XIV (continued 3)
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L'abbé Faujas sourit.
—Un nom est dangereux, répondit-il. Dans huit jours, il ne resterait plus un morceau de notre candidat, si nous le nommions aujourd'hui…. Le marquis de Lagrifoul est devenu impossible. Monsieur de Bourdeu, qui compte se mettre sur les rangs, est plus impossible encore. Nous les laisserons se détruire l'un par l'autre, nous n'interviendrons qu'au dernier moment…. Dites simplement qu'une élection purement politique serait regrettable, qu'il faudrait, dans l'intérêt de Plassans, un homme choisi en dehors des partis, connaissant à fond les besoins de la ville et du département. Donnez même à entendre que cet homme est trouvé; mais n'allez pas plus loin.
L'évêque sourit à son tour. Il retint le prêtre, au moment où celui-ci prenait congé.
—Et l'abbé Fenil? lui demanda-t-il en baissant la voix. Ne craignez-vous pas qu'il se jette en travers de vos projets?
L'abbé Faujas haussa les épaules.
—Il n'a plus bougé, dit-il.
—Justement, reprit le prélat, cette tranquillité m'inquiète. Je connais Fenil, c'est le prêtre le plus haineux de mon diocèse. Il a peut-être abandonné la vanité de vous battre sur le terrain politique; mais soyez sûr qu'il se vengera d'homme à homme…. Il doit vous guetter du fond de sa retraite.
—Bah! dit l'abbé Faujas, qui montra ses dents blanches, il ne me mangera pas tout vivant, peut-être.
L'abbé Surin venait d'entrer. Quand le curé de Saint-Saturnin fut parti, il égaya beaucoup monseigneur Rousselot, en murmurant: —S'ils pouvaient se dévorer l'un l'autre, comme les deux renards dont il ne resta que les deux queues?
La période électorale allait s'ouvrir. Plassans, que les questions politiques laissent parfaitement calme d'ordinaire, avait un commencement de légère fièvre. Une bouche invisible semblait souffler la guerre dans les rues paisibles. Le marquis de Lagrifoul, qui habitait la Palud, une grosse bourgade voisine, était descendu, depuis quinze jours, chez un de ses parents, le comte de Valqueyras, dont l'hôtel occupait tout un coin du quartier Saint-Marc. Il se faisait voir, se promenait sur le cours Sauvaire, allait à Saint-Saturnin, saluait les personnes influentes, sans sortir cependant de sa maussaderie de gentilhomme. Mais ces efforts d'amabilité, qui avaient suffi une première fois, ne paraissaient pas avoir un grand succès. Des accusations couraient, grossies chaque jour, venues on ne savait de quelle source: le marquis était d'une nullité déplorable; avec un autre homme que le marquis, Plassans aurait eu depuis longtemps un embranchement de chemin de fer, le reliant à la ligne de Nice; enfin, quand un enfant du pays allait voir le marquis à Paris, il devait faire trois ou quatre visites avant d'obtenir le moindre service. Cependant, bien que la candidature du député sortant fût très-compromise par ces reproches, aucun autre candidat ne s'était encore mis sur les rangs d'une façon nette. On parlait de M. de Bourdeu, tout en disant qu'il serait très-difficile de réunir une majorité sur le nom de cet ancien préfet de Louis-Philippe, qui n'avait nulle part des attaches solides. La vérité était qu'une influence inconnue venait, à Plassans, de déranger absolument les chances prévues des différentes candidatures, en rompant l'alliance des légitimistes et des républicains. Ce qui dominait, c'était une perplexité générale, une confusion pleine d'ennui, un besoin de bâcler au plus vite l'élection.
—La majorité est déplacée, répétaient les uns politiques du cours Sauvaire. La question est de savoir comment elle se fixera.
Dans cette fièvre de division qui passait sur la ville, les républicains voulurent avoir leur candidat. Ils choisirent un maître chapelier, un sieur Maurin, bonhomme très-aimé des ouvriers. Trouche, dans les cafés, le soir, trouvait Maurin bien pâle; il proposait un proscrit de décembre, un charron des Tulettes, qui avait le bon sens de refuser. Il faut dire que Trouche se donnait comme un républicain des plus ardents. Il se serait mis lui-même en avant, disait-il, s'il n'avait pas eu le frère de sa femme dans la calotte; à son grand regret, il se voyait forcé de manger le pain des cagots, ce qui l'obligeait à rester dans l'ombre. Il fut un des premiers à répandre de vilains bruits sur le marquis Lagrifoul; il conseilla également la rupture avec les légitimistes. Les républicains, à Plassans, qui étaient fort peu nombreux, devaient être forcément battus. Mais le triomphe de Trouche fut d'accuser la bande de la sous-préfecture et la bande des Rastoil d'avoir fait disparaître le pauvre Mouret, dans le but de priver le parti démocratique d'un de ses chefs les plus honorables. Le soir où il lança cette accusation, chez un liquoriste de la rue Canquoin, les gens qui se trouvaient là, se regardèrent d'un air singulier. Les commérages du vieux quartier, s'attendrissant sur «le fou qui battait sa femme», maintenant qu'il était enfermé, racontaient que l'abbé Faujas avait voulu se débarrasser d'un mari gênant. Trouche alors, chaque soir, répéta son histoire, en tapant du poing sur les tables des cafés, avec une telle conviction, qu'il finit par imposer une légende dans laquelle M. Péqueur des Saulaies jouait le rôle le plus étrange du monde. Il y eut un retour absolu en faveur de Mouret. Il devint une victime politique, un homme dont on avait craint l'influence, au point de le loger dans un cabanon des Tulettes.
—Laissez-moi arranger mes affaires, disait Trouche d'un air confidentiel. Je planterai là toutes ces sacrées dévotes, et j'en raconterai de belles sur leur oeuvre de la Vierge…. Une jolie maison, où ces dames donnent des rendez-vous!
Cependant, l'abbé Faujas se multipliait; on ne voyait que lui dans les rues, depuis quelque temps. Il se soignait davantage, faisait effort pour garder un sourire aimable aux lèvres. Les paupières, par instants, se baissaient, éteignant la flamme sombre de son regard. Souvent, à bout de patience, las de ces luttes mesquines de chaque jour, il rentrait dans sa chambre nue, les poings serrés, les épaules gonflées de sa force inutile, souhaitant quelque colosse à étouffer pour se soulager. La vieille madame Rougon, qu'il continuait à voir en secret, était son bon génie; elle le chapitrait d'importance, tenait son grand corps plié devant elle sur une chaise basse, lui répétait qu'il devrait plaire, qu'il gâterait tout en montrant bêtement ses bras nus de lutteur. Plus tard, quand il serait le maître, il prendrait Plassans à la gorge, il l'étranglerait, si cela pouvait le contenter. Certes, elle n'était pas tendre pour Plassans, contre lequel elle avait une rancune de quarante années de misère, et qu'elle faisait crever de dépit depuis le coup d'État.
—C'est moi qui porte la soutane, lui disait-elle parfois en souriant; vous avez des allures de gendarme, mon cher curé.
Le prêtre se montrait surtout très-assidu à la salle de lecture du cercle de la Jeunesse. Il y écoulait d'une façon indulgente les jeunes gens parler politique, hochant la tète, répétant que l'honnêteté suffisait. Sa popularité grandissait. Il avait consenti un soir à jouer au billard, s'y montrant d'une force remarquable; en petit comité, il acceptait des cigarettes. Aussi le cercle prenait-il son avis en toutes choses. Ce qui acheva de le poser comme un homme tolérant, ce fut la façon pleine de bonhomie dont il plaida la réception de Guillaume Porquier, qui avait renouvelé sa demande. —J'ai vu ce jeune homme, dit-il; il est venu me faire sa confession générale, et, ma foi! je lui ai donné l'absolution. A tout péché, miséricorde…. Ce n'est pas parce qu'il a décroché quelques enseignes à Plassans et fait des dettes à Paris, qu'il faut le traiter en lépreux.
Lorsque Guillaume eut été reçu, il dit en ricanant aux fils Maffre:
—Eh bien, vous me devez deux bouteilles de champagne…. Vous voyez que le curé fait tout ce que je veux. J'ai une petite machine pour le chatouiller à l'endroit sensible, et alors il rit, mes enfants, il n'a plus rien à me refuser.
—Il n'a pas l'air de beaucoup t'aimer pourtant, fit remarquer Alphonse; il te regarde joliment de travers.
—Bah! c'est que je l'aurai chatouillé trop fort…. Vous verrez que nous serons bientôt les meilleurs amis du monde.
En effet, l'abbé Faujas parut se prendre d'affection pour le fils du docteur; il disait que ce pauvre jeune homme avait besoin d'être conduit par une main très-douce. Guillaume, en peu de temps, devint le boute-en-train du cercle; il inventa des jeux, fit connaître la recette d'un punch au kirsch, débaucha les tout jeunes gens échappés du collège. Ses vices aimables lui donnèrent une influence énorme. Pendant que les orgues ronflaient au-dessus de la salle de billard, il buvait des chopes, entouré des fils de tous les personnages comme il faut de Plassans, leur racontant des indécences qui les faisaient pouffer de rire. Le cercle glissa ainsi aux polissonneries complotées dans les coins. Mais l'abbé Faujas n'entendait rien. Guillaume le donnait «comme une forte caboche», qui roulait de grandes pensées.
—L'abbé sera évêque quand il voudra, racontait-il. Il a déjà refusé une cure à Paris. Il désire rester à Plassans, il s'est pris de tendresse pour la ville…. Moi, je le nommerais député. C'est lui qui ferait nos affaires à la Chambre! Mais il n'accepterait pas, il est trop modeste…. On pourra le consulter, quand viendront les élections. Il ne mettra personne dedans, celui-là!
Lucien Delangre restait l'homme grave du cercle. Il montrait une grande déférence pour l'abbé Faujas, il lui conquérait le groupe des jeunes gens studieux. Souvent il se rendait avec lui au cercle, causant vivement, se taisant dès qu'ils entraient dans la salle commune.
L'abbé, régulièrement, en sortant du café établi dans les caves des Minimes, se rendait à l'oeuvre de la Vierge. Il arrivait au milieu de la récréation, se montrait en souriant sur le perron de la cour. Alors toutes les galopines accouraient, se disputant ses poches, où traînaient toujours des images de sainteté, des chapelets, des médailles bénites. Il s'était fait adorer de ces grandes filles en leur donnant de petites tapes sur les joues et en leur recommandant d'être bien sages, ce qui mettait des rires sournois sur leurs mines effrontées. Souvent les religieuses se plaignaient à lui; les enfants confiées à leur garde étaient indisciplinables, elles se battaient à s'arracher les cheveux, elles faisaient pis encore. Lui, ne voyait que des peccadilles; il sermonait les plus turbulentes, dans la chapelle, d'où elles sortaient soumises. Parfois, il prenait prétexte d'une faute plus grave pour faire appeler les parents, et les renvoyait, touchés de sa bonhomie. Les galopines de l'oeuvre de la Vierge lui avaient ainsi gagné le coeur des familles pauvres de Plassans. Le soir, en rentrant chez elles, elles racontaient des choses extraordinaires sur monsieur le curé. Il n'était pas rare d'en rencontrer deux, dans les coins sombres des remparts, en train de se gifler, sur la question de décider laquelle des deux monsieur le curé aimait le mieux.
—Ces petites coquines représentent bien deux à trois milliers de voix, pensait Trouche en regardant, de la fenêtre de son bureau, les amabilités de l'abbé Faujas. Il s'était offert pour conquérir «ces petits coeurs», comme il nommait les jeunes filles; mais le prêtre, inquiet de ses regards luisants, lui avait formellement interdit de mettre les pieds dans la cour. Il se contentait, lorsque les religieuses tournaient le dos, de jeter des friandises aux «petits coeurs», comme on jette des miettes de pain aux moineaux. Il emplissait surtout de dragées le tablier d'une grande blonde, la fille d'un tanneur, qui avait, à treize ans, des épaules de femme faite.
La journée de l'abbé Faujas n'était point finie; il rendait ensuite de courtes visites aux dames de la société. Madame Rastoil, madame Delangre, lu recevaient avec des mines ravies; elles répétaient ses moindres mots, se faisaient avec lui un fonds de conversation pour toute une semaine. Mais sa grande amie était madame de Condamin. Celle-là gardait une familiarité souriante, une supériorité de jolie femme qui se sait toute-puissante. Elle avait des bouts de conversation à voix basse, des coups d'oeil, des sourires particuliers, témoignant d'une alliance tenue secrète. Lorsque le prêtre se présentait chez elle, elle mettait d'un regard son mari à la porte. «Le gouvernement entrait en séance», comme disait plaisamment le conservateur des eaux et forêts, qui montait à cheval en toute philosophie. C'était madame Rougon qui avait désigné madame de Condamin au prêtre.
—Elle n'est point encore tout à fait acceptée, lui expliqua-t-elle; c'est une femme très-forte, sous son air joli de coquette. Vous pouvez vous ouvrir à elle; elle verra dans votre triomphe une façon de s'imposer complètement; elle vous sera de la plus sérieuse utilité, si vous avez des places et des croix à distribuer…. Elle a gardé un bon ami à Paris, qui lui envoie du ruban rouge autant qu'elle en demande.
Madame Rougon se tenant à l'écart par une manoeuvre de haute habileté, la belle Octavie était ainsi devenue l'alliée la plus active de l'abbé Faujas. Elle lui conquit ses amis et les amis de ses amis. Elle partait en campagne chaque matin, faisait une étonnante propagande, rien qu'à l'aide des petits saluts qu'elle jetait du bout de ses doigts gantés. Elle agissait surtout sur les bourgeoises, elle décuplait l'influence féminine, dont le prêtre avait senti l'absolue nécessité, dès ses premiers pas dans le monde étroit de Plassans. Ce fut elle qui ferma la bouche aux Paloque, qui s'acharnaient sur la maison des Mouret; elle jeta un gâteau de miel à ces deux monstres.
—Vous nous tenez donc rancune, chère dame? dit-elle un jour à la femme du juge, qu'elle rencontra. Vous avez grand tort; vos amis ne vous oublient pas, ils s'occupent de vous, ils vous ménagent une surprise.
—Une belle surprise! quelque casse-cou! s'écria aigrement madame Paloque. Allez, on ne se moquera plus de nous; j'ai bien juré de rester dans mon coin.
Madame de Condamin souriait.
—Que diriez-vous, demanda-t-elle, si monsieur Paloque était décoré?
La femme du juge resta muette. Un flot de sang lui bleuit la face et la rendit affreuse.
—Vous plaisantez, bégaya-t-elle; c'est encore un coup monté contre nous…. Si ce n'était pas vrai, je ne vous pardonnerais de la vie.
La belle Octavie dut lui jurer que rien n'était plus vrai. La nomination était sûre; seulement, elle ne paraîtrait au Moniteur qu'après les élections, parce que le gouvernement ne voulait pas avoir l'air d'acheter les voix de la magistrature. Et elle laissa entendre que l'abbé Faujas n'était pas étranger à cette récompense attendue depuis si longtemps; il en avait causé avec le sous-préfet.
—Alors, mon mari avait raison, dit madame Paloque effarée. Voilà longtemps qu'il me fait des scènes abominables pour que j'aille offrir des excuses à l'abbé. Moi, je suis entêtée, je me serais plutôt laissé tuer…. Mais du moment que l'abbé veut bien faire le premier pas…. Certainement, nous ne demandons pas mieux que de vivre en paix avec tout le monde. Nous irons demain à la sous-préfecture.
Le lendemain, les Paloque furent très-humbles. La femme dit un mal affreux de l'abbé Fenil. Avec une impudence parfaite, elle raconta même qu'elle était allée le voir, un jour; il avait parlé en sa présence de jeter à la porte de Plassans «toute la clique de l'abbé Faujas».
—Si vous voulez, dit-elle au prêtre en le prenant à l'écart, je vous donnerai une note écrite sous la dictée du grand vicaire. Il y est question de vous. Ce sont, je crois, de vilaines histoires qu'il cherchait à faire imprimer dans la Gazette de Plassans.
—Comment cette note est-elle entre vos mains? demanda l'abbé.
—Elle y est, cela suffit, répondit-elle sans se déconcerter.
Puis, se mettant à sourire:
—Je l'ai trouvée, reprit-elle. Et je me rappelle maintenant qu'il y a, au-dessus d'une rature, deux ou trois mots ajoutés de la main même du grand vicaire…. Je confierai tout cela à votre honneur, n'est-ce pas? Nous sommes de braves gens, nous désirons ne pas être compromis.
Avant d'apporter la note, pendant trois jours, elle feignit d'avoir des scrupules. Il fallut que madame de Condamin lui jurât en particulier que la mise à la retraite de M. Rastoil serait demandée prochainement, de façon à ce que M. Paloque pût enfin hériter de la présidence. Alors, elle livra le papier. L'abbé Faujas ne voulut pas le garder; il le porta à madame Rougon, en la chargeant d'en faire usage, tout en restant elle-même dans l'ombre, si le grand vicaire paraissait se mêler le moins du monde des élections.
Madame de Condamin laissa aussi entrevoir à M. Maffre que l'empereur songeait à le décorer, et promit formellement au docteur Porquier de trouver une place possible pour son garnement de fils. Elle était surtout exquise d'obligeance dans les jardins, aux réunions intimes de l'après-midi. L'été tirait sur sa fin; elle arrivait avec des toilettes légères, un peu frissonnante, risquant des rhumes pour montrer ses bras et vaincre les derniers scrupules de la société Rastoil. Ce fut réellement sous la tonnelle des Mouret que l'élection se décida.
—Eh, bien, monsieur le sous-préfet, dit l'abbé Faujas en souriant, un jour que les deux sociétés étaient réunies, voici la grande bataille qui approche.
On en était venu à rire en petit comité des luttes politiques. On se serrait la main, sur le derrière des maisons, dans les jardins, tout en se dévorant, sur les façades. Madame de Condamin jeta un vif regard à M. Péqueur des Saulaies, qui s'inclina avec sa correction accoutumée, en récitant tout d'une haleine:
—Je resterai sous ma tente, monsieur le curé. J'ai été assez heureux pour faire entendre à Son Excellence que le gouvernement devait s'abstenir, dans l'intérêt immédiat de Plassans. Il n'y aura pas de candidat officiel.
M. de Bourdeu devint pâle. Ses paupières battaient, ses mains avaient un tressaillement de joie.
—Il n'y aura pas de candidat officiel! répéta M. Rastoil, très-remué par cette nouvelle inattendue, sortant de la réserve où il s'était tenu jusque-là.
—Non, reprit M. Péqueur des Saulaies, la ville compte assez d'hommes honorables et elle est assez grande fille pour faire elle-même le choix de son représentant.
Il s'était légèrement incliné du côté de M. de Bourdeu, qui se leva, en balbutiant:
—Sans doute, sans doute.
Cependant, l'abbé Surin avait organisé une partie de «torchon brûlé». Les demoiselles Rastoil, les fils Maffre, Séverin, étaient justement en train de chercher le torchon, le mouchoir même de l'abbé, roulé en tampon, qu'il venait de cacher. Toute la jeunesse tournait autour du groupe des personnes graves, tandis que le prêtre, de sa voix de fausset, criait:
—Il brûle! il brûle!
Ce fut Angélique qui trouva le torchon, dans la poche béante du docteur Porquier, où l'abbé Surin l'avait adroitement glissé. On rit beaucoup, on regarda le choix de celle cachette comme une plaisanterie très-ingénieuse.
—Bourdeu a des chances maintenant, dit M. Rastoil en prenant l'abbé Faujas à part. C'est très-fâcheux. Je ne puis lui dire cela, mais nous ne voterons pas pour lui; il est trop compromis comme orléaniste.
—Voyez donc votre fils Séverin, s'écria madame de Condamin, qui vint se jeter au travers de la conversation. Quel grand enfant! il avait mis le mouchoir sous le chapeau de l'abbé Bourrette.
Puis, elle baissa la voix.
—A propos, je vous félicite, monsieur Rastoil. J'ai reçu une lettre de Paris, où l'on m'assure avoir vu le nom de votre fils sur une liste du garde des sceaux; il sera, je crois, nommé substitut à Faverolles.
Le président s'inclina, le sang au visage. Le ministère ne lui avait jamais pardonné l'élection du marquis de Lagrifoul. C'était depuis ce temps que, par une sorte de fatalité, il n'avait pu ni caser son fils, ni marier ses filles. Il ne se plaignait pas, mais il avait des pincements de lèvres qui en disaient long.
—Je vous faisais donc remarquer, reprit-il, pour cacher son émotion, que Bourdeu est dangereux; d'autre part, il n'est pas de Plassans, il ne connaît pas nos besoins. Autant vaudrait-il réélire le marquis.
—Si monsieur de Bourdeu maintient sa candidature, déclara l'abbé Faujas, les républicains réuniront une minorité imposante, ce qui sera du plus détestable effet.
Madame de Condamin souriait. Elle prétendit ne rien entendre à la politique; elle se sauva, tandis que l'abbé emmenait le président jusqu'au fond de la tonnelle, où il continua l'entretien à voix basse. Quand ils revinrent à petits pas, M. Rastoil répondait:
—Vous avez raison, ce serait un candidat convenable; il n'est d'aucun parti, l'entente se ferait sur son nom…. Je n'aime pas plus que vous l'empire, n'est-ce pas? Mais cela finit par devenir puéril d'envoyer à la Chambre des députés qui n'ont pour mandat que de taquiner le gouvernement. Plassans souffre; il lui faut un homme d'affaires, un enfant du pays en situation de défendre ses intérêts.
—Il brûle! il brûle! criait la voix fluette d'Aurélie.
L'abbé Surin qui conduisait la bande, traversa la tonnelle en furetant.
—Dans l'eau! dans l'eau! répétait maintenant la demoiselle, égayée par l'inutilité des recherches.
Mais un des fils Maffre, ayant soulevé un pot de fleurs, découvrit le mouchoir plié en quatre.
—Cette grande perche d'Aurélie aurait pu se le fourrer dans la bouche, dit madame Paloque: il y a de la place, et personne ne serait allé le chercher là.
Son mari la fit taire d'un regard furieux. Il ne lui tolérait plus la moindre parole aigre. Craignant que M. de Condamin eût entendu, il murmura:
—Quelle belle jeunesse!
—Cher monsieur, disait le garde des eaux et forêts à M. de Bourdeu, votre succès est certain; seulement, prenez vos précautions, lorsque vous serez à Paris. Je sais de bonne source que le gouvernement est décidé à un coup de force, si l'opposition devient gênante.
L'ancien préfet le regarda, très-inquiet, se demandant s'il se moquait de lui. M. Péqueur des Saulaies se contenta de sourire en caressant ses moustaches. Puis, la conversation redevint générale, et M. de Bourdeu crut remarquer que tout le monde le félicitait de son prochain triomphe avec une discrétion pleine de tact. Il goûta une heure de popularité exquise.
—C'est surprenant comme le raisin mûrit plus vite au soleil, fit remarquer l'abbé Bourrette, qui n'avait pas bougé de sa chaise, les yeux levés sur la tonnelle.
—Dans le nord, expliqua le docteur Porquier, la maturité ne s'obtient souvent qu'en dégageant les grappes des feuilles environnantes.
Une discussion sur ce point s'engageait, lorsque Séverin jeta à son tour le cri:
—Il brûle! il brûle!
Mais il avait pendu le mouchoir si naïvement derrière la porte du jardin, que l'abbé Surin le trouva tout de suite. Lorsque ce dernier l'eut caché, la bande fouilla inutilement le jardin, pendant près d'une demi-heure; elle dut donner sa langue aux chiens. Alors, l'abbé le montra au beau milieu d'une plate-bande, roulé si artistement qu'il ressemblait à une pierre blanche. Ce fut le plus joli coup de l'après-midi.
La nouvelle que le gouvernement renonçait à patronner un candidat courut la ville, où elle produisit une grande émotion. Cette abstention eut le résultat logique d'inquiéter les différents groupes politiques qui comptaient chacun sur la diversion d'une candidature officielle pour l'emporter. Le marquis de Lagrifoul, M. de Bourdeu, le chapelier Mourin, semblaient devoir se partager les voix en trois tiers à peu près égaux; il y aurait certainement ballottage, et Dieu savait quel nom sortirait au second tour! A la vérité, on parlait d'un quatrième candidat dont personne ne pouvait dire au juste le nom, un homme de bonne volonté qui consentirait peut-être à mettre tout le monde d'accord. Les électeurs de Plassans, pris de peur, depuis qu'ils se sentaient la bride sur le cou, ne demandaient pas mieux que de s'entendre, en choisissant un de leurs concitoyens agréable aux divers partis.
—Le gouvernement a tort de nous traiter en enfants terribles, disaient d'un ton piqué les fins politiques du cercle du Commerce. Ne dirait-on pas que la ville est un foyer révolutionnaire! Si l'administration avait eu le tact de patronner un candidat possible, nous aurions tous voté pour lui…. Le sous-préfet a parlé d'une leçon. Eh bien, nous ne l'acceptons pas, la leçon. Nous saurons trouver notre candidat nous-mêmes, nous montrerons que Plassans est une ville de bon sens et de véritable liberté.
Et l'on cherchait. Mais les noms mis en avant par des amis ou des intéressés ne faisaient que redoubler la confusion. Plassans, en une semaine, eut plus de vingt candidats. Madame Rougon, inquiète, ne comprenant plus, alla trouver l'abbé Faujas, furieuse contre le sous-préfet. Ce Péqueur était un âne, un bellâtre, un mannequin, bon à décorer un salon officiel; il avait déjà laissé battre le gouvernement, il allait achever de le compromettre par une attitude d'indifférence ridicule.
—Calmez-vous, dit le prêtre qui souriait; cette fois, monsieur Péqueur des Saulaies se contente d'obéir…. La victoire est certaine.
—Eh! vous n'avez point de candidat! s'écria-t-elle. Où est votre candidat?
Alors, il développa son plan. Elle l'approuva en femme intelligente; mais elle accueillit avec la plus grande surprise le nom qu'il lui confia.
—Comment! dit-elle, c'est lui que vous avez choisi?… Personne n'a jamais songé à lui, je vous assure.
—Je l'espère bien, reprit le prêtre en souriant de nouveau. Nous avions besoin d'un candidat auquel personne ne songeât, de façon que tout le monde pût l'accepter sans se croire compromis.
Puis, avec l'abandon d'un homme fort qui consent à expliquer sa conduite:
—J'ai beaucoup de remercîments à vous adresser, continua-t-il; vous m'avez évité bien des fautes. Je regardais le but, je ne voyais point les ficelles tendues qui auraient peut- être suffi pour me faire casser les membres…. Dieu merci! toute cette petite guerre puérile est finie; je vais pouvoir me remuer à l'aise…. Quant à mon choix, il est bon, soyez-en persuadée. Dès le lendemain de mon arrivée à Plassans, j'ai cherché un homme, et je n'ai trouvé que celui-là. Il est souple, très-capable, très-actif; il a su ne se fâcher avec personne jusqu'ici, ce qui n'est pas d'un ambitieux vulgaire. Je n'ignore pas que vous n'êtes guère de ses amies; c'est même pour cela que je ne vous ai point mise dans la confidence. Mais vous avez tort, vous verrez le chemin que le personnage fera, dès qu'il aura le pied à l'étrier; il mourra dans l'habit d'un sénateur…. Ce qui m'a décidé, enfin, ce sont les histoires qu'on m'a contées de sa fortune. Il aurait repris trois fois sa femme, trouvée en flagrant délit, après s'être fait donner cent mille francs chaque fois par son bonhomme de beau-père. S'il a réellement battu monnaie de cette façon, c'est un gaillard qui sera très-utile à Paris pour certaines besognes…. Oh! vous pouvez chercher. Si vous le mettez à part, il n'y a plus que des imbéciles à Plassans.
—Alors, c'est un cadeau que vous faites au gouvernement, dit en riant Félicité.
Elle se laissa convaincre. Et ce fut le lendemain que le nom de Delangre courut d'un bout à l'autre de la ville. Des amis, disait-on, à force d'insistance, l'avaient décidé à accepter la candidature. Il s'y était longtemps refusé, se jugeant indigne, répétant qu'il n'était pas un homme politique, que MM. de Lagrifoul et de Bourdeu, au contraire, avaient la longue expérience des affaires publiques. Puis, comme on lui jurait que Plassans avait justement besoin d'un député en dehors des partis, il s'était laissé toucher, mais en faisant les professions de foi les plus expresses. Il était bien entendu qu'il n'irait à la Chambre ni pour vexer, ni pour soutenir quand même le gouvernement; qu'il se considérerait uniquement comme le représentant des intérêts de la ville; que, d'ailleurs, il voterait toujours pour la liberté dans l'ordre et pour l'ordre dans la liberté; enfin qu'il resterait maire de Plassans, de façon à bien montrer le rôle tout conciliant, tout administratif, dont il consentait à se charger. De telles paroles parurent singulièrement sages. Les fins politiques du cercle du Commerce répétaient, le soir même, à l'envi:
—Je l'avais dit, Delangre est l'homme qu'il nous faut…. Je suis curieux de savoir ce que le sous-préfet pourra répondre, quand le nom du maire sortira de l'urne. On ne nous accusera peut-être pas d'avoir voté en écoliers boudeurs; pas plus qu'on ne pourra nous reprocher de nous être mis à genoux devant le gouvernement…. Si l'empire recevait quelques leçons de ce genre, les affaires iraient mieux.
Ce fut une traînée de poudre. La mine était prête, une étincelle avait suffi. De toutes parts à la fois, des trois quartiers de la ville, dans chaque maison, dans chaque famille, le nom de M. Delangre monta au milieu d'un concert d'éloges. Il devenait le Messie attendu, le sauveur ignoré la veille, révélé le matin et adoré le soir.
Au fond des sacristies, au fond des confessionnaux, le nom de M. Delangre était balbutié; il roulait dans l'écho des nefs, tombait des chaires de la banlieue, s'administrait d'oreille à oreille, comme un sacrement, s'élargissait jusqu'au fond des dernières maisons dévotes. Les prêtres le portaient entre les plis de leur soutane; l'abbé Bourrette lui donnait la bonhomie respectable de son ventre; l'abbé Surin, la grâce de son sourire; monseigneur Rousselot, le charme tout féminin de sa bénédiction pastorale. Les dames de la société ne tarissaient pas sur M. Delangre; elles lui trouvaient un si beau caractère, une figure si fine, si spirituelle! Madame Rastoil rougissait encore; madame Paloque était presque belle en s'enthousiasmant; quant à madame de Condamin, elle se serait battue à coups d'éventail pour lui, elle lui gagnait les coeurs par la façon dont elle serrait tendrement la main aux électeurs qui promettaient leurs voix. Enfin, M. Delangre passionnait le cercle de la Jeunesse, Sèverin l'avait pris pour héros, tandis que Guillaume et les fils Maffre allaient lui conquérir des sympathies dans les mauvais lieux de la ville. Et il n'était pas jusqu'aux jeunes coquines de l'oeuvre de la Vierge qui, au fond des ruelles désertes des remparts, ne jouassent au bouchon avec les apprentis tanneurs du quartier, en célébrant les mérites de M. Delangre.
Au jour du scrutin, la majorité fut écrasante. Toute la ville était complice. Le marquis de Lagrifoul, puis M. de Bourdeu, furibonds tous deux, criant à la trahison, avaient retiré leurs candidatures. M. Delangre était donc resté seul en présence du chapelier Maurin. Ce dernier obtint les voix des quinze cents républicains intraitables du faubourg. Le maire eut pour lui les campagnes, la colonie bonapartiste, les bourgeois cléricaux de la ville neuve, les petits détaillants poltrons du vieux quartier, même quelques royalistes naïfs du quartier Saint-Marc, dont les nobles habitants s'abstinrent. Il réunit ainsi trente-trois mille voix. L'affaire fut menée si rondement, le succès emporté avec une telle gaillardise, que Plassans demeura tout surpris, le soir de l'élection, d'avoir eu une volonté si unanime. La ville crut qu'elle venait de faire un rêve héroïque, qu'une main puissante avait dû frapper le sol pour en tirer ces trente-trois mille électeurs, cette armée légèrement effrayante, dont personne jusque là n'avait soupçonné la force. Les politiques du cercle du Commerce se regardaient d'un air perplexe, en hommes que la victoire confond.
Le soir, la société de M. Rastoil se réunit à la société de M. Péqueur des Saulaies, pour se réjouir discrètement dans un petit salon de la sous-préfecture, donnant sur les jardins. On prit le thé. Le grand triomphe de la journée achevait de fondre les deux groupes en un seul. Tous les habitués étaient là.
—Je n'ai fait de l'opposition systématique à aucun gouvernement, finit par déclarer M. Rastoil en acceptant des petits fours que lui passait M. Péqueur des Saulaies. La magistrature doit se désintéresser des luttes politiques. Je confesse même volontiers que l'empire a déjà accompli de grandes choses et qu'il est appelé à en réaliser de plus grandes, s'il persiste dans la voie de la justice et de la liberté.
Le sous-préfet s'inclina, comme si ces éloges se fussent adressés personnellement à lui. La veille, M. Rastoil avait lu au Moniteur le décret nommant son fils Séverin substitut à Faverolles. On causait beaucoup aussi d'un mariage, arrêté entre Lucien Delangre et l'aînée des demoiselles Rastoil.
—Oui, c'est une affaire faite, répondit tout bas M. de Condamin à madame Paloque, qui venait de le questionner à ce sujet. Il a choisi Angeline. Je crois qu'il aurait préféré Aurélie. Mais on lui aura fait comprendre qu'on ne pouvait récemment marier la cadette avant l'aînée.
—Angeline, vous êtes sûr? murmura méchamment madame Paloque; je croyais qu'Angeline avait une ressemblance…
Le conservateur des eaux et forêts mit un doigt sur ses lèvres, en souriant.
—Enfin, c'est au petit bonheur, n'est-ce pas? continua-t-elle. Les liens seront plus forts entre les deux familles…. On est ami, maintenant. Paloque attend la croix. Moi, je trouve tout bien.
M. Delangre n'arriva que très-tard. On lui fit une véritable ovation. Madame de Condamin venait d'apprendre au docteur Porquier que son fils Guillaume était nommé commis principal à la poste. Elle distribuait de bonnes nouvelles, disait que l'abbé Bourrette serait grand vicaire de monseigneur, l'année suivante, donnait un évêché à l'abbé Surin, avant quarante ans, annonçait la croix pour M. Maffre.
—Ce pauvre Bourdeu! dit M. Rastoil avec un dernier regret.
—Eh! il n'est pas à plaindre, s'écria-t-elle gaiement. Je me charge de le consoler. La Chambre n'était pas son affaire. Il lui faut une préfecture…. Dites-lui qu'on finira par lui trouver une préfecture.
Les rires montèrent. L'humeur aimable de la belle Octavie, le soin qu'elle mettait à contenter tout le monde, enchantaient la société. Elle faisait réellement les honneurs de la sous-préfecture. Elle régnait. Et ce fut elle qui, tout en plaisantant, donna à M. Delangre les conseils les plus pratiques sur la place qu'il devait occuper au Corps législatif. Elle le prit à part, lui offrit de l'introduire chez des personnages considérables, ce qu'il accepta avec reconnaissance. Vers onze heures, M. de Condamin parla d'illuminer le jardin. Mais elle calma l'enthousiasme de ces messieurs, en disant que ce ne serait pas convenable, qu'il ne fallait pas avoir l'air de se moquer de la ville.
—Et l'abbé Fenil? demanda-t-elle brusquement à l'abbé Faujas, en le menant dans une embrasure de fenêtre. Je songe à lui, maintenant…. Il n'a donc pas bougé?
—L'abbé Fenil est un homme de sens, répondit le prêtre avec un mince sourire. On lui a fait comprendre qu'il aurait tort de s'occuper de politique désormais.
L'abbé Faujas, au milieu de cette joie triomphante, restait grave. Il avait la victoire rude. Le caquetage de madame de Condamin le fatiguait; la satisfaction de ces ambitieux vulgaires l'emplissait de mépris. Debout, appuyé contre la cheminée, il semblait rêver, les yeux au loin. Il était le maître, il n'avait plus besoin de mentir à ses instincts; il pouvait allonger la main, prendre la ville, la faire trembler. Cette haute figure noire emplissait le salon. Peu à peu, les fauteuils s'étaient rapprochés, formant le cercle autour de lui. Les hommes attendaient qu'il eût un mot de satisfaction, les femmes le sollicitaient des yeux en esclaves soumises. Mais lui, brutalement, rompant le cercle, s'en alla le premier, en prenant congé d'une parole brève.
Quand il rentra chez les Mouret, par l'impasse des Chevillottes et par le jardin, il trouva Marthe seule dans la salle à manger, s'oubliant sur une chaise, contre le mur, très-pâle, regardant de ses yeux vagues la lampe qui charbonnait. En haut, Trouche recevait, chantant une polissonnerie aimable, qu'Olympe et les invités accompagnaient, en tapant les verres du manche des couteaux.
XX
L'abbé Faujas posa la main sur l'épaule de Marthe.
—Que faites-vous là? demanda-t-il. Pourquoi n'êtes-vous pas allée vous coucher?…Je vous avais défendu de m'attendre.
Elle s'éveilla comme en sursaut. Elle balbutia:
—Je croyais que vous rentreriez de meilleure heure. Je me suis endormie…. Rose a dû faire du thé.
Mais le prêtre, appelant la cuisinière, la gronda de ne pas avoir forcé sa maîtresse à se coucher. Il lui parlait sur un ton de commandement, ne souffrant pas de réplique.
—Rose, donnez le thé à monsieur le curé, dit Marthe.
—Eh! je n'ai pas besoin de thé! s'écria-t-il en se fâchant. Couchez-vous tout de suite. C'est ridicule. Je ne suis plus mon maître…. Rose, éclairez-moi.
La cuisinière l'accompagna jusqu'au pied de l'escalier.
—Monsieur le curé sait bien qu'il n'y a pas de ma faute, disait-elle. Madame est bien drôle. Toute malade qu'elle est, elle ne peut pas rester une heure dans sa chambre. Il faut qu'elle aille, qu'elle vienne, qu'elle s'essouffle, qu'elle tourne pour le plaisir de tourner, sans rien faire…. Allez, j'en souffre la première; elle est toujours dans mes jambes, â me gêner…. Puis, lorsqu'elle tombe sur une chaise, c'est pour longtemps. Elle reste là, à regarder devant elle, d'un air effrayé, comme si elle voyait des choses abominables…. Je lui ai dit plus de dix fois, ce soir, qu'elle vous fâcherait en ne montant pas. Elle n'a pas seulement fait mine d'entendre.
Le prêtre prit la rampe, sans répondre. En haut, devant la chambre des Trouche, il allongea le bras, comme pour heurter la porte du poing. Mais les chants avaient cessé; il comprit, au bruit des chaises, que les convives se retiraient; il se hâta de rentrer chez lui. Trouche, en effet, descendit presque aussitôt avec deux camarades ramassés sous les tables de quelque café borgne; il criait dans l'escalier qu'il savait vivre et qu'il allait les reconduire. Olympe se pencha sur la rampe.
—Vous pouvez mettre les verrous, dit-elle à Rose. Il ne rentrera encore que demain matin.
Rose, à laquelle elle n'avait pu cacher l'inconduite de son mari, la plaignait beaucoup. Elle poussa les verrous, grommelant:
—Mariez-vous donc! Les hommes vous battent ou vont courir la gueuse…. Ah bien! j'aime encore mieux être comme je suis.
Quand elle revint, elle trouva de nouveau sa maîtresse assise, retombée dans une sorte de stupeur douloureuse, les regards sur la lampe. Elle la bouscula, la fit monter se mettre au lit. Marthe était devenue très-peureuse. La nuit, disait-elle, elle voyait de grandes clartés sur les murs de sa chambre, elle entendait des coups violents à son chevet. Rose, maintenant, couchait à côté d'elle, dans un cabinet, d'où elle accourait la rassurer, au moindre gémissement. Cette nuit-là, elle se déshabillait encore, lorsqu'elle l'entendit râler; elle la trouva au milieu des couvertures arrachées, les yeux agrandis par une horreur muette, les poings sur la bouche, pour ne pas crier. Elle dut lui parler ainsi qu'à un enfant, écartant les rideaux, regardant sous les meubles, lui jurant qu'elle s'était trompée, que personne n'était là. Ces peurs se terminaient par des crises de catalepsie, qui la tenaient comme morte, la tête sur les oreillers, les paupières levées.
—C'est monsieur qui la tourmente, murmura la cuisinière, en se mettant enfin au lit.
Le lendemain était un des jours de visite du docteur Porquier. Il venait voir madame Mouret deux fois par semaine, régulièrement. Il lui tapota dans les mains, lui répéta avec son optimisme aimable:
—Allons, chère dame, ce ne sera rien…..Vous toussez toujours un peu, n'est-ce pas? Un simple rhume négligé que nous guérirons avec des sirops.
Alors, elle se plaignit de douleurs intolérables dans le dos et dans la poitrine, sans le quitter du regard, cherchant sur son visage, sur toute sa personne, les choses qu'il ne disait pas.
—J'ai peur de devenir folle! laissa-t-elle échapper dans un sanglot.
Il la rassura en souriant. La vue du docteur lui causait toujours une vive anxiété; elle avait une épouvante de cet homme si poli et si doux. Souvent, elle défendait à Rose de le laisser entrer, disant qu'elle n'était pas malade, qu'elle n'avait pas besoin de voir constamment un médecin chez elle. Rose haussait les épaules, introduisait le docteur quand même. D'ailleurs, il finissait par ne plus lui parler de son mal, il semblait lui faire de simples visites de politesse.
Quand il sortit, il rencontra l'abbé Faujas, qui se rendait à Saint-Saturnin. Le prêtre l'ayant questionné sur l'état de madame Mouret: —La science est parfois impuissante, répondit-il gravement; mais la Providence reste inépuisable en bontés…. La pauvre dame a été bien ébranlée. Je ne la condamne pas absolument. La poitrine n'est encore que faiblement attaquée, et le climat est bon, ici.
Il entama alors une dissertation sur le traitement des maladies de poitrine, dans l'arrondissement de Plassans. Il préparait une brochure sur ce sujet, non pas pour la publier, car il avait l'adresse de n'être point un savant, mais pour la lire à quelques amis intimes.
—Et voilà les raisons, dit-il en terminant, qui me font croire que la température égale, la flore aromatique, les eaux salubres de nos coteaux, sont d'une excellence absolue pour la guérison des affections de poitrine.
Le prêtre l'avait écouté de son air dur et silencieux.
—Vous avez tort, répliqua-t-il lentement. Madame Mouret est fort mal à Plassans….Pourquoi ne l'envoyez-vous pas passer l'hiver à Nice?
—À Nice! répéta le docteur inquiet.
Il regarda le prêtre un instant; puis, de sa voix complaisante:
—Elle serait, en effet, très-bien à Nice. Dans l'état de surexcitation nerveuse où elle se trouve, un déplacement aurait de bons résultats. Il faudra que je lui conseille ce voyage…. Vous avez là une excellente idée, monsieur le curé.
Il salua, il entra chez madame de Condamin, dont les moindres migraines lui causaient des soucis extraordinaires. Le lendemain, au dîner, Marthe parla du docteur en termes presque violents. Elle jurait de ne plus le recevoir.
—C'est lui qui me rend malade, dit-elle. N'est-il pas venu me conseiller de voyager, cette après-midi?
—Et je l'approuve fort, déclara l'abbé Faujas, qui pliait sa serviette. Elle le regarda fixement, très-pâle, murmurant à voix plus basse:
—Alors, vous aussi, vous me renvoyez de Plassans? Mais je mourrais, dans un pays inconnu, loin de mes habitudes, loin de ceux que j'aime!
Le prêtre était debout, près de quitter la salle à manger. Il s'approcha, il reprit avec un sourire:
—Vos amis ne désirent que votre santé. Pourquoi vous révoltez-vous ainsi?
—Non, je ne veux pas, je ne veux pas, entendez-vous! s'écria-t-elle en reculant.
Il y eut une courte lutte. Le sang était monté aux joues de l'abbé; il avait croisé les bras, comme pour résister à la tentation de la battre. Elle, adossée au mur, s'était redressée, avec le désespoir de sa faiblesse. Puis, vaincue, elle tendit les mains, elle balbutia:
—Je vous en supplie, laissez-moi ici…. Je vous obéirai.
Et, comme elle éclatait en sanglots, il s'en alla, en haussant les épaules, de l'air d'un mari qui redoute les crises de larmes. Madame Faujas qui achevait tranquillement de dîner, avait assisté à cette scène, la bouche pleine. Elle laissa pleurer Marthe tout à son aise.
—Vous n'êtes pas raisonnable, ma chère enfant, dit-elle enfin en reprenant des confitures. Vous finirez par vous faire détester d'Ovide. Vous ne savez pas le prendre…. Pourquoi refusez-vous de voyager, si cela doit vous faire du bien? Nous garderions votre maison. Vous retrouveriez tout à sa place, allez!
Marthe sanglotait toujours, sans paraître entendre.
—Ovide a tant de soucis, continua la vieille dame. Savez-vous qu'il travaille souvent jusqu'à quatre heures du matin…. Quand vous toussez la nuit, cela l'affecte beaucoup et lui ôte toutes ses idées. Il ne peut plus travailler, il souffre plus que vous…. Faites-le pour Ovide, ma chère enfant; allez-vous en, revenez-nous bien portante.
Mais, relevant sa face rouge de larmes, mettant dans un cri toute son angoisse, Marthe cria:
—Ah! tenez, le ciel ment!
Les jours suivants, il ne fut plus question du voyage à Nice. Madame Mouret s'affolait à la moindre allusion. Elle refusait de quitter Plassans, avec une énergie si désespérée, que le prêtre lui-même comprit le danger d'insister sur ce projet. Elle commençait à l'embarrasser terriblement dans son triomphe. Comme le disait Trouche en ricanant, c'était elle qu'on aurait dû envoyer aux Tulettes la première. Depuis l'enlèvement de Mouret, elle s'enfermait dans les pratiques religieuses les plus rigides, évitant de prononcer le nom de son mari, demandant à la prière un engourdissement de tout son être. Mais elle restait inquiète, revenant de Saint-Saturnin, avec un besoin plus âpre d'oubli.
—La propriétaire tourne joliment de l'oeil, racontait chaque soir Olympe à son mari. Aujourd'hui je l'ai accompagnée à l'église; j'ai dû la ramasser par terre…. Tu rirais, si je te répétais tout ce qu'elle vomit contre Ovide; elle est furieuse, elle dit qu'il n'a pas de coeur, qu'il l'a trompée en lui promettant un tas de consolations. Et contre le bon Dieu, donc! Il faut l'entendre! Il n'y a qu'une dévote pour si mal parler de la religion. On croirait que le bon Dieu lui a fait tort d'une grosse somme d'argent…. Veux-tu que je te dise? je crois que son mari vient lui tirer les pieds, la nuit.
Trouche s'amusait beaucoup de toutes ces histoires.
—Tant pis pour elle, répondait-t-il. Si ce farceur de Mouret est là-bas, c'est qu'elle l'a bien voulu. A la place de Faujas, je sais comment j'arrangerais les choses; je la rendrais contente et douce comme un mouton. Mais il est bête, Faujas; il y laissera sa peau, tu verras…. Écoute, ma fille, ton frère n'est pas assez gentil avec nous pour qu'on le tire d'embarras. Moi, je rirais le jour où la propriétaire lui fera faire le plongeon. Que diable, quand on est bâti comme ça, on ne met pas une femme dans son feu!
—Oui, Ovide nous méprise trop, murmurait Olympe.
Alors Trouche baissait la voix.
—Dis donc, si la propriétaire se jetait dans quelque puits avec ton bête de frère, nous resterions les maîtres; la maison serait à nous. Il y aurait une jolie pelote à faire…. Ce serait un vrai dénoûment, celui-là.
Les Trouche d'ailleurs, avaient envahi le rez-de-chaussée, depuis le départ de Mouret. Olympe s'était plainte d'abord que les cheminées fumaient, en haut; puis, elle avait fini par persuader à Marthe que le salon, abandonné jusque-là, était la pièce la plus saine de la maison. Rose ayant reçu l'ordre d'y faire un grand feu, les deux femmes passèrent là les journées, dans des causeries sans fin, en face des bûches énormes qui flambaient. Un des rêves d'Olympe était de vivre ainsi, bien habillée, allongée sur un canapé, au milieu du luxe d'un bel appartement. Elle décida Marthe à changer le papier du salon, à acheter des meubles et un tapis. Alors, elle fut une dame. Elle descendait en pantoufles et en peignoir, elle parlait en maîtresse de maison.
—Cette pauvre madame Mouret, disait-elle, a tant de tracas, qu'elle m'a suppliée de l'aider. Je m'occupe un peu de ses affaires. Que voulez-vous? c'est une bonne oeuvre.
Elle avait, en effet, su gagner la confiance de Marthe, qui, par lassitude, se déchargeait sur elle des menus soins de la maison. C'était elle qui tenait les clefs de la cave et des armoires; en outre, elle payait les fournisseurs. Longtemps elle se consulta pour savoir si elle manoeuvrerait de façon à s'installer également dans la salle à manger. Mais Trouche l'en dissuada: ils ne seraient plus libres de manger ni de boire à leur gré; ils n'oseraient seulement pas boire leur vin pur ni inviter un ami à venir prendre le café. Seulement, Olympe promit à son mari de lui monter sa portion des desserts. Elle s'emplissait les poches de sucre, elle apportait jusqu'à des bouts de bougie. A cet effet, elle avait cousu de grandes poches de toile, qu'elle attachait sous sa jupe et qu'elle mettait un bon quart d'heure à vider chaque soir.
—Vois-tu, c'est une poire pour la soif, murmurait-elle en entassant les provisions pêle-mêle dans une malle, qu'elle poussait ensuite sous son lit. Si nous venions à nous lâcher avec la propriétaire, nous trouverions là de quoi aller un bout de temps…. Il faudra que je monte des pots de confitures et du petit salé.
—Tu es bien bonne de te cacher, répondait Trouche. A ta place, je me ferais apporter tout ça par Rose, puisque tu es la maîtresse.
Lui, s'était donné le jardin. Longtemps il avait jalousé Mouret en le voyant tailler ses arbres, sabler ses allées, arroser ses laitues; il caressait le rêve d'avoir à son tour un coin de terre, où il bêcherait et planterait à son aise. Aussi, lorsque Mouret ne fut plus là, envahit-il le jardin avec des projets de bouleversements, de transformations complètes. Il commença par condamner les légumes. Il se disait d'âme tendre et aimait les fleurs. Mais le travail de la bêche le fatigua dès le second jour; un jardinier fut appelé, qui défonça les carrés sous ses ordres, jeta au fumier les salades, prépara le sol à recevoir au printemps des pivoines, des rosiers, des lis, des graines de pieds-d'alouette et de volubilis, des boutures d'oeillets et de géraniums. Puis, une idée lui poussa: il crut comprendre que le deuil, l'air noir des plates-bandes, leur venait de ces grands buis sombres qui les bordaient, et il médita longuement d'arracher les buis.
—Tu as bien raison, déclara Olympe consultée; ça ressemble à un cimetière. Moi, j'aimerais pour bordure des branches de fonte imitant des bois rustiques…. Je déciderai la propriétaire. Fais toujours arracher les buis.
Les buis furent arrachés. Huit jours plus tard, le jardinier posait les bois rustiques. Trouche déplaça encore plusieurs arbres fruitiers qui gênaient la vue, fit repeindre les tonnelles en vert clair, orna le jet d'eau de rocailles. La cascade de M. Rastoil le tentait furieusement; mais il se contenta de choisir la place où il en établirait une semblable, «si les affaires marchaient bien».
—Ce sont les voisins qui doivent ouvrir des yeux! disait-il le soir à sa femme. Ils voient bien qu'un homme de goût est là maintenant…. Au moins, cet été, quand nous nous mettrons à la fenêtre, ça sentira bon, et nous aurons une jolie vue.
Marthe laissait faire, approuvait tous les projets qu'on lui soumettait; d'ailleurs, on finissait par ne plus même la consulter. Les Trouche n'avaient à lutter que contre madame Faujas, qui continuait à leur disputer la maison pied à pied. Lorsque Olympe s'était emparée du salon, elle avait dû livrer une bataille en règle à sa mère. Peu s'en était fallu que celle-ci ne l'emportât. Ce fut le prêtre qui dérangea la victoire.
—Ta gueuse de soeur dit pis que pendre de nous à la propriétaire, se plaignait sans cesse madame Faujas. Je vois dans son jeu, elle veut nous supplanter, avoir tout l'agrément pour elle…. Est-ce qu'elle ne s'établit pas maintenant dans le salon, comme une dame, cette vaurienne!
Le prêtre n'écoutait pas, avait des gestes brusques d'impatience. Un jour il se fâcha, il cria:
—Je vous en prie, mère, laissez-moi tranquille. Ne me parlez plus d'Olympe ni de Trouche…. Qu'ils se fassent pendre, s'ils veulent!
—Ils prennent la maison, Ovide, ils ont des dents de rat. Quand tu voudras ta part, ils auront tout rongé…. Il n'y a que toi qui puisses les faire tenir tranquilles. Il regarda sa mère avec son sourire mince.
—Mère, vous m'aimez bien, murmura-t-il; je vous pardonne…. Rassurez-vous, je veux autre chose que la maison; elle n'est pas à moi, et je ne garde que ce que je gagne. Vous serez glorieuse, lorsque vous verrez ma part…. Trouche m'a été utile. Il faut bien fermer un peu les yeux.
Madame Faujas dut alors battre en retraite. Elle le fit de très-mauvaise grâce, en grondant sous les rires de triomphe dont Olympe la poursuivait. Le désintéressement absolu de son fils la désespérait dans ses rudes appétits, dans ses économies prudentes de paysanne. Elle aurait voulu mettre la maison en sûreté, vide et propre, pour qu'Ovide la trouvât, le jour où il en aurait besoin. Aussi les Trouche, avec leurs dents longues, lui causaient-ils un désespoir d'avare dépouillé par des étrangers; il lui semblait qu'ils dévoraient son bien, qu'ils lui mangeaient la chair, qu'ils les mettaient sur la paille, elle et son enfant préféré. Quand l'abbé lui eut défendu de s'opposer au lent envahissement des Trouche, elle résolut tout au moins de sauver du pillage ce qu'elle pourrait. Alors, elle se prit à voler dans les armoires, comme Olympe; elle s'attacha aussi de grandes poches sous les jupes; elle eut un coffre qu'elle emplit de tout ce qu'elle ramassa, provisions, linge, petits objets.
—Que cachez-vous donc là, mère? lui demanda un soir l'abbé en entrant dans sa chambre, attiré par le bruit qu'elle faisait en remuant le coffre.
Elle balbutia. Mais lui, comprenant, s'abandonna à une colère épouvantable.
—Quelle honte! cria-t-il. Vous voilà voleuse, maintenant! Et qu'arriverait-il, si l'on vous surprenait? Je serais la fable de la ville.
—C'est pour toi, Ovide, murmurait-elle. —Voleuse, ma mère est voleuse! Vous croyez peut-être que je vole aussi, moi, que je suis venu ici pour voler, que ma seule ambition est d'allonger les mains et de voler! Mon Dieu! quelle idée avez-vous donc de moi?… Il faudra nous séparer, mère, si nous ne nous entendons pas davantage.
Cette parole terrassa la vieille femme. Elle était restée agenouillée devant le coffre; elle se trouva assise sur le carreau, toute pâle, étranglant, les mains tendues. Puis, quand elle put parler:
—C'est pour toi, mon enfant, pour toi seul, je te jure…. Je te l'ai dit, ils prennent tout; elle emporte tout dans ses poches. Toi, tu n'auras rien, pas un morceau de sucre…. Non, non, je ne prendrai plus rien, puisque cela te contrarie; mais tu me garderas avec toi, n'est-ce pas? tu me garderas avec toi….
L'abbé Faujas ne voulut rien lui promettre, tant qu'elle n'aurait pas remis en place tout ce qu'elle avait enlevé. Il présida lui-même, pendant près d'une semaine, au déménagement secret du coffre; il lui regardait emplir ses poches et attendait qu'elle remontât pour faire un nouveau voyage. Par prudence, il ne lui laissait faire que deux voyages, le soir. La vieille femme avait le coeur crevé, à chaque objet qu'elle rendait; elle n'osait pleurer, mais des larmes de regret lui gonflaient les paupières; ses mains étaient plus tremblantes que lorsqu'elle avait vidé les armoires. Ce qui l'acheva, ce fut de constater, dès le second jour, que sa fille Olympe, à chaque chose qu'elle replaçait, venait derrière elle, et s'en emparait. Le linge, les provisions, les bouts de bougie, ne faisaient que changer de poche.
—Je ne descends plus rien, dit-elle à son fils en se révoltant sous ce coup imprévu. C'est inutile, ta soeur ramasse tout derrière mon dos. Ah! la coquine! Autant valait-il lui donner le coffre. Elle doit avoir un joli magot, là-haut …. Je t'en supplie, Ovide, laisse-moi garder ce qui reste. Ça ne fait pas de tort à la propriétaire, puisque, de toutes les façons, c'est perdu pour elle.
—Ma soeur est ce qu'elle est, répondit tranquillement le prêtre; mais je veux que ma mère soit une honnête femme. Vous m'aiderez davantage en ne commettant pas de pareilles actions.
Elle dut tout rendre, et elle vécut dès lors dans une haine farouche des Trouche, de Marthe, de la maison entière. Elle disait que le jour viendrait où il lui faudrait défendre Ovide contre tout ce monde.
Les Trouche alors régnèrent en maîtres. Ils achevèrent la conquête de la maison, ils pénétrèrent dans les coins les plus étroits. L'appartement de l'abbé fut seul respecté. Ils ne tremblaient que devant lui. Ce qui ne les empêchait pas d'inviter des amis, de faire des «gueuletons» qui duraient jusqu'à deux heures du matin. Guillaume Porquier vint avec des bandes de tout jeunes gens. Olympe, malgré ses trente-sept ans, minaudait, et plus d'un collégien échappé la serra de fort près, ce qui lui donnait des rires de femme chatouillée et heureuse. La maison devint pour elle un paradis. Trouche ricanait, la plaisantait, lorsqu'il était seul avec elle; il prétendait avoir trouvé un cartable d'écolier sous ses jupons.
—Tiens! disait-elle sans se fâcher, est-ce que tu ne t'amuses pas, toi?… Tu sais bien que nous sommes libres.
La vérité était que Trouche avait failli compromettre cette vie de cocagne par une escapade trop forte. Une religieuse l'avait surpris en compagnie de la fille d'un tanneur, de cette grande gamine blonde qu'il couvait des yeux depuis longtemps. La petite raconta qu'elle n'était pas la seule, que d'autres aussi avaient reçu des bonbons. La religieuse, connaissant la parenté de Trouche avec le curé de Saint-Saturnin, eut la prudence de ne pas ébruiter l'aventure, avant d'avoir vu ce dernier. Il la remercia, lui fit entendre que la religion serait la première à souffrir d'un pareil scandale. L'affaire fut étouffée, les dames patronnesses de l'oeuvre ne soupçonnèrent rien. Mais l'abbé Faujas eut avec son beau-frère une explication terrible, qu'il provoqua devant Olympe, pour que la femme possédât une arme contre le mari et pût le tenir en respect. Aussi depuis cette histoire, chaque fois que Trouche la contrariait, Olympe lui disait-elle sèchement:
—Va donc donner des bonbons aux petites filles! Ils eurent longtemps une autre épouvante. Malgré la vie grasse qu'ils menaient, bien que fournis de tout par les armoires de la propriétaire, ils étaient criblés de dettes dans le quartier. Trouche mangeait ses appointements au café; Olympe employait à des fantaisies l'argent qu'elle tirait des poches de Marthe, en lui racontant des histoires extraordinaires. Quant aux choses nécessaires à la vie, elles étaient prises religieusement à crédit par le ménage. Une note qui les inquiéta beaucoup fut surtout celle du pâtissier de la rue de la Bane,—elle montait à plus de cent francs, —d'autant plus que ce pâtissier était un homme brutal qui les menaçait de tout dire à l'abbé Faujas. Les Trouche vivaient dans les transes, redoutant quelque scène épouvantable; mais le jour où la note lui fut présentée, l'abbé Faujas paya sans discussion, oubliant même de leur adresser des reproches. Le prêtre semblait au-dessus de ces misères; il continuait à vivre, noir et rigide, dans cette maison livrée au pillage, sans s'apercevoir des dents féroces qui mangeaient les murs, de la ruine lente qui peu à peu faisait craquer les plafonds. Tout s'abîmait autour de lui, pendant qu'il allait droit à son rêve d'ambition. Il campait toujours en soldat dans sa grande chambre nue, ne s'accordant aucun bien-être, se fâchant quand on voulait le gâter. Depuis qu'il était le maître de Plassans, il redevenait sale: son chapeau était rouge, ses bas se crottaient; sa soutane, reprisée chaque matin par sa mère, ressemblait à la loque lamentable, usée, blanchie, qu'il portait dans les premiers temps.
—Bah! elle est encore très-bonne, répondait-il, lorsqu'on hasardait autour de lui quelques timides observations.
Et il l'étalait, la promenait dans les rues, la tête haute, sans s'inquiéter des étranges regards qu'on lui jetait. Il n'y avait pas de bravade dans son cas; c'était une pente naturelle. Maintenant qu'il croyait ne plus avoir besoin de plaire, il retournait à son dédain de toute grâce. Son triomphe était de s'asseoir tel qu'il était, avec son grand corps mal taillé, sa rudesse, ses vêtements crevés, au milieu de Plassans conquis.
Madame de Condamin blessée de cette odeur âcre de combattant qui montait de sa soutane, voulut un jour le gronder maternellement.
—Savez-vous que ces dames commencent à vous détester? lui dit-elle en riant. Elles vous accusent de ne plus faire le moindre frais de toilette…. Auparavant, lorsque vous tiriez votre mouchoir, il semblait qu'un enfant de choeur balançât un encensoir derrière vous.
Il parut très-etonné. Il n'avait pas changé, croyait-il. Mais elle se rapprocha, et d'une voix amicale:
—Voyons, mon cher curé, vous me permettrez de vous parler à coeur ouvert…. Eh bien! vous avez tort de vous négliger. C'est à peine si votre barbe est faite, vous ne vous peignez plus, vos cheveux sont ébourriffés comme si vous veniez de vous battre à coups de poing. Je vous assure, cela produit un très-mauvais effet…. Madame Rastoil et madame Delangre me disaient hier qu'elles ne vous reconnaissaient plus. Vous compromettez vos succès.
Il se mit à rire, d'un rire de défi, en branlant sa tête inculte et puissante. —Maintenant c'est fait, se contenta-t-il de répondre; il faudra bien qu'elles me prennent mal peigné.
Plassans, en effet, dut le prendre mal peigné. Du prêtre souple se dégageait une figure sombre, despotique, pliant toutes les volontés. Sa face redevenue terreuse avait des regards d'aigle; ses grosses mains se levaient, pleines de menaces et de châtiments. La ville fut positivement terrifiée, en voyant le maître qu'elle s'était donné grandir ainsi démesurément, avec la défroque immonde, l'odeur forte, le poil roussi d'un diable. La peur sourde des femmes affermit encore son pouvoir. Il fut cruel pour ses pénitentes, et pas une n'osa le quitter; elles venaient a lui avec des frissons dont elles goûtaient la fièvre.
—Ma chère, avouait madame de Condamin à Marthe, j'avais tort en voulant qu'il se parfumât; je m'habitue, je trouve même qu'il est beaucoup mieux…. Voilà un homme!
L'abbé Faujas régnait surtout à l'évêché. Depuis les élections, il avait fait à monseigneur Rousselot une vie de prélat fainéant. L'évêque vivait avec ses chers bouquins, dans son cabinet, où l'abbé, qui dirigeait le diocèse de la pièce voisine, le tenait réellement sous clef, le laissant voir seulement aux personnes dont il ne se défiait pas. Le clergé tremblait sous ce maître absolu; les vieux prêtres en cheveux blancs se courbaient avec leur humilité ecclésiastique, leur abandon de toute volonté. Souvent, monseigneur Rousselot enfermé avec l'abbé Surin, pleurait de grosses larmes silencieuses; il regrettait la main sèche de l'abbé Fenil, qui avait des heures de caresse, tandis que, maintenant, il se sentait comme écrasé sous une pression implacable et continue. Puis, il souriait, il se résignait, murmurant avec son égoïsme aimable:
—Allons, mon enfant, mettons-nous au travail…. Je ne devrais pas me plaindre, j'ai la vie que j'ai toujours rêvée: une solitude absolue et des livres. Il soupirait, il ajoutait à voix basse:
—Je serais heureux, si je ne craignais de vous perdre, mon cher Surin…. Il finira par ne plus vous tolérer ici. Hier, il m'a paru vous regarder avec des yeux soupçonneux. Je vous en conjure, dites toujours comme lui, mettez-vous de son côté, ne m'épargnez pas. Hélas! je n'ai plus que vous.
Deux mois après les élections, l'abbé Vial, un des grands vicaires de monseigneur, alla s'installer à Rome. Naturellement l'abbé Faujas se donna la place, bien qu'elle fût promise depuis longtemps à l'abbé Bourrette. Il ne nomma pas même ce dernier à la cure de Saint-Saturnin, qu'il quittait; il mit là un jeune prêtre ambitieux, dont il avait fait sa créature.
—Monseigneur n'a pas voulu entendre parler de vous, dit-il sèchement à l'abbé Bourrette, lorsqu'il le rencontra.
Et comme le vieux prêtre balbutiait qu'il verrait monseigneur, qu'il lui demanderait une explication, il ajouti plus doucement:
—Monseigneur est trop souffrant pour vous recevoir. Reposez-vous sur moi, je plaiderai votre cause.
Dès son entrée à la Chambre, M. Delangre avait voté avec la majorité. Plassans était conquis ouvertement à l'empire. Il semblait même que l'abbé mît quelque vengeance à brutaliser ces bourgeois prudents, condamnant de nouveau les petites portes de l'impasse des Chevillottes, forçant M. Rastoil et ses amis à entrer chez le sous-préfet par la place, par la porte officielle. Quand il se montrait aux réunions intimes, ces messieurs restaient très-humbles devant lui. Et telle était la fascination, la terreur sourde de son grand corps débraillé, que, même lorsqu'il n'était pas là, personne n'osait risquer le moindre mot équivoque sur son compte.
—C'est un homme du plus grand mérite, déclarait M. Péqueur des Saulaies, qui comptait sur une préfecture. —Un homme bien remarquable, répétait le docteur Porquier.
Tous hochaient la tête. M. de Condamin, que ce concert d'éloges finissait par agacer, se donnait parfois la joie de les mettre dans l'embarras.
—Il n'a pas un bon caractère, en tout cas, murmurait-il. Cette phrase glaçait la société. Chacun de ces messieurs soupçonnait son voisin d'être vendu au terrible abbé.
—Le grand vicaire a le coeur excellent, hasardait M. Rastoil prudemment; seulement, comme tous les grands esprits, il est peut-être d'un abord un peu sévère.
—C'est absolument comme moi, je suis très-facile à vivre et j'ai toujours passé pour un homme dur, s'écriait M. de Bourdeu, réconcilié avec la société depuis qu'il avait eu un long entretien particulier avec l'abbé Faujas.
Et, voulant remettre tout le monde à son aise, le président reprenait:
—Savez-vous qu'il est question d'un évêché pour le grand vicaire?
Alors, c'était un épanouissement. M. Maffre comptait bien que ce serait à Plassans même que l'abbé Faujas deviendrait évêque, après le départ de monseigneur Rousselot, dont la santé était chancelante.
—-Chacun y gagnerait, disait naïvement l'abbé Bourrette. La maladie a aigri monseigneur, et je sais que notre excellent Faujas fait les plus grands efforts pour détruire dans son esprit certaines préventions injustes.
—Il vous aime beaucoup, assurait le juge Paloque, qui venait d'être décoré; ma femme l'a entendu se plaindre de l'oubli dans lequel on vous laisse.
Lorsque l'abbé Surin était là, il faisait chorus; mais, bien qu'il eût la mître dans la poche, selon l'expression des prêtres du diocèse, le succès de l'abbé Faujas l'inquiétait. Il le regardait de son air joli, blessé de sa rudesse, se souvenant de la prédiction de monseigneur, cherchant la fente qui ferait tomber en poudre le colosse.
Cependant, ces messieurs étaient satisfaits, sauf M. de Bourdeu et M. Péqueur des Saulaies, qui attendaient encore les bonnes grâces du gouvernement. Aussi ces deux-là étaient-ils les plus chauds partisans de l'abbé Faujas. Les autres, à la vérité, se seraient révoltés volontiers, s'ils avaient osé; ils étaient las de la reconnaissance continue exigée par le maître, ils souhaitaient ardemment qu'une main courageuse les délivrât. Aussi échangèrent-ils d'étranges regards, aussitôt détournés, le jour où madame Paloque demanda, en affectant une grande indifférence:
—Et l'abbé Fenil, que devient-il donc? Il y a un siècle que je n'ai entendu parler de lui.
Un profond silence s'était fait. M. de Condamin était seul capable de se hasarder sur un terrain aussi brûlant; on le regarda.
—Mais, répondit-il tranquillement, je le crois claquemuré dans sa propriété des Tulettes.
Et madame de Condamin ajouta avec un rire d'ironie:
—On peut dormir en paix: c'est un homme fini, qui ne se mêlera plus des affaires de Plassans.
Marthe seule restait un obstacle. L'abbé Faujas la sentait lui échapper chaque jour davantage; il roidissait sa volonté, appelait ses forces de prêtre et d'homme pour la plier, sans parvenir à modérer en elle l'ardeur qu'il lui avait soufflée. Elle allait au but logique de toute passion, exigeait d'entrer plus avant à chaque heure dans la paix, dans l'extase, dans le néant parfait du bonheur divin. Et c'était en elle une angoisse mortelle d'être comme murée au fond de sa chair, de ne pouvoir se hausser à ce seuil de lumière, qu'elle croyait apercevoir, toujours plus loin; toujours plus haut. Maintenant, elle grelottait, à Saint-Saturnin, dans cette ombre froide où elle avait goûté des approches si pleines d'ardentes délices; les ronflements des orgues passaient sur sa nuque inclinée, sans soulever ses poils follets d'un frisson de volupté; les fumées blanches de l'encens ne l'assoupissaient plus au milieu d'un rêve mystique; les chapelles flambantes, les saints ciboires rayonnant comme des astres, les chasubles d'or et d'argent, pâlissaient, se noyaient, sous ses regards obscurcis de larmes. Alors, ainsi qu'une damnée, brûlée des feux du paradis, elle levait les bras désespérément, elle réclamait l'amant qui se refusait à elle, balbutiant, criant:
—Mon Dieu, mon Dieu! pourquoi vous-êtes vous retiré de moi?
Honteuse, comme blessée de la froideur muette des voûtes, Marthe quittait l'église avec la colère d'une femme dédaignée. Elle rêvait des supplices pour offrir son sang; elle se débattait furieusement dans cette impuissance à aller plus loin que la prière, à ne pas se jeter d'un bond entre les bras de Dieu. Puis, rentrée chez elle, elle n'avait d'espoir qu'en l'abbé Faujas. Lui seul pouvait la donner à Dieu; il lui avait ouvert les joies de l'initiation, il devait maintenant déchirer le voile entier. Et elle imaginait une suite de pratiques aboutissant à la satisfaction complète de son être. Mais le prêtre s'emportait, s'oubliait jusqu'à la traiter grossièrement, refusait de l'entendre, tint qu'elle ne serait point à genoux, humiliée, inerte, ainsi qu'un cadavre. Elle l'écoutait, debout, soulevée par une révolte de tout son corps, tournant contre lui la rancune de ses désirs trompés, l'accusant de la lâche trahison dont elle agonisait.
Souvent, la vieille madame Rougon crut devoir intervenir entre l'abbé et sa fille, comme elle le faisait autrefois entre celle-ci et Mouret. Marthe lui ayant conté ses chagrins, elle parla au prête en belle-mère voulant le bonheur de ses enfants, passant le temps à mettre la paix dans leur ménage. —Voyons, lui dit-elle en souriant, vous ne pouvez donc vivre tranquilles! Marthe se plaint toujours, et vous sembla continuellement la bouder…. Je sais bien que les femmes sont exigeantes, mais avouez aussi que vous manquez un peu de complaisance…. Je suis vraiment peinée de ce qui se passe; il serait si facile de vous entendre! Je vous en prie, mon cher abbé, soyez plus doux.
Elle le grondait aussi amicalement de sa mauvaise tenue. Elle sentait, de son flair de femme adroite, qu'il abusait de la victoire. Puis elle excusait sa fille; la chère enfant avait beaucoup souffert, sa sensibilité nerveuse demandait de grands ménagements; d'ailleurs, elle possédait un excellent caractère, un naturel aimant, dont un homme habile devait disposer à sa guise. Mais, un jour qu'elle lui enseignait ainsi la façon de faire de Marthe tout ce qu'il voudrait, l'abbé Faujas se lassa de ces éternels conseils.
—Eh! non, cria-t-il brutalement, votre fille est folle, elle m'assomme, je ne veux plus m'occuper d'elle…. Je payerais cher le garçon qui m'en débarrasserait.
Madame Rougon le regarda fixement, les lèvres pincées.
—Écoutez, mon cher, lui répondit-elle au bout d'un silence, vous manquez de tact; cela vous perdra. Faites la culbute, si ça vous amuse. Moi, en somme, je m'en lave les mains. Je vous ai aidé, non pas pour vos beaux yeux, mais pour être agréable à nos amis de Paris. On m'écrivait de vous piloter, je vous pilotais…. Seulement, retenez bien ceci: je ne souffrirai pas que vous veniez faire le maître chez moi. Que le petit Péqueur, que le bonhomme Rastoil tremblent à la vue de votre soutane, cela est bon. Nous autres, nous n'avons pas peur, nous entendons rester les maîtres. Mon mari a conquis Plassans avant vous, et nous garderons Plassans, je vous en préviens.
A partir de ce jour, il y eut un grand froid entre les Rougon et l'abbé Faujas. Lorsque Marthe vint se plaindre de nouveau, sa mère lui dit nettement:
—Ton abbé se moque de toi. Tu n'auras jamais la moindre satisfaction avec cet homme…. A ta place, je ne me gênerais pas pour lui jeter à la figure ses quatre vérités. D'abord, il est sale comme un peigne depuis quelque temps; je ne comprends pas comment tu peux manger à côté de lui.
La vérité était que madame Rougon avait soufflé à son mari un plan fort ingénieux. Il s'agissait d'évincer l'abbé pour bénéficier de son succès. Maintenant que la ville votait correctement, Rougon, qui n'avait point voulu risquer une campagne ouverte, devait suffire à la maintenir dans le bon chemin. Le salon vert n'en serait que plus puissant. Félicité, dès lors, attendit avec cette ruse patiente à laquelle elle devait sa fortune.
Le jour où sa mère lui jura que l'abbé «se moquait d'elle», Marthe se rendit à Saint-Saturnin, le coeur saignant, résolue à un appel suprême. Elle demeura là deux heures, dans l'église déserte, épuisant les prières, attendant l'extase, se torturant à chercher le soulagement. Des humilités l'aplatissaient sur les dalles, des révoltes la redressaient les dents serrées, tandis que tout son être, tendu follement, se brisait à ne saisir, à ne baiser que le vide de sa passion. Quand elle se leva, quand elle sortit, le ciel lui parut noir; elle ne sentait pas le pavé sons ses pieds, et les rues étroites lui laissaient l'impression d'une immense solitude. Elle jeta son chapeau et son châle sur la table de la salle à manger, elle monta droit à la chambre de l'abbé Faujas.
L'abbé, assis devant sa petite table, songeait, la plume tombée des doigts. Il lui ouvrit, préoccupé; mais, lorsqu'il l'aperçut toute pâle devant lui, avec une résolution ardente dans les yeux, il eut un geste de colère.
—Que voulez-vous? demanda-t-il, pourquoi êtes-vous montée?… Redescendez et attendez-moi, si vous avez quelque chose à me dire.
Elle le poussa, elle entra sans prononcer une parole.
Lui, hésita un instant, luttant contre la brutalité qui lui faisait déjà lever la main. Il restait debout, en face d'elle, sans refermer la porte grande ouverte.
—Que voulez vous? répéta-t-il; je suis occupé.
Alors, elle alla fermer la porte. Puis, seule avec lui, elle s'approcha. Elle dit enfin:
—J'ai à vous parler.
Elle s'était assise, regardant la chambre, le lit étroit, la commode pauvre, le grand Christ de bois noir, dont la brusque apparition sur la nudité du mur lui donna un court frisson. Une paix glaciale tombait du plafond. Le foyer de la cheminée était vide, sans une pincée de cendre.
—Vous allez prendre froid, dit le prêtre d'une voix calmée. Je vous en prie, descendons.
—Non, j'ai à vous parler, dit-elle de nouveau.
Et, les mains jointes, en pénitente qui se confesse:
—Je vous dois beaucoup…. Avant votre venue, j'étais sans âme. C'est vous qui avez voulu mon salut. C'est par vous que j'ai connu les seules joies de mon existence. Vous êtes mon sauveur et mon père. Depuis cinq ans, je ne vis que par vous et pour vous.
Sa voix se brisait, elle glissait sur les genoux. Il l'arrêta d'un geste.
—Eh bien! cria-t-elle, aujourd'hui je souffre, j'ai besoin de votre aide…. Écoutez-moi, mon père. Ne vous retirez pas de moi. Vous ne pouvez m'abandonner ainsi…. Je vous dis que Dieu ne m'entend plus. Je ne le sens plus…. Ayez pitié, je vous en prie. Conseillez-moi, menez-moi à ces grâces divines dont vous m'avez fait connaître les premiers bonheurs; apprenez-moi ce que je dois faire pour guérir, pour aller toujours plus avant dans l'amour de Dieu. —Il faut prier, dit gravement le prêtre.
—J'ai prié, j'ai prié pendant des heures, la tête dans les mains, cherchant à m'anéantir au fond de chaque mot d'adoration, et je n'ai pas été soulagée, et je n'ai pas senti Dieu.
—Il faut prier, prier encore, prier toujours, prier jusqu'à ce que Dieu soit touché et qu'il descende en vous.
Elle le regardait avec angoisse.
—Alors, demanda-t-elle, il n'y a que la prière? Vous ne pouvez rien pour moi?
—Non, rien, déclara-t-il rudement.
Elle leva ses mains tremblantes, dans un élan désespéré, la gorge gonflée de colère. Mais elle se contint. Elle balbutia:
—Votre ciel est fermé. Vous m'avez menée jusque-là pour me heurter contre ce mur….. J'étais bien tranquille, vous vous souvenez, quand vous êtes venu. Je vivais dans mon coin, sans un désir, sans une curiosité. Et c'est vous qui m'avez reveillée avec des paroles qui me retournaient le coeur. C'est vous qui m'avez fait entrer dans une autre jeunesse …. Ah! vous ne savez pas quelles jouissances vous me donniez, dans les commencements! C'était une chaleur en moi, douce, qui allait jusqu'au bout de mon être. J'entendais mon coeur. J'avais une espérance immense. A quarante ans, cela me semblait ridicule parfois, et je souriais; puis, je me pardonnais, tant je me trouvais heureuse…. Mais, maintenant, je veux le reste du bonheur promis. Ça ne peut pas être tout. Il y a autre chose, n'est-ce pas? Comprenez donc que je suis lasse de ce désir toujours en éveil, que ce désir m'a brûlée, que ce désir me met en agonie. Il faut que je me dépêche, à présent que je n'ai plus de santé; je ne veux pas être dupe…. Il y a autre chose, dites-moi qu'il y a autre chose.
L'abbé Faujas restait impassible, laissant passer ce flot de paroles ardentes. —Il n'y a rien, il n'y a rien! continua-t-elle avec emportement; alors vous m'avez trompée…. Vous m'avez promis le ciel, en bas, sur la terrasse, par ces soirées pleines d'étoiles. Moi, j'ai accepté. Je me suis vendue, je me suis livrée. J'étais folle, dans ces premières tendresses de la prière…. Aujourd'hui, le marché ne tient plus; j'entends rentrer dans mon coin, retrouver ma vie calme. Je mettrai tout le monde à la porte, j'arrangerai la maison, je raccommoderai le linge à ma place accoutumée, sur la terrasse…. Oui, j'aimais à raccommoder le linge. La couture ne me fatiguait pas…. Et je veux que Désirée soit à côté de moi, sur son petit banc; elle riait, elle faisait des poupées, la chère innocente….
Elle éclata en sanglots.
—Je veux mes enfants!….C'étaient eux qui me protégeaient. Lorsqu'ils n'ont plus été là, j'ai perdu la tête, j'ai commencé à mal vivre…. Pourquoi me les avez-vous pris?… Ils s'en sont allés un à un, et la maison m'est devenue comme étrangère. Je n'y avais plus le coeur. J'étais contente, lorsque je la quittais pour une après-midi; puis, le soir, quand je rentrais, il me semblait descendre chez des inconnus. Jusqu'aux meubles qui me paraissaient hostiles et glacés. Je haïssais la maison…. Mais j'irai les reprendre, les pauvres petits. Ils changeront tout ici, dès leur arrivée…. Ah! si je pouvais me rendormir de mon bon sommeil!
Elle s'exaltait de plus en plus. Le prêtre tenta de la calmer par un moyen qui lui avait souvent réussi.
—Voyons, soyez raisonnable, chère dame, dit-il en cherchant à s'emparer de ses mains pour les tenir serrées entre les siennes.
—Ne me touchez pas! cria-t-elle en reculant. Je ne veux pas…. Quand vous me tenez, je suis faible comme un enfant. La chaleur de vos mains m'emplit de lâcheté…. Ce serait à recommencer demain; car je ne puis plus vivre, voyez-vous, et vous ne m'apaisez que pour une heure.
Elle était devenue sombre. Elle murmura:
—Non, je suis damnée à présent. Jamais je n'aimerai plus la maison. Et si les enfants venaient, ils demanderaient leur père…. Ah! tenez, c'est cela qui m'étouffe…. Je ne serai pardonnée que lorsque j'aurai dit mon crime à un prêtre.
Et tombant à genoux:
—Je suis coupable. C'est pourquoi la face de Dieu se détourne de moi.
Mais l'abbé Faujas voulut la relever.
—Taisez-vous, dit-il avec éclat. Je ne puis recevoir ici votre aveu. Venez demain à Saint-Saturnin.
—Mon père, reprit-elle en se faisant suppliante, ayez pitié! Demain, je n'aurai plus la force.
—Je vous défends de parler, cria-t-il plus violemment; je ne veux rien savoir, je détournerai la tête, je fermerai les oreilles.
Il reculait, les bras tendus, comme pour arrêter l'aveu sur les lèvres de Marthe. Tous deux se regardèrent un instant en silence, avec la sourde colère de leur complicité.
—Ce n'est pas un prêtre qui vous entendrait, ajouta-t-il d'une voix plus étouffée. Il n'y a ici qu'un homme pour vous juger et vous condamner.
—Un homme! répéta-t-elle affolée. Eh bien! cela vaut mieux. Je préfère un homme.
Elle se releva, continua dans sa fièvre:
—Je ne me confesse pas, je vous dis ma faute. Après les enfants, j'ai laissé partir le père. Jamais il ne m'a battue, le malheureux! C'était moi qui étais folle. Je sentais des brûlures par tout le corps, et je m'égratignais, j'avais besoin du froid des carreaux pour me calmer. Puis, c'était une telle honte après la crise, de me voir ainsi toute nue devant le monde, que je n'osais parler. Si vous saviez quels effroyables cauchemars me jetaient par terre! Tout l'enfer me tournait dans la tête. Lui, le pauvre homme, me faisait pitié, à claquer des dents. Il avait peur de moi. Quand vous n'étiez plus là, il n'osait approcher, il passait la nuit sur une chaise.
L'abbé Faujas essaya de l'interrompre.
—Vous vous tuez, dit-il. Ne remuez pas ces souvenirs. Dieu vous tiendra compte de vos souffrances.
—C'est moi qui l'ai envoyé aux Tulettes, reprit-elle, en lui imposant silence d'un geste énergique. Vous tous, vous me disiez qu'il était fou…. Ah! quelle vie intolérable! Toujours, j'ai eu l'épouvante de la folie. Quand j'étais jeune, il me semblait qu'on m'enlevait le crâne et que ma tête se vidait. J'avais comme un bloc de glace dans le front. Eh bien! cette sensation de froid mortel, je l'ai retrouvée, j'ai eu peur de devenir folle, toujours, toujours… Lui, on l'a emmené. J'ai laissé faire. Je ne savais plus. Mais, depuis ce temps, je ne peux fermer les yeux, sans le voir, là. C'est ce qui me rend singulière, ce qui me cloue pendant des heures à la même place, les yeux ouverts…. Et je connais la maison, je l'ai dans les yeux. L'oncle Macquart me l'a montrée. Elle toute grise comme une prison, avec des fenêtres noires.
Elle étouffait. Elle porta à ses lèvres un mouchoir, qu'elle retira tâché de quelques gouttes de sang. Le prêtre, les bras croisés fortement, attendait la fin de la crise.
—Vous savez tout, n'est-ce pas? acheva-t-elle en balbutiant. Je suis une misérable, j'ai péché pour vous…. Mais donnez-moi la vie, donnez-moi la joie, et j'entre sans remords dans ce bonheur surhumain que vous m'avez promis.
—Vous mentez, dit lentement le prêtre, je ne sais rien, j'ignorais que vous eussiez commis ce crime.
Elle recula à son tour, les mains jointes, bégayant, fixant sur lui des regards terrifiés. Puis, emportée, perdant conscience, se faisant familière:
—Écoutez, Ovide, murmura-t-elle, je vous aime, et vous le savez, n'est-ce pas? Je vous ai aimé, Ovide, le jour où vous êtes entré ici…. Je ne vous le disais pas. Je voyais que cela vous déplaisait. Mais je sentais bien que vous deviniez mon coeur. J'étais satisfaite, j'espérais que nous pourrions être heureux un jour, dans une union toute divine…. Alors, c'est pour vous que j'ai vidé la maison. Je me suis trainée sur les genoux, j'ai été votre servante…. Vous ne pouvez pourtant pas être cruel jusqu'au bout. Vous avez consenti à tout, vous m'avez permis d'être à vous seul, d'écarter les obstacles qui nous séparaient. Souvenez-vous, je vous en supplie. Maintenant que me voilà malade, abandonnée, le coeur meurtri, la tête vide, il est impossible que vous me repoussiez…. Nous n'avons rien dit tout haut, c'est vrai. Mais mon amour parlait et votre silence répondait. C'est à l'homme que je m'adresse, ce n'est pas au prêtre. Vous m'avez dit qu'il n'y avait qu'un homme, ici. L'homme m'entendra…. Je vous aime, Ovide, je vous aime, et j'en meurs.
Elle sanglotait. L'abbé Faujas avait redressé sa haute taille, il s'approcha de Marthe, laissa tomber sur elle son mépris de la femme.
—Ah! misérable chair! dit-il. Je comptais que vous seriez raisonnable, que jamais vous n'en viendriez à cette honte de dire tout haut ces ordures…. Oui, c'est l'éternelle lutte du mal contre les volontés fortes. Vous êtes la tentation d'en bas, la lâcheté, la chute finale. Le prêtre n'a pas d'autre adversaire que vous, et l'on devrait vous chasser des églises, comme impures et maudites.
—Je vous aime, Ovide, balbutia-t-elle encore; je vous aime, secourez-moi.
—Je vous ai déjà trop approchée, continua-t-il. Si j'échoue, ce sera vous, femme, qui m'aurez ôté de ma force par votre seul désir. Retirez-vous, allez-vous-en, vous êtes Satan! Je vous battrai pour faire sortir le mauvais ange de votre corps.
Elle s'était laissé glisser, assise à demi contre le mur muette de terreur, devant le poing dont le prêtre la menaçait. Ses cheveux se dénouaient, une grande mèche blanche lui barrait le front. Lorsque, cherchant un secours dans la chambre nue, elle aperçut le Christ de bois noir, elle eut encore la force de tendre les mains vers lui, d'un geste passionné.
—N'implorez pas la croix, s'écria le prêtre au comble de l'emportement. Jésus a vécu chaste, et c'est pour cela qu'il a su mourir.
Madame Faujas rentrait, tenant au bras un gros panier de provisions. Elle se débarrassa vite, en voyant son fils dans cette épouvantable colère. Elle lui prit les bras.
—Ovide, calme toi, mon enfant, murmura-t-elle en le caressant.
Et, se tournant vers Marthe écrasée, la foudroyant du regard:
—Vous ne pouvez donc pas le laisser tranquille!… Puis-qu'il ne veut pas de vous, ne le rendez pas malade, au moins. Allons, descendez, il est impossible que vous restiez là. Marthe ne bougeait pas. Madame Faujas dut la relever et la pousser vers la porte; elle grondait, l'accusait d'avoir attendu qu'elle fût sortie, lui faisait promettre de ne plus remonter pour bouleverser la maison par de pareilles scènes. Puis, elle ferma violemment la porte sur elle.
Marthe descendit en chancelant. Elle ne pleurait plus. Elle répétait:
—François reviendra, François les mettra tous à la rue.
XXI
La voiture de Toulon, qui passait aux Tulettes, ou se trouvait un relais, partait de Plassans à trois heures. Marthe, redressée par le coup de fouet d'une idée fixe, ne voulut pas perdre un instant; elle remit son châle et son chapeau, ordonna à Rose de s'habiller tout de suite.
—Je ne sais ce que madame peut avoir, dit la cuisinière à Olympe; je crois que nous partons pour un voyage de quelques jours.
Marthe laissa les clefs aux portes. Elle avait hâte d'être dans la rue. Olympe, qui l'accompagnait, essayait vainement de savoir où elle allait et combien de jours elle resterait absente.
—Enfin, soyez tranquille, lui dit-elle sur le seuil, de sa voix aimable; je soignerai bien tout, vous retrouverez tout en ordre…. Prenez votre temps, faites vos affaires. Si vous allez à Marseille, rapportez-nous des coquillages frais.
Et Marthe n'avait pas tourné le coin de la rue Taravelle, qu'Olympe prenait possession de la maison entière. Quand Trouche rentra, il trouva sa femme en train de faire battre les portes, de fouiller les meubles, furetant, chantonnant, emplissant les pièces du vol de ses jupes.
—Elle est partie, et sa rosse de bonne avec elle! lui cria-t-elle, en s'étalant dans un fauteuil. Hein? ce serait une fameuse chance, si elles restaient toutes les deux au fond d'un fossé!… N'importe, nous allons être joliment à notre aise pendant quelque temps. Ouf! c'est bon d'être seuls, n'est-ce pas, Honoré? Tiens, viens m'embrasser pour la peine! Nous sommes chez nous, nous pouvons nous mettre en chemise, si nous voulons.
Cependant, Marthe et Rose arrivèrent juste sur le cours Sauvaire comme la voiture de Toulon partait. Le coupé était libre. Quand la domestique entendit sa maîtresse dire au conducteur qu'elle s'arrêterait aux Tulettes, elle ne s'installa qu'en rechignant. La voiture n'avait pas encore quitté la ville qu'elle grognait déjà, répétant de son air revêche:
—Moi qui croyais que vous étiez enfin raisonnable! Je m'imaginais que nous partions pour Marseille voir monsieur Octave. Nous aurions rapporté une langouste et des clovisses…. Ah bien! je me suis trop pressée. Vous êtes toujours la même, vous allez toujours au chagrin, vous ne savez qu'inventer pour vous mettre la tête à l'envers.
Marthe, dans le coin du coupé, à demi évanouie, s'abandonnait. Une faiblesse mortelle s'emparait d'elle, maintenant qu'elle ne se roidissait plus contre la douleur qui lui brisait la poitrine. Mais la cuisinière ne la regardait même pas.
— Si ce n'est pas une invention baroque d'aller voir monsieur! reprenait-elle. Un joli spectacle, et qui va vous égayer! Nous en aurons pour huit jours à ne pas dormir. Vous pourrez bien avoir peur la nuit, du diable si je me lève pour regarder sous les meubles!… Encore, si votre visite faisait du bien à monsieur; mais il est capable de vous dévisager et d'en crever lui-même. J'espère bien qu'on ne vous laissera pas entrer. C'est défendu d'abord…. Voyez-vous, je n'aurais pas dû monter dans la voiture, quand vous avez parlé des Tulettes; vous n'auriez peut-être pas osé faire la bêtise toute seule.
Un soupir de Marthe l'interrompit. Elle se tourna, la vit toute blême qui étouffait, et se fâcha plus fort, en baissant un carreau pour donner de l'air.
— C'est cela, passez-moi entre les bras maintenant, n'est-ce pas? Est-ce que vous ne seriez pas mieux dans votre lit, à vous soigner ? Quand on pense que vous avez eu la chance de ne rencontrer autour de vous que des gens dévoués, sans seulement dire merci au bon Dieu! Vous savez bien que c'est la vérité. Monsieur le curé, sa mère, sa soeur, jusqu'à monsieur Trouche, sont aux petits soins pour vous; ils se jetteraient dans le feu, ils sont debout à toute heure du jour et de la nuit. J'ai vu madame Olympe pleurer, oui pleurer, lorsque vous étiez malade, la dernière fois. Eh bien! comment reconnaissez-vous leurs bontés ? Vous les mettez dans la peine, vous partez comme une sournoise pour voir monsieur, tout en sachant que cela leur fera beaucoup de chagrin; car ils ne peuvent pas aimer monsieur, qui était si dur pour vous… Tenez, voulez-vous que je vous le dise, madame ? le mariage ne vous a rien valu, vous avez pris la méchanceté de monsieur. Entendez-vous, il y a des jours où vous êtes aussi méchante que lui.
Elle continua ainsi jusqu'aux Tulettes, défendant les Faujas et les Trouche, accusant sa maîtresse de toutes sortes de vilenies. Elle finit par dire:
—Ce sont ces gens-là qui seraient de braves maîtres, s'ils avaient assez d'argent pour avoir des domestiques! Mais la fortune ne tombe jamais qu'aux mauvais coeurs.
Marthe, plus calme, ne répondait pas. Elle regardait vaguement les arbres maigres filer le long de la route, les vastes champs se déplier comme des pièces d'étoffes brune. Les grondements de Rose se perdaient dans les cahots de la voiture.
Aux Tulettes, Marthe se dirigea vivement vers la maison de l'oncle Macquart, suivie de la cuisinière, qui se taisait maintenant, haussant les épaules, les lèvres pincées.
—Comment! c'est toi! s'écria l'oncle, très-surpris. Je te croyais dans ton lit. On m'avait raconté que tu étais malade…. Eh! eh! petite, tu n'as pas l'air fort… Est-ce que tu viens me demander à dîner ?
—Je voudrais voir François, mon oncle, dit Marthe.
—François ? répéta Macquart en la regardant en face, tu voudrais voir François ? C'est l'idée d'une bonne femme. Le pauvre garçon a assez crié après toi. Je l'apercevais du bout de mon jardin, qui donnait des coups de poing dans les murs en t'appelant…. Ah! tu viens le voir ? Je croyais que vous l'aviez tous oublié là-bas.
De grosses larmes étaient montées aux yeux de Marthe.
—Ce ne sera pas facile de le voir aujourd'hui, continua Macquart. Il va être quatre heures. Puis, je ne sais trop si le directeur voudra te donner la permission. Mouret n'est pas sage depuis quelque temps; il casse tout, il parle de mettre le feu à la boutique. Dame! les fous ne sont pas aimables tous les jours.
Elle écoutait, toute frissonnante. Elle allait questionner l'oncle, mais elle se contenta de tendre les mains vers lui.
—Je vous en supplie, dit-elle. J'ai fait le voyage exprès; il faut absolument que je parle à François aujourd'hui, à l'instant… Vous avez des amis dans la maison, vous pouvez m'ouvrir les portes.
—Sans doute, sans doute, murmura-t-il, sans se prononcer plus nettement.
Il semblait pris d'une grande perplexité, ne pénétrant pas clairement la cause de ce voyage brusque, paraissant discuter le cas à un point de vue personnel, connu de lui seul. Il interrogea du regard la cuisinière, qui tourna le dos. Un mince sourire finit par paraître sur ses lèvres.
—Enfin, puisque tu le veux, murmura-t-il, je vais tenter l'affaire. Seulement, souviens-toi que, si ta mère se fâchait, tu lui expliquerais que je n'ai pas pu te résister…. J'ai peur que tu ne te fasses du mal. Ça n'a rien de gai, je t'assure.
Lorsqu'ils partirent, Rose refusa absolument de les accompagner. Elle s'était assise devant un feu de souches de vigne, qui brûlait dans la grande cheminée.
—Je n'ai pas besoin d'aller me faire arracher les yeux, dit-elle aigrement. Monsieur ne m'aimait pas assez…. Je reste ici, je préfère me chauffer.
—Vous seriez bien gentille alors de nous préparer un pot de vin chaud, lui glissa l'oncle à l'oreille; le vin et le sucre sont là, dans l'armoire. Nous aurons besoin de ça, quand nous reviendrons.
Macquart ne fit pas entrer sa nièce par la grille principale de la maison des Aliénés. Il tourna à gauche, demanda à une petite porte basse le gardien Alexandre, avec lequel il échangea quelques paroles à demi-voix. Puis, silencieusement, ils s'engagèrent tous trois dans des corridors interminables. Le gardien marchait le premier.
—Je vais t'attendre ici, dit Macquart en s'arrêtant dans une petite cour; Alexandre restera avec toi.
—J'aurais voulu être seule, murmura Marthe.
—Madame ne serait pas à la noce, répondit le gardien avec un sourire tranquille; je risque déjà beaucoup.
Il lui fit traverser une seconde cour et s'arrêta devant une petite porte. Comme il tournait doucement la clef, il reprit en baissant la voix:
— N'ayez pas peur…. Il est plus calme depuis ce matin; on a pu lui retirer la camisole…. S'il se fâchait, vous sortiriez à reculons, n'est-ce pas? et vous me laisseriez seul avec lui. Marthe entra, tremblante, la gorge sèche. Elle ne vit d'abord qu'une masse repliée contre le mur, dans un coin. Le jour pâlissait, le cabanon n'était éclairé que par une lueur de cave, tombant d'une fenêtre grillée, garnie d'un tablier de planches.
—Eh! mon brave, cria familièrement Alexandre, en allant taper sur l'épaule de Mouret, je vous amène une visite…. Vous allez être gentil, j'espère.
Il revint s'adosser contre la porte, les bras ballants, ne quittant pas le fou des yeux. Mouret s'était lentement relevé. Il ne parut pas surpris le moins du monde.
—C'est toi, ma bonne? dit-il de sa voix paisible; je t'attendais, j'étais inquiet des enfants.
Marthe, dont les genoux fléchissaient, le regardait avec anxiété, rendue muette par cet accueil attendri. D'ailleurs, il n'avait point changé; il se portait même mieux, gros et gras, la barbe faite, les yeux clairs. Ses tics de bourgeois satisfait avaient reparu; il se frotta les mains, cligna la paupière droite, piétina, en bavardant de son air goguenard des bons jours.
—Je suis tout à fait bien, ma bonne. Nous allons pouvoir retourner à la maison…. Tu viens me chercher, n'est-ce pas?… Est-ce qu'on a pris soin de mes salades? Les limaces aiment diantrement les laitues, le jardin en était rongé; mais je sais un moyen pour les détruire…. J'ai des projets, tu verras. Nous sommes assez riches, nous pouvons nous payer nos fantaisies…. Dis, tu n'as pas vu le père Gautier, de Saint-Eutrope, pendant mon absence? Je lui avais acheté trente milleroles de gros vin pour des coupages. Il faudra que j'aille le voir…. Toi tu n'as pas de mémoire pour deux sous.
Il se moquait, il la menaçait amicalement du doigt.
—Je parie que je vais trouver tout en désordre, continua-t-il. Vous ne faites attention à rien; les outils traînent, les armoires restent ouvertes, Rose salit les pièces avec son balai…. Et Rose, pourquoi n'est-elle pas venue? Ah! quelle tête! En voilà une dont nous ne ferons jamais rien! Tu ne sais pas, elle a voulu me mettre à la porte, un jour. Parfaitement…. La maison est à elle, c'est à mourir de rire…. Mais tu ne me parles pas des enfants? Désirée est toujours chez sa nourrice, n'est-ce pas? Nous irons l'embrasser, nous lui demanderons si elle s'ennuie. Je veux aussi aller à Marseille, car Octave me donne de l'inquiétude; la dernière fois que je l'ai vu, je l'ai trouvé bien dissipé. Je ne parle pas de Serge: celui-là est trop sage, il sanctifiera toute la famille…. Tiens, cela me fait plaisir de parler de la maison.
Et il parla, parla toujours, demandant des nouvelles de chaque arbre de son jardin, s'arrêtant aux détails les plus minimes du ménage, montrant une mémoire extraordinaire, à propos d'une foule de petits faits. Marthe, profondément touchée de l'affection tatillonne qu'il lui témoignait, croyait voir une délicatesse suprême dans le soin qu'il prenait de ne lui adresser aucun reproche, de ne pas même faire la moindre allusion à ses souffrances. Elle était pardonnée; elle jurait de racheter son crime en devenant la servante soumise de cet homme, si grand dans sa bonhomie; et de grosses larmes silencieuses coulaient sur ses joues, pendant que ses genoux se pliaient pour lui crier merci.
—Méfiez-vous, lui dit le gardien à l'oreille; il a des yeux qui m'inquiètent.
—Mais il n'est pas fou! balbutia-t-elle; je vous jure qu'il n'est pas fou!…. Il faut que je parle au directeur. Je veux l'emmener tout de suite.
—Méfiez-vous, répéta rudement le gardien, en la tirant par le bras.
Mouret, au milieu de son bavardage, venait de tourner sur lui-même, comme une bête assommée. Il s'aplatit par terre; puis, lestement, il marcha à quatre pattes, le long du mur.