SCENE DEUXIESME.
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CHIMENE seule.
Je sçay bien quel party mon amour doit choisir Si la gloire du Cid a sa flame estouffée, Pour donner à ses voeux un plus noble trophée Je ne l'empesche point, que son destin soit beau Qu'il soit dessus un trône, & moy dans le tombeau. Mais si jamais ce front doit porter la couronne, Il faudra que ce soit le Cid qui me la donne Ce don d'une autre main me seroit odieux Et luy seul le peut rendre agreable à mes yeux Mais quelle occasion, & quelle negligence L'obligent si long-temps à garder le silence: Dans le commencement de son triste depart Je voyois quelquesfois des lettres de sa part Et de la mesme main dont parmy les alarmes Il tire tant de sang, il essuyoit mes larmes Mais helas je crains bien qu'en cet object vainqueur L'esloignement des yeux n'ayt fait celuy du coeur Car depuis quelque temps je n'ay plus de nouvelles Que celles que j'entens du destin des rebelles Avec ses ennemis il destruit mon espoir Et sa gloire luy fait oublier son devoir Toutesfois cher Amant excuse un peu ma plainte Un veritable amour est rarement sans crainte Estant si genereux tu n'es pas inconstant Aussi craindrois-je moins si je n'aymois pas tant Vien doncq c'est trop long-temps faire l'esperience Et de ma passion & de ma patience Vien si tu veux m'oster d'un penible soucy Ou sçaches que sans toy je vay mourrir icy Mais que me veut Dom Sanche & quel sujet l'ameine.
SCENE TROISIESME.
DOM SANCHE, CHYMENE.
DOM SANCHE.
Une bonne nouvelle adorable Chymene
CHYMENE.
Quelle? vien-tu du Cid m'annoncer le retour?
DOM SANCHE.
Non encores Madame on l'attend à la Cour, Mais un plus grand bon-heur que le Ciel vous envoye Doit faire icy ceder la tristesse à la joye: Ah que vostre destin doit estre glorieux!
CHYMENE.
Quoy donc? des ennemis est-il victorieux? Retourne-t'il chargé de Lauriers & de Palmes?
DOM SANCHE.
Oüy: sa rare valeur rend ces Estats plus calmes, Mais ce n'est pas cela qui m'oblige à vous voir.
CHYMENE.
Quel est donc ce bon-heur faictes le moy sçavoir?
DOM SANCHE.
Madame consultez cette beauté si rare Et vous sçaurez le bien que le ciel vous prepare, Consultez ces beaux yeux, ils vous diront assez Contre qui depuis peu leurs traits se sont lancez, Ils vous diront qu'un Roy jeune, amoureux & brave Prefere à ses grandeurs la qualité d'esclave, Et qu'il trouve ses fers si charmans & si doux Qu'il semble ne vouloir regner qu'avecque vous. Oüy Madame le Roy vous ayme, il vous adore, Et je viens demander la grace qu'il implore; Qu'une injuste rigueur ne l'y refuse pas, Considerez qu'un Sceptre a de puissans appas, Et qu'il ne sied pas bien de faire l'inhumaine Quand il s'agist d'un trône, & du tiltre de Reyne.
CHYMENE.
Ah! qu'il te sied bien moins de troubler mon repos Par les traits odieux d'un si lasche propos: Perfide as-tu si peu de honte, & de courage Que de ne pas rougir me tenant ce langage, As-tu mis en oubly la gloire de tes fers, Ne te souvient-il plus que je les ay soufferts, Et mesme quelquesfois pour soulager tes peynes Que ma main pitoyable a soustenu tes chaisnes, Toutesfois coeur ingrat & sans ressentiment Apres avoir porté la qualité d'Amant Tu parles pour un autre, & tu veux que mon ame Reçoive en ta faveur les ardeurs de sa flame, Ah! que tu monstre bien par ce tour desloyal Combien le Cid avoit un indigne Rival, Puisque tu ne sçaurois te conserver la gloire D'avoir long-temps au moins disputé la victoire.
DOM SANCHE.
Si je croyois, Madame, en cette occasion Qu'il vous restast pour moy quelque inclination Et que l'impression de ma flame passée Ne fust pas tout à fait de vostre ame effacée, Je ne parlerois plus des hommages d'un Roy, La voix dont il se sert vous parleroit pour moy, Et je vous ferois voir par ma perseverance Combien je cherirois cette heureuse esperance.
CHYMENE.
Quoy traistre que je t'ayme, ah le noble dessein, Je plongerois plustost un poignard dans mon sein: Que cette vanité n'entre pas dans ton ame, Je ne receus jamais de si honteuse flame, Et pour ne point souffrir un si lasche vainqueur J'employrois cette main pour m'arracher le coeur. Quoy Dom Sanche as-tu bien l'audace de pretendre A ce prix glorieux que tu n'as pu deffendre? Ne te souvient-il plus de ce fameux duel Qui te fit recevoir un affront solemnel, Quand on te contraignit de m'apporter l'espée Pour moy contre le Cid vainement occupée, Est-ce pour avoir faict cette belle action Que tu pretens encore à mon affection? Est-ce pour ce sujet qu'il faut qu'on te prefere A ce noble Guerrier que l'Espagne revere, Parle raconte moy quelques-uns de tes faits Dy que par ta valeur les Mores sont deffaits Qu'au seul bruit de ton nom tout se rend, & tout cede, Que tu remplis d'effroy l'Arragon & Tolede Que ton bras avec eux est l'appuy de l'Estat Et que l'Espagne enfin te doit tout son esclat, Alors, si ce discours se treuve veritable Dom Sanche asseurément tu me seras aymable Les Roys au prix de toy me seront odieux Et tu me seras cher à l'esgal de mes yeux.
DOM SANCHE.
Je ne suis pas, Madame, en ce point d'arrogance Que de m'attribuer cette haute vaillance Je borne mes desseins à de moindre effets Les Mores par mon bras n'ont pas esté deffaits. Il ne fit jamais rien capable de vous plaire Mais il ne fume pas du sang de vostre pere.
CHYMENE.
Quoy ta rage inhumain ne se peut arrester? Et tu te plais encore à me persecuter? Ne te lasses-tu point de voir couler mes larmes, Tien traistre de mon sang tu peux teindre tes armes Et me faire mourir avec moins de rigueur Que par ce coup mortel dont tu frappes mon coeur. Acheve ingrat acheve, assouvis ton envie Vange toy de ta honte aux despens de ma vie, Et cesse d'outrager avecque tes discours Celuy dont les bontez ont espargné tes jours.
DOM SANCHE.
Disant la verité, je ne faits point d'outrage Et ce discours n'est pas un effet de ma rage Je ne parlay jamais d'un jugement plus sain Vostre projet est beau, mais vostre espoir est vain Aux volontez d'un Roy vous vous monstrez rebelle Et vous ne croyez pas ce grand Cid infidelle, Bien que vous soyez seule en toute cette Cour Qui n'ait oüy parler de ce nouvel Amour. Son objet est Cheriffe Infante de Cordouë Luy mesme ouvertement dans ses lettres l'advouë Et la depeint au Roy d'un pinceau si charmant Qu'on void qu'il en est moins, l'ennemy que l'Amant.
CHYMENE.
Hé bien laisse venir cette superbe Infante, Qu'au lieu d'estre captive elle soit triomphante, Que le Cid soit vaincu comme victorieux Pourveu que ton objet s'esloigne de mes yeux Avec plus de constance, & moins d'inquietude J'attendray les effets de son ingratitude, Retire toy de grace & m'accorde ce point Que tes soins desormais ne m'importunent point, Exerce ton adresse en de meilleurs offices Ne te travaille plus à croistre mes supplices, Et quitte sans contrainte une commission Qui trahit ton honneur & ta condition.
DOM SANCHE.
Lorsque je sers mon Roy je ne crains point de blâme, Mais brisons ce discours, je vous laisse Madame. Le temps vous fera mieux digerer mes advis, Cependant je me tais, & je vous obeïs.
[Il sort.]
SCENE QUATRIESME.
CHIMENE seule.
Enfin que dois-je faire, & que dois-je resoudre Si de tous les costez j'entens gronder la foudre Et si pour m'affliger mon mal-heur a permis Qu'on m'ait mesme logée entre mes ennemis. Ah grand & brave Cid si tu sçavois la peyne Qu'à ton occasion endure ta Chimene, Et combien de combats elle rend chaque jour Pour ta fidelité comme pour son amour, Quand tu serois encor au milieu des alarmes Je sçay bien que mon sort t'arracheroit des larmes Et qu'il t'obligeroit de venir secourir Celle qu'un peu d'espoir empesche de mourir Mais tu ne le sçay pas, & ma seule constance Est l'unique secours qui s'offre à ma deffence, Ne croy pas toutesfois que je perde le coeur Il n'appartient qu'à toy d'en estre le vainqueur Toute autre vainement en espere la gloire Je deffendray pour toy les fruits de ta victoire, Si bien qu'esgalement nous aurons combattu Si tu vaincs par ta force & moy par ma vertu.