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A.-J.-B. (Auguste-Jean-Baptiste) Defauconpret translation
Le troisième jour après la reddition du fort allait finir, cependant il faut que nos lecteurs nous accompagnent encore dans le voisinage du Saint-Lac. Quand nous l'avons quitté, tous les environs présentaient une scène de tumulte et d'horreur; maintenant le profond silence qui y régnait pourrait s'appeler à juste titre le silence de la mort. Les vainqueurs étaient déjà partis, après avoir détruit les circonvallations[52] de leur camp, qui n'était plus marqué que par quelques huttes construites par des soldats. L'intérieur du fort avait été livré aux flammes; on en avait fait sauter les remparts; les pièces d'artillerie avaient été emportées ou démontées et enclouées; enfin le désordre et la confusion régnaient partout, et l'oeil n'y apercevait plus qu'une masse de ruines encore fumantes, et un peu plus loin plusieurs centaines de cadavres sans sépulture, et dont quelques-uns avaient déjà servi, de pâture aux oiseaux de proie et aux animaux féroces.
La saison même paraissait avoir subi un changement aussi complet. Une masse innombrable de vapeurs privait le soleil de sa chaleur en interceptant le passage de ses rayons. Ces vapeurs, qu'on avait vues s'élever au-dessus des montagnes et se diriger vers le nord, étaient alors repoussées vers le midi en longue nappe noire, par un vent impétueux, armé de toute la fureur d'un ouragan, et semblait déjà chargé des frimas de novembre. On ne voyait plus une foule de barques voguer sur l'Horican, qui battait avec violence contre la rive méridionale, comme s'il eût voulu rejeter sur les sables l'écume souillée de ses flots. On pouvait pourtant encore admirer sa limpidité constante; mais elle ne réfléchissait que le sombre nuage qui couvrait toute la surface du firmament. Cette atmosphère douce et humide, qui, quelques jours auparavant, faisait un des charmes de ce paysage, et adoucissait ce qu'il avait d'inculte et de sauvage, avait entièrement disparu, et le vent du nord, soufflant à travers cette longue pièce d'eau avec toute sa violence, ne laissait ni à l'oeil ni à l'imagination aucun objet digne de les occuper un instant.
Ce vent impétueux avait desséché l'herbe qui couvrait la plaine, comme si un feu dévorant y avait passé. Cependant une touffe de verdure s'élevait ça et là, comme pour offrir une trace de la fertilité future d'un sol qui venait de s'abreuver de sang humain. Tous ces environs, qui paraissaient si attrayants sous un beau ciel et au milieu d'une température agréable, présentaient alors une sorte de tableau allégorique de la vie, où les objets se montraient sous leurs couleurs saillantes, sans être adoucis par aucune ombre.
Mais si la violence de l'aquilon[53] fougueux permettait à peine d'apercevoir ces touffes solitaires de verdure qui avaient échappé à ses ravages, il ne laissait voir que trop distinctement les masses de rochers arides qui s'élevaient presque tout autour de la plaine, et l'oeil aurait en vain cherché un aspect plus doux dans le firmament, dont l'azur était dérobé à la vue par les vapeurs épaisses qui flottaient dans l'air avec rapidité.
Le vent était pourtant inégal; tantôt il rasait la surface de la terre avec une sorte de gémissement sourd qui semblait s'adresser à la froide oreille de la mort, tantôt, sifflant avec force dans les hautes régions de l'air, il pénétrait dans les bois, brisait les branches des arbres et jonchait le sol de leurs feuilles. Des corbeaux, luttant contre la fureur du vent, étaient les seules créatures vivantes qui animassent ce désert; mais dès qu'ils avaient dépassé dans leur vol le vert océan des forêts, ils s'abattaient sur le lieu qui avait été une scène de carnage pour y chercher une horrible pâture.
En un mot, tous les environs offraient une scène de désolation. On aurait dit que c'était une enceinte dont l'entrée était interdite à toutes les personnes, et où la mort avait frappé tous ceux qui s'étaient permis de la violer. Mais la prohibition n'existait plus, et pour la première fois depuis le départ de ceux qui avaient commis et laissé commettre cette oeuvre de sang et de carnage, des êtres humains osaient s'avancer vers cette scène épouvantable.
Dans la soirée du jour dont nous parlons, environ une heure avant le coucher du soleil, cinq hommes sortaient du défilé qui conduisait à travers les bois sur les bords de l'Hudson, et s'avançaient dans la direction du fort ruiné; D'abord leur marche était lente, et circonspecte, comme si c'eût été avec répugnance qu'ils se fussent approchés de cette scène d'horreur, ou qu'ils eussent craint de la voir se renouveler. Un jeune homme leste et agile marchait en avant des autres avec la précaution et l'activité d'un naturel du pays, montant sur toutes les hauteurs qu'il rencontrait pour reconnaître les environs, et indiquant par ses gestes à ses compagnons la route qu'il jugeait le plus prudent de suivre. De leur côté, ceux qui le suivaient ne manquaient ni de prudence ni de vigilance. L'un d'eux, et c'était aussi un Indien, se tenait à quelque distance sur le flanc, et fixait sans cesse sur la lisière du bois voisin des yeux accoutumés à distinguer le moindre signe qui annonçât la proximité de quelque danger. Les trois autres étaient des blancs, et ils avaient pris des vêtements dont la couleur et l'étoffe convenaient à leur entreprise dangereuse, celle de suivre la marche d'une armée nombreuse qui se retirait.
Les effets que produisait sur chacun d'eux le spectacle horrible qui se présentait à leur vue presque à chaque pas, variaient suivant le caractère des individus qui composaient cette petite troupe. Celui qui marchait en avant jetait un coup d'oeil furtif sur les victimes mutilées qu'il rencontrait en traversant légèrement la plaine, craignant de laisser apercevoir les émotions naturelles qu'il éprouvait, mais encore trop jeune pour résister à leur soudaine impulsion. L'autre Indien se montrait fort au-dessus d'une telle faiblesse. Il marchait à travers les groupes de cadavres d'un pas ferme et assuré, et avec un air si calme qu'il était facile de voir qu'il était depuis longtemps familiarisé avec de pareilles scènes.
Les sensations produites par ce spectacle sur l'esprit des trois blancs avaient aussi un caractère différent, quoiqu'elles fussent également douloureuses. L'un, dont le port martial, les cheveux blancs et les rides annonçaient, en dépit du déguisement qu'il avait pris, un homme habitué depuis longtemps aux suites affreuses de la guerre, ne rougissait pas de gémir tout haut quand les traces d'une cruauté plus ordinaire frappaient ses regards. Le jeune homme qui était à son côté frémissait d'horreur, mais semblait se contenir par ménagement pour son compagnon. Celui qui, marchant derrière eux, semblait former l'arrière-garde, paraissait seul se livrer sans contrainte et sans réserve à tous les sentiments qu'il éprouvait. Le spectacle le plus révoltant ne faisait pas mouvoir un seul de ses muscles; il le considérait d'un oeil sec, mais en indiquant par des imprécations et des malédictions l'horreur et l'indignation dont il était transporté.
Dans ces cinq individus le lecteur a sans doute déjà reconnu les deux Mohicans, leur ami blanc OEil-de-Faucon, le colonel Munro et le major Heyward. C'était un père qui cherchait ses enfants, avec le jeune homme qui prenait un si puissant intérêt à toute cette famille, et trois hommes qui avaient déjà donné tant de preuves de bravoure et de fidélité dans les circonstances cruelles que nous avons rapportées.
Quand Uncas, qui continuait à marcher en avant, fut à peu près à mi-chemin entre la forêt et les ruines de William-Henry, il poussa un cri qui attira sur-le-champ ses compagnons près de lui. Il venait d'arriver à l'endroit où les femmes sans défense avaient été massacrées par les sauvages, et où les corps, déjà attaqués par la corruption, étaient amoncelés. Quelque pénible que fût cette tâche, Munro et Duncan eurent le courage d'examiner avec attention tous ces cadavres plus ou moins mutilés, pour voir s'ils n'y reconnaîtraient pas les traits d'Alice et de Cora. Cet examen procura un peu de soulagement au père et à l'amant, qui non seulement n'y trouvèrent pas celles qu'ils y cherchaient avec tant de crainte de les apercevoir, mais qui même ne reconnurent, parmi le peu de vêtements que les meurtriers avaient laissés à leurs victimes, rien qui eût appartenu aux deux soeurs.
Ils n'en étaient pas moins condamnés aux tourments d'une incertitude presque aussi pénible que la plus cruelle vérité. Ils étaient debout, dans un silence mélancolique, devant cet horrible amas de cadavres, quand le chasseur adressa la parole à ses compagnons pour la première fois depuis leur départ.
— J'ai vu plus d'un champ de bataille, dit-il le visage enflammé de colère; j'ai suivi plus d'une fois des traces de sang pendant plusieurs milles: mais je n'ai jamais vu nulle part la main du diable si visiblement imprimée qu'elle l'est ici! L'esprit de vengeance est un sentiment qui appartient particulièrement aux Indiens, et tous ceux qui me connaissent savent qu'il ne coule pas une goutte de leur sang dans mes veines; mais je dois dire ici, à la face du ciel, que sous la protection du Seigneur, qui règne même sur ces déserts, si jamais un de ces coquins de Français qui ont souffert un tel massacre se trouve à portée de fusil, voici une arme qui jouera son rôle tant que sa pierre pourra produire une étincelle pour mettre le feu à la poudre. Je laisse le tomahawk et le couteau à ceux qui ont un don naturel pour s'en servir. Qu'en dites-vous, Chingachgook, ajouta-t-il en delaware, ces Hurons rouges se vanteront-ils de cet exploit à leurs squaws, quand les grandes neiges arriveront?
Un éclair de ressentiment passa sur les traits du Mohican: il tira à demi son couteau hors de sa gaine, et détournant ensuite les yeux, sa physionomie redevint aussi calme que s'il n'eût été agité par aucun mouvement de courroux.
— Montcalm! Montcalm! continua le chasseur vindicatif, d'une voix pleine d'énergie, les prêtres disent qu'il viendra un jour où tout ce qu'on aura fait dans la chair se verra d'un coup d'oeil, et avec des yeux qui n'auront plus rien de la faiblesse humaine. Malheur à celui qui est né pour avoir à rendre compte de ce qui s'est passé dans cette plaine!… Ah!… aussi vrai que mon sang est sans mélange, voilà parmi les morts une Peau-Rouge à qui on a enlevé sa chevelure!… Examinez-le, Chingachgook; c'est peut-être un de ceux qui vous manquent, et en ce cas il faudrait lui donner la sépulture, comme le mérite un brave guerrier… Je lis dans vos yeux, Sagamore; je vois qu'un Huron vous paiera le prix de cette vie avant que le vent ait emporte l'odeur du sang.
Le Mohican s'approcha du cadavre défiguré, et l'ayant retourné; il reconnut sur lui les marques distinctives d'une des Six Nations alliées, comme on les appelait, et qui, quoique combattant dans les rangs des Anglais, étaient ennemies mortelles de sa nation. Aussitôt, le repoussant du pied avec un air de dédain, il s'en éloigna avec la même indifférence que si c'eût été le cadavre d'un chien. Le chasseur comprit fort bien ce geste, et se livrant à la suite de ses propres idées, il continua les déclamations que le ressentiment lui inspirait contre le général français.
— Il n'appartient qu'à une sagesse infinie et à un pouvoir sans bornes, dit-il, de balayer ainsi tout à coup de la surface de la terre une pareille multitude d'hommes; car Dieu seul sait quand il doit frapper ou retenir son bras. Et quel être aurait le pouvoir de remplacer une seule des créatures qu'il prive du jour? Quant à moi, je me fais même scrupule de tuer un second daim avant d'avoir mangé le premier, à moins que je n'aie à faire une longue marche, ou à rester en embuscade. C'est tout autre chose quand on se trouve sur un champ de bataille en face de l'ennemi; car alors il faut qu'on meure le fusil ou le tomahawk à la main, suivant qu'on a la peau blanche ou rouge. Uncas, venez par ici, et laissez ce corbeau descendre sur le Mingo. Je sais par expérience que ces créatures ont naturellement un goût particulier pour la chair d'un Onéida: et à quoi bon empêcher l'oiseau de se satisfaire?
— Hugh! s'écria le jeune Mohican en se levant sur la pointe des pieds, et les yeux fixés sur la lisière du bois en face; et cette interjection détermina le corbeau à aller chercher sa pâture un peu plus loin.
— Qu'y a-t-il donc? demanda le chasseur en baissant la voix, et en se courbant comme une panthère qui va s'élancer sur sa proie. Dieu veuille que ce soit quelque traîneur français qui rôde dans les environs pour piller les morts, quoiqu'on ne leur ait pas laissé grand chose: je crois que mon tueur de daims enverrait en ce moment une balle droit au but.
Uncas ne répondit rien; mais bondissant avec la légèreté d'un faon, il fut en un instant sur la lisière du bois, brisa une branche d'épines, et en détacha un lambeau du voile vert de Cora, qu'il agita en triomphe au-dessus de sa tête. Le second cri que poussa le jeune Mohican et ce léger tissu eurent bientôt attiré près de lui ses autres compagnons.
— Ma fille! s'écria Munro d'une voix entrecoupée; qui me rendra ma fille!
— Uncas le tâchera, répondit le jeune Indien avec autant de simplicité que de chaleur.
Cette promesse et l'accent avec lequel elle fut faite ne produisirent aucun effet sur le malheureux père, qui avait à peine entendu les paroles d'Uncas. Saisissant le lambeau du voile de Cora, il le serra dans sa main tremblante, tandis que ses yeux égarés se promenaient sur les buissons voisins, comme s'il eût espéré qu'ils allaient lui rendre sa fille, ou qu'il eût craint de n'y retrouver que ses restes ensanglantés.
— Il n'y a point de morts ici, dit Heyward d'une voix creuse et presque étouffée par la crainte; il ne paraît pas que l'orage se soit dirigé de ce côté.
— Cela est évident et plus clair que le firmament, dit OEil-de- Faucon avec son sang-froid imperturbable; mais il faut que ce soit elle ou ceux qui l'ont enlevée qui aient passé par ici; car je me rappelle fort bien que le voile qu'elle portait pour cacher un visage que tout le monde aimait à voir était semblable à cette gaze.
— Oui, Uncas, vous avez raison, répondit-il à quelques mots que celui-ci lui avait adressés en delaware; je crois que c'est elle- même qui a passé par ici. Elle aura fui dans les bois comme un daim effarouché; et dans le fait, quel est l'être qui, ayant des jambes, serait resté pour se faire assommer? Maintenant cherchons les traces qu'elle a dû laisser, et nous les trouverons; car je croirais volontiers quelquefois que les yeux d'un Indien reconnaîtraient dans l'air les marques du passage d'un oiseau- mouche.
— Que le ciel vous bénisse, digne homme! s'écria le père vivement agité; que Dieu vous récompense! Mais où peuvent-elles avoir fui? où trouverons-nous mes deux filles?
Pendant ce temps, le jeune Mohican s'occupait déjà avec activité de la recherche dont OEil-de-Faucon venait de parler; et Munro avait à peine fini une question à laquelle il ne pouvait guère espérer une réponse satisfaisante, qu'il poussa une nouvelle exclamation de joie à peu de distance le long de la même lisière du bois. Ses compagnons coururent à lui et il leur remit un autre fragment du même voile, qu'il avait trouvé accroché à la dernière branche d'un bouleau.
— Doucement! doucement! dit OEil-de-Faucon en étendant sa longue carabine pour empêcher Heyward de courir en avant: il ne faut pas que trop d'ardeur risque de nous détourner de la voie sur laquelle nous sommes. Un pas fait sans précaution peut nous donner des heures d'embarras. Nous sommes sur la piste; c'est ce qu'on ne peut nier.
— Mais par où faut-il prendre pour les suivre? demanda Heyward avec quelque impatience.
— Le chemin qu'elles peuvent avoir pris dépend de bien des circonstances, répondit le chasseur: si elles sont seules, elles peuvent avoir marché en tournant, au lieu de suivre une ligne droite, et dans ce cas il est possible qu'elles ne soient qu'à une douzaine de milles de nous. Si au contraire elles sont emmenées par les Hurons ou par quelques autres Indiens alliés des Français, il est à croire qu'elles sont déjà sur les frontières du Canada. Mais qu'importe! ajouta-t-il en voyant l'inquiétude et le désappointement se peindre sur tous les traits du colonel et du major; nous voici, les deux Mohicans et moi, à un bout de leur piste, et nous arriverons à l'autre, quand il serait à cent lieues. Pas si vite! Uncas! pas si vite! vous êtes aussi impatient que si vous étiez né dans les colonies. Vous oubliez que des pieds légers ne laissent pas de traces bien profondes.
— Hugh! s'écria Chingachgook qui s'occupait à examiner des broussailles qu'on paraissait avoir froissées pour s'ouvrir un passage dans la forêt, et qui, se redressant de toute sa hauteur, dirigeait une main vers la terre, dans l'attitude et avec l'air d'un homme qui voit un reptile dégoûtant.
— C'est l'impression évidente du pied d'un homme! s'écria Duncan en se baissant pour examiner l'endroit désigné. Il est venu sur le bord de cette mare d'eau; on ne peut s'y tromper. Cela n'est que trop sûr, elles sont prisonnières.
— Cela vaut mieux que de mourir de faim en errant dans les bois, dit tranquillement OEil-de-Faucon, et nous n'en serons que plus sûrs de ne pas perdre leurs traces. Maintenant je gagerais cinquante peaux de castor contre cinquante pierres à fusil, que les Mohicans et moi nous trouverons les wigwams des coquins avant qu'un mois soit écoulé. Baissez-vous, Uncas, et voyez si vous ne pourrez rien faire de ce mocassin; car c'est évidemment la marque d'un mocassin, et non celle d'un soulier.
Le jeune Mohican s'agenouilla, écarta avec beaucoup de précaution quelques feuilles sèches qui auraient gêné son examen, qu'il fit avec autant de soin qu'un avare considère une pièce d'or qui lui semble suspecte. Enfin il se releva d'un air qui annonçait qu'il était satisfait du résultat de ses recherches.
— Eh bien! demanda le chasseur, que vous a-t-il dit? En avez-vous pu faire quelque chose?
— C'est le Renard-Subtil.
— Encore ce maudit rôdeur! Nous n'en serons, débarrassés que lorsque mon tueur de daims aura pu lui dire un mot d'amitié.
Cette annonce parut à Heyward un présage de nouveaux malheurs, et quoiqu'il fût porté à en admettre la vérité, il exprima des doutes dans lesquels il trouvait une consolation.
— Il peut y avoir ici quelque méprise, dit-il: un mocassin est si semblable à un autre!
— Un mocassin semblable à un autre! s'écria OEil-de-Faucon; autant vaudrait dire que tous les pieds se ressemblent, et cependant tout le monde sait qu'il y en a de longs et de courts, de larges et d'étroits; que ceux-ci ont le cou-de-pied plus haut, ceux-là plus bas; que les uns marchent en dehors, les autres en dedans. Les mocassins ne se ressemblent pas plus que les livres, quoique ceux qui lisent le mieux dans ceux-ci ne soient pas les plus capables de bien distinguer ceux-là. Tout cela est ordonné pour le mieux, afin de laisser à chacun ses avantages naturels. Faites-moi place, Uncas; qu'il s'agisse de livres ou de mocassins, deux opinions valent toujours mieux qu'une.
Il se baissa à son tour, examina la trace avec attention, et se releva au bout de quelques instants.
— Vous avez raison, Uncas, dit-il: c'est la trace que nous avons vue si souvent l'autre jour, quand nous lui donnions la chasse, et le drôle ne manquera jamais de boire quand il en trouvera l'occasion. Vos Indiens buveurs marchent toujours en étalant et en appuyant le pied plus que le sauvage naturel, parce qu'un ivrogne a besoin d'une base plus solide, que sa peau soit rouge ou blanche. C'est justement la même longueur et la même largeur. Examinez à votre tour, Sagamore; vous avez mesuré plus d'une fois les traces de cette vermine, quand nous nous sommes mis à sa poursuite depuis le rocher de Glenn jusqu'à la source de Santé.
Chingachgook s'agenouilla à son tour, et après un court examen il se releva, et prononça d'un air grave, quoique avec un accent étranger, le mot Magua.
— Oui, dit OEil-de-Faucon, c'est une chose décidée; la jeune dame aux cheveux noirs et Magua ont passé par ici.
— Et Alice? demanda Heyward en tremblant.
— Nous n'en avons encore aperçu aucune trace, répondit le chasseur tout en examinant avec attention les arbres, les buissons et la terre. Mais que vois-je là-bas? Uncas, allez chercher ce qui est par terre, près de ce buisson d'épines.
Le jeune Indien obéit à l'instant, et dès qu'il eut remis au chasseur l'objet qu'il venait de ramasser, celui-ci le montra à ses compagnons en riant de bon coeur, mais d'un air de dédain.
— C'est le joujou, le sifflet de notre chanteur, dit-il; il a donc passé par ici, et maintenant nous aurons des traces qu'un prêtre même pourrait suivre. Uncas, cherchez les marques d'un soulier assez long et assez large pour contenir un pied capable de soutenir une masse de chair mal bâtie, de six pieds deux pouces de hauteur. Je commence à ne pas désespérer de ce bélître[54], puisqu'il a abandonné ce brimborion[55], peut-être pour commencer un métier plus utile.
— Du moins il a été fidèle à son poste, dit Heyward, et Cora et Alice ont encore un ami auprès d'elles.
— Oui, dit OEil-de-Faucon en appuyant par terre la crosse de son fusil et en baissant la tête sur le canon avec un air de mépris évident; un ami qui sifflera tant qu'elles le voudront. Mais tuera-t-il un daim pour leur dîner? Reconnaîtra-t-il son chemin par la mousse des arbres? Coupera-t-il le cou d'un Huron pour les défendre? S'il ne peut rien faire de tout cela, le premier oiseau- moqueur[56] qu'il rencontrera est aussi adroit que lui. Eh bien! Uncas, trouvez-vous quelque chose qui ressemble à l'impression d'un pareil pied?
— Voici une trace qui paraît avoir été formée par un pied humain, dit Heyward, qui saisit avec plaisir cette occasion pour changer le sujet d'une conversation qui lui déplaisait, parce qu'il savait le meilleur gré à David de ne pas avoir abandonné les deux soeurs; croyez-vous que ce puisse être le pied de notre ami?
— Touchez les feuilles avec plus de précaution! s'écria le chasseur, ou vous gâterez toute l'empreinte. Cela! c'est la marque d'un pied, mais de celui de la chevelure noire, et il est assez petit pour une si belle taille: le talon du chanteur le couvrirait tout entier.
— Où? Laissez-moi voir les traces des pieds de ma fille! s'écria Munro en s'avançant à travers les buissons, et se mettant à genoux pour en rapprocher ses regards.
Quoique le pas qui avait laissé cette marque eût été léger et rapide, elle était pourtant encore suffisamment visible, et les yeux du vétéran s'obscurcirent en la considérant; car, lorsqu'il se releva, Duncan remarqua qu'il avait mouillé de ses larmes la trace du passage de sa fille. Voulant le distraire d'une angoisse qui menaçait d'éclater à chaque instant, et qui l'aurait rendu incapable des efforts qu'il avait à faire, il dit au chasseur:
— Maintenant que nous avons trouvé ces signes infaillibles, ne perdons pas un instant pour nous mettre en marche. En de pareilles circonstances, chaque minute doit paraître un siècle aux malheureuses prisonnières.
— Ce n'est pas toujours le chien qui court le plus vite qui attrape le daim, répondit OEil-de-Faucon sans cesser d'avoir les yeux attachés sur les indices de passage qui avaient été découverts. Nous savons que le Huron rôdeur a passé par ici, ainsi que la chevelure noire et le chanteur; mais la jeune dame aux cheveux blonds et aux yeux bleus, qu'est-elle devenue? Quoique plus petite et beaucoup moins brave que sa soeur, elle est bonne à voir et agréable à entendre. D'où vient que personne ne parle d'elle? N'a-t-elle pas d'amis ici?
— À Dieu ne plaise qu'elle en manque jamais! s'écria Duncan avec chaleur. Mais pourquoi une telle question? Ne sommes-nous pas occupés à la chercher? Quant à moi, je continuerai ma poursuite jusqu'à ce que je l'aie trouvée.
— En ce pas, nous pourrons avoir à marcher par différents chemins, dit le chasseur, car il est constant qu'elle n'a point passé par ici. Quelque léger que puisse être son pas, nous en aurions aperçu quelques traces.
Heyward fit un pas en arrière, et toute son ardeur parut s'éteindre et céder à l'accablement. Le chasseur, après avoir réfléchi un instant, continua sans faire la moindre attention au changement de physionomie du major.
— Il n'existe pas dans les bois, dit-il, une femme dont le pied puisse laisser une pareille empreinte. Elle a donc été faite par celui de la chevelure noire ou de sa soeur. Les deux haillons que nous avons trouvés prouvent que la première a passé par ici; mais où sont les indices du passage de l'autre? N'importe; suivons les traces qui se présentent, et si nous n'en voyons pas d'autres, nous retournerons dans la plaine pour chercher une autre voie. Avancez, Uncas, et ayez toujours l'oeil sur les feuilles sèches; je me charge d'examiner Les buissons. Allons, mes amis, en avant; voilà le soleil qui descend derrière les montagnes.
— Et moi, demanda Heyward, n'y a-t-il rien que je puisse faire?
— Vous, dit OEil-de-Faucon qui était déjà en marche ainsi, que ses deux amis rouges, marchez derrière nous, et si vous apercevez quelques traces, prenez garde d'y rien gâter.
Il y avait à peine quelques minutes qu'ils marchaient quand les deux Indiens s'arrêtèrent pour examiner de nouveau quelques signes sur la terre; Le père et le fils se parlaient à voix haute et avec vivacité; tantôt les yeux fixés sur l'objet qui occasionnait leur discussion, tantôt se regardant l'un l'autre avec un air de satisfaction non équivoque.
— Il faut qu'ils aient trouvé le petit pied! s'écria OEil-de- Faucon en courant à eux sans penser davantage à la part qu'il s'était réservée dans la recherche générale. Qu'avons nous ici? Quoi! il y a eu une embuscade en ce lieu? Eh non! par le meilleur fusil qui soit sur toutes les frontières, voilà encore les chevaux dont les jambes de chaque côté marchent en même temps! Il n'y a plus de secret à présent, la chose est aussi claire que l'étoile du nord à minuit. Ils sont à cheval. Voilà le sapin où les chevaux ont été attachés, car ils ont piétiné tout autour, et voilà le grand sentier qui conduit vers le nord, dans le Canada.
— Mais nous n'avons encore aucune preuve qu'Alice, que miss Munro la jeune, fût avec sa soeur, dit Duncan.
— Non, répondit le chasseur, à moins que nous n'en trouvions une dans je ne sais quoi que le jeune Mohican vient de ramasser. Passez nous cela, Uncas, afin que nous puissions l'examiner.
Heyward reconnut sur-le-champ un bijou qu'Alice aimait à porter; et avec la mémoire fidèle d'un amant, il se souvint qu'il le lui avait vu au cou dans la fatale matinée du jour du massacre. Il se hâta de l'annoncer à ses compagnons, et le plaça sur son coeur avec tant de vivacité que le chasseur crut qu'il l'avait laissé tomber, et se mit à le chercher par terre.
— Ah! dit-il après avoir inutilement écarté les feuilles avec la crosse de son fusil, c'est un signe certain de vieillesse quand la vue commence à baisser. Un joyau si brillant, et ne pas l'apercevoir! N'importe! j'y vois encore assez pour guider une balle qui sort du canon de mon fusil, et cela suffit pour arranger toutes les disputes entre les Mingos et moi. J'aurais pourtant été bien aise de retrouver cette babiole, quand ce n'aurait été que pour la rendre à celle à qui elle appartient; ce serait ce que j'appelle bien rejoindre les deux bouts d'une longue piste; car à présent le fleuve Saint-Laurent et peut-être même les grands lacs sont déjà entre elles et nous.
— Raison de plus pour ne pas nous arrêter, dit Heyward; remettons-nous en marche sur-le-champ.
— Jeune sang et sang chaud sont, dit-on, à peu près la même chose, répliqua OEil-de-Faucon. Nous ne partons pas pour chasser les écureuils ou pour pousser un daim dans l'Horican. Nous commençons une course qui durera des jours et des nuits, et nous avons à traverser des déserts où les pieds de l'homme ne se montrent que bien rarement, et où toutes les connaissances de vos livres ne pourraient vous guider. Jamais un Indien ne part pour une pareille expédition sans avoir fumé devant le feu du conseil; et quoique je sois un homme blanc, dont le sang est sans mélange, j'approuve leur usage en ce cas, parce qu'il donne le temps de la réflexion. D'ailleurs nous pourrions perdre notre piste pendant l'obscurité. Nous retournerons donc sur nos pas; nous allumerons notre feu cette nuit dans les ruines du vieux fort, et demain à la pointe du jour nous serons frais, dispos, et prêts à accomplir notre entreprise en hommes, et non comme des femmes bavardes ou des enfants impatients.
Au ton et aux manières du chasseur, Heyward vit sur-le-champ qu'il serait inutile de lui faire des remontrances. Munro était retombé dans cette sorte d'apathie dont il sortait rarement depuis ses dernières infortunes, et dont il ne pouvait être tiré momentanément que par quelque forte émotion. Se faisant donc une vertu de la nécessité, le jeune major donna le bras au vétéran, et ils suivirent le chasseur et les deux Indiens, qui étaient déjà en marche en se dirigeant du côté de la plaine.
Chapitre IXX
SAI. S'il ne te rembourse pas, bien certainement tu ne prendras pas sa chair; à quoi te servirait-elle? LE JUIF. À en faire des appâts pour les poissons; et si elle ne satisfait pas leur appétit, elle assouvira du moins ma soif de vengeance.
Shakespeare, Le marchand de Venise.
Les ombres du soir étaient venues augmenter l'horreur des ruines de William-Henry, quand nos cinq compagnons y arrivèrent. Le chasseur et les deux Mohicans s'empressèrent de faire leurs préparatifs pour y passer la nuit, mais d'un air grave et sérieux qui prouvait que l'horrible spectacle qu'ils avaient eu sous les yeux avait fait sur leur esprit plus d'impression qu'ils ne voulaient en laisser voir. Quelques poutres à demi brûlées furent appuyées par un bout contre un mur, pour former une espèce d'appentis, et quand Uncas les eut couvertes avec des branches, cette demeure précaire fut terminée. Le jeune Indien montra du doigt cet abri grossier, dès qu'il eut terminé ses travaux, et Heyward, qui entendit le langage de ce geste silencieux, y conduisit Munro et le pressa de prendre quelque repos. Laissant le vétéran seul avec ses chagrins, il retourna sur-le-champ en plein air, se trouvant trop agité pour suivre le conseil qu'il venait de donner à son vieil ami.
Tandis qu'OEil-de-Faucon et ses deux compagnons allumaient leur feu et prenaient leur repas du soir, repas frugal qui ne consistait qu'en chair d'ours séchée, le jeune major monta sur les débris d'un bastion qui dominait sur l'Horican. Le vent était tombé, et les vagues frappaient avec moins de violence et plus de régularité contre le rivage sablonneux qui était sous ses pieds. Les nuages, comme fatigués de leur course impétueuse, commençaient à se diviser; les plus épais se rassemblant en masses noires à l'horizon, et les plus légers, planant encore sur les eaux du lac et sur le sommet des montagnes, comme une volée d'oiseaux effrayés, mais qui ne peuvent se résoudre à s'éloigner de l'endroit où ils ont laissé leurs nids. Çà et là une étoile brillante luttait contre les vapeurs qui roulaient encore dans l'atmosphère, et semblait un rayon lumineux perçant la sombre voûte du firmament. Des ténèbres impénétrables couvraient déjà les montagnes qui entouraient les environs, et la plaine était comme un vaste cimetière abandonné, où règne le silence de la mort au milieu de ceux qu'elle a frappés.
Duncan resta quelque temps à contempler une scène si bien d'accord avec tout ce qui s'était passé. Ses regards se tournaient tour à tour vers les ruines, au milieu desquelles le chasseur et ses deux amis étaient assis autour d'un bon feu, et vers la faible lueur qu'on distinguait encore du côté du couchant, par le rouge pâle dont elle teignait les nuages, et se reposait ensuite sur cette sombre obscurité qui bornait sa vue à l'enceinte où tant de morts étaient étendus.
Bientôt il crut entendre s'élever de cet endroit des sons inintelligibles, si bas, si confus, qu'il ne pouvait ni s'en expliquer la nature, ni même se convaincre qu'il ne se trompait pas. Honteux des inquiétudes auxquelles il se livrait malgré lui, il chercha à s'en distraire en jetant les yeux sur le lac, et en contemplant les étoiles qui se réfléchissaient sur sa surface mouvante. Cependant son oreille aux aguets l'avertit de la répétition des mêmes sons, comme pour le mettre en garde contre quelque danger caché. Il y donna alors toute son attention, et le bruit qu'il entendit enfin partir plus distinctement du sein des ténèbres lui parut celui que produirait une marche rapide.
Ne pouvant plus maîtriser son inquiétude, il appela le chasseur à voix basse, et l'invita à venir le trouver. Celui-ci prit son fusil sous son bras, et se rendit près du major d'un pas si lent, et avec un air si calme et si insouciant, qu'il était facile de juger qu'il se croyait en toute sûreté dans la situation où il était.
— Écoutez, lui dit Duncan lorsque le chasseur se fut placé tranquillement à son côté; j'entends dans la plaine des sons qui peuvent prouver que Montcalm n'a pas encore entièrement abandonné sa conquête.
— En ce cas, les oreilles valent mieux que les yeux, répondit le chasseur avec sang-froid, en s'occupant en même temps à finir la mastication d'un morceau de chair d'ours dont il avait la bouche pleine; je l'ai vu moi-même entrer dans le Ty avec toute son armée; car vos Français, quand ils ont remporté un succès, aiment assez s'en retourner chez eux pour le célébrer par des danses et des fêtes.
— Cela est possible, mais un Indien dort rarement pendant la guerre, et l'envie de piller peut retenir ici un Huron, même après le départ de ses compagnons. Il serait prudent d'éteindre le feu et de rester aux écoutes. Écoutez! n'entendez-vous pas le bruit dont je vous parle?
— Un Indien rôde rarement au milieu des morts. Quand il a le sang échauffé et qu'il est en fureur, il est toujours prêt à tuer et n'est pas très scrupuleux sur les moyens; mais quand il a enlevé la chevelure de son ennemi, et que l'esprit est séparé du corps, il oublie son inimitié, et laisse au mort le repos qui lui est dû; En parlant des esprits, major, croyez-vous que les Peaux-Rouges et nous autres blancs nous ayons un jour le même paradis?
— Sans doute, sans doute. Ah! J'ai cru entendre encore les mêmes sons, mais c'était peut-être le bruit des feuilles de ce bouleau.
— Quant à moi, continua OEil-de-Faucon en tournant la tête un instant avec nonchalance du côté qu'Heyward lui désignait, je crois que le paradis doit être un séjour de bonheur et que par conséquent chacun y sera traité suivant ses goûts et ses inclinations. Je pense donc, moi, que les Peaux-Rouges ne s'éloignent pas beaucoup de la vérité en croyant qu'après leur mort ils iront dans de beaux bois remplis de gibier, comme le disent toutes leurs traditions. Et, quant à cela, je crois que ce ne serait pas une honte pour un blanc dont le sang est sans mélange, que de passer son temps à…
— Eh bien! vous l'entendez à présent?
— Oui, oui; quand la pâture est abondante, les loups sont en campagne comme lorsqu'elle est rare. S'il faisait clair, et qu'on en eût le loisir, on n'aurait que la peine de choisir leurs plus belles peaux. Mais pour en revenir à la vie du paradis, major, j'ai entendu les prédicateurs dire que le ciel est un séjour de félicité; mais tous les hommes ne sont pas d'accord dans leurs idées relativement au bonheur. Moi, par exemple, soit dit sans manquer de respect aux volontés de la Providence, je n'en trouverais pas un très grand à être enfermé toute la journée pour entendre prêcher, vu mon penchant naturel pour le mouvement et pour la chasse.
Duncan qui, d'après l'explication du chasseur, croyait reconnaître la nature du bruit qui l'avait inquiété, donnait alors plus d'attention aux discours de son compagnon, et était curieux de voir où le mènerait cette discussion.
— Il est difficile, dit-il, de rendre compte des sentiments que l'homme éprouvera lors de ce grand et dernier changement.
— C'en serait un terrible, reprit le chasseur suivant le fil de la même idée, pour un homme qui a passé tant de jours et de nuits en plein air. Ce serait comme si l'on s'endormait près de la source de l'Hudson, et qu'on se réveillât à côté d'une cataracte. Mais c'est une consolation de savoir que nous servons un maître miséricordieux, quoique nous le fassions chacun à notre manière, et que nous soyons séparés de lui par d'immenses déserts. Ah! qu'est-ce que j'entends?
— N'est-ce pas le bruit que font les loups en cherchant leur proie, comme vous venez de le dire? demanda Duncan.
OEil-de-Faucon secoua la tête, et fit signe au major de le suivre dans un endroit que la lumière du feu n'éclairait pas. Après avoir pris cette précaution, il se plaça dans une attitude d'attention, et écouta de toutes ses oreilles, dans l'attente que le bruit qui les avait enfin frappées se répéterait. Mais sa vigilance fut inutile, et après quelques minutes de silence complet, il dit à Heyward à demi-voix:
— Il faut que nous appelions Uncas; il a les sens d'un Indien, et il entendra ce que nous ne pouvons entendre; car étant une Peau- Blanche, je ne puis renier ma nature.
En achevant ces mots, il imita le cri du hibou. Ce son fit tressaillir le jeune Mohican, qui s'entretenait avec son père près du feu. Il se leva sur-le-champ, regarda de différents côtés pour s'assurer d'où partait ce cri, et le chasseur l'ayant répété, Duncan aperçut Uncas qui s'approchait d'eux avec précaution.
OEil-de-Faucon lui donna quelques instructions en peu de mots, en langue delaware, et dès que le jeune Indien eut appris ce dont il s'agissait, il s'éloigna de quelques pas, s'étendit le visage contre terre, et, aux yeux d'Heyward, parut y rester dans un état d'immobilité parfaite. Quelques minutes se passèrent. Enfin le major, surpris qu'il restât si longtemps dans cette attitude, et curieux de voir de quelle manière il se procurait les renseignements qu'on désirait, s'avança vers l'endroit où il l'avait vu tomber; mais, à son grand étonnement, il trouva en y arrivant qu'Uncas avait disparu, et que ce qu'il avait pris pour son corps étendu par terre n'était qu'une ombre produite par quelques ruines.
— Qu'est donc devenu le jeune Mohican? demanda-t-il au chasseur dès qu'il fut de retour auprès de lui; je l'ai vu tomber en cet endroit, et je pourrais faire serment qu'il ne s'est pas relevé.
— Chut! parlez plus bas! Nous ne savons pas quelles oreilles sont ouvertes autour de nous, et les Mingos sont d'une race qui en a de bonnes. Uncas est parti en rampant: il est maintenant dans la plaine, et si quelque Maqua se montre a lui, il trouvera à qui parler.
— Vous croyez donc que Montcalm n'a pas emmené tous ses Indiens? Donnons l'alarme à nos compagnons, et préparons nos armes; nous sommes cinq, et jamais un ennemi ne nous a fait peur.
— Ne leur dites pas un mot, si vous faites cas de la vie! Voyez le Sagamore assis devant son feu! n'a-t-il pas l'air d'un grand chef indien? S'il y a quelques rôdeurs dans les environs, ils ne se douteront pas à ses traits que nous soupçonnons qu'un danger nous menace.
— Mais ils peuvent le découvrir, et lui envoyer une flèche ou une balle presque à coup sûr. La clarté du feu le rend trop visible, et il deviendra très certainement la première victime.
— On ne peut nier qu'il y ait de la raison dans ce que vous dites, répondit OEil-de-Faucon d'un air qui annonçait plus d'inquiétude qu'il n'en avait encore montré; mais que pouvons-nous faire? le moindre mouvement suspect peut nous faire attaquer avant que nous soyons prêts à résister. Il sait déjà, par le signal que j'ai fait à Uncas, qu'il se passe quelque chose d'inattendu, et je vais l'avertir par un autre que nous sommes à peu de distance de quelques Mingos. Sa nature indienne lui dira alors ce qu'il doit faire.
Le chasseur approcha ses doigts de sa bouche, et fit entendre une sorte de sifflement qui fit tressaillir Duncan, comme s'il avait entendu un serpent. Chingachgook avait la tête appuyée sur une main, et semblait se livrer à ses réflexions quand il entendit le signal que semblait lui donner le reptile dont il portait le nom. Il releva la tête, et ses yeux noirs se tournèrent à la hâte autour de lui. Ce mouvement subit, et peut-être involontaire, ne dura qu'un instant, et fut le seul symptôme de surprise et d'alarme qu'on pût remarquer en lui. Il ne toucha pas son fusil, qui était à portée de sa main; son tomahawk, qu'il avait détaché de sa ceinture pour être plus à l'aise, resta par terre à côté de lui. Il reprit sa première attitude, mais en appuyant sa tête sur son autre main, comme pour faire croire qu'il n'avait fait ce mouvement que pour délasser l'autre bras, et il attendit l'événement avec un calme et une tranquillité dont tout autre qu'un Indien eût été incapable.
Heyward remarqua pourtant que tandis qu'à des yeux moins attentifs le chef mohican pouvait paraître sommeiller, ses narines étaient plus ouvertes que de coutume; sa tête était tournée un peu de côté, comme pour entendre plus facilement le moindre son, et ses yeux lançaient des regards vifs et rapides sur tous les objets.
— Voyez ce noble guerrier! dit OEil-de-Faucon à voix basse, en prenant le bras d'Heyward; il sait que le moindre geste déconcerterait notre prudence, et nous mettrait tous à la merci de ces coquins de …
Il fut interrompu par un éclair produit par un coup de mousquet; une détonation le suivit, et l'air fut rempli d'étincelles de feu autour de l'endroit où les yeux d'Heyward étaient encore attachés avec admiration. Un seul coup d'oeil l'assura que Chingachgook avait disparu pendant cet instant de confusion. Cependant le chasseur avait armé son fusil, se tenant prêt à s'en servir et n'attendant que l'instant où quelque ennemi se montrerait à ses yeux. Mais l'attaque parut se terminer avec cette vaine tentative contre la vie de Chingachgook. Deux ou trois fois les deux compagnons crurent entendre un bruit éloigné dans les broussailles; mais les yeux exercés du chasseur reconnurent bientôt une troupe de loups qui fuyaient, effrayés sans doute par le coup de fusil qui venait d'être tiré. Après un nouveau silence de quelques minutes qui se passèrent dans l'incertitude et l'impatience, on entendit un grand bruit dans l'eau, et il fut immédiatement suivi d'un second coup de feu.
— C'est le fusil d'Uncas, dit le chasseur; j'en connais le son aussi bien qu'un père connaît la voix de son fils. C'est une bonne carabine; et je l'ai portée longtemps avant d'en avoir une meilleure.
— Que veut dire tout cela? demanda Duncan; il paraît que des ennemis nous guettent et ont juré notre perte.
— Le premier coup qui a été tiré prouve qu'ils ne nous voulaient pas du bien, et voici un Indien qui prouve aussi qu'ils ne nous ont pas fait de mal, répondit OEil-de-Faucon en voyant Chingachgook reparaître à peu de distance du feu.
Et s'avançant vers lui:
— Eh bien! qu'est-ce, Sagamore? lui dit-il; les Mingos nous attaquent-ils tout de bon, ou n'est-ce qu'un de ces reptiles qui se tiennent sur les derrières d'une armée pour tâcher de voler la chevelure d'un mort, et aller se vanter à leurs squaws de leurs exploits contre les Visages-Pâles?
Chingachgook reprit sa place avec le plus grand sang-froid, et ne fit aucune réponse avant d'avoir examiné un tison qu'avait frappé la balle qui lui était destinée. Ensuite, levant un doigt, il se borna à prononcer en anglais la monosyllabe «hum».
— C'est comme je le pensais, dit le chasseur en s'asseyant auprès de lui; et comme il s'est mis à couvert dans le lac avant qu'Uncas lâchât son coup, il est plus que probable qu'il s'échappera, et qu'il ira conter forte mensonges comme quoi il avait dresse une embuscade à deux Mohicans et à un chasseur blanc; car les deux officiers ne peuvent pas compter pour grand chose dans ce genre d'escarmouches. Eh bien! qu'il aille! il y a des honnêtes gens partout, quoiqu'il ne s'en trouve guère parmi les Maquas, comme Dieu le sait; mais il peut se rencontrer, même parmi eux, quelque brave homme qui se moque d'un fanfaron quand il se vante contre toute raison. Le plomb de ce coquin vous a sifflé aux oreilles, Sagamore.
Chingachgook jeta un coup d'oeil calme et insouciant vers le tison que la balle avait frappé, et conserva son attitude avec un sang- froid qu'un pareil incident ne pouvait troubler. Uncas arriva en ce moment, et s'assit devant le feu près de ses amis, avec le même air d'indifférence et de tranquillité que son père.
Heyward suivait des yeux tous leurs mouvements avec un vif intérêt mêlé d'étonnement et de curiosité; et il était porté à croire que le chasseur et les deux Indiens avaient de secrets moyens d'intelligence qui échappaient à son attention. Au lieu de ce récit détaillé qu'un jeune Européen se serait empressé de faire pour apprendre à ses compagnons, peut-être même avec quelque exagération, ce qui venait de se passer au milieu des ténèbres qui couvraient la plaine; il semblait que le jeune guerrier se contentât de laisser ses actions parler pour lui. Dans le fait ce n'était ni le lieu ni le moment qu'un Indien aurait choisi pour se vanter de ses exploits; et il est probable que si Heyward n'eût pas fait de questions, pas un seul mot n'aurait été prononcé alors sur ce sujet.
— Qu'est devenu notre ennemi, Uncas? lui demanda-t-il; nous avons entendu votre coup de fusil, et nous espérions que vous ne l'auriez pas tiré en vain.
Le jeune Mohican releva un pan de son habit, et montra le trophée sanglant de sa victoire, une chevelure qu'il avait attachée à sa ceinture.
Chingachgook y porta la main, et la regarda un instant avec attention. La laissant ensuite retomber avec un dédain bien prononcé, il s'écria:
— Hugh! Onéida!
— Un Onéida! répéta le chasseur qui commençait à perdre son air animé pour prendre une apparence d'apathie semblable à celle de ses deux compagnons, mais qui s'avança avec curiosité pour examiner ce gage hideux du triomphe; au nom du ciel! si les Onéidas nous suivent tandis que nous suivons les Hurons, nous nous trouverons entre deux bandes de diables! Eh bien! aux yeux d'un blanc, il n'y a pas de différence entre cette chevelure et celle d'un autre Indien, et cependant le Sagamore assure qu'elle a poussé sur la tête d'un Mingo, et il désigne même sa peuplade!
— Et vous, Uncas, qu'en dites-vous? de quelle nation était le coquin que vous avez justement expédié?
Uncas leva les yeux sur le chasseur, et lui répondit avec sa voix douce et musicale:
— Onéida.
— Encore Onéida! s'écria OEil-de-Faucon. Ce que dit un indien est ordinairement vrai; mais quand ce qu'il dit est confirmé par un autre, on peut le regarder comme paroles d'évangile.
— Le pauvre diable s'est mépris, dit Heyward; il nous a pris pour des Français; il n'aurait pas attaqué les jours d'un ami.
— Prendre un Mohican, peint des couleurs de sa nation, pour un Huron! s'écria le chasseur; autant voudrait dire qu'on pourrait prendre les habits blancs des grenadiers de Montcalm pour les vestes rouges des Anglais. Non, non; le reptile savait bien ce qu'il faisait, et il n'y a pas eu de méprise dans cette affaire, car il n'y a pas beaucoup d'amitié perdu entre un Mingo et un Delaware, n'importe du côté de quels blancs leurs peuplades soient rangées. Et quant à cela, quoique les Onéidas servent Sa Majesté le roi d'Angleterre, qui est mon souverain et mon maître, mon tueur de daims n'aurait pas délibéré longtemps pour envoyer une dragée à cette vermine, si mon bonheur me l'avait fait rencontrer sur mon chemin.
— C'eût été violer nos traités et agir d'une manière indigne de vous.
— Quand un homme vit longtemps avec d'autres hommes, s'il n'est pas coquin et que les autres soient honnêtes, l'affection finit par s'établir entre eux. Il est vrai que l'astuce des blancs a réussi à jeter la confusion dans les peuplades en ce qui concerne les amis et les ennemis; car les Hurons et les Onéidas, parlant la même langue, et qu'on pourrait dire être la même nation, cherchent à s'enlever la chevelure les uns aux autres; et les Delawares sont divisés entre eux, quelques-uns restant autour du feu de leur grand conseil sur les bords de leur rivière, et combattant pour la même cause que les Mingos, tandis que la plupart d'entre eux sont allés dans le Canada, par suite de leur haine naturelle contre ces mêmes Mingos. Cependant il n'est pas dans la nature d'une Peau- Rouge de changer de sentiments à tout coup de vent, et c'est pourquoi l'amitié d'un Mohican pour un Mingo est comme celle d'un homme blanc pour un serpent.
— Je suis fâché de vous entendre parler ainsi, car je croyais que les naturels qui habitent les environs de nos établissements nous avaient trouvés trop justes pour ne pas s'identifier complètement à nos querelles.
— Ma foi, je crois qu'il est naturel de donner à ses propres querelles la préférence sur celles des étrangers. Quant à moi, j'aime la justice, et c'est pourquoi… Non, je ne dirai pas que je hais un Mingo, cela ne conviendrait ni à ma couleur ni à ma religion, mais je répéterai encore que si mon tueur de daims n'a pas envoyé une dragée à ce coquin de rôdeur, c'est l'obscurité qui en est cause.
Alors, convaincu de la force de ses raisonnements, quel que pût être leur effet sur celui à qui il en faisait part, l'honnête mais implacable chasseur tourna la tête d'un autre côté, comme s'il eût voulu mettre fin à cette controverse.
Heyward remonta sur le rempart, trop inquiet et trop peu au fait des escarmouches des bois pour ne pas craindre le renouvellement de quelque attaque semblable. Il n'en était pas de même du chasseur et des Mohicans. Leurs sens longtemps exercés, et rendus plus sûrs et plus actifs par l'habitude et la nécessité, les avaient mis en état non seulement de découvrir le danger, mais de s'assurer qu'ils n'avaient plus rien à craindre. Aucun des trois ne paraissait conserver le moindre doute relativement à leur sûreté parfaite; et ils en donnèrent la preuve en s'occupant des préparatifs pour se former en conseil, et délibérer sur ce qu'ils avaient à faire.
La confusion des nations et même des peuplades à laquelle OEil-de- Faucon venait de faire allusion existait à cette époque dans toute sa force. Le grand lien d'un langage commun et par conséquent d'une origine commune avait été rompu; et c'était par suite de cette désunion que les Delawares et les Mingos, nom général qu'on donnait aux six nations alliées, combattaient dans les mêmes rangs, quoique ennemis naturels, tandis que les derniers étaient opposés aux Hurons. Les Delawares étaient eux-mêmes divisés entre eux. L'amour du sol qui avait appartenu à leurs ancêtres avait retenu le Sagamore et son fils sous les bannières du roi d'Angleterre avec une petite troupe de Delawares qui servaient au fort Édouard; mais on savait que la plus grande partie de sa nation, ayant pris parti pour Montcalm par haine contre les Mingos, était en campagne.
Il est bon que le lecteur sache, s'il ne l'a pas suffisamment appris dans ce qui précède, que les Delawares ou Lenapes avaient la prétention d'être la tige de ce peuple nombreux, autrefois maître de toutes les forêts et plaines du nord et de l'est, de ce qui forme aujourd'hui les États-Unis de l'Amérique, et dont la peuplade des Mohicans était une des branches les plus anciennes et les plus distinguées.
C'était donc avec une connaissance parfaite des intérêts contraires qui avaient armé des amis les uns contre les autres et qui avaient décidé des ennemis naturels à devenir les alliés d'un même parti, que le chasseur et ses deux compagnons se disposèrent à délibérer sur la manière dont ils concerteraient leurs mouvements au milieu de tant de races de sauvages. Duncan connaissait assez les coutumes des Indiens pour savoir pourquoi le feu avait été alimenté de nouveau, et pourquoi les deux Mohicans et même le chasseur s'étaient gravement assis sous un dais de fumée: se plaçant dans un endroit où il pourrait être spectateur de cette scène, sans cesser d'avoir l'oreille attentive au moindre bruit qui pourrait se faire entendre dans la plaine, il attendit le résultat de la délibération avec toute la patience dont il put s'armer.
Après un court intervalle de silence, Chingachgook alluma une pige dont le godet était une pierre tendre du pays, très artistement taillée, et le tuyau un tube de bois. Après avoir fumé quelques instants, il la passa à OEil-de-Faucon, qui en fit autant et la remit ensuite à Uncas. La pipe avait ainsi fait trois fois le tour de la compagnie, au milieu du silence le plus profond, avant que personne parût songer à ouvrir la bouche. Enfin Chingachgook, comme le plus âgé et le plus élevé en rang, prit la parole, fit l'exposé du sujet de la délibération, et donna son avis en peu de mots avec calme et dignité. Le chasseur lui répondit, le Mohican répliqua, son compagnon fit de nouvelles objections, mais le jeune Uncas écouta dans un silence respectueux, jusqu'à ce qu'OEil-de- Faucon lui eût demandé son avis. D'après le ton et les gestes des orateurs, Heyward conclut que le père et le fils avaient embrassé la même opinion, et que leur compagnon blanc en soutenait une autre. La discussion s'échauffait peu à peu, et il était évident que chacun tenait fortement à son avis.
Mais malgré la chaleur croissante de cette contestation amicale, l'assemblée chrétienne la mieux composée, sans même en excepter ces synodes où il ne se trouve que de révérends ministres de la parole divine, aurait pu puiser une leçon salutaire de modération dans la patience et la courtoisie des trois individus qui discutaient ainsi. Les discours d'Uncas furent écoutés avec la même attention que ceux qui étaient inspirés par l'expérience et la sagesse plus mûre de son père, et bien loin de montrer quelque impatience de parler, chacun des orateurs ne réclamait la parole pour répondre à ce qui venait d'être dit qu'après avoir consacré quelques minutes à réfléchir en silence sur ce qu'il venait d'entendre et sur ce qu'il devait répliquer.
Le langage des Mohicans était accompagné de gestes si naturels et si expressifs, qu'il ne fut pas très difficile à Heyward de suivre le fil de leurs discours. Ceux du chasseur lui parurent plus obscurs, parce que celui-ci, par suite de l'orgueil secret que lui inspirait sa couleur, affectait ce débit froid et inanimé qui caractérise toutes les classes d'Anglo-Américains quand ils ne sont pas émus par quelque passion. La fréquente répétition des signes par lesquels les deux Indiens désignaient les différentes marques de passage qu'on peut trouver dans une forêt, prouvait qu'ils insistaient pour continuer la route par terre, tandis que le bras d'OEil-de-Faucon, plusieurs fois dirigé vers l'Horican, semblait indiquer, qu'il était d'avis de voyager par eau.
Le chasseur paraissait pourtant céder, et la question était sur le point d'être décidée contre lui, quand tout à coup il se leva, et secouant son apathie, il prit toutes les manières et employa toutes les ressources de l'éloquence indienne. Traçant un demi- cercle en l'air, d'orient en occident, pour indiquer le cours du soleil, il répéta ce signe autant de fois qu'il jugeait qu'il leur faudrait de jours pour faire leur voyage dans les bois. Alors il traça sur la terre une longue ligne tortueuse, indiquant en même temps par ses gestes les obstacles que leur feraient éprouver les montagnes et les rivières. Il peignit, en prenant un air de fatigue, l'âge et la faiblesse de Munro qui était en ce moment enseveli dans le sommeil, et parut même ne pas avoir une très haute idée des moyens physiques de Duncan pour surmonter tant de difficultés; car celui-ci s'aperçut qu'il était question de lui quand il vit le chasseur étendre la main, et qu'il l'entendit prononcer les mots la Main-Ouverte, surnom que la générosité du major lui avait fait donner par toutes les peuplades d'Indiens amis. Il imita ensuite le mouvement léger d'un canot fendant les eaux d'un lac à l'aide de la rame, et en établit le contraste, en contrefaisant La marche, lente d'un homme, fatigué. Enfin, il termina par étendre le bras vers la chevelure de l'Onéida, probablement pour faire sentir la nécessité de partir promptement, et de ne laisser après eux aucune trace.
Les Mohicans l'écoutèrent avec gravité et d'un air qui prouvait l'impression que faisait sur eux ce discours: la conviction s'insinua peu à peu dans leur esprit, et vers la fin de la harangue d'OEil-de-Faucon, ils accompagnaient toutes ses phrases de cette exclamation qui chez les sauvages est un signe d'approbation ou d'applaudissement. En un mot, Chingachgook et son fils se convertirent à l'avis du chasseur, renonçant à l'opinion qu'ils avaient d'abord soutenue, avec une candeur qui, s'ils eussent été les représentants de quelque grand peuple civilisé, aurait ruiné à jamais leur réputation politique, en prouvant qu'ils pouvaient se rendre à de bonnes raisons.
Dès l'instant que la détermination eut été prise, on ne s'occupa plus que du résultat seul de la discussion: OEil-de-Faucon, sans jeter un regard autour de lui pour lire son triomphe dans les yeux de ses compagnons, s'étendit tranquillement devant le feu qui brûlait encore, et ne tarda pas à s'endormir.
Laissés alors en quelque sorte à eux-mêmes, les Mohicans, qui avaient consacré tant de temps aux intérêts et aux affaires des autres, saisirent ce moment pour s'occuper d'eux-mêmes; se dépouillant de la réserve grave et austère d'un chef indien, Chingachgook commença à parler à son fils avec le ton doux et enjoué de la tendresse paternelle; Uncas répondit à son père avec une cordialité respectueuse; et le chasseur, avant de s'endormir, put s'apercevoir du changement complet qui venait de s'opérer tout à coup dans les manières de ses deux compagnons.
Il est impossible de décrire la musique de leur langage, tandis qu'ils s'abandonnaient ainsi à la gaieté et aux effusions de leur tendresse mutuelle. L'étendue de leurs voix, particulièrement de celle du jeune homme, partait du ton le plus bas et s'élevait jusqu'aux sons les plus hauts avec une douceur qu'on pourrait dire féminine. Les yeux du père suivaient les mouvements gracieux et ingénus de son fils avec un air de satisfaction, et il ne manquait jamais de sourire aux reparties que lui faisait celui-ci. Sous l'influence de ces sentiments aussi tendres que naturels, les traits de Chingachgook ne présentaient aucune trace de férocité, et l'image de la mort, peinte sur sa poitrine, semblait plutôt un déguisement adopté par plaisanterie qu'un emblème sinistre.
Après avoir donné une heure à cette douce jouissance, le père annonça tout à coup son envie de dormir en s'enveloppant la tête de la couverture qu'il portait sur ses épaules et en s'étendant par terre: dès lors Uncas ne se permit plus un seul mot; il rassembla les tisons de manière à entretenir une douce chaleur près des pieds de son père, et chercha à son tour un oreiller au milieu des ruines.
La sécurité que montraient ces hommes de la vie sauvage rendit de la confiance à Heyward: il ne tarda pas à les imiter, et longtemps avant que la nuit fût au milieu de sa course, tous ceux qui avaient cherché un abri dans les ruines de William-Henry dormaient aussi profondément que les victimes d'une trahison barbare, dont les ossements étaient destinés à blanchir sur cette plaine.
Chapitre XX
Terre d'Albanie! permets-moi d'arrêter sur toi mes regards, ô toi, nourrice sévère d'hommes sauvages!
Lord Biron.
Le ciel était encore parsemé d'étoiles quand OEil-de-Faucon se disposa à éveiller les dormeurs. Munro et Heyward entendirent le bruit, et secouant leurs habits, ils étaient déjà sur pied tandis que le chasseur les appelait à voix basse à l'entrée de l'abri grossier sous lequel ils avaient passé la nuit. Lorsqu'ils en sortirent, ils trouvèrent leur guide intelligent qui les attendait, et qui ne les salua que par un geste expressif pour leur recommander le silence.
— Dites vos prières en pensées, leur dit-il à l'oreille en s'approchant d'eux; celui à qui vous les adressez connaît toutes les langues, celle du coeur, qui est la même partout, et celles de la bouche, qui varient suivant les pays. Mais ne prononcez pas une syllabe, car il est rare que la voix d'un blanc sache prendre le ton qui convient dans les bois, comme nous l'avons vu par l'exemple de ce pauvre diable, le chanteur. Venez, continua-t-il en marchant vers un rempart détruit: descendons par ici dans le fossé, et prenez garde en marchant de vous heurter contre les pierres et les débris.
Ses, compagnons se conformèrent à ses injonctions, quoique la cause de toutes ces précautions extraordinaires fût encore un mystère pour l'un d'eux. Lorsqu'ils eurent marché quelques minutes dans le fossé qui entourait le fort de trois côtés, ils le trouvèrent presque entièrement comblé par les ruines des bâtiments et des fortifications écroulées. Cependant avec du soin et de la patience ils parvinrent à y suivre leurs conducteurs, et ils se trouvèrent enfin sur les rives sablonneuses de l'Horican.
— Voilà une trace que l'odorat seul peut suivre, dit le chasseur en jetant en arrière un regard satisfait sur le chemin difficile qu'ils venaient de parcourir; l'herbe est un tapis dangereux pour l'homme qui y marche en fuyant; mais le bois et la pierre ne prennent pas l'impression du mocassin. Si vous aviez porté vos bottes, il aurait pu y avoir quelque chose à craindre; mais quand on a sous les pieds une peau de daim convenablement préparée, on peut en général se fier en toute sûreté sur les rochers. Faites remonter le canot un peu plus haut, Uncas; à l'endroit où vous êtes, le sable prendrait la marque d'un pied aussi facilement que le beurre des Hollandais dans leur établissement sur la Mohawk. Doucement! doucement! que le canot ne touche pas terre; sans quoi les coquins sauraient à quel endroit nous nous sommes embarqués.
Le jeune Indien ne manqua pas de suivre cet avis, et le chasseur, prenant dans les ruines une planche dont il appuya un bout sur le bord du canot où Chingachgook était déjà avec son fils, fit signe aux deux officiers d'y entrer; il les y suivit, et après s'être bien assuré qu'ils ne laissaient derrière eux aucune de ces traces qu'il semblait tellement appréhender, il tira la planche après lui et la lança avec force au milieu des ruines qui s'étendaient jusque sur le rivage.
Heyward continua à garder le silence jusqu'à ce que les deux Indiens, qui s'étaient chargés de manier les rames, eussent fait remonter le canot jusqu'à quelque distance du fort, et qu'il se trouvât au milieu des ombres épaisses que les montagnes situées à l'orient jetaient sur la surface limpide du lac.
— Quel besoin avions-nous de partir d'une manière si précipitée, et avec tant de précautions? demanda-t-il à OEil-de-Faucon.
— Si le sang d'un Onéida pouvait teindre une nappe d'eau comme celle que nous traversons, vous ne me feriez pas une telle question; vos deux yeux y répondraient. Ne vous souvenez-vous pas du reptile qu'Uncas a tué hier soir?
— Je ne l'ai pas oublié; mais vous m'avez dit qu'il était seul, et un homme mort n'est plus à craindre.
— Sans doute, il était seul pour faire son coup; mais un Indien dont la peuplade compte tant de guerriers a rarement à craindre que son sang coule sans qu'il en coûte promptement le cri de mort à quelqu'un de ses ennemis.
— Mais notre présence, l'autorité du colonel Munro seraient une protection suffisante contre le ressentiment de nos alliés, surtout quand il s'agit d'un misérable qui avait si bien mérité son sort. J'espère qu'une crainte si futile ne vous a pas fait dévier de la ligne directe que nous devons suivre?
— Croyez-vous que la balle de ce coquin aurait dévié si Sa Majesté le roi d'Angleterre se fût trouvée sur son chemin? Pourquoi ce Français, qui est capitaine général du Canada, n'a-t- il pas enterré le tomahawk de ses Hurons, si vous croyez qu'il soit si facile à un blanc de faire entendre raison à des Peaux- Rouges?
La réponse qu'Heyward se disposait à faire fut interrompue par un gémissement profond, arraché à Munro par les images cruelles que lui retraçait cette question; mais après un moment de silence, par déférence pour les chagrins de son vieil ami, il répondit à OEil- de-Faucon d'un ton grave et solennel:
— Ce n'est qu'avec Dieu que le marquis de Montcalm peut régler cette affaire.
— Oui, il y a de la raison dans ce que vous dites à présent, car cela est fondé sur la religion et sur l'honneur. Il y aune grande différence pourtant entre jeter un régiment d'habits blancs entre des sauvages et des prisonniers qu'ils massacrent, et faire oublier par de belles paroles à un Indien courroucé qu'il porte un fusil, un tomahawk et un couteau, quand la première que vous lui adressez doit être pour l'appeler mon fils. Mais, Dieu merci, continua le chasseur en jetant un regard de satisfaction sur le rivage du fort William-Henry qui commençait à disparaître dans l'obscurité, et en riant tout bas à sa manière, il faut qu'ils cherchent nos traces sur la surface de l'eau; et à moins qu'ils ne se fassent amis des poissons, et qu'ils n'apprennent d'eux quelles sont les mains qui tenaient les rames, nous aurons mis entre eux et nous toute la longueur de l'Horican avant qu'ils aient décidé quel chemin ils doivent suivre.
— Avec des ennemis en arrière et des ennemis en face, notre voyage paraît devoir être très dangereux.
— Dangereux! répéta OEil-de-Faucon d'un ton fort tranquille; non pas absolument dangereux; car avec de bons yeux et de bonnes oreilles, nous pouvons toujours avoir quelques heures d'avance sur les coquins. Et au pis aller, s'il fallait en venir aux coups de fusil, nous sommes ici trois qui savons ajuster aussi bien que le meilleur tireur de toute votre armée. Non pas dangereux. Ce n'est pas que je prétende qu'il soit impossible que nous nous trouvions serrés de près, comme vous dites vous autres, que nous ayons quelque escarmouche, mais nous ne manquons pas de munitions, et nous trouverons de bons couverts.
Il est probable qu'en parlant de danger, Heyward, qui s'était distingué par sa bravoure, l'envisageait sous un tout autre rapport qu'OEil-de-Faucon. Il s'assit en silence; et le canot continua à voguer sur les eaux du lac pendant plusieurs milles[57].
Le jour commençait à paraître quand ils arrivèrent dans la partie de l'Horican qui est parsemée d'une quantité innombrable de petites îles, la plupart couvertes de bois. C'était par cette route que Montcalm s'était retiré avec son armée, et il était possible qu'il eût laissé quelques détachements d'Indiens, soit pour protéger son arrière-garde, soit pour réunir les traîneurs. Ils s'en approchèrent donc dans le plus grand silence, et avec toutes leurs précautions ordinaires.
Chingachgook quitta la rame, et le chasseur la prenant, se chargea avec Uncas de diriger l'esquif dans les nombreux canaux qui séparaient toutes ces petites îles, sur chacune desquelles des ennemis cachés pouvaient se montrer tout à coup pendant qu'ils avançaient. Les yeux du Mohican roulaient sans cesse d'île en île et de buisson en buisson, à mesure que le canot marchait, et l'on aurait même dit que sa vue voulait atteindre jusque sur le sommet des rochers qui s'élevaient sur les rives du lac, et pénétrer dans le fond des forêts.
Heyward, spectateur doublement intéressé, tant à cause des beautés naturelles de ce lieu, que par suite des inquiétudes qu'il avait conçues, commençait à croire qu'il s'était livré à la crainte sans motif suffisant, quand les rames restèrent immobiles tout à coup, à un signal donné par Chingachgook.
— Hugh! s'écria Uncas presque au même instant que son père frappait un léger coup sur le bord du canot, pour donner avis de l'approche de quelque danger.
— Qu'y a-t-il donc? demanda le chasseur; le lac est aussi uni que si jamais le vent n'y eût soufflé, et je puis voir sur ses eaux jusqu'à la distance de plusieurs milles; mais je n'y aperçois pas même un canard.
L'Indien leva gravement une rame, et la dirigea vers le point sur lequel ses regards étaient constamment fixés. À quelque distance devant eux était une de ces îles couvertes de bois, mais elle paraissait aussi paisible que si le pied de l'homme n'en eût jamais troublé la solitude.
Duncan avait suivi des yeux le mouvement de Chingachgook:
— Je ne vois que la terre et l'eau, dit-il, et le paysage est charmant.
— Chut! dit le chasseur. Oui, Sagamore, vous ne faites jamais rien sans raison. Ce n'est qu'une ombre; mais cette ombre n'est pas naturelle. Voyez-vous, major, ce petit brouillard qui se forme au-dessus de cette île? Mais on ne peut l'appeler un brouillard, car il ressemble plutôt à un petit nuage en forme de bande.
— Ce sont des vapeurs qui s'élèvent de l'eau.
— C'est ce que dirait un enfant. Mais ne voyez-vous pas que ces prétendues vapeurs sont plus noires vers leur base? On les voit distinctement sortir du bois qui est à l'autre bout de l'île. Je vous dis, moi, que c'est de la fumée, et, suivant moi, elle provient d'un feu qui est près de s'éteindre.
— Eh bien! abordons dans l'île, et sortons de doute et d'inquiétude. Elle est trop petite pour qu'il s'y trouve une troupe bien nombreuse, et nous sommes cinq.
— Si vous jugez de l'astuce d'un Indien par les règles que vous trouvez dans vos livres, ou seulement avec la sagacité d'un blanc, vous vous tromperez souvent, et votre chevelure courra grand risque.
OEil-de-Faucon s'interrompit un instant pour réfléchir en examinant avec encore plus d'attention les signes qui lui paraissaient indiquer la présence de quelques ennemis; après quoi il ajouta:
— S'il m'est permis de donner mon avis en cette affaire, je dirai que nous n'avons que deux partis à prendre: le premier est de retourner sur nos pas, et de renoncer à la poursuite des Hurons; le…
— Jamais! s'écria Heyward plus haut que les circonstances ne le permettaient.
— Bien, bien, continua le chasseur en lui faisant signe de se modérer davantage. Je suis moi-même de votre avis: mais j'ai cru devoir à mon expérience de vous exposer les deux alternatives. En ce cas, il faut pousser en avant, et s'il y a des Indiens ou des Français dans cette île, ou dans quelque autre, nous verrons qui saura le mieux ramer. Y a-t-il de la raison dans ce que je dis, Sagamore?
Le Mohican ne répondit qu'en laissant tomber sa rame. Comme il était chargé de diriger le canot, ce mouvement indiqua suffisamment son intention, et il fut si bien secondé, qu'en quelques minutes ils arrivèrent à un point d'où ils pouvaient voir la rive septentrionale de l'île.
— Les voilà! dit le chasseur. Vous voyez bien clairement la fumée à présent, et deux canots, qui plus est. Les coquins n'ont pas encore jeté les yeux de notre côté, sans quoi nous entendrions leur maudit cri de guerre. Allons, force de rames, mes amis, nous sommes déjà loin d'eux, et presque hors de portée d'une balle.
Un coup de fusil l'interrompit, et la balle tomba dans l'eau à quelques pieds du canot. D'affreux hurlements qui partirent en même temps de l'île leur annoncèrent qu'ils étaient découverts, et presque au même instant une troupe de sauvages, se précipitant vers leurs canots, y montèrent à la hâte, et se mirent à leur poursuite. À cette annonce d'une attaque prochaine, la physionomie du chasseur et des deux Mohicans resta impassible; mais ils appuyèrent davantage sur leurs rames, de sorte que leur petite barque semblait voler sur les eaux comme un oiseau.
— Tenez-les à cette distance, Sagamore, dit OEil-de-Faucon en regardant tranquillement par-dessus son épaule, en agitant encore sa rame; tenez-les à cette distance. Les Hurons n'ont jamais eu dans toute leur nation un fusil qui ait une pareille portée, et je sais le chemin que peut faire mon tueur de daims.
S'étant assuré qu'on pouvait sans lui maintenir le canot à une distance convenable, le chasseur quitta la rame et prit sa carabine. Trois fois il en appuya la crosse à son épaule, et trois fois il la baissa pour dire à ses compagnons de laisser les ennemis s'approcher un peu plus. Enfin, ses yeux ayant bien mesuré l'espace qui l'en séparait, il parut satisfait, et plaçant sa main gauche sous le canon de son fusil, il allait en lâcher le chien quand une exclamation soudaine d'Uncas lui fit tourner la tête de son côté.
— Qu'y a-t-il donc? lui demanda-t-il. Votre hugh! vient de sauver la vie à un Huron que je tenais au bout de ma carabine. Quelle raison avez-vous eue pour crier ainsi?
Uncas ne lui répondit qu'en lui montrant le rivage oriental du lac, d'où venait de partir un autre canot de guerre qui se dirigeait vers eux en ligne droite. Le danger dans lequel ils se trouvaient était alors trop évident pour qu'il fût besoin d'employer la parole pour le confirmer: OEil-de-Faucon quitta sur- le-champ son fusil pour reprendre la rame, et Chingachgook dirigea le canot plus près de la rive occidentale, afin d'augmenter la distance qui se trouvait entre eux et ses nouveaux ennemis poussant des cris de fureur. Cette scène inquiétante tira Munro lui-même de la stupeur dans laquelle ses infortunes l'avaient plongé.
— Gagnons la rive, dit-il avec l'air et le ton d'un soldat intrépide; montons sur un de ces rochers, et attendons-y ces sauvages.
— À Dieu ne plaise que moi ou aucun de ceux qui me sont attachés nous accordions une seconde fois quelque confiance à la bonne foi des Français ou de leurs adhérents!
— Celui qui veut réussir quand il a affaire aux Indiens, répliqua OEil-de-Faucon, doit oublier sa fierté, et s'en rapporter à l'expérience des naturels du pays. Tirez davantage du côté de la terre, Sagamore; nous gagnons du terrain sur les coquins; mais ils pourraient manoeuvrer de manière à nous donner de l'embarras, à la longue.
Le chasseur ne se trompait pas; car lorsque les Hurons virent que la ligne qu'ils suivaient les conduirait fort en arrière du canot qu'ils cherchaient à atteindre, ils en décrivirent une plus oblique, et bientôt les deux canots se trouvèrent voguant parallèlement à environ cent toises de distance l'un de l'autre. Ce fut alors une sorte de défi de vitesse, chacun des deux canots cherchant à prendre l'avance sur l'autre, l'un pour attaquer, l'autre pour échapper. Ce fut sans doute par suite de la nécessité où ils étaient de ramer que les Hurons ne firent pas feu sur-le- champ; mais ils avaient l'avantage du nombre, et les efforts de ceux qu'ils poursuivaient ne pouvaient durer longtemps. Duncan en ce moment vit avec inquiétude le chasseur regarder autour de lui avec une sorte d'embarras, comme s'il eût cherché quelque nouveau moyen pour accélérer ou assurer leur fuite.
— Éloignez-vous encore un peu plus du soleil, Sagamore, dit OEil- de-Faucon; je vois un de ces coquins quitter la rame, et c'est sans doute pour prendre un fusil. Un seul membre atteint parmi nous pourrait leur valoir nos chevelures. Encore plus à gauche, Sagamore; mettons cette île entre eux et nous.
Cet expédient ne fut pas inutile; car, tandis qu'ils passaient sur la gauche d'une longue île couverte de bois, les Hurons, désirant se maintenir sur la même ligne, furent obligés de prendre la droite. Le chasseur et ses compagnons ne négligèrent pas cet avantage, et dès qu'ils furent hors de la portée de la vue de leurs ennemis, ils redoublèrent des efforts qui étaient déjà prodigieux. Les deux canots arrivèrent enfin à la pointe septentrionale de l'île comme deux chevaux de course qui terminent leur carrière; cependant les fugitifs étaient en avance, et les Hurons, au lieu de décrire une ligne parallèle, les suivaient par derrière, mais à moins de distance.
— Vous vous êtes montré connaisseur en canots, Uncas, en choisissant celui-ci parmi ceux que les Hurons avaient laissés près de William-Henry, dit le chasseur en souriant et plus satisfait de la supériorité de son esquif que de l'espoir qu'il commençait à concevoir d'échapper aux sauvages. Les coquins ne songent plus qu'à ramer, et au lieu de plomb et de poudre, c'est avec des morceaux de bois plats qu'il nous faut défendre nos chevelures.
— Ils se préparent à faire feu, s'écria Heyward quelques instants après, et comme ils sont en droite ligne, ils ne peuvent manquer de bien ajuster.
— Cachez-vous au fond du canot avec le colonel, dit le chasseur.
— Ce serait donner un bien mauvais exemple, répondit Heyward en souriant, si nous nous cachions à l'instant du danger.
— Seigneur Dieu! s'écria OEil-de-Faucon, voila bien le courage d'un blanc! mais de même que beaucoup de ses actions, il n'est pas fondé en raison. Croyez-vous que le Sagamore, qu'Uncas, que moi- même, qui suis un homme de sang pur, nous hésiterions à nous mettre à couvert dans une circonstance où il n'y aurait aucune utilité à nous montrer? Et pourquoi donc les Français ont-ils entouré Québec de fortifications, s'il faut toujours combattre dans des clairières?
— Tout ce que vous dites peut être vrai, mon digne ami, répliqua Heyward; mais nos usages ne nous permettent pas de faire ce que vous nous conseillez.
Une décharge des Hurons interrompit la conversation, et tandis que les balles sifflaient à ses oreilles, Duncan vit Uncas tourner la tête pour savoir ce qu'il devenait ainsi que Munro. Il fut même obligé de reconnaître que, malgré la proximité des ennemis et le danger qu'il courait lui-même, la physionomie du jeune guerrier ne portait les traces d'aucune autre émotion que l'étonnement de voir des hommes s'exposer volontairement à un péril inutile.
Chingachgook connaissait probablement mieux les idées des blancs à ce sujet, car il ne fit pas un seul mouvement, et continua à s'occuper exclusivement de diriger la course du canot. Une balle frappa la rame qu'il tenait, à l'instant où il la levait, la lui fit tomber des mains, et la jeta à quelques pieds en avant dans le lac. Un cri de joie s'éleva parmi les Hurons, qui rechargeaient leurs fusils. Uncas décrivit un arc dans l'eau avec sa rame, et, par ce mouvement, faisant passer le canot près de celle de son père qui flottait sur la surface, celui-ci la reprit, et la brandissant au-dessus de sa tête en signe de triomphe, il poussa le cri de guerre des Mohicans, et ne songea plus qu'à accélérer la marche du frêle esquif.
Les cris — Le Grand-Serpent! la Longue-Carabine! le Cerf-Agile! partirent à la fois des canots qui les poursuivaient, et semblèrent animer d'une nouvelle ardeur les sauvages qui les remplissaient. Le chasseur, tout en ramant vigoureusement de la main droite, saisit son tueur de daims de la gauche, et releva au- dessus de sa tête en le brandissant comme pour narguer les ennemis. Les Hurons répondirent à cette insulte, d'abord par des hurlements de fureur, et presque au même instant par une seconde décharge de leurs mousquets. Une balle perça le bord du canot; et l'on entendit les autres tomber dans l'eau à peu de distance. On n'aurait pu découvrir en ce moment critique aucune trace d'émotion sur le visage des deux Mohicans; leurs traits n'exprimaient ni crainte ni espérance; leur rame était le seul objet qui parût les occuper. OEil-de-Faucon tourna la tête vers Heyward et lui dit en souriant:
— Les oreilles des coquins aiment à entendre le bruit de leurs fusils; mais il n'y a point parmi les Mingos un oeil qui soit capable de bien ajuster dans un canot qui danse sur l'eau. Vous voyez que les chiens de démons ont été obligés de diminuer le nombre de leurs rameurs pour pouvoir charger et tirer, et en calculant au plus bas, nous avançons de trois pieds pendant qu'ils en font deux.
Heyward, qui ne se piquait pas de si bien calculer les degrés de vitesse relative des deux canots, n'était pas tout à fait aussi tranquille que ses compagnons; cependant il reconnut bientôt que, grâce aux efforts et à la dextérité de ceux-ci, et à la soif du sang qui tourmentait les autres, ils avaient véritablement gagné quelque chose sur leurs ennemis.
Les Hurons firent feu une troisième fois, et une balle toucha la rame du chasseur à vingt lignes de sa main.
— À merveille! dit-il après avoir examiné avec attention l'endroit que la balle avait frappé; elle n'aurait pas entamé la peau d'un enfant, bien moins encore celle de gens endurcis par les fatigues, comme nous le sommes. Maintenant, major, si vous voulez remuer cette rame, mon tueur de daims ne sera pas fâché de prendre part à la conversation.
Duncan saisit la rame, et s'en servit avec une ardeur qui suppléa à ce qui pouvait lui manquer du côté de l'expérience. Cependant le chasseur avait pris son fusil, et après en avoir renouvelé l'amorce, il coucha en joue un Huron, qui se disposait de son côté à tirer. Le coup partit, et le sauvage tomba à la renverse, laissant échapper son fusil dans l'eau. Il se releva pourtant presque au même instant; mais ses mouvements et ses gestes prouvaient qu'il était grièvement blessé. Ses camarades, abandonnant leurs rames, s'attroupèrent autour de lui, et les trois canots devinrent stationnaires.
Chingachgook et Uncas profitèrent de ce moment de relâche pour reprendre haleine; mais Duncan continua à ramer avec le zèle le plus constant. Le père et le fils jetèrent l'un sur l'autre un coup d'oeil d'un air calme, mais plein d'intérêt. Chacun d'eux voulait savoir si l'autre n'avait pas été blessé par le feu des Hurons, car ils savaient tous deux que dans un pareil moment ni l'un ni l'autre n'aurait fait connaître cet accident par une plainte ou une exclamation de douleur. Quelques gouttes de sang coulaient de l'épaule du Sagamore, et celui-ci, voyant que les yeux d'Uncas y étaient attachés avec inquiétude, prit de l'eau dans le creux de sa main pour laver la blessure, se contentant de lui prouver ainsi que la balle n'avait fait qu'effleurer la peau en passant.
— Doucement, major, plus doucement! dit le chasseur après avoir rechargé sa carabine. Nous sommes déjà un peu trop loin pour qu'un fusil puisse bien faire son devoir. Vous voyez que ces coquins sont à tenir conseil; laissons-les venir à portée: on peut se fier à mon oeil en pareil cas. Je veux les promener jusqu'au bout de l'Horican, en les maintenant à une distance d'où je vous garantis que pas une de leurs balles ne nous fera plus de mal qu'une égratignure tout au plus, tandis que mon tueur de daims en abattra un deux fois sur trois.
— Vous oubliez ce qui doit nous occuper le plus, répondit Heyward en remuant la rame avec un nouveau courage. Pour l'amour du ciel, profitons de notre avantage, et mettons plus de distance entre nous et nos ennemis.
— Songez à mes enfants! s'écria Munro d'une voix étouffée, et au désespoir d'un père! Rendez-moi mes enfants!
Une longue habitude de déférence aux ordres de ses supérieurs avait appris au chasseur la vertu de l'obéissance. Jetant un regard de regret vers les canots ennemis, il déposa son fusil dans le fond de l'esquif; et prit la place de Duncan, dont les forces commençaient à s'épuiser. Ses efforts furent secondés par ceux des Mohicans, et quelques minutes mirent un tel intervalle entre les Hurons et eux, que Duncan en respira plus librement, et se flatta de pouvoir arriver au but de tous ses désirs.
Le lac prenait en cet endroit une largeur beaucoup plus considérable, et la rive dont ils étaient peu éloignés continuait encore à être bordée par de hautes montagnes escarpées. Mais il s'y trouvait peu d'îles, et il était facile de les éviter. Les coups de rames bien mesurés se succédaient sans interruption, et les rameurs montraient autant de sang-froid que s'ils venaient de disputer le prix d'une course sur l'eau.
Au lieu de côtoyer la rive occidentale, sur laquelle il fallait qu'ils descendissent, le prudent Mohican dirigea sa course vers ces montagnes, derrière lesquelles on savait que Montcalm avait conduit son armée dans la forteresse redoutable de Ticonderoga. Comme les Hurons paraissaient avoir renoncé à les poursuivre, il n'existait pas de motif apparent pour cet excès de précaution. Cependant ils continuèrent pendant plusieurs heures à suivre la même direction, et ils arrivèrent enfin dans une petite baie, sur la rive septentrionale du lac: les cinq navigateurs descendirent à terre, et le canot fut retiré sur le sable. OEil-de-Faucon et Heyward montèrent sur une hauteur voisine, et le premier, après avoir considéré avec attention pendant quelques minutes les eaux limpides du lac, aussi loin que la vue pouvait s'étendre, fit remarquer à Heyward un point noir, placé à la hauteur d'un grand promontoire, à plusieurs milles de distance.
— Le voyez-vous? lui demanda-t-il, et si vous le voyez, votre expérience d'homme blanc et votre science dans les livres vous apprendraient-elles ce que ce peut être, si vous étiez seul à trouver votre chemin dans ce désert?
— À cette distance, je le prendrais pour quelque oiseau aquatique, si c'est un être animé.
— C'est un canot de bonne écorce de bouleau, et sur lequel se trouvent de rusés Mingos qui ont soif de notre sang. Quoique la Providence ait donné aux habitants des bois de meilleurs yeux qu'à ceux qui vivent dans des pays peuplés, et qui n'ont pas besoin d'une si bonne vue, cependant il n'y a pas de sauvages assez clairvoyants pour apercevoir tous les dangers qui nous environnent en ce moment. Les coquins font semblant de ne songer qu'à leur souper; mais dès que le soleil sera couché, ils seront sur notre piste comme les plus fins limiers. Il faut leur donner le change, ou nous ne réussirons pas dans notre poursuite, et le Renard- Subtil nous échappera. Ces lacs sont quelquefois utiles, particulièrement quand le gibier se jette à l'eau, ajouta le chasseur en regardant autour de lui avec une légère expression d'inquiétude, mais ils ne mettent pas à couvert, à moins que ce ne soient les poissons. Dieu sait ce que deviendrait le pays si les établissements des blancs s'étendaient jusqu'au delà des deux rivières. La chasse et la guerre perdraient tout leur charme.
— Fort bien; mais ne perdons pas un instant sans nécessité absolue.
— Je n'aime pas beaucoup cette fumée que vous voyez s'élever tout doucement le long de ce rocher, derrière le canot. Je réponds qu'il y a d'autres yeux que les nôtres qui la voient, et qu'ils savent ce qu'elle veut dire. Mais les paroles ne peuvent remédier à rien, et il est temps d'agir.
OEil-de-Faucon descendit de l'éminence sur laquelle il était avec le major, en ayant l'air de réfléchir profondément; et ayant rejoint ses compagnons, qui étaient restés sur le rivage, il leur fit part du résultat de ses observations en langue delaware, et il s'ensuivit une courte et sérieuse consultation. Dès qu'elle fut terminée, on exécuta sur-le-champ ce qui venait d'être résolu.
Le canot, qu'on avait tiré sur le sable, fut porté sur les épaules, et la petite troupe entra dans le bois, en ayant soin de laisser des marques très visibles de son passage. Ils rencontrèrent une petite rivière qu'ils traversèrent, et trouvèrent à peu de distance un grand rocher nu et stérile, et sur lequel ceux qui auraient voulu suivre leurs traces n'auraient pu espérer de voir les marques de leurs pas. Là ils s'arrêtèrent et retournèrent sur leurs pas jusqu'à la rivière, en ayant soin de marcher à reculons. Elle pouvait porter leur canot, et y étant montés, ils la descendirent jusqu'à son embouchure, et rentrèrent ainsi dans le lac. Un rocher qui s'y avançait considérablement, empêchait heureusement que cet endroit pût être aperçu du promontoire, près duquel ils avaient vu un des canots des Hurons, et la forêt s'étendant jusqu'au rivage, il paraissait impossible qu'ils fussent découverts de si loin. Ils profitèrent de ces avantages pour côtoyer la rivière en silence, et quand les arbres furent sur le point de leur manquer, OEil-de-Faucon déclara qu'il croyait prudent de débarquer de nouveau.
La halte dura jusqu'au crépuscule. Ils remontèrent alors dans leur canot, et favorisés par les ténèbres, ils firent force de rames pour gagner la côte occidentale. Cette côte était hérissée de hautes montagnes, qui semblaient serrées les unes contre les autres; cependant l'oeil exercé de Chingachgook y distingua un petit havre, dans lequel il conduisit, le canot avec toute l'adresse d'un pilote expérimenté.
La barque fut encore tirée sur le rivage, et transportée jusqu'à une certaine distance dans l'intérieur du bois, où elle fut cachée avec soin sous un amas de broussailles. Chacun prit ses armes et ses munitions, et le chasseur annonça à Munro et à Heyward que ses deux compagnons et lui étaient maintenant prêts à commencer leurs recherches.
Chapitre XXI
Si vous trouvez là un homme, il mourra de la mort d'un prince.
Shakespeare.
Nos cinq voyageurs étaient arrivés au bord d'une contrée qui, même encore aujourd'hui, est moins connue des habitants des États-Unis que les déserts de l'Arabie et les steppes de la Tartarie. C'est le district stérile et montagneux qui sépare les eaux tributaires du Champlain de celles qui vont se jeter dans l'Hudson, le Mohawk et le Saint-Laurent. Depuis l'époque où se sont passés les événements que nous rapportons, l'esprit actif du pays l'a entouré d'une ceinture d'établissements riches et florissants; mais on ne connaît encore que le chasseur et l'Indien qui pénètrent dans son enceinte inculte et sauvage.
OEil-de-Faucon et les Mohicans ayant traversé plus d'une fois les montagnes et les vallées de ce vaste désert, n'hésitèrent pas à se plonger dans la profondeur des bois avec l'assurance de gens habitués aux privations. Pendant plusieurs heures ils continuèrent leur marche, tantôt guidés par une étoile, tantôt suivant le cours de quelque rivière. Enfin le chasseur proposa une halte, et après s'être consulté avec les Indiens, ils allumèrent du feu et firent leurs préparatifs d'usage pour passer le reste de la nuit.
Imitant l'exemple de leurs compagnons plus expérimentés à cet égard, et se livrant à la même confiance, Munro et Duncan s'endormirent sans crainte, sinon sans inquiétude. Le soleil avait dissipé les brouillards, et répandait une brillante clarté dans la forêt, quand les voyageurs se remirent en marche le lendemain.
Après avoir fait quelques milles, OEil-de-Faucon, qui était toujours en tête, commença à s'avancer avec plus de lenteur et d'attention. Il s'arrêtait souvent pour examiner les arbres et les broussailles, et il ne traversait pas un ruisseau sans examiner la vitesse de son cours, la profondeur et la couleur de ses eaux. Se méfiant de son propre jugement, il interrogeait souvent Chingachgook, et avait avec lui une courte discussion. Pendant la dernière de ces conférences, Heyward remarqua que le jeune Uncas écoutait en silence, sans se permettre une réflexion, quoiqu'il parût prendre grand intérêt à l'entretien. Il était fortement tenté de s'adresser au jeune Indien, pour lui demander s'il pensait qu'ils fussent bien avancés vers le but de leur voyage; mais il n'en fit rien, parce qu'il supposa que, de même que lui, il s'en rapportait à l'intelligence et à la sagacité de son père et du chasseur. Enfin celui-ci adressa lui-même la parole au major, et lui expliqua l'embarras dans lequel il se trouvait.
— Quand j'eus remarqué que les traces de Magua conduisaient vers le nord, dit-il, il ne fallait pas le jugement de bien longues années pour en conclure qu'il suivrait les vallées, et qu'il se tiendrait entre les eaux de l'Hudson et celles de l'Horican jusqu'à ce qu'il arrivât aux sources des rivières du Canada, qui le conduiraient dans le coeur du pays occupé par les Français. Cependant nous voici à peu de distance du Scaroon[58], et nous n'avons pas encore trouvé une seule marque de son passage! La nature humaine est sujette à se tromper, et il est possible que nous ne soyons pas sur la bonne piste.
— Que le ciel nous préserve d'une telle erreur! s'écria Duncan. Retournons sur nos pas, et examinons le terrain avec plus d'attention. Uncas n'a-t-il pas quelque conseil à nous donner, dans un tel embarras?
Le jeune Mohican jeta un regard rapide sur son père; mais, reprenant aussitôt son air réservé, il continua à garder le silence. Chingachgook avait remarqué son coup d'oeil, et lui faisant un signe de la main, il lui dit de parler.
Dès que cette permission lui eut été accordée, ses traits, naguère si paisibles, éprouvèrent un changement soudain et brillèrent de joie et d'intelligence. Bondissant avec la légèreté, d'un daim, il courut vers une petite hauteur, qui n'était qu'à une centaine de pas en avant, et s'arrêta avec un air de triomphe sur un endroit où la terre semblait avoir été entamée par le passage de quelque animal. Tous les yeux suivaient avec attention chacun de ses mouvements, et l'on voyait un gage de succès dans les traits animés et satisfaits du jeune Indien.
— Ce sont leurs traces! s'écria le chasseur en arrivant près d'Uncas; le jeune homme a une intelligence précoce et une vue excellente pour son âge!
— Il est bien extraordinaire qu'il ne nous ait pas informés plus tôt de sa découverte, dit Duncan.
— Il aurait été encore bien plus étonnant qu'il eût parlé sans ordre, répondit OEil-de-Faucon. Non, non. Vos jeunes blancs, qui prennent dans les livres tout ce qu'ils savent, peuvent s'imaginer que leurs connaissances, de même que leurs jambes, vont plus vite que celles de leurs pères; mais le jeune Indien, qui ne reçoit que les leçons de l'expérience, apprend à connaître le prix des années, et respecte la vieillesse.
— Voyez! dit Uncas en montrant les marques de différents pieds, toutes du côté du nord; la chevelure brune s'avance du côté du froid.
— Jamais limier n'a trouvé une plus belle piste, dit le chasseur en se mettant en marche sur la route tracée par les signes qu'il apercevait. Nous sommes favorisés, grandement favorisés par la Providence, et nous pouvons les suivre le nez en l'air. Voilà encore les pas des deux animaux qui ont un trot si singulier. Ce Huron voyage en général blanc! il est frappé de folie et d'aveuglement!
Et se tournant en arrière en riant:
— Sagamore, ajouta-t-il, cherchez si vous ne verrez pas de traces de roues; car sans doute nous verrons bientôt l'insensé voyager en équipage, et cela quand il a sur les talons les meilleurs yeux du pays!
L'air de satisfaction du chasseur, l'ardeur joyeuse d'Uncas, l'expression calme et tranquille de son père, et le succès inespéré qu'on venait d'obtenir dans une poursuite pendant laquelle on avait déjà parcouru plus de quarante milles, tout concourut à rendre l'espérance à Munro et au major. Ils marchaient à grands pas, et avec la même confiance que des voyageurs qui auraient suivi une grande route. Si un rocher, un ruisseau, un terrain plus dur que de coutume interrompaient la chaîne des traces qu'ils suivaient, les yeux exercés du chasseur ou des deux Mohicans les retrouvaient à peu de distance, et rarement ils étaient obligés de s'arrêter un instant. D'ailleurs, leur marche était plus assurée par la certitude qu'ils venaient d'acquérir que Magua avait jugé à propos de voyager à travers les vallées, circonstance qui ne leur laissait aucun doute sur la direction qu'ils devaient suivre.