SCENE DEUXIESME.
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CHYMENE, L'INFANTE, LE ROY.
LE ROY.
Madame il n'est plus temps de faire l'inhumaine, Vos froideurs desormais ne sont plus de saison, Rodrigue en ma faveur a rompu sa prison, Et s'il a quelques droits dessus vostre personne, Son amour me les cede, & me les abandonne: Enfin vostre rigueur n'a rien à m'opposer, Il vous oste l'espoir qui m'a fait mespriser, Et la loi qui le met sous un autre Hymenée, Vous absout de la foy que vous avez donnée.
CHYMENE.
Sire, Rodrigue est libre, il peut m'abandonner, Aussi bien n'ay-je point de sceptres à luy donner: Mais je ne pense pas que je sois de naissance A relever des loix d'une telle puissance: Je ne suis pas esclave, & mes affections Ne font point par ses yeux mes inclinations, Puisque sans les grandeurs on ne lui sçauroit plaire, Un object plus charmant le pourra satisfaire, Et certes mon esprit ne sera point jaloux Qu'amour blesse son ame avec des traits plus doux, Pourveu que le Tyran qui va finir ses peines Ne remette mon coeur en de nouvelles chaisnes, Et que ce grand bon-heur ne soit pas achepté Au prix de mon honneur ou de ma liberté.
LE CID.
Madame jugez mieux d'un objet qui vous aime, Pour mieux vous obliger, je me nuis à moy-mesme, Et c'est pour vous donner un absolu pouvoir, Que mon affection cede aux loix du devoir. Si lors que je vous vois offrir une couronne, J'empeschois le bon-heur que le destin vous donne, Par mon affection je croirois vous trahir, Et loing de vous aimer ce seroit vous haïr.
CHYMENE.
Ce pretexte est fort beau, Rodrigue, si Chimene Estoit ainsi que vous d'une humeur plus hautaine: Mais que mon interest ne vous destourne pas, Montez dessus le trône, & goustez ses appas, Au lieu d'estre blamé d'avoir fait ce beau change, Vous serez sans regret, & non pas sans loüange, Vous me verrés moi-mesme approuver vôtre choix. Et je respecteray le pouvoir de vos loix.
L'INFANTE.
Ah, Dieux que ce debat rend mon ame incertaine, Il est tousjours Rodrigue, elle tousjours Chymene, Et je voy quoy qu'amour m'oblige d'esperer, Que la mort seulement les pourra separer.
LE ROY.
Vous ne voulés donc pas m'estre plus favorable? Un Monarque à vos yeux n'est pas assés aimable! Ma flâme est inutile, & mes voeux superflus! Bien, Madame, mes soins ne vous ennuiront plus! Mais puisque d'autre sorte on ne vous peut atteindre Pour vous persuader, je sçauray vous contraindre, Ou vous aurés pour moy des sentimens plus doux.
CHYMENE.
Sire, puis que ma veuë esmeut vostre courroux, Souffrés que je vous laisse, & que je me retire.
[Elle sort.]
SCENE TROISIESME.
LE ROY, LE CID, L'INFANTE.
LE ROY.
Fuyez fuyez Madame, un Prince qui souspire, Evitez mon abord, traitez moy rudement, Et ne m'obligez pas d'un regard seulement, Si par cette raison vous pensez que ma flame Allentisse l'ardeur qui consume mon ame, Vous vous trompez Chymene & par ces vains efforts Vous me lancez des traits plus puissans & plus forts: Voy Rodrigue aujourd'huy comme l'amour me traitte.
LE CID.
Cette judicieuse & prudente retraitte N'estant pas un effect d'un arrogant mespris Ne doit pas irriter vos genereux esprits: Ne sçavez vous pas bien qu'une modeste crainte Tient aupres de leurs Rois les sujets en contrainte Et qu'un trop grand esclat à son sexe suspect Excite peu d'amour & beaucoup de respect?
LE ROY.
Ah! si ma qualité me doit estre importune, Destins diminuez l'esclat de ma fortune: Ostez moy les grandeurs & ce nom si fameux Dont aujourd'huy la pompe est contraire à mes voeux, Rendez moy moins puissant que chacun m'abandonne Brisez si vous voulez mon sceptre & ma couronne. Vous me verrés encor benir vostre rigueur Si pour tous ces tresors vous me donnez un coeur. Chimene seulement peut borner mon envie, D'elle seule dépend ou ma mort ou ma vie. Et le choix que j'ay faict de cét objet charmant, Provient moins de mes yeux que de mon jugement. Donc si tu fus jamais dans le soing de me plaire, Rodrigue rens Chymene à mes voeux moins contraire. Acheve en ma faveur ce genereux dessein, Va fondre les glaçons qu'elle a dedans le sein: J'attens de ton esprit cét agreable office.
SCENE QUATRIESME.
LE CID seul.
Et de vostre dessein j'attens tout mon supplice, Fut-il jamais malheur à mon malheur égal Je suis le confident de mon propre Rival. Contraire aux volontez de la beauté que j'ayme, Fidele à qui m'outrage, infidele à moy-mesme: Et pour rendre sur moy mon ennemy vainqueur, Moy-mesme je me rens ennemy de mon coeur Presque victorieux je cede la victoire Je faits tout le combat & j'en quitte la gloire: J'attaque & je deffends un tresor precieux Et mon esprit s'oppose au dessein de mes yeux: L'un combat pour le Roy, les autres pour Chymene, Je quitte mon bon-heur & je cours à ma peine: Ne pouvant recognoistre en ce fascheux destour Si je dois escouter le devoir ou l'amour: L'un m'attache aux desirs d'un Prince opiniastre, L'autre aux fers d'un objet dont je suis idolatre. Et je trouve mon sort esgalement fatal, Si je pense servir Chymene ou mon Rival. Si j'escoute l'amour je m'acquiers une haine, Et si je sers mon Prince il faut perdre ma Reine: Mais quel aveuglement obscurcit ma raison, Puis-je bien consentir à cette trahison? Et par une action de crainte & de foiblesse Dois-je pour un mortel trahir une Deesse: Non non exposons nous plutost à sa fureur: Mais helas je retourne à ma premiere erreur Et suivant les conseils que mon amour me donne Mon coeur ne prevoit pas que l'espoir m'abandonne: Et que pour me ravir les fruits de mon amour, Le Roy me peut oster ma maistresse & le jour: De plus à le servir ma promesse m'engage Je dois pour son repos mettre tout en usage, Pour estre genereux faire une lascheté, Et pour estre fidele une infidelité. Quoy donc en me tuant il implore mon aide, Et j'emploiray mes soings à chercher son remede? Il fait contre moy-mesme un funeste dessein Et je preste le fer pour me percer le sein Non non, crainte, respect, ennemis de ma flame, Cedez à mon amour l'empire de mon ame. Où commande ce Dieu vous estes sans pouvoir, Et ces loix seulement prescrivent mon devoir. Toutesfois je me trompe, & mon ame confuse En un mesme projet me deffend & m'accuse; Il faut servir le Roy, puisque je l'ay promis, Bien qu'il soit le plus grand de tous mes ennemis: Pour l'asseurer du port, m'exposer à l'orage, Et mettre le voleur dedans mon heritage. Mais comme je me puis resoudre à cét effort, Je pourray bien aussi me resoudre à la mort.