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La Conquête de Plassans

VIII

Reading edition

Marthe, le lendemain, alla d'abord chez sa mère. Elle lui expliqua la bonne oeuvre dont elle rêvait. Comme la vieille dame hochait la tête en souriant, elle se fâcha presque; elle lui fit entendre qu'elle avait peu de charité.

—C'est une idée de l'abbé Faujas, ça, dit brusquement Félicité.

—En effet, murmura Marthe, surprise: nous en avons longuement causé ensemble. Comment le savez-vous?

Madame Rougon eut un léger haussement d'épaules, sans répondre plus nettement. Elle reprit avec vivacité:

—Eh bien, ma chérie, tu as raison! il faut t'occuper, et ce que tu as trouvé là est très-bien. Ça me chagrine vraiment de te voir toujours enfermée dans cette maison retirée, qui sent la mort. Seulement, ne compte pas sur moi, je ne veux être pour rien dans ton affaire. On dirait que c'est moi qui fais tout, que nous nous sommes entendues pour imposer nos idées à la ville. Je désire, au contraire, que tu aies tout le bénéfice de ta bonne pensée. Je t'aiderai de mes conseils, si tu y consens, mais pas davantage.

—J'avais pourtant compté sur vous pour faire partie du comité fondateur, dit Marthe, que la pensée d'être seule, dans une si grosse aventure, effrayait un peu.

—Non, non, ma présence gâterait les choses, je t'assure. Dis au contraire bien haut que je ne puis être du comité, que je t'ai refusé, en prétextant des occupations. Laisse entendre même que je n'ai pas foi dans ton projet…. Cela décidera ces dames, tu verras…. Elles seront enchantées d'être d'une bonne oeuvre dont je ne serai pas. Vois madame Rastoil, madame de Condamin, madame Delangre; vois également madame Paloque, mais la dernière; elle sera flattée, elle te servira plus que toutes les autres…. Et si tu te trouvais embarrassée, viens me consulter.

Elle reconduisit sa fille jusque sur l'escalier. Puis, la regardant en face, avec son sourire pointu de vieille:

—Il se porte bien, ce cher abbé? demanda-t-elle.

—Très-bien, répondit Marthe tranquillement. Je vais à Saint-Saturnin, où je dois voir l'architecte du diocèse.

Marthe et le prêtre avaient pensé que les choses étaient encore trop en l'air pour déranger l'architecte. Ils comptaient se ménager simplement une rencontre avec ce dernier, qui se rendait chaque jour à Saint-Saturnin, où l'on réparait justement une chapelle. Ils pourraient l'y consulter comme par hasard. Marthe, ayant traversé l'église, aperçut l'abbé Faujas et M. Lieutaud, causant sur un échafaudage, d'où ils se hâtèrent de descendre. Une des épaules de l'abbé était toute blanche de plâtre; il s'intéressait aux travaux.

A cette heure de l'après-midi, il n'y avait pas une dévote, la nef et les bas-côtés étaient déserts, encombrés d'une débandade de chaises que deux bedeaux rangeaient bruyamment. Des maçons s'appelaient du haut des échelles, au milieu d'un bruit de truelles grattant les murs. Saint-Saturnin n'avait rien de religieux, si bien que Marthe ne s'était pas même signée. Elle s'assit devant la chapelle en réparation, entre l'abbé Faujas et M. Lieutaud, comme elle l'aurait fait dans le cabinet de travail de celui-ci, si elle était allée prendre son avis chez lui.

L'entretien dura une bonne demi-heure. L'architecte se montra très-complaisant; son opinion fut qu'il ne fallait pas bâtir un local pour l'oeuvre de la Vierge, ainsi que l'abbé appelait l'établissement projeté. Cela reviendrait bien trop cher. Il était préférable d'acheter une bâtisse toute faite, qu'on approprierait aux besoins de l'oeuvre. Et il indiqua même, dans le faubourg, un ancien pensionnat, où s'était ensuite établi un marchand de fourrages, et qui était à vendre. Avec quelques milliers de francs, il se faisait fort de transformer complètement cette ruine; il promettait même des merveilles, une entrée élégante, de vastes salles, une cour plantée d'arbres. Peu à peu, Marthe et le prêtre avaient élevé la voix, ils discutaient les détails sous la voûte sonore de la nef, tandis que M. Lieutaud, du bout de sa canne, égratignait les dalles, pour leur donner une idée de la façade.

—Alors, c'est convenu, monsieur, dit Marthe en prenant congé de l'architecte; vous ferez un petit devis, de façon que nous sachions à quoi nous en tenir…. Et veuillez nous garder le secret, n'est-ce pas?

L'abbé Faujas voulut l'accompagner jusqu'à la petite porte de l'église. Comme ils passaient ensemble devant le maître-autel, et qu'elle continuait à s'entretenir vivement avec lui, elle fut toute surprise de ne plus le trouver à son côté; elle le chercha, elle l'aperçut, plié en deux, en face de la grande croix cachée dans son étui de mousseline. Ce prêtre, qui s'inclinait ainsi, couvert de plâtre, lui causa une singulière sensation. Elle se rappela où elle était, regardant autour d'elle d'un air inquiet, étouffant le bruit de ses pas. A la porte, l'abbé, devenu très-grave, lui tendit silencieusement son doigt mouillé d'eau bénite. Elle se signa, toute troublée Le double battant rembourré retomba derrière elle doucement, avec un soupir étouffé.

De là, Marthe alla chez madame de Condamin. Elle était heureuse de marcher au grand air, dans les rues; les quelques courses qui lui restaient à faire, lui semblaient une partie de plaisir. Madame de Condamin la reçut avec des étonnements d'amitié. Cette chère madame Mouret venait si rarement! Lorsqu'elle sut de quoi il s'agissait, elle se déclara enchantée, prête à tous les dévouements. Elle était vêtue d'une délicieuse robe mauve à noeuds de ruban gris-perle, dans un boudoir où elle jouait à la Parisienne exilée en province.

—Que vous avez bien fait de compter sur moi! dit-elle en serrant les mains de Marthe. Ces pauvres filles, qui leur viendra donc en aide, si ce n'est nous autres, qu'on accuse de leur donner le mauvais exemple du luxe…. Puis c'est affreux de penser que l'enfance est exposée à toutes ces vilaines choses. J'en ai été malade…. Disposez absolument de moi.

Et quand Marthe lui eut appris que sa mère ne pouvait faire partie du comité, elle redoubla encore de bon vouloir.

—C'est bien fâcheux qu'elle ait tant d'occupations, reprit-elle avec une pointe d'ironie; elle nous aurait été d'un grand secours…. Mais que voulez-vous? nous ferons ce que nous pourrons. J'ai quelques amis. J'irai voir Monseigneur; je remuerai ciel et terre, s'il le faut…. Nous réussirons, je vous le promets.

Elle ne voulut écouter aucun détail d'aménagement ni de dépense. On trouverait toujours l'argent nécessaire. Elle entendait que l'oeuvre fit honneur au comité, que tout y fût beau et confortable. Elle ajouta en riant qu'elle perdait la tête au milieu des chiffres, qu'elle se chargeait particulièrement des premières démarches, de la conduite générale du projet. Cette chère madame Mouret n'était pas habituée à solliciter; elle l'accompagnerait dans ses courses, elle pourrait même lui en épargner plusieurs. Au bout d'un quart d'heure, l'oeuvre fut sa chose propre, et c'était elle qui donnait des instructions à Marthe. Celle-ci allait se retirer, lorsque M. de Condamin entra; elle resta, gênée, n'osant plus parler de l'objet de sa visite, devant le conservateur des eaux et forêts, qui était, disait-on, compromis dans l'affaire de ces pauvres filles, dont la honte occupait la ville.

Ce fut madame de Condamin qui expliqua la grande idée à son mari, qui se montra parfait de tranquillité et de bons sentiments. Il trouva la chose excessivement morale.

—C'est une idée qui ne pouvait venir qu'à une mère, dit-il gravement, sans qu'il fût possible de deviner s'il ne se moquait pas; Plassans vous devra de bonnes moeurs, madame.

—Je vous avoue que j'ai simplement ramassé l'idée, répondit Marthe, gênée par ces éloges; elle m'a été inspirée par une personne que j'estime beaucoup.

—Quelle personne? demanda curieusement madame de Condamin.

—Monsieur l'abbé Faujas.

Et Marthe, avec une grande simplicité, dit tout le bien qu'elle pensait du prêtre. Elle ne fit d'ailleurs aucune allusion aux mauvais bruits qui avaient couru; elle le donna comme un homme digne de tous les respects, auquel elle était heureuse d'ouvrir sa maison. Madame de Condamin écoutait en faisant de petits signes de tête.

—Je l'ai toujours dit, s'écria-t-elle, l'abbé Faujas est un prêtre très-distingué … Si vous saviez comme il y a de méchantes gens! Mais depuis que vous le recevez, on n'ose plus parler. Cela a coupé court à toutes les mauvaises suppositions…. Alors, vous dites que l'idée est de lui? Il faudra le décider à se mettre en avant. Jusque-là, il est entendu que nous serons discrètes…. Je vous assure, je l'ai toujours aimé et défendu, ce prêtre….

—J'ai causé avec lui, il m'a semblé tout à fait bon enfant, interrompit le conservateur des eaux et forêts.

Mais sa femme le fit taire d'un geste; elle le traitait en valet, souvent. Dans le mariage louche que l'on reprochait à M. de Condamin, il était arrivé que lui seul portait la honte; la jeune femme qu'il avait amenée on ne savait d'où, s'était fait pardonner et aimer de toute la ville, par une bonne grâce, par une beauté aimable, auxquelles les provinciaux sont plus sensibles qu'on ne le pense. Il comprit qu'il était de trop dans cet entretien vertueux.

—Je vous laisse avec le bon Dieu, dit-il d'un air légèrement ironique. Je vais fumer un cigare … Octavie, n'oublie pas de t'habiller de bonne heure; nous allons à la sous-préfecture, ce soir.

Quand il ne fut plus là, les deux femmes causèrent encore un instant, revenant sur ce qu'elles avaient déjà dit, s'apitoyant sur les pauvres jeunes filles qui tournent mal, s'excitant de plus en plus à les mettre à l'abri de toutes les séductions. Madame de Condamin parlait très-éloquemment contre la débauche.

—Eh bien! c'est convenu, dit-elle en serrant une dernière fois la main de Marthe, je suis à vous au premier appel … Si vous allez voir madame Rastoil et madame Delangre, dites-leur que je me charge de tout; elles n'auront qu'à nous apporter leurs noms … Mon idée est bonne, n'est-ce pas? Nous ne nous en écarterons pas d'une ligne … Mes compliments à l'abbé Faujas.

Marthe se rendit immédiatement chez madame Delangre, puis chez madame Rastoil. Elle les trouva polies, mais plus froides que madame de Condamin. Toutes deux discutèrent le côté pécuniaire du projet; il faudrait beaucoup d'argent, jamais la charité publique ne fournirait les sommes nécessaires, on risquait d'aboutir à quelque dénoûment ridicule. Marthe les rassura, leur donna des chiffres. Alors, elles voulurent savoir quelles dames avaient déjà consenti à faire partie du comité. Le nom de madame de Condamin les laissa muettes. Puis, quand elles surent que madame Rougon s'était excusée, elles se firent plus aimables.

Madame Delangre avait reçu Marthe dans le cabinet de son mari. C'était une petite femme pâle, d'une douceur de servante, dont les débordements étaient restés légendaires à Plassans.

—Mon Dieu, murmura-t-elle enfin, je ne demande pas mieux. Ce serait une école de vertu pour la jeunesse ouvrière. On sauverait bien de faibles âmes. Je ne puis refuser, car je sens que je vous serai très-utile par mon mari que ses fonctions de maire mettent en continuel rapport avec tous les gens influents. Seulement je vous demande jusqu'à demain pour vous donner une réponse définitive. Notre situation nous engage à beaucoup de prudence, et je veux consulter monsieur Delangre.

Chez madame Rastoil, Marthe trouva une femme tout aussi molle, très-prude, cherchant des mots purs pour parler des malheureuses qui oublient leurs devoirs. Elle était grasse, celle-ci, et elle brodait une aube très-riche, entre ses deux filles. Elle les avait fait sortir, dès les premiers mots.

—Je vous remercie d'avoir songé à moi, dit-elle; mais, vraiment, je suis bien embarrassée. Je fais partie déjà de plusieurs comités, je ne sais si j'aurais le temps … J'avais eu la même pensée que vous; seulement, mon projet était plus large, plus complet peut-être. Il y a un grand mois que je me promets d'en aller parler à Monseigneur, sans jamais trouver une minute. Enfin, nous pourrons unir nos efforts. Je vous dirai ma façon de voir, car je crois que vous êtes dans l'erreur sur beaucoup de points … Puisqu'il le faut, je me dévouerai encore. Mon mari me le disait hier: «Vraiment vous n'êtes plus à vos affaires, vous êtes toute à celles des autres.»

Marthe la regardait curieusement, en songeant à son ancienne liaison avec M. Delangre, dont on faisait encore des gorges chaudes dans les cafés du cours Sauvaire. La femme du maire et la femme du président avaient accueilli le nom de l'abbé Faujas avec une grande circonspection; la seconde surtout. Marthe s'était même un peu piquée de cette méfiance, au sujet d'une personne dont elle répondait; aussi avait-elle insisté sur les belles qualités de l'abbé, ce qui avait obligé les deux femmes à convenir du mérite de ce prêtre, vivant dans la retraite et soutenant sa mère.

En sortant de chez madame Rastoil, Marthe n'eut qu'à traverser la chaussée pour se rendre chez madame Paloque, qui demeurait de l'autre côté de la rue Balande. Il était sept heures; mais elle désirait se débarrasser de cette dernière course, quitte à faire attendre Mouret et à être grondée par lui. Les Paloque allaient se mettre à table, dans une salle à manger froide, où se sentait la gêne de province, une gêne propre, soigneusement cachée. Madame Paloque se hâta de couvrir la soupe qu'elle allait servir, contrariée d'être ainsi trouvée à table. Elle fut très-polie, presque humble, inquiète au fond d'une visite qu'elle n'attendait guère. Son mari, le juge, resta devant son assiette vide, les mains sur les genoux.

—Des petites coquines! s'écria-t-il, lorsque Marthe eut parlé des filles du vieux quartier. J'ai eu de jolis détails, aujourd'hui, au palais. Ce sont elles qui ont provoqué à la débauche des gens très-honorables … Vous avez tort, madame, de vous intéresser à cette vermine-là.

—D'ailleurs, dit à son tour madame Paloque, j'ai grand'peur de ne vous être d'aucune utilité. Je ne connais personne. Mon mari se ferait plutôt couper une main que de solliciter la moindre chose. Nous nous sommes mis à l'écart, par dégoût de toutes les injustices que nous avons vues. Nous vivons modestement ici, bien heureux qu'on nous oublie … Tenez, on offrirait de l'avancement à mon mari qu'il refuserait, maintenant. N'est-ce pas, mon ami?

Le juge branla la tête d'un air d'assentiment. Tous deux échangeaient un mince sourire, et Marthe resta embarrassée, en face de ces deux affreux visages, couturés, livides de bile, qui s'entendaient si bien dans cette comédie d'une résignation menteuse. Elle se rappela heureusement les conseils de sa mère.

—J'avais cependant compté sur vous, dit-elle en se faisant très-aimable. Nous aurons toutes ces dames, madame Delangre, madame Rastoil, madame de Condamin; mais, entre nous, ces dames ne donneront guère que leurs noms. J'aurais voulu trouver une personne très-respectable, très-dévouée, qui prît la chose plus à coeur, et j'avais pensé que vous voudriez bien être cette personne … Songez quelle reconnaissance Plassans nous devra, si nous menons à bien un tel projet!

—Certainement, certainement, murmura madame Paloque, ravie de ces bonnes paroles.

—Puis, vous avez tort de vous croire sans aucun pouvoir. On sait que monsieur Paloque est très-bien vu à la sous- préfecture. Entre nous, on lui réserve la succession de monsieur Rastoil. Ne vous défendez pas; vos mérites sont connus, vous avez beau vous cacher. Et, tenez, voilà une excellente occasion pour madame Paloque de sortir un peu de l'ombre où elle se tient, de faire voir quelle femme de tête et de coeur il y a en elle.

Le juge s'agitait beaucoup. Il regardait sa femme de ses yeux clignotants.

—Madame Paloque n'a pas refusé, dit-il. —Non, sans doute, reprit celle-ci. Puisque vous avez véritablement besoin de moi, cela suffit. Je vais peut-être commettre encore une bêtise, me donner bien du mal, pour ne jamais en être récompensée. Demandez à monsieur Paloque tout le bien que nous avons fait, sans rien dire. Vous voyez où cela nous a menés… N'importe, on ne peut pas se changer, n'est-ce pas? Nous serons des dupes jusqu'à la fin … Comptez sur moi, chère madame.

Les Paloque se levèrent, et Marthe prit congé d'eux, en les remerciant de leur dévouement. Comme elle restait un instant sur le palier, pour retirer le volant de sa robe pris entre la rampe et les marches, elle les entendit causer vivement, derrière la porte.

—Ils viennent te chercher parce qu'ils ont besoin de toi, disait le juge d'une voix aigre. Tu seras leur bête de somme.

—Parbleu! répondait sa femme; mais si tu crois qu'ils ne payeront pas ça avec le reste!

Lorsque Marthe rentra enfin chez elle, il était près de huit heures. Mouret l'attendait depuis une grande demi-heure pour se mettre à table. Elle redoutait quelque scène affreuse. Mais, lorsqu'elle fut désabillée et qu'elle descendit, elle trouva son mari assis à califourchon sur une chaise retournée, jouant tranquillement la retraite du bout des doigts sur la nappe. Il fut terrible de moquerie, de taquineries de toutes sortes.

—Moi, dit-il, je croyais que tu coucherais dans un confessionnal, cette nuit … Maintenant que tu vas à l'église, il faudra m'avertir, pour que je soupe dehors, quand tu seras invitée par les curés.

Pendant tout le dîner il trouva des plaisanteries de ce goût. Marthe souffrait beaucoup plus que s'il l'avait querellée. À deux ou trois reprises elle l'implora du regard, elle le supplia de la laisser tranquille. Mais cela ne fit que fouetter sa verve. Octave et Désirée riaient. Serge se taisait, prenant le parti de sa mère. Au dessert, Rose vint dire, tout effarée, que M. Delangre était là, et qu'il demandait à parler à madame.

—Ah! tu es aussi avec les autorités? ricana Mouret de son air goguenard.

Marthe alla recevoir le maire au salon. Celui-ci, très-aimable, presque galant, lui dit qu'il n'avait pas voulu attendre le lendemain pour la féliciter de son idée généreuse. Madame Delangre était un peu timide; elle avait eu tort de ne pas accepter sur-le-champ, et il venait répondre en son nom qu'elle serait très-flattée de faire partie du comité des dames patronnesses de l'oeuvre de la Vierge. Quant à lui, il entendait contribuer le plus possible à la réussite d'un projet si utile, si moral.

Marthe le reconduisit jusqu'à la porte de la rue. Là, pendant que Rose levait la lampe pour éclairer le trottoir, le maire ajouta:

—Dites à monsieur l'abbé Faujas que je serais très-heureux de causer avec lui, s'il voulait prendre la peine de passer chez moi. Puisqu'il a vu un établissement de ce genre à Besançon, il pourrait me donner des renseignements précieux. Je veux que la ville paye au moins le local. Au revoir, chère dame; tous mes compliments à monsieur Mouret, que je ne veux pas déranger.

A huit heures, quand l'abbé Faujas descendit avec sa mère, Mouret se contenta de lui dire en riant:

—Vous m'avez donc pris ma femme, aujourd'hui? Ne me la gâtez pas trop au moins, n'en faites pas une sainte.

Puis, il s'enfonça dans les cartes; il avait à prendre sur madame Faujas une terrible revanche, grossie par trois jours de perte. Marthe fut libre de raconter ses démarches au prêtre. Elle avait une joie d'enfant, encore toute vibrante de cette après-midi passée hors de chez elle. L'abbé lui fit répéter certains détails; il promit d'aller chez M. Delangre, bien qu'il eût préféré rester complètement dans l'ombre.

—Vous avez eu tort de me nommer tout de suite, lui dit-il rudement en la voyant si émue, si abandonnée devant lui. Mais vous êtes comme toutes les femmes, les meilleures causes se gâtent dans vos mains.

Elle le regarda, surprise de cette sortie brutale, reculant, éprouvant cette sensation d'épouvante qu'elle ressentait parfois encore en face de sa soutane. Il lui semblait que des mains de fer se pesaient sur ses épaules et la pliaient. Pour tout prêtre, la femme, c'est l'ennemie. Lorsqu'il la vit révoltée sous cette correction trop sévère, il se radoucit, murmurant:

—Je ne pense qu'au succès de votre noble projet … J'ai peur d'en compromettre le succès, si je m'en occupe. Vous savez qu'on ne m'aime guère dans la ville.

Marthe, en voyant son humilité, l'assura qu'il se trompait, que toutes ces dames avaient parlé de lui dans les meilleurs termes. On savait qu'il soutenait sa mère, qu'il menait une vie retirée, digne de tous les éloges. Puis, jusqu'à onze heures, ils causèrent du grand projet, revenant sur les moindres détails. Ce fut une soirée charmante.

Mouret avait saisi quelques mots, entre deux coups de carte.

—Alors, dit-il, lorsqu'on alla se coucher, vous supprimez le vice à vous deux … C'est une belle invention.

Trois jours plus tard, le comité des dames patronnasses se trouvait constitué. Ces dames ayant nommé Marthe présidente, celle-ci, sur les recommandations de sa mère, qu'elle consultait en secret, s'était empressée de désigner madame Paloque comme trésorière. Toutes deux se donnaient beaucoup de mal, rédigeant des circulaires, s'occupant de mille détails intérieurs. Pendant ce temps, madame de Condamin allait de la sous-préfecture à l'évêché, et de l'évêché chez les personnages influents, expliquant avec sa bonne grâce «l'heureux projet qu'elle avait conçu», promenant des toilettes adorables, récoltant des aumônes et des promesses d'appui; de son côté, madame Rastoil, dévotement, racontait aux prêtres qu'elle recevait le mardi, comment lui était venue la pensée de sauver du vice tant de malheureuses enfants, tout en se contentant de charger l'abbé Bourrette de faire des démarches auprès des soeurs de Saint-Joseph, pour obtenir qu'elles voulussent bien des servir l'établissement projeté; tandis que madame Delangre faisait au petit monde des fonctionnaires la confidence que la ville devrait cet établissement à son mari, à la gracieuseté duquel le comité était déjà redevable d'une salle de la mairie, où il se réunissait et se concertait à l'aise. Plassans était tout remué par ce vacarme pieux. Bientôt il n'y fut plus question que de l'oeuvre de la Vierge. Il y eut alors une explosion d'éloges, les intimes de chaque dame patronnesse se mettant de la partie, chaque cercle travaillant au succès de l'entreprise. Des listes de souscription, qui coururent dans les trois quartiers, furent couvertes en une semaine. Comme la Gazette de Plassans publiait ces listes, avec le chiffre des versements, l'amour-propre s'éveilla, les familles les plus en vue rivalisèrent entre elles de générosité.

Cependant, au milieu du tapage, le nom de l'abbé Faujas revenait souvent. Bien que chaque dame patronnesse réclamât l'idée première comme sienne, on croyait savoir que l'abbé avait apporté cette idée fameuse de Besançon. M. Delangre le déclara nettement au conseil municipal, dans la séance où fut voté l'achat de l'immeuble désigné par l'architecte du diocèse comme très-propre à l'installation de l'oeuvre de la Vierge. La veille, le maire avait eu avec le prêtre un très-long entretien, et ils s'étaient séparés en échangeant de longues poignées demain. Le secrétaire de la mairie les avait même entendus se traiter de «cher monsieur». Cela opéra une révolution en faveur de l'abbé. Il eut, dès lors, des partisans qui le défendirent contre les attaques de ses ennemis.

Les Mouret, d'ailleurs, étaient devenus l'honorabilité de l'abbé Faujas. Patronné par Marthe, désigné comme le promoteur d'une bonne oeuvre dont il refusait modestement la paternité, il n'avait plus, dans les rues, celle allure humble qui lui faisait raser les murs. Il étalait sa soutane neuve au soleil, marchait au milieu de la chaussée. De la rue Balande à Saint-Saturnin, il lui fallait déjà répondre à un grand nombre de coups de chapeau. Un dimanche, madame de Condamin l'avait arrêté à la sortie des vêpres, sur la place de l'Évêché, où elle s'était entretenue avec lui pendant une bonne demi-heure.

—Eh bien! monsieur l'abbé, lui disait Mouret en riant, vous voilà en odeur de sainteté, maintenant … Et dire que j'étais le seul à vous défendre, il n'y a pas six mois!… Cependant, à votre place, je me méfierais. Vous avez toujours l'évêché contre vous.

Le prêtre haussait légèrement les épaules. Il n'ignorait pas que l'hostilité qu'il rencontrait encore venait du clergé. L'abbé Fenil tenait monseigneur Rousselot tremblant sous la rudesse de sa volonté. Vers la fin du mois de mars, comme le grand vicaire alla faire un petit voyage, l'abbé Faujas parut profiter de celle absence pour rendre plusieurs visites à l'évêque. L'abbé Surin, le secrétaire particulier, racontait que «ce diable d'homme» restait enfermé pendant des heures entières avec monseigneur, et que celui-ci était d'une humeur atroce, après ces longs entretiens. Lorsque l'abbé Fenil revint, l'abbé Faujas cessa ses visites, s'effaçant de nouveau devant lui. Mais l'évêque resta inquiet; il fut évident que quelque catastrophe s'était produite dans son bien-être de prélat insouciant. À un dîner qu'il donna à son clergé, il fut particulièrement aimable pour l'abbé Faujas, qui n'était pourtant toujours qu'un humble vicaire de Saint-Saturnin. Les lèvres minces de l'abbé Fenil se pinçaient davantage; ses pénitentes lui donnaient des colères contenues, en lui demandant obligeamment des nouvelles de sa santé.

Alors, l'abbé Faujas entra en pleine sérénité. Il continuait sa vie sévère; seulement, il prenait une aisance aimable. Ce fut un mardi soir qu'il triompha définitivement. Il était chez lui, à une fenêtre, jouissant des premières tiédeurs du printemps, lorsque la société de M. Péqueur de Saulaies descendit au jardin et le salua de loin; il y avait là madame de Condamin, qui poussa la familiarité jusqu'à agiter son mouchoir. Mais au même moment, de l'autre côté, la société de M. Rastoil s'asseyait devant la cascade, sur des sièges rustiques. M. Delangre, appuyé à la terrasse de la sous-préfecture, guettait ce qui se passait chez le juge, par-dessus le jardin des Mouret, grâce à la pente des terrains.

—Vous verrez qu'ils ne daigneront pas même l'apercevoir, murmura-t-il.

Il se trompait. L'abbé Fenil, ayant tourné la tête, comme par hasard, ôta son chapeau. Alors tous les prêtres qui étaient là en firent autant, et l'abbé Faujas rendit le salut. Puis, après avoir lentement promené son regard, à droite et à gauche, sur les deux sociétés, il quitta la fenêtre, il ferma ses rideaux blancs d'une discrétion religieuse.

IX

Le mois d'avril fut très-doux. Le soir, après le dîner, les enfants quittaient la salle à manger, pour aller jouer dans le jardin. Comme on étouffait au fond de l'étroite pièce, Marthe et le prêtre finirent, eux aussi, par descendre sur la terrasse. Ils s'asseyaient à quelques pas de la fenêtre, grande ouverte, en dehors du rayon cru dont la lampe rayait les grands buis. Là, ils parlaient, dans la nuit tombante, des mille soins de l'oeuvre de la Vierge. Cette continuelle préoccupation de charité mettait dans leur causerie une douceur de plus. En face d'eux, entre les énormes poiriers de M. Rastoil et les marronniers noirs de la sous-préfecture, un large morceau de ciel montait. Les enfants couraient sous les tonnelles, à l'autre bout du jardin; tandis que de courtes querelles, dans la salle à manger, haussaient brusquement les voix de Mouret et de madame Faujas, restés seuls, s'acharnant au jeu.

Et parfois Marthe, attendrie, pénétrée d'une langueur qui ralentissait les paroles sur ses lèvres, s'arrêtait, en voyant la fusée d'or de quelque étoile filante. Elle souriait, la tête un peu renversée, regardant le ciel.

—Encore une âme du purgatoire qui entre au paradis, murmurait-elle.

Puis, le prêtre restant silencieux, elle ajoutait:

—Ce sont de charmantes croyances, toutes ces naïvetés … On devrait rester petite fille, monsieur l'abbé.

Maintenant, le soir, elle ne raccommodait plus le linge de la famille, il aurait fallu allumer une lampe sur la terrasse, et elle préférait cette ombre, cette nuit tiède, au fond de laquelle elle se trouvait bien. D'ailleurs, elle sortait presque tous les jours, ce qui la fatiguait beaucoup. Après le dîner, elle n'avait pas même le courage de prendre une aiguille. Il fallut que Rose se mît à raccommoder le linge, Mouret s'étant plaint que toutes ses chaussettes étaient percées.

A la vérité, Marthe était très-occupée. Outre les séances du comité, qu'elle présidait, elle avait une foule de soucis, les visites à faire, les surveillances à exercer. Elle se déchargeait bien sur madame Paloque des écritures et des menus soins; mais elle éprouvait une telle fièvre de voir enfin l'oeuvre fonctionner, qu'elle allait au faubourg jusqu'à trois fois par semaine, pour s'assurer du zèle des ouvriers. Comme les choses lui semblaient toujours marcher trop lentement, elle accourait à Saint-Saturnin, en quête de l'architecte, le grondant, le suppliant de ne pas abandonner ses hommes, jalouse même des travaux qu'il exécutait là, trouvant que la réparation de la chapelle avançait beaucoup plus vite. M. Lieutaud souriait, en lui affirmant que tout serait terminé l'époque convenue.

L'abbé Faujas déclarait, lui aussi, que rien ne marchait. Il la poussait à ne pas laisser une minute de répit à l'architecte. Alors, Marthe finit par venir tous les jours à Saint-Saturnin. Elle y entrait, la tête pleine de chiffres, préoccupée de murs à abattre et à reconstruire. Le froid de l'église la calmait un peu. Elle prenait de l'eau bénite, se signait machinalement, pour faire comme tout le monde. Cependant, les bedeaux finissaient par la connaître et la saluaient; elle-même se familiarisait avec les différentes chapelles, la sacristie, où elle allait parfois chercher l'abbé Faujas, les grands corridors, les petites cours du cloître, qu'on lui faisait traverser. Au bout d'un mois, Saint-Saturnin n'avait plus un coin qu'elle ignorât. Parfois, il lui fallait attendre l'architecte; elle s'asseyait, dans une chapelle écartée, se reposant de sa course trop rapide, repassant au fond de sa mémoire les mille recommandations qu'elle se promettait de faire à M. Lieutaud; puis, ce grand silence frissonnant qui l'enveloppait, cette ombre religieuse des vitraux, la jetaient dans une sorte de rêverie vague et très-douce. Elle commençait à aimer les hautes voûtes, la nudité solennelle des murs, des autels garnis de leurs housses, des chaises rangées régulièrement à la file. C'était, dès que la double porte rembourrée retombait mollement derrière elle, comme une sensation de repos suprême, d'oubli des tracasseries du monde, d'anéantissement de tout son être dans la paix de la terre.

—C'est à Saint-Saturnin qu'il fait bon! laissa-t-elle échapper un soir devant son mari, après une chaude journée d'orage.

—Veux-tu que nous allions y coucher? dit Mouret en riant.

Marthe fut blessée. Cette pensée du bien-être purement physique qu'elle éprouvait dans l'église, la choqua comme une chose inconvenante. Elle n'alla plus à Saint-Saturnin qu'avec un léger trouble, s'efforçant de rester indifférente, d'entrer là, de même qu'elle entrait dans les grandes salles de la mairie, et malgré elle remuée jusqu'aux entrailles par un frisson. Elle en souffrait, elle revenait volontiers à cette souffrance. L'abbé Faujas semblait ne pas s'apercevoir du lent réveil qui l'animait chaque jour davantage. Il restait pour elle un homme affairé, obligeant, laissant le ciel de côté. Jamais le prêtre ne perçait. Parfois, pourtant, elle le dérangeait d'un enterrement; il venait en surplis, causait un instant entre deux piliers, apportant avec lui une vague odeur d'encens et de cire. C'était souvent pour un mémoire de maçon, une exigence du menuisier. Il indiquait des chiffres précis, et s'en allait accompagner son mort, tandis qu'elle demeurait là, s'attardait dans la nef vide, où un bedeau éteignait les cierges. Quand l'abbé Faujas, traversant l'église avec elle, s'inclinait devant le maître-autel, elle avait pris l'habitude de s'incliner de même, d'abord par simple convenance; puis, ce salut était devenu machinal, et elle saluait même lorsqu'elle se trouvait seule. Jusque-là, cette révérence était toute sa dévotion. Deux ou trois fois, elle vint sans savoir, des jours de grande cérémonie; mais en entendant le bruit des orgues, en voyant l'église pleine, elle s'était sauvée, prise de peur, n'osant franchir la porte.

—Eh bien! lui demandait souvent Mouret avec son ricanement, à quand ta première communion?

Il continuait à la cribler de ses plaisanteries. Elle ne répondait jamais; elle arrêtait sur lui des yeux fixes, où une flamme courte s'allumait, lorsqu'il allait trop loin. Peu à peu, il devint plus amer, il n'eut plus le coeur à se moquer. Puis, au bout d'un mois, il se fâcha.

—Est-ce qu'il y a du bon sens à se fourrer avec la prêtraille! grondait-il, les jours où il ne trouvait pas son dîner prêt. Tu es toujours dehors maintenant, on ne peut pas te garder une heure à la maison … Ça me serait encore égal, si tout n'en souffrait pas ici. Mais je n'ai plus de linge raccommodé, la table n'est seulement pas mise à sept heures, on ne peut plus venir à bout de Rose, la maison est au pillage.

Et il ramassait un torchon qui traînait, serrait une bouteille de vin oubliée, essuyait la poussière des meubles du bout des doigts, fouettant sa colère de plus en plus, criant:

—Je n'ai plus qu'à prendre un balai, n'est-ce pas, et à passer un tablier de cuisine!… Tu tolérerais cela, ma parole d'honneur! tu me laisserais faire le ménage, sans seulement t'en apercevoir. Sais-tu que j'ai passé deux heures ce matin à mettre cette armoire en ordre? Non, ma bonne, ça ne peut pas continuer ainsi.

D'autres fois, la querelle éclatait à propos des enfants. Mouret, en rentrant, avait trouvé Désirée «faite comme un petit cochon», toute seule dans le jardin, à plat-ventre devant un trou de fourmis, pour voir ce que les fourmis faisaient dans la terre.

—C'est bien heureux que tu ne couches pas dehors! criait-il à sa femme, dès qu'il l'apercevait. Viens donc voir ta fille. Je n'ai pas voulu qu'elle changeât de robe, pour que tu jouisses de ce beau spectacle.

La petite fille pleurait à chaudes larmes, pendant que son père la tournait sur tous les sens.

—Hein! est-elle jolie?… Voilà comment s'arrangent les enfants, quand on les laisse seuls. Ce n'est pas sa faute, à cette innocente. Tu ne voulais pas la quitter cinq minutes, tu disais qu'elle mettrait le feu … Oui, elle mettra le feu, tout brûlera, et ce sera bien fait.

Puis, quand Rose avait emmené Désirée, il continuait pendant des heures:

—Tu vis pour les enfants des autres, maintenant. Tu ne peux plus prendre soin des tiens. Ça s'explique … Ah! tu es bien bête! t'éreinter pour un tas de gueuses qui se moquent de toi, qui ont des rendez-vous dans tous les coins des remparts! Va donc te promener, un soir, du côté du Mail, tu les verras avec leur jupon sur la tête, ces coquines que tu mets sous la protection de la Vierge…. Il reprenait haleine, il continuait:

—Veille au moins sur Désirée, avant d'aller ramasser des filles dans le ruisseau. Elle a des trous comme le poing dans sa robe. Un de ces jours, nous la trouverons avec quelque membre cassé, dans le jardin … Je ne te parle pas d'Octave ni de Serge, bien que j'aimerais te savoir à la maison, lorsqu'ils rentrent du collège. Ils ont des inventions diaboliques. Hier, ils ont fendu deux dalles de la terrasse en tirant des pétards … Je te dis que, si tu ne te tiens pas chez toi, nous trouverons la maison par terre, un de ces jours. Marthe s'excusait en quelques paroles. Elle avait dû sortir. Mouret, avec son bon sens taquin, disait vrai: la maison tournait mal. Ce coin tranquille, où le soleil se couchait si heureusement, devenait criard, abandonné, empli de la débandade des enfants, des méchantes humeurs du père, des lassitudes indifférentes de la mère. A table, le soir, tout ce monde mangeait mal et se querellait. Rose n'en faisait qu'à sa tête. D'ailleurs, la cuisinière donnait raison à madame.

Les choses allèrent à ce point que Mouret, ayant rencontré sa belle-mère, se plaignit amèrement de Marthe, bien qu'il sentît le plaisir qu'il faisait à la vieille dame, en lui racontant les ennuis de son ménage.

—Vous m'étonnez beaucoup, dit Félicité avec un sourire. Marthe paraissait vous craindre; je la trouvais même trop faible, trop obéissante. Une femme ne doit pas trembler devant son mari.

—Eh oui! s'écria Mouret désespéré. Pour éviter une querelle, elle serait rentrée sous terre. Un seul regard suffisait; elle faisait tout ce que je voulais … Maintenant, pas du tout; j'ai beau crier, elle n'en agit pas moins à sa guise. Elle ne répond pas, c'est vrai; elle ne me tient pas tête, mais ça viendra….

Félicité répondit hypocritement:

—Si vous voulez, je parlerai à Marthe. Seulement, cela pourrait la blesser. Ces sortes de choses doivent rester entre mari et femme … Je ne suis pas inquiète: vous saurez bien retrouver cette paix dont vous étiez si fier.

Mouret hochait la tète, les yeux à terre. Il reprit:

—Non, non, je me connais; je crie, mais ça n'avance à rien. Je suis faible comme un enfant, au fond … On a tort de croire que j'ai toujours conduit ma femme à la baguette. Si elle a souvent fait ça que j'ai voulu, c'était parce qu'elle s'en moquait, que cela lui était indifférent de faire une chose ou une autre. Avec son air doux, elle est très-entêtée… Enfin je tâcherai de la bien prendre.

Puis, relevant la tête:

—J'aurais mieux fait de ne pas vous raconter tout ça; n'en parlez à personne, n'est-ce pas?

Le lendemain, Marthe étant allée voir sa mère, celle-ci prit un air pincé, en lui disant:

—Tu as tort, ma fille, de te mal conduire à l'égard de ton mari … Je l'ai vu hier, il est exaspéré. Je sais bien qu'il a beaucoup de ridicules, mais ce n'est pas une raison pour délaisser ton ménage.

Marthe regarda fixement sa mère.

—Ah! il se plaint de moi, dit-elle d'une voix brève. Il devrait se taire au moins; moi, je ne me plains pas de lui.

Et elle parla d'autre chose; mais madame Rougon la ramena à sou mari, en lui demandant des nouvelles de l'abbé Faujas.

—Dis-moi, peut-être que Mouret ne l'aime guère, l'abbé, et qu'il te boude à cause de lui?

Marthe resta toute surprise.

—Quelle idée! murmura-t-elle. Pourquoi voulez-vous que mon mari n'aime pas l'abbé Faujas? Du moins, il ne m'a jamais rien dit qui puisse me faire supposer cela. Il ne vous a rien dit non plus, n'est-ce pas?… Non, vous vous trompez. Il irait les chercher dans leur chambre, si la mère ne descendait pas faire sa partie.

En effet, Mouret n'ouvrait pas la bouche sur l'abbé Faujas. Il le plaisantait un peu rudement parfois. Il le mêlait aux taquineries dont il torturait sa femme, à propos de la religion. Mais c'était tout.

Un matin, il cria à Marthe, en se faisant la barbe:

—Dis donc, ma bonne, si tu vas jamais à confesse, prends donc l'abbé pour directeur. Tes péchés resteront entre nous, au moins.

L'abbé Faujas confessait les mardis et les vendredis. Ces jours-là, Marthe évitait de se rendre à Saint-Saturnin, elle disait qu'elle ne voulait pas le déranger; mais elle obéissait plus encore à cette sorte de pudeur effrayée qui la gênait, lorsqu'elle le trouvait en surplis, apportant dans la mousseline les odeurs discrètes de la sacristie. Un vendredi, elle alla avec madame de Condamin voir où en étaient les travaux de l'oeuvre de la Vierge. Les ouvriers achevaient la façade. Madame de Condamin se récria, trouvant la décoration mesquine, sans caractère; il aurait fallu deux légères colonnes avec une ogive, quelque chose de jeune et de religieux à la fois, un bout d'architecture qui fit honneur au comité des dames patronnesses. Marthe, hésitante, peu à peu ébranlée, finit par avouer que ce serait bien pauvre en effet. Puis, comme l'autre la poussait, elle promit de parler le jour même à M. Lieutaud. Avant de rentrer, pour tenir parole, elle passa par la cathédrale. Il était quatre heures, l'architecte venait de partir. Quand elle demanda l'abbé Faujas, un sacristain lui répondit qu'il confessait dans la chapelle Sainte-Aurélie. Alors seulement elle se souvint du jour, elle murmura qu'elle ne pouvait attendre. Mais en se retirant, lorsqu'elle passa devant la chapelle Sainte-Aurélie, elle pensa que l'abbé l'avait peut-être vue. La vérité était qu'elle se sentait prise d'une faiblesse singulière. Elle s'assit en dehors de la chapelle, contre la grille. Elle resta là.

Le ciel était gris, l'église s'emplissait d'un lent crépuscule. Dans les bas-côtés, déjà noirs, luisaient l'étoile d'une veilleuse, le pied doré d'un chandelier, la robe d'argent d'une Vierge; et, enfilant la grande nef, un rayon pâle se mourait sur le chêne poli des bancs et des stalles. Marthe n'avait point encore éprouvé là un tel abandon d'elle-même; ses jambes lui semblaient comme cassées; ses mains étaient si lourdes, qu'elle les joignait sur ses genoux, pour ne pas avoir la peine de les porter. Elle se laissait aller à un sommeil, dans lequel elle continuait de voir et d'entendre, mais d'une façon très-douce. Les légers bruits qui roulaient sous la voûte, la chute d'une chaise, le pas attardé d'une dévote, l'attendrissaient, prenaient une sonorité musicale qui la charmait jusqu'au coeur; tandis que les derniers reflets du jour, les ombres, montant le long des piliers comme des housses de serge, prenaient pour elle des délicatesses de soie changeante, tout un évanouissement exquis qui la gagnait, au fond duquel elle sentait son être se fondre et mourir. Puis, tout s'éteignit autour d'elle. Elle fut parfaitement heureuse dans quelque chose d'innomé.

Le bruit d'une voix la tira de cette extase.

—Je suis bien fâché, disait l'abbé Faujas. Je vous avais aperçue, mais je ne pouvais quitter….

Alors, elle parut s'éveiller en sursaut. Elle le regarda. Il était en surplis, debout, dans le jour mourant. Sa dernière pénitente venait de partir, et l'église vide s'enfonçait plus solennelle.

—Vous aviez à me parler? demanda-t-il.

Elle fit un effort, chercha à se souvenir.

—Oui, murmura-t-elle, je ne sais plus … Ah! c'est la façade que madame de Condamin trouve trop mesquine. Il faudrait deux colonnes, au lieu de cette porte plate qui ne dit rien. On mettrait une ogive avec des vitraux. Ce serait très-joli … Vous comprenez, n'est-ce pas?

Il la contemplait d'un air profond, les mains nouées sur son surplis, la dominant, baissant vers elle sa face grave; et elle, toujours assise, n'ayant pas la force de se mettre debout, balbutiait davantage, comme surprise dans un sommeil de sa volonté, qu'elle ne pouvait secouer.

—Ce serait encore de la dépense, c'est vrai … On pourrait se contenter de colonnes en pierre tendre, avec une simple moulure … Nous en parlerons au maître maçon, si vous voulez; il nous dira les prix. Seulement il serait bon de lui régler auparavant son dernier mémoire. C'est deux mille cent et quelques francs, je crois. Nous avons les fonds, madame Paloque me l'a dit ce matin … Tout cela peut s'arranger, monsieur l'abbé.

Elle avait baissé la tête, comme oppressée par le regard qu'elle sentait sur elle. Quand elle la releva et qu'elle rencontra les yeux du prêtre, elle joignit les mains avec le geste d'un enfant qui demande grâce, elle éclata en sanglots. Le prêtre la laissa pleurer, toujours debout, silencieux. Alors, elle tomba à genoux devant lui, pleurant dans ses mains fermées, dont elle se couvrait le visage.

—Je vous en prie, relevez-vous, dit doucement l'abbé Foujas; c'est devant Dieu que vous vous agenouillerez.

Il l'aida à se relever, il s'assit à côté d'elle. Puis, à voix basse, ils causèrent longuement. La nuit était tout à fait venue, les veilleuses piquaient de leurs pointes d'or les profondeurs noires de l'église. Seul, le murmure de leurs voix mettait un frisson devant la chapelle Sainte-Aurélie. On entendait la parole abondante du prêtre couler longuement, sans arrêt, après chaque réponse faible et brisée de Marthe. Quand ils se levèrent enfin, il parut refuser une grâce qu'elle réclamait avec instance, il la mena du côté de la porte, élevant le ton: —Non, je ne puis, je vous assure, dit-il; il est préférable que vous preniez l'abbé Bourrette.

—J'aurais pourtant grand besoin de vos conseils, murmura Marthe suppliante. Il me semble qu'avec vous tout me deviendrait facile.

—Vous vous trompez, reprit-il d'une voix plus rude. J'ai peur, au contraire, que ma direction ne vous soit mauvaise, dans les commencements. L'abbé Bourrette est le prêtre qu'il vous faut, croyez-moi … Plus tard, je vous donnerai peut-être une autre réponse.

Marthe obéit. Le lendemain, les dévotes de Saint-Saturnin furent grandement surprises en voyant madame Mouret venir s'agenouiller devant le confessionnal de l'abbé Bourrette. Deux jours après, il n'était bruit dans Plassans que de cette conversion. Le nom de l'abbé Faujas fut prononcé avec de fins sourires, par certaines gens; mais, en somme, l'impression fut excellente, toute au profit de l'abbé. Madame Rastoil complimenta madame Mouret, en plein comité; madame Delangre voulut voir là une première bénédiction de Dieu, récompensant les dames patronnesses de leur bonne oeuvre, en touchant le coeur de la seule d'entre elles qui ne pratiquât pas; tandis que madame de Condamin dit à Marthe, en la prenant à l'écart:

—Allez, ma chère, vous avez eu raison; cela est nécessaire pour une femme. Puis, vraiment, dès qu'on sort un peu, il faut bien aller à l'église.

On s'étonna seulement du choix de l'abbé Bourrette. Le digne homme ne confessait guère que les petites filles. Ces dames le trouvaient «si peu amusant!» Au jeudi des Rougon, comme Marthe n'était pas encore arrivée, on en causa dans un coin du salon vert, et ce fut madame Paloque qui, de sa langue de vipère, trouva le dernier mot de ces commérages.

—L'abbé Faujas a bien fait de ne pas la garder pour lui, dit-elle avec une moue qui la rendit plus affreuse; l'abbé Bourrette sauve tout et n'a rien de choquant.

Quand Marthe arriva, ce jour-là, sa mère alla à sa rencontre, mettant quelque affectation à l'embrasser tendrement devant le monde. Elle s'était elle-même réconciliée avec Dieu, au lendemain du coup d'État. Il lui sembla que l'abbé Faujas pouvait se hasarder désormais dans le salon vert; mais il se fit excuser, en parlant de ses occupations, de son amour de la solitude. Elle crut comprendre qu'il se ménageait une rentrée triomphale pour l'hiver suivant. D'ailleurs, les succès de l'abbé grandissaient. Dans les premiers mois, il n'avait eu pour pénitentes que les dévotes du marché aux herbes qui se tient derrière la cathédrale, des marchandes de salades, dont il écoutait tranquillement le patois, sans toujours les comprendre; taudis que, maintenant, surtout depuis le bruit occasionné par l'oeuvre de la Vierge, il voyait, les mardis et les vendredis, tout un cercle de bourgeoises en robes de soie agenouillées autour du son confessionnal. Lorsque Marthe eut naïvement raconté qu'il n'avait pas voulu d'elle, madame de Condamin fit un coup de tête; elle quitta son directeur, le premier vicaire de Saint-Saturnin, que cet abandon désespéra, et passa bruyamment à l'abbé Faujas. Un tel éclat posa définitivement ce dernier dans la société de Plassans.

Quand Mouret apprit que sa femme allait à confesse, il lui dit simplement:

—Tu fais donc quelque chose de mal à présent, que tu éprouves le besoin de raconter les affaires à une soutane?

D'ailleurs, au milieu de toute cette agitation pieuse, il parut s'isoler, se renfermer davantage dans ses habitudes, dans sa vie étroite. Sa femme lui avait reproché de s'être plaint.

—Tu as raison, j'ai eu tort, avait-il répondu. Il ne faut pas faire plaisir aux autres, en leur racontant ses ennuis…. Je te promets de ne pas donner à ta mère cette joie une seconde fois. J'ai réfléchi. La maison peut bien me tomber sur la tête, du diable si je pleurniche devant quelqu'un!

Et, depuis ce moment, en effet, il avait eu le respect de son ménage, ne querellant sa femme devant personne, se disant comme autrefois le plus heureux des hommes. Cet effort de bon sens lui coûta peu, il entrait dans le calcul constant de son bien-être. Il exagéra même son rôle de bourgeois méthodique, satisfait de vivre. Marthe ne sentait ses impatiences qu'à ses piétinements plus vifs. Il la respectait des semaines entières, criblant ses enfants et Rose de ses moqueries, criant contre eux, du matin au soir, pour les moindres peccadilles. S'il la blessait, c'était le plus souvent par des méchancetés qu'elle seule pouvait comprendre. Il n'était qu'économe, il devint avare.

—Il n'y a pas de bon sens, grondait-il, à dépenser de l'argent comme nous le faisons. Je parie que tu donnes tout à tes petites gueuses. C'est bien assez déjà de perdre ton temps … Écoute, ma bonne, je te remettrai cent francs par mois pour la nourriture. Si tu veux faire absolument des aumônes à des filles qui ne le méritent pas, tu prendras l'argent sur ta toilette.

Il tint bon: il refusa, le mois suivant, une paire de bottines à Marthe, sous prétexte que cela dérangerait ses comptes et qu'il l'avait prévenue. Un soir, pourtant, sa femme le trouva pleurant à chaudes larmes, dans leur chambre à coucher. Toute sa bonté s'émut; elle le prit entre les bras, le supplia de lui confier son chagrin. Mais lui se dégagea brutalement, dit qu'il ne pleurait pas, qu'il avait la migraine, et que c'était cela qui lui donnait les yeux rouges.

—Est-ce que tu crois, cria-t-il, que je suis une bête comme toi, pour sangloter!

Elle fut blessée. Le lendemain, il affecta une grande gaieté. Puis, à quelques jours de là, après le dîner, comme l'abbé Faujas et sa mère étaient descendus, il refusa de faire sa partie de piquet. Il n'avait pas la tête au jeu, disait-il. Les jours suivants, il trouva d'autres prétextes, si bien que les parties cessèrent. Tout le monde descendait sur la terrasse, Mouret s'asseyait en face de sa femme et de l'abbé, causant, cherchant les occasions de prendre la parole, qu'il gardait le plus longtemps possible; tandis que madame Faujas, à quelques pas, se tenait dans l'ombre, muette, immobile, les mains sur les genoux, pareille à une de ces figures légendaires gardant un trésor avec la fidélité rogue d'une chienne accroupie.

—Hein! la belle soirée, disait Mouret chaque soir. Il fait meilleur ici que dans la salle à manger. Vous aviez bien raison de venir prendre le frais … Tiens! une étoile filante! avez-vous vu, monsieur l'abbé? Je me suis laissé dire que c'est saint Pierre qui allume sa pipe, là-haut.

Il riait. Marthe restait grave, gênée par les plaisanteries dont il gâtait le large ciel qui s'étendait devant elle, entre les poiriers de M. Rastoil et les marronniers de la sous-préfecture. Il affectait parfois d'ignorer qu'elle pratiquait, maintenant; il prenait l'abbé à partie, en lui déclarant qu'il comptait sur lui pour faire le salut de toute la maison. D'autres fois, il ne commençait pas une phrase sans dire sur un ton de bonne humeur: «A présent que ma femme va à confesse….» Puis, lorsqu'il était las de cet éternel sujet, il écoutait ce qu'on disait dans les jardins voisins; il reconnaissait les voix légères qui s'élevaient, portées par l'air tranquille de la nuit, pendant que les derniers bruits de Plassans s'éteignaient, au loin.

—Ça, murmurait-il, l'oreille tendue du côté de la sous-préfecture, ce sont les voix de monsieur de Condamin et du docteur Porquier. Ils doivent se moquer des Paloque … Avez-vous entendu le fausset de monsieur Delangre, qui a dit: «Mesdames, vous devriez rentrer; l'air devient frais.» Vous ne trouvez pas qu'il a toujours l'air d'avoir avalé un mirliton, le petit Delangre?

Et il se tournait du côté du jardin des Rastoil.

—Il n'y a personne chez eux, reprenait-il; je n'entends rien … Ah! si, les grandes dindes de filles sont devant la cascade. On dirait que l'aînée mâche des cailloux en parlant. Tous les soirs, elles en ont pour une bonne heure à jaboter. Si elles se confient les déclarations qu'on leur fait, ça ne doit pourtant pas être long … Eh! ils y sont tous. Voilà l'abbé Surin, qui a une voix de flûte, et l'abbé Fénil, qui pourrait servir de crécelle, le vendredi saint. Dans ce jardin, ils s'entassent quelquefois une vingtaine, sans remuer seulement un doigt. Je crois qu'ils se mettent là pour écouter ce que nous disons.

A tous ces bavardages, l'abbé Faujas et Marthe répondaient par de courtes phrases, lorsqu'il les interrogeait directement. D'ordinaire, le visage levé, les yeux perdus, ils étaient ensemble, ailleurs, plus loin, plus haut. Un soir, Mouret s'endormit. Alors, lentement, ils se mirent à causer; ils baissaient la voix, ils approchaient leurs têtes. Et, à quelques pas, madame Faujas, les mains sur les genoux, les oreilles élargies, les yeux ouverts, sans entendre, sans voir, semblait les garder.

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