SCENE DEUXIESME.
Reading edition
LE ROY, L'INFANTE, CHYMENE, D. ARIAS.
DOM ARIAS.
Sire,
LE ROY.
Que me veux-tu?
DOM ARIAS.
Le Cid est à la porte.
LE ROY.
Qu'il entre: He bien Chimene en fin vous allez voir Ce glorieux vainqueur que je vay recevoir Je sçay qu'il doit venir avec beaucoup de pompe Et mesme avec Cheriffe ou sa lettre me trompe Vous pouvez remarquer en cette occasion Ou son ingratitude, ou son affection: Servez vous bien du temps dedans cet intervalle Conferez vos attraicts avec vostre Rivalle Et par ses qualitez Jugez de vostre sort
CHYMENE à part.
De quels yeux juste Ciel verray-je cet abord.
SCENE TROISIEME.
LE ROY, L'INFANTE, CHYMENE, LE CID, CHERIFFE, SPHERANTE, CELIMANT, D. ARIAS.
LE CID.
Monarque le plus grand que le soleil esclaire Prince victorieux que l'Espaigne revere: Mars enfin satisfaict me rend auprés de vous, Et me permet l'honneur d'embrasser vos genoux: Mais comme auprés des dieux dont vous estes l'image On ne se doit jamais approcher sans hommage J'ay creu pour meriter le bon-heur de vous voir Que de moy vos grandeurs exigeoient ce devoir. Sire recevez donc cette illustre couronne, Que mon bras vous apporte & que le ciel vous donne, Avecque ces deux Roys, en ce point bienheureux Qu'ils sont les prisonniers d'un Roy si genereux Cettuy cy possedoit le sceptre de Cordoüe Et l'autre que mon sort veut mesme que je loüe Du prince de Tolede est l'unicque heritier
LE ROY.
Tu m'en feras grand Cid le recit tout entier: Mais avant que l'ouir il fault que je t'embrasse Que je baise ce front digne du Dieu de Trace Et que j'admire enfin ces traits imperieux Qu'Amour & Mars par tout rendent victorieux.
LE CID.
Ah? Sire à ce discours je ne sçay que respondre L'excez de vos bontez ne sert qu'à me confondre Pour espargner ma honte espargnez vos faveurs, Et comme les travaux partagez les honneurs: Comme moy vos soldats ont fait vostre victoire, Il est Juste grand Roy qu'ils ayent part en la gloire Et que par les bienfaits de vostre Majesté Ils reçoivent le prix de leur fidelité
LE ROY.
On peut à leur merite aisément satisfaire, Mais pour tes actions il n'est point de salaire Ouy grand Cid tu te plais à faire des ingras Et ta langue veut vaincre aussi bien que ton bras Pour me favoriser neglige ta deffence Et te laisse une fois vaincre à ma bien-veillance, Autrement tu me fais des presens superflus Si tu veux que je sois au rang de tes vaincus, Mais que ton eloquence espargne un peu ses charmes Et fais nous le recit du succez de tes armes Un plus digne entretien ne nous peut arrester.
LE CID.
Grand Prince quel qui soit je vay vous contenter. Je ne fus pas plutost hors de cette frontiere Que mon bras qui cherchoit quelque noble matiere, D'exercer sa valeur; d'un sang ardent & prompt Prit pour premier objet le Tyran d'Ayamont D'abord je l'investis, puis je forçay sa ville Et je fis son tombeau du lieu de son azile Ce siege fut suivy d'un plus heureux effet Les Algarbes confus virent leur Roy deffaict Et de leur propre sang la campagne couverte Leur mit devant les yeux un tableau de leur perte Apres ce grand combat dont je vous advertis Je ralliay mes gens, & passay le Bethis A rondes je reçeus le renfort de vos armes Et je mis tous le monde en d'estranges alarmes Tariffe & Gibralfar revinrent soubs vos loix Je repris Algesire, & tous ces petits Roys Qui s'estoient revoltez contre vostre puissance Esprouverent les maux qui suivent l'insolence De cet heureux succez Je ne fus pas content Le Prince de Jahen en ressentit autant Et par son arrogance attira cet orage Pour avoir refusé de me donner passage Enfin ceux dont Seville a craint les trahisons Sont dedans les enfers, ou bien dans vos prisons, De là voulant plus loing porter ma renommée J'advançay vers Cordouë avecque mon armée, Et je l'eusse d'abord emportée aisement Sans le secours qu'elle eut assez heureusement: Ce Prince genereux la voyant assiegée Voulut par quelque effort la rendre soulagée, Mais jugeant que par là son espoir estoit vain Comme il estoit prudent il changea de dessein; Enfin, apres avoir consulté sa vaillance Son coeur en conçeut un, digne de sa naissance, Par un de ses Herauts il m'envoye un cartel Mon courage aussi-tost consent à ce duel Et d'un mot de ma main je luy marque la place Qui devoit achever ma vie ou son audace, Il s'y rend, j'y parois, nous en venons aux mains Le Ciel en voit partir mille coups inhumains, Et je croy que son front pallit en cet orage Mais enfin le bon-heur me donna l'advantage.
SPHERANTE.
La modestie icy trahit vostre valeur La force me vainquit & non pas le mal-heur Vantez vous librement d'un affront que j'aduoüe,
LE CID.
Sire ce fut ce coup qui fit tomber Cordoüe, Je veis par cet effort son orgueil abatu [Montrant Cheriffe.] Ce Guerrier par sa cheute opprima sa vertu, Et cet objet divin par son intelligence Me la fit emporter presque sans resistance,
CELIMANT.
Oüy grand Prince il est vray, par un noir attentat Ce monstre de nature a trahy mon Estat, Vous possedez mes biens mon Sceptre & ma personne, Mais regardez un peu celle qui vous les donne, Voyez de quelle main vous prenez ces presens Et quelle main m'a mis en des fers si pesans, [Montrant Cheriffe.] Grand Roy vous cognoistrez aux traits de ce visage Que c'est ma propre soeur qui m'a faict cet outrage: Ma soeur! il ne se peut, c'est plutost un demon Qui pour mieux me trahir s'est servy de ce nom.
CHERIFFE.
Cruel ne me fay pas un reproche si lasche Ce nom est de mes jours la plus honteuse tache, Et je trouve mon sort rigoureux en ce point Que m'ostant de tes fers, il ne me l'oste point Mais toy qui faits icy le vaillant & le brave: M'as-tu traittée en soeur! non: j'estois ton esclave, Au moins n'ay-je pas eu de meilleur traictement, Et cette qualité m'a manqué seulement. Sire ne croyez pas qu'une jeune imprudence Ayt porté mon esprit à cette intelligence, Ou que ce que j'ay fait soit une trahison Vous livrant ce cruel je rompois ma prison Je me tirois des fers où sa rage excessive Tenoit honteusement ma liberté captive Où malgré tout respect sa lasche intention Me destinoit l'object de mon aversion Et je voyois desja le moment de ma perte Lors que l'occasion a mes voeux s'est offerte, Qui repoussant les traicts & leur injuste effort [Montrant le prince de Tolede.] A fait en mesme temps leur naufrage & mon port Ouy, Sire, quand je veis que ce superbe Prince Estoit pour m'enlever sorty de sa province Et qu'avec cet amas d'armes & de guerriers Il songeoit à ce rapt plustost qu'à des lauriers Je creus que je pouvois mesme avecque justice A cette violence opposer l'artifice, Trahir ses partizans, & qu'il m'estoit permis De chercher un azile entre leurs ennemis Je formai ce dessein mais ce coup d'importance M'arresta quelque temps, & me tint en balance, Jusqu'à ce que ce rare & glorieux objet M'eust obligée en fin d'achever ce projet.
CHYMENE.
Il n'en faut plus douter, le perfide l'adore, Quoy je voy ma rivale, & je respire encore? Puis-je bien sans mourir endurer cét affront?
LE ROY.
Quand l'esprit est ardent & le courage prompt Un dessein n'a jamais de malheureuse suitte, Mais l'affaire qui traine est à demy destruite.
CHERIFFE.
Sire, pour negliger cette execution, J'avois trop de courage & trop de passion, Mon ame en peu de temps, cessa d'estre incertaine Et l'amour acheva le complot de la hayne: Ce Cid dont le renom est par tout si fameux D'ennemy qu'il estoit fut l'object de mes voeux, Sa vertu me vainquit, mon coeur fut sa conqueste, Et ma felicité nacquit par ma deffaite: Car cedant aux efforts d'un coup si glorieux J'acquis en me perdant un butin precieux Cét honneur des Guerriers, ce Cid incomparable.
L'INFANTE.
He bien qu'espere-tu Princesse miserable, Peus-tu douter encor qu'il ne soit engagé.
LE CID.
Madame je vous suis doublement obligé Puis qu'à l'heureux effect de vostre intelligence Vostre ame en ma faveur, joint tant de bienveillance. Et rien si puissamment ne me sçauroit ravir Comme l'occasion de vous pouvoir servir Mais que puis-je pour vous, commandez moy Madame.
CHYMENE.
Qu'a-t-elle à desirer, ingrat, elle a ton ame.
CHERIFFE.
Ah! grand Cid tu peux tout & je veux tout aussi.
LE CID.
Cheriffe le Roy seul est souverain icy, Luy seul peut tout donner.
LE ROY.
Et tu peux tout promettre Ton merite est au point qu'on luy doit tout permettre Dispose librement de mon authorité. Et croy que je fais moins que tu n'as merité.
CHERIFFE.
Je ne souhaitte pas cette faveur extréme Tous les biens que je veux grand Cid sont en toy-mesme, C'est à ce seul objet que tendent mes desirs, Et c'est le seul espoir qui fait tous mes plaisirs,
LE CID.
Je ne sçay pas, Madame, avec quelle apparence Vostre esprit a conceu cette belle esperance: Mais Rodrigue jamais ne vous en a parlé.
CHYMENE.
Ah! Dieux qu'il est adroit!
L'INFANTE.
Qu'il est dissimulé.
CHERIFFE.
Quoy, Monsieur, avez-vous oublié vos promesses? Est-ce là cét amour? sont-ce là les caresses Qu'apres mon action je devois recevoir?
LE CID.
Et qui vous a donné cét inutile espoir?
CHERIFFE.
Vous.
LE CID.
Moy? j'en doute.
CHERIFFE.
O Dieux, cognois-tu cette lettre.
LE CID.
Ouy.
CHERIFFE.
Tien: ly donc ingrat; elle fera paroistre Par combien de raisons cét espoir m'est permis.
LE CID.
Je sçay ce que je dois, & ce que j'ay promis Je ne suis pas ingrat, vous le verrez, Madame.
CHERIFFE.
Ah! grand Cid excusez les transports de mon ame, Vous les avez causez avecque ces mespris Dont la feinte d'abord a troublé mes esprits Mais apres cette peur maintenant je respire, Puisque vous promettez d'alleger mon martyre.
LE CID.
Madame, ce desir excede mon pouvoir: Mais attendez de moy tout ce que le devoir Et que la courtoisie aux nobles naturelle M'ordonneront pour vous.
CHERIFFE.
Quoy doncq Cid infidele Tu retournes encor à ton premier propos? O lettre, ô trahison fatale à mon repos, Descouvre tes secrets & montre à cét infame Son infidelité.
LE CID.
Je le veux bien, Madame. Qu'on lise cet escrit, je ne m'en deffends point Et je veux desormais l'observer de tout point.
LE ROY.
Cette condition me semble raisonnable, Et Rodrigue en cela paroist tres-equitable, Voyons en cet escrit quel est vostre interest.
LE CID.
Grand Prince je consens qu'il nous serve d'arrest.
CHERIFFE.
Je le veux bien aussi.
LE ROY.
Je vous rendray justice.
CHYMENE.
Dieux on va prononcer l'arrest de mon supplice, Et je resiste encore à ce cruel effort.
L'INFANTE.
J'attends de cette lettre ou ma vie ou ma mort.
LETTRE DE RODRIGUE A CHERIFFE.
Cheriffe si la tyrannie D'un frere plein de cruauté, Au lieu de respecter son sang & ta beauté Se plaist à te donner une peine infinie: Porte tes genereux esprits Aux sentimens que tu m'escris Sors de ce rigoureux empire. Mais avant ton depart qu'il sente ton courroux, Et vien alleger ton martyre Dans le camp d'un vainqueur qui te sera plus doux.
CHERIFFE continuë.
Hé! bien traistre entends-tu le sens de ces paroles? Ces termes rendent-ils tes promesse frivolles? Ne suis-je pas Cheriffe? & n'es-tu pas vainqueur? Ne t'ay-je pas ouvert & Cordoue & mon coeur Toutefois desloyal tu me veux mescognoistre Et m'oster un espoir que ta main a faict naistre? Est-ce là ce destin si charmant & si doux Que tu me preparois?
LE CID.
Dequoy vous plaignez-vous? Est-il quelque insolent qui vous ayt faict outrage, N'estes vous pas, Madame, à couvert de l'orage, Que ce frere inhumain vous avoit preparé: Outre ce traitement qu'aviez-vous esperé, Pensiez-vous que je deusse estre vostre conqueste? Cheriffe il n'est plus temps, un autre object m'arreste Et mes fers sont si beaux que sans aveuglement Je ne sçaurois changer un object si charmant.
CHERIFFE.
Hé! bien ne changes point, mais finis ma misere, Efface avec mon sang ce traistre caractere, Et comme de ton crime il est desja noircy Pour me punir du mien fay-le rougir aussi Barbare qu'attens-tu? rends ta hayne assouvie, Adjoute à mes malheurs la perte de ma vie, Et pour mieux contenter l'excez de ta rigueur Arrache de mon sein, & ma flame & mon coeur.
CELIMANT.
Ah! que je suis content! & que cette vangeance Faict gouster à mes sens une douce allegeance, Que mes yeux sont ravis de te voir en ce point, Où ton plus grand espoir est de n'en avoir point Triomphe maintenant perfide, fay la brave Pour n'avoir point de fers tu n'es pas moins esclave.
CHERIFFE.
Quoy! barbare.
LE ROY.
Tout beau moderez ce transport, Je vous promets à tous un favorable sort Je suis Prince, & je veux vous obliger à croire Que je sçay prudemment user d'une victoire, Vous gardes ayez soin qu'en leurs appartemens Ils ne reçoivent point de mauvais traitemens, En quelque estat qu'ils soient je veux qu'on les revere, [Parlant au Cid.] Toy va-te delasser dans les bras de ton pere, Qui brusle des long-temps du desir de te voir.
LE CID.
Je vay puis qu'il vous plaist luy rendre ce devoir.
[Tout rentre horsmis Chymene, l'Infante & le Cid.]
SCENE QUATRIESME.
LE CID, L'INFANTE, CHYMENE.
LE CID parlant à l'Infante.
Mais, Madame, souffrez que je rende à Chimene L'honneur que je luy dois.
CHYMENE.
N'en prenez pas la peine. Vous ne me devez rien, & Cheriffe en courroux N'a que trop de sujet de se plaindre de vous Sans que vous commettiez encore cette offence.
[Elle fait une humble reverence & sort.]