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La vraye suitte du Cid

SCENE CINQUIESME.

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DOM SANCHE, CHERIFFE.

CHERIFFE.

Apres tant de transports à la fin je respire, J'ay secoüé les fers qui faisoient mon martyre, Ouy, Dom Sanche, à la fin mon esprit est remis, Je renonce à l'espoir que je m'estois promis, Et de ma passion mon ame desgagee Est par tes bons advis tout à fait soulagee: Ta prudence & tes soins m'ont rendu le repos; En fin je dois ma vie à tes sages propos. Et je demeure ingratte

D. SANCHE.

Ah! divine merveille, Vous pouvez aujourd'huy me rendre la pareille Et par vostre bonté me conserver le jour.

CHERIFFE.

Dites moy vostre mal.

D. SANCHE.

Madame c'est amour, Et le coup dont je meurs vous rend interessee Puisque c'est par vos yeux que mon ame est blessee

CHERIFFE.

Don Sanche tu sçais trop comme ils sont impuissans Et tu te plains d'un coup dont ils sont innocens, Ne les accuses point, sans attraits & sans flames Ils ne peuvent blesser ny les coeurs ny les ames.

D. SANCHE.

La modestie icy veut couvrir vos mespris Pour esteindre les feux dont je me sens espris, Mais si vous l'esperez vostre attente est bien vaine L'amour seule, ou la mort, peuvent finir ma peine: Quel remede des deux dois-je esperer de vous, Prononcez mon arrest, je l'attends à genoux: Si je suis malheureux au point de vous desplaire Ordonnez de mon sort je vay vous satisfaire. Et les traits de la mort en me privant du jour Chasseront de mon coeur les flesches de l'amour: Ou si vostre bonté ne vous a pas quittée Rendez moy la pitié que je vous ay prestée.

CHERIFFE.

Apres m'avoir tenu de si sages propos Son Sanche voulez vous me ravir mon repos? Voulez-vous rendre vains les effets de vos peines En remettant mon coeur en de nouvelles chaisnes? Ah! souffrez que mes voeux joüissent plus long temps, D'un calme ou mes esprits se treuvent si contens En cét heureux estat Cheriffe est fortunee Laissez moy cette paix que vous m'avez donnee Et ne destruisez pas une obligation Que vous pourriez finir par vostre passion.

D. SANCHE.

Ah! Madame quittez cette inutile crainte Et ne redoutez pas une si douce atteinte Bien loin de ruiner cette obligation Je la veux achever par mon affection: Et quoy que la fortune ayt fait tomber Cordouë Je veux vous relever au plus haut de sa rouë: Je veux vous rendre un frere & finir vos debats, Vous rendre son amour, luy rendre ses Estats Remettre sur son front cette Auguste couronne, Que le sort luy ravit & qu'il nous abandonne: Et vous mettre tous deux en ce superbe point, Qu'apres tant de malheurs vous n'espererez point. Ouy je ne vous faits pas des promesses frivolles, Un glorieux effect peut suivre mes parolles. La faveur que mon sort me donne aupres du Roy, N'a que trop de pouvoir pour desgager ma foy.

CHERIFFE.

Les amans comme vous promettent toute chose.

D. SANCHE.

Madame je tiendray ce que je vous propose Ou je perdray bien-tost avecque vostre amour Mon espoir, ma faveur, ma fortune, & le jour.

CHERIFFE.

O Dieux dois-je esperer en ce siecle où nous sommes Une fidelité si rare entre les hommes: Et me dois-je exposer encor au mesme écueil Qui n'aguiere a pensé me creuser un cercueil Quand on a rencontré quelque mauvais passage, Il faut changer de routte ou bien faire naufrage: L'espoir est toutesfois un écueil si charmant Qu'un coeur ne le sçauroit eviter aysément: C'est là que les desirs poussent toute leur flotte, Et qu'ils suivent le cours d'un aveugle Pilotte: Ouy Don Sanche à la fin je me laisse emporter, A l'espoir glorieux dont tu viens me flatter: Et quoy que ma rigueur tasche de me deffendre, Ton merite & tes soins me forcent de me rendre Mais avant que le ciel me range soubs tes loix, Il faut que ta faveur qui gouverne les Rois, Remette ta Cheriffe en ce point desirable, Qui la doit à tes yeux rendre considerable; Affin de faire voir que ta chere moitié, Est un object d'amour & non pas de pitié.

D. SANCHE.

Je le veux bien, Madame: apres cette esperance Vous verrez mon amour par mon impatience: Je vay trouver mon Prince, & par d'heureux effets Rendre si je le puis vos desirs satisfaits.

CHERIFFE.

Don Sanche je veux vivre en cette heureuse attente.

[Spher. & Celimant commencent à paroistre, & les considerent sortans ensemble.]

D. SANCHE.

Vous me verrez mourir ou vous serez contente. Cependant sur l'espoir d'un bon-heur si charmant, Souffrez que je vous rende à vostre appartement.

SCENE SIXIESME.

SPHERANTE, CELIMANT.

SPHERANTE.

He bien cher Celimant ne puis-je pas sans blâme Estouffer dans mon sein cette honteuse flame: Dont j'ay long-temps bruslé pour ce perfide coeur, Voy comme apres un Cid Don Sanche en est vainqueur, Comme au mespris d'un Prince un sujet la possede, Et comme à ses desirs aisément elle cedde: Apres ce traittement & cette lascheté, Pourrois-je encor aymer cette ingratte beauté. Non je ne puis souffrir un mespris si visible, Et si je le souffrois je serois insensible. Choisissons donc mon coeur des fers plus glorieux, Et quittons pour jamais cet objet odieux.

CELIMANT.

Quoy Monsieur pouviez vous esperer autre chose D'un coeur qui de nos maux est la source & la cause: Apres sa perfidie & cette trahison, Qui n'a pas espargné son sang ny sa maison. Apres avoir trahy son frere & sa patrie, Pour aymer un Rodrigue avec idolatrie: Croyez vous qu'elle deust vous traitter autrement, Ah! Monsieur usez mieux de vostre jugement: Et s'il vous reste encor de cette indigne flame, Quelque ressentiment, chassez le de vostre ame: Cheriffe ne sçauroit estre reduite au point D'aymer une vertu qu'elle ne cognoit point: Estouffez estouffez cette amour importune, Cette conformité d'humeur & de fortune: Qui me fait ressentir toutes vos passions Ne peut que trop lier nos inclinations: Sans qu'il nous soit besoin pour nostre bien-veillance, De cette malheureuse & funeste alliance.

SPHERANTE.

Genereux Celimant je vous puis asseurer Qu'elle nous unit mieux nous croyant separer: Et je trouve en la soeur ma perte bien legere, Pourveu que mon bon-heur me conserve le frere: Ouy je lys sur ce front adorable et charmant Que Spherante est tousjours aymé de Celimant. Et quoy que nous soyons heureux ou miserables, Que tousjours nos destins seront inseparables. C'est ce que je vous jure & que je vous promets Et ce noble serment ne se rompra jamais. Je sçay bien qu'à present mon pere dans Tolede, Prepare à nos malheurs un utile remede: Si l'on peut sans blesser les loix de l'equité, Nommer icy malheur nostre captivité. Mais je veux en tous lieux suivre vostre fortune, Si j'ay la liberté qu'elle vous soit commune: Ou si l'on vous prepare un pire traittement, Que mon sort soit pareil au sort de Celimant. Apres ce grand duel à mon coeur si sensible, Où ma valeur perdit le tiltre d'invincible: Le Cid pour temoigner sa generosité, Malgré ses interests m'offrit la liberté: Mais je la refusay pour servir cette ingratte, Dont le crime aujourd'huy si vivement esclatte: Ne sçachant pas encor que la legereté, Eut porté son esprit à cette lascheté. Maintenant que sa faute a merité ma haine, Par un juste dépit j'ay rompu ceste chaine, Mais depuis cét effort je me sens retenu, D'un lien Celimant qui ne t'est pas congneu: En de si nobles fers mon ame est asservie, Qu'en quittant ma prison je veux quitter la vie, Loin de la souhaitter je crains ma liberté.

CELIMANT.

Sans doute c'est l'amour qui vous tient arresté.

SPHERANTE.

Ouy j'ayme Celimant une beauté si rare, Que les traits de ses yeux toucheroient un barbare. Mais

CELIMANT.

Quoy mais?

SPHERANTE.

Il faut perdre le jour, Puisque le desespoir est joint à mon amour,

CELIMANT.

Quelle est cette beauté si rare & si charmante, Dont l'injuste rigueur s'oppose à vostre attente? Apres vos qualitez & vostre illustre rang, Que peut-elle bons Dieux esperer de plus grand. Quand bien elle seroit de naissance Royale Vostre condition n'est elle pas esgalle?

SPHERANTE.

Ouy mais tous mes deffaux & l'horreur de mon sort, Avec ses qualitez ont trop peu de rapport.

CELIMANT.

Cette raison, Monsieur, n'est pas considerable, Puisque vous estes Prince, & de plus, adorable. Elle veut, en feignant d'ignorer vos appas, Esprouver vostre amour,

SPHERANTE.

Elle ne la sçait pas.

CELIMANT.

Qu'apprehendez vous donq?

SPHERANTE.

D'estre trop temeraire.

CELIANTE.

Ah Spherante! esperez, vous ne sçauriez desplaire, Un vertueux amour n'est jamais odieux; Mais quel est cét object si charmant à vos yeux? De cette confidence, honorez ma franchise.

SPHERANTE.

L'Infante, Celimant a mon ame surprise, Dés son premier abord je ressentis ses traits, Et tousjours du depuis j'ay chery ses attraits, Sans que jusqu'à present, ma passion discrette, Ayt ozé descouvrir cette flame secrette: Mais en fin ce beau feu de mon ame vainqueur, S'efforce de franchir les bornes de mon coeur. Il ne peut plus souffrir cette estroitte demeure, Et s'il vient à deplaire, il faudra que je meure.

CELIMANT.

Spherante esperez mieux, je vous suis caution, Qu'on souffrira vos voeux, & vostre affection, Mais que veut Arias?

SCENE SEPTIESME.

SPHERANTE, CELIMANT, D. ARIAS.

D. ARIAS.

Monsieur, le Roy vous mande,

CELIMANT.

Allons.

SCENE HUICTIESME.

SPHERANTE, L'INFANTE.

SPHERANTE.

De ce depart, que faut-il que j'attende? D'où provient, justes Dieux, qu'on le mande sans moy?

L'INFANTE.

Quoy tout seul?

SPHERANTE.

Celimant est allé chez le Roy. Sa Majesté le mande,

L'INFANTE.

Ouy, j'en sçay bien la cause, C'est que sa liberté maintenant se propose, Si mon frere y consent, vous en serez aussi.

SPHERANTE.

Ma liberté, Madame, est mon moindre soucy, Loin de la desirer, j'ay sujet de la craindre.

L'INFANTE.

Quelque civilité qui vous oblige à feindre, Tolede vous seroit un sejour plus charmant.

SPHERANTE.

L'effect vous fera voir si Spherante vous ment.

L'INFANTE.

He bien je le veux voir, adieu.

SPHERANTE.

Belle Princesse, Mon devoir ne veut pas encor que je vous laisse. Ne me desrobez pas un entretien si doux, Et m'accordez l'honneur de vous rendre chez vous.

SCENE NEUFIESME.

LE CID, D. ARIAS.

LE CID.

Amy va dire au Roy, que son attente est vaine Que je n'ay pû changer le dessein de Chymene, Et qu'apres avoir fait, cét inutile effort, Je ne puis me resoudre à ce triste rapport: Dy luy que mes devoirs, & mon obeissance N'ont pû de cette ingratte, obtenir la presence, Et que par un excés, de haine, & de rigueur, Sa porte m'est fermee aussi bien que son coeur: Enfin que je ne puis contenter son envie, Si ce n'est qu'elle soit contente de ma vie. Si ce present luy plaist que j'iray luy porter,

ARIAS sortant.

Ah! que par ce rapport, je crains de l'irriter.

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