelacés comme des serpents.

À l'instant où les autres combats venaient de se terminer, l'endroit où celui-ci se continuait encore ne pouvait se distinguer que par un nuage de poussière et de feuilles sèches qui s'en élevait, et qui semblait l'effet d'un tourbillon. Pressés par des motifs différents d'amour filial, d'amitié et de reconnaissance, Uncas, le chasseur et le major y coururent à la hâte pour porter du secours à leur compagnon. Mais en vain le couteau d'Uncas cherchait un passage pour percer le coeur de l'ennemi de son père; en vain OEil-de-Faucon levait la crosse de son fusil pour la lui faire tomber sur la tête; en vain Heyward épiait l'instant de pouvoir saisir un bras ou une jambe du Huron; les mouvements convulsifs des deux combattants, couverts de sang et de poussière, étaient si rapides que leurs deux corps semblaient n'en former qu'un seul, et nul d'eux n'osait frapper, de peur de se tromper de victime, et de donner la mort à celui dont il voulait sauver la vie.

Il y avait des instants bien courts où l'on voyait briller les yeux féroces du Huron, comme ceux de l'animal fabuleux qu'on a nommé basilic, et à travers le tourbillon de poussière qui l'environnait, il pouvait lire dans les regards de ceux qui l'entouraient, qu'il n'avait ni merci ni pitié à attendre; mais avant qu'on eût eu le temps de faire descendre sur lui le coup qu'on lui destinait, sa place était prise par le visage enflammé du Mohican. Le lieu du combat avait ainsi changé de place insensiblement, et il se passait alors presque à l'extrémité de la plate-forme qui couronnait la petite montagne. Enfin Chingachgook trouva le moyen de porter à son ennemi un coup du couteau dont il était armé, et à l'instant même Magua lâcha prise, poussa un profond soupir, et resta étendu sans mouvement et sans donner aucun signe de vie. Le Mohican se releva aussitôt, et fit retentir les bois de son cri de triomphe.

— Victoire aux Delawares! victoire aux Mohicans! s'écria OEil-de- Faucon; mais, ajouta-t-il aussitôt, un bon coup de crosse de fusil pour l'achever, donné par un homme dont le sang n'est pas mêlé, ne privera notre ami ni de l'honneur de la victoire, ni du droit qu'il a à la chevelure du vaincu.

Il leva son fusil en l'air pour en faire descendre la crosse sur la tête du Huron renversé; mais au même instant le Renard-Subtil fit un mouvement soudain qui le rapprocha du bord de la montagne; il se laissa glisser le long de la rampe, et disparut en moins d'une minute au milieu des buissons. Les deux Mohicans, qui avaient cru leur ennemi mort, restèrent un instant comme pétrifiés, et poussant ensuite un grand cri, ils se mirent à sa poursuite avec l'ardeur de deux lévriers qui sentent la piste du gibier; mais le chasseur, dont les préjugés l'emportaient toujours sur son sentiment naturel de justice, en tout ce qui concernait les Mingos, les fit changer de dessein et les rappela sur la montagne.

— Laissez-le aller, leur dit-il; où voudriez-vous le trouver? il est déjà blotti dans quelque terrier. Il vient de prouver que ce n'est pas pour rien qu'on l'a nommé le Renard, le lâche trompeur qu'il est! Un honnête Delaware, se voyant vaincu de franc jeu, se serait laissé donner le coup de grâce sans résistance; mais ces brigands de Maquas tiennent à la vie comme des chats sauvages. Il faut les tuer deux fois avant d'être sûr qu'ils sont morts. — Laissez-le aller! il est seul, il n'a ni fusil, ni tomahawk; il est blessé, et il a du chemin à faire avant de rejoindre les Français ou ses camarades. C'est comme un serpent à qui on a arraché ses dents venimeuses; il ne peut plus nous faire de mal, du moins jusqu'à ce que nous soyons en lieu de sûreté. — Mais voyez, Uncas, ajouta-t-il en delaware, voilà votre père qui fait déjà sa récolte de chevelures. Je crois qu'il serait bon de faire une ronde pour s'assurer que tous ces vagabonds sont bien morts; car s'il leur prenait envie de se relever comme cet autre et d'aller le rejoindre, ce serait peut-être encore une besogne à recommencer.

Et à ces mots, l'honnête mais implacable chasseur alla visiter chacun des cinq cadavres étendus à peu de distance les uns des autres, les remuant avec le pied, et employant même la pointe de son couteau pour s'assurer qu'il n'existait plus en eux une étincelle de vie, avec une indifférence aussi froide que celle d'un boucher qui arrange sur son étal les membres des moutons qu'il vient d'égorger. Mais il avait été prévenu par Chingachgook, qui s'était déjà emparé des trophées de la victoire, les chevelures des vaincus.

Uncas au contraire, renonçant à ses habitudes et peut-être même à sa nature pour céder à une délicatesse d'instinct, suivit Heyward, qui courut vers ses compagnes, et lorsqu'ils eurent détaché les liens qui retenaient encore Alice et que Cora n'avait pu rompre, les deux aimables soeurs se jetèrent dans les bras l'une de l'autre.

Nous n'essaierons pas de peindre la reconnaissance dont elles furent pénétrées pour l'arbitre suprême de tous les événements en se voyant rendues d'une manière inespérée à la vie, à leur père. Les actions de grâces furent solennelles et silencieuses. Alice s'était précipitée à genoux dès que la liberté lui avait été rendue, et elle ne se releva que pour se jeter de nouveau dans les bras de sa soeur en l'accablant des plus tendres caresses, qui lui furent rendues avec usure. Elle sanglota en prononçant le nom de son père, et au milieu de ses larmes, ses yeux doux comme ceux d'une colombe brillaient du feu de l'espoir qui la ranimait et donnait à tous ses traits une expression qui semblait avoir quelque chose de céleste.

— Nous sommes sauvées! s'écria-t-elle; nous sommes sauvées! Nous serons encore pressées dans les bras de notre tendre père; et son coeur ne sera pas déchiré par le cruel regret de notre perte. — Et vous aussi, Cora, vous, ma chère soeur, vous qui êtes plus que ma soeur, vous m'êtes rendue! — Et vous, Duncan, ajouta-t-elle en le regardant avec un sourire d'innocence angélique, notre cher et brave Duncan, vous êtes sauvé de cet affreux péril!

À ces paroles prononcées avec une chaleur qui tenait de l'enthousiasme, Cora ne répondit qu'en pressant tendrement sa soeur sur son sein; Heyward ne rougit pas de verser des larmes; et Uncas, couvert du sang des ennemis et du sien, et en apparence spectateur impassible de cette scène attendrissante, prouvait par l'expression de ses regards qu'il était en avance de plusieurs siècles peut-être sur ses sauvages compatriotes.

Pendant ces scènes d'une émotion si naturelle, OEil-de-Faucon s'étant bien assuré qu'aucun des ennemis étendus par terre ne possédait plus le pouvoir de leur nuire, s'approcha de David et le délivra des liens qu'il avait endurés jusqu'alors avec une patience exemplaire.

— Là! dit le chasseur en jetant derrière lui la dernière branche qu'il venait de couper, vous voilà encore une fois en toute liberté de vos membres, quoique vous ne vous en serviez pas avec plus de jugement que la nature n'en a montré en les façonnant. Si vous ne vous offensez pas des avis d'un homme qui n'est pas plus vieux que vous, mais qui peut dire qu'ayant passé la plus grande partie de sa vie dans les déserts il a acquis plus d'expérience qu'il n'a d'années, je vous dirai ce que je pense: c'est que vous feriez sagement de vendre au premier fou que vous rencontrerez cet instrument qui sort à moitié de votre poche, et avec l'argent que vous en recevrez d'acheter quelque arme qui puisse vous être utile, quand ce ne serait qu'un méchant pistolet. Par ce moyen, et avec du soin et de l'industrie, vous pourrez arriver à quelque chose; car je m'imagine qu'à présent vos yeux doivent vous dire clairement que le corbeau même vaut mieux que l'oiseau-moqueur: le premier contribue du moins à faire disparaître de la surface de la terre les cadavres corrompus, et l'autre n'est bon qu'à donner de l'embarras dans les bois en abusant par des sons trompeurs tous ceux qui l'entendent.

— Les armes et les clairons pour la bataille, répondit le maître de chant redevenu libre, et le chant d'actions de grâces pour la victoire! — Ami, dit-il en tendant au chasseur une petite main délicatement formée, tandis que ses yeux humides étincelaient, je te rends grâces de ce que mes cheveux croissent encore sur mon chef. Il peut s'en trouver de plus beaux et de mieux frisés; mais je me suis toujours contenté des miens, et je les ai trouvés convenables à la tête qu'ils couvrent. Si je n'ai point pris part à la bataille, c'est moins faute de bonne volonté qu'à cause des liens dont les païens m'avaient chargé. Tu t'es montré vaillant et habile pendant le combat, et si je te remercie avant de m'acquitter d'autres devoirs plus solennels et plus importants, c'est parce que tu as prouvé que tu es digne des éloges d'un chrétien.

— Ce que j'ai fait n'est qu'une bagatelle, répondit OEil-de- Faucon, regardant La Gamme avec un peu moins d'indifférence, depuis que celui-ci lui avait adressé des expressions de reconnaissance si peu équivoques, et vous en pourrez voir autant plus d'une fois, si vous restez plus longtemps parmi nous. Mais j'ai retrouvé mon vieux compagnon, le tueur de daims, ajouta-t-il en frappant sur le canon de son fusil, et cela seul vaut une victoire. Ces Iroquois sont malins, mais ils ont oublié leur malice en laissant leurs armes à feu hors de leur portée. Si Uncas et son père avaient eu l'esprit de prendre un fusil comme moi, nous serions arrivés contre ces bandits avec trois balles au lieu d'une, et tous y auraient passé, le coquin qui s'est sauvé comme les autres. Mais le ciel l'a ordonné ainsi, et tout est pour le mieux.

— Vous avez raison, répondit La Gamme, et vous avez le véritable esprit du christianisme. Celui qui doit être sauvé sera sauvé, et celui qui doit être damné sera damné. C'est la doctrine de vérité, et elle est consolante pour le vrai chrétien.

Le chasseur, qui s'était assis et qui examinait toutes les parties de son fusil avec le même soin qu'un père examine tous les membres de l'enfant qui vient de faire une chute dangereuse, leva les yeux sur lui avec un air de mécontentement qu'il ne cherchait pas à déguiser, et ne lui laissa pas le temps d'en dire davantage.

— Doctrine ou non doctrine, dit-il, c'est une croyance de coquin, et qui sera maudite par tout honnête homme. Je puis croire que le Huron que voilà devait recevoir la mort de ma main, parce que je le vois de mes propres yeux. Mais qu'il puisse trouver une récompense là-haut, c'est ce que je ne croirai que si j'en suis témoin; comme vous ne me ferez jamais croire que Chingachgook que voilà là-bas puisse être condamné au dernier jour.

— Vous n'avez nulle garantie pour une doctrine si audacieuse, nulle autorité pour la soutenir, s'écria David, imbu des distinctions subtiles et métaphysiques dont on avait de son temps, et surtout dans sa province, obscurci la noble simplicité de la révélation en cherchant à pénétrer le mystère impénétrable de la nature divine; votre temple est construit sur le sable, et le premier ouragan en ébranlera les fondations. Je vous demande quelles sont vos autorités pour une assertion si peu charitable. (David, comme tous ceux qui veulent soutenir un système, n'était pas toujours très heureux dans le choix de ses expressions.) Citez-moi le chapitre et le verset qui contiennent un texte à l'appui de votre doctrine, et dites-moi dans lequel des livres saints il se trouve.

— Des livres! répéta OEil-de-Faucon avec le ton du plus souverain mépris: me prenez-vous pour un enfant pendu au tablier d'une de nos vieilles grand'mères? Croyez-vous que cette bonne carabine qui est sur mes genoux soit une plume d'oie, ma corne à poudre un cornet à encre, et ma gibecière un mouchoir pour emporter mon dîner à l'école? Des livres! quel besoin de livres a un homme comme moi, qui suis un guerrier du désert, quoique mon sang soit pur? je n'en ai jamais lu qu'un seul, et les paroles qui y sont écrites sont trop claires et trop simples pour avoir besoin de commentaire, quoique je puisse me vanter d'y avoir lu constamment pendant quarante longues années.

— Et comment nommez-vous ce livre? demanda le maître en psalmodie, se méprenant sur le sens que son compagnon attachait à ce qu'il venait de dire.

— Il est ouvert devant vos yeux, répondit le chasseur, et celui à qui il appartient n'en est point avare; il permet qu'on y lise. J'ai entendu dire qu'il y a des gens qui ont besoin de livres pour se convaincre qu'il y a un Dieu. Il est possible que les hommes, dans les établissements, défigurent ses ouvrages au point de rendre douteux au milieu des marchands et des prêtres ce qui est clair et évident dans le désert. Mais s'il y a quelqu'un qui doute, il n'a qu'à me suivre d'un soleil à l'autre dans le fond des bois, et je lui en ferai voir assez pour lui apprendre qu'il n'est qu'un fou, et que sa plus grande folie est de vouloir s'élever au niveau d'un être dont il ne peut jamais égaler ni la bonté ni le pouvoir.

Du moment que David reconnut qu'il discutait avec un homme qui puisait sa foi dans les lumières naturelles, et qui méprisait toutes les subtilités de la métaphysique, il renonça sur-le-champ à une controverse dont il crut qu'il ne pouvait retirer ni honneur ni profit. Pendant que le chasseur parlait encore, il s'était assis à son tour, et prenant son petit volume de psaumes et ses lunettes montées en fer, il se prépara à remplir un devoir que l'assaut que son orthodoxie venait de recevoir pouvait seul avoir suspendu si longtemps. David était dans le fait un ménestrel du Nouveau-Monde, bien loin certes des temps de ces troubadours inspirés qui, dans l'ancien, célébraient le renom profane d'un baron ou d'un prince; mais c'était un barde dans l'esprit du pays qu'il habitait, et il était prêt à exercer sa profession pour célébrer la victoire qui venait d'être remportée, ou plutôt pour en rendre grâces au ciel. Il attendit patiemment qu'OEil-de-Faucon eût fini de parler, et levant alors les yeux et la voix, il dit tout haut:

— Je vous invite, mes amis, à vous joindre à moi pour remercier le ciel de nous avoir sauvés des mains des barbares infidèles, et à écouter le cantique solennel sur le bel air appelé Northampton.

Il indiqua la page où se trouvaient les vers qu'il allait chanter, comme si ses auditeurs avaient eu en main un livre semblable pour les y chercher, et suivant son usage il appliqua son instrument à ses lèvres pour prendre et donner le ton avec la même gravité que s'il eût été dans un temple. Mais pour cette fois nulle voix n'accompagna la sienne, car les deux soeurs étaient alors occupées à se donner les marques de tendresse réciproque dont nous avons déjà parlé. La tiédeur apparente de son auditoire ne le déconcerta nullement, et il commença son cantique, qu'il termina sans interruption.

Le chasseur l'écouta tout en finissant l'inspection de son fusil; mais les chants de David ne parurent pas produire sur lui la même émotion qu'ils lui avaient occasionnée dans la grotte. En un mot, jamais ménestrel n'avait exercé ses talents devant un auditoire plus insensible; et cependant, en prenant en considération la piété fervente et sincère du chanteur, il est permis de croire que jamais les chants d'un barde n'arrivèrent plus près du trône de celui à qui sont dus tout honneur et tout respect. OEil-de-Faucon se leva enfin en hochant la tête, murmurant quelques mots parmi lesquels on ne put entendre que ceux de — gosier, d'Iroquois, — et il alla examiner l'état de l'arsenal des Hurons. Chingachgook se joignit à lui, et reconnut son fusil avec celui de son fils. Heyward et même David y trouvèrent aussi de quoi s'armer, et les munitions ne manquaient pas pour que les armes pussent devenir utiles.

Lorsque les deux amis eurent fait leur choix et terminé la distribution du reste, le chasseur annonça qu'il était temps de songer au départ. Les chants de David avaient cessé, et les deux soeurs commençaient à être plus maîtresses de leurs émotions. Soutenues par Heyward et par le jeune Mohican, elles descendirent cette montagne qu'elles avaient gravie avec des guides si différents, et dont le sommet avait pensé être le théâtre d'une scène si horrible. Remontant ensuite sur leurs chevaux, qui avaient eu le temps de se reposer et de paître l'herbe et les bourgeons des arbrisseaux, elles suivirent les pas d'un conducteur qui, dans des moments si terribles, leur avait montré tant de zèle et d'attachement. Leur première course ne fut pas longue. OEil-de- Faucon, quittant un sentier que les Hurons avaient suivi en venant, tourna sur la droite, traversa un ruisseau peu profond, et s'arrêta dans une petite vallée ombragée par quelques ormeaux. Elle n'était qu'à environ un quart de mille de la fatale montagne, et les chevaux n'avaient été utiles aux deux soeurs que pour les mettre en état de passer le ruisseau à pied sec.

Les Indiens et le chasseur paraissaient connaître cet endroit; car dès qu'ils y furent arrivés, appuyant leurs fusils contre un arbre, ils commencèrent à balayer les feuilles sèches non loin du pied de trois saules pleureurs, et ayant ouvert la terre à l'aide de leurs couteaux, on en vit jaillir une source d'eau pure et limpide. OEil-de-Faucon regarda alors autour de lui, comme s'il eût cherché quelque chose qu'il comptait trouver et qu'il n'apercevait pas.

— Ces misérables coquins les Mohawks, ou leurs frères les Turcaroras et les Onondagas, sont venus se désaltérer ici, dit-il, et les vagabonds ont emporté la gourde. Voilà ce que c'est que de rendre service à des chiens qui en abusent. Dieu a étendu la main sur ces déserts en leur faveur, et a fait sortir des entrailles de la terre une source d'eau vive qui peut narguer toutes les boutiques d'apothicaires des colonies; et voyez! les vauriens l'ont bouchée, et ont marché sur la terre dont ils l'ont couverte, comme s'ils étaient des brutes, et non des créatures humaines!

Pendant que le chasseur exhalait ainsi son dépit, Uncas lui présenta silencieusement la gourde qu'il avait trouvée placée avec soin sur les branches d'un saule, et qui avait échappé aux regards impatients de son compagnon. L'ayant remplie d'eau, OEil-de-Faucon alla s'asseoir à quelques pas, la vida, à ce qu'il parut, avec un grand plaisir, et se mit à faire un examen sérieux des restes de vivres qu'avaient laissés les Hurons, et qu'il avait eu soin de placer dans sa carnassière.

— Je vous remercie, dit-il à Uncas en lui rendant la gourde vide. Maintenant nous allons voir comment vivent ces scélérats de Hurons dans leurs expéditions. — Voyez cela! Les coquins connaissent les meilleurs morceaux d'un faon, et l'on croirait qu'ils sont en état de découper et de faire cuire une tranche de venaison aussi bien que le meilleur cuisinier du pays. Mais tout est cru, car les Iroquois sont de véritables sauvages. — Uncas, prenez mon briquet, et allumez du feu; un morceau de grillade ne sera pas de trop après les fatigues que nous avons éprouvées.

Voyant que leurs guides avaient sérieusement envie de faire un repas, Heyward aida les deux soeurs à descendre de cheval, les fit asseoir sur le gazon pour qu'elles prissent quelques instants de repos, et pendant que les préparatifs de cuisine allaient leur train, la curiosité le porta à s'informer par quel heureux concours de circonstances les trois amis étaient arrivés si à propos pour les sauver.

— Comment se fait-il que nous vous ayons revu si tôt, mon généreux ami, dit-il au batteur d'estrade, et que vous n'ayez amené aucun secours de la garnison d'Édouard?

— Si nous avions dépassé le coude de la rivière nous serions arrivés à temps pour couvrir vos corps de feuilles, mais trop tard pour sauver vos chevelures. Non, non; au lieu de nous épuiser et de perdre notre temps en courant au fort, nous sommes restés en embuscade sur les bords de la rivière pour épier les mouvements des Hurons.

— Vous avez donc vu tout ce qui s'est passé?

— Point du tout. Les yeux des Indiens sont trop clairvoyants pour qu'on puisse leur échapper, et nous nous tenions soigneusement cachés. Mais le plus difficile était de forcer ce jeune homme à rester en repos près de nous. Ah! Uncas, vous vous êtes conduit en femme curieuse plutôt qu'en guerrier de votre nation!

Les yeux perçants d'Uncas se fixèrent un instant sur le chasseur, mais il ne lui répondit pas, et ne montra aucun signe qui annonçât le moindre repentir de sa conduite. Au contraire, Heyward crut remarquer que l'expression des traits du jeune Mohican était fière et dédaigneuse, et que s'il gardait le silence sur ce reproche, c'était autant par respect pour ceux qui l'écoutaient que par suite de sa déférence habituelle pour son compagnon blanc.

— Mais vous avez vu que nous étions découverts? ajouta le major.

— Nous l'avons entendu, répondit OEil-de-Faucon en appuyant sur ce mot: les hurlements des Indiens sont un langage assez clair pour des gens qui ont passé leur vie dans les bois. Mais à l'instant où vous avez débarqué, nous avons été obligés de nous glisser comme des serpents sous les broussailles pour ne pas être aperçus, et depuis ce moment nous ne vous avons plus revus qu'attachés à ces arbres là-bas, pour y périr à la manière indienne.

— Notre salut est l'ouvrage de la Providence, s'écria Heyward; c'est presque un miracle que vous ayez pris le bon chemin, car les Hurons s'étaient séparés en deux troupes, et chacune d'elles emmenait deux chevaux.

— Ah! répliqua le chasseur du ton d'un homme qui se rappelle un grand embarras dans lequel il s'est trouvé, cette circonstance pouvait nous faire perdre la piste, et cependant nous nous décidâmes à marcher de ce côté, parce que nous jugeâmes, et avec raison, que ces bandits n'emmèneraient pas leurs prisonniers du côté du nord. Mais quand nous eûmes fait quelques milles sans trouver une seule branche cassée, comme je l'avais recommandé, le coeur commença à me manquer, d'autant plus que je remarquais que toutes les traces des pieds étaient marquées par des mocassins.

— Les Hurons avaient pris la précaution de nous chausser comme eux, dit Duncan en levant le pied pour montrer la chaussure indienne dont on l'avait garni.

— C'était une invention digne d'eux, mais nous avions trop d'expérience pour que cette ruse pût nous donner le change.

— Et à quelle circonstance sommes-nous redevables que vous ayez persisté à marcher sur la même route?

— À une circonstance que devrait être honteux d'avouer un homme blanc qui n'a pas le moindre mélange de sang indien dans ses veines; au jugement du jeune Mohican sur une chose que j'aurais dû connaître mieux que lui, et que j'ai encore peine à croire, à présent que j'en ai reconnu la vérité de mes propres yeux.

— Cela est extraordinaire! Et ne me direz-vous pas quelle est cette circonstance?

— Uncas fut assez hardi, répondit le chasseur en jetant un regard d'intérêt et de curiosité sur les chevaux des deux soeurs, pour nous assurer que les montures de ces dames plaçaient à terre en même temps les deux pieds du même côté, ce qui est contraire à l'allure de tous les animaux à quatre pieds ou à quatre pattes que j'aie connus, à l'exception de l'ours. Et cependant voilà deux chevaux qui marchent de cette manière, comme mes propres yeux viennent de le voir, et comme le prouvaient les traces que nous avons suivies pendant vingt longs milles.

— C'est un mérite particulier à ces animaux. Ils viennent des bords de la baie de Narraganset, dans la petite province des Plantations de la Providence. Ils sont infatigables, et célèbres par la douceur de leur allure, quoiqu'on parvienne à dresser d'autres chevaux à prendre le même pas.

— Cela peut être, dit OEil-de-Faucon qui avait écouté cette explication avec une attention toute particulière, cela est possible; car, quoique je sois un homme qui n'a pas une goutte de sang qui ne soit blanc, je me connais mieux en daims et en castors qu'en bêtes de somme. Le major Effingham a de superbes coursiers, mais je n'en ai jamais vu aucun marcher d'un pas si singulier.

— Sans doute, répliqua Duncan, parce qu'il désire d'autres qualités dans ses chevaux. Ceux-ci n'en sont pas moins d'une race très estimée, et ils ont souvent l'honneur d'être destinés à porter des fardeaux semblables à ceux dont vous les voyez chargés.

Les Mohicans avaient suspendu un instant leurs opérations de cuisine pour écouter la fin de cette conversation, et lorsque le major eut fini de parler, ils se regardèrent l'un l'autre d'un air de surprise; le père laissa échapper son exclamation ordinaire, et le chasseur resta quelques instants à réfléchir, en homme qui veut ranger avec ordre dans son cerveau les nouvelles connaissances qu'il vient d'acquérir.

Enfin, jetant encore un regard curieux sur les deux chevaux, il ajouta: — J'ose dire qu'on peut voir des choses encore plus étranges dans les établissements des Européens en ce pays; car l'homme abuse terriblement de la nature quand il peut une fois prendre le dessus sur elle. Mais n'importe quelle soit l'allure de ces animaux, naturelle ou acquise, droite ou de côté, Uncas l'avait remarquée, et leurs traces nous conduisirent à un buisson près duquel était l'empreinte du pied d'un cheval, et dont la plus haute branche, une branche de sumac, était cassée par le haut à une élévation qu'on ne pouvait atteindre qu'à cheval, tandis que celles de dessous étaient brisées et froissées comme à plaisir par un homme à pied. J'en conclus qu'un de ces rusés, ayant vu une de ces jeunes dames casser la haute branche, avait fait tout ce dégât pour faire croire que quelque animal sauvage s'était vautré dans ce buisson.

— Votre sagacité ne vous a pas trompé; car tout cela est précisément arrivé.

— Cela était facile à voir, et il ne fallait pas pour cela une sagacité bien extraordinaire. C'était une chose plus aisée à remarquer que l'allure d'un cheval. Il me vint alors à l'idée que les Mingos se rendraient à cette fontaine; car les coquins connaissent bien la vertu de son eau.

— Elle a donc de la célébrité? demanda Heyward en examinant avec plus d'attention cette vallée retirée et la petite source qui s'y trouvait entourée d'une terre inculte.

— Il y a peu de Peaux-Rouges, voyageant du sud à l'est des grands lacs, qui n'en aient entendu vanter les qualités. — Voulez-vous la goûter vous-même?

Heyward prit la gourde, et, après avoir bu quelques gouttes de l'eau qu'elle contenait, il la rendit en faisant une grimace de dégoût et de mécontentement. Le chasseur sourit et secoua la tête d'un air de satisfaction.

— Je vois que la saveur ne vous en plaît pas, dit-il, et c'est parce que vous n'y êtes pas habitué. Il fut un temps où je ne l'aimais pas plus que vous, et maintenant je la trouve à mon goût, et j'en suis altéré comme le daim l'est de l'eau salée[38]. Vos meilleurs vins ne sont pas plus agréables à votre palais que cette eau ne l'est au gosier d'une Peau-Rouge, et surtout quand il se sent dépérir, car elle a une vertu fortifiante. — Mais je vois qu'Uncas a fini d'apprêter nos grillades, et il est temps de manger un morceau, car il nous reste une longue route à faire.

Ayant interrompu l'entretien par cette brusque transition, OEil- de-Faucon se mit à profiter des restes du faon qui avaient échappé à la voracité des Hurons. Le repas fut servi sans plus de cérémonie qu'on n'en avait mis à le préparer, et les deux Mohicans et lui satisfirent leur faim avec ce silence et cette promptitude qui caractérisent les hommes qui ne songent qu'à se mettre en état de se livrer à de nouveaux travaux et de supporter de nouvelles fatigues.

Dès qu'ils se furent acquittés de ce devoir nécessaire, tous trois vidèrent la gourde pleine de l'eau de cette source médicinale, alors solitaire et silencieuse, et autour de laquelle, depuis cinquante ans, la beauté, la richesse et les talents de tout le nord de l'Amérique se rassemblent pour y chercher le plaisir et la santé[39].

OEil-de-Faucon annonça ensuite qu'on allait partir. Les deux soeurs se mirent en selle, Duncan et David reprirent leurs fusils et se placèrent à leurs côtés ou derrière elles, suivant que le terrain le permettait; le chasseur marchait en avant, suivant son usage, et les deux Mohicans fermaient la marche. La petite troupe s'avança assez rapidement vers le nord, laissant les eaux de la petite source chercher à se frayer un passage vers le ruisseau voisin, et les corps des Hurons morts pourrir sans sépulture sur le haut de la montagne; destin trop ordinaire aux guerriers de ces bois pour exciter la commisération ou mériter un commentaire.

Chapitre XIII

Je vais chercher un chemin plus facile.

PARNELL.

La route que prit OEil-de-Faucon coupait diagonalement ces plaines sablonneuses, couvertes de bois, et variées de temps en temps par des vallées et de petites montagnes, que les voyageurs avaient traversées le matin comme prisonniers de Magua. Le soleil commençait à baisser vers l'horizon, la chaleur n'était plus étouffante, et l'on respirait plus librement sous la voûte formée par les grands arbres de la forêt. La marche de nos voyageurs en était accélérée, et longtemps avant que le crépuscule commençât à tomber, ils avaient déjà fait du chemin.

De même que le sauvage dont il avait pris la place, le chasseur semblait se diriger d'après des indices secrets qu'il connaissait, marchait toujours du même pas, et ne s'arrêtait jamais pour délibérer. Un coup d'oeil jeté en passant sur la mousse des arbres, un regard levé vers le soleil qui allait se coucher, la vue du cours des ruisseaux, suffisaient pour l'assurer qu'il ne s'était pas trompé de route, et ne lui laissaient aucun doute à ce sujet. Cependant la forêt commençait à perdre ses riches teintes, et ce beau vert qui avait brillé toute la journée sur le feuillage de ses voûtes naturelles se changeait insensiblement en un noir sombre sous la lueur douteuse qui annonce l'approche de la nuit.

Tandis que les deux soeurs cherchaient à saisir à travers les arbres quelques-uns des derniers rayons de l'astre qui se couchait dans toute sa gloire, et qui tordaient d'une frange d'or et de pourpre une masse de nuages amassés à peu de distance au-dessus des montagnes occidentales, le chasseur s'arrêta tout à coup et se tourna vers ceux qui le suivaient:

— Voilà, dit-il en étendant le bras vers le ciel, le signal donné à l'homme par la nature pour qu'il cherche le repos et la nourriture dont il a besoin. Il serait plus sage s'il y obéissait, et s'il prenait une leçon à cet égard des oiseaux de l'air et des animaux des champs. Au surplus notre nuit sera bientôt passée, car il faudra que nous nous remettions en marche quand la lune paraîtra. Je me souviens d'avoir combattu les Maquas ici, aux environs, pendant la première guerre dans laquelle j'ai fait couler le sang humain. Nous construisîmes en cet endroit une espèce de petit fort en troncs d'arbres pour défendre nos chevelures; si ma mémoire ne me trompe pas, nous devons le trouver à très peu de distance sur la gauche.

Sans attendre qu'on répondît, le chasseur tourna brusquement sur la gauche, et entra dans un bois épais de jeunes châtaigniers. Il écartait les branches basses en homme qui s'attendait à chaque pas à découvrir l'objet qu'il cherchait. Ses souvenirs ne l'abusaient pas; car après avoir fait deux ou trois cents pas au milieu de broussailles et de ronces qui s'opposaient à sa marche, il entra dans une clairière au milieu de laquelle était un tertre couvert de verdure, et couronné par l'édifice en question, négligé et abandonné depuis bien longtemps.

C'était un de ces bâtiments grossiers, honorés du nom de forts, que l'on construisait à la hâte quand la circonstance l'exigeait, et auxquels on ne songeait plus quand le moment du besoin était passé. Il tombait en ruine dans la solitude de la forêt, complètement abandonné et presque entièrement oublié. On trouve souvent dans la large barrière de déserts qui séparait autrefois les provinces ennemies, de pareils monuments du passage sanglant des hommes. Ce sont aujourd'hui des ruines qui se rattachent aux traditions de l'histoire des colonies, et qui sont parfaitement d'accord avec le caractère sombre de tout ce qui les environne[40]. Le toit d'écorces qui couvrait ce bâtiment s'était écroulé depuis bien des années, et les débris en étaient confondus avec le sol; mais les troncs de pins qui avaient été assemblés à la hâte pour en former les murailles, se maintenaient encore à leur place, quoiqu'un angle de l'édifice rustique eût considérablement fléchi et menaçât d'occasionner bientôt sa destruction totale.

Tandis qu'Heyward et ses compagnons hésitaient à approcher d'un bâtiment qui paraissait dans un tel état de décadence, OEil-de- Faucon et les deux Indiens y entrèrent non seulement sans crainte, mais même avec un air évident d'intérêt. Tandis que le premier en contemplait les ruines, tant dans l'intérieur qu'à l'extérieur, avec la curiosité d'un homme dont les souvenirs devenaient plus vifs à chaque instant, Chingachgook racontait à son fils, dans sa langue naturelle, l'histoire abrégée du combat qui avait eu lieu pendant sa jeunesse en ce lieu écarté. Un accent de mélancolie se joignait à l'accent de son triomphe.

Pendant ce temps, les soeurs descendaient de cheval, et se préparaient avec plaisir à jouir de quelques heures de repos pendant la fraîcheur de la soirée, et dans une sécurité qu'elles croyaient que les animaux des forêts pouvaient seuls interrompre.

— Mon brave ami, demanda le major au chasseur qui avait déjà fini son examen rapide des lieux, n'aurions-nous pas mieux fait de choisir pour faire halte un endroit plus retiré, probablement moins connu et moins fréquenté?

— Vous trouveriez difficilement aujourd'hui, répondit OEil-de- Faucon d'un ton lent et mélancolique, quelqu'un qui sache que ce vieux fort a jamais existé. Il n'arrive pas tous les jours qu'on fasse des livres, et qu'on écrive des relations d'escarmouches semblables à celle qui a eu lieu ici autrefois entre les Mohicans et les Mohawks, dans une guerre qui ne regardait qu'eux. J'étais bien jeune alors, et je pris parti pour les Mohicans, parce que je savais que c'était une race injustement calomniée. Pendant quarante jours et quarante nuits, les coquins eurent soif de notre sang autour de ce bâtiment, dont j'avais conçu le plan, et auquel j'avais travaillé moi-même, étant, comme vous le savez, un homme dont le sang est sans mélange, et non un Indien. Les Mohicans m'aidèrent à le construire, et nous nous y défendîmes ensuite dix contre vingt, jusqu'à ce que le nombre fût à peu près égal des deux côtés; alors nous fîmes une sortie contre ces chiens, et pas un d'eux ne retourna dans sa peuplade pour y annoncer le sort de ses compagnons. Oui, oui, j'étais jeune alors: la vue du sang était une chose toute nouvelle pour moi, et je ne pouvais me faire à l'idée que des créatures, qui avaient été animées comme moi du principe de la vie, resteraient étendues sur la terre pour être dévorées par des bêtes féroces; si bien que je ramassai tous les corps, je les enterrai de mes propres mains, et ce fut ce qui forma la butte sur laquelle ces dames sont assises, et qui n'est pas un trop mauvais siège, quoiqu'il ait pour fondation les ossements des Mohawks.

Les deux soeurs se levèrent avec précipitation en entendant ces mots; car malgré les scènes terribles dont elles venaient d'être témoins, et dont elles avaient manqué d'être victimes, elles ne purent se défendre d'un mouvement d'horreur en apprenant qu'elles étaient assises sur la sépulture d'une horde de sauvages. Il faut avouer aussi que la sombre lueur du crépuscule qui s'épaississait insensiblement, le silence d'une vaste forêt, le cercle étroit dans lequel elles se trouvaient, et autour duquel de grands pins, très proches les uns des autres, semblaient former une muraille, tout concourait à donner plus de force à cette émotion.

— Ils sont partis; ils ne peuvent plus nuire à personne, continua le chasseur avec un sourire mélancolique en voyant leur alarme; ils ne sont plus en état ni de pousser le cri de guerre, ni de lever leur tomahawk. — Et de tous ceux qui ont contribué à les placer où ils sont, il n'existe aujourd'hui que Chingachgook et moi. Les autres étaient ses frères et leur famille, et vous avez sous les yeux tout ce qui reste de leur race.

Les yeux des deux soeurs se portèrent involontairement sur les deux Indiens, pour qui ce peu de mots venaient de leur inspirer un nouvel intérêt causé par la compassion. On les distinguait à quelque distance dans l'obscurité. Uncas écoutait le récit que lui faisait son père, avec la vive attention qu'excitait en lui la relation des exploits des guerriers de sa race dont il avait appris à respecter le courage et les vertus sauvages.

— J'avais cru que les Delawares étaient une nation pacifique, dit le major; qu'ils ne faisaient jamais la guerre en personne, et qu'ils confiaient la défense de leur territoire à ces mêmes Mohawks contre lesquels vous avez combattu avec eux.

— Cela est vrai en partie, répondit OEil-de-Faucon, et pourtant au fond c'est un mensonge infernal. C'est un traité qui a été fait il y a bien longtemps, par les intrigues des Hollandais; ils voulaient désarmer les naturels du pays, qui avaient le droit le plus incontestable sur le territoire où ils s'étaient établis. Les Mohicans, quoique faisant partie de la même nation, ayant affaire aux Anglais, ne furent pour rien dans ce marché, et se fièrent à leur bravoure pour se protéger; et c'est ce que firent aussi les Delawares, lorsque leurs yeux furent une fois ouverts. Vous avez devant vous un chef des grands Sagamores Mohicans. Sa famille autrefois pouvait chasser le daim sur une étendue de pays plus considérable que ce qui appartient aujourd'hui au Patron de l'Albany[41], sans traverser un ruisseau, sans gravir une montagne qui ne lui appartînt pas. Mais à présent que reste-t-il au dernier descendant de cette race? Il pourra trouver six pieds de terre quand il plaira à Dieu, et peut-être y rester en paix, s'il a un ami qui veuille prendre la peine de le placer dans une fosse assez profonde pour que le soc de la charrue ne puisse l'y atteindre.

— Quelque intéressant que soit cet entretien, je crois qu'il faut l'interrompre, dit Heyward, craignant que le sujet que le chasseur entamait n'amenât une discussion qui pourrait nuire à une harmonie qu'il était si important de maintenir; nous avons beaucoup marché; et peu de personnes de notre couleur sont douées de cette vigueur qui semble vous mettre en état de braver les fatigues comme les dangers.

— Ce ne sont pourtant que les muscles et les os d'un homme dont le sang n'est pas croisé à la vérité, qui me mettent en état de me tirer d'affaire au milieu de tout cela, répondit le chasseur, en regardant ses membres nerveux avec un air de satisfaction qui prouvait qu'il n'était pas insensible au compliment qu'il venait de recevoir. On peut trouver dans les établissements des hommes plus grands et plus gros; mais vous pourriez vous promener plus d'un jour dans une ville avant d'y en rencontrer un qui soit en état de faire cinquante milles sans s'arrêter pour reprendre haleine, ou de suivre les chiens pendant une chasse de plusieurs heures. Cependant, comme toute chair ne se ressemble pas, il est raisonnable de supposer que ces dames désirent se reposer, après tout ce qui leur est arrivé aujourd'hui. — Uncas, découvrez la source qui doit se trouver sous ces feuilles, tandis que votre père et moi nous ferons un toit de branches de châtaigniers pour couvrir leurs têtes, et que nous leur préparerons un lit de feuilles sèches.

Ces mots terminèrent la conversation, et les trois amis se mirent à apprêter tout ce qui pouvait contribuer à mettre leurs compagnes à portée de prendre quelque repos aussi commodément que le local et les circonstances le permettaient. Une source d'eau pure, qui bien des années auparavant avait engagé les Mohicans à choisir cet endroit pour s'y fortifier momentanément, fut bientôt débarrassée des feuilles qui la couvraient, et répandit son cristal liquide au bas du tertre verdoyant. Un coin du bâtiment fut couvert de branches touffues, pour empêcher la rosée, toujours abondante en ce climat, d'y tomber; un lit de feuilles sèches fut préparé dessous ce toit; et ce qui restait du faon grillé par les soins du jeune Mohican, fournit encore un repas dont Alice et Cora prirent leur part par nécessité plutôt que par goût.

Les deux soeurs entrèrent alors dans le bâtiment en ruines; et après avoir rendu grâces à Dieu de la protection signalée qu'il leur avait accordée, l'avoir supplié de la leur continuer, elles s'étendirent sur la couche qui leur avait été préparée. Bientôt, en dépit des souvenirs pénibles qui les agitaient, et de quelques appréhensions auxquelles elles ne pouvaient encore s'empêcher de se livrer, elles y trouvèrent un sommeil que la nature exigeait impérieusement.

Duncan avait résolu de passer la nuit à veiller à la porte du vieux bâtiment honoré du nom de fort; mais le chasseur, s'apercevant de son intention, lui dit en s'étendant tranquillement sur l'herbe, et en lui montrant Chingachgook:

— Les yeux d'un homme blanc sont trop peu actifs et trop peu clairvoyants pour faire le guet dans une circonstance comme celle- ci. Le Mohican veillera pour nous, ne songeons plus qu'à dormir.

— Je me suis endormi à mon poste la nuit dernière, dit Heyward, et j'ai moins besoin de repos que vous, dont la vigilance a fait plus d'honneur à la profession de soldat; livrez-vous donc tous trois au repos, et je me charge de rester en sentinelle.

— Je n'en désirerais pas une meilleure, répondit OEil-de-Faucon, si nous étions devant les tentes blanches du 60e régiment, et en face d'ennemis comme les Français; mais dans les ténèbres et au milieu du désert, votre jugement ne vaudrait pas mieux que celui d'un enfant, et toute votre vigilance ne servirait à rien. Faites donc comme Uncas et comme moi. — Dormez, et dormez sans rien craindre.

Heyward vit en effet que le jeune Indien s'était déjà couché au bas du tertre revêtu de gazon, en homme qui voulait mettre à profit le peu d'instants qu'il avait à donner au repos. David avait suivi cet exemple, et la fatigue d'une longue marche forcée l'emportant sur la douleur que lui causait sa blessure, des accents moins harmonieux que sa voix ordinaire annonçaient qu'il était déjà endormi. Ne voulant pas prolonger une discussion inutile, le major feignit de céder, et alla s'asseoir le dos appuyé sur les troncs d'arbres qui formaient les murailles du vieux fort, quoique bien déterminé à ne pas fermer l'oeil avant d'avoir remis entre les mains de Munro le dépôt précieux dont il était chargé. Le chasseur, croyant qu'il allait dormir, ne tarda pas à s'endormir lui-même, et un silence aussi profond que la solitude dans laquelle ils étaient régna bientôt autour d'eux.

Pendant quelque temps Heyward réussit à empêcher ses yeux de se fermer, attentif au moindre son qui pourrait se faire entendre. Cependant sa vue se troubla à mesure que les ombres de la nuit s'épaississaient. Lorsque les étoiles brillèrent sur sa tête il distinguait encore ses deux compagnons étendus sur le gazon et Chingachgook debout et aussi immobile que le tronc d'arbre contre lequel il était appuyé à l'extrémité de la petite clairière dans laquelle ils s'étaient arrêtés. Enfin ses paupières appesanties formèrent un rideau à travers lequel il lui semblait voir briller les astres de la nuit. En cet état il entendait encore la douce respiration de ses deux compagnes, dormant à quelques pieds derrière lui, le bruit des feuilles agitées par le vent, et le cri lugubre d'un hibou. Quelquefois, faisant un effort pour entrouvrir les yeux, il les fixait un instant sur un buisson et les refermait involontairement, croyant avoir vu son compagnon de veille. Bientôt sa tête tomba sur son épaule, son épaule sentit le besoin d'être soutenue par la terre, et enfin il s'endormit d'un profond sommeil, rêvant qu'il était un ancien chevalier veillant devant la porte de la tente d'une princesse qu'il avait délivrée, et espérant de gagner ses bonnes grâces par une telle preuve de dévouement et de vigilance.

Combien il resta de temps dans cet état d'insensibilité, c'est ce qu'il ne sut jamais lui-même; mais il jouissait d'un repos tranquille qui n'était plus troublé par aucun rêve, quand il en fut tiré par un léger coup qui lui fut donné sur l'épaule.

Éveillé en sursaut par ce signal, il fut sur ses pieds à l'instant même, avec un souvenir confus du devoir qu'il s'était imposé au commencement de la nuit.

— Qui va là? s'écria-t-il en cherchant son épée à l'endroit où il la portait ordinairement; ami, ou ennemi?

— Ami, répondit Chingachgook à voix basse; et lui montrant du doigt la reine de la nuit, qui lançait à travers les arbres un rayon oblique sur leur bivouac, il ajouta en mauvais anglais: — La lune est venue; le fort de l'homme blanc est encore loin, bien loin. Il faut partir pendant que le sommeil ferme les deux yeux du Français.

— Vous avez raison, répliqua le major; éveillez vos amis et bridez les chevaux, pendant que je vais avertir mes compagnes de se préparer à se remettre en marche.

— Nous sommes éveillées, Duncan, dit la douce voix d'Alice dans l'intérieur du bâtiment, et nous avons retrouvé des forces pour voyager après avoir si bien dormi. Mais vous, je suis sûre que vous avez passé toute la nuit à veiller pour nous, — et après une si longue et si pénible journée!

— Dites plutôt que j'aurais voulu veiller, Alice, répondit Heyward; mais mes perfides yeux m'ont trahi. Voici la seconde fois que je me montre indigne du dépôt qui m'a été confié.

— Ne le niez pas, Duncan, s'écria en souriant la jeune Alice qui sortit en ce moment du vieux bâtiment, le clair de lune éclairant tous les charmes que quelques heures de sommeil tranquille lui avaient rendus, je sais qu'autant vous êtes insouciant quand vous n'avez à songer qu'à vous-même, autant vous êtes vigilant quand il s'agit de la sûreté des autres. Ne pouvons-nous rester ici quelque temps pendant que vous et ces braves gens vous prendrez un peu de repos? Cora et moi nous nous chargerons de monter la garde à notre tour; et nous le ferons avec autant de soin que de plaisir.

— Si la honte pouvait m'empêcher de dormir, je ne fermerais les yeux de ma vie, répondit le jeune officier, commençant à se trouver assez mal à l'aise, et regardant les traits ingénus d'Alice pour voir s'il n'y apercevrait pas quelques symptômes d'une envie secrète de s'égayer à ses dépens; mais il n'y vit rien qui pût confirmer ce soupçon. — Il n'est que trop vrai, ajouta-t- il, qu'après avoir causé tous vos dangers par mon excès de confiance imprudente, je n'ai pas même le mérite de vous avoir gardées pendant votre sommeil, comme aurait dû le faire un soldat.

— Il n'y a que Duncan qui osât adresser à Duncan un tel reproche, dit Alice, dont la confiance généreuse s'obstinait à conserver l'illusion qui lui peignait son jeune amant comme un modèle achevé de toute perfection; croyez-moi donc, allez prendre un repos de quelques instants, et soyez sûr que Cora et moi nous remplirons le devoir d'excellentes sentinelles.

Heyward, plus embarrassé que jamais, allait se trouver dans la nécessité de faire de nouvelles protestations de son manque de vigilance, quand son attention fut attirée par une exclamation que fit tout à coup Chingachgook, quoique d'une voix retenue par la prudence, et par l'attitude que prit Uncas au même instant pour écouter.

— Les Mohicans entendent un ennemi, dit le chasseur, qui était depuis longtemps prêt à partir; — le vent leur fait sentir quelque danger.

— À Dieu ne plaise! s'écria Heyward, il y a déjà eu assez de sang répandu.

Cependant, tout en parlant ainsi, le major saisit son fusil, et s'avança vers l'extrémité de la clairière, disposé à expier sa faute vénielle en sacrifiant sa vie, s'il le fallait, pour la sûreté de ses compagnons.

— C'est quelque animal de la forêt qui rôde pour trouver une proie, dit-il à voix basse, aussitôt que les sons encore éloignés qui avaient frappé les oreilles des Mohicans arrivèrent jusqu'aux siennes.

— Silence! répondit le chasseur, c'est le pas de l'homme; je le reconnais, quelque imparfaits que soient mes sens comparés à ceux d'un Indien. Le coquin de Huron qui nous a échappé aura rencontré quelque parti avancé des sauvages de l'armée de Montcalm; ils auront trouvé notre piste, et l'auront suivie. Je ne me soucierais pas moi-même d'avoir encore une fois à répandre le sang humain en cet endroit, ajouta-t-il en jetant un regard inquiet sur les objets qui l'entouraient; mais il faut ce qu'il faut. Uncas, conduisez les chevaux dans le fort, et vous, mes amis, entrez-y aussi. Tout vieux qu'il est, c'est une protection, et il a été accoutumé à entendre les coups de fusil.

On lui obéit sur-le-champ; les deux Mohicans firent entrer les chevaux dans le vieux bâtiment; toute la petite troupe les y suivit et y resta dans le plus profond silence.

Le bruit des pas de ceux qui approchaient se faisait alors entendre trop distinctement pour qu'on pût douter qu'il était produit par des hommes. Bientôt on entendit des voix de gens qui s'appelaient les uns les autres dans un dialecte indien, et le chasseur, approchant sa bouche de l'oreille d'Heyward, lui dit qu'il reconnaissait celui des Hurons. Quand ils arrivèrent à l'endroit où les chevaux étaient entrés dans les broussailles, il fut évident qu'ils se trouvaient en défaut, ayant perdu les traces qui les avaient dirigés jusqu'alors.

Il paraissait, par le nombre des voix, qu'une vingtaine d'hommes au moins étaient rassemblés en cet endroit, et que chacun donnait son avis en même temps sur la marche qu'il convenait de suivre.

— Les coquins connaissent notre faiblesse, dit OEil-de-Faucon qui était à côté d'Heyward, et qui regardait ainsi que lui à travers une fente entre les troncs d'arbre; sans cela s'amuseraient-ils à bavarder inutilement comme des squaws? Écoutez, on dirait que chacun d'eux a deux langues et n'a qu'une jambe!

Heyward, toujours brave et quelquefois même téméraire quand il s'agissait de combattre, ne put, dans ce moment d'inquiétude pénible, faire aucune réponse à son compagnon. Il serra seulement son fusil plus fortement, et appliqua l'oeil contre l'ouverture avec un redoublement d'attention, comme si sa vue eût pu percer à travers l'épaisseur du bois et en dépit de l'obscurité, pour voir les sauvages qu'il entendait.

Le silence se rétablit parmi eux, et le ton grave de celui qui prit la parole annonça que c'était le chef de la troupe qui parlait, et qui donnait des ordres qu'on écoutait avec respect. Quelques instants après, le bruit des feuilles et des branches prouva que les Hurons s'étaient séparés, et marchaient dans la forêt de divers côtés pour retrouver les traces qu'ils avaient perdues. Heureusement, la lune qui répandait un peu de clarté sur la petite clairière, était trop faible pour éclairer l'intérieur du bois, et l'intervalle que les voyageurs avaient traversé pour se rendre au vieux bâtiment était si court, que les sauvages ne purent distinguer aucune marque de leur passage, quoique, s'il eût fait jour, ils en eussent sûrement reconnu quelqu'une. Toutes leurs recherches furent donc inutiles.

Il ne se passa pourtant que quelques minutes avant qu'on entendît quelques sauvages s'approcher; et il devint évident qu'ils n'étaient plus qu'à quelques pas de distance de la ceinture de jeunes châtaigniers qui entourait la clairière.

— Ils arrivent, dit Heyward en reculant d'un pas pour passer le bout du canon de son fusil entre deux troncs d'arbres; faisons feu sur le premier qui se présentera.

— Gardez-vous-en bien, dit OEil-de-Faucon; une amorce brûlée ferait tomber sur nous toute la bande comme une troupe de loups affamés. Si Dieu veut que nous combattions pour sauver nos chevelures, rapportez-vous-en à l'expérience d'hommes qui connaissent les manières des sauvages, et qui ne tournent pas souvent le dos quand ils les entendent pousser leurs cris de guerre.

Duncan jeta un regard derrière lui, et vit les deux soeurs tremblantes serrées l'une contre l'autre à l'extrémité la plus reculée du bâtiment; tandis que les deux Mohicans, droits et fermes comme des pieux, se tenaient à l'ombre aux deux côtés de la porte, le fusil en main, et prêts à s'en servir dès que la circonstance l'exigerait. Réprimant son impétuosité, et décidé à attendre le signal de gens plus expérimentés dans ce genre de guerre, il se rapprocha de l'ouverture, pour voir ce qui se passait au dehors. Un grand Huron, armé d'un fusil et d'un tomahawk, entrait dans ce moment dans la clairière, et y avança de quelques pas. Tandis qu'il regardait le vieux bâtiment, la lune tombait en plein sur son visage, et faisait voir la surprise et la curiosité peintes sur ses traits. Il fit l'exclamation qui accompagne toujours dans un Indien la première de ces deux émotions, et sa voix fit venir à ses côtés un de ses compagnons.

Ces enfants des bois restèrent immobiles quelques instants, les yeux fixés sur l'ancien fort, et ils gesticulèrent beaucoup en conversant dans la langue de leur peuplade; ils s'en approchèrent à pas lents, s'arrêtant à chaque instant, comme des daims effarouchés, mais dont la curiosité lutte contre leurs appréhensions. Le pied de l'un d'eux heurta contre la butte dont nous avons parlé; il se baissa pour l'examiner, et ses gestes expressifs indiquèrent qu'il reconnaissait qu'elle couvrait une sépulture. En ce moment Heyward vit le chasseur faire un mouvement pour s'assurer que son couteau pouvait sortir facilement de sa gaine, et armer son fusil. Le major en fit autant, et se prépara à un combat qui paraissait alors devenir inévitable.

Les deux sauvages étaient si près que le moindre mouvement qu'aurait fait l'un des deux chevaux n'aurait pu leur échapper. Mais lorsqu'ils eurent découvert quelle était la nature de l'élévation de terre qui avait attiré leurs regards, elle sembla seule fixer leur entretien. Ils continuaient à converser ensemble; mais le son de leur voix était bas et solennel, comme s'ils eussent été frappés d'un respect religieux mêlé d'une sorte d'appréhension vague. Ils se retirèrent avec précaution en jetant encore quelques regards sur le bâtiment en ruines, comme s'ils se fussent attendus à en voir sortir les esprits des morts qui avaient reçu la sépulture en ce lieu. Enfin ils rentrèrent dans le bois d'où ils étaient sortis, et disparurent.

OEil-de-Faucon appuya la crosse de son fusil par terre, et respira en homme qui, ayant retenu son haleine par prudence, éprouvait le besoin de renouveler l'air de ses poumons.

— Oui, dit-il, ils respectent les morts, et c'est ce qui leur sauve la vie pour cette fois, et peut-être aussi nous-mêmes.

Heyward entendit cette remarque, mais n'y répondit pas. Toute son attention se dirigeait vers les Hurons qui se retiraient, qu'on ne voyait plus, mais qu'on entendait encore à peu de distance. Bientôt il fut évident que toute la troupe était de nouveau réunie autour d'eux, et qu'elle écoutait avec une gravité indienne le rapport que leur faisaient leurs compagnons de ce qu'ils avaient vu. Après quelques minutes de conversation, qui ne fut pas tumultueuse comme celle qui avait suivi leur arrivée, ils se remirent en marche; le bruit de leurs mouvements s'affaiblit et s'éloigna peu à peu, et enfin il se perdit dans les profondeurs de la forêt.

Le chasseur attendit pourtant qu'un signal de Chingachgook l'eût assuré qu'il n'existait plus aucun danger, et alors il dit à Uncas de conduire les chevaux sur la clairière, et à Heyward d'aider ses compagnes à y monter. Ces ordres furent exécutés sur-le-champ; on se mit en marche. Les deux soeurs jetèrent un dernier regard sur le bâtiment ruiné qu'elles venaient de quitter, et sur la sépulture des Mohawks, et la petite troupe rentra dans la forêt du côté opposé à celui par lequel elle était arrivée.

Chapitre XIV

— Qui va là? — Paysans, pauvres gens de France.

Shakespeare. Henri VI.

Nos voyageurs sortirent de la clairière, et entrèrent dans les bois dans un profond silence, dont la prudence faisait sentir à chacun d'eux la nécessité. Le chasseur reprit son poste à l'avant- garde comme auparavant; mais même quand ils furent à une distance qui les mettait à l'abri de toute crainte des ennemis, il marchait avec plus de lenteur et de circonspection que la soirée précédente, parce qu'il ne connaissait pas la partie du bois dans laquelle il avait cru devoir faire un circuit pour ne pas s'exposer à rencontrer les Hurons. Plus d'une fois il s'arrêta pour consulter ses compagnons, les deux Mohicans, leur faisant remarquer la position de la lune, celle de quelques étoiles, et examinant avec un soin tout particulier les écorces des arbres et la mousse qui les couvrait.

Pendant ces courtes haltes, Heyward et les deux soeurs écoutaient avec une attention que la crainte que leur inspiraient leurs ennemis barbares rendait doublement vive, si nul son ne leur annoncerait la proximité des sauvages; mais la vaste étendue des forêts semblait ensevelie dans un silence éternel. Les oiseaux, les animaux et les hommes, s'il s'en trouvait dans ce désert, semblaient également livrés au repos le plus profond. Tout à coup on entendit le bruit éloigné d'une eau courante, mais quoique ce ne fût qu'un faible murmure, il mit fin aux incertitudes de leurs guides, qui sur-le-champ dirigèrent leur marche de ce côté.

En arrivant sur les bords de la petite rivière, on fit une nouvelle halte; OEil-de-Faucon eut une courte conférence avec ses deux compagnons, après quoi, ôtant leurs mocassins, ils invitèrent Heyward et La Gamme à en faire autant. Ils firent descendre les chevaux dans le lit de la rivière, qui était peu profonde, y entrèrent eux-mêmes, et y marchèrent pendant près d'une heure pour dépister ceux qui voudraient suivre leurs traces. Lorsqu'ils la traversèrent pour entrer dans les bois sur l'autre rive, la lune s'était déjà cachée sous des nuages noirs qui s'amoncelaient du côté de l'occident; mais là le chasseur semblait se trouver de nouveau en pays connu; il ne montra plus ni incertitude ni embarras, et marcha d'un pas aussi rapide qu'assuré.

Bientôt le chemin devint plus inégal, les montagnes se rapprochaient des deux côtés, et les voyageurs s'aperçurent qu'ils allaient traverser une gorge. OEil-de-Faucon s'arrêta de nouveau, et attendant que tous ses compagnons fussent arrivés, il leur parla d'un ton circonspect que le silence et l'obscurité rendaient encore plus solennel.

— Il est aisé de connaître les sentiers et les ruisseaux du désert, dit-il, mais qui pourrait dire si une grande armée n'est pas campée de l'autre côté de ces montagnes?

— Nous ne sommes donc pas à une très grande distance de William- Henry? demanda Heyward, s'approchant du chasseur avec intérêt.

— Nous avons encore un bon bout de chemin à faire, et ce n'est pas le plus facile; mais la plus grande difficulté, c'est de savoir comment et de quel côté nous approcherons du fort. Voyez, - - ajouta OEil-de-Faucon en lui montrant à travers les arbres un endroit où était une pièce d'eau dont la surface tranquille réfléchissait l'éclat des étoiles; — voilà l'étang de Sang. Je suis sur un terrain que j'ai non seulement souvent parcouru, mais sur lequel j'ai combattu depuis le lever jusqu'au coucher du soleil.

— Ah! c'est donc cette nappe d'eau qui est le tombeau des braves qui périrent dans cette affaire? J'en connaissais le nom, mais je ne l'avais jamais vue.

— Nous y livrâmes trois combats en un jour aux Hollando-Français, continua le chasseur, paraissant se livrer à la suite de ses réflexions plutôt que répondre au major. L'ennemi nous rencontra pendant que nous allions dresser une embuscade à son avant-garde, et il nous repoussa à travers le défilé, comme des daims effarouchés, jusque sur les bords de l'Horican. Là, nous nous ralliâmes derrière une palissade d'arbres abattus; nous attaquâmes l'ennemi sous les ordres de sir William, — qui fut fait sir William pour sa conduite dans cette journée, — et nous nous vengeâmes joliment de notre déroute du matin. Des centaines de Français et de Hollandais virent le soleil pour la dernière fois, et leur commandant lui-même, Dieskau[42], tomba entre nos mains tellement criblé de blessures, qu'il fut obligé de retourner dans son pays, hors d'état de faire désormais aucun service militaire.

— Ce fut une journée glorieuse! dit Heyward avec enthousiasme, et la renommée en répandit le bruit jusqu'à notre armée du midi.

— Oui, mais ce n'est pas la fin de l'histoire. Je fus chargé par le major Effingham, d'après l'ordre exprès de sir William lui- même, de passer le long du flanc des Français, et de traverser le portage, pour aller apprendre leur défaite au fort placé sur l'Hudson. Juste en cet endroit où vous voyez une hauteur couverte d'arbres, je rencontrai un détachement qui venait à notre secours, et je le conduisis sur le lieu où l'ennemi s'occupait à dîner, ne se doutant guère que la besogne de cette journée sanglante n'était pas encore terminée.

— Et vous le surprîtes?

— Si la mort doit être une surprise pour des gens qui ne songent qu'à se remplir l'estomac. Au surplus, nous ne leur donnâmes pas le temps de respirer, car ils ne nous avaient pas fait quartier dans la matinée, et nous avions tous à regretter des parents ou des amis. Quand l'affaire fut finie, on jeta dans cet étang les morts, même les mourants, a-t-on dit, et j'en vis les eaux véritablement rouges, telles que jamais eau ne sortit des entrailles de la terre.

— C'est une sépulture bien tranquille pour des guerriers. — Vous avez donc fait beaucoup de service sur cette frontière?

— Moi! répondit le batteur d'estrade en se redressant avec un air de fierté militaire, il n'y a guère d'échos dans toutes ces montagnes qui n'aient répété le bruit de mes coups de fusil; et il n'y a pas un mille carré entre l'Horican et l'Hudson où ce tue- daim que vous voyez n'ait abattu un homme ou une bête. Mais quant à la tranquillité de cette sépulture, c'est une autre affaire. Il y a des gens dans le camp qui pensent et disent que, pour qu'un homme reste tranquille dans son sépulcre, il faut qu'il n'y soit point placé pendant que son âme est encore dans son corps; et dans la confusion du moment, on n'avait pas le temps de bien examiner qui était mort ou vivant. — Chut! ne voyez-vous pas quelque chose qui se promène sur le bord de l'étang?

— Il n'est guère probable que personne s'amuse à se promener dans la solitude que la nécessité nous oblige à traverser.

— Des êtres de cette espèce ne s'inquiètent pas de la solitude, et un corps qui passe la journée dans l'eau ne se met guère en peine de la rosée qui tombe la nuit, dit OEil-de-Faucon en serrant le bras d'Heyward avec une force qui fit reconnaître au jeune militaire qu'une terreur superstitieuse dominait en ce moment sur l'esprit d'un homme ordinairement si intrépide.

— De par le ciel! s'écria le major un instant après; c'est un homme! Il nous a vus! Il s'avance vers nous! — Préparez vos armes, mes amis; nous ne savons pas qui nous allons rencontrer.

— Qui vive? s'écria en français une voix forte qui, au milieu du silence et des ténèbres, ne semblait pas appartenir à un habitant de ce monde.

— Que dit-il? demanda le chasseur. Il ne parle ni indien ni anglais.

— Qui vive? répéta la même voix. Et ces mots furent accompagnés du bruit que fit un fusil, tandis que celui qui le portait prenait une attitude menaçante.

— France! répondit Heyward en la même langue, qu'il parlait aussi bien et aussi facilement que la sienne. Et en même temps, sortant de l'ombre des arbres qui le couvraient, il s'avança vers la sentinelle.

— D'où venez-vous, et où allez-vous de si bonne heure? demanda la sentinelle.

— Je viens de faire une reconnaissance, et je vais me coucher.

— Vous êtes donc officier du roi?

— Sans doute, mon camarade! Me prends-tu pour un officier de la colonie? Je suis capitaine dans les chasseurs.

Heyward parlait ainsi, parce qu'il voyait à l'uniforme de la sentinelle qu'il servait dans les grenadiers.

— J'ai avec moi les filles du commandant de William-Henry, que je viens de faire prisonnières, continua-t-il; n'en as-tu pas entendu parler? Je les conduis au général.

— Ma foi, Mesdames, j'en suis fâché pour vous, dit le jeune grenadier en portant la main à son bonnet avec grâce et politesse; mais c'est la fortune de la guerre. Vous trouverez notre général aussi poli qu'il est brave devant l'ennemi.

— C'est le caractère des militaires français, dit Cora avec une présence d'esprit admirable. Adieu, mon ami; je vous souhaiterais un devoir plus agréable à remplir.

Le soldat la salua, comme pour la remercier de son honnêteté; Heyward lui dit: — Bonne nuit, camarade; et la petite troupe continua sa route, laissant la sentinelle continuer sa faction sur le bord de l'étang, en fredonnant: Vive le vin! vive l'amour! air de son pays, que la vue de deux jeunes personnes avait peut-être rappelé à son souvenir.

— Il est fort heureux que vous ayez pu parler la langue du Français! dit OEil-de-Faucon, lorsqu'ils furent à une certaine distance, en remettant le chien de sa carabine au cran du repos, et en la replaçant négligemment sous son bras. J'ai vu sur-le- champ que c'était un de ces Français, et bien lui en a pris de nous parler avec douceur et politesse, sans quoi il aurait pu rejoindre ses concitoyens au fond de cet étang. — Sûrement c'était un corps de chair; car un esprit n'aurait pu manier une arme avec tant de précision et de fermeté.

Il fut interrompu par un long gémissement qui semblait partir des environs de la pièce d'eau qu'ils avaient quittée quelques minutes auparavant, et qui était si lugubre qu'un esprit superstitieux aurait pu l'attribuer à un fantôme sortant de son sépulcre.

— Oui, c'était un corps de chair; mais qu'il appartienne encore à ce monde, c'est ce dont il est permis de douter, répondit Heyward en voyant que Chingachgook n'était point avec eux.

Comme il prononçait ces mots, on entendit un bruit semblable à celui que produirait un corps pesant en tombant dans l'eau. Un silence profond y succéda. Tandis qu'ils hésitaient s'ils devaient avancer ou attendre leur compagnon, dans une incertitude que chaque instant rendait encore plus pénible, ils virent paraître l'Indien, qui ne tarda pas à les rejoindre tout en attachant à sa ceinture une sixième chevelure, celle de la malheureuse sentinelle française, et en y replaçant son couteau et son tomahawk encore teints de sang. Il prit alors son poste accoutumé, sur les flancs de la petite troupe, et continua à marcher avec l'air satisfait d'un homme qui croit qu'il vient de faire une action digne d'éloges.

Le chasseur appuya par terre la crosse de son fusil, croisa ses deux mains sur le bout du canon, et resta quelques instants à réfléchir.

— Ce serait un acte de cruauté et de barbarie de la part d'un blanc, dit-il enfin en secouant la tête avec une expression mélancolique, mais c'est dans la nature d'un Indien, et je suppose que cela devait être ainsi. J'aurais pourtant préféré que ce malheur arrivât à un maudit Mingo plutôt qu'à ce joyeux jeune homme, qui est venu de si loin pour se faire tuer.

— N'en dites pas davantage, dit Heyward, craignant que ses compagnes ne vinssent à apprendre quelque chose de ce cruel incident, et maîtrisant son indignation par des réflexions à peu près semblables à celles du chasseur. C'est une affaire faite, dit-il, et nous ne pouvons y remédier. — Vous voyez évidemment que nous sommes sur la ligne des postes avancés de l'ennemi. Quelle marche vous proposez-vous de suivre?

— Oui, répondit OEil-de-Faucon en appuyant son fusil sur son épaule, c'est une affaire faite, comme vous le dites, et il est inutile d'y songer davantage. Mais il paraît évident que les Français sont campés autour du fort; et passer au milieu d'eux, c'est une aiguille difficile à enfiler.

— Il nous reste peu de temps pour y réussir, dit le major en levant les yeux vers un épais nuage de vapeurs qui commençait à se répandre dans l'atmosphère.

— Très peu de temps sans doute, et néanmoins, avec l'aide de la Providence, nous avons deux moyens pour nous tirer d'affaire, et je n'en connais pas un troisième.

— Quels sont-ils? expliquez-vous promptement; le temps presse.

— Le premier serait de faire mettre pied à terre à ces deux dames, et d'abandonner leurs chevaux à la garde de Dieu. Alors, comme tout dort à présent dans le camp, en mettant les deux Mohicans à l'avant-garde, il ne leur en coûterait probablement que quelques coups de couteau et de tomahawk pour rendormir ceux dont le sommeil pourrait être troublé, et nous entrerions dans le fort en marchant sur leurs cadavres.

— Impossible! impossible! s'écria le généreux Heyward; un soldat pourrait peut-être se frayer un chemin de cette manière, mais jamais dans les circonstances où nous nous trouvons.

— Il est vrai que les pieds délicats de deux jeunes dames auraient peine à les soutenir sur un sentier que le sang aurait rendu glissant; mais j'ai cru que je pouvais proposer ce parti à un major du soixantième, quoiqu'il ne me plaise pas plus qu'à vous. Notre seule ressource est donc de sortir de la ligne de leurs sentinelles; après quoi, tournant vers l'ouest, nous entrerons dans les montagnes, où je vous cacherai si bien que tous les limiers du diable qui se trouvent dans l'armée de Montcalm passeraient des mois entiers sans trouver votre piste.

— Prenons donc ce parti, s'écria le major avec un accent d'impatience, et que ce soit sur-le-champ.

Il n'eut pas besoin d'en dire davantage, car à l'instant même OEil-de-Faucon, prononçant seulement les mots: — Suivez-moi! fit volte-face, et reprit le chemin qui les avait conduits dans cette situation dangereuse. Ils marchaient en silence et avec précaution, car ils avaient à craindre à chaque pas qu'une patrouille, un piquet, une sentinelle avancée ne leur barrât le chemin. En passant auprès de l'étang qu'ils avaient quitté si peu de temps auparavant, Heyward et le chasseur ne purent s'empêcher de jeter un coup d'oeil à la dérobée sur ses bords. Ils y cherchèrent en vain le jeune grenadier qu'ils y avaient vu en faction; mais une mare de sang, près de l'endroit où était son poste, fut pour eux une confirmation de la déplorable catastrophe dont ils ne pouvaient déjà plus douter.

Le chasseur changeant alors de direction, marcha vers les montagnes qui bornent cette petite plaine du côté de l'occident. Il conduisit ses compagnons à grands pas, jusqu'à ce qu'ils se trouvassent ensevelis dans l'ombre épaisse que jetaient leurs sommets élevés et escarpés. La route qu'ils suivaient était pénible, car la vallée était parsemée d'énormes blocs de rochers, coupée par de profonds ravins, et ces divers obstacles, se présentant à chaque pas, ralentissaient nécessairement leur marche. Il est vrai que d'une autre part les hautes montagnes qui les entouraient les indemnisaient de leurs fatigues en leur inspirant un sentiment de sécurité.

Enfin ils commencèrent à gravir un sentier étroit et pittoresque qui serpentait entre des arbres et des pointes de rochers; tout annonçait qu'il n'avait pu être pratiqué, et qu'il ne pouvait être reconnu que par des gens habitués à la nature la plus sauvage. À mesure qu'ils s'élevaient au-dessus du niveau de la vallée, l'obscurité qui régnait autour d'eux devenait moins profonde, et les objets commencèrent à se dessiner à leurs yeux sous leurs couleurs véritables. Quand ils sortirent des bois formés d'arbres rabougris qui puisaient à peine quelques gouttes de sève dans les flancs arides de cette montagne, ils arrivèrent sur une plate- forme couverte de mousse qui en faisait le sommet, et ils virent les brillantes couleurs du matin se montrer à travers les pins qui croissaient sur une montagne située de l'autre côté de la vallée de l'Horican.

Le chasseur dit alors aux deux soeurs de descendre de cheval, et débarrassant de leurs selles et de leurs brides ces animaux fatigués, il leur laissa la liberté de se repaître où bon leur semblerait du peu d'herbe et de branches d'arbrisseaux qu'on voyait en cet endroit.

— Allez, leur dit-il, et cherchez votre nourriture où vous pourrez la trouver; mais prenez garde de devenir vous-mêmes la pâture des loups affamés qui rôdent sur ces montagnes.

— N'aurons-nous plus besoin d'eux? demanda Heyward; si l'on nous poursuivait?

— Voyez et jugez par vos propres yeux, répondit OEil-de-Faucon en s'avançant vers l'extrémité orientale de la plate-forme, et en faisant signe à ses compagnons de le suivre. S'il était aussi aisé de voir dans le coeur de l'homme que de découvrir d'ici tout ce qui se passe dans le camp de Montcalm, les hypocrites deviendraient rares, et l'astuce d'un Mingo serait reconnue aussi facilement que l'honnêteté d'un Delaware.

Lorsque les voyageurs se furent placés à quelques pieds du bord de la plate-forme, ils virent d'un seul coup d'oeil que ce n'était pas sans raison que le chasseur leur avait dit qu'il les conduirait dans une retraite inaccessible aux plus fins limiers, et ils admirèrent la sagacité avec laquelle il avait choisi une telle position.

La montagne sur laquelle Heyward et ses compagnons se trouvaient alors s'élevait à environ mille pieds au-dessus du niveau de la vallée. C'était un cône immense, un peu en avant de cette chaîne qu'on remarque pendant plusieurs milles le long des rives occidentales du lac, et qui semble fuir ensuite vers le Canada en masses confuses de rochers escarpés, couverts de quelques arbres verts. Sous leurs pieds, les rives méridionales de l'Horican traçaient un grand demi-cercle d'une montagne à une autre, autour d'une plaine inégale et un peu élevée. Vers le nord se déroulait le Saint-Lac dont la nappe limpide, vue de cette hauteur, paraissait un ruban étroit, et qui était comme dentelé par des baies innombrables, embelli de promontoires de formes fantastiques, et rempli d'une foule de petites îles. À quelques milles plus loin, ce lac disparaissait à la vue, caché par des montagnes, ou couvert d'une masse de vapeurs qui s'élevaient de sa surface, et qui suivaient toutes les impulsions que lui donnait l'air du matin. Mais entre les cimes des deux montagnes on le revoyait trouvant un passage pour s'avancer vers le nord, et montrant ses belles eaux dans l'éloignement avant d'en aller verser le tribut dans le Champlain, Vers le sud étaient les plaines, ou pour mieux dire les bois, théâtre des aventures que nous venons de rapporter.

Pendant plusieurs milles dans cette direction, les montagnes dominaient tout le pays d'alentour; mais peu à peu on les voyait diminuer de hauteur, et elles finissaient par s'abaisser au niveau des terres qui formaient ce qu'on appelle le portage. Le long des deux chaînes de montagnes qui bordaient la vallée et les rives du lac, s'élevaient des nuages de vapeur qui, sortant des solitudes de la forêt, montaient en légers tourbillons, et qu'on aurait pu prendre pour autant de colonnes de fumée produites par les cheminées de villages cachés dans le fond des bois, tandis qu'en d'autres endroits elles avaient peine à se dégager au brouillard qui couvrait les endroits bas et marécageux. Un seul nuage d'une blancheur de neige flottait dans l'atmosphère, et était placé précisément au-dessus de la pièce d'eau qu'on nommait l'Étang-de- Sang.

Sur la rive méridionale du lac, et plutôt vers l'ouest que du côté de l'orient, on voyait les fortifications en terre et les bâtiments peu élevés de William-Henry. Les deux principaux bastions semblaient sortir des eaux du lac qui en baignaient les pieds, tandis qu'un fossé large et profond, précédé d'un marécage, en défendait les côtés et les angles. Les arbres avaient été abattus jusqu'à une certaine distance des lignes de défense du fort; mais partout ailleurs s'étendait un tapis vert, à l'exception des endroits où l'eau limpide du lac se présentait à la vue, et où des rochers escarpés élevaient leurs têtes noires bien au-dessus de la cime des arbres les plus élevés des forêts voisines.

En face du fort étaient quelques sentinelles occupées à surveiller les mouvements de l'ennemi; et dans l'intérieur même des murs on apercevait, à la porte des corps de garde, des soldats qui semblaient engourdis par le sommeil après les veilles de la nuit. Vers le sud-est, mais en contact immédiat avec le fort, était un camp retranché placé sur une éminence, où il aurait été beaucoup plus sage de construire le fort même. OEil-de-Faucon fit remarquer au major que les troupes qui s'y trouvaient étaient les compagnies auxiliaires qui avaient quitté Édouard quelques instants avant lui. Du sein des bois situés un peu vers le sud, on voyait en différents endroits, plus loin, s'élever une épaisse fumée, facile à distinguer des vapeurs plus diaphanes dont l'atmosphère commençait à se charger, ce que le chasseur regarda comme un indice sûr que des troupes de sauvages y étaient stationnées.

Mais ce qui intéressa le plus le jeune major fut le spectacle qu'il vit sur les bords occidentaux du lac quoique très près de sa rive méridionale. Sur une langue de terre qui, de l'élévation où il se trouvait, paraissait trop étroite pour contenir une armée si considérable, mais qui dans le fait s'étendait sur plusieurs milliers de pieds, depuis les bords de l'Horican jusqu'à la base des montagnes, des tentes avaient été dressées en nombre suffisant pour une armée de dix mille hommes: des batteries avaient déjà été établies en avant, et tandis que nos voyageurs regardaient, chacun avec des émotions différentes, une scène qui semblait une carte étendue sous leurs pieds, le tonnerre d'une décharge d'artillerie s'éleva de la vallée, et se propagea d'écho en écho jusqu'aux montagnes situées vers l'orient.

— La lumière du matin commence à poindre là-bas dit le chasseur avec le plus grand sang-froid, et ceux qui ne dorment pas veulent éveiller les dormeurs au bruit du canon. Nous sommes arrivés quelques heures trop tard; Montcalm a déjà rempli les bois de ses maudits Iroquois.

— La place est réellement investie, répondit Heyward; mais ne nous reste-t-il donc aucun moyen pour y entrer? Ne pourrions-nous du moins l'essayer? Il vaudrait encore mieux être faits prisonniers par les Français que de tomber entre les mains des Indiens.

— Voyez comme ce boulet a fait sauter les pierres du coin de la maison du commandant! s'écria OEil-de-Faucon, oubliant un instant qu'il parlait devant les deux filles de Munro. Ah! ces Français savent pointer un canon, et ils abattront le bâtiment en moins de temps qu'il n'en a fallu pour le construire, quelque solide qu'il soit.

— Heyward, dit Cora, la vue d'un danger que je ne puis partager me devient insupportable. Allons trouver Montcalm, et demandons- lui la permission d'entrer dans le fort. Oserait-il refuser la demande d'une fille qui ne veut que rejoindre son père?

— Vous auriez de la peine à arriver jusqu'à lui avec votre tête, répondit tranquillement le chasseur. Si j'avais à ma disposition une de ces cinq cents barques qui sont amarrées sur le bord du rivage, nous pourrions tenter d'entrer dans le fort; mais… Ah! le feu ne durera pas longtemps, car voilà un brouillard qui commence, et qui changera bientôt le jour en nuit, ce qui rendra la flèche d'un Indien plus dangereuse que le canon d'un chrétien. Eh bien! cela peut nous favoriser, et si vous vous en sentez le courage, nous essaierons de faire une trouée; car j'ai grande envie d'approcher de ce camp, quand ce ne serait que pour dire un mot à quelqu'un de ces chiens de Mingos que je vois rôder là-bas près de ce bouquet de bouleaux.

— Nous en avons le courage, dit Cora avec fermeté; nous vous suivrons sans craindre aucun danger, quand il s'agit d'aller retrouver notre père.

Le chasseur se tourna vers elle, et la regarda avec un sourire d'approbation cordiale.

— Si j'avais avec moi, s'écria-t-il, seulement un millier d'hommes ayant de bons yeux, des membres robustes, et autant de courage que vous en montrez, avant qu'il se passe une semaine, je renverrais tous ces Français au fond de leur Canada, hurlant comme des chiens à l'attache ou comme des loups affamés. Mais allons, continua-t-il en s'adressant à ses autres compagnons, partons avant que le brouillard arrive jusqu'à nous; il continue de s'épaissir, et il servira à masquer notre marche. S'il m'arrive quelque accident, souvenez-vous de conserver toujours le vent sur la joue gauche, ou plutôt suivez les Mohicans, car ils ont un instinct qui leur fait connaître leur route la nuit comme le jour.

Il leur fit signe de la main de le suivre, et se mit à descendre la montagne d'un pas agile, mais avec précaution. Heyward aida la marche timide des deux soeurs; et ils arrivèrent au bas de la montagne avec moins de fatigue, et en beaucoup moins de temps qu'ils n'en avaient mis à la gravir.

Le chemin que le chasseur avait pris conduisit les voyageurs presque en face d'une poterne placée à l'ouest du fort, qui n'était guère qu'à un demi-mille de l'endroit où il s'était arrêté pour donner à Heyward le temps de le rejoindre avec ses deux compagnes. Favorisés par la nature du terrain et excités par leur empressement, ils avaient devancé la marche du brouillard qui couvrait alors tout l'Horican, et qu'un vent très faible chassait lentement de leur côté: il devint donc nécessaire d'attendre que les vapeurs eussent étendu leur manteau sombre sur le camp des ennemis. Les deux Mohicans profitèrent de ce moment de délai pour avancer vers la lisière du bois et reconnaître ce qui se passait au dehors. OEil-de-Faucon les suivit quelques instants après, afin de savoir plus vite ce qu'ils auraient vu, et d'y ajouter ses observations personnelles.

Son absence ne fut pas longue; il revint rouge de dépit, et exhala sur-le-champ son mécontentement en ces termes:

— Les rusés chiens de Français ont placé justement sur notre chemin un piquet de Peaux-Rouges et de Peaux Blanches! Et comment savoir, pendant le brouillard, si nous passerons à côté ou au beau milieu?

— Ne pouvons-nous faire un détour pour éviter l'endroit dangereux? demanda Heyward, sauf à rentrer ensuite dans le bon chemin.

— Quand on s'écarte une fois, pendant un brouillard, de la ligne qu'on doit suivre, répondit le chasseur, qui peut savoir quand et comment on la retrouvera? Il ne faut pas croire que les brouillards de l'Horican ressemblent à la fumée qui sort d'une pipe ou à celle qui suit un coup de mousquet.

Comme il finissait de parler, un boulet de canon passa dans le bois à deux pas de lui, frappa la terre, rejaillit contre un sapin, et retomba, sa force étant épuisée. Les deux Indiens arrivèrent presque en même temps que ce redoutable messager de mort, et Uncas parla au chasseur en langue delaware avec vivacité et en gesticulant beaucoup.

— Cela est possible, répondit OEil-de-Faucon, et il faut risquer l'affaire, car on ne doit pas traiter une fièvre chaude comme un mal de dents. — Allons, marchons; voilà le brouillard arrivé.

— Un instant! s'écria Heyward; expliquez-moi d'abord quelles nouvelles espérances vous avez conçues.

— Cela sera bientôt fait, répliqua le chasseur, et l'espérance n'est pas grande, quoiqu'elle vaille mieux que rien. Uncas dit que le boulet que vous voyez a labouré plusieurs fois la terre en venant des batteries du fort jusqu'ici, et que, si tout autre indice nous manque pour diriger notre marche, nous pourrons en retrouver les traces. Ainsi donc, plus de discours et en avant, car pour peu que nous tardions, nous risquons de voir le brouillard se dissiper, et nous laisser à mi-chemin, exposés à l'artillerie des deux armées.

Reconnaissant que dans un pareil moment de crise il était plus convenable d'agir que de parler, Heyward se plaça entre les deux soeurs, afin d'accélérer leur marche, et principalement occupé à ne pas perdre de vue leur conducteur. Il fut bientôt évident que celui-ci n'avait pas exagéré l'épaisseur des brouillards de l'Horican, car à peine avaient-ils fait une cinquantaine de pas qu'ils se trouvèrent enveloppés d'une obscurité si profonde, qu'ils se distinguaient très difficilement les uns les autres à quelques pieds de distance.

Ils avaient fait un petit circuit sur la gauche, et commençaient déjà à retourner vers la droite, étant alors, comme Heyward le calculait, à peu près à mi-chemin de la poterne tant désirée, quand tout à coup leurs oreilles furent saluées par un cri redoutable qui semblait partir à vingt pas d'eux.

— Qui vive?

— En avant, vite! dit le chasseur à voix basse.

— En avant! répéta Heyward sur le même ton.

— Qui vive? crièrent en même temps une douzaine de voix avec un accent de menace.

— C'est moi! dit Duncan pour gagner du temps, et doublant le pas en entraînant ses compagnes effrayées.

— Bête! qui, moi[43]?

— Un ami de la France, reprit Duncan sans s'arrêter.

— Tu m'as plus l'air d'un ennemi de la France. Arrête! ou de par Dieu, je te ferai ami du Diable! — Non? Feu, camarades, feu!

L'ordre fut exécuté à l'instant, et une vingtaine de coups de fusil partirent en même temps. Heureusement on avait tiré presque au hasard, et dans une direction qui n'était pas tout à fait celle des fugitifs. Cependant les balles ne passèrent pas très loin d'eux, et les oreilles de David, peu exercées à ce genre de musique, crurent les entendre siffler à deux pouces de lui. Les Français poussèrent de grands cris, et Heyward entendit donner l'ordre de tirer une seconde fois, et de se mettre à la poursuite de ceux qui ne paraissaient pas vouloir se montrer. Le major expliqua en deux mots au chasseur ce qui venait de se dire en français, et celui-ci, s'arrêtant sur-le-champ, prit son parti avec autant de promptitude que de fermeté.

— Faisons feu à notre tour, dit-il; ils croiront que c'est une sortie de la garnison du fort; ils appelleront du renfort, et avant qu'il leur en arrive nous serons en sûreté.

Le projet était bien conçu; mais l'exécution ne réussit pas. La première décharge d'armes à feu avait excité l'attention générale du camp; la seconde y jeta l'alarme, depuis le bord du lac jusqu'au pied des montagnes, le tambour battit de tous côtés, et l'on y entendit un mouvement universel.

— Nous allons attirer sur nous leur armée entière, dit Heyward; en avant, mon brave ami, en avant! il y va de votre vie comme des nôtres.

Le chasseur paraissait disposé à suivre cet avis; mais dans ce moment de trouble et de confusion, il avait changé de position, et il ne savait de quel côté marcher. Il exposa en vain ses deux joues à l'action du vent; il ne faisait plus le moindre souffle d'air. En ce cruel embarras, Uncas remarqua des sillons tracés par le boulet qui était arrivé dans le bois, et qui avait emporté en cet endroit le haut de trois petites fourmilières.

— Laissez-moi en voir la direction, dit OEil-de-Faucon en se baissant pour l'examiner; et se relevant à l'instant, il se remît en marche avec rapidité.

Des voix, des cris, des jurements, des coups de fusil, se faisaient entendre de toutes parts, et même à assez peu de distance. Tout à coup un vif éclat de lumière fendit un moment le brouillard; une forte détonation qui le suivit fut répétée par tous les échos des montagnes, et plusieurs boulets traversèrent la plaine.

— C'est du fort! s'écria le chasseur en s'arrêtant sur-le-champ; et nous courons comme des fous vers les bois pour nous jeter sous les couteaux des Maquas!

Dès qu'ils se furent aperçus de leur méprise, ils se hâtèrent de la réparer, et, pour marcher plus vite, Duncan céda au jeune Mohican le soin de soutenir Cora, qui parut consentir à cet échange sans répugnance.

Cependant il était manifeste que, sans savoir précisément où les trouver, on les poursuivait avec ardeur, et chaque instant semblait devoir être celui de leur mort ou du moins de leur captivité.

— Point de quartier aux coquins! s'écria une voix qui semblait celle d'un officier dirigeant la poursuite, et qui était à peu de distance derrière eux. Mais au même instant une voix forte, parlant avec un ton d'autorité, cria en face d'eux, du haut d'un bastion du fort:

— À vos postes, camarades! attendez que vous puissiez voir les ennemis; et alors tirez bas, et balayez le glacis.

— Mon père! mon père! s'écria une voix de femme partant du milieu du brouillard; c'est moi, c'est Alice, votre Elsie; c'est Cora! Sauvez vos deux filles!

— Arrêtez! s'écria la première voix avec le ton d'angoisse de toute la tendresse paternelle: ce sont elles! Le ciel me rend mes enfants! — Qu'on ouvre la poterne! — Une sortie, mon brave soixantième, une sortie! Mais ne brûlez pas une amorce! une charge à la baïonnette!

Nos voyageurs touchaient alors presque à la poterne, et ils en entendirent crier les gonds rouillés. Duncan en vit sortir une longue file de soldats en uniforme rouge. Il reconnut le bataillon qu'il commandait, et passant le bras d'Alice sous celui de David, il se mit à leur tête, et força bientôt ceux qui l'avaient poursuivi à reculer à leur tour.

Alice et Cora restèrent un instant surprises et confondues en se voyant si subitement abandonnées par le major; mais avant qu'elles eussent le temps de se communiquer leur étonnement et même de songer à le faire, un officier d'une taille presque gigantesque, dont les cheveux avaient été blanchis par ses services militaires, encore plus que par les années, et dont le temps avait adouci l'air de fierté guerrière sans en diminuer le caractère imposant, sortit de la poterne, s'élança vers elles, les serra tendrement contre son coeur; tandis que de grosses larmes coulaient le long de ses joues et mouillaient celles des deux soeurs, il s'écriait avec un accent écossais bien prononcé:

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