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La vraye suitte du Cid

SCENE CINQUIESME.

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LE ROY, DOM DIEGUE, L'INFANTE.

LE ROY.

Dom Diegue enfin le Cid a-t'il l'ame contente, Sçait-il que j'ay dessein de luy donner l'Infante, Consent-il aisément à ce nouveau projet.

DOM DIEGUE.

Vous estes son Roy, Sire, il est vostre sujet, Et par cette raison il ne peut sans offence, S'opposer au devoir de son obeïssance: J'ay sondé toutesfois son esprit sur ce point Son inclination ne s'en esloigne point, Et je croy seulement qu'une modeste crainte Arreste ses desirs & le tient en contrainte.

LE ROY.

C'est, que Chymene encore a sur luy tout pouvoir.

DOM DIEGUE.

Il l'oublira, Seigneur, plustost que son devoir Le comte vous en est une preuve certaine Des ce temps-là Rodrigue idolatroit Chymene, On le veid toutesfois luy-mesme se trahir, Et s'il sçait bien aimer il sçait mieux obeir.

LE ROY.

Je n'ay jamais douté de son obeïssance Et sa seule vertu m'en donne l'asseurance. Vous, ma soeur, acceptez son amour & ses voeux Et pour toute raison sçachez que je le veux, Il n'a receu du Ciel ny sceptre ny couronne Et sa grandeur consiste en sa seule personne: Mais c'est là qu'il a faict ses plus nobles efforts, C'est là qu'il a versé ses plus riches thresors: Son coeur est l'Element où la valeur reside, Sa belle ame est le trône où la vertu preside Et les perfections qui le font estimer Sont les solides biens que vous devez aimer.

L'INFANTE.

Un tel commandement, Monsieur, ne m'est pas rude, Je prends facilement cette douce habitude, Ce que vous estimez je ne le puis haïr Vous devez commander & je dois obeir.

LE ROY.

Que Chymene à mes voeux n'est-elle aussi facile, Je ne bruslerois pas d'une flame inutile Je serois satisfaict, & mes desirs contens Ne m'obligeroient pas de languir si long-temps: Mais c'est trop endurer une si dure peine, Il faut resolument que j'espouse Chymene, Je l'absous de l'amour qu'au Cid elle a promis, Aux Princes comme moy ce qui plaist est permis. L'affection des Rois n'est jamais temeraire, Et le respect sied bien seulement au vulguaire; Envoyez-la querir, & lui faictes sçavoir Qu'en vostre appartement je desire la voir, Pour lui communiquer un dessein d'importance, Et qui pour son effect exige sa presence Je me lasse à la fin de vivre en cet ennuy, Je veux que cet hymen s'accomplisse aujourd'huy.

SCENE SIXIESME.

CHIMENE seule.

Amour sors en fin de mon ame, Porte ailleurs ton triste flambeau, Puisque les cendres du tombeau Doivent tantost couvrir & mon corps & ma flame, Mes regrets vont m'oster du jour, Cherche un plus aimable sejour Abandonne mon coeur, ma Rivale t'appelle, Va regner desormais dans ce superbe sein, Puisque pour l'adorer, Rodrigue est infidele, Je vay par mon trespas approuver ton dessein,

Ne m'entretien plus de sa gloire, Ny du souvenir de ses faicts Que tant de merveilleux effects Sortent avecque toy de ma triste memoire. Ne laisse rien dans mes esprits Que la vengeance & le mespris Qui le doivent punir d'une amour criminelle, Rens à mes tristes yeux leur premiere rigueur: Il est victorieux: mais il est infidele Et par cette raison il n'est plus mon vainqueur

Mais que me servira ma hayne Que fera mon coeur irrité? Malgré son infidelité Il est tousjours Rodrigue, & moy tousjours Chimene: Non je ne vis plus sous sa loy, L'ingrat a violé sa foy, Aymant une perfide, il est traistre comme elle Chymene reprens donc ta premiere rigueur, Il est victorieux, mais il est infidele, Et par cette raison il n'est pas ton vainqueur.

Qu'Arragon tremble & le revere, Qu'il vainque mille nations, Toutes ces belles actions N'effaceront jamais le meurtre de mon pere; Tousjours ce sanglant souvenir M'obligera de le punir Mais icy ma puissance est moindre que mon zele, N'importe, reprenons ma premiere rigueur, Il est victorieux, mais il est infidele, Et par cette raison il n'est pas mon vainqueur.

Mon vainqueur! il ne se peut faire, Ostons luy ce nom glorieux, Qu'il soit ailleurs victorieux: Icy je suis encor sa mortelle adversaire, Un coeur qui peut dessous ses loix Ranger la liberté des Rois Pourra bien se vanger de cette ame rebelle. Ouy Chimene, reprens ta premiere rigueur, Il est victorieux, mais il est infidele Et que par cette raison il n'est pas ton vainqueur.

Que me sert que toute la terre Soit pleine du bruit de ses faicts, Et qu'il ayt mis par tout la paix Si parmy ce repos seule je suis en guerre: Qu'il soit le plus grand des Guerriers, Qu'il soit tout couvert de lauriers, Il ternit tout l'esclat d'une pompe si belle Chimene reprens doncq ta premiere rigueur Il est victorieux, mais il est infidelle: Et par cette raison il n'est pas ton vainqueur.

Non, tesmoignons plus de constance, Faisons voir moins d'inimitié Et servons-nous de la pitié Pour prendre une plus noble & plus haute vangeance, Qu'il soit ingrat & desloyal Traittons-le d'un amour esgal, Il ne sçauroit souffrir de peine plus cruelle, Non Chymene, reprens ta premiere rigueur, Il est victorieux, mais il est infidele, Et par cette raison il n'est pas son vainqueur.

Faisons voir comme en son absence Mon coeur l'a tousjours adoré, Et que mesme il l'a preferé A ceux dont il devoit redouter la puissance; Si cela ne le touche pas Cherchons un genereux trespas, Esteignons dans mon sang une flame si belle, Et montrons en mourant à ce perfide coeur, Que jusques à la fin je suis tousjours fidele, Que je suis sa Chymene, & qu'il est mon vainqueur.

SCENE SEPTIESME.

CHIMENE, DOM ARIAS.

DOM ARIAS.

Madame, on vous attend, & le Roy vous demande.

CHIMENE.

Où? pourquoy? que veut-il, ô Ciel que j'apprehende!

D. ARIAS.

Il est avec l'Infante en cet appartement.

CHIMENE.

Qu'à regret j'obeis à ce commandement: Je sçay ce qu'il me veut, mais toute sa puissance Essayra vainement d'esbranler ma constance, En vain il a recours à cet effort nouveau, Un trône est inutile à qui cherche un tombeau, Et bien que mon Amant soit l'autheur de ma peine, Il est tousjours Rodrigue & moy tousjours Chymene.

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