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La vraye suitte du Cid

ACTE I.

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SCENE PREMIERE.

L'INFANTE, CHYMENE.

L'INFANTE.

Ne dissimule point, dy moy belle Chymene, Pourquoy mesprises-tu la qualité de Reyne? Le trône, & ses grandeurs ont-ils si peu d'appas Que loing de te charmer ils ne te touchent pas? Non, je ne le puis croire: & certes je m'estonne Du refus que tu faits d'une illustre Couronne, Pense-tu que le Cid avec tout son bon-heur T'esleve quelque jour à ce haut rang d'honneur? Et que par les effets de sa valeur extreme Il te ceigne le front d'un Royal diademe? Non, non, tu ne le dois attendre que du Roy. Car enfin ce grand Cid est sujet comme toy: A quelque haut degré qu'il mette ta fortune, Elle sera tousjours à mille autres commune: Au lieu que l'heritier du Sceptre de Fernand, Peut rendre ton bon-heur si parfait & si grand, Que mille autres beautez auroient l'ame ravie D'estre en cet heureux poinct où le Roy te convie.

CHYMENE.

Madame, il est bien vray que toute autre que moy Se laisseroit charmer aux caresses d'un Roy, Et que ce faux esclat de grandeur souveraine Pourroit bien esblouir une fille un peu vaine, Mais pour ne point faillir en cette occasion J'ay plus de modestie & moins d'ambition: Madame croyez-moy, je verray sans envie Qu'une autre ait le bon-heur dont vous flattez ma vie Et que dans le sejour d'un superbe Palais Elle reçoive un bien qui ne me pleut jamais, Pour moy sans regarder plus haut que ma fortune, Je trouve dans le trône une pompe importune, Et donnant à mon coeur des mouvemens plus sains, J'attache mes desirs à de moindres desseins: C'est par l'égalité qu'un beau couple s'assemble, Ceux qui sont inégaux ne sont pas bien ensemble, Et l'Amour fait entr'eux de si foibles accords, Que souvent on les void se rompre sans efforts.

L'INFANTE.

Chymene, je sçay bien quelle est ta modestie, Mais pour cette raison ne sois pas divertie, De recevoir un bien qui vient s'offrir à toy Par le vouloir des Dieux, & de la main d'un Roy: Le Ciel qui t'a donné des qualitez si belles, Ne veut point que tu sois d'un rang indigne d'elles, Il cognoist que ce front est desja destiné Par les arrests du sort pour estre couronné, Et pour te confirmer ce bien-heureux presage D'un Monarque puissant il touche le courage, Et fait mesme advoüer à cet esprit royal Qu'il n'est rien icy bas à ton merite esgal. Encore que le Cid t'ait tousjours adorée, Croy-tu que son amour ne puisse estre alterée, Et que dans la longueur de son esloignement Ainsi que grand Guerrier il soit fidele Amant? Peut-estre maintenant ton amour l'importune, Et son ambition croît avec sa fortune; Si lors qu'il n'avoit pas ce tiltre glorieux Qui le met au dessus de ses braves ayeux, Il s'estimoit desja digne de ton merite, Pense-tu que son coeur s'arreste en ce limite, Aujourd'huy que l'Espagne & tant de Nations Admirent sa valeur & ses perfections. Ah! Chymene je voy de grandes apparences Qu'il portera plus haut ses belles esperances, Et qu'un trône sera l'inévitable écueil Où ta fidelité trouvera son cercueil.

CHYMENE à part.

Ah Dieux! qu'adroittement elle me veut surprendre, Et m'oster un amour où je la voy pretendre! Oüy sans doute elle l'ayme, & parlant pour le Roy, Je cognois bien aussi qu'elle parle pour soy. Madame si le Cid abandonne Chymene, Pour donner à son coeur une plus noble chaisne, Vous verrez qu'elle sçait souffrir esgalement Et ses legeretez & son esloignement.

L'INFANTE.

Puisque tu peux joüyr d'un pareil advantage, Tu dois belle Chymene imiter son courage: Et comme les grandeurs changent ses passions Donner un mesme vol à tes affections, Ne croy pas pour cela qu'on te nomme infidelle, Ou que ce changement te rende criminelle: La volonté des Roys peut tout authorizer Et la mort de ton pere a droit de t'excuser; Outre que tu n'és pas si vivement atteinte, Il me souvient encor avec quelle contrainte Tu promis ton amour à ce superbe Amant A qui tu ne donnas que l'espoir seulement: Le Roy veut t'exempter de cette loy severe, Luy prefereras-tu le meurtrier de ton pere, Non tu ne feras pas ce tort à ta vertu.

CHYMENE.

Madame vous sçavez comme j'ay combattu Avant que de ceder à cette violence Où son amour fit moins que mon obeïssance, Je resistay long-temps, mais enfin mal-gré moy Il fallut obeyr aux volontez du Roy, Il fallut oublier son crime & ma vengeance, Vostre pere Fernand me mit en sa puissance, Et puisque je me suis renduë à cet effort Ses fers acheveront & ma vie & mon sort.

L'INFANTE.

Mais entens mes raisons

CHYMENE.

Elles sont superfluës, On delibere en vain des choses resoluës

L'INFANTE en sortant.

Tu pourras y songer avec plus de loisir.

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