X
Reading edition
L'été se passa. L'abbé Faujas ne semblait nullement pressé de tirer les bénéfices de sa popularité naissante. Il continua à s'enfermer chez les Mouret, heureux de la solitude du jardin, où il avait fini par descendre même dans la journée. Il lisait son bréviaire sous la tonnelle du fond, marchait lentement, la tête baissée, tout le long du mur de clôture. Parfois, il fermait le livre, il ralentissait encore le pas, comme absorbé dans une rêverie profonde; et Mouret, qui l'épiait, finissait par être pris d'une impatience sourde, à voir, pendant des heures, cette figure noire aller et venir, derrière ses arbres fruitiers.
—On n'est plus chez soi, murmurit-il. Je ne puis lever les yeux, maintenant, sans apercevoir cette soutane … Il est comme les corbeaux, ce gaillard-là; il a un oeil rond qui semble guetter et attendre quelque chose. Je ne me fie pas à ses grands airs de désintéressement.
Vers les premiers jours de septembre seulement, le local de l'oeuvre de la Vierge fut prêt. Les travaux s'éternisent en province. Il faut dire que les dames patronnesses, à deux deprises, avaient bouleversé les plans de M. Lieutaud par des idées à elles. Lorsque le comité prit possession de rétablissement, elles récompensèrent l'architecte de sa complaisance par les éloges les plus aimables. Tout leur parut convenable: vastes salles, dégagements excellents, cour plantée d'arbres et ornée de deux petites fontaines. Madame de Condamin fut charmée de la façade, une de ses idées. Au-dessus de la porte, sur une plaque de marbre noir, les mots: Oeuvre de la Vierge, étaient gravés en lettres d'or.
L'inauguration donna lieu à une fête très-touchante. L'évêque en personne, avec le chapitre, vint installer les soeurs de Saint-Joseph, qui étaient autorisées à desservir l'établissement. On avait réuni une cinquantaine de filles du huit à quinze ans, ramassées dans les rues du vieux quartier. Les parents, pour les faire admettre, avaient eu simplement à déclarer que leurs occupations les forçaient à s'absenter de chez eux la journée entière. M. Delangre prononça un discours très-applaudi; il expliqua longuement, en style noble, cette crèche d'un nouveau genre; il l'appela «l'école des bonnes moeurs et du travail, où de jeunes et intéressantes créatures allaient échapper aux tentations mauvaises.» On remarqua beaucoup, vers la fin du discours, une délicate allusion au véritable auteur de l'oeuvre, à l'abbé Faujas. Il était là, mêlé aux autres prêtres. Il resta paisible, avec sa belle face grave, lorsque tous les yeux se tournèrent vers lui. Marthe avait rougi, sur l'estrade où elle siégeait, au milieu des dames patronnesses.
Quand la cérémonie fut terminée, l'évêque voulut visiter la maison dans ses moindres détails. Malgré la mauvaise humeur évidente de l'abbé Fenil, il fit appeler l'abbé Faujas, dont les grands yeux noirs ne l'avaient pas quitté un seul instant, et le pria de vouloir bien l'accompagner, en ajoutant tout haut, avec un sourire, qu'il ne pouvait certainement choisir un guide mieux renseigné. Le mot courut parmi les assistants qui se retiraient; le soir, tout Plassans commentait l'attitude de monseigneur.
Le comité des dames patronnesses s'était réservé une salle dans la maison. Elles y offrirent une collation à l'évêque, qui accepta un biscuit et deux doigts de malaga, en trouvant le moyen d'être aimable pour chacune d'elles. Cela termina heureusement cette fête pieuse; car il y avait eu, avant et pendant la cérémonie, des froissements d'amour-propre entre ces dames, que les louanges délicates de monseigneur Rousselot remirent en belle humeur. Lorsqu'elles se retrouvèrent seules, elles déclarèrent que tout s'était très-bien passé; elles ne tarissaient pas sur la bonne grâce du prélat. Seule, madame Paloque resta blême. L'évêque, dans sa distribution de compliments, l'avait oubliée.
—Tu avais raison, dit-elle rageusement à son mari, lorsqu'elle rentra, j'ai été le chien, dans leurs bêtises! Une belle idée, que de mettre ensemble ces gamines corrompues!… Enfin, je leur ai donné tout mon temps, et ce grand innocent d'évêque qui tremble devant son clergé, n'a pas seulement trouvé un merci pour moi!… Comme si madame de Condamin avait fait quelque chose! Elle est bien trop occupée à montrer ses toilettes, cette ancienne … Nous savons ce que nous savons, n'est-ce pas? on finira par nous faire raconter des histoires que tout le monde ne trouvera pas drôles. Nous n'avons rien à cacher, nous autres…. Et madame Delangre, et madame Rastoil! ce serait facile de les faire rougir jusqu'au blanc des jeux. Est-ce qu'elles ont seulement bougé de leurs salons? est-ce qu'elles ont pris la moitié de la peine que j'ai eue? Et cette madame Mouret, qui avait l'air de mener la barque, et qui n'était occupée qu'à se pendre à la soutane de son abbé Faujas! Encore une hypocrite, celle-là, qui va nous en faire voir de belles…. Eh bien! toutes, toutes ont eu un mot charmant; moi, rien. Je suis le chien … Ça ne peut pas durer, vois-tu, Paloque. Le chien finira par mordre.
A partir de ce jour, madame Paloque se montra beaucoup moins complaisante. Elle ne tint plus les écritures que très-irégulièrement, elle refusa les besognes qui lui déplaisaient, à ce point que les dames patronnesses parlèrent de prendre un employé. Marthe conta ces ennuis à l'abbé Faujas, auquel elle demanda s'il n'avait pas un bon sujet à lui recommander.
—Ne cherchez personne, lui répondit-il: j'aurai peut- être quelqu'un … Laissez-moi deux ou trois jours.
Depuis quelque temps, il recevait des lettres fréquentes, timbrées de Besançon. Elles étaient toutes de la même écriture, une grosse écriture laide. Rose, qui les lui montait, prétendait qu'il se fâchait, rien qu'à voir les enveloppes.
—Sa figure devient toute chose, disait-elle. Bien sûr qu'il n'aime guère la personne qui lui écrit si souvent.
L'ancienne curiosité de Mouret se réveilla un instant, à propos de cette correspondance. Un jour, il monta lui-même une des lettres, avec un aimable sourire, en s'excusant, en disant que Rose n'était pas là. L'abbé se méfiait sans doute, car il fit l'homme enchanté, comme s'il avait attendu cette lettre impatiemment. Mais Mouret ne se laissa pas prendre à cette comédie; il resta sur le palier, collant son oreille contre la serrure.
—Encore de ta soeur, n'est-ce pas? disait la voix rude de madame Faujas. Qu'a-t-elle donc à te poursuivre comme ça?
Il y eut un silence; puis, un papier fut froissé violemment, et la voix de l'abbé gronda:
—Parbleu! toujours la même chanson. Elle veut venir nous retrouver et nous amener son mari, pour qu'on le lui place. Elle croit que nous nageons dans l'or … J'ai peur qu ils ne fassent un coup de tête, qu'ils ne nous tombent ici, un beau matin. —Non, non, nous n'avons pas besoin d'eux, entends-tu, Ovide! reprit la voix de la mère. Ils ne t'ont jamais aimé, ils ont toujours été jaloux de toi … Trouche est un garnement, et Olympe, une sans-coeur. Tu verrais qu'ils voudraient tout le profit pour eux. Ils te compromettraient, ils te dérangeraient dans tes affaires.
Mouret entendait mal, très-ému par la vilaine action qu'il commettait. Il crut qu'on touchait à la porte, il se sauva. D'ailleurs, il n'eut garde de se vanter de cette expédition. Ce fut quelques jours plus tard, en sa présence, sur la terrasse, que l'abbé Faujas rendit une réponse définitive à Marthe.
—J'ai un employé à vous proposer, dit-il de son grand air tranquille; c'est un de mes parents, mon beau-frère, qui va arriver de Besançon dans quelques jours.
Mouret tendit l'oreille. Marthe parut charmée.
—Ah! tant mieux! s'écria-t-elle. J'étais bien embarrassée pour faire un bon choix. Vous comprenez, il faut un homme d'une moralité parfaite, avec toutes ces jeunes filles … Mais du moment qu'il s'agit d'un de vos parents….
—Oui, reprit le prêtre. Ma soeur avait un petit commerce de lingerie, à Besançon; elle a dû liquider pour des raisons de santé; maintenant, elle désire nous rejoindre, les médecins lui ayant ordonné l'air du Midi … Ma mère est bien heureuse.
—Sans doute, dit Marthe, vous ne vous étiez peut-être jamais quittés, cela va vous paraître bon, de vous retrouver en famille … Et vous ne savez pas ce qu'il faut faire? Il y a deux chambres dont vous ne vous servez pas, en haut. Pourquoi votre soeur et son mari ne logeraient-ils pas là?… Ils n'ont point d'enfants?
—Non, ils ne sont que tous les deux … J'avais en effet pensé un instant à leur donner ces deux chambres; seulement, j'ai eu peur de vous contrarier, en introduisant tout ce monde chez vous. —Mais nullement, je vous assure; vous êtes des gens paisibles….
Elle s'arrêta. Mouret tirait violemment un coin de sa robe. Il ne voulait pas de la famille de l'abbé dans sa maison, il se rappelait la belle façon dont madame Faujas traitait sa fille et son gendre.
—Les chambres sont bien petites, dit-il à son tour; monsieur l'abbé serait gêné … Il vaudrait mieux, pour tout le monde, que la soeur de monsieur l'abbé louât à côté; il y a justement un logement libre, dans la maison des Paloque, en face.
La conversation tomba net. Le prêtre ne répondit rien, regarda en l'air. Marthe le crut blessé et souffrit beaucoup de la brutalité de son mari. Aussi, au bout d'un instant, ne put-elle supporter davantage ce silence embarrassé.
—C'est convenu, reprit-elle, sans chercher à renouer plus habilement la conversation; Rose aidera votre mère à nettoyer les deux chambres… Mon mari ne songeait qu'à vos commodités personnelles; mais, du moment que vous le désirez, ce n'est pas nous qui vous empêcherons de disposer de l'appartement à voire guise.
Quand Mouret fut seul avec sa femme, il s'emporta.
—Je ne te comprends pas, vraiment. Lorsque j'ai loué à l'abbé, tu boudais, tu ne voulais pas laisser entrer un chat chez toi; maintenant, l'abbé t'amènerait toute sa famille, toute la séquelle, jusqu'aux arrière-petits-cousins, que tu lui dirais merci … Je t'ai pourtant assez tirée par la robe. Tu ne le sentais donc pas? C'était bien clair, je ne voulais pas de ces gens … Ce ne sont pas d'honnêtes gens.
—Comment peux-tu le savoir? s'écria Marthe, que l'injustice irritait. Qui te l'a dit?
—Eh! l'abbé Faujas lui-même … Oui, je l'ai entendu, un jour; il causait avec sa mère.
Elle le regarda fixement. Alors il rougit un peu, il balbutia: —Enfin, je le sais, cela suffit … La soeur est une sans-coeur, et le mari, un garnement. Tu as beau prendre tes airs de reine offensée: ce sont leurs paroles, je n'invente rien. Tu comprends, je n'ai pas besoin de cette clique chez moi. La vieille était la première à ne pas vouloir entendre parler de sa fille. Maintenant, l'abbé dit autrement. J'ignore ce qui a pu le retourner. Quelque nouvelle cachotterie de sa part. Il doit avoir besoin d'eux.
Marthe haussa les épaules et le laissa crier. Il donna ordre à Rose de ne pas nettoyer les chambres; mais Rose n'obéissait plus qu'à madame. Pendant cinq jours, sa colère s'usa en paroles amères, en récriminations terribles. Quand l'abbé Faujas était là, il se contentait de bouder, il n'osait l'attaquer en face. Puis, comme toujours, il se fit une raison. Il ne trouva plus que des moqueries contre ces gens qui allaient venir. Il serra davantage les cordons de sa bourse, s'isola encore, s'enfonça tout à fait dans le cercle égoïste où il tournait. Quand les Trouche se présentèrent, un soir d'octobre, il murmura simplement:
—Diable! ils ne sentent pas bon, ils ont de fichues mines.
L'abbé Faujas parut peu désireux de laisser voir sa soeur et son beau-frère, le jour de leur arrivée. La mère s'était postée sur le seuil de la porte. Dès qu'elle les aperçut débouchant de la place de la Sous-Préfecture, elle guetta, jetant des coups d'oeil inquiets derrière elle, dans le corridor et dans la cuisine. Mais elle joua de malheur. Comme les Trouche entraient, Marthe, qui allait sortir, monta du jardin, suivie des enfants.
—Ah! voilà toute la famille, dit-elle avec un sourire obligeant.
Madame Faujas, si maîtresse d'elle-même d'ordinaire, se troubla légèrement, balbutiant un mot de réponse. Pendant quelques minutes, on resta là, face à face, au milieu du vestibule, à s'examiner. Mouret avait prestement enjambé les marches du perron. Rose s'était plantée sur le seuil de sa cuisine.
—Vous devez être bien heureuse? reprit Marthe, en s'adressant à madame Faujas.
Puis, ayant conscience de l'embarras qui tenait tout le monde muet, voulant se montrer aimable pour les nouveaux venus, elle se tourna vers Trouche, en ajoutant:
—Vous êtes arrivés par le train de cinq heures, n'est-ce pas?… Et combien y a-t-il de Besançon ici?
—Dix-sept heures de chemin de fer, répondit Trouche, en montrant sa bouche vide de dents. En troisième, je vous réponds que c'est raide … On a le ventre rudement secoué.
Il se mit à rire, avec un singulier bruit de mâchoires. Madame Faujus lui jeta un coup d'oeil terrible. Alors, machinalement, il essaya de remettre un bouton crevé de sa redingote graisseuse, ramenant sur ses cuisses, sans doute pour cacher des taches, deux cartons à chapeau qu'il portait, l'un vert, l'autre jaune. Son cou rougeâtre avait un gloussement continu, sous un lambeau de cravate noire tordue, ne laissant passer qu'un bout de chemise sale. Sa face, toute couturée, suant le vice, était comme allumée par deux petits yeux noirs, qui roulaient sans cesse sur les gens, sur les choses, d'un air de convoitise et d'effarement; des yeux de voleur étudiant la maison où il reviendra, la nuit, faire un coup.
Mouret crut que Trouche regardait les serrures.
—C'est qu'il a des yeux à prendre des empreintes, ce gaillard-là, pensa-t-il.
Cependant, Olympe comprit que son mari venait de dire une bêtise. C'était une grande femme mince, blonde, fanée, à la figure plate et ingrate. Elle portait une petite caisse de bois blanc et un gros paquet noué dans une nappe. —Nous avions emporté des oreillers, dit-elle en montrant d'un regard le gros paquet. On n'est pas mal, en troisième, avec des oreillers. On est aussi bien qu'en première…. Dame! c'est une fière économie. On a beau avoir de l'argent, c'est inutile de le jeter par les fenêtres, n'est-ce pas, madame?
—Certainement, répondit Marthe, un peu surprise des personnages.
Olympe s'avança, se mit en pleine lumière, entrant en conversation, d'un ton engageant.
—C'est comme les habits; moi, je mets tout ce que j'ai de plus mauvais, quand je pars en voyage. J'ai dit à Honoré: «Va, ta vieille redingotte est bien assez bonne.» Il a aussi son pantalon de travail, un pantalon qu'il est las de traîner … Vous voyez, j'ai choisi ma plus vilaine robe; elle a même des trous, je crois. Ce châle me vient de maman; je repassais dessus, à la maison. Et mon bonnet donc! un vieux bonnet dont je ne me servais plus que pour aller au lavoir … Tout ça, c'est encore trop bon pour la poussière, n'est-ce pas, madame?
—Certainement, certainement, répéta Marthe, qui tâchait de sourire.
A ce moment, une voix irritée se fit entendre au haut de l'escalier, jetant cette brève exclamation:
—Eh bien, mère?
Mouret, levant la tête, aperçut l'abbé Faujas, appuyé à la rampe du second étage, le visage terrible, se penchant, au risque de tomber, pour mieux voir ce qui se passait dans le vestibule. Il avait entendu le bruit des voix, il devait être là depuis un instant, à s'impatienter.
—Eh bien, mère? cria-t-il de nouveau.
—Oui, oui, nous montons, répondit madame Faujas, que l'accent furieux de son fils parut faire trembler.
Et, se tournant vers les Trouche: —Allons, mes enfants, il faut monter … Laissons madame aller à ses affaires.
Mais les Trouche semblèrent ne pas entendre. Ils étaient bien dans le vestibule; ils regardaient autour d'eux, d'un air ravi, comme si on leur eût fait cadeau de la maison.
—C'est très-gentil, très-gentil, murmura Olympe, n'est-ce pas, Honoré? D'après les lettres d'Ovide, nous ne pensions pas que cela fût si gentil. Je te le disais: «Il faut aller là-bas, nous serons mieux, je me porterai mieux….» Hein! j'avais raison.
—Oui, oui, on doit être très à son aise, dit Trouche entre ses dents … Et le jardin est assez grand, je crois.
Puis, s'adressant à Mouret:
—Monsieur, est-ce que vous permettez à vos locataires de se promener dans le jardin?
Mouret n'eut pas le temps de répondre. L'abbé Faujas, qui était descendu, cria d'une voix tonnante:
—Eh bien, Trouche? eh bien, Olympe?
Ils se tournèrent. Lorsqu'ils le virent debout sur une marche, formidable de colère, ils se firent tout petits, ils le suivirent, en baissant l'échine. Lui, monta devant eux, sans ajouter une parole, sans même paraître s'apercevoir que les Mouret étaient là, qui regardaient ce singulier défilé. Madame Faujas, pour arranger les choses, sourit à Marthe, en fermant le cortège. Mais, quand celle-ci fut sortie, et que Mouret se trouva seul, il resta un instant dans le vestibule. En haut, au second étage, les portes claquaient avec violence. Il y eut des éclats de voix, puis un silence de mort régna.
—Est-ce qu'il les a mis au cachot? dit-il en riant. N'importe, c'est une sale famille.
Dès le lendemain, Trouche, habillé convenablement, tout en noir, rasé, ses rares cheveux ramenés soignement sur les tempes, fut présenté par l'abbé Faujas à Marthe et aux dames patronnesses. Il avait quarante-cinq ans, possédait une fort belle écriture, disait avoir tenu longtemps les livres dans une maison de commerce. Ces dames l'installèrent immédiatement. Il devait représenter le comité, s'occuper des détails matériels, de dix à quatre heures, dans un bureau qui se trouvait au premier étage de l'oeuvre de la Vierge. Ses appointements étaient de quinze cents francs.
—Tu vois qu'ils sont très-tranquilles, ces braves gens, dit Marthe à son mari, au bout de quelques jours.
En effet, les Trouche ne faisaient pas plus de bruit que les Faujas. A deux ou trois reprises, Rose prétendait bien avoir entendu des querelles entre la mère et la fille; mais aussitôt la voix grave de l'abbé s'élevait, mettant la paix. Trouche, régulièrement, partait à dix heures moins un quart et rentrait à quatre heures un quart; le soir, il ne sortait jamais. Olympe, parfois, allait faire les commissions avec madame Faujas; personne ne l'avait encore vue descendre seule.
La fenêtre de la chambre où les Trouche couchaient, donnait sur le jardin; elle était la dernière, à droite, en face des arbres de la sous-préfecture. De grands rideaux de calicot rouge, bordés d'une bande jaune, pendaient derrière les vitres, tranchant sur la façade, à côté des rideaux blancs du prêtre. D'ailleurs, la fenêtre restait constamment fermée. Un soir, comme l'abbé Faujas était avec sa mère, sur la terrasse, en compagnie des Mouret, une petite toux involontaire se fit entendre. L'abbé, levant vivement la tête, d'un air irrité, aperçut les ombres d'Olympe et de son mari qui se penchaient, accoudé, immobiles. Il demeura un instant, les yeux en l'air, coupant la conversation qu'il avait avec Marthe. Les Trouche disparurent. On entendit le grincement étouffé de l'espagnolette.
—Mère, dit le prêtre, tu devrais monter; j'ai peur que tu ne prennes mal. Madame Faujas souhaita le bonsoir à la compagnie. Lorsqu'elle se fut retirée, Marthe reprit l'entretien, en demandant de sa voix obligeante:
—Est-ce que votre soeur est plus malade? Il y a huit jours que je ne l'ai vue.
—Elle a grand besoin de repos, répondit sèchement le prêtre.
Mais elle insista par bonté.
—Elle se renferme trop, l'air lui ferait du bien…. Ces soirées d'octobre sont encore tièdes … Pourquoi ne descend-elle jamais au jardin? Elle n'y a pas mis les pieds. Vous savez pourtant que le jardin est à votre entière disposition.
Il s'excusa en mâchant de sourdes paroles; tandis que Mouret, pour l'embarrasser davantage, se faisait plus aimable que sa femme.
—Eh! c'est ce je disais, ce matin. La soeur de monsieur l'abbé pourrait bien venir coudre au soleil, l'après-midi, au lieu de rester claquemurée, en haut. On croirait qu'elle n'ose pas même paraître à la fenêtre. Est-ce que nous lui faisons peur, par hasard? Nous ne sommes pourtant pas si terribles que cela … C'est comme monsieur Trouche, il monte l'escalier quatre à quatre. Dites-leur donc de venir, de temps à autre, passer une soirée avec nous. Ils doivent s'ennuyer à périr, tout seuls, dans leur chambre.
L'abbé, ce soir-là, n'était pas d'humeur à tolérer les moqueries de son propriétaire. Il le regarda en face, et très-carrément:
—Je vous remercie, mais il est peu probable qu'ils acceptent. Ils sont las, le soir, ils se couchent. D'ailleurs, c'est ce qu'ils ont de mieux à faire.
—A leur aise, mon cher monsieur, répondit Mouret, piqué du ton rude de l'abbé.
Et, quand il fut seul avec Marthe:
—Ah ça! est-ce qu'il croit qu'il me fera prendre des vessies pour des lanternes, l'abbé! C'est clair, il tremble que les gueux qu'il a recueillis chez lui ne lui jouent quelque mauvais tour…. Tu as vu, ce soir, comme il a fait le pion, lorsqu'il les a aperçus à la fenêtre. Ils étaient là à nous espionner. Tout cela finira mal.
Marthe vivait dans une grande douceur. Elle n'entendait plus les criailleries de Mouret. Les approches de la foi étaient pour elle une jouissance exquise; elle glissait à la dévotion, lentement, sans secousse; elle s'y berçait, s'y endormait. L'abbé Faujas évitait toujours de lui parler de Dieu; il restait son ami, ne la charmait que par sa gravité, par cette vague odeur d'encens qui se dégageait de sa soutane. A deux ou trois reprises, seule avec lui, elle avait de nouveau éclaté en sanglots nerveux, sans savoir pourquoi, ayant du bonheur à pleurer ainsi. Chaque fois, il s'était contenté de lui prendre les mains, silencieux, la calmant de son regard tranquille et puissant. Quand elle voulait lui parler de ses tristesses sans cause, de ses secrètes joies, de ses besoins d'être guidée, il la faisait faire en souriant; il disait que ces choses ne le regardaient point, qu'il fallait parler à l'abbé Bourrette. Alors elle gardait tout en elle, elle demeurait frissonnante. Et lui, prenait une hauteur plus grande, se mettait hors de sa portée, comme un dieu aux pieds duquel elle finissait par agenouiller son âme.
Les grosses occupations de Marthe, maintenant, étaient les messes et les exercices religieux auxquels elle assistait. Elle se trouvait bien, dans la vaste nef de Saint-Saturnin; elle y goûtait plus parfaitement ce repos tout physique qu'elle cherchait. Quand elle était là, elle oubliait tout, c'était comme une fenêtre immense ouverte sur une autre vie, une vie large, infinie, pleine d'une émotion qui l'emplissait et lui suffisait. Mais elle avait encore peur de l'église; elle y venait avec une pudeur inquiète, une honte qui instinctivement lui faisait jeter un regard derrière elle, lorsqu'elle poussait la porte, pour voir si personne n'était là, à la regarder entrer. Puis, elle s'abandonnait, tout s'attendrissait, jusqu'à cette voix grasse de l'abbé Bourrette qui, après l'avoir confessée, la tenait parfois agenouillée encore pendant quelques minutes, à lui parler des dîners de madame Rastoil ou de la dernière soirée des Rougon.
Marthe, souvent, rentrait accablée. La religion la brisait. Rose était devenue toute-puissante au logis. Elle bousculait Mouret, le grondait, parce qu'il salissait trop de linge, le faisait manger quand le dîner était prêt. Elle entreprit même de travailler à son salut.
—Madame a bien raison de vivre en chrétienne, lui disait-elle. Vous serez damné, vous, monsieur, et ce sera bien fait, parce qu'au fond vous n'êtes pas bon; non, vous n'êtes pas bon!… Vous devriez la conduire à la messe, dimanche prochain.
Mouret haussait les épaules. Il laissait les choses aller, se mettant lui-même au ménage, donnant un coup de balai, quand la salle à manger lui paraissait trop sale. Les enfants l'inquiétaient davantage. Pendant les vacances, la mère n'étant presque jamais là, Désirée et Octave, qui avait encore échoué aux examens du baccalauréat, bouleversèrent la maison; Serge fut souffrant, garda le lit, resta des journées entières à lire dans sa chambre. Il était devenu le préféré de l'abbé Faujas, qui lui prêtait des livres. Mouret passa deux mois abominables, ne sachant comment guider ce petit monde; Octave particulièrement le rendait fou. Il ne voulut pas attendre la rentrée, il décida que l'enfant ne retournerait plus au collège, qu'on le placerait dans une maison de commerce de Marseille.
—Puisque tu ne veux plus veiller sur eux, dit-il à Marthe, il faut bien que je les case quelque part … Moi, je suis à bout, je préfère les flanquer à la porte. Tant pis, si tu en souffres!… D'abord, Octave est insupportable. Jamais il ne sera bachelier. Il vaut mieux lui apprendre tout de suite à gagner sa vie que de le laisser flâner avec un tas de gueux. On ne rencontre que lui, dans la ville.
Marthe fut très-émue; elle s'éveilla comme d'un rêve, en apprenant qu'un de ses enfants allait se séparer d'elle. Pendant huit jours, elle obtint que le départ serait différé. Elle resta même davantage à la maison, elle reprit sa vie active d'autrefois. Puis, elle s'alanguit de nouveau; et, le jour où Octave l'embrassa, en lui apprenant qu'il partait le soir pour Marseille, elle fut sans force, elle se contenta de lui donner de bons conseils.
Mouret, quand il revint du chemin de fer, avait le coeur gros. Il chercha sa femme, la trouva dans le jardin, sous une tonnelle où elle pleurait. Là, il se soulagea.
—En voilà un de moins! cria-t-il. Ça doit te faire plaisir. Tu pourras rôder dans les églises à ton aise … Va, sois tranquille, les deux autres ne resteront pas longtemps. Je garde Serge, parce qu'il est très-doux, et que je le trouve un peu jeune pour aller faire son droit; mais, s'il te gêne, tu le diras, je t'en débarrasserai aussi … Quant à Désirée, elle ira chez sa nourrice.
Marthe continuait à pleurer silencieusement.
—Que veux-tu? on ne peut pas être dehors et chez soi. Tu as choisi le dehors, tes enfants ne sont plus rien pour toi, c'est logique … D'ailleurs maintenant, n'est-ce pas? il faut faire de la place pour tout ce monde qui vit dans notre maison. Elle n'est plus assez grande, notre maison. Ce sera heureux, si l'on ne nous met pas à la porte nous-mêmes.
Il avait levé la tête, il examinait les fenêtres du second étage. Puis, baissant la voix:
—Ne pleure donc pas comme une bête; on te regarde. Tu n'aperçois pas cette paire d'yeux entre les rideaux rouges? Ce sont les yeux de la soeur de l'abbé, je les connais bien. On est sûr de les trouver là, pendant toute la journée … Vois-tu, l'abbé est peut-être un brave homme; mais ces Trouche, je les sens accroupis derrière leurs rideaux comme des loups à l'affût. Je parie que si l'abbé ne les empêchait pas, ils descendraient la nuit par la fenêtre pour me voler mes poires … Essuie tes yeux, ma bonne; sois sûre qu'ils se régalent de nos querelles. Ce n'est pas une raison, parce qu'ils sont la cause du départ de l'enfant, pour leur montrer le mal que ce départ nous fait à tous les deux.
Sa voix s'attendrissait, il était près lui-même de sangloter. Marthe, navrée, touchée au coeur par ses dernières paroles, allait se jeter dans ses bras. Mais ils eurent peur d'être vus, ils sentirent comme un obstacle entre eux. Alors, ils se séparèrent; tandis que les yeux d'Olympe luisaient toujours, entre les deux rideaux rouges.
XI
Un matin, l'abbé Bourrette arriva, la face bouleversée. Il aperçut Marthe sur le perron, il vint lui serrer les mains, en balbutiant:
—Ce pauvre Compan, c'est fini, il se meurt…. Je vais monter, il faut que je voie Faujas tout de suite.
Et quand Marthe lui eut montré le prêtre, qui, selon son habitude, se promenait au fond du jardin, en lisant son bréviaire, il courut à lui, fléchissant sur ses jambes courtes. Il voulut parler, lui apprendre la fâcheuse nouvelle; mais la douleur l'étrangla, il ne put que se jeter à son cou, la gorge pleine de sanglots.
—Eh bien! qu'ont-ils donc, les deux abbés? demanda Mouret, qui se hâta de sortir de la salle à manger.
—Il paraît que le curé de Saint-Saturnin est à la mort, répondit Marthe très-émue.
Mouret fit une moue de surprise. Il rentra, murmurant:
—Bah! ce brave Bourrette se consolera demain, lorsqu'on le nommera curé, en remplacement de l'autre. … Il compte sur la place; il me l'a dit.
Cependant, l'abbé Faujas s'était dégagé de l'étreinte du vieux prêtre. Il reçut la mauvaise nouvelle avec gravité et ferma posément son bréviaire.
—Compan veut vous voir, bégayait l'abbé Bourrette; il ne passera pas la matinée…. Ah! c'était un ami bien cher. Nous avions fait nos études ensemble…. Il veut vous dire adieu; il m'a répété toute la nuit que vous seul aviez du courage dans le diocèse. Depuis plus d'un an qu'il languissait, pas un prêtre de Plassans n'osait aller lui serrer la main. Et vous qui le connaissiez à peine, vous lui donniez toutes les semaines une après-midi. Il pleurait tout à l'heure, en parlant de vous. … Il faut vous hâter, mon ami.
L'abbé Faujas monta un instant à son appartement, pendant que l'abbé Bourrette piétinait d'impatience et de désespoir dans le vestibule; enfin, au bout d'un quart d'heure, tous deux partirent. Le vieux prêtre s'essuyait le front, roulait sur le pavé, en laissant échapper des phrases décousues.
—Il serait mort sans une prière, comme un chien, si sa soeur n'était venue me prévenir, hier soir, vers onze heures. Elle a bien fait, la chère demoiselle. … Il ne voulait compromettre aucun de nous, il n'aurait pas même reçu les derniers sacrements. … Oui, mon ami, il était en train de mourir dans un coin, seul, abandonné, lui qui a eu une si belle intelligence et qui n'a vécu que pour le bien.
Il se tut; puis, au bout d'un silence, d'une voix changée:
—Croyez-vous que Fenil me pardonne ça? Non, jamais, n'est-ce pas?… Lorsque Compan m'a vu arriver avec les saintes huiles, il ne voulait pas, il me criait de m'en aller. Eh bien, c'est fait! Je ne serai jamais curé. J'aime mieux ça. Je n'aurai pas laissé mourir Compan comme un chien…. Il y avait trente ans qu'il était en guerre avec Fenil. Quand il s'est mis au lit, il me l'a dit: «Allons, c'est Fenil qui l'emporte; maintenant que je suis par terre, il va m'assommer….» Ah! ce pauvre Compan, lui que j'ai vu si fier, si énergique, à Saint-Saturnin!… Le petit Eusèbe, l'enfant de choeur que j'ai emmené pour sonner le viatique, est resté tout embarrassé, lorsqu'il a vu où nous allions; il regardait derrière lui, à chaque coup de sonnette, comme s'il avait craint que Fenil put l'entendre.
L'abbé Faujas, marchant vite, la tête basse, l'air préoccupé, continuait à garder le silence; il semblait ne pas écouter son compagnon.
—Monseigneur est-il prévenu? demanda-t-il brusquement.
Mais l'abbé Bourrette, à son tour, paraissait songeur. Il ne répondit pas; puis, en arrivant devant la porte de l'abbé Compan, il murmura:
—Dites-lui que nous venons de rencontrer Fenil et qu'il nous a salués. Cela lui fera plaisir. … Il croira que je suis curé.
Ils montèrent silencieusement. La soeur du moribond vint leur ouvrir. En voyant les deux prêtres, elle éclata en sanglots, balbutiant au milieu de ses larmes:
—Tout est fini. Il vient de passer entre mes bras… j'étais seule. Il a regardé autour de lui en mourant, il a murmuré «J'ai donc la peste, qu'on m'a abandonné…» Ah! mes sieurs, il est mort avec des larmes plein les yeux.
Ils entrèrent dans la petite chambre où le curé Compan, la tête sur un oreiller, paraissait dormir. Ses yeux étaient restés ouverts, et cette face blanche, profondément triste, pleurait encore; les larmes coulaient le long des joues. Alors, l'abbé Bourrette tomba à genoux, sanglotant, priant, le front contre les couvertures qui pendaient. L'abbé Faujas resta debout, regardant le pauvre mort; puis, après s'être agenouillé un instant, il sortit discrètement. L'abbé Bourrette, perdu dans sa douleur, ne l'entendit même pas refermer la porte.
L'abbé Faujas alla droit à l'évêché. Dans l'antichambre de monseigneur Rousselot, il rencontra l'abbé Surin, chargé de papiers.
—Est-ce que vous désiriez parler à monseigneur? lui demanda le secrétaire avec son éternel sourire. Vous tomberiez mal. Monseigneur est tellement occupé qu'il a fait condamner sa porte.
—C'est pour une affaire très-pressante, dit tranquillement l'abbé Faujas. Ou peut toujours le prévenir, lui faire savoir que je suis là. J'attendrai, s'il le faut.
—Je crains que ce ne soit inutile. Monseigneur a plusieurs personnes avec lui. Revenez demain, cela vaudra mieux.
Mais l'abbé prenait une chaise, lorsque l'évêque ouvrit la porte de son cabinet. Il parut très-contrarié en apercevant le visiteur, qu'il feignit d'abord de ne pas reconnaître.
—Mon enfant, dit-il à Surin, quand vous aurez classé ces papiers, vous reviendrez tout de suite; j'ai une lettre à vous dicter.
Puis, se tournant vers le prêtre, qui se tenait respectueusement debout:
—Ah! c'est vous, monsieur Faujas? J'ai bien du plaisir à vous voir. … Vous avez quelque chose à me dire peut-être? Entrez, entrez dans mon cabinet; vous ne me dérangez jamais.
Le cabinet de monseigneur Rousselot était une vaste pièce, un peu sombre, où un grand feu de bois brûlait continuellement, été comme hiver. Le tapis, les rideaux très-épais, étouffaient l'air. Il semblait qu'on entrât dans une eau tiède. L'évêque vivait là, frileusement, dans un fauteuil, en douairière retirée du monde, ayant horreur du bruit, se déchargeant sur l'abbé Fenil du soin de son diocèse. Il adorait les littératures anciennes. On racontait qu'il traduisait Horace en secret; les petits vers de l'Anthologie grecque l'enthousiasmaient également, et il lui échappait des citations scabreuses, qu'il goûtait avec une naïveté de lettré insensible aux pudeurs du vulgaire.
—Vous voyez, je n'ai personne, dit-il en s'installant devant le feu; mais je suis un peu souffrant, j'avais fait défendre ma porte. Vous pouvez parler, je me mets à votre disposition.
Il y avait, dans son amabilité ordinaire, une vague inquiétude, une sorte de soumission résignée. Quand l'abbé Faujas lui eut appris la mort du curé Compan, il se leva, effaré, irrité:
—Comment! s'écria-t-il, mon brave Compan est mort, et je n'ai pu lui dire adieu!… Personne ne m'a averti!… Ah! tenez, mon ami, vous aviez raison, lorsque vous me faisiez entendre que je n'étais plus le maître ici; on abuse de ma bonté.
—Monseigneur, dit l'abbé Faujas, sait combien je lui suis dévoué; je n'attends qu'un signe de lui. L'évêque hocha la tête, murmurant:
—Oui, oui, je me rappelle ce que vous m'avez offert; vous êtes un excellent coeur. Seulement quel vacarme, si je rompais avec Fenil! j'aurais les oreilles cassées pendant huit jours. Et pourtant si j'étais bien sûr que vous me débarrassiez d'un coup du personnage, si je n'avais pas peur qu'au bout d'une semaine il revînt vous mettre un pied sur la gorge….
L'abbé Faujas ne put réprimer un sourire. Des larmes montèrent aux yeux de l'évêque.
—J'ai peur, c'est vrai, reprit-il en se laissant tomber de nouveau dans son fauteuil; j'en suis à ce point. C'est ce malheureux qui a tué Compan et qui m'a fait cacher son agonie, pour que je ne puisse aller lui fermer les yeux; il a des inventions terribles…. Mais, voyez-vous, j'aime mieux vivre en paix. Fenil est très-actif, il me rend de grands services dans le diocèse. Quand je ne serai plus là, les choses s'arrangeront peut-être plus sagement.
Il se calmait, il retrouvait son sourire.
—D'ailleurs, tout va bien en ce moment, je ne vois aucune difficulté…. On peut attendre.
L'abbé Faujas s'assit, et tranquillement:
—Sans doute…. Pourtant il va falloir que vous nommiez un curé à Saint-Saturnin, en remplacement de monsieur l'abbé Compan.
Monseigneur Rousselot porta ses mains à ses tempes, d'un air désespéré.
—Mon Dieu! vous avez raison, balbutia-t-il. Je ne pensais plus à cela…. Le brave Compan ne sait pas dans quel souci il me met, en mourant si brusquement, sans que je sois prévenu. Je vous avais promis la place, n'est-ce pas?
L'abbé s'inclina.
—Eh bien! mon ami, vous allez me sauver; vous me laisserez reprendre ma parole. Vous savez combien Fenil vous déteste; le succès de l'oeuvre de la Vierge l'a rendu tout à fait furieux; il jure qu'il vous empêchera de conquérir Plassans. Vous voyez que je vous parle à coeur ouvert. Or, ces jours derniers, comme on causait de la cure de Saint-Saturnin, j'ai prononcé votre nom. Fenil est entré dans une colère affreuse, et j'ai dû jurer que je donnerais la cure à un de ses protégés, l'abbé Chardon, que vous connaissez, un homme très-digne d'ailleurs…. Mon ami, faites cela pour moi, renoncez à cette idée. Je vous donnerai tel dédommagement qu'il vous plaira.
Le prêtre resta grave. Après un silence, comme s'il s'était consulté:
—Vous n'ignorez pas, monseigneur, dit-il, que je n'ai aucune ambition personnelle; je désire vivre dans la retraite, ce serait pour moi une grande joie de renoncer à cette cure. Seulement je ne suis pas mon maître, je tiens à satisfaire les protecteurs qui s'intéressent à moi…. Pour vous-même, monseigneur, réfléchissez avant de prendre une détermination que vous pourriez regretter plus tard.
Bien que l'abbé Faujas eût parlé très-humblement, l'évêque sentit la menace cachée que contenaient ces paroles. Il se leva, fit quelques pas, en proie à une perplexité pleine d'angoisse. Puis, levant les mains:
—Allons, voilà du tourment pour longtemps…. J'aurais voulu éviter toutes ces explications; mais, puisque vous insistez, il faut parler franchement…. Eh bien! cher monsieur, l'abbé Fenil vous reproche beaucoup de choses. Comme je crois vous l'avoir déjà dit, il a dû écrire à Besançon, d'où il aura appris les fâcheuses histoires que vous savez…. Certes, vous m'avez expliqué tout cela, je connais vos mérites, votre vie de repentir et de retraite; mais que voulez-vous? le grand vicaire a des armes contre vous, il en use terriblement. Souvent je ne sais comment vous défendre…. Quand le ministre m'a prié de vous accepter dans mon diocèse, je ne lui ai pas caché que votre situation serait difficile. Il s'est montré plus pressant, il m'a dit que cela vous regardait, et j'ai fini par consentir. Seulement, il ne faut pas aujourd'hui me demander l'impossible.
L'abbé Faujas n'avait pas baissé la tête; il la releva même, il regarda l'évêque en face, disant de sa voix brève:
—Vous m'avez donné votre parole, monseigneur.
—Certainement, certainement…. Le pauvre Compan baissait tous les jours, vous êtes venu me confier certaines choses; alors, j'ai promis, je ne le nie pas…. Écoutez, je veux vous tout dire, pour que vous ne puissiez m'accuser de tourner comme une girouette. Vous prétendiez que le ministre désirait vivement votre nomination à la cure de Saint-Saturnin. Eh bien! j'ai écrit, je me suis informé, un de mes amis est allé au ministère. On lui a presque ri au nez, on lui a dit qu'on ne vous connaissait même pas. Le ministre se défend absolument d'être votre protecteur, entendez-vous! Si vous le souhaitez, je vais vous faire lire une lettre où il se montre bien sévère à votre égard.
Et il tendait le bras pour fouiller dans un tiroir; mais l'abbé Faujas s'était mis debout, sans le quitter des yeux, avec un sourire où perçait une pointe d'ironie et de pitié.
—Ah! monseigneur, monseigneur! murmura-t-il. Puis, au bout d'un silence, comme ne voulant pas s'expliquer davantage:
—Je vous rends votre parole, monseigneur, reprit-il. Croyez que, dans tout ceci, je travaillais plus encore pour vous que pour moi. Plus tard, quand il ne sera plus temps, vous vous souviendrez de mes avertissements. Il se dirigeait vers la porte; mais l'évêque le retint, le ramena, en murmurant d'un air inquiet:
—Voyons, que voulez-vous dire? Expliquez-vous, cher monsieur Faujas. Je sais bien qu'on me boude à Paris, depuis l'élection du marquis de Lagrifoul. On me connaît vraiment bien peu, si l'on s'imagine que j'ai trempé là dedans; je ne sors pas de ce cabinet deux fois par mois…. Alors vous croyez qu'on m'accuse d'avoir fait nommer le marquis?
—Oui, je le crains, dit nettement le prêtre.
—Eh! c'est absurde, je n'ai jamais mis le nez dans la politique, je vis avec mes chers livres. C'est Fenil qui a tout fait. Je lui ai dit vingt fois qu'il finirait par me causer des embarras à Paris.
Il s'arrêta, rougit légèrement d'avoir laissé échapper ces dernières paroles. L'abbé Faujas s'assit de nouveau devant lui, et d'une voix profonde:
—Monseigneur, vous venez de condamner votre grand vicaire…. Je ne vous ai point dit autre chose. Ne continuez pas à faire cause commune avec lui, ou il vous causera des soucis très-graves. J'ai des amis à Paris, quoi que vous puissiez croire. Je sais que l'élection du marquis de Lagrifoul a fortement indisposé le gouvernement contre vous. A tort ou à raison, on vous croit la cause unique du mouvement d'opposition qui se manifeste à Plassans, où le ministre, pour des motifs particuliers, tient absolument à obtenir la majorité. Si, aux élections prochaines, le candidat légitimiste passait encore, ce serait extrêmement fâcheux, je craindrais pour votre tranquilité.
—Mais c'est abominable! s'écria le malheureux évêque, en s'agitant dans son fauteuil; je ne puis pas empêcher la candidat légitimiste dépasser, moi! Est-ce que j'ai la moindre influence, est-ce que je me suis jamais mêlé de ces choses?… Ah! tenez, il y a des jours où j'ai envie d'aller m'enfermer au fond d'un couvent. J'emporterais ma bibliothèque, je vivrais bien tranquille…. C'est Fenil qui devrait être évêque à ma place. Si j'écoutais Fenil, je me mettrais tout à fait en travers du gouvernement, je n'écouterais que Rome, j'enverrais promener Paris. Mais ce n'est pas mon tempérament, je veux mourir tranquille…. Alors, vous dites que le ministre est furieux contre moi?
Le prêtre ne répondit pas; deux plis qui se creusaient aux coins de sa bouche, donnaient à sa face un mépris muet.
—Mon Dieu, continua l'évêque; si je pensais lui être agréable en vous nommant curé de Saint-Saturnin, je tâcherais d'arranger cela…. Seulement, je vous assure, vous vous trompez; vous êtes peu en odeur de sainteté.
L'abbé Faujas eut un geste brusque. Il se livra, dans une courte impatience:
—Eh! dit-il, oubliez-vous que des infamies courent sur mon compte et que je suis arrivé à Plassans avec une soutane percé! Lorsqu'on envoie un homme perdu à un poste dangereux, on le renie jusqu'au jour du triomphe…. Aidez-moi à réussir, monseigneur, vous verrez que j'ai des amis à Paris.
Puis, comme l'évêque, surpris de cette figure d'aventurier énergique qui venait de se dresser devant lui, continuait à le regarder silencieusement, il redevint souple; il reprit:
—Ce sont des suppositions, je veux dire que j'ai beaucoup à me faire pardonner. Mes amis, attendent pour vous remercier, que ma situation soit complètement assise.
Monseigneur Rousselot resta muet un instant encore. C'était une nature très-fine, ayant appris le vice humain dans les livres. Il avait conscience de sa grande faiblesse, il en était même un peu honteux; mais il se consolait, en jugeant les hommes pour ce qu'ils valaient. Dans sa vie d'épicurien lettré, il y avait, par instants, une profonde moquerie des ambitieux qui l'entouraient en se disputant les lambeaux de son pouvoir.
—Allons, dit-il en souriant, vous êtes un homme tenace, cher monsieur Faujas. Puisque je vous ai fait une promesse, je la tiendrai…. Il y a six mois, je l'avoue, j'aurais eu peur de soulever tout Plassans contre moi; mais vous avez su vous faire aimer, les dames de la ville me parlent souvent de vous avec de grands éloges. En vous donnant la cure de Saint-Saturnin, je paye la dette de l'oeuvre de la Vierge.
L'évêque avait retrouvé son amabilité enjouée, ses manières exquises de prélat charmant. L'abbé Surin, à ce moment, passa sa jolie tête dans l'entre-bâillement de la porte.
—Non, mon enfant, dit l'évêque, je ne vous dicterai pas cette lettre…. Je n'ai plus besoin de vous. Vous pouvez vous retirer.
—Monsieur l'abbé Fenil est là, murmura le jeune prêtre.
—Ah! bien, qu'il attende.
Monseigneur Rousselot avait eu un léger tressaillement, mais il fit un geste de décision presque plaisant, il regarda l'abbé Faujas d'un air d'intelligence.
—Tenez, sortez par ici, lui dit-il en ouvrant une porte cachée sous une portière.
Il l'arrêta sur le seuil, il continua à le regarder en riant.
—Fenil va être furieux…. Vous me promettez de me défendre contre lui, s'il crie trop fort? Je vous le mets sur les bras, je vous en avertis. Je compte bien aussi que vous ne laisserez pas réélire le marquis de Lagrifoul…. Dame! c'est sur vous que je m'appuie maintenant, cher monsieur Faujas.
Il le salua du bout de sa main blanche, puis rentra nonchalamment dans la tiédeur de son cabinet. L'abbé était resté courbé, surpris de l'aisance toute féminine avec laquelle monseigneur Rousselot changeait de maître et se livrait au plus fort. Alors seulement il sentit que l'évêque venait de se moquer de lui, comme il devait se moquer de l'abbé Fenil, du fauteuil moelleux où il traduisait Horace.
Le jeudi suivant, vers dix heures, au moment où la belle société de Plassans s'écrasait dans le salon vert des Rougon, l'abbé Faujas parut sur le seuil. Il était superbe, grand, rose, vêtu d'une soutane fine qui luisait comme un satin. Il resta grave avec un léger sourire, à peine un pli aimable des lèvres, tout juste ce qu'il fallait pour éclairer sa face austère d'un rayon de bonhomie.
—Ah! c'est ce cher curé! cria gaiement madame de Condamin.
Mais la maîtresse de la maison se précipita; elle prit dans ses deux mains une des mains de l'abbé, l'amenant au milieu du salon, le cajolant du regard, avec un doux balancement de tête.
—Quelle surprise, quelle bonne surprise! répéta-t-elle. Voilà un siècle qu'on ne vous a vu. Il faut donc que le bonheur tombe chez vous, pour que vous vous souveniez de vos amis? Lui, saluait avec aisance. Autour de lui, c'était une ovation flatteuse, un chuchotement de femmes ravies. Madame Delangre et madame Rastoil n'attendirent pas qu'il vînt les saluer; elles s'avancèrent pour le complimenter de sa nomination qui était officielle depuis le matin. Le maire, le juge de paix, jusqu'à monsieur de Bourdeu, lui donnèrent des poignées de main vigoureuses.
—Hein! quel gaillard! murmura M. de Condamin à l'oreille du docteur Porquier; il ira loin. Je l'ai flairé dès le premier jour…. Vous savez qu'ils mentent comme des arracheurs de dents, la vieille Rougon et lui, avec leurs simagrées. Je l'ai vu se glisser ici plus de dix fois, à la nuit tombante. Ils doivent tremper dans de jolies histoires, tous les deux!
Mais le docteur Porquier eût une peur atroce que M. de Condamin ne le compromît; il se hâta de le quitter pour serrer, comme les autres, la main de l'abbé Faujas, bien qu'il ne lui eût jamais adressé la parole.
Cette entrée triomphale fut le grand événement de la soirée. L'abbé s'étant assis, un triple cercle de jupes l'entoura. Il causa avec une charmante bonhomie, parla de toutes choses, évitant soigneusement de répondre aux allusions. Félicité l'ayant questionné directement, il se contenta de dire qu'il n'habiterait pas la cure, qu'il préférait le logement où il vivait si tranquille, depuis près de trois ans. Marthe était là, parmi les dames, très-réservée, ainsi qu'à son ordinaire. Elle avait simplement souri à l'abbé, le regardant de loin, un peu pâle, l'air las et inquiet. Mais, lorsqu'il eut fait connaître son intention de ne pas quitter la rue Balande, elle rougit beaucoup, elle se leva pour passer dans le petit salon, comme suffoquée par la chaleur. Madame Paloque, auprès de laquelle M. de Condamin était allé s'asseoir, ricana en lui disant assez haut pour être entendue: —C'est propre, n'est-ce pas?… Elle devrait au moins ne pas lui donner des rendez-vous ici, puisqu'ils ont toute la journée chez eux.
Seul, M. de Condamin se mit à rire. Les autres personnes prirent un air froid. Madame Paloque, comprenant qu'elle venait de se faire du tort, essaya de tourner la chose en plaisanterie. Cependant, dans les coins, on causait de l'abbé Fenil. La grande curiosité était de savoir s'il allait venir. M. de Bourdeu, un des amis du grand vicaire, raconta doctement qu'il était souffrant. La nouvelle de cette indisposition fut accueillie par des sourires discrets. Tout le monde était au courant de la révolution qui avait eu lieu à l'évêché. L'abbé Surin donnait à ces dames des détails très-curieux, sur l'horrible scène survenue entre monseigneur et le grand vicaire. Ce dernier, battu par monseigneur, faisait raconter qu'une attaque de goutte le clouait chez lui. Mais ce n'était pas là un dénoûment, et l'abbé Surin ajoutait que «l'on en verrait bien d'autres.» Cela se répétait à l'oreille avec de petites exclamations, des hochements de tête, des moues de surprise et de doute. Pour l'instant, du moins, c'était l'abbé Faujas qui l'emportait. Aussi les belles dévotes se chauffaient-elles doucement à ce soleil levant.
Vers le milieu de la soirée, l'abbé Bourrette entra. Les conversations se turent, on le regarda curieusement. Personne n'ignorait que, la veille encore, il comptait sur la cure de Saint-Saturnin; il avait suppléé l'abbé Compan pendant sa longue maladie; la place était à lui. Il resta un instant sur le seuil sans remarquer le mouvement que son arrivée produisait, un peu essoufflé, les paupières battantes. Puis, ayant aperçu l'abbé Faujas, il se précipita, lui serra les deux mains avec effusion, en s'écriant:
—Ah! mon bon ami, laissez-moi vous féliciter…. Je viens de chez vous, où j'ai appris par votre mère que vous étiez ici…. Je suis bien heureux de vous rencontrer.
L'abbé Faujas s'était levé, gêné, malgré son grand sang-froid, surpris par ces tendresses qu'il n'attendait point.
—Oui, murmura-t-il, j'ai dû accepter, malgré mon peu de mérite…. J'avais d'abord refusé, citant à monseigneur des prêtres plus dignes, vous citant vous-même….
L'abbé Bourrette cligna les yeux; et, l'emmenant à l'écart, baissant la voix:
—Monseigneur m'a tout conté…. Il paraît que Fenil ne voulait absolument pas entendre parler de moi. Il aurait mis le feu au diocèse, si j'avais été nommé: ce sont ses propres paroles. Mon crime est d'avoir fermé les yeux à ce pauvre Compan…. Et il exigeait, comme vous le savez, la nomination de l'abbé Chardon. Un homme pieux sans doute, mais d'une insuffisance notoire. Le grand vicaire comptait régner sous son nom à Saint-Saturnin…. C'est alors que monseigneur vous a donné la place pour lui échapper et lui faire pièce. Cela me venge. Je suis enchanté, mon cher ami…. Est-ce que vous connaissiez l'histoire?
—Non, pas dans les détails.
—Eh bien! les choses se sont passées ainsi, je vous l'affirme. Je tiens les faits de la bouche même de monseigneur…. Entre nous, il m'a laissé entrevoir un beau dédommagement. Le second grand vicaire, l'abbé Vial, a depuis longtemps le désir d'aller se fixer à Rome; la place serait libre, vous entendez. Enfin, silence sur tout ceci…. Je ne donnerais pas ma journée pour beaucoup d'argent.
Et il continuait à serrer les mains de l'abbé Faujas, tandis que sa large face jubilait d'aise. Autour d'eux, les dames se regardaient d'un air étonné, avec des sourires. Mais la joie du bonhomme était si franche, qu'elle finit par se communiquer à tout le salon vert, où l'ovation faite au nouveau curé prit un caractère plus intime et plus attendri. Les jupes se rapprochèrent; on parla des orgues de la cathédrale, qui avaient besoin d'être réparées; madame de Condamin promit un reposoir superbe pour la procession de la prochaine Fête-Dieu.
L'abbé Bourrette prenait sa part du triomphe, lorsque madame Paloque, allongeant sa face de monstre, lui toucha l'épaule, en lui murmurant à l'oreille:
—Alors, monsieur l'abbé, demain, vous ne confesserez pas dans la chapelle Saint-Michel?
Le prêtre, depuis qu'il suppléait l'abbé Compan, avait pris le confessionnal de la chapelle Saint-Michel, le plus grand, le plus commode de l'église, qui était réservé particulièrement au curé. Il ne comprit pas d'abord; il cligna les yeux, en regardant madame Paloque.
—Je vous demande, reprit-elle, si vous reprendrez demain votre ancien confessionnal dans la chapelle des Saints-Anges.
Il devint un peu pâle et garda le silence un instant encore. Il baissait les yeux sur le tapis, éprouvant une légère douleur à la nuque, comme s'il venait d'être frappé par derrière. Puis, sentant que madame Paloque restait là, à le dévisager:
—Certainement, balbutia-t-il, je reprends mon ancien confessionnal…. Venez à la chapelle des Saints-Anges, la dernière à gauche, du côté du cloître…. Elle est très-humide. Couvrez-vous bien, chère dame, couvrez-vous bien.
Il avait des larmes au bord des paupières. Il s'était pris de tendresse pour le beau confessionnal de la chapelle Saint-Michel, où le soleil entrait, l'après-midi, juste à l'heure de la confession. Jusque-là, il n'avait éprouvé aucun regret à remettre la cathédrale aux mains de l'abbé Faujas; mais ce petit fait, ce déménagement d'une chapelle à une autre, lui parut horriblement pénible; il lui sembla que le but de toute sa vie était manqué. Madame Paloque fit remarquer à voix haute qu'il était devenu triste tout d'un coup; mais lui, se défendit, essaya de sourire encore. Il quitta le salon de bonne heure.
L'abbé Faujas resta un des derniers. Rougon était venu le complimenter, causant gravement, assis tous deux aux deux coins d'un canapé. Ils parlaient de la nécessité des sentiments religieux dans un État sagement administré; tandis que chaque dame qui se retirait, avait devant eux une longue révérence.
—Monsieur l'abbé, dit gracieusement Félicité, vous savez que vous êtes le cavalier de ma fille.
Il se leva. Marthe l'attendait, près de la porte. La nuit était très noire. Dans la rue, il furent comme aveuglés par l'obscurité. Ils traversèrent la place de la Sous-Préfecture, sans prononcer une parole; mais, rue Balande, devant la maison, Marthe lui toucha le bras, au moment où il allait mettre la clef dans la serrure.
—Je suis bien heureuse du bonheur qui vous arrive, lui dit-elle d'une voix très-émue…. Soyez bon, aujourd'hui, faites-moi la grâce que vous m'avez refusée jusqu'à présent. Je vous assure, l'abbé Bourrette ne m'entend pas. Vous seul pouvez me diriger et me sauver.
Il l'écarta d'un geste. Puis, quand il eut ouvert la porte et allumé la petite lampe que Rose laissait au bas de l'escalier, il monta, en lui disant doucement:
—Vous m'avez promis d'être raisonnable…. Je songerai à ce que vous demandez. Nous en causerons.
Elle lui aurait baisé les mains. Elle n'entra chez elle que lorsqu'elle l'eût entendu refermer sa porte, à l'étage supérieur. Et, pendant qu'elle se déshabillait et qu'elle se couchait, elle n'écouta pas Mouret, à moitié endormi, qui lui racontait longuement les cancans qui couraient la ville. Il était allé à son cercle, le cercle du Commerce, où il mettait rarement les pieds. —L'abbé Faujas a roulé l'abbé Bourrette, répétait-il pour la dixième fois, en tournant lentement la tête sur l'oreiller. Cet abbé Bourrette, quel pauvre homme! N'importe, c'est amusant de voir les calotins se manger entre eux. L'autre jour, tu te souviens, lorsqu'ils s'embrassaient, au fond du jardin, est-ce qu'on n'aurait pas dit deux frères? Ah! bien, oui, ils se volent jusqu'à leurs dévotes…. Pourquoi ne réponds-tu pas, ma bonne? Tu crois que ce n'est pas vrai?… Non, tu dors, n'est-ce pas? Alors bonsoir, à demain.
Il se rendormit, mâchant des lambeaux de phrases. Marthe, les yeux grands ouverts, regardait en l'air, suivait au plafond, éclairé par la veilleuse, le frôlement des pantoufles de l'abbé Faujas, qui se mettait au lit.
XII
Quand l'été revint, l'abbé et sa mère descendirent de nouveau chaque soir prendre le frais sur la terrasse. Mouret devenait morose. Il refusait les parties de piquet que la vieille dame lui offrait; il restait là, à se dandiner, sur une chaise. Comme il bâillait, sans même chercher à cacher son ennui, Marthe lui disait:
—Mon ami, pourquoi ne vas-tu pas à ton cercle?
Il y allait plus souvent qu'autrefois. Lorsqu'il rentrait, il retrouvait sa femme et l'abbé à la même place, sur la terrasse; tandis que madame Faujas, à quelques pas, avait toujours son attitude de gardienne muette et aveugle.
Dans la ville, lorsqu'on parlait à Mouret du nouveau curé, il continuait à en faire le plus grand éloge. C'était décidément un homme supérieur. Lui, Mouret, n'avait jamais doute de ses belles facultés. Jamais madame Paloque ne put tirer de lui un mot d'aigreur, malgré la méchanceté qu'elle mettait à lui demander des nouvelles de sa femme, au beau milieu d'une phrase sur l'abbé Faujas. La vieille madame Rougon ne réussissait pas mieux à lire les chagrins secrets qu'elle croyait deviner sous sa bonhomie; elle le dévisageait en souriant finement, lui tendait des pièges; mais ce bavard incorrigible, par la langue duquel toute la ville passait, était maintenant pris d'une pudeur, lorsqu'il s'agissait des choses de son ménage.
—Ton mari a donc fini par être raisonnable? demanda un jour Félicité à sa fille. Il te laisse libre.
Marthe la regarda d'un air de surprise.
—J'ai toujours été libre, dit-elle.
—Chère enfant, tu ne veux pas l'accuser…. Tu m'avais dit qu'il voyait l'abbé Faujas d'un mauvais oeil.
—Mais non, je vous assure. C'est vous, au contraire, qui vous vous étiez imaginé cela…. Mon mari est au mieux avec monsieur l'abbé Faujas. Ils n'ont aucune raison pour être mal ensemble.
Marthe s'étonnait de la persistance que tout le monde mettait à vouloir que son mari et l'abbé ne fussent pas bons amis. Souvent, au comité de l'oeuvre de la Vierge, ces dames lui posaient des questions qui l'impatientaient. La vérité était qu'elle se trouvait très-heureuse, très-calme; jamais la maison de la rue Balande ne lui avait paru plus tiède. L'abbé Faujas lui ayant laissé entendre qu'il se chargerait de sa conscience, lorsqu'il jugerait que l'abbé Bourrette deviendrait insuffisant, elle vivait dans cette espérance, avec des joies naïves de première communiante à laquelle on a promis des images de sainteté, si elle est sage. Elle croyait, par instants, redevenir enfant; elle avait des fraîcheurs de sensation, des puérilités de désir, qui l'attendrissaient. Au printemps, Mouret, qui taillait ses grands buis, la surprit, les yeux baignés de larmes, sous la tonnelle du fond, au milieu des jeunes pousses, dans l'air chaud.
—Qu'as-tu donc, ma bonne? lui demanda-t-il avec inquiétude.
—Rien, je t'assure, lui dit-elle en souriant. Je suis contente, bien contente.
Il haussa les épaules, tout en donnant de délicats coups de ciseaux pour bien égaliser la ligne des buis; il mettait un grand amour-propre, chaque année, à avoir les buis les plus corrects du quartier. Marthe, qui avait essuyé ses yeux, pleura de nouveau, à grosses larmes chaudes, serrée à la gorge, touchée jusqu'au coeur par l'odeur de toute cette verdure coupée. Elle avait alors quarante ans, et c'était sa jeunesse qui pleurait.
Cependant, l'abbé Faujas, depuis qu'il était curé de Saint-Saturnin, avait une dignité douce, qui semblait le grandir encore. Il portait son bréviaire et son chapeau magistralement. A la cathédrale, il s'était révélé par des coups de force qui lui assurèrent le respect du clergé. L'abbé Fenil, vaincu de nouveau sur deux ou trois questions de détail, paraissait laisser la place libre à son adversaire. Mais celui-ci ne commettait pas la sottise de triompher brutalement. Il avait une fierté à lui, d'une souplesse et d'une humilité surprenantes. Il sentait parfaitement que Plassans était loin de lui appartenir encore. Ainsi, s'il s'arrêtait parfois dans la rue pour serrer la main de M. Delangre, il échangeait simplement de courts saluts avec M. de Bourdeu, M. Maffre et les autres invités du président Rastoil. Toute une partie de la société de la ville gardait à son égard une grande méfiance. On l'accusait d'avoir des opinions politiques fort louches. Il fallait qu'il s'expliquât, qu'il se déclarât pour un parti. Mais lui, souriait, disait qu'il était du parti des honnêtes gens, ce qui le dispensait de répondre plus nettement. D'ailleurs, il ne montrait aucune hâte, il continuait de rester à l'écart, attendant que les portes s'ouvrissent d'elles-mêmes.
—Non, mon ami, plus tard, nous verrons, disait il à l'abbé Bourrette, qui le pressait de faire une visite à M. Rastoil. Et l'on sut qu'il avait refusé deux invitations à dîner de la sous-préfecture. Il ne fréquentait toujours que les Mouret. Il restait là, comme en observation, entre les deux camps ennemis. Le mardi, lorsque les deux sociétés étaient réunies dans les jardins, à droite et à gauche, il se mettait à la fenêtre, regardait le soleil se coucher au loin, derrière les forêts de la Seille; puis, avant de se retirer, il baissait les yeux, il répondait d'une façon également aimable aux saluts des Rastoil et aux saints de la sous-préfecture. C'étaient là tous les rapports qu'il eût encore avec les voisins.
Un mardi pourtant, il descendit au jardin. Le jardin de Mouret lui appartenait maintenant. Il ne se contentait plus de se réserver la tonnelle du fond, aux heures de son bréviaire; toutes les allées, toutes les plates-bandes, étaient à lui; sa soutane tachait de noir toutes les verdures. Ce mardi-là, il fit le tour, salua M. Maffre et madame Rastoil, qu'il aperçut en contre-bas; puis, il vint passer sous la terrasse de la sous-préfecture, où se trouvait accoudé M. de Condamin, en compagnie du docteur Porquier. Ces messieurs l'ayant salué, il remontait l'allée, lorsque le docteur l'appela.
—Monsieur l'abbé, un mot, je vous prie?
Et il lui demanda à quelle heure il pourrait le voir, le lendemain. C'était la première fois qu'une des deux sociétés adressait ainsi la parole au prêtre, d'un jardin à l'autre. Le docteur était dans un grand souci: son garnement de fils venait d'être surpris, avec une bande d'autres vauriens, dans une maison suspecte, derrière les prisons. Le pis était qu'on accusait Guillaume d'être le chef de la bande et d'avoir corrompu les fils Maffre, beaucoup plus jeunes que lui.
—Bah! dit M. de Condamin avec son rire sceptique, il faut bien que jeunesse se passe. Voilà une belle affaire! Toute la ville est en révolution, parce que ces jeunes gens jouaient au baccarat et qu'on a trouvé une dame avec eux.
Le docteur se montra très-choqué.
—Je veux vous demander conseil, dit-il en s'adressant au prêtre. Monsieur Maffre est venu comme un furieux chez moi; il m'a fait les plus sanglants reproches, en criant que c'est ma faute, que j'ai mal élevé mon fils…. Ma position est vraiment bien pénible. On devrait pourtant mieux me connaître. J'ai soixante ans de vie sans tache derrière moi.
Et il continua à gémir, disant les sacrifices qu'il avait faits pour son fils, parlant de sa clientèle, qu'il craignait de perdre. L'abbé Faujas, debout au milieu de l'allée, levait la tête, écoutait gravement.
—Je ne demande pas mieux que de vous être utile, dit-il avec obligeance. Je verrai monsieur Maffre, je lui ferai comprendre qu'une juste indignation l'a emporté trop loin; je vais même le prier de m'accorder rendez-vous pour demain. Il est là, à côté.
Il traversa le jardin, se pencha vers M. Maffre, qui, en effet, était toujours là, en compagnie de madame Rastoil. Mais, quand le juge de paix sut que le curé désirait avoir un entretien avec lui, il ne voulut pas qu'il se dérangeât, il se mit à sa disposition, en lui disant qu'il aurait l'honneur de lui rendre visite le lendemain.
—Ah! monsieur le curé, ajouta madame Rastoil, mes compliments pour votre prône de dimanche. Toutes ces dames étaient bien émues, je vous assure.
Il salua, il traversa de nouveau le jardin, pour venir rassurer le docteur Porquier. Puis, lentement, il se promena jusqu'à la nuit dans les allées, sans se mêler davantage aux conversations, écoutant les rires des deux sociétés, à droite et à gauche.
Le lendemain, lorsque M. Maffre se présenta, l'abbé Faujas surveillait les travaux de deux ouvriers qui réparaient le bassin. Il avait témoigné le désir de voir le jet d'eau marcher; ce bassin sans eau était triste, disait-il. Mouret ne voulait pas, prétendait qu'il pouvait arriver des accidents; mais Marthe avait arrangé les choses, en décidant qu'on entourerait le bassin d'un grillage.
—Monsieur le curé, cria Rose, il y a là monsieur le juge de paix qui vous demande.
L'abbé Faujas se hâta. Il voulait faire monter M. Maffre au second, à son appartement; mais Rose avait déjà ouvert la porte du salon.
—Entrez donc, disait-elle. Est-ce que vous n'êtes pas chez vous ici! Il est inutile de faire monter deux étages à monsieur le juge de paix…. Seulement, si vous m'aviez prévenue ce matin, j'aurais épousseté le salon.
Comme elle refermait la porte sur eux, après avoir ouvert les volets, Mouret l'appela dans la salle à manger.
—C'est ça, Rose, dit-il, tu lui donneras mon dîner, ce soir, à ton curé, et, s'il n'a pas assez de couvertures en haut, tu l'apporteras dans mon lit, n'est-ce pas?
La cuisinière échangea un regard d'intelligence avec Marthe, qui travaillait devant la fenêtre, en attendant que le soleil eût quitté la terrasse. Puis, haussant les épaules:
—Tenez, monsieur, murmurait-elle, vous n'avez jamais eu bon coeur.
Et elle s'en alla. Marthe continua à travailler sans lever la tête. Depuis quelques jours, elle s'était remise au travail avec une sorte de fièvre. Elle brodait une nappe d'autel; c'était un cadeau pour la cathédrale. Ces dames voulaient donner un autel tout entier. Mesdames Rastoil et Delangre s'étaient chargées des candélabres, madame de Condamin faisait venir de Paris un superbe christ d'argent.
Cependant, dans le salon, l'abbé Faujas adressait de douces remontrances à M. Maffre, en lui disant que le docteur Porquier était un homme religieux, d'une grande honorabilité, et qu'il souffrait, le premier de la déplorable conduite de son fils. Le juge de paix l'écoutait béatement; sa face épaisse, ses gros yeux à fleur de tête, prenaient un air d'extase, à certains mots pieux que le prêtre prononçait d'une façon plus pénétrante. Il convint qu'il s'était montré un peu vif, il dit être prêt à toutes les excuses, du moment que monsieur le curé pensait qu'il avait péché.
—Et vos fils? demanda l'abbé; il faudra me les envoyer, je leur parlerai.
M. Maffre secoua la tête avec un léger ricanement.
—N'ayez pas peur, monsieur le curé: les gredins ne recommenceront pas…. Il y a trois jours qu'ils sont enfermés dans leur chambre, au pain et à l'eau. Voyez-vous, quand j'ai appris l'affaire, si j'avais eu un bâton, je le leur aurais cassé sur l'échine.
L'abbé le regarda, en se souvenant que Mouret l'accusait d'avoir tué sa femme par sa dureté et son avarice; puis, avec un geste de protestation:
— Non, non, dit-il; ce n'est pas ainsi qu'il faut prendre les jeunes gens. Votre aîné, Ambroise, a une vingtaine d'années, et le cadet va sur ses dix-huit ans, n'est-ce pas? Songez que ce ne sont plus des bambins; il faut leur tolérer quelques amusements.
Le juge de paix restait muet de surprise.
—Alors vous les laisseriez fumer, vous leur permettriez d'aller au café? murmura-t-il.
—Sans doute, reprit le prêtre en souriant. Je vous répète que les jeunes gens doivent pouvoir se réunir pour causer ensemble, fumer des cigarettes, jouer même une partie de billard ou d'échecs…. Ils se permettront tout, si vous ne leur tolérez rien…. Seulement, vous devez bien penser, que je ne les enverrais pas dans tous les cafés. Je voudrais pour eux un établissement particulier, un cercle, comme j'en ai vu dans plusieurs villes. Et il développa tout un plan. M. Maffre, peu à peu, comprenait, hochait la tête, disant:
—Parfait, parfait…. Ce serait le digne pendant de l'oeuvre de la Vierge. Ah! monsieur le curé, il faut mettre à exécution un si beau projet.
—Eh bien, conclut le prêtre en le reconduisant jusque dans la rue, puisque l'idée vous semble bonne, dites-en un mot à vos amis. Je verrai monsieur Delangre, je lui en parlerai également…. Dimanche, après les vêpres, nous pourrions nous réunir à la cathédrale, pour prendre une décision.
Le dimanche, M. Maffre amena M. Rastoil. Ils trouvèrent l'abbé Faujas et M. Delangre dans une petite pièce attenante à la sacristie. Ces messieurs se montraient très-enthousiastes. En principe, la création d'un cercle de jeunes gens fut résolue; seulement, on batailla quelque temps sur le nom que ce cercle porterait. M. Maffre voulait absolument qu'on le nommât le cercle de Jésus.
—Eh! non, finit par s'écrier le prêtre impatienté; vous n'aurez personne, on se moquera des rares adhérents. Comprenez donc qu'il ne s'agit pas de mettre quand même la religion dans l'affaire; au contraire, je compte bien laisser la religion à la porte. Nous voulons distraire honnêtement la jeunesse, la gagner à notre cause, rien de plus.
Le juge de paix regardait le président d'un air si étonné, si anxieux, que M. Delangre dut baisser le nez pour cacher un sourire. Il tira sournoisement la soutane de l'abbé. Celui-ci, se calmant, reprit avec plus de douceur:
—J'imagine que vous ne doutez pas de moi, messieurs. Laissez-moi, je vous en prie, la conduite de cette affaire. Je propose de choisir un nom tout simple, par exemple celui-ci: le cercle de la Jeunesse, qui dit bien ce qu'il veut dire.
M. Rastoil et M. Maffre s'inclinèrent, bien que cela leur parût un peu fade. Ils parlèrent ensuite de nommer monsieur le curé président d'un comité provisoire.
—Je crois, murmura M. Delangre en jetant un coup d'oeil à l'abbé Faujas, que cela n'entre pas dans les idées de monsieur le curé.
—Sans doute, je refuse, dit l'abbé en haussant légèrement les épaules; ma soutane effrayerait les timides, les tièdes. Nous n'aurions que les jeunes gens pieux, et ce n'est pas pour ceux-là que nous ouvrons le cercle. Nous désirons ramener à nous les égarés; en un mot, faire des disciples, n'est-ce pas?
—Évidemment, répondit le président.
—Eh bien! il est préférable que nous nous tenions dans l'ombre, moi surtout. Voici ce que je vous propose. Votre fils, monsieur Rastoil, et le vôtre, monsieur Delangre, vont seuls se mettre en avant. Ce seront eux qui auront eu l'idée du cercle. Envoyez-les-moi demain, je m'entendrai tout au long avec eux. J'ai déjà un local en vue, avec un projet de statuts tout prêt…. Quant à vos deux fils, monsieur Maffre, ils seront naturellement inscrits en tête de la liste des adhérents.
Le président parut flatté du rôle destiné à son fils. Aussi les choses furent-elles ainsi convenues, malgré la résistance du juge de paix, qui avait espéré tirer quelque gloire de la fondation du cercle. Dès le lendemain, Séverin Rastoil et Lucien Delangre se mirent en rapport avec l'abbé Faujas. Séverin était un grand jeune homme de vingt-cinq ans, le crâne mal fait, la cervelle obtuse, qui venait d'être reçu avocat, grâce à la position occupée par son père; celui-ci rêvait anxieusement d'en faire un substitut, désespérant de lui voir se créer une clientèle. Lucien, au contraire, petit de taille, l'oeil vif, la tête futée, plaidait avec l'aplomb d'un vieux praticien, bien que plus jeune d'une année; la Gazette de Plassans l'annonçait comme une lumière future du barreau. Ce fut surtout à ce dernier que l'abbé donna les instructions les plus minutieuses; le fils du président faisait les courses, crevait d'importance. En trois semaines, le cercle de la Jeunesse fut créé et installé.
Il y avait alors, sous l'église des Minimes, située au bout du cours Sauvaire, de vastes offices et un ancien réfectoire du couvent, dont on ne se servait plus. C'était là le local que l'abbé Faujas avait en vue. Le clergé de la paroisse le céda très-volontiers. Un matin, le comité provisoire du cercle de la Jeunesse ayant mis les ouvriers dans ces sortes de caves, les bourgeois de Plassans restèrent stupéfaits en constatant qu'on installait un café sous l'église. Dès le cinquième jour, le doute ne fut plus permis. Il s'agissait bel et bien d'un café. On apportait des divans, des tables de marbre, des chaises, deux billards, trois caisses de vaisselle et de verrerie. Une porte fut percée, à l'extrémité du bâtiment, le plus loin possible du portail des Minimes; de grands rideaux rouges, des rideaux de restaurant, pendaient derrière la porte vitrée, que l'on poussait, après avoir descendu cinq marches de pierre. Là se trouvait d'abord une grande salle; puis, à droite, s'ouvraient une salle plus étroite et un salon de lecture; enfin, dans une pièce carrée, au fond, on avait placé les deux billards. Ils étaient juste sous le maître-autel.
—Ah! mes pauvres petits, dit un jour Guillaume Porquier aux fils Maffre, qu'il rencontra sur le cours, on va donc vous faire servir la messe, maintenant, entre deux parties de bezigue.
Ambroise et Alphonse le supplièrent de ne plus leur parler en plein jour, parce que leur père les avait menacés de les engager dans la marine, s'ils le fréquentaient encore. La vérité était que, le premier étonnement passé, le cercle de la Jeunesse obtenait un grand succès. Monseigneur Rousselot en avait accepté la présidence honoraire; il y vint même un soir, en compagnie de son secrétaire, l'abbé Surin; ils burent chacun un verre de sirop de groseille, dans le petit salon; et l'on garda avec respect, sur un dressoir, le verre dont s'était servi monseigneur. On raconte encore cette anecdote avec émotion à Plassans. Cela détermina l'adhésion de tous les jeunes gens de la société. Il fut très-mauvais genre de ne pas faire partie du cercle de la Jeunesse.
Cependant, Guillaume Porquier rôdait autour du cercle, avec des rires de jeune loup rêvant d'entrer dans la bergerie. Les fils Maffre, malgré la peur affreuse qu'ils avaient de leur père, adoraient ce grand garçon éhonté, qui leur racontait des histoires de Paris, et leur ménageait des parties fines, dans les campagnes des environs. Aussi finirent-ils par lui donner un rendez-vous chaque samedi, à neuf heures, sur un banc de la promenade du Mail. Ils s'échappaient du cercle, bavardaient jusqu'à onze heures, cachés dans l'ombre noire des platanes. Guillaume revenait avec insistance aux soirées qu'ils passaient sous l'église des Minimes.
—Vous êtes encore bons, vous autres, disait-il, de vous laisser mener par le bout du nez…. C'est le bedeau, n'est-ce pas, qui vous sert des verres d'eau sucrée, comme s'il vous donnait la communion?
—Mais non, tu te trompes, je t'assure, affirmait Ambroise. On se croirait absolument dans un des cafés du Cours, le café de France ou le café des Voyageurs…. On boit de la bière, du punch, du madère, ce qu'on veut enfin, tout ce qu'on boit ailleurs.
Guillaume continuait à ricaner.
—N'importe, murmurait-il; moi, je ne voudrais pas boire de toutes leurs saletés; j'aurais trop peur qu'ils n'eussent mis dedans quelque drogue pour me faire aller à confesse. Je parle que vous jouez la consommation à la main chaude ou à pigeon-vole?
Les fils Maffre riaient beaucoup de ces plaisanteries. Ils le détrompaient pourtant, lui racontaient que les cartes elles-mêmes étaient permises. Ça ne sentait pas du tout l'église. Et l'on était très-bien, les divans étaient bons, il y avait des glaces partout.
—Voyons, reprenait Guillaume, vous ne me ferez pas croire qu'on n'entend pas les orgues, lorsqu'il y a une cérémonie, le soir, aux Minimes…. J'avalerais mon café de travers, rien que de savoir qu'on baptise, qu'on marie et qu'on enterre au-dessus de ma demi-tasse.
—Ça, c'est un peu vrai, disait Alphonse; l'autre jour, pendant que je faisais une partie de billard avec Séverin, dans la journée, nous avons parfaitement entendu qu'on enterrait quelqu'un. C'était la petite du boucher qui est au coin de la rue de la Banne…. Ce Séverin est bête comme tout; il croyait me faire peur, en me racontant que l'enterrement allait me tomber sur la tête.
—Ah bien, il est joli, voire cercle! s'écriait Guillaume. Je n'y mettrais pas les pieds pour tout l'or du monde. Autant vaut-il prendre son café dans une sacristie.
Guillaume se trouvait très-blessé de ne pas faire partie du cercle de la Jeunesse. Son père lui avait défendu de se présenter, craignant qu'il ne fût pas admis. Mais l'irritation qu'il éprouvait devint trop forte; il lança une demande, sans avertir personne. Cela fit toute une grosse affaire. La commission chargée de se prononcer sur les admissions comptait alors les fils Maffre parmi ses membres. Lucien Delangre était président, et Séverin Rastoil, secrétaire. L'embarras de ces jeunes gens fut terrible. Tout en n'osant appuyer la demande, ils ne voulaient pas être désagréables au docteur Porquier, cet homme si digne, si bien cravaté, qui avait l'absolue confiance des dames de la société. Ambroise et Alphonse conjurèrent Guillaume de ne pas pousser les choses plus loin, en lui donnant à entendre qu'il n'avait aucune chance.
—Laissez donc! leur répondit-il; vous êtes des lâches tous les deux…. Est-ce que vous croyez que je tiens à entrer dans votre confrérie? C'est une farce que je fais. Je veux voir si vous aurez le courage de voter contre moi…. Je rirai bien, le jour où ces cagots me fermeront la porte au nez. Quant à vous, mes petits, vous pourrez aller vous amuser où vous voudrez; je ne vous reparlerai de la vie.
Les fils Maffre, consternés, supplièrent Lucien Delangre d'arranger les choses de façon à éviter un éclat. Lucien soumit la difficulté à son conseiller ordinaire, l'abbé Faujas, pour lequel il s'était pris d'une admiration de disciple. L'abbé, toutes les après-midi, de cinq à six heures, venait au cercle de la Jeunesse. Il traversait la grande salle d'un air affable, saluant, s'arrêtant parfois, debout devant une table, à causer quelques minutes avec un groupe de jeunes gens. Jamais il n'acceptait rien, pas même un verre d'eau pure. Puis, il entrait dans le salon de lecture, s'asseyait devant la grande table couverte d'un tapis vert, lisait attentivement tous les journaux que recevait le cercle, les feuilles légitimistes de Paris et des départements voisins. Parfois, il prenait une note rapide, sur un petit carnet. Après quoi, il se retirait discrètement, souriant de nouveau aux habitués, leur donnant des poignées de main. Certains jours pourtant, il demeurait plus longtemps, s'intéressait à une partie d'échecs, parlait avec gaieté de toutes choses. Les jeunes gens, qui l'aimaient beaucoup, disaient de lui:
—Quand il cause, on ne croirait jamais que c'est un prêtre.
Lorsque le fils du maire lui eût parlé de l'embarras où la demande de Guillaume mettait la commission, l'abbé Faujas promit de s'interposer. En effet, dès le lendemain, il vit le docteur Porquier, auquel il conta l'affaire. Le docteur fut atterré. Son fils voulait donc le faire mourir de chagrin, en déshonorant ses cheveux blancs. Et que résoudre, à cette heure? Si la demande était retirée, la honte n'en serait pas moins grande. Le prêtre lui conseilla d'exiler Guillaume, pendant deux ou trois mois, dans une propriété qu'il possédait à quelques lieues; lui, se chargeait du reste. Le dénoûment fut des plus simples. Dès que Guillaume fut parti, la commission mit la demande de côté, en déclarant que rien ne pressait et qu'un décision serait prise ultérieurement.
Le docteur Porquier apprit cette solution par Lucien Delangre, une après-midi, comme il se trouvait dans le jardin de la sous-préfecture. Il courut à la terrasse. C'était l'heure du bréviaire de l'abbé Faujas; il était là, sous la tonnelle des Mouret.
—Ah! monsieur le curé, que de remercîments! dit le docteur en se penchant. Je serais bien heureux de vous serrer la main.
—C'est un peu haut, répondit le prêtre, qui regardait le mur avec un sourire.
Mais le docteur Porquier était un homme plein d'effusion, que les obstacles ne décourageaient pas.
—Attendez, s'écria-t-il. Si vous le permettez, monsieur le curé, je vais faire le tour.
Et il disparut. L'abbé, toujours souriant, se dirigea lentement vers la petite porte qui s'ouvrait sur l'impasse des Chevillottes. Le docteur donnait déjà contre le bois de petits coups discrets.
—C'est que cette porte est condamnée, murmura le prêtre…. Il y a un des clous qui est cassé…. Si l'on avait un outil, ça ne serait pas difficile d'enlever l'autre.
Il regarda autour de lui, aperçut une bêche. Alors, d'un léger effort, il ouvrit la porte, dont il avait tiré les verroux. Puis, il sortit dans l'impasse des Chevillottes, où le docteur Porquier l'accabla de bonnes paroles. Comme ils se promenaient en causant le long de l'impasse, M. Maffre, qui se trouvait justement dans le jardin de M. Rastoil, ouvrit de son côté la petite porte cachée derrière la cascade. Et ces messieurs rirent beaucoup de se trouver, ainsi tous les trois dans cette ruelle déserte.
Ils restèrent là un instant. Lorsqu'ils prirent congé de l'abbé, le juge de paix et le docteur allongèrent la tête dans le jardin des Mouret, regardant curieusement autour d'eux.
Cependant, Mouret, qui mettait des tuteurs à des pieds de tomates, les aperçut en levant les yeux. Il resta muet de surprise.
—Eh bien! les voilà chez moi maintenant, murmura-t-il. Il ne manque plus que le curé amène ici les deux bandes! XIII
Serge avait alors dix-neuf ans. Il occupait au second étage, une petite chambre, en face de l'appartement du prêtre, où il vivait presque cloîtré, lisant beaucoup.
—Il faudra que je jette tes bouquins au feu, lui disait Mouret avec colère. Tu verras que tu finiras par te mettre au lit.
En effet, le jeune homme était d'un tempérament si nerveux, qu'il avait, à la moindre imprudence, des indispositions de fille, des bobos qui le retenaient dans sa chambre pendant deux ou trois jours. Rose le noyait alors de tisane, et lorsque Mouret montait pour le secouer un peu, comme il le disait, si la cuisinière était là, elle mettait son maître à la porte, en lui criant:
—Laissez-le donc tranquille, ce mignon! vous voyez bien que vous le tuez avec vos brutalités…. Allez, il ne tient guère de vous, il est tout le portrait de sa mère. Vous ne les comprendrez jamais, ni l'un ni l'autre.
Serge souriait. Son père, en le voyant si délicat, hésitait, depuis sa sortie du collège, à l'envoyer faire son droit à Paris. Il ne voulait pas entendre parler d'une Faculté de province; Paris, selon lui, était nécessaire à un garçon qui voulait aller loin. Il mettait dans son fils une grande ambition, disant que de plus bêtes—ses cousins Rougon, par exemple,—avaient fait un joli chemin. Chaque fois que le jeune homme lui semblait gaillard, il fixait son départ aux premiers jours du mois suivant; puis, la malle n'était jamais prête, le jeune homme toussait un peu, le départ se trouvait de nouveau renvoyé.
Marthe, avec sa douceur indifférente, se contentait de murmurer chaque fois:
—Il n'a pas encore vingt ans. Ce n'est guère prudent d'envoyer un enfant si jeune à Paris…. D'ailleurs il ne perd pas son temps ici. Tu trouves toi-même qu'il travaille trop.
Serge accompagnait sa mère à la messe. Il était d'esprit religieux, très-tendre et très-grave. Le docteur Porquier lui ayant recommandé beaucoup d'exercice, il s'était pris de passion pour la botanique, faisant des excursions, passant ensuite ses après-midi à dessécher les herbes qu'il avait cueillies, à les coller, à les classer, à les étiqueter. Ce fut alors que l'abbé Faujas devint son grand ami. L'abbé avait herborisé autrefois; il lui donna certains conseils pratiques dont le jeune homme se montra très-reconnaissant. Ils se prêtèrent quelques livres, ils allèrent un jour ensemble à la recherche d'une plante que le prêtre disait devoir pousser dans le pays. Quand Serge était souffrant, chaque matin, il recevait la visite de son voisin, qui causait longuement au chevet de son lit. Les autres jours, lorsqu'il se retrouvait sur pied, c'était lui qui frappait à la porte de l'abbé Faujas, dès qu'il l'entendait marcher dans sa chambre. Ils n'étaient séparés que par l'étroit palier, ils finissaient par vivre l'un chez l'autre.
Souvent Mouret s'emportait encore, malgré la tranquillité impassible de Marthe et les yeux irrités de Rose. —Qu'est-ce qu'il peut faire là-haut, ce garnement? grondait-il. Je passe des journées entières sans seulement l'apercevoir. Il ne sort plus de chez le curé; ils sont toujours à causer dans les coins… D'abord il va partir pour Paris. Il est fort comme un Turc. Tous ces bobos-là sont des frimes pour se faire dorloter. Vous avez beau me regarder toutes les deux, je ne veux pas que le curé fasse un cagot du petit.
Alors, il guetta son fils. Lorsqu'il le croyait chez l'abbé, il l'appelait rudement.
—J'aimerais mieux qu'il allât voir les femmes! cria-t-il un jour exaspéré.
—Oh! monsieur, dit Rose, c'est abominable, des idées pareilles.
—Oui, les femmes! Et je l'y mènerai moi-même, si vous me poussez à bout avec votre prêtraille!
Serge fit naturellement partie du cercle de la Jeunesse. Il y allait peu, d'ailleurs, préférant sa solitude. Sans la présence de l'abbé Faujas, avec lequel il s'y rencontrait parfois, il n'y aurait sans doute jamais mis les pieds. L'abbé, dans le salon de lecture, lui apprit à jouer aux échecs. Mouret, qui sut que «le petit» se retrouvait avec le curé, même au café, jura qu'il le conduirait au chemin de fer, dès le lundi suivant. La malle était faite, et sérieusement cette fois, lorsque Serge, qui avait voulu passer une dernière matinée en pleins champs, rentra, trempé par une averse brusque. Il dut se mettre au lit, les dents claquant de fièvre. Pendant trois semaines, il fut entre la vie et la mort. La convalescence dura deux grands mois. Les premiers jours surtout, il était si faible, qu'il restait la tête soulevée sur des oreillers, les bras étendus le long des draps, pareil à une figure de cire.
—C'est votre faute, monsieur, criait la cuisinière à Mouret. Si l'enfant meurt, vous aurez ça sur la conscience. Tant que son fils fut en danger, Mouret, assombri, les yeux rouges de larmes, rôda silencieusement dans la maison. Il montait rarement, piétinait dans le vestibule, à attendre le médecin à sa sortie. Quand il sut que Serge était sauvé, il se glissa dans la chambre, offrant ses services. Mais Rose le mit à la porte. On n'avait pas besoin de lui; l'enfant n'était pas encore assez fort pour supporter ses brutalités; il ferait bien mieux d'aller à ses affaires, que d'encombrer ainsi le plancher. Alors, Mouret resta tout seul au rez-de-chaussée, plus triste et plus désoeuvré; il n'avait de goût à rien, disait-il. Quand il traversait le vestibule, il entendait souvent, au second, la voix de l'abbé Faujas, qui passait les après-midi entières au chevet de Serge convalescent.
—Comment va-t-il aujourd'hui, monsieur le curé? demandait Mouret au prêtre timidement, lorsque ce dernier descendait au jardin.
—Assez bien; ce sera long, il faut de grands ménagements.
Et il lisait tranquillement son bréviaire, tandis que le père, un sécateur à la main, le suivait dans les allées, cherchant à renouer la conversation, pour avoir des nouvelles plus détaillées sur «le petit». Lorsque la convalescence s'avança, il remarqua que le prêtre ne quittait plus la chambre de Serge. Étant monté à plusieurs reprises, pendant que les femmes n'étaient pas là, il l'avait toujours trouvé assis auprès du jeune homme, causant doucement avec lui, lui rendant les petits services de sucrer sa tisane, de relever ses couvertures, de lui donner les objets qu'il désirait. Et c'était dans la maison tout un murmure adouci, des paroles échangées à voix basse entre Marthe et Rose, un recueillement particulier qui transformait le second étage en un coin de couvent. Mouret sentait comme une odeur d'encens chez lui; il lui semblait parfois, au balbutiement des voix, qu'on disait la messe, en haut.
—Que font-ils donc? pensait-il. Le petit est sauvé, pourtant; ils ne lui donnent pas l'extrême-onction.
Serge lui-même l'inquiétait. Il ressemblait à une fille, dans ses linges blancs. Ses yeux s'étaient agrandis; son sourire était une extase douce des lèvres, qu'il gardait même au milieu des plus cruelles souffrances. Mouret n'osait plus parler de Paris, tant le cher malade lui paraissait féminin et pudique.
Une après-midi, il était monté en étouffant le bruit de ses pas. Par la porte entre-bâillée, il aperçut Serge au soleil, dans un fauteuil. Le jeune homme pleurait, les yeux au ciel, tandis que sa mère, devant lui, sanglotait également. Ils se tournèrent tous les deux, au bruit de la porte, sans essuyer leurs larmes. Et, tout de suite, de sa voix faible de convalescent:
—Mon père, dit Serge, j'ai une grâce à vous demander. Ma mère prétend que vous vous fâcherez, que vous me refuserez une autorisation qui me comblerait de joie…. Je voudrais entrer au séminaire.
Il avait joint les mains avec une sorte de dévotion fiévreuse.
—Toi! toi! murmura Mouret.
Et il regarda Marthe qui détournait la tête. Il n'ajouta rien, alla à la fenêtre, revint s'asseoir au pied du lit, machinalement, comme assommé sous le coup.
—Mon père, reprit Serge au bout d'un long silence, j'ai vu Dieu, si près de la mort; j'ai juré d'être à lui. Je vous assure que toute ma joie est là. Croyez-moi, ne me désolez point.
Mouret, la face morne, les yeux à terre, ne prononçait toujours pas une parole. Il fit un geste de suprême découragement, en murmurant:
—Si j'avais le moindre courage, je mettrais deux chemises dans un mouchoir et je m'en irais. Puis, il se leva, vint battre contre les vitres du bout des doigts. Comme Serge allait l'implorer de nouveau:
—Non, non; c'est entendu, dit-il simplement. Fais-toi curé, mon garçon.
Et il sortit. Le lendemain, sans avertir personne, il partit pour Marseille, où il passa huit jours avec son fils Octave. Mais il revint soucieux, vieilli. Octave lui donnait peu de consolation. Il l'avait trouvé menant joyeuse vie, criblé de dettes, cachant des maîtresses dans ses armoires; d'ailleurs, il n'ouvrit pas les lèvres sur ces choses. Il devenait tout à fait sédentaire, ne faisait plus un seul de ces bons coups, un de ces achats de récolte sur pied, dont il était si glorieux autrefois. Rose remarqua qu'il affectait un silence presque absolu, qu'il évitait même de saluer l'abbé Faujas.
—Savez-vous que vous n'êtes guère poli? lui dit-elle un jour hardiment; monsieur le curé vient de passer, et vous lui avez tourné le dos…. Si c'est à cause de l'enfant que vous faites ça, vous avez bien tort. Monsieur le curé ne voulait pas qu'il entrât au séminaire; il l'a assez chapitré là-dessus; je l'ai entendu…. Ah! la maison est gaie maintenant; vous ne causez plus, même avec madame; quand vous vous mettez à table, on dirait un enterrement…. Moi, je commence à en avoir assez, monsieur.
Mouret quittait la pièce, mais la cuisinière le poursuivait dans le jardin.
—Est-ce que vous ne devriez pas être heureux de voir l'enfant sur ses pieds? Il a mangé une côtelette hier, le chérubin, et avec bon appétit encore…. Ça vous est bien égal, n'est-ce pas? Vous vouliez en faire un païen comme vous…. Allez, vous avez trop besoin de prières; c'est le bon Dieu qui veut notre salut à tous. A votre place, je pleurerais de joie, en pensant que ce pauvre petit coeur va prier pour moi. Mais vous êtes de pierre, vous, monsieur… Et comme il sera gentil, le mignon, en soutane! Alors, Mouret montait au premier étage. Là, il s'enfermait dans une chambre, qu'il appelait son bureau, une grande pièce nue, meublée d'une table et de deux chaises. Cette pièce devint son refuge, aux heures où la cuisinière le traquait. Il s'y ennuyait, redescendait au jardin, qu'il cultivait avec une sollicitude plus grande. Marthe ne semblait pas avoir conscience des bouderies de son mari; il restait parfois une semaine silencieux, sans qu'elle s'inquiétât ni se fâchât. Elle se détachait chaque jour davantage de ce qui l'entourait; elle crut même, tant la maison lui parut paisible, lorsqu'elle n'entendit plus, à toute heure, la voix grondeuse de Mouret, que celui-ci s'était raisonné, qu'il s'était arrangé comme elle un coin de bonheur. Cela la tranquillisa, l'autorisa à s'enfoncer plus avant dans son rêve. Quand il la regardait, les yeux troubles, ne la reconnaissant plus, elle lui souriait, elle ne voyait pas les larmes qui lui gonflaient les paupières.
Le jour où Serge, complètement guéri, entra au séminaire, Mouret resta seul à la maison avec Désirée. Maintenant, il la gardait souvent. Cette grande enfant, qui touchait à sa seizième année, aurait pu tomber dans le bassin, ou mettre le feu à la maison, en jouant avec des allumettes, comme une gamine de six ans. Lorsque Marthe rentra, elle trouva les portes ouvertes, les pièces vides. La maison lui sembla toute nue. Elle descendit sur la terrasse, et aperçut, au fond d'une allée, son mari qui jouait avec la jeune fille. Il était assis par terre, sur le sable; il emplissait gravement, à l'aide d'une petite pelle de bois, un chariot que Désirée tenait par une ficelle.
—Hue! hue! criait l'enfant.
—Mais attends donc, disait patiemment le bonhomme; il n'est pas plein…. Puisque tu veux faire le cheval, il faut attendre qu'il soit plein.
Alors, elle battit des pieds en faisant le cheval qui s'impatiente; puis, ne pouvant rester en place, elle partit, riant aux éclats. Le chariot sautait, se vidait. Quand elle eut fait le tour du jardin, elle revint, criant:
—Remplis-le, remplis-le encore!
Mouret le remplit de nouveau, à petites pelletées. Marthe était restée sur la terrasse, regardant, émue, mal à l'aise; ces portes ouvertes, cet homme jouant avec cette enfant, au fond de la maison vide, l'attristaient, sans qu'elle eût une conscience nette de ce qui se passait en elle. Elle monta se déshabiller, entendant Rose, qui était rentrée également, dire du haut du perron:
—Mon Dieu! que monsieur est bête!
Selon l'expression de ses amis du cours Sauvaire, des petits rentiers avec lesquels il faisait tous les jours son tour de promenade, Mouret «était touché». Ses cheveux avaient grisonné en quelques mois, il fléchissait sur les jambes, il n'était plus le terrible moqueur que toute la ville redoutait. On crut un instant qu'il s'était lancé dans des spéculations hasardeuses et qu'il pliait sous quelque grosse perte d'argent.
Madame Paloque, accoudée à la fenêtre de sa salle à manger, qui donnait sur la rue Balande, disait même «qu'il filait un vilain coton», chaque fois qu'elle le voyait sortir. Et si l'abbé Faujas traversait la rue, quelques minutes plus tard, elle prenait plaisir à s'écrier, surtout lorsqu'elle avait du monde chez elle:
—Voyez donc monsieur le curé; en voilà un qui engraisse!… S'il mangeait dans la même assiette que monsieur Mouret, on croirait qu'il ne lui laisse que les os.
Elle riait, et l'on riait avec elle. L'abbé Faujas, en effet, devenait superbe, toujours ganté de noir, la soutane luisante. Il avait un sourire particulier, un plissement ironique des lèvres, lorsque madame de Condamin le complimentait sur sa bonne mine. Ces dames l'aimaient bien mis, vêtu d'une façon cossue et douillette. Lui, devait rêver la lutte à poings fermés, les bras nus, sans souci du haillon. Mais, lorsqu'il se négligeait, le moindre reproche de la vieille madame Rougon le tirait de son abandon; il souriait, il allait acheter des bas de soie, un chapeau, une ceinture neuve. Il usait beaucoup, son grand corps faisait tout craquer.
Depuis la fondation de l'oeuvre de la Vierge, toutes les femmes étaient pour lui; elles le défendaient contre les vilaines histoires qui couraient encore parfois, sans qu'on pût en deviner nettement la source. Elles le trouvaient bien un peu rude par moments; mais cette brutalité ne leur déplaisait pas, surtout dans le confessionnal, où elles aimaient à sentir cette main de fer s'abattre sur leur nuque.
—Ma chère, dit un jour madame de Condamin à Marthe, il m'a grondée hier. Je crois qu'il m'aurait battue, s'il n'y avait pas eu une planche entre nous…. Ah! il n'est pas toujours commode!
Et elle eut un petit rire, jouissant encore de cette querelle avec son directeur. Il faut dire que madame de Condamin avait cru remarquer la pâleur de Marthe, quand elle lui faisait certaines confidences sur la façon dont l'abbé Faujas confessait; elle devinait sa jalousie, elle prenait un méchant plaisir à la torturer, en redoublant de détails intimes.
Lorsque l'abbé Faujas eut créé le cercle de la Jeunesse, il se fit bon enfant; ce fut comme une nouvelle incarnation. Sous l'effort de la volonté, sa nature sévère se pliait ainsi qu'une cire molle. Il laissa conter la part qu'il avait prise à l'ouverture du cercle, il devint l'ami de tous les jeunes gens de la ville, se surveillant davantage, sachant que les collégiens échappés n'ont pas le goût des femmes pour les brutalités. Il faillit se fâcher avec le fils Rastoil, dont il menaça de tirer les oreilles, à propos d'une altercation sur le règlement intérieur du cercle; mais, avec un empire surprenant sur lui-même, il lui tendit la main presque aussitôt, s'humiliant, mettant les assistants de son côté par sa bonne grâce à offrir des excuses «à cette grande bête de Saturnin,» comme on le nommait.