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La Conquête de Plassans

XIV (continued 2)

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Cependant, Mouret, comme pour fuir ce vacarme, s'enfermait dans la pièce du premier étage, qu'il appelait son bureau; il avait vaincu sa répugnance de la solitude; il ne descendait presque plus au jardin, disparaissait souvent du matin au soir.

—Je voudrais bien savoir ce qu'il peut faire, là dedans, disait Rose à madame Faujas. On ne l'entend pas remuer. On le croirait mort. S'il se cache, n'est-ce pas? c'est qu'il n'a rien de propre à faire.

Quand l'été vint, la maison s'anima encore. L'abbé Faujas recevait les sociétés du sous-préfet et du président, au fond du jardin, sous la tonnelle. Rose, sur l'ordre de Marthe, avait acheté une douzaine de chaises rustiques, afin qu'on pût prendre le frais, sans toujours déménager les sièges de la salle à manger. L'habitude était prise. Chaque mardi, dans l'après-midi, les portes de l'impasse restaient ouvertes; ces messieurs et ces dames venaient saluer monsieur le curé, en voisins, coiffés de chapeaux de paille, chaussés de pantoufles, les redingotes déboutonnées, les jupes relevées par des épingles. Les visiteurs arrivaient un à un; puis, les deux sociétés finissaient par se trouver au complet, mêlées, confondues, s'égayant, commérant dans la plus grande intimité.

—Vous ne craignez pas, dit un jour M. de Bourdeu à M. Rastoil, que ces rencontres avec la bande de la sous-préfecture ne soient mal jugées?… Voici les élections générales qui approchent.

—Pourquoi seraient-elles mal jugées? répondit M. Rastoil. Nous n'allons pas à la sous-préfecture, nous sommes sur un terrain neutre…. Puis, mon cher ami, il n'y a aucune cérémonie là dedans. Je garde ma veste de toile. C'est de la vie privée. Personne n'a le droit de juger ce que je fais sur le derrière de ma maison…. Sur le devant, c'est autre chose; nous appartenons au public, sur le devant…. Nous ne nous saluons seulement pas, monsieur Péqueur et moi dans les rues.

—Monsieur Péqueur des Saulaies est un homme qui gagne beaucoup à être connu, hasarda l'ancien préfet, après un silence.

—Sans doute, répliqua le président, je suis enchanté d'avoir fait sa connaissance…. Et quel digne homme que l'abbé Faujas!… Non, certes, je ne crains pas les médisances, en allant saluer notre excellent voisin.

M. de Bourdeu, depuis qu'il était question des élections générales, devenait inquiet; il disait que les premières chaleurs le fatiguaient beaucoup. Souvent, il avait des scrupules, il témoignait des doutes à M. Rastoil, pour que celui-ci le rassurât. Jamais, d'ailleurs, on n'abordait la politique dans le jardin des Mouret. Une après-midi, M. de Bourdeu, après avoir vainement cherché une transition, s'écria, en s'adressant au docteur Porquier:

—Dites donc, docteur, avez-vous lu le Moniteur, ce matin? Le marquis a enfin parlé; il a prononcé treize mots, je les ai comptés…. Ce pauvre Lagrifoul! Il a eu un succès de fou rire.

L'abbé Faujas avait levé un doigt, d'un air de fine bonhomie.

—Pas de politique, messieurs, pas de politique! murmura-t-il. M. Péqueur des Saulaies causait avec M. Rastoil; ils feignirent tous deux de n'avoir rien entendu. Madame de Condamin eut un sourire. Elle continua, en interpellant l'abbé Surin:

—N'est-ce pas, monsieur l'abbé, que l'on empèse vos surplis avec une eau gommée très-faible?

—Oui, madame, avec de l'eau gommée, répondit le jeune prêtre. Il y a des blanchisseuses qui se servent d'empois cuit; mais ça coupe la mousseline, ça ne vaut rien.

—Eh bien! reprit la jeune femme, je ne puis pas obtenir de ma blanchisseuse qu'elle emploie de la gomme pour mes jupons.

Alors, l'abbé Surin lui donna obligeamment le nom et l'adresse de sa blanchisseuse, sur le revers d'une de ses cartes de visite. On causait ainsi de toilette, du temps, des récoltes, des événements de la semaine. On passait là une heure charmante. Des parties de raquettes, dans l'impasse, coupaient les conversations. L'abbé Bourrette venait très-souvent, racontant de son air ravi de petites histoires de sainteté, que M. Maffre écoutait jusqu'au bout. Une seule fois madame Delangre s'était rencontrée avec madame Rastoil, toutes deux très-polies, très-cérémonieuses, gardant dans leurs yeux éteints la flamme brusque de leur ancienne rivalité. M. Delangre ne se prodiguait pas. Quant aux Paloque, s'ils fréquentaient toujours la sous-préfecture, ils évitaient de se trouver là, lorsque M. Péqueur des Saulaies allait voisiner avec l'abbé Faujas; la femme du juge restait perplexe, depuis son expédition malheureuse à l'oratoire de l'oeuvre de la Vierge. Mais le personnage qui se montrait le plus assidu était certainement M. de Condamin, toujours admirablement ganté, venant là pour se moquer du monde, mentant, risquant des ordures avec un aplomb extraordinaire, s'amusant la semaine entière des intrigues qu'il avait flairées. Ce grand vieillard, si droit dans sa redingote pincée à la taille, avait la passion de la jeunesse; il se moquait des «vieux», s'isolait avec les demoiselles de la bande, pouffait de rire dans les coins.

—Par ici, la marmaille! disait-il avec un sourire; laissons les vieux ensemble.

Un jour, il avait failli battre l'abbé Surin dans une formidable partie de volant. La vérité était qu'il taquinait tout ce petit monde. Il avait surtout pris pour victime le fils Rastoil, garçon innocent auquel il contait des choses énormes. Il finit par l'accuser de faire la cour à sa femme, et il roulait des yeux terribles, qui donnaient des sueurs d'angoisse au malheureux Séverin. Le pis fut que celui-ci se crut réellement amoureux de madame de Condamin, devant laquelle il se plantait avec des mines attendries et effrayées, dont le mari s'amusait extrêmement.

Les demoiselles Rastoil, pour lesquelles le conservateur des eaux et forêts se montrait d'une galanterie de jeune veuf, étaient aussi le sujet de ses plaisanteries les plus cruelles. Bien qu'elles touchassent à la trentaine, il les poussait à des jeux d'enfant, leur parlait comme à des pensionnaires. Son grand régal était de les étudier, lorsque Lucien Delangre, le fils du maire, se trouvait là. Il prenait à part le docteur Porquier, un homme bon à tout entendre, il lui murmurait à l'oreille, en faisant allusion à l'ancienne liaison de M. Delangre avec madame Rastoil:

—Dites donc, Porquier, voilà un garçon bien embarrassé…. Est-ce Angéline, est-ce Aurélie qui est de Delangre?… Devine, si tu peux, et choisis, si tu l'oses.

Cependant, l'abbé Faujas était aimable pour tous les visiteurs, même pour ce terrible Condamin, si inquiétant. Il s'effaçait le plus possible, parlait peu, laissait les deux sociétés se fondre, semblait n'avoir que la joie discrète d'un maître de maison, heureux d'être un trait d'union entre des personnes distinguées, faites pour se comprendre. Marthe, à deux reprises, avait cru devoir mettre les visiteurs à leur aise, en se montrant. Mais elle souffrait de voir l'abbé au milieu de tout ce monde; elle attendait qu'il fût seul, elle le préférait, grave, marchant lentement, sous la paix de la tonnelle. Les Trouche, eux, le mardi, reprenaient leur espionnage envieux, derrière les rideaux; tandis que madame Faujas et Rose, du fond du vestibule, allongeaient la tête, admiraient avec des ravissements la bonne grâce que monsieur le curé mettait à recevoir les gens les mieux posés de Plassans.

—Allez, madame, disait la cuisinière, on voit bien tout de suite que c'est un homme distingué…. Tenez, le voilà qui salue le sous-préfet. Moi, j'aime mieux monsieur le curé, quoique le sous-préfet soit un joli homme…. Pourquoi donc n'allez-vous pas dans le jardin? Si j'étais à votre place, je mettrais une robe de soie, et j'irais. Vous êtes sa mère, après tout.

Mais la vieille paysanne haussait les épaules.

—Il n'a pas honte de moi, répondait-elle; mais j'aurais peur de le gêner…. J'aime mieux le regarder d'ici. Ça me fait davantage de plaisir.

—Ah! je comprends ça. Vous devez être bien fière!… Ce n'est pas comme monsieur Mouret, qui avait cloué la porte pour que personne n'entrât. Jamais une visite, pas un dîner à faire, le jardin vide à donner peur le soir. Nous vivions en loups. Il est vrai que monsieur Mouret n'aurait pas su recevoir; il avait une mine, quand il venait quelqu'un, par hasard…. Je vous demande un peu s'il ne devrait pas prendre exemple sur monsieur le curé. Au lieu de m'enfermer, je descendrais au jardin, je m'amuserais avec les autres; je tiendrais mon rang, enfin…. Non, il est là-haut, caché comme s'il craignait qu'on lui donnât la gale…. A propos, voulez-vous que nous montions voir ce qu'il fait, là-haut?

Un mardi, elles montèrent. Ce jour-là, les deux sociétés étaient très-bruyantes; les rires montaient dans la maison par les fenêtres ouvertes, pendant qu'un fournisseur, qui apportait aux Trouche un panier de vin, faisait au second étage un bruit de vaisselle cassée, en reprenant les bouteilles vides. Mouret était enfermé à double tour dans son bureau.

—La clef m'empêche de voir, dit Rose, après avoir mis un oeil à la serrure.

—Attendez, murmura madame Faujas.

Elle tourna délicatement le bout de la clef, qui dépassait un peu. Mouret était assis au milieu de la pièce, devant la grande table vide, couverte d'une épaisse couche de poussière, sans un livre, sans un papier; il se renversait contre le dossier de sa chaise, les bras ballants, la tête blanche et fixe, le regard perdu. Il ne bougeait pas.

Les deux femmes, silencieusement, l'examinèrent l'une après l'autre.

—Il m'a donné froid aux os, dit Rose en redescendant. Avez-vous remarqué ses yeux? Et quelle saleté! Il y a bien deux mois qu'il n'a posé une plume sur le bureau. Moi qui m'imaginais qu'il écrivait là dedans!… Quand on pense que la maison est si gaie, et qu'il s'amuse à faire le mort, tout seul!

XVII

La santé de Marthe causait des inquiétudes au docteur Porquier. Il gardait son sourire affable, la traitait en médecin de la belle société, pour lequel la maladie n'existait jamais, et qui donnait une consultation comme une couturière essaye une robe; mais certain pli de ses lèvres disait que «la chère madame» n'avait pas seulement une légère toux de sang, ainsi qu'il le lui persuadait. Dans les beaux jours, il lui conseilla de se distraire, de faire des promenades en voiture, sans se fatiguer pourtant. Alors, Marthe, qui était prise de plus en plus d'une angoisse vague, d'un besoin d'occuper ses impatiences nerveuses, organisa des promenades aux villages voisins. Deux fois par semaine, elle partait après le déjeuner, dans une vieille calèche repeinte, que lui louait un carrossier de Plassans; elle allait à deux ou trois lieues, de façon à être de retour vers six heures. Son rêve caressé était d'emmener avec elle l'abbé Faujas; elle n'avait même consenti à suivre l'ordonnance du docteur que dans cet espoir; mais l'abbé, sans refuser nettement, se prétendait toujours trop occupé. Elle devait se contenter de la compagnie d'Olympe ou de madame Faujas.

Une après-midi, comme elle passait avec Olympe au village des Tulettes, le long de la petite propriété de l'oncle Macquart, celui-ci l'ayant aperçue lui cria, du haut de sa terrasse plantée de deux mûriers:

—Et Mouret? Pourquoi Mouret n'est-il pas venu?

Elle dut s'arrêter un instant chez l'oncle, auquel il fallut expliquer longuement qu'elle était souffrante et qu'elle ne pouvait dîner avec lui. Il voulait absolument tuer un poulet.

—Ça ne fait rien, dit-il enfin. Je le tuerai tout de même. Tu l'emporteras.

Et il alla le tuer tout de suite. Quand il eut rapporté le poulet, il l'étendit sur la table de pierre, devant la maison, en murmurant d'un air ravi:

—Hein? est-il gras, ce gaillard-là!

L'oncle était justement en train de boire une bouteille de vin, sous ses mûriers, en compagnie d'un grand garçon maigre, tout habillé de gris. Il avait décidé les deux femmes à s'asseoir, apportant des chaises, faisant les honneurs de chez lui avec un ricanement de satisfaction. —Je suis bien ici, n'est-ce pas?… Mes mûriers sont joliment beaux. L'été, je fume ma pipe au frais. L'hiver, je m'asseois là-bas contre le mur, au soleil…. Tu vois mes légumes? Le poulailler est au fond. J'ai encore une pièce de terre derrière la maison, où il y a des pommes de terre et de la luzerne…. Ah! dame, je me fais vieux; c'est bien le temps que je jouisse un peu.

Il se frottait les mains, roulant doucement la tête, couvant sa propriété d'un regard attendri. Mais une pensée parut l'assombrir.

—Est-ce qu'il y a longtemps que tu as vu ton père? demanda-t-il brusquement. Rougon n'est pas gentil…. Là, à gauche, le champ de blé est à vendre. S'il avait voulu, nous l'aurions acheté. Un homme qui dort sur les pièces de cent sous, qu'est-ce que ça pouvait lui faire? une méchante somme de trois mille francs, je crois…. Il a refusé. La dernière fois, il m'a même fait dire par ta mère qu'il n'y était pas…. Tu verras, ça ne leur portera pas bonheur.

Et il répéta plusieurs fois, hochant la tête, retrouvant son rire mauvais:

—Non, ça ne leur portera pas bonheur.

Puis, il alla chercher des verres, voulant absolument faire goûter son vin aux deux femmes. C'était le petit vin de Saint-Eutrope, un vin qu'il avait découvert; il le buvait avec religion. Marthe trempa à peine ses lèvres. Olympe acheva de vider la bouteille. Elle accepta ensuite un verre de sirop. Le vin était bien fort, disait-elle.

—Et ton curé, qu'est-ce que tu en fais? demanda tout à coup l'oncle à sa nièce.

Marthe, surprise, choquée, le regarda sans répondre.

—On m'a dit qu'il te serrait de près, continua l'oncle bruyamment. Ces soutanes n'aiment qu'à godailler. Quand on m'a raconté ça, j'ai répondu que c'était bien fait pour Mouret. Je l'avais averti…. Ah! c'est moi qui te flanquerais le curé à la porte. Mouret n'a qu'à venir me demander conseil; je lui donnerai même un coup demain, s'il veut. Je n'ai jamais pu les souffrir, ces animaux-là…. J'en connais un, l'abbé Fenil, qui a une maison de l'autre côté de la route. Il n'est pas meilleur que les autres; mais il est malin comme un singe, il m'amuse. Je crois qu'il ne s'entend pas très-bien avec ton curé, n'est-ce pas?

Marthe était devenue toute pâle. —Madame est la soeur de monsieur l'abbé Faujas, dit-elle en montrant Olympe, qui écoutait curieusement.

—Ça ne touche pas madame, ce que je dis, reprit l'oncle sans se déconcerter. Madame n'est pas fâchée…. Elle va reprendre un peu de sirop. Olympe se laissa verser trois doigts de sirop. Mais Marthe, qui s'était levée, voulait partir. L'oncle la força à visiter sa propriété. Au bout du jardin, elle s'arrêta, regardant une grande maison blanche, bâtie sur la pente, à quelques centaines de mètres des Tulettes. Les cours intérieures ressemblaient aux préaux d'une prison; les étroites fenêtres, régulières, qui marquaient les façades de barres noires, donnaient au corps de logis central une nudité blafarde d'hôpital.

—C'est la maison des Aliénés, murmura l'oncle, qui avait suivi la direction des yeux de Marthe. Le garçon qui est là est un des gardiens. Nous sommes très-bien ensemble, il vient boire une bouteille de temps à autre.

Et se tournant vers l'homme vêtu de gris, qui achevait son verre sous les mûriers:

—Hé! Alexandre, cria-t-il, viens donc dire à ma nièce où est la fenêtre de notre pauvre vieille.

Alexandre s'avança obligeamment.

—Voyez-vous ces trois arbres? dit-il, le doigt tendu, comme s'il eût tracé un plan dans l'air. Eh bien, un peu au-dessus de celui de gauche, vous devez apercevoir une fontaine, dans le coin d'une cour…. Suivez les fenêtres du rez-de-chaussée, à droite: c'est la cinquième fenêtre.

Marthe restait silencieuse, les lèvres blanches, les yeux cloués malgré elle sur cette fenêtre qu'on lui montrait. L'oncle Macquart regardait aussi, mais avec une complaisance qui lui faisait cligner les yeux.

—Quelquefois, je la vois, reprit-il, le matin, lorsque le soleil est de l'autre côté. Elle se porte très-bien, n'est-ce pas, Alexandre? C'est ce que je leur dis toujours, lorsque je vais à Plassans…. Je suis bien placé ici pour veiller sur elle. On ne peut pas être mieux placé.

Il laissa échapper son ricanement de satisfaction.

—Vois-tu, ma fille, la tête n'est pas plus solide chez les Rougon que chez les Macquart. Quand je m'asseois à cette place, en face de cette grande coquine de maison, je me dis souvent que toute la clique y viendra peut-être un jour, puisque la maman y est…. Dieu merci! je n'ai pas peur pour moi, j'ai la caboche à sa place. Mais j'en connais qui ont un joli coup de marteau…. Eh bien, je serai là pour les recevoir, je les verrai de mon trou, je les recommanderai à Alexandre, bien qu'on n'ait pas toujours été gentil pour moi dans la famille.

Et il ajouta avec son effrayant sourire de loup rangé:

—C'est une fameuse chance pour vous tous que je sois aux Tulettes.

Marthe fut prise d'un tremblement. Bien qu'elle connût le goût de l'oncle pour les plaisanteries féroces et la joie qu'il goûtait à torturer les gens auxquels il portait des lapins, il lui sembla qu'il disait vrai, que toute la famille viendrait se loger là, dans ces files grises de cabanons. Elle ne voulut pas rester une minute de plus, malgré les instances de Macquart, qui parlait de déboucher une autre bouteille.

—Eh bien, et le poulet? cria-t-il, au moment où elle montait en voiture.

Il courut le chercher, il le lui mit sur les genoux.

—C'est pour Mouret, entends-tu? répétait-il avec une intention méchante; pour Mouret, pas pour un autre, n'est-ce pas? D'ailleurs, quand j'irai vous voir, je lui demanderai comment il l'a trouvé.

Il clignait les yeux, en regardant Olympe. Le cocher allait fouetter, lorsqu'il se cramponna de nouveau à la voiture, continuant:

—Va chez ton père, parle-lui du champ de blé…. Tiens, c'est le champ qui est là devant nous…. Rougon a tort. Nous sommes de trop vieux compères pour nous fâcher. Ça serait tant pis pour lui, il le sait bien…. Fais-lui comprendre qu'il a tort.

La calèche partit. Olympe, en se tournant, vit Macquart sous ses mûriers, ricanant avec Alexandre, débouchant cette seconde bouteille dont il avait parlé. Marthe recommanda expressément au cocher de ne plus passer aux Tulettes. D'ailleurs, elle se fatiguait de ces promenades; elles les fit de plus en plus rares, les abandonna tout à fait, lorsqu'elle comprit que jamais l'abbé Faujas ne consentirait à l'accompagner.

Toute une nouvelle femme grandissait en Marthe. Elle était affinée par la vie nerveuse qu'elle menait. Son épaisseur bourgeoise, cette paix lourde acquise par quinze années de somnolence derrière un comptoir, semblait se fondre dans la flamme de sa dévotion. Elle s'habillait mieux, causait chez les Rougon, le jeudi.

—Madame Mouret redevient jeune fille, disait madame de Condamin, émerveillée.

—Oui, murmurait le docteur Porquier en hochant la tête, elle descend la vie à reculons.

Marthe, plus mince, les joues rosées, les yeux superbes, ardents et noirs, eut alors pendant quelques mois une beauté singulière. La face rayonnait; une dépense extraordinaire de vie sortait de tout son être, l'enveloppait d'une vibration chaude. Il semblait que sa jeunesse oubliée brûlât en elle, à quarante ans, avec une splendeur d'incendie. Maintenant, lâchée dans la prière, emportée par un besoin de toutes les heures, elle désobéissait à l'abbé Faujas. Elle usait ses genoux sur les dalles de Saint-Saturnin, vivait dans les cantiques, dans les adorations, se soulageait en face des ostensoirs rayonnants, des chapelles flambantes, des autels et des prêtres luisants avec des lueurs d'astres sur le fond noir de la nef. Il y avait, chez elle, une sorte d'appétit physique de ces gloires, un appétit qui la torturait, qui lui creusait la poitrine, lui vidait le crâne, lorsqu'elle ne le contentait pas. Elle souffrait trop, elle se mourait, et il lui fallait venir prendre la nourriture de sa passion, se blottir dans les chuchotements des confessionnaux, se courber sous le frisson puissant des orgues, s'évanouir dans le spasme de la communion. Alors, elle ne sentait plus rien, son corps ne lui faisait plus mal. Elle était ravie à la terre, agonisant sans souffrance, devenant une pure flamme qui se consumait d'amour.

L'abbé Faujas redoublait de sévérité, la contenait encore en la rudoyant. Elle l'étonnait par ce réveil passionné, par cette ardeur à aimer et à mourir. Souvent, il la questionnait de nouveau sur son enfance. Il alla chez madame Rougon, resta quelque temps perplexe, mécontent de lui.

—La propriétaire se plaint de toi, lui disait sa mère? Pourquoi ne la laisses-tu pas aller à l'église quand ça lui plaît?… Tu as tort de la contrarier; elle est très-bonnepour nous.

—Elle se tue, murmurait le prêtre. Madame Faujas avait alors le haussement d'épaules qui lui était habituel.

—Ça la regarde. Chacun prend son plaisir où il le trouve. Il vaut mieux se tuer à prier qu'à se donner des indigestions, comme cette coquine d'Olympe…. Sois moins sévère pour madame Mouret. Ça finirait par rendre la maison impossible.

Un jour qu'elle lui donnait ces conseils, il dit d'une voix sombre:

—Mère, cette femme sera l'obstacle.

—Elle! s'écria la vieille paysanne, mais elle t'adore, Ovide!… Tu feras d'elle tout ce que tu voudras, lorsque tu ne la gronderas plus. Les jours de pluie, elle le porterait d'ici à la cathédrale, pour que tu ne te mouilles pas les pieds.

L'abbé Faujas comprit lui-même la nécessité de ne pas employer la rudesse davantage. Il redoutait un éclat. Peu à peu, il laissa une plus grande liberté à Marthe, lui permettant les retraites, les longs chapelets, les prières répétées devant chaque station du chemin de la croix; il lui permit même de venir deux fois par semaine, à son confessionnal de Saint-Saturnin. Marthe, n'entendant plus cette voix terrible qui l'accusait de sa piété comme d'un vice honteusement satisfait, pensa que Dieu lui avait fait grâce. Elle entra enfin dans les délices du paradis. Elle eut des attendrissements, des larmes intarissables qu'elle pleurait sans les sentir couler; crises nerveuses, d'où elle sortait affaiblie, évanouie, comme si toute sa vie s'en était allée le long de ses joues. Rose la portait alors sur son lit, où elle restait pendant des heures avec les lèvres minces, les yeux entr'ouverts d'une morte.

Une après-midi, la cuisinière, effrayée de son immobilité, crut qu'elle expirait. Elle ne songea pas à frapper à la porte de la pièce où Mouret était enfermé; elle monta au second étage, supplia l'abbé Faujas de descendre auprès de sa maîtresse. Quand il fut là, dans la chambre à coucher, elle courut chercher de l'éther, le laissant seul, en face de cette femme évanouie, jetée en travers du lit. Lui, se contenta de prendre les mains de Marthe entre les siennes. Alors, elle s'agita, répétant des mots sans suite. Puis, lorsqu'elle le reconnut, debout au seuil de l'alcôve, un flot de sang lui monta à la face, elle ramena sa tête sur l'oreiller, fit un geste comme pour tirer les couvertures à elle.

—Allez-vous mieux, ma chère enfant? lui demanda-t-il. Vous me donnez bien de l'inquiétude.

La gorge serrée, ne pouvant répondre, elle éclata en sanglots, elle laissa rouler sa tête entre les bras du prêtre.

—Je ne souffre pas, je suis trop heureuse, murmura-t-elle d'une voix faible comme un souffle. Laissez-moi pleurer, les larmes sont ma joie. Ah! que vous êtes bon d'être venu! Il y a longtemps que je vous attendais, que je vous appelais. Sa voix faiblissait de plus en plus, n'était plus qu'un murmure de prière ardente.

—Qui me donnera des ailes pour voler vers vous? Mon âme, éloignée de vous, impatiente d'être remplie de vous, languit sans vous, vous souhaite avec ardeur, et soupire après vous, ô mon Dieu, ô mon unique bien, ma consolation, ma douceur, mon trésor, mon bonheur et ma vie, mon Dieu et mon tout….

Elle souriait, en balbutiant ce lambeau de l'acte de désir. Elle joignait les mains, semblait voir la tête grave de l'abbé Faujas dans une auréole. Celui-ci avait toujours réussi à arrêter un aveu sur les lèvres de Marthe; il eut peur un instant, dégagea vivement ses bras. Et, se tenant debout:

—Soyez raisonnable, je le veux, dit-il avec autorité. Dieu refusera vos hommages, si vous ne les lui adressez pas dans le calme de votre raison…. Il s'agit de vous soigner en ce moment.

Rose revenait, désespérée de n'avoir pas trouvé de l'éther. Il l'installa auprès du lit, répétant à Marthe d'une voix douce:

—Ne vous tourmentez pas. Dieu sera touché de votre amour. Quand l'heure viendra, il descendra en vous, il vous emplira d'une éternelle félicité.

Quand il quitta la chambre, il laissa Marthe rayonnante, comme ressuscitée. A partir de ce jour, il la mania ainsi qu'une cire molle. Elle lui devint très-utile, dans certaines missions délicates auprès de madame de Condamin; elle fréquenta aussi assidûment madame Rastoil, sur un simple désir qu'il exprima. Elle était d'une obéissance absolue, ne cherchant pas à comprendre, répétant ce qu'il la priait de répéter. Il ne prenait même plus aucune précaution avec elle, lui faisait crûment sa leçon, se servait d'elle comme d'une pure machine. Elle aurait mendié dans les rues, s'il lui eu avait donné l'ordre. Et quand elle devenait inquiète, qu'elle tendait les mains vers lui, le coeur crevé, les lèvres gonflées de passion, il la jetait à terre d'un mot, il l'écrasait sous la volonté du ciel. Jamais elle n'osa parler. Il y avait entre elle et cet homme un mur de colère et de dégoût. Quand il sortait des courtes luttes qu'il avait à soutenir avec elle, il haussait les épaules, plein du mépris d'un lutteur arrêté par un enfant. Il se lavait, il se brossait, comme s'il eût touché malgré lui à une bête impure.

—Pourquoi ne te sers-tu pas de la douzaine de mouchoirs que madame Mouret t'a donnée? lui demandait sa mère. La pauvre femme serait si heureuse de les voir dans tes mains. Elle a passé un mois à les broder à ton chiffre.

Il avait un geste rude, il répondait:

—Non, usez-les, mère. Ce sont des mouchoirs de femme. Ils ont une odeur qui m'est insupportable.

Si Marthe pliait devant le prêtre, si elle n'était plus que sa chose, elle s'aigrissait chaque jour davantage, devenait querelleuse dans les mille petits soucis de la vie. Rose disait qu'elle ne l'avait jamais vue «si chipotière». Mais sa haine grandissait surtout contre son mari. Le vieux levain de rancune des Rougon s'éveillait en face de ce fils d'une Macquart, de cet homme qu'elle accusait d'être le tourment de sa vie. En bas, dans la salle à manger, lorsque madame Faujas ou Olympe venait lui tenir compagnie, elle ne se gênait plus, elle accablait Mouret.

—Quand on pense qu'il m'a tenue vingt ans, comme un employé, la plume à l'oreille, entre une jarre d'huile et un sac d'amandes! Jamais un plaisir, jamais un cadeau…. Il m'a enlevé mes enfants. Il est capable de se sauver, un de ces matins, pour faire croire que je lui rends la vie impossible. Heureusement que vous êtes là. Vous diriez partout la vérité.

Elle se jetait ainsi sur Mouret sans provocation aucune. Tout ce qu'il faisait, ses regards, ses gestes, les rares paroles qu'il prononçait, la mettaient hors d'elle-même. Elle ne pouvait même plus l'apercevoir, sans être comme soulevée par une fureur inconsciente. Les querelles éclataient surtout à la fin des repas, lorsque Mouret, sans attendre le dessert, pliait sa serviette et se levait silencieusement.

—Vous pourriez bien quitter la table en même temps que tout le monde, lui disait-elle aigrement; ce n'est guère poli, ce que vous faites là!

—J'ai fini, je m'en vais, répondait-il de sa voix lente.

Mais elle voyait dans cette retraite de chaque jour une tactique imaginée par son mari pour blesser l'abbé Faujas. Alors, elle perdait toute mesure:

—Vous êtes un mal élevé, vous me faites honte, tenez!… Ah! je serais heureuse avec vous, si je n'avais pas rencontré des amis qui veulent bien me consoler de vos brutalités. Vous ne savez pas même vous tenir à table; vous m'empêchez de faire un seul repas paisible…. Restez, entendez-vous! Si vous ne mangez pas, vous nous regarderez.

Il achevait de plier sa serviette en toute tranquillité, comme s'il n'avait pas entendu; puis, à petits pas, il s'en allait. On l'entendait monter l'escalier et s'enfermer à double tour. Alors, elle étouffait, balbutiait:

—Oh! le monstre…. Il me tue, il me tue!

Il fallait que madame Faujas la consolât. Rose courait au bas de l'escalier, criant de toutes ses forces, pour que Mouret entendît à travers la porte;

—Vous êtes un monstre, monsieur; madame a bien raison de dire que vous êtes un monstre!

Certaines querelles furent particulièrement violentes. Marthe, dont la raison chancelait, s'imagina que son mari voulait la battre: ce fut une idée fixe. Elle prétendait qu'il la guettait, qu'il attendait une occasion. Il n'osait pas, disait-elle, parce qu'il ne la trouvait jamais seule; la nuit, il avait peur qu'elle ne criât, qu'elle n'appelât à son secours. Rose jura qu'elle avait vu monsieur cacher un gros bâton dans son bureau. Madame Faujas et Olympe ne firent aucune difficulté de croire ces histoires; elles plaignaient beaucoup leur propriétaire, elles se la disputaient, se constituaient ses gardiennes. «Ce sauvage», comme elles nommaient à présent Mouret, ne la brutaliserait peut-être pas en leur présence. Le soir, elles lui recommandaient bien de les venir chercher s'il bougeait. La maison ne vécut plus que dans les alarmes.

—Il est capable d'un mauvais coup, affirmait la cuisinière.

Cette année-là, Marthe suivit les cérémonies religieuses de la semaine sainte avec une grande ferveur. Le vendredi, dans l'église noire, elle agonisa, pendant que les cierges, un à un, s'éteignaient sous la tempête lamentable des voix qui roulait au fond des ténèbres de la nef. Il lui semblait que son souffle s'en allait avec ces lueurs. Quand le dernier cierge expira, que le mur d'ombre, en face d'elle, fut implacable et fermé, elle s'évanouit, les flancs serrés, la poitrine vide. Elle resta une heure pliée sur sa chaise, dans l'attitude de la prière, sans que les femmes agenouillées autour d'elle s'aperçussent de cette crise. L'église était déserte, lorsqu'elle revint à elle. Elle rêvait qu'on la battait de verges, que le sang coulait de ses membres; elle éprouvait à la tête de si intolérables douleurs qu'elle y portait les mains, comme pour arracher les épines dont elle sentait les pointes dans son crâne. Le soir, au dîner, elle fut singulière. L'ébranlement nerveux persistait; elle revoyait, en fermant les yeux, les âmes mourantes des cierges s'envolant dans le noir; elle examinait machinalement ses mains, cherchant les trous par lesquels son sang avait coulé. Toute la Passion saignait en elle.

Madame Faujas, la voyant souffrante, voulut qu'elle se couchât de bonne heure. Elle l'accompagna, la mit au lit. Mouret, qui avait une clef de la chambre à coucher, s'était déjà retiré dans son bureau, où il passait les soirées. Quand Marthe, les couvertures au menton, dit qu'elle avait chaud, qu'elle se trouvait mieux, madame Faujas parla de souffler la bougie, pour qu'elle dormît tranquillement; mais la malade se souleva effarée, suppliante:

—Non, n'éteignez pas la lumière; mettez-la sur la commode, que je puisse la voir…. Je mourrais dans ces ténèbres.

Et, les yeux agrandis, comme frissonnant au souvenir de quelque drame affreux:

—C'est horrible, horrible! murmura-t-elle plus bas avec une pitié épouvantée.

Elle retomba sur l'oreiller, elle parut s'assoupir, et madame Faujas quitta la chambre doucement. Ce soir-là, toute la maison fut couchée à dix heures. Rose, en montant, remarqua que Mouret était encore dans son bureau. Elle regarda par la serrure, elle le vit endormi sur la table, à côté d'une chandelle de la cuisine dont la mèche lugubre charbonnait.

—Ma foi, tant pis! je ne le réveille pas, dit-elle en continuant à monter. Qu'il prenne un torticolis, si ça lui fait plaisir.

Vers minuit, la maison dormait profondément, lorsque des cris se firent entendre au premier étage. Ce furent d'abord des plaintes sourdes, qui devinrent bientôt de véritables hurlements, des appels étranglés et rauques de victime qu'on égorge. L'abbé Faujas, éveillé en sursaut, appela sa mère. Celle-ci prit à peine le temps de passer un jupon. Elle alla frapper à la porte de Rose, disant:

—Descendez vite, je crois qu'on assassine madame Mouret. Cependant, les cris redoublaient. La maison fut bientôt debout. Olympe se montra, les épaules couvertes d'un simple fichu, suivie de Trouche, qui rentrait à peine, légèrement gris. Rose descendit, suivie des autres locataires. —Ouvrez, ouvrez, madame! cria-t-elle, la tête perdue, tapant du poing contre la porte.

De grands soupirs répondirent seuls; puis, un corps tomba, une lutte atroce parut s'engager sur le parquet, au milieu des meubles renversés. Des coups sourds ébranlaient les murs; un râle passait sous la porte, si terrible que les Faujas et les Trouche se regardèrent en pâlissant.

—C'est son mari qui l'assomme, murmura Olympe.

—Vous avez raison, c'est ce sauvage! dit la cuisinière. Je l'ai vu, en montant, qui faisait semblant de dormir. Il préparait son coup.

Et heurtant de nouveau la porte des deux poings, à la briser, elle reprit:

—Ouvrez, monsieur. Nous allons faire venir la garde, si vous n'ouvrez pas…. Oh! le gueux, il finira sur l'échafaud!

Alors, les hurlements recommencèrent. Trouche prétendait que le gaillard devait saigner la pauvre dame comme un poulet.

—On ne peut pourtant pas se contenter de frapper, dit l'abbé Faujas en s'avançant. Attendez.

Il mit une de ses fortes épaules contre la porte, qu'il enfonça, d'un effort lent et continu. Les femmes se précipitèrent dans la chambre, où le plus étrange des spectacles s'offrit à leurs yeux.

Au milieu de la pièce, sur le carreau, Marthe gisait, haletante, la chemise déchirée, la peau saignante d'écorchures, bleuie de coups. Ses cheveux dénoués s'étaient enroulés au pied d'une chaise; ses mains avaient dû se cramponner à la commode avec une telle force, que le meuble se trouvait en travers de la porte. Dans un coin, Mouret debout, tenant le bougeoir, la regardait se tordre à terre, d'un air hébété.

Il fallut que l'abbé Faujas repoussât la commode.

—Vous êtes un monstre! s'écria Rose en allant montrer le poing à Mouret. Mettre une femme dans un état pareil!… Il l'aurait achevée, si nous n'étions pas arrivés à temps.

Madame Faujas et Olympe s'empressaient autour de Marthe.

—Pauvre amie! murmurait la première. Elle avait un pressentiment ce soir, elle était toute effrayée.

—Où avez-vous mal? demandait l'autre. Vous n'avez rien de cassé, n'est-ce pas?… Voilà une épaule toute noire; le genou a une grande écorchure…. Calmez-vous. Nous sommes avec vous, nous vous défendrons.

Marthe ne geignait plus que comme un enfant. Tandis que les deux femmes l'examinaient, oubliant qu'il y avait là des hommes, Trouche allongeait la tête en jetant des regards sournois à l'abbé, qui, sans affectation, achevait de ranger les meubles. Rose vint aider à la recoucher. Quand elle fut dans le lit, les cheveux noués, ils restèrent tous là un instant, étudiant curieusement la chambre, attendant des détails. Mouret était demeuré debout dans le même coin, sans lâcher le bougeoir, comme pétrifié par ce qu'il avait vu.

—Je vous assure, balbutia-t-il, je ne lui ai pas fait de mal, je ne l'ai pas touchée du bout du doigt.

—Eh! il y a un mois que vous guettez une occasion, cria Rose exaspérée; nous le savons bien, nous vous avons assez surveillé. La chère femme s'attendait à vos mauvais traitements. Tenez, ne mentez pas; cela me met hors de moi!

Les deux autres femmes, si elles ne se croyaient pas autorisées à lui parler de la sorte, lui jetaient des regards menaçants.

—Je vous assure, répéta Mouret d'une voix douce, je ne l'ai pas battue. Je venais me coucher, j'avais mis mon foulard. C'est lorsque j'ai touché à la bougie, qui était sur la commode, qu'elle s'est éveillée en sursaut; elle a étendu les bras en poussant un cri, elle s'est mise à se taper le front avec les poings, à se déchirer le corps avec les ongles. La cuisinière branla terriblement la tête.

—Pourquoi n'avez-vous pas ouvert? demanda-t-elle; nous avons cogné assez fort.

—Je vous assure, ce n'est pas moi, dit-il de nouveau avec plus de douceur encore. Je ne savais pas ce qu'elle avait. Elle s'est jetée par terre, elle se mordait, elle faisait des bonds à crever les meubles. Je n'ai pas osé passer; j'étais imbécile. Je vous ai crié deux fois d'entrer, mais vous n'avez pas dû m'entendre parce qu'elle criait trop fort. J'ai eu bien peur. Ce n'est pas moi, je vous assure.

—Oui, c'est elle qui s'est battue, n'est-ce pas? reprit Rose en ricanant.

Et elle ajouta, en s'adressant à madame Faujas:

—Il aura jeté son bâton par la fenêtre, lorsqu'il nous aura entendu arriver.

Mouret, reposant enfin le bougeoir sur la commode, s'était assis, les mains aux genoux. Il ne se défendait plus; il regardait stupidement ces femmes, à moitié vêtues, agitant leurs bras maigres devant le lit. Tronche avait échangé un coup d'oeil avec l'abbé Faujas. Le pauvre homme leur paraissait peu féroce, en bras de chemise, un foulard jaune noué sur son crâne chauve. Ils se rapprochèrent, examinèrent Marthe, qui, la face convulsée, semblait sortir d'un rêve.

—Qu'y a-t-il, Rose? demanda-t-elle. Pourquoi tout ce monde est-il là? Je suis brisée. Je t'en prie, dis qu'on me laisse tranquille.

Rose hésita un moment.

—Votre mari est dans la chambre, madame, murmura-t-elle. Vous ne craignez pas de rester seule avec lui?

Marthe la regarda, étonnée.

—Non, non, répondit-elle. Allez-vous-en, j'ai bien sommeil. Alors, les cinq personnes quittèrent la chambre, laissant Mouret assis, les yeux perdus, fixés sur l'alcôve.

—Il ne pourra pas refermer la porte, dit la cuisinière en remontant. Au premier cri, je dégringole, je lui tombe sur la carcasse. Je vais me coucher habillée…. Avez-vous entendu, la chère femme, comme elle mentait, pour qu'on ne fit pas un mauvais parti à ce sauvage? Elle se laisserait tuer sans l'accuser. Quelle mine d'hypocrite il avait, hein?

Les trois femmes causèrent un instant, sur le palier du second étage, tenant leurs bougeoirs, montrant les sécheresses de leurs os sous les fichus mal attachés; elles conclurent qu'il n'y avait pas de supplice assez fort pour un tel homme. Trouche, qui était monté le dernier, murmura en ricanant, derrière la soutane de l'abbé Faujas:

—Elle est encore grassouillette, la propriétaire; seulement ça ne doit pas être toujours agréable, une femme qui gigote comme un ver sur le carreau.

Ils se séparèrent. La maison rentra dans son grand silence, la nuit s'acheva paisiblement. Le lendemain, lorsque les trois femmes voulurent revenir sur l'épouvantable scène, elles trouvèrent Marthe surprise, comme honteuse et embarrassée; elle ne répondait pas, coupait court à la conversation. Elle attendit que personne ne fût là pour faire venir un ouvrier qui répara la porte. Madame Faujas et Olympe en conclurent que madame Mouret voulait éviter un scandale en ne parlant pas.

Le surlendemain, le jour de Pâques, Marthe goûta, à Saint-Saturnin, tout un réveil ardent, dans les joies triomphantes de la résurrection. Les ténèbres du vendredi étaient balayées par une aurore; l'église s'enfonçait, blanche, embaumée, illuminée, comme pour des noces divines; les voix des enfants de choeur avaient des sons filés de flûte; et elle, au milieu de ce cantique d'allégresse, se sentait soulevée par une jouissance plus terrible encore que ses angoisses du crucifiement. Elle rentra, les yeux brûlants, la voix sèche; elle fit traîner la soirée, causant avec une gaieté qui ne lui était pas ordinaire. Lorsqu'elle monta se coucher, Mouret était déjà au lit. Et, vers minuit, des cris terrifiants réveillèrent de nouveau la maison.

La scène de l'avant-veille se renouvela; seulement, au premier coup de poing donné dans la porte, Mouret vint ouvrir, en chemise, le visage bouleversé. Marthe, toute vêtue, pleurait à gros sanglots, allongée sur le ventre, se cognant la tête contre le pied du lit. Le corsage de sa robe semblait arraché; deux meurtrissures se voyaient sur son cou mis à nu.

—Il aura voulu l'étrangler cette fois, murmura Rose.

Les femmes la déshabillèrent. Mouret, après avoir ouvert la porte, s'était remis au lit, frissonnant, pâle comme un linge. Il ne se défendit pas, ne parut même pas entendre les mauvaises paroles, disparaissant, s'enfonçant dans la ruelle.

Dès lors, de semblables scènes eurent lieu à des intervalles irréguliers. La maison ne vivait plus que dans la peur de quelque crime; au moindre bruit, les locataires du second étaient sur pied. Marthe évitait toujours les allusions; elle ne voulait absolument pas que Rose dressât un lit de sangle pour Mouret dans le bureau. Lorsque le jour se levait, il semblait qu'il emportât jusqu'au souvenir du drame de la nuit.

Cependant, peu à peu, dans le quartier, le bruit se répandait qu'il se passait d'étranges choses chez les Mouret. On racontait que le mari assommait la femme, toutes les nuits, à coups de trique. Rose avait fait jurer à madame Faujas et à Olympe de ne rien dire, puisque sa maîtresse paraissait vouloir se taire; mais elle-même, par ses apitoiements, par ses allusions et ses restrictions; avait contribué à former chez les fournisseurs la légende qui circulait. Le boucher, un farceur, prétendait que Mouret tapait sur sa femme parce qu'il l'avait trouvée avec le curé; mais la fruitière défendait «la pauvre dame», un véritable agneau, incapable de mal tourner; tandis que la boulangère voyait dans le mari «un de ces hommes qui brutalisent leur femme pour le plaisir». Au marché, on ne nommait plus Marthe que les yeux au ciel, avec ces cajoleries de paroles qu'on a pour les enfants malades. Lorsque Olympe allait acheter une livre de cerises ou un pot de fraises, la conversation tombait inévitablement sur les Mouret. C'était pendant un quart d'heure un flot de paroles attendries.

—Eh bien! et chez vous?

—Ne m'en parlez pas. Elle pleure toutes les larmes de son corps…. Ça fait pitié. On voudrait la savoir morte.

—Elle m'a acheté des artichauts, l'autre jour; elle avait la joue déchirée.

—Pardi! il la massacre…. Et si vous voyiez son corps comme je l'ai vu!… Ce n'est plus qu'une plaie…. Il lui donne des coups de talon, lorsqu'elle est par terre. J'ai toujours peur de lui trouver la tête écrasée, la nuit, quand nous descendons.

—Ça ne doit pas être amusant pour vous, de demeurer dans cette maison-là. Moi, je déménagerais; je tomberais malade, à assister toutes les nuits à de pareilles horreurs.

—Et cette malheureuse, qu'est-ce qu'elle deviendrait? Elle est si distinguée, si douce! Nous restons pour elle…. C'est cinq sous, n'est-ce pas, la livre de cerises?

—Oui, cinq sous…. N'importe, vous avez de la constance, vous êtes une bonne âme.

Cette histoire d'un mari qui attendait minuit pour tomber sur sa femme avec un bâton, était surtout destinée à passionner les commères du marché. Des détails effrayants grossissaient l'histoire de jour en jour. Une dévote affirmait que Mouret était possédé, qu'il prenait sa femme au cou avec les dents, si rudement que l'abbé Faujas devait faire du pouce gauche trois croix en l'air pour l'obliger à lâcher prise. Alors, ajouta-elle, Mouret tombait comme une masse sur le carreau, et un gros rat noir sautait de sa bouche et disparaissait, sans que jamais on pût découvrir le moindre trou dans le plancher. Le tripier du coin de la rue Taravelle terrifia le quartier en émettant l'opinion que «ce brigand avait peut-être été mordu par un chien enragé».

Mais l'histoire trouvait des incrédules parmi les personnes comme il faut de Plassans. Lorsqu'elle parvint sur le cours Sauvaire, elle amusa beaucoup les petits rentiers, alignés en file sur les bancs, au tiède soleil de mai.

—Mouret est incapable de battre sa femme, disaient les marchands d'amandes retirés; il a l'air d'avoir reçu le fouet, il ne fait même plus son tour de promenade…. C'est sa femme qui doit le mettre au pain sec.

—Ou ne peut pas savoir, reprenait un capitaine en retraite. J'ai connu un officier de mon régiment que sa femme souffletait pour un oui, pour un non. Cela durait depuis dix ans. Un jour, elle s'avisa de lui donner des coups de pied; il devint furieux et faillit l'étrangler…. Peut-être que Mouret n'aime pas non plus les coups de pied.

—Il aime encore moins les curés, sans doute, concluait une voix en ricanant.

Madame Rougon parut ignorer quelque temps le scandale qui occupait la ville. Elle restait souriante, évitait de comprendre les allusions qu'on faisait devant elle. Mais un jour, après une longue visite que lui avait rendue M. Delangre, elle arriva chez sa fille, l'air effaré, les larmes aux yeux.

Ah! ma bonne chérie, dit-elle, en prenant Marthe entre ses bras, que vient-on de m'apprendre? Ton mari s'oublierait jusqu'à lever la main sur toi!… Ce sont des mensonges, n'est-ce pas?… J'ai donné le démenti le plus formel. Je connais Mouret. Il est mal élevé, mais il n'est pas méchant.

Marthe rougit; elle eut cet embarras, cette honte qu'elle éprouvait, chaque fois qu'on abordait ce sujet en sa présence.

—Allez, madame ne se plaindra pas! s'écria Rose avec sa hardiesse ordinaire. Il y a longtemps que je serais allée vous avertir, si je n'avais pas eu peur d'être grondée par madame.

La vieille dame laissa tomber ses mains, d'un air d'immense et douloureuse surprise.

—C'est donc vrai, murmura-t-elle, il te bat?… Oh! le malheureux!

Elle se mit à pleurer.

—Être arrivée à mon âge pour voir des choses pareilles!… Un homme que nous avons comblé de bienfaits, à la mort de son père, lorsqu'il n'était que petit employé chez nous!… C'est Rougon qui a voulu votre mariage. Je lui disais bien que Mouret avait l'oeil faux. D'ailleurs, jamais il ne s'est bien conduit à notre égard; il n'est venu se retirer à Plassans que pour nous narguer avec les quatre sous qu'il avait amassés. Dieu merci! nous n'avions pas besoin de lui, nous étions plus riches que lui, et c'est bien ce qui l'a fâché. Il a l'esprit petit; il est tellement jaloux, qu'il s'est toujours refusé comme un malotru à mettre les pieds dans mon salon; il y serait crevé d'envie…. Mais je ne te laisserai pas avec un tel monstre, ma fille. Il y a des lois, heureusement.

—Calmez-vous; on exagère beaucoup, je vous assure, murmura Marthe de plus en plus gênée.

—Vous allez voir qu'elle va le défendre! dit la cuisinière.

A ce moment, l'abbé Faujas et Trouche, qui étaient en grande conférence au fond du jardin, s'avancèrent, attirés par le bruit.

—Monsieur le curé, je suis une bien malheureuse mère, reprit madame Rougon en se lamentant plus haut; je n'ai plus qu'une fille auprès de moi, et j'apprends qu'elle n'a pas assez de ses yeux pour pleurer…. Je vous en supplie, vous qui vivez auprès d'elle, consolez-la, protégez-la.

L'abbé la regardait, comme pour pénétrer le mot de cette douleur subite.

—Je viens de voir une personne que je ne veux pas nommer, continua-t-elle, fixant à son tour ses regards sur le prêtre. Cette personne m'a effrayée…. Dieu sait si je cherche à accabler mon gendre! Mais j'ai le devoir, n'est-ce pas, de défendre les intérêts de ma fille?… Eh bien, mon gendre est un malheureux; il maltraite sa femme, il scandalise la ville, il se met de toutes les sales affaires. Vous verrez qu'il se compromettra encore dans la politique, lorsque les élections vont venir. La dernière fois, c'était lui qui conduisait la crapule des faubourgs…. J'en mourrai, monsieur le curé.

—Monsieur Mouret ne permettrait pas qu'on lui fit des observations, hasarda l'abbé.

—Pourtant je ne puis abandonner ma fille à un tel homme! s'écria madame Rougon. Je ne nous laisserai pas déshonorer…. La justice n'est pas faite pour les chiens.

Trouche se dandinait. Il profita d'un silence.

—Monsieur Mouret est fou, déclara-t-il brutalement.

Le mot tomba comme un coup de massue, tout le monde se regarda.

—Je veux dire qu'il n'a pas la tête solide, continua Trouche. Vous n'avez qu'à étudier ses yeux…. Moi, je vous avoue que je ne suis pas tranquille. Il y avait un homme à Besançon qui adorait sa fille et qui l'a assassinée une nuit, sans savoir ce qu'il faisait.

—Il y a beau temps que monsieur est fêlé, murmura Rose.

—Mais c'est épouvantable! dit madame Rougon. Vous avez raison, il m'a eu l'air tout extraordinaire, la dernière fois que je l'ai vu. Il n'a jamais eu l'intelligence bien nette…. Ah! ma pauvre chérie, promets-moi de tout me confier. Je ne vais plus dormir en paix maintenant. Entends-tu, à la première extravagance de ton mari, n'hésite pas, ne t'expose pas davantage…. Les fous, on les enferme!

Elle partit sur ce mot. Quand Trouche fut seul avec l'abbé Faujas, il ricana de son mauvais rire, qui montrait ses dents noires.

—C'est la propriétaire qui me devra un beau cierge! murmura-t-il. Elle pourra gigoter tant qu'elle voudra, la nuit.

Le prêtre, le visage terreux, les yeux à terre, ne répondit pas. Puis, il haussa les épaules, il alla lire son bréviaire, sous la tonnelle, au fond du jardin.

XVIII

Le dimanche, par une habitude d'ancien commerçant, Mouret sortait, faisait un tour en ville. Il ne quittait plus que ce jour-là la solitude étroite où il s'enfermait avec une sorte de honte. C'était machinal. Dès le matin, il se rasait, passait une chemise blanche, brossait sa redingote et son chapeau; puis, après le déjeuner, sans qu'il sût comment, il se trouvait dans la rue, marchant à petits pas, l'air propre, les mains derrière le dos.

Un dimanche, comme il mettait le pied hors de chez lui, il aperçut, sur le trottoir de la rue Balande, Rose, qui causait vivement avec la bonne de M. Rastoil. Les deux cuisinières se turent en le voyant. Elles l'examinaient d'un air tellement singulier, qu'il s'assura si un bout de son mouchoir ne pendait pas d'une de ses poches de derrière. Lorsqu'il fut arrivé à la place de la Sous-Préfecture, il tourna la tête, il les retrouva plantées à la même place: Rose imitait le balancement d'un homme ivre, tandis que la bonne du président riait aux éclats. —Je marche trop vite, elles se moquent de moi, pensa Mouret.

Il ralentit encore le pas. Dans la rue de la Banne, à mesure qu'il avançait vers le marché, les boutiquiers accouraient sur les portes, le suivaient curieusement des yeux. Il fit un petit signe de tête au boucher, qui resta ahuri, sans lui rendre son salut. La boulangère, à laquelle il adressa un coup de chapeau, parut si effrayée, qu'elle se rejeta en arrière. La fruitière, l'épicier, le pâtissier, se le montraient du doigt, d'un trottoir à l'autre. Derrière lui, il laissait toute une agitation; des groupes se formaient, des bruits de voix s'élevaient, mêlés de ricanements.

—Avez-vous vu comme il marche raide?

—Oui…. Quand il a voulu enjamber le ruisseau, il a failli faire la cabriole.

—On dit qu'ils sont tous comme ça.

—N'importe, j'ai eu bien peur…. Pourquoi le laisse-t-on sortir? Ça devrait être défendu.

Mouret, intimidé, n'osait plus se retourner; il était pris d'une vague inquiétude, tout en ne comprenant pas nettement qu'on parlait de lui. Il marcha plus vite, fit aller les bras d'un air aisé. Il regretta d'avoir mis sa vieille redingote, une redingote noisette, qui n'était plus à la mode. Arrivé au marché, il hésita un moment, puis s'engagea résolûment au milieu des marchandes de légumes. Mais là sa vue produisit une véritable révolution.

Les ménagères de tout Plassans firent la haie sur son passage. Les marchandes, debout à leurs bancs, les poings aux côtés, le dévisagèrent. Il y eut des poussées, des femmes montèrent sur les bornes de la halle au blé. Lui, hâtait toujours le pas, cherchant à se dégager, ne pouvant croire décidément qu'il était la cause de ce vacarme.

—Ah! bien, on dirait que ses bras sont des ailes de moulins à vert, dit une paysanne qui vendait des fruits. —Il marche comme un dératé; il a failli renverser mon étalage, ajouta une marchande de salades.

—Arrêtez-le! arrêtez-le! crièrent plaisamment les meuniers.

Mouret, pris de curiosité, s'arrêta net, se haussa naïvement sur la pointe des pieds, pour voir ce qui se passait: il croyait qu'on venait de surprendre un voleur. Un immense éclat de rire courut dans la foule; des huées, des sifflets, des cris d'animaux se firent entendre.

—Il n'est pas méchant, ne lui faites pas de mal.

—Tiens! je ne m'y fierais pas…. Il se lève la nuit pour étrangler les gens.

—Le fait est qu'il a de vilains yeux.

—Alors ça lui a pris tout d'un coup?

—Oui, tout d'un coup…. Ce que c'est que de nous pourtant! Un homme qui était si doux!… Je m'en vais; ça me fait du mal…. Voici trois sous pour les navets.

Mouret venait de reconnaître Olympe au milieu d'un groupe de femmes. Elle avait acheté des pêches superbes, qu'elle portait dans un petit sac à ouvrage de dame comme il faut. Elle devait raconter quelque histoire émouvante, car les commères qui l'entouraient poussaient des exclamations étouffées, en joignant les mains d'une façon lamentable.

—Alors, achevait-elle, il l'a saisie par les cheveux, et lui aurait coupé la gorge avec un rasoir qui était sur la commode, si nous n'étions pas arrivés à temps pour empêcher le crime…. Ne lui dites rien, il ferait un malheur.

—Hein? quel malheur? demanda Mouret effaré à Olympe.

Les femmes s'étaient écartées, Olympe avait l'air de se tenir sur ses gardes; elle s'esquiva prudemment, murmurant:

—Ne vous fâchez pas, monsieur Mouret…. Vous feriez mieux de rentrer à la maison.

Mouret se réfugia dans une ruelle qui menait au cours Sauvaire. Les cris redoublaient, il fut poursuivi un instant par la rumeur grondante du marché.

—Qu'ont-ils donc aujourd'hui? pensa-t-il. C'était peut-être de moi qu'ils se moquaient; pourtant je n'ai pas entendu mon nom…. Il y aura eu quelque accident.

Il ôta son chapeau, le regarda, craignant que quelque gamin ne lui eût jeté une poignée de plâtre; il n'avait non plus ni cerf-volant ni queue de rat pendu dans le dos. Cette inspection le calma. Il reprit sa marche de bourgeois en promenade, dans le silence de la ruelle; il déboucha tranquillement sur le cours Sauvaire. Les petits rentiers étaient à leur place, sur un banc, au soleil.

—Tiens! c'est Mouret, dit le capitaine en retraite, d'un air de profond étonnement.

La plus vive curiosité se peignit sur les visages endormis de ces messieurs. Ils allongèrent le cou, sans se lever, laissant Mouret debout devant eux; ils l'étudiaient, des pieds à la tête, minutieusement.

—Alors, vous faites un petit tour? reprit le capitaine, qui paraissait le plus hardi.

—Oui, un petit tour, répéta Mouret, d'une façon distraite; le temps est très-beau.

Ces messieurs échangèrent des sourires d'intelligence. Ils avaient froid, et le ciel venait de se couvrir.

—Très-beau, murmura l'ancien tanneur, vous n'êtes pas difficile… Il est vrai que vous voilà déjà habillé en hiver. Vous avez une drôle de redingote.

Les sourires se changèrent en ricanements. Mouret sembla pris d'une idée subite.

—Regardez donc, demanda-t-il en se tournant brusquement, si je n'ai pas un soleil dans le dos.

Les marchands d'amandes retirés ne purent tenir leur sérieux davantage, ils éclatèrent. Le farceur de la bande, le capitaine, cligna les yeux. —Où donc, un soleil? demanda-t-il. Je ne vois qu'une lune.

Les autres pouffaient, trouvaient cela extrêmement spirituel.

—Une lune? dit Mouret. Rendez-moi le service de l'effacer; elle m'a causé des ennuis.

Le capitaine lui donna trois ou quatre tapes, en ajoutant:

—La! mon brave, vous voilà débarrassé. Ça ne doit pas être commode d'avoir une lune dans le dos…. Vous avez l'air souffrant?

—Je ne me porte pas très-bien, répondit-il de sa voix indifférente.

Et, croyant surprendre des chuchotements sur le banc:

—Oh! je suis joliment soigné à la maison. Ma femme est très-bonne, elle me gâte…. Mais j'ai besoin de beaucoup de repos. C'est pour cela que je ne sors plus, qu'on ne me voit plus comme autrefois. Quand je serai guéri, je reprendrai les affaires.

—Tiens! interrompit brutalement l'ancien maître tanneur, on prétend que c'est votre femme qui ne se porte pas bien.

—Ma femme…. Elle n'est pas malade, ce sont des mensonges! s'écria-t-il en s'animant. Elle n'a rien, rien du tout…. On nous en veut, parce que nous nous tenons tranquilles chez nous…. Ah bien! malade, ma femme! Elle est très-forte, elle n'a seulement jamais mal à la tête.

Et il continua par phrases courtes, balbutiant avec des yeux inquiets d'homme qui ment et une langue embarrassée de bavard devenu silencieux. Les petits rentiers avaient des hochements de tête apitoyés, tandis que le capitaine se frappait le front de l'index. Un ancien chapelier du faubourg, qui avait examiné Mouret depuis son noeud de cravate jusqu'au dernier bouton de sa redingote, s'était finalement absorbé dans le spectacle de ses souliers. Le lacet du soulier gauche se trouvait dénoué, ce qui paraissait exorbitant au chapelier; il poussait du coude ses voisins, leur montrant, d'un clignement d'yeux, ce lacet dont les bouts pendaient. Bientôt tout le banc n'eut plus de regards que pour le lacet. Ce fut le comble. Ces messieurs haussèrent les épaules, de façon à montrer qu'ils ne gardaient plus le moindre espoir.

—Mouret, dit paternellement le capitaine, nouez donc les cordons de votre soulier.

Mouret regarda ses pieds; mais il ne sembla pas comprendre, il se remit à parler. Puis, comme on ne lui répondait plus, il se tut, resta là encore un instant, finit par continuer doucement sa promenade.

—Il va tomber, c'est sûr, déclara le maître tanneur en se levant pour le voir plus longtemps. Hein! est-il drôle? a-t-il assez déménagé?

Au bout du cours Sauvaire, lorsque Mouret passa devant le cercle de la Jeunesse, il retrouva les rires étouffés qui l'accompagnaient depuis qu'il avait mis les pieds dans la rue. Il vit parfaitement, sur le seuil du cercle, Séverin Rastoil qui le désignait à un groupe de jeunes gens. Décidément, c'était de lui que la ville riait ainsi. Il baissa la tête, pris d'une sorte de peur, ne s'expliquant pas cet acharnement, filant le long des maisons. Comme il allait entrer dans la rue Canquoin, il entendit un bruit derrière lui; il tourna la tête, il aperçut trois gamins qui le suivaient: deux grands, l'air effronté, et un tout petit, très-sérieux, tenant à la main une vieille orange ramassée dans un ruisseau. Alors, il suivit la rue Canquoin, coupa par la place des Récollets, se trouva dans la rue de la Banne. Les gamins le suivaient toujours.

—Voulez-vous que j'aille vous tirer les oreilles? leur cria-t-il en marchant sur eux brusquement.

Ils se jetèrent de côté, riant, hurlant, s'échappant à quatre pattes. Mouret, très-rouge, se sentit ridicule. Il fit un effort pour se calmer, il reprit son pas de promenade. Ce qui l'épouvantait, c'était de traverser la place de la Sous-Préfecture, de passer sous les fenêtres des Rougon, avec cette suite de vauriens qu'il entendait grossir et s'enhardir derrière son dos. Comme il avançait, il fut justement obligé de faire un détour pour éviter sa belle-mère qui rentrait des vêpres en compagnie de madame de Condamin.

—Au loup, au loup! criaient les gamins.

Mouret, la sueur au front, les pieds buttant contre les pavés, entendit la vieille madame Bougon dire à la femme du conservateur des eaux et forêts:

—Oh! voyez donc, le malheureux! C'est une honte. Nous ne pouvons tolérer cela plus longtemps.

Alors, irrésistiblement, Mouret se mit à courir. Les bras tendus, la tête perdue, il se précipita dans la rue Balande, où s'engouffra avec lui la bande des gamins, au nombre de dix à douze. Il lui semblait que les boutiquiers de la rue de la Banne, les femmes du marché, les promeneurs du cours, les jeunes messieurs du cercle, les Rougon, les Condamin, tout Plassans, avec ses rires étouffés, roulaient derrière son dos, le long de la pente raide de la rue. Les enfants tapaient des pieds, glissaient sur les pavés pointus, faisaient un vacarme de meute lâchée dans le quartier tranquille.

—Attrape-le! hurlaient-ils.

—Houp! houp! il est rien cocasse, avec sa redingote!

—Ohé! vous autres, prenez par la rue Taravelle; vous le pincerez.

—Au galop! au galop!

Mouvet, affolé, prit un élan désespéré pour atteindre sa porte; mais le pied lui manqua, il roula sur le trottoir, où il resta quelques secondes, abattu. Les gamins, craignant les ruades, firent le cercle en poussant des cris de triomphe; tandis que le tout petit, s'avançant gravement, lui jeta l'orange pourrie, qui s'écrasa sur son oeil gauche. Il se releva péniblement, rentra chez lui, sans s'essuyer. Rose dut prendre un balai pour chasser les vauriens. A partir de ce dimanche, tout Plassans fut convaincu que Mouret était fou à lier. On citait des faits surprenants. Par exemple, il s'enfermait des journées entières dans une pièce nue, où l'on n'avait pas balayé depuis un an; et la chose n'était pas inventée à plaisir, puisque les personnes qui la contaient, la tenaient de la bonne même de la maison. Que pouvait-il faire dans cette pièce nue? Les versions différaient; la bonne disait qu'il faisait le mort, ce qui épouvantait tout le quartier. Au marché, on croyait fermement qu'il cachait une bière, dans laquelle il s'étendait tout de son long, les yeux ouverts, les mains sur la poitrine; et cela du matin au soir, par plaisir.

—Il y a longtemps que la crise le menaçait, répétait Olympe dans toutes les boutiques. Ça couvait; il devenait triste, il cherchait les coins pour se cacher, vous savez, comme les bêtes qui tombent malades. Moi, dès le jour où j'ai mis le pied dans la maison, j'ai dit à mon mari: «Le propriétaire file un vilain coton». Il avait les yeux jaunes, la mine sournoise. Et depuis lors la maison a été en l'air…. Il a eu toutes sortes de lubies. Il comptait les morceaux de sucre, enfermait jusqu'au pain. Il était d'une avarice tellement crasse, que sa pauvre femme n'avait plus de chaussures à se mettre…. En voilà une malheureuse, que je plains de tout mon coeur! Elle en a passé, allez! Vous figurez-vous sa vie avec ce maniaque, qui ne sait plus même se tenir proprement à table; il jette sa serviette au milieu du dîner, il s'en va comme un hébété, après avoir pataugé dans son assiette…. Et taquin avec cela! Il faisait des scènes pour un pot de moutarde dérangé. Maintenant il ne dit plus rien; il a des regards de bête sauvage, il saute à la gorge des gens sans pousser un cri…. J'en vois de drôles. Si je voulais parler….

Lorsqu'elle avait éveillé d'ardentes curiosités et qu'on la pressait de questions, elle murmurait: —Non, non, ça ne me regarde pas…. Madame Mouret est une sainte femme, qui souffre en vraie chrétienne; elle a ses idées là-dessus, il faut les respecter…. Croyez-vous qu'il a voulu lui couper le cou avec un rasoir!

C'était toujours la même histoire, mais elle obtenait un effet certain: les poings se fermaient, les femmes parlaient d'étrangler Mouret. Quand un incrédule hochait la tête, on l'embarrassait tout net en lui demandant d'expliquer les épouvantables scènes de chaque nuit; un fou seul était capable de sauter ainsi à la gorge de sa femme, dès qu'elle se couchait. Il y avait là une pointe de mystère qui aida singulièrement à répandre l'histoire dans la ville. Pendant près d'un mois, la rumeur grossit. Rue Balande, malgré les commérages tragiques colportés par Olympe, le calme s'était fait, les nuits se passaient tranquillement. Marthe avait des impatiences nerveuses, lorsque, sans parler clairement, ses intimes lui recommandaient d'être très-prudente.

—Vous voulez n'en faire qu'à votre tète, n'est-ce pas? disait Rose. Vous venez…. Il recommencera. Nous vous trouverons assassinée, un de ces quatre matins.

Madame Rougon affectait maintenant d'accourir tous les deux jours. Elle entrait d'un air plein d'angoisse, elle demandait à Rose, dès le vestibule:

—Eh bien? aucun accident, aujourd'hui?

Puis, quand elle voyait sa fille, elle l'embrassait avec une fureur de tendresse, comme si elle avait eu peur de ne plus la trouver là. Elle passait des nuits affreuses, disait-elle; elle tremblait à chaque coup de sonnette, s'imaginant toujours qu'on venait lui apprendre quelque malheur; elle ne vivait plus. Et, lorsque Marthe lui affirmait qu'elle ne courait aucun danger, elle la regardait avec admiration, elle s'écriait:

—Tu es un ange! Si je n'étais pas là, tu te laisserais tuer sans pousser un soupir. Mais, sois tranquille, je veille sur toi, je prends mes précautions. Le jour où ton mari lèvera le petit doigt, il aura de mes nouvelles.

Elle ne s'expliquait pas davantage. La vérité était qu'elle rendait visite à toutes les autorités de Plassans. Elle avait ainsi raconté les malheurs de sa fille au maire, au sous-préfet, au président du tribunal, d'une façon confidentielle, en leur faisant jurer une discrétion absolue.

—C'est une mère au désespoir qui s'adresse à vous, murmurait-elle avec une larme; je vous livre l'honneur, la dignité de ma pauvre enfant. Mon mari tomberait malade, si un scandale public avait lieu, et pourtant je ne puis attendre quelque fatale catastrophe…. Conseillez-moi, dites-moi ce que je dois faire.

Ces messieurs furent charmants. Ils la tranquillisèrent, lui promirent de veiller sur madame Mouret, tout en se tenant à l'écart; d'ailleurs, au moindre danger, ils agiraient. Elle insista particulièrement auprès de M. Péqueur des Saulaies et de M. Rastoil, tous les deux voisins de son gendre, pouvant intervenir sur-le-champ, si quelque malheur arrivait.

Cette histoire de fou raisonnable, attendant le coup de minuit pour devenir furieux, donna un vif intérêt aux réunions des deux sociétés dans le jardin des Mouret. On se montra très-empressé de venir saluer l'abbé Faujas. Dès quatre heures, celui-ci descendait, faisant avec bonhomie les honneurs de la tonnelle; il continuait à s'effacer, répondant par des hochements de tête. Les premiers jours, on ne fit que des allusions détournées au drame qui se passait dans la maison; mais, un mardi, M. Maffre, qui regardait la façade d'un air inquiet, se hasarda à demander, en désignant d'un coup d'oeil une fenêtre du premier étage:

—C'est la chambre, n'est-ce pas?

Alors, en baissant la voix, les deux sociétés causèrent de l'étrange aventure qui bouleversait le quartier. Le prêtre donna quelques vagues explications: c'était bien fâcheux, bien triste, et il plaignait tout le monde, sans s'aventurer davantage.

—Mais vous, docteur, demanda madame de Condamin à M. Porquier, vous qui êtes le médecin de la maison, qu'est-ce que vous pensez de tout cela?

Le docteur Porquier hocha longtemps la tête avant de répondre. Il se posa d'abord en homme discret.

—C'est bien délicat, murmura-t-il. Madame Mouret n'est pas d'une forte santé. Quant à monsieur Mouret….

—J'ai vu madame Rougon, dit le sous-préfet. Elle est très-inquiète.

—Son gendre l'a toujours gênée, interrompit brutalement M. de Condamin. Moi, j'ai rencontré Mouret, l'autre jour, au cercle. Il m'a battu au piquet. Je l'ai trouvé aussi intelligent qu'à l'ordinaire…. Le digne homme n'a jamais été un aigle.

—Je n'ai point dit qu'il fût fou, comme le vulgaire l'entend, reprit le docteur, qui se crut attaqué; seulement, je ne dis pas non plus qu'il soit prudent de le laisser en liberté.

Cette déclaration produisit une certaine émotion. M. Rastoil regarda instinctivement le mur qui séparait les deux jardins. Tous les visages se tendaient vers le docteur.

—J'ai connu, continuait-il, une dame charmante, qui tenait grand train, donnant à dîner, recevant les personnes les plus distinguées, causant elle-même avec beaucoup d'esprit. Eh bien, dès que cette dame était rentrée dans sa chambre, elle s'enfermait et passait une partie de la nuit à marcher à quatre pattes autour de la pièce, en aboyant comme une chienne. Ses gens crurent longtemps qu'elle cachait une chienne chez elle…. Cette dame offrait un cas de ce que nous autres médecins nous nommons la folie lucide.

L'abbé Surin retenait de petits rires en regardant les demoiselles Rastoil, qu'égayait cette histoire d'une personne comme il faut faisant le chien. Le docteur Porquier se moucha gravement.

—Je pourrais citer vingt histoires semblables, ajouta-t-il; des gens qui paraissent avoir toute leur raison et qui se livrent aux extravagances les plus surprenantes, dès qu'ils se trouvent seuls. Monsieur de Bourdeu a parfaitement connu un marquis, que je ne veux pas nommer, à Valence….

—Il a été mon ami intime, dit M. de Bourdeu; il dînait souvent à la préfecture. Son histoire a fait un bruit énorme.

—Quelle histoire? demanda madame de Condamin, en voyant que le docteur et l'ancien préfet se taisaient.

—L'histoire n'est pas très-propre, reprit M. de Bourdeu, qui se mit à rire. Le marquis, d'une intelligence faible, d'ailleurs, passait les journées entières dans son cabinet, où il se disait occupé à un grand ouvrage d'économie politique…. Au bout de dix ans, on découvrit qu'il y faisait, du matin au soir, de petites boulettes d'égales grosseur avec….

—Avec ses excréments, acheva le docteur d'une voix si grave, que le mot passa et ne fit pas même rougir les dames.

—Moi, dit l'abbé Bourrette, que ces anecdotes amusaient comme des contes de fées, j'ai eu une pénitente bien singulière…. Elle avait la passion de tuer les mouches; elle ne pouvait en voir une, sans éprouver l'irrésistible envie de la prendre. Chez elle, elle les enfilait dans des aiguilles à tricoter. Puis, lorsqu'elle se confessait, elle pleurait à chaudes larmes; elle s'accusait de la mort des pauvres bêtes, elle se croyait damnée…. Jamais je n'ai pu la corriger.

L'histoire de l'abbé eut du succès. M. Péqueur des Saulaies et M. Rastoil eux-mêmes daignèrent sourire.

—Il n'y a pas grand mal, lorsqu'on ne tue que des mouches, fit remarquer le docteur. Mais les fous lucides n'ont pas tous cette innocence. Il en est qui torturent leur famille par quelque vice caché, passé à l'état de manie, des misérables qui boivent, qui se livrent à des débauches secrètes, qui volent par besoin de voler, qui agonisent d'orgueil, de jalousie, d'ambition. Et ils ont l'hypocrisie de leur folie, à ce point qu'ils parviennent à se surveiller, à mener jusqu'au bout les projets les plus compliqués, à répondre raisonnablement, sans que personne puisse se douter de leurs lésions cérébrales; puis, des qu'ils rentrent dans l'intimité, dès qu'ils sont seuls avec leurs victimes, ils s'abandonnent à leurs conceptions délirantes, ils se changent en bourreaux…. S'ils n'assassinent pas, ils tuent en détail.

—Alors monsieur Mouret? demanda madame de Condamin.

—Monsieur Mouret a toujours été taquin, inquiet, despotique. La lésion paraît s'être aggravée avec l'âge. Aujourd'hui, je n'hésite pas à le placer parmi les fous méchants…. J'ai eu une cliente qui s'enfermait comme lui dans une pièce écartée, où elle passait les journées entières à combiner les actions les plus abominables.

—Mais, docteur, si tel est votre avis, il faut aviser! s'écria M. Rastoil. Vous devriez faire un rapport à qui de droit.

Le docteur Porquier resta légèrement embarrassé.

—Nous causons, dit-il, en reprenant son sourire de médecin des dames. Si je suis requis, si les choses deviennent graves, je ferai mon devoir.

—Bah! conclut méchamment M. de Condamin, les plus fous ne sont pas ceux qu'on pense…. Il n'y a pas de cervelle saine, pour un médecin aliéniste…. Le docteur vient de nous réciter là une page d'un livre sur la folie lucide, que j'ai lu, et qui est intéressant comme un roman.

L'abbé Faujas avait écouté curieusement, sans prendre part à la conversation. Puis, comme on se taisait, il fit entendre que ces histoires de fou attristaient les dames; il voulut qu'on parlât d'autre chose. Mais la curiosité était éveillée, les deux sociétés se mirent à épier les moindres actes de Mouret. Celui-ci ne descendait plus qu'une heure par jour au jardin, après le déjeuner, pendant que les Faujas restaient à table avec sa femme. Dès qu'il y avait mis les pieds, il tombait sous la surveillance active de la famille Rastoil et des familiers de la sous-préfecture. Il ne pouvait s'arrêter devant un carré de légumes, s'intéresser à une salade, hasarder un geste, sans donner lieu, à droite et à gauche, dans les deux jardins, aux commentaires les plus désobligeants. Tout le monde se tournait contre lui. M. de Condamin seul le défendait encore. Mais, un jour, la belle Octavie lui dit, en déjeunant:

—Qu'est-ce que cela peut vous faire que ce Mouret soit fou?

—A moi? chère amie, absolument rien, répondit-il, étonné.

—Eh bien, alors, laissez-le fou, puisque tout le monde vous dit qu'il est fou…. Je ne sais quelle rage vous avez d'être d'un autre avis que votre femme. Cela ne vous portera pas bonheur, mon cher…. Ayez donc l'esprit, à Plassans, de n'être pas spirituel.

M. de Condamin sourit.

—Vous avez raison comme toujours, dit-il galamment; vous savez que j'ai mis ma fortune entre vos mains…. Ne m'attendez pas pour dîner. Je vais à cheval jusqu'à Saint-Eutrope, pour donner un coup d'oeil à une coupe de bois.

Il partit, mâchonnant un cigare.

Madame de Condamin n'ignorait pas qu'il avait des tendresses pour une petite fille, du côté de Saint-Eutrope. Mais elle était tolérante, elle l'avait même sauvé deux fois des conséquences de très-vilaines histoires. Quant à lui, il était bien tranquille sur la vertu de sa femme; il la savait trop fine pour avoir une intrigue à Plassans.

—Vous n'imagineriez jamais à quoi Mouret passe son temps dans la pièce où il s'enferme? dit le lendemain le conservateur des eaux et forêts, lorsqu'il se rendit à la sous-préfecture. Eh bien, il compte les s qui se trouvent dans la Bible. Il a craint de s'être trompé, et il a déjà recommencé trois fois son calcul… Ma foi! vous aviez raison, il est fêlé du haut en bas, ce farceur-là!

Et, à partir de ce moment, M. de Condamin chargea terriblement Mouret. Il poussait même les choses un peu loin, mettant toute sa hâblerie à inventer des histoires saugrenues, qui ahurissaient la famille Rastoil. Il prit surtout pour victime M. Maffre. Un jour, il lui racontait qu'il avait aperçu Mouret à une des fenêtres de la rue, tout nu, coiffé seulement d'un bonnet de femme, faisant des révérences dans le vide. Un autre jour, il affirmait avec un aplomb étonnant qu'il était certain d'avoir rencontré à trois lieues Mouret, dansant au fond d'un petit bois, comme un homme sauvage; puis, comme le juge de paix semblait douter, il se fâchait, il disait que Mouret pouvait bien s'en aller par les tuyaux de descente, sans qu'on s'en aperçût. Les familiers de la sous-préfecture souriaient; mais, dès le lendemain, la bonne des Rastoil répandait ces récits extraordinaires dans la ville, où la légende de l'homme qui battait sa femme prenait des proportions extraordinaires.

Une après-midi, l'aînée des demoiselles Rastoil, Aurélie, raconta en rougissant que, la veille, s'étant mise à la fenêtre, vers minuit, elle avait aperçu le voisin qui se promenait dans son jardin avec un grand cierge. M. de Condamin crut que la jeune fille se moquait de lui; mais elle donnait des détails précis.

—Il tenait le cierge de la main gauche. Il s'est agenouillé par terre; puis, il s'est traîné sur les genoux en sanglotant. —Peut-être qu'il a commis un crime et qu'il a enterré le cadavre dans son jardin, dit M. Maffre, devenu blême.

Alors, les deux sociétés convinrent de veiller un soir, jusqu'à minuit, s'il le fallait, pour avoir le coeur net de cette aventure. La nuit suivante, elles se tinrent aux aguets dans les deux jardins; mais Mouret ne parut pas. Trois soirées furent ainsi perdues. La sous-préfecture abandonnait la partie; madame de Condamin refusait de rester sous les marronniers, où il faisait un noir terrible, lorsque, la quatrième nuit, par un ciel d'encre, une lumière tremblota au rez-de-chaussée des Mouret. M. Péqueur des Saulaies, averti, se glissa lui-même dans l'impasse des Chevillottes, pour inviter la famille Rastoil à venir sur la terrasse de son hôtel, d'où l'on dominait le jardin voisin. Le président, à l'affût avec ses demoiselles derrière sa cascade, eut une courte hésitation, réfléchissant que, politiquement, il s'engageait beaucoup en allant ainsi chez le sous-préfet; mais la nuit était si sombre, sa fille Aurélie tenait tellement à prouver la réalité de son histoire, qu'il suivit M. Péqueur des Saulaies, à pas étouffés, dans l'ombre. Ce fut de la sorte que la légitimité, à Plassans, pénétra pour la première fois chez un fonctionnaire bonapartiste.

—Ne faites pas de bruit, recommanda le sous-préfet; penchez-vous sur la terrasse.

M. Rastoil et ses demoiselles trouvèrent là le docteur Porquier, madame de Condamin et son mari. Les ténèbres étaient si épaisses, qu'on se salua sans se voir. Cependant, toutes les respirations restaient suspendues. Mouret venait de se montrer sur le perron, avec une bougie plantée dans un grand chandelier de cuisine.

—Vous voyez qu'il tient un cierge, murmura Aurélie.

Personne ne protesta. Le fait fut acquis, Mouret tenait un cierge. Il descendit lentement le perron, tourna à gauche, demeura immobile devant un carré de laitues. Il levait la bougie pour éclairer les salades; sa face apparaissait toute jaune sur le fond noir de la nuit.

—Quelle figure! dit madame de Condamin; j'en rêverai, c'est certain…. Est-ce qu'il dort, docteur? —Non, non, répondit M. Porquier, il n'est pas somnambule, il est bien éveillé…. Vous distinguez la fixité de ses regards; je vous prie aussi de remarquer la sécheresse de ses mouvements….

—Taisez-vous donc, nous n'avons pas besoin d'une conférence, interrompit M. Péqueur des Saulaies.

Alors, le silence le plus profond régna. Mouret ayant enjambé les buis, s'était agenouillé au milieu des salades. Il baissait la bougie, il cherchait le long des rigoles, sous les feuilles vertes étalées. De temps à autre, il avait un petit grognement; il semblait écraser, enfoncer quelque chose en terre. Cela dura près d'une demi-heure.

—Il pleure, je vous le disais bien, répétait complaisamment Aurélie.

—C'est réellement très-effrayant, balbutiait madame de Condamin. Rentrons, je vous en prie.

Mouret laissa tomber sa bougie, qui s'éteignit. On l'entendit se fâcher et remonter le perron en buttant contre les marches. Les demoiselles Rastoil avaient poussé un léger cri de terreur. Elles ne se rassurèrent que dans le petit salon éclairé, où M. Péqueur des Saulaies voulut absolument que la société acceptât une tasse de thé et des biscuits. Madame de Condamin continuait à être toute tremblante; elle se pelotonnait dans le coin d'une causeuse; elle assurait, avec un sourire attendri, que jamais elle ne s'était sentie si impressionnée, même un matin où elle avait eu la vilaine curiosité d'aller voir une exécution capitale.

—C'est singulier, dit M. Rastoil, qui réfléchissait profondément depuis un instant, Mouret avait l'air de chercher des limaces sous ses salades. Les jardins en sont empoisonnés, et je me suis laissé dire qu'on ne les détruit bien que la nuit.

—Les limaces! s'écria M. de Condamin; allez, il s'inquiète bien des limaces! Est-ce qu'on va chercher des limaces avec un cierge? Je crois plutôt, comme monsieur Maffre, qu'il y a quelque crime là-dessous…. Ce Mouret n'a-t-il jamais eu une domestique qui ait disparu? Il faudrait faire une enquête.

M. Péqueur des Saulaies comprit que son ami le conservateur des eaux et forêts allait un peu loin. Il murmura, en buvant une gorgée de thé:

—Non, non, mon cher. Il est fou, il a des imaginations extraordinaires, voilà tout…. C'est déjà bien assez terrifiant.

Il prit l'assiette de biscuits, qu'il présenta aux demoiselles Rastoil en cambrant sa taille de bel officier; puis, reposant l'assiette, il continua:

—Quand on pense que ce malheureux s'est occupé de politique! Je ne veux pas vous reprocher votre alliance avec les républicains, monsieur le président; mais avouez que le marquis de Lagrifoul avait là un partisan bien étrange.

M. Rastoil était devenu très-grave. Il fit un geste vague, sans répondre.

—Et il s'en occupe toujours; c'est peut-être la politique qui lui tourne la tête, dit la belle Octavie en s'essuyant délicatement les lèvres. On le donne comme très-ardent pour les prochaines élections, n'est-ce pas, mon ami?

Elle s'adressait à son mari, auquel elle jeta un regard.

—Il en crèvera! s'écria M. de Condamin; il répète partout qu'il est le maître du scrutin, qu'il fera nommer un cordonnier, si cela lui plaît.

—Vous exagérez, dit le docteur Porquier; il n'a plus autant d'influence, la ville entière se moque de lui.

—Eh! c'est ce qui vous trompe! S'il le veut, il mènera aux urnes tout le vieux quartier et un grand nombre de villages…. Il est fou, c'est vrai, mais c'est une recommandation…. Je le trouve encore très-raisonnable, pour un républicain.

Cette plaisanterie médiocre obtint un vif succès. Les demoiselles Rastoil eurent elles-mêmes de petits rires de pensionnaire. Le président voulut bien approuver de la tête; il sortit de sa gravité, il dit en évitant de regarder le sous-préfet:

—Lagrifoul ne nous a peut-être pas rendu les services que nous étions en droit d'attendre; mais un cordonnier, ce serait vraiment honteux pour Plassans!

Et il ajouta vivement, comme pour couper court sur la déclaration qu'il venait de faire:

—Il est une heure et demie; c'est une débauche…. Monsieur le sous-préfet, tous nos remercîments.

Ce fut madame de Condamin, qui, en jetant un châle sur ses épaules, trouva moyen de conclure.

—Enfin, dit-elle, on ne peut pas laisser conduire les élections par un homme qui va s'agenouiller au milieu de ses salades, à minuit passé.

Cette nuit devint légendaire. M. de Condamin eut beau jeu, lorsqu'il raconta l'aventure à M. de Bourdeu, à M. Maffre et aux abbés, qui n'avaient pas vu le voisin avec un cierge. Trois jours plus tard, le quartier jurait avoir aperçu le fou qui battait sa femme se promenant la tête couverte d'un drap de lit. Sous la tonnelle, aux réunions de l'après-midi, on se préoccupait surtout de la candidature possible du cordonnier de Mouret. On riait, tout en s'étudiant les uns les autres. C'était une façon de se tâter politiquement. M. de Bourdeu, à certaines confidences de son ami le président, croyait comprendre qu'une entente tacite pourrait se faire sur son nom entre la sous-préfecture et l'opposition modérée, de façon à battre honteusement les républicains. Aussi se montrait-il de plus en plus sarcastique contre le marquis de Lagrifoul, dont il relevait scrupuleusement les moindres bévues à la Chambre. M. Delangre, qui ne venait que de loin en loin, en alléguant les soucis de son administration municipale, souriait finement, à chaque nouvelle moquerie de l'ancien préfet.

—Vous n'avez plus qu'à enterrer le marquis, monsieur le curé, dit-il un jour à l'oreille de l'abbé Faujas.

Madame de Condamin qui l'entendit, tourna la tête, posant un doigt sur ses lèvres avec une moue d'une malice exquise.

L'abbé Faujas, maintenant, laissait parler politique devant lui. Il donnait même parfois un avis, était pour l'union des esprits honnêtes et religieux. Alors, tous renchérissaient, M. Péqueur des Saulaies, M. Rastoil, M. de Bourdeu, jusqu'à M. Maffre. Il devait être si facile de s'entendre entre gens de bien, de travailler en commun à la consolidation des grands principes, sans lesquels aucune société ne saurait exister! Et la conversation tournait sur la propriété, sur la famille, sur la religion. Parfois le nom de Mouret revenait, et M. de Condamin murmurait:

—Je ne laisse venir ma femme ici qu'en tremblant. J'ai peur, que voulez-vous!… Vous verrez de drôles de choses, aux élections, s'il est encore libre!

Cependant, tous les matins, Trouche tachait d'effrayer l'abbé Faujas, dans l'entretien qu'il avait régulièrement avec lui. Il lui donnait les nouvelles les plus alarmantes: les ouvriers du vieux quartier s'occupaient beaucoup trop de la maison Mouret; ils parlaient de voir le bonhomme, de juger son état, de prendre son avis.

Le prêtre, d'ordinaire, haussait les épaules. Mais, un jour, Trouche sortit de chez lui, l'air enchanté. Il vint embrasser Olympe en s'écriant:

—Cette fois, ma fille, c'est fait. —Il te permet d'agir? demanda-t-elle.

—Oui, en toute liberté…. Nous allons être joliment tranquilles, quand l'autre ne sera plus là.

Elle était encore couchée; elle se renfonça sous la couverture, faisant des sauts de carpe, riant comme une enfant.

—Ah bien! tout va être à nous, n'est-ce pas?… Je prendrai une autre chambre. Et je veux aller dans le jardin, je veux faire ma cuisine en bas…. Tiens! mon frère nous doit bien ça. Tu lui auras donné un fier coup de main!

Le soir, Trouche arriva vers dix heures seulement au café borgne dans lequel il se rencontrait avec Guillaume Porquier et d'autres jeunes gens comme il faut de la ville. On le plaisanta sur son retard, on l'accusa d'être allé aux remparts avec une des jeunes coquines de l'oeuvre de la Vierge. Cette plaisanterie, d'habitude, le flattait; mais il resta grave. Il dit qu'il avait eu des affaires, des affaires sérieuses. Ce ne fut que vers minuit, quand il eut vidé les carafons du comptoir, qu'il devint tendre et expansif. Il tutoya Guillaume, il balbutia, le dos contre le mur, rallumant sa pipe à chaque phrase:

—J'ai vu ton père, ce soir. C'est un brave homme… J'avais besoin d'un papier. Il a été très-gentil, très-gentil. Il me l'a donné. Je l'ai là, dans ma poche…. Ah! il ne voulait pas d'abord. Il disait que ça regardait la famille. Je lui ai dit: «Moi, je suis la famille, j'ai l'ordre de la maman….» Tu la connais, la maman; tu vas chez elle. Une brave femme. Elle avait paru très-contente, lorsque j'étais allé lui conter l'affaire, auparavant…. Alors, il m'a donné le papier. Tu peux le toucher, tu le sentiras dans ma poche….

Guillaume le regardait fixement, cachant sa vive curiosité sous un rire de doute.

—Je ne mens pas, continua l'ivrogne; le papier est dans ma poche…. Tu l'as senti? —C'est un journal, dit le jeune homme.

Trouche, en ricanant, tira de sa redingote une grande enveloppe, qu'il posa sur la table au milieu des tasses et des verres. Il la défendit un instant contre Guillaume qui avait allongé la main; puis, il la lui laissa prendre, riant plus fort, comme si on l'avait chatouillé. C'était une déclaration du docteur Porquier, fort détaillée, sur l'état mental du sieur François Mouret, propriétaire, à Plassans.

—Alors on va le coffrer? demanda Guillaume en rendant le papier.

—Ça ne te regarde pas, mon petit, répondit Trouche, redevenu défiant. C'est pour sa femme, ce papier-là. Moi, je ne suis qu'un ami qui aime à rendre service. Elle fera ce qu'elle voudra…. Elle ne peut pas non plus se laisser massacrer, cette pauvre dame.

Il était si gris, que, lorsqu'on les mit à la porte du café, Guillaume dut l'accompagner jusqu'à la rue Balande. Il voulait se coucher sur tous les bancs du cours Sauvaire. Arrivé à la place de la Sous-Préfecture, il sanglota, il répéta:

—Il n'y a plus d'amis, c'est parce que je suis pauvre qu'on me méprise… Toi, tu es un bon garçon. Tu viendras prendre le café avec nous, quand nous serons les maîtres. Si l'abbé nous gêne, nous l'enverrons rejoindre l'autre… Il n'est pas fort, l'abbé, malgré ses grands airs; je lui fais voir les étoiles en plein midi… Tu es un ami, un vrai, n'est-ce pas? Le Mouret est enfoncé, nous boirons son vin.

Lorsqu'il eut mis Trouche à sa porte, Guillaume traversa Plassans endormi et vint siffler doucement devant la maison du juge de paix. C'était un signal. Les fils Maffre, que leur père enfermait de sa main dans leur chambre, ouvrirent une croisée du premier étage, d'où ils descendirent en s'aidant des barreaux dont les fenêtres du rez-de-chaussée étaient barricadées. Chaque nuit, ils allaient ainsi au vice, en compagnie du fils Porquier.

—Ah bien! leur dit celui-ci, lorsqu'ils eurent gagné en silence les ruelles noires des remparts, nous aurions tort de nous gêner…. Si mon père parle encore de m'envoyer faire pénitence dans quelque trou, j'ai de quoi lui répondre…. Voulez-vous parier que je me fais recevoir du cercle de la Jeunesse, quand je voudrai?

Les fils Maffre tinrent le pari. Tous trois se glissèrent dans une maison jaune, à persiennes vertes, adossée dans un angle des remparts, au fond d'un cul-de-sac.

La nuit suivante, Marthe eut une crise épouvantable. Elle avait assisté, le matin, à une longue cérémonie religieuse, qu'Olympe avait tenu à voir jusqu'au bout. Lorsque Rose et les locataires accoururent aux cris déchirants qu'elle jetait, ils la trouvèrent étendue au pied du lit, le front fendu. Mouret, à genoux au milieu des couvertures, frissonnait.

—Cette fois, il l'a tuée! cria la cuisinière.

Et elle le prit entre ses bras, bien qu'il fût en chemise, le poussa à travers la chambre, jusque dans son bureau, dont la porte se trouvait de l'autre côté du palier; elle retourna lui jeter un matelas et des couvertures. Trouche était parti en courant chercher le docteur Porquier. Le docteur pansa la plaie de Marthe; deux lignes plus bas, dit-il, le coup était mortel. En bas, dans le vestibule, devant tout le monde, il déclara qu'il fallait agir, qu'on ne pouvait laisser plus longtemps la vie de madame Mouret à la merci d'un fou furieux.

Marthe dut garder le lit, le lendemain. Elle avait encore un peu de délire; elle voyait une main de fer qui lui ouvrait le crâne avec une épée flamboyante. Rose refusa absolument à Mouret de le laisser entrer. Elle lui servit à déjeuner dans le bureau, sur la table poussiéreuse. Il ne mangea pas. Il regardait stupidement son assiette, lorsque la cuisinière introduisit auprès de lui trois messieurs vêtus de noir.

—Vous êtes les médecins? demanda-t-il. Comment va-t-elle?

—Elle va mieux, répondit un des messieurs.

Mouret coupa machinalement du pain, comme s'il allait se mettre à manger.

—J'aurais voulu que les enfants fussent là, murmura-t-il; ils la soigneraient, nous serions moins seuls…. C'est depuis que les enfants sont partis qu'elle est malade…. Je ne suis pas bien, moi non plus.

Il avait porté une bouchée de pain à sa bouche, et de grosses larmes coulaient sur ses joues. Le personnage qui avait déjà parlé, lui dit alors, en jetant un regard sur ses deux compagnons:

—Voulez-vous que nous allions les chercher, vos enfants?

—Je veux bien! s'écria Mouret, qui se leva. Partons tout de suite.

Dans l'escalier, il ne vit pas Trouche et sa femme, penchés au-dessus de la rampe du second étage, qui le suivaient à chaque marche, de leurs yeux ardents. Olympe descendit rapidement derrière lui, se jeta dans la cuisine, où Rose guettait par la fenêtre, très-émotionnée. Et quand une voiture, qui attendait à la porte, eut emmené Mouret, elle remonta quatre à quatre les deux étages, prit Trouche par les épaules, le fit danser autour du palier, crevant de joie.

—Emballé! cria-t-elle.

Marthe resta huit jours couchée. Sa mère la venait voir chaque après-midi, se montrait d'une tendresse extraordinaire. Les Faujas, les Trouche, se succédaient autour de son lit. Madame de Condamin elle-même lui rendit plusieurs visites. Il n'était plus question de Mouret. Rose répondait à sa maîtresse que monsieur avait dû aller à Marseille; mais, lorsque Marthe put descendre pour la première fois et se mettre à table dans la salle à manger, elle s'étonna, elle demanda son mari avec un commencement d'inquiétude.

—Voyons, chère dame, ne vous faites pas de mal, dit madame Faujas; vous retomberez au lit. Il a fallu prendre un parti. Vos amis ont dû se consulter et agir dans vos intérêts.

—Vous n'avez pas à le regretter, s'écria brutalement Rose, après le coup de bâton qu'il vous a donné sur la tête. Le quartier respire depuis qu'il n'est plus là. On craignait toujours qu'il ne mît le feu ou qu'il ne sortît dans la rue avec un couteau. Moi, je cachais tous les couteaux de ma cuisine; la bonne de monsieur Rastoil aussi… Et votre pauvre mère qui ne vivait plus!… Allez, le monde qui venait vous voir pendant votre maladie, toutes ces dames, tous ces messieurs, me le disaient bien, lorsque je les reconduisais: C'est un bon débarras pour Plassans. Une ville est toujours sur le qui-vive, quand un homme comme ça va et vient en liberté.

Marthe écoutait ce flux de paroles, les yeux agrandis, horriblement pâle. Elle avait laissé retomber sa cuiller; elle regardait en face d'elle, par la fenêtre ouverte, comme si quelque vision, montant derrière les arbres fruitiers du jardin, l'avait térrifiée.

—Les Tulettes, les Tulettes! bégaya-t-elle en se cachant les yeux sous ses mains frémissantes.

Elle se renversait, se roidissait déjà dans une attaque de nerfs, lorsque l'abbé Faujas, qui avait achevé son potage, lui prit les mains, qu'il serra fortement, et en murmurant de sa voix la plus souple:

—Soyez forte devant cette épreuve que Dieu vous envoie. Il vous accordera des consolations, si vous ne vous révoltez pas; il saura vous ménager le bonheur que vous méritez. Sous la pression des mains du prêtre, sous la tendre inflexion de ses paroles, Marthe se redressa, comme ressuscitée, les joues ardentes.

—Oh! oui, dit-elle en sanglotant, j'ai besoin de beaucoup de bonheur, promettez-moi beaucoup de bonheur.

XIX

Les élections générales devaient avoir lieu en octobre. Vers le milieu de septembre, monseigneur Rousselot partit brusquement pour Paris, après avoir eu un long entretien avec l'abbé Faujas. On parla d'une maladie grave d'une de ses soeurs, qui habitait Versailles. Cinq jours plus tard, il était de retour; il se faisait faire une lecture par l'abbé Surin, dans son cabinet. Renversé au fond d'un fauteuil, frileusement enveloppé dans une douillette de soie violette, bien que la saison fut encore très-chaude, il écoutait avec un sourire la voix féminine du jeune abbé qui scandait amoureusement des strophes d'Anacréon.

—Bien, bien, murmurait-il, vous avez la musique de cette belle langue.

Puis, regardant la pendule, le visage inquiet, il reprit:

—Est-ce que l'abbé Faujas est déjà venu ce matin?… Ah! mon enfant, que de tracas! J'ai encore dans les oreilles cet abominable tapage du chemin de fer… A Paris, il a plu tout le temps! J'avais des courses aux quatre coins de la ville, je n'ai vu que de la boue. L'abbé Surin posa son livre sur le coin d'une console.

—Monseigneur est-il satisfait des résultats de son voyage? demanda-t-il avec la familiarité d'un enfant gâté.

—Je sais ce que je voulais savoir, répondit l'évêque en retrouvant son fin sourire. J'aurais dû vous emmener. Vous auriez appris des choses utiles à connaître, quand on a votre âge, et qu'on est destiné à l'épiscopat par sa naissance et ses relations.

—Je vous écoute, monseigneur, dit le jeune prêtre d'un air suppliant.

Mais le prélat hocha la tête.

—Non, non, ces choses-là ne se disent pas… Soyez l'ami de l'abbé Faujas, il pourra peut-être beaucoup pour vous un jour. J'ai eu des renseignements très-complets.

L'abbé Surin joignit les mains, d'un geste de curiosité si câline, que monseigneur Rousselot continua:

—Il avait eu des difficultés à Besançon…. Il était à Paris, très-pauvre, dans un hôtel garni. C'est lui qui est allé s'offrir. Le ministre cherchait justement des prêtres dévoués au gouvernement. J'ai compris que Faujas l'avait d'abord effrayé, avec sa mine noire et sa vieille soutane. C'est à tout hasard qu'il l'a envoyé ici…. Le ministre s'est montré très-aimable pour moi.

L'évêque achevait ses phrases par un léger balancement de la main, cherchant les mots, craignant d'en trop dire. Puis, l'affection qu'il portait à son secrétaire remporta; il ajouta vivement:

—Enfin, croyez-moi, soyez utile au curé de Saint-Saturnin; il va avoir besoin de tout le monde, il me paraît homme à n'oublier ni une injure ni un bienfait. Mais ne vous liez pas avec lui. Il finira mal. Ceci est une impression personnelle.

—Il finira mal? répéta le jeune abbé avec surprise.

—Oh! en ce moment, il est en plein triomphe…. C'est sa figure qui m'inquiète, mon enfant; il a un masque terrible. Cet homme-là ne mourra pas dans son lit…. N'allez pas me compromettre; je ne demande qu'à vivre tranquille, je n'ai plus besoin que de repos.

L'abbé Surin reprenait son livre, lorsque l'abbé Faujas se fit annoncer. Monseigneur Rousselot, l'air riant, les mains tendues, s'avança à sa rencontre, en l'appelant «mon cher curé».

—Laissez-nous, mon enfant, dit-il à son secrétaire, qui se retira.

Il parla de son voyage. Sa soeur allait mieux; il avait pu serrer la main à de vieux amis.

—Et avez-vous vu le ministre? demanda l'abbé Faujas en le regardant fixement.

—Oui, j'ai cru devoir lui faire une visite, répondit l'évêque, qui se sentit rougir. Il m'a dit un grand bien de vous.

—Alors vous ne doutez plus, vous vous confiez à moi?

—Absolument, mon cher curé. D'ailleurs je n'entends rien à la politique, je vous laisse le maître.

Ils causèrent ensemble toute la matinée. L'abbé Faujas obtint de lui qu!il ferait une tournée dans le diocèse; il l'accompagnerait, lui soufflerait ses moindres paroles. Il était nécessaire, en outre, de mander tous les doyens, de façon que les curés des plus petites communes pussent recevoir des instructions. Cela ne présentait aucune difficulté, le clergé obéirait. La besogne la plus délicate était dans Plassans même, dans le quartier Saint-Marc. La noblesse, claquemurée au fond de ses hôtels, échappait entièrement à l'action du prêtre; il n'avait pu agir jusqu'alors que sur les royalistes ambitieux, les Rastoil, les Maffre, les Bourdeu. L'évêque lui promit de sonder certains salons du quartier Saint-Marc où il était reçu. D'ailleurs, en admettant même que la noblesse votât mal, elle ne réunirait qu'une minorité ridicule, si la bourgeoisie cléricale l'abandonnait. —Maintenant, dit monseigneur Rousselot eu se levant, il serait peut-être bon que je connusse le nom de votre candidat, afin de le recommander en toutes lettres.

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