XIV
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À la procession générale de la Fête-Dieu, sur la place de la Sous-Préfecture, lorsque Mgr Rousselot descendit les marches du magnifique reposoir dressé par les soins de madame de Condamin, contre la porte même du petit hôtel qu'elle habitait, on remarqua avec surprise dans l'assistance que le prélat tournait brusquement le dos à l'abbé Faujas.
—Tiens! dit madame Rougon, qui se trouvait à la fenêtre de son salon, il y a donc de la brouille?
—Vous ne le saviez pas? répondit madame Paloque, accoudée à côté de la vieille dame; on en parle depuis hier. L'abbé Fenil est rentré en grâce.
M. de Condamin, debout derrière ces dames, se mit à rire. Il s'était sauvé de chez lui, en disant que «ça puait l'église.»
—Ah bien! murmura-t-il, si vous vous arrêtez à ces histoires!… L'évêque est une girouette, qui tourne dès que le Faujas ou le Fenil souffle sur lui; aujourd'hui l'un, demain l'autre. Ils se sont fâchés et remis plus de dix fois. Vous verrez qu'avant trois jours ce sera le Faujas qui sera l'enfant gâté.
—Je ne crois pas, reprit madame Paloque; cette fois, c'est sérieux… Il paraît que l'abbé Faujas attire de gros désagréments à monseigneur. Il aurait fait anciennement des sermons qui ont beaucoup déplu à Rome. Je ne puis pas vous expliquer ça tout au long, moi. Enfin je sais que monseigneur a reçu de Rome des lettres de reproches, dans lesquelles on lui dit de se tenir sur ses gardes…. On prétend que l'abbé Faujas est un agent politique.
—Qui prétend cela? demanda madame Rougon, en clignant les yeux comme pour suivre la procession, qui s'allongeait dans la rue de la Banne.
—Je l'ai entendu dire, je ne sais plus, dit la femme du juge d'un air indifférent.
Et elle se retira, assurant qu'on devait mieux voir de la fenêtre d'à côté. M. de Condamin prit sa place auprès de madame Rougon, à laquelle il dit à l'oreille:
—Je l'ai vue entrer déjà deux fois chez l'abbé Fenil; elle complote certainement quelque chose avec lui…. L'abbé Faujas a dû marcher sur cette vipère, et elle cherche à le mordre…. Si elle n'était pas si laide, je lui rendrais le service de l'avertir que jamais son mari ne sera président.
—Pourquoi? je ne comprends pas, murmura la vieille dame d'un air naïf.
M. de Condamin la regarda curieusement; puis il se mit à rire.
Les deux derniers gendarmes de la procession venaient de disparaître au coin du cours Sauvaire. Alors, les quelques personnes que madame Rougon avaient invitées à venir voir bénir le reposoir, rentrèrent dans le salon, causant un instant de la bonne grâce de monseigneur, des bannières neuves des congrégations, surtout des jeunes filles de l'oeuvre de la Vierge, dont le passage venait d'être très-remarqué. Les dames ne tarissaient pas, et le nom de l'abbé Faujas était prononcé à chaque instant avec de vifs éloges.
—C'est un saint, décidément, dit en ricanant madame Paloque à M. de Condamin, qui était allé s'asseoir près d'elle.
Puis, se penchant:
—Je n'ai pas pu parler librement devant la mère… On cause beaucoup trop de l'abbé Faujas et de madame Mouret. Ces vilains bruits ont dû arriver aux oreilles de monseigneur.
M. de Condamin se contenta de répondre:
—Madame Mouret est une femme charmante, très-désirable encore malgré ses quarante ans.
—Oh! charmante, charmante, murmura madame Paloque, dont un flot de bile verdit la face.
—Tout à fait charmante, insista le conservateur des eaux et forêts; elle est à l'âge des grandes passions et des grands bonheurs…. Vous vous jugez très-mal entre femmes.
Et il quitta le salon, heureux de la rage contenue de madame Paloque. La ville, en effet, s'occupait passionnément de la lutte continue que l'abbé Faujas soutenait contre l'abbé Fenil, pour conquérir sur lui Mgr Rousselot. C'était un combat de chaque heure, un assaut de servantes-maîtresses se disputant les tendresses d'un vieillard. L'évêque souriait finement; il avait trouvé une sorte d'équilibre entre ces deux volontés contraires, il les battait l'un par l'autre, s'amusait de les voir à terre tour à tour, quitte à toujours accepter les soins du plus fort, pour avoir la paix. Quant aux médisances qu'on lui rapportait sur ses favoris, elles le laissaient plein d'indulgence; ils les savait capables de s'accuser mutuellement d'assassinat.
—Vois-tu, mon enfant, disait-il à l'abbé Surin, dans ses heures de confidences, ils sont pires tous les deux…. Je crois que Paris l'emportera et que Rome sera battue; mais je n'en suis pas assez sûr, je les laisse se détruire, en attendant. Quand l'un aura achevé l'autre, nous le saurons bien…. Tiens, lis-moi la troisième ode d'Horace: il y a là un vers que je crains d'avoir mal traduit.
Le mardi qui suivit la procession générale, le temps était superbe. Des rires venaient du jardin des Rastoil et du jardin de la sous-préfecture. Il y avait là, des deux côtés, nombreuse société sous les arbres. Dans le jardin des Mouret, l'abbé Faujas, à son habitude, lisait son bréviaire, en se promenant doucement le long des grands buis. Depuis quelques jours, il tenait la porte de l'impasse fermée; il coquettait avec les voisins, semblait se cacher pour qu'on le désirât. Peut-être avait-il remarqué un léger refroidissement, à la suite de sa dernière brouille avec monseigneur et des histoires abominables que ses ennemis faisaient courir.
Vers cinq heures, comme le soleil baissait, l'abbé Surin proposa aux demoiselles Rastoil une partie de volant. Il était de première force. Malgré l'approche de la trentaine, Angéline et Aurélie adoraient les petits jeux; leur mère leur aurait encore fait porter des robes courtes, si elle avait osé. Quand la bonne eut apporté les raquettes, l'abbé Surin, qui cherchait des yeux une place dans le jardin, tout ensoleillé par les derniers rayons, eut une idée que ces demoiselles approuvèrent vivement.
—Si nous allions nous mettre dans l'impasse des Chevillottes? dit-il, nous serions à l'ombre des marronniers; puis, nous aurions bien plus de recul.
Ils sortirent, et la partie la plus agréable du monde s'engagea. Les deux demoiselles commencèrent. Ce fut Angéline qui manqua la première le volant. L'abbé Surin l'ayant remplacée tint la raquette avec une adresse et une ampleur vraiment magistrales. Il avait ramené sa soutane entre ses jambes; il bondissait en avant, en arrière, sur les côtes, ramassait le volant au ras du sol, le saisissait d'un revers à des hauteurs surprenantes, le lançait roide comme une balle ou lui faisait décrire des courbes élégantes, calculées avec une science parfaite. D'ordinaire, il préférait les mauvais joueurs, qui, en jetant le volant au hasard, sans aucun rhythme, selon son expression, l'obligeaient à déployer toute la souplesse de son jeu. Mademoiselle Aurélie était d'une jolie force; elle poussait un cri d'hirondelle à chaque coup de raquette, riant comme une folle quand le volant s'en allait droit sur le nez du jeune abbé; puis, elle se ramassait dans ses jupes pour l'attendre ou reculait par petits sauts, avec un bruit terrible d'étoffe froissée, lorsqu'il lui faisait la niche de taper plus fort. Enfin, le volant étant venu se planter dans ses cheveux, elle faillit tomber à la renverse, ce qui les égaya beaucoup tous les trois. Angéline prit la place. Dans le jardin des Mouret, chaque fois que l'abbé Faujas levait les yeux de son bréviaire, il apercevait le vol blanc du volant au-dessus de la muraille, pareil à un gros papillon.
—Monsieur le curé, êtes-vous là? cria Angéline, en venant frapper à la petite porte; notre volant est entré chez vous.
L'abbé, ayant ramassé le volant tombé à ses pieds, se décida à ouvrir.
—Ah! merci, monsieur le curé, dit Aurélie, qui tenait déjà la raquette. Il n'y a qu'Angéline pour un coup pareil…. L'autre jour, papa nous regardait; elle lui a envoyé ça dans l'oreille, et si fort, qu'il en est resté sourd jusqu'au lendemain.
Les rires éclatèrent de nouveau. L'abbé Surin, rose comme une fille, s'essuyait délicatement le front, à petites tapes, avec un fin mouchoir. Il rejetait ses cheveux blonds derrière les oreilles, les yeux luisants, la taille souple, se servant de sa raquette comme d'un éventail. Dans le feu du plaisir, son rabat avait légèrement tourné. —Monsieur le curé, dit-il en se remettant en position, vous allez juger les coups.
L'abbé Faujas, son bréviaire sous le bras, souriant d'un air paternel, resta sur le seuil de la petite porte. Cependant, par la porte charretière de la sous-préfecture entr'ouverte, le prêtre avait dû apercevoir M. Péqueur des Saulaies assis devant la pièce d'eau, au milieu de ses familiers. Il ne tourna pourtant pas la tête; il marquait les points, complimentait l'abbé Surin, consolait les demoiselles Rastoil.
—Dites donc, Péqueur, vint murmurer plaisamment M. de Condamin à l'oreille du sous-préfet, vous avez tort de ne pas inviter ce petit abbé à vos soirées; il est bien agréable avec les dames, il doit valser à ravir.
Mais M. Péqueur des Saulaies, qui causait vivement avec M. Delangre, parut ne pas entendre. Il continua, s'adressant au maire:
—Vraiment, mon cher ami, je ne sais où vous voyez en lui les belles choses dont vous me parlez. L'abbé Faujas est au contraire très-compromettant. Son passé est fort louche, on colporte ici certaines choses… Je ne vois pas pourquoi je me mettrais aux genoux de ce curé-là, d'autant plus que le clergé de Plassans nous est hostile…. D'abord ça ne me servirait à rien.
M. Delangre et M. de Condamin, qui avaient échangé un regard, se contentèrent de hocher la tête, sans répondre.
—A rien du tout, reprit le sous-préfet. Vous n'avez pas besoin de faire les mystérieux. Tenez, j'ai écrit à Paris, moi. J'avais la tête cassée; je voulais avoir le coeur net sur le Faujas, que vous semblez traiter en prince déguisé. Eh bien, savez-vous ce qu'on m'a répondu? On m'a répondu qu'on ne le connaissait pas, qu'on n'avait rien à me dire, que je devais, d'ailleurs, éviter avec soin de me mêler des affaires du clergé…. On est déjà assez mécontent à Paris, depuis que cet imbécile de Lagrifoul a passé. Je suis prudent, vous comprenez.
Le maire échangea un nouveau regard avec le conservateur des eaux et forêts. Il haussa même légèrement les épaules devant les moustaches correctes de M. Péqueur des Saulaies.
—Écoutez-moi bien, lui dit-il au bout d'un silence; vous voulez être préfet, n'est-ce pas?
Le sous-préfet sourit en se dandinant sur sa chaise.
—Alors, allez donner tout de suite une poignée de main à l'abbé Faujas, qui vous attend là-bas en regardant jouer au volant.
M. Péqueur des Saulaies resta muet, très-surpris, ne comprenant pas. Il leva les yeux sur M. de Condamin, auquel il demanda avec une certaine inquiétude:
—Est-ce aussi votre avis?
—Mais sans doute; allez lui donner une poignée de main, répondit le conservateur des eaux et forêts.
Puis, il ajouta avec une pointe de moquerie:
—Interrogez ma femme, en qui vous avez toute confiance.
Madame de Condamin arrivait. Elle avait une délicieuse toilette rose et grise. Quand on lui eut parlé de l'abbé:
—Ah! vous avez tort de manquer de religion, dit-elle gracieusement au sous-préfet; c'est à peine si l'on vous voit à l'église, les jours de cérémonies officielles. Vraiment, cela me fait trop de chagrin; il faut que je vous convertisse. Que voulez-vous qu'on pense du gouvernement que vous représentez, si vous n'êtes pas bien avec le bon Dieu?… Laissez-nous, messieurs; je vais confesser monsieur Péqueur.
Elle s'était assise, plaisantant, souriant.
—Octavie, murmura le sous-préfet, lorsqu'ils furent seuls, ne vous moquez pas de moi. Vous n'étiez pas dévote, à Paris, rue du Helder. Vous savez que je me tiens à quatre, pour ne pas éclater, quand je vous vois donner le pain bénit, à Saint-Saturnin.
—Vous n'êtes point sérieux, mon cher, répondit-elle sur le même ton; cela vous jouera quelque mauvais tour. Réellement, vous m'inquiétez, je vous ai connu plus intelligent. Êtes-vous assez aveugle pour ne pas voir que vous branlez dans le manche? Comprenez donc que si l'on ne vous a point encore fait sauter, c'est qu'on ne veut pas donner l'éveil au légitimistes de Plassans. Le jour où ils verront arriver un autre sous-préfet, ils se méfieront; tandis qu'avec vous, ils s'endorment, ils se croient certains de la victoire, aux prochaines élections. Ce n'est pas flatteur, je le sais, d'autant plus que j'ai la certitude absolue qu'on agit sans vous… Entendez-vous? mon cher, vous êtes perdu, si vous ne devinez certaines choses.
Il la regardait avec une véritable épouvante.
—Est-ce que «le grand homme» vous a écrit? demanda-t-il, faisant allusion à un personnage qu'ils désignaient ainsi entre eux.
—Non, il a rompu entièrement avec moi. Je ne suis pas une sotte, j'ai compris la première la nécessité de cette séparation. D'ailleurs, je n'ai pas à me plaindre: il s'est montré très-bon, il m'a mariée, il m'a donné d'excellents conseils, dont je me trouve bien…. Mais j'ai gardé des amis à Paris. Je vous jure que vous n'avez que juste le temps de vous raccrocher aux branches. Ne faites plus le païen, allez vite donner une poignée de main à l'abbé Faujas… Vous comprendrez plus tard, si vous ne devinez pas aujourd'hui.
M. Péqueur des Saulaies restait le nez baissé, un peu honteux de la leçon. Il était très-fat, il montra ses dents blanches, chercha à se tirer du ridicule, en murmurant tendrement: —Si vous aviez voulu, Octavie, nous aurions gouverné Plassans à nous deux. Je vous avais offert de reprendre cette vie si douce….
—Décidément, vous êtes un sot, interrompit-elle d'une voix fâchée. Vous m'agacez avec votre «Octavie». Je suis madame de Condamin pour tout le monde, mon cher…. Vous ne comprenez donc rien? J'ai trente mille francs de rente; je règne sur toute une sous-préfecture; je vais partout, je suis partout respectée, saluée, aimée. Ceux qui soupçonneraient le passé, n'auraient que plus d'amabilité pour moi…. Qu'est-ce que je ferais de vous, bon Dieu! Vous me gêneriez. Je suis une honnête femme, mon cher.
Elle s'était levée. Elle s'approcha du docteur Porquier, qui, selon son habitude, venait après ses visites passer une heure dans le jardin de la sous-préfecture, pour entretenir sa belle clientèle.
—Oh! docteur, j'ai une migraine, mais une migraine! dit-elle avec des mines charmantes. Ça me tient là, dans le sourcil gauche.
—C'est le côté du coeur, madame, répondit galamment le docteur.
Madame de Condamin sourit, sans pousser plus loin la consultation. Madame Paloque se pencha à l'oreille de son mari, qu'elle amenait chaque jour, afin de te recommander constamment à l'influence du sous-préfet:
—Il ne les guérit pas autrement, murmura-t-elle.
Cependant, M. Péqueur des Saulaies, après avoir rejoint M. de Condamin et M. Delangre, manoeuvrait habilement pour les conduire du côté de la porte charretière. Quand il n'en fut plus qu'à quelques pas, il s'arrêta, comme intéressé par la partie de volant qui continuait dans l'impasse. L'abbé Surin, les cheveux au vent, les manches de la soutane retroussées, montrant ses poignets blancs et minces comme ceux d'une femme, venait de reculer la distance, en plaçant mademoiselle Aurélie à vingt pas. Il se sentait regardé, il se surpassait vraiment. Mademoiselle Aurélie était, elle aussi, dans un de ses bons jours, au contact d'un tel maître. Le volant, lancé du poignet décrivait une courbe molle, très-allongée; et cela avec une telle régularité, qu'il semblait tomber de lui-même sur les raquettes, voler de l'une à l'autre, du même vol souple, sans que les joueurs bougeassent de place. L'abbé Surin, la taille un peu renversée, développait les grâces de son buste.
—Très-bien, très-bien! cria le sous-préfet ravi. Ah! monsieur l'abbé, je vous fais mes compliments.
Puis, se tournant vers madame de Condamin, le docteur Porquier et les Paloque:
—Venez donc, je n'ai jamais rien vu de pareil…. Vous permettez que nous vous admirions, monsieur l'abbé?
Toute la société de la sous-préfecture forma alors un groupe, au fond de l'impasse. L'abbé Faujas n'avait pas bougé; il répondit, par un léger signe de tête aux saluts de M. Delangre et de M. de Condamin. Il marquait toujours les points. Quand Aurélie manqua le volant, il dit avec bonhomie:
—Cela vous fait trois cent dix points, depuis qu'on a changé la distance; votre soeur n'en a que quarante-sept.
Tout en ayant l'air de suivre le volant avec un vif intérêt, il jetait de rapides coups d'oeil sur la porte du jardin des Rastoil, restée grande ouverte. M. Maffre seul s'y était montré jusque-là. Il fut appelé de l'intérieur du jardin.
—Qu'ont-ils donc à rire si fort? lui demanda M. Rastoil, qui causait avec M. de Bourdeu, devant la table rustique.
—C'est le secrétaire de monseigneur qui joue, répondit M. Maffre. Il fait des choses étonnantes, tout le quartier le regarde…. Monsieur le curé, qui est là, en est émerveillé.
M. de Bourdeu prit une large prise, en murmurant: —Ah! monsieur l'abbé Faujas est là?
Il rencontra le regard de M. Rastoil. Tous deux semblèrent gênés.
—On m'a raconté, hasarda le président, que l'abbé est rentré en faveur auprès de monseigneur.
—Oui, ce matin même, dit M. Maffre. Oh! une réconciliation complète. J'ai eu des détails très-touchants. Monseigneur a pleuré…. Vraiment, l'abbé Fenil a eu quelques torts.
—Je vous croyais l'ami du grand vicaire, fit remarquer M. de Bourdeu.
—Sans doute, mais je suis aussi l'ami de monsieur le curé, répliqua vivement le juge de paix. Dieu merci! il est d'une piété qui défie les calomnies. N'est-on pas allé jusqu'à attaquer sa moralité? C'est une honte!
L'ancien préfet regarda de nouveau le président d'un air singulier.
—Et n'a-t-on pas cherché à compromettre monsieur le curé dans les affaires politiques! continua M. Maffre. On disait qu'il venait tout bouleverser ici, donner des places à droite et à gauche, faire triompher la clique de Paris. On n'aurait pas plus mal parlé d'un chef de brigands…. Un tas de mensonges, enfin!
M. de Bourdeu, du bout de sa canne, dessinait un profil sur le sable de l'allée.
—Oui, j'ai entendu parler de ces choses, dit-il négligemment; il est bien peu croyable qu'un ministre de la religion accepte un tel rôle…. D'ailleurs, pour l'honneur de Plassans, je veux croire qu'il échouerait complètement. Il n'y a ici personne à acheter.
—Des cancans! s'écria le président, en haussant les épaules. Est-ce qu'on retourne une ville comme une vieille veste? Paris peut nous envoyer tous ses mouchards, Plassans restera légitimiste. Voyez le petit Péqueur? Nous n'en avons fait qu'une bouchée…. Il faut que le monde soit bien bête! On s'imagine alors que des personnages mystérieux parcourent les provinces, offrant des places. Je vous avoue que je serais bien curieux de voir un de ces messieurs.
Il se fâchait. M. Maffre, inquiet, crut devoir se défendre.
—Permettez, interrompit-il, je n'ai pas affirmé que monsieur l'abbé Faujas fût un agent bonapartiste; au contraire, j'ai trouvé cette accusation absurde.
—Eh! il n'est plus question de l'abbé Faujas; je parle en général. On ne se vend pas comme cela, que diable!… L'abbé Faujas est au-dessus de tous les soupçons.
Il y eut un silence. M. de Bourdeu achevait le profil, sur le sable, par une grande barbe en pointe.
—L'abbé Faujas n'a pas d'opinion politique, dit-il de sa voix sèche.
—Évidemment, reprit M. Rastoil; nous lui reprochions son indifférence; mais, aujourd'hui, je l'approuve. Avec tous ces bavardages, la religion se trouverait compromise…. Vous le savez comme moi, Bourdeu, on ne peut l'accuser de la moindre démarche louche. Jamais on ne l'a vu à la sous-préfecture, n'est-ce pas? Il est resté très-dignement à sa place…. S'il était bonapartiste, il ne s'en cacherait pas, parbleu!
—Sans doute.
—Ajoutez qu'il mène une vie exemplaire. Ma femme et mon fils m'ont donné sur son compte des détails qui m'ont vivement ému.
A ce moment, les rires redoublèrent, dans l'impasse. La voix de l'abbé Faujas s'éleva, complimentant mademoiselle Aurélie sur un coup de raquette vraiment remarquable. M. Rastoil, qui s'était interrompu, reprit avec un sourire:
—Vous entendez? Qu'ont-ils donc à s'amuser ainsi? Cela donne envie d'être jeune.
Puis, de sa voix grave: —Oui, ma femme et mon fils m'ont fait aimer l'abbé Faujas. Nous regrettons vivement que sa discrétion l'empêche d'être des nôtres.
M. de Bourdeu approuvait de la tête, lorsque des applaudissements s'élevèrent dans l'impasse. Il y eut un tohu-bohu de piétinements, de rires, de cris, toute une bouffée de gaieté d'écoliers en récréation. M. Rastoil quitta son siège rustique.
—Ma foi! dit-il avec bonhomie, allons voir; je finis par avoir des démangeaisons dans les jambes.
Les deux autres le suivirent. Tous trois restèrent devant la petite porte. C'était la première fois que le président et l'ancien préfet s'aventuraient jusque-là. Quand ils aperçurent, au fond de l'impasse, le groupe formé par la société de la sous-préfecture, ils prirent des mines graves. M. Péqueur des Saulaies de son côté, se redressa, se campa dans une attitude officielle; tandis que madame de Condamin, très-rieuse, se glissait le long des murs, emplissant l'impasse du frôlement de sa toilette rose. Les deux sociétés s'épiaient par des coups d'oeil de côté, ne voulant céder la place ni l'une ni l'autre; et, entre elles, l'abbé Faujas, toujours sur la porte des Mouret, tenant son bréviaire sous le bras, s'égayait doucement, sans paraître le moins du monde comprendre la délicatesse de la situation.
Cependant, tous les assistants retenaient leur haleine. L'abbé Surin, voyant grossir son public, voulut enlever les applaudissements par un dernier tour d'adresse. Il s'ingénia, se proposa des difficultés, se tournant, jouant sans regarder venir le volant, le devinant en quelque sorte, le renvoyant à mademoiselle Aurélie, par-dessus sa tête, avec une précision mathématique. Il était très-rouge, suant, décoiffé; son rabat, qui avait complétement tourné, lui pendait maintenant sur l'épaule droite. Mais il restait vainqueur, l'air riant, charmant toujours. Les deux sociétés s'oubliaient à l'admirer; madame de Condamin réprimait les bravos, qui éclataient trop tôt, en agitant son mouchoir de dentelle. Alors, le jeune abbé, raffinant encore, se mit à faire de petits sauts sur lui-même, à droite, à gauche, les calculant de façon à recevoir chaque fois le volant dans une nouvelle position. C'était le grand exercice final. Il accélérait le mouvement, lorsque, en sautant, le pied lui manqua; il faillit tomber sur la poitrine de madame de Condamin, qui avait tendu les bras en poussant un cri. Les assistants, le croyant blessé, se précipitèrent; mais lui, chancelant, se rattrapant à terre sur les genoux et sur les mains, se releva d'un bond suprême, ramassa, renvoya à mademoiselle Aurélie le volant, qui n'avait pas encore touché le sol. Et la raquette haute, il triompha,
—Bravo! bravo! cria M. Péqueur des Saulaies en s'approchant.
—Bravo! le coup est superbe! répéta M. Rastoil, qui s'avança également.
La partie fut interrompue. Les deux sociétés avaient envahi l'impasse; elles se mêlaient, entouraient l'abbé Surin, qui, hors d'haleine, s'appuyait au mur, à côté de l'abbé Faujas. Tout le monde parlait à la fois.
—J'ai cru qu'il avait la tête cassée en deux, disait le docteur Porquier à M. Maffre d'une voix pleine d'émotion.
—Vraiment, tous ces jeux finissent mal, murmura M. de Bourdeu en s'adressant à M. Delangre et aux Paloque, tout en acceptant une poignée de main de M. de Condamin, qu'il évitait dans les rues, pour ne pas avoir à le saluer.
Madame de Condamin allait du sous-préfet au président, les mettait en face l'un de l'autre, répétait:
—Mon Dieu! je suis plus malade que lui, j'ai cru que nous allions tomber tous les deux. Vous avez vu, c'est une grosse pierre. —Elle est là, tenez, dit M. Rastoil; il a dû la rencontrer sous son talon.
—C'est cette pierre ronde, vous croyez? demanda M. Péqueur des Saulaies en ramassant le caillou.
Jamais ils ne s'étaient parlé en dehors des cérémonies officielles. Tous deux se mirent à examiner la pierre; ils se la passaient, se faisaient remarquer qu'elle était tranchante et qu'elle aurait pu couper le soulier de l'abbé. Madame de Condamin, entre eux, leur souriait, leur assurait qu'elle commençait à se remettre.
—Monsieur l'abbé se trouve mal! s'écrièrent les demoiselles Rastoil.
L'abbé Surin, en effet, était devenu très-pâle, en entendant parler du danger qu'il avait couru. Il fléchissait, lorsque l'abbé Faujas, qui s'était tenu à l'écart, le prit entre ses bras puissants et le porta dans le jardin des Mouret, où il l'assit sur une chaise. Les deux sociétés envahirent la tonnelle. Là, le jeune abbé s'évanouit complètement.
—Rose, de l'eau, du vinaigre! cria l'abbé Faujas en s'élançant vers le perron.
Mouret, qui était dans la salle à manger, parut à la fenêtre; mais, en voyant tout ce monde au fond de son jardin, il recula comme pris de peur; il se cacha, ne se montra plus. Cependant, Rose arrivait avec toute une pharmacie. Elle se hâtait, elle grognait:
—Si madame était là, au moins; elle est au séminaire, pour le petit… Je suis toute seule, je ne peux pas faire l'impossible, n'est-ce pas?… Allez, ce n'est pas monsieur qui bougerait. On pourrait mourir avec lui. Il est dans la salle à manger, à se cacher comme un sournois. Non, un verre d'eau, il ne vous le donnerait pas; il vous laisserait crever.
Tout en mâchant ces paroles, elle était arrivée devant l'abbé Surin évanoui. —Oh! le Jésus! dit-elle avec une tendresse apitoyée de commère.
L'abbé Surin, les yeux fermés, la face pâle entre ses longs cheveux blonds, ressemblait à un de ces martyrs aimables qui se pâment sur les images de sainteté. L'aînée des demoiselles Rastoil lui soutenait la tête, renversée mollement, découvrant le cou blanc et délicat. On s'empressa. Madame de Condamin, à légers coups, lui tamponna les tempes avec un linge trempé dans de l'eau vinaigrée. Les deux sociétés attendaient, anxieuses. Enfin il ouvrit les yeux, mais il les referma. Il s'évanouit encore deux fois.
—Vous m'avez fait une belle peur! lui dit poliment le docteur Porquier, qui avait gardé sa main dans la sienne.
L'abbé restait assis, confus, remerciant, assurant que ce n'était rien. Puis, il vit qu'on lui avait déboutonné sa soutane et qu'il avait le cou nu; il sourit, il remit son rabat. Et, comme on lui conseillait de se tenir tranquille, il voulut montrer qu'il était solide; il retourna dans l'impasse avec les demoiselles Rastoil, pour finir la partie.
—Vous êtes très-bien ici, dit M. Rastoil à l'abbé Faujas, qu'il n'avait pas quitté.
—L'air est excellent sur cette côte, ajouta M. Péqueur des Saulaies de son air charmant.
Les deux sociétés regardaient curieusement la maison des Mouret.
—Si ces dames et ces messieurs, dit Rose, veulent rester un instant dans le jardin…. Monsieur le curé est chez lui…. Attendez, je vais aller chercher des chaises.
Et elle fit trois voyages, malgré les protestations. Alors, après s'être regardées un instant, les deux sociétés s'assirent par politesse. Le sous-préfet s'était mis à la droite de l'abbé Faujas, tandis que le président se plaçait à sa gauche. La conversation fut très-amicale.
—Vous n'êtes pas un voisin tapageur, monsieur le curé, répétait gracieusement M. Péqueur des Saulaies. Vous ne sauriez croire le plaisir que j'ai à vous apercevoir, tous les jours, aux mêmes heures, dans ce petit paradis. Cela me repose de mes tracas.
—Un bon voisin, c'est chose si rare! reprenait M. Rastoil.
—Sans doute, interrompait M. de Bourdeu; monsieur le curé a mis ici une heureuse tranquillité de cloître. Pendant que l'abbé Faujas souriait et saluait, M. de Condamin, qui ne s'était pas assis, vint se pencher à l'oreille de M. Delangre, en murmurant:
—Voilà Rastoil qui rêve une place de substitut pour son flandrin de fils.
M. Delangre lui lança un regard terrible, tremblant à l'idée que ce buvard incorrigible pouvait tout gâter; ce qui n'empêcha pas le conservateur des eaux et forêts d'ajouter:
—Et Bourdeu qui croit déjà avoir rattrapé sa préfecture!
Mais madame de Condamin venait de produire une sensation, en disant d'un air fin:
—Ce que j'aime dans ce jardin, c'est ce charme intime qui semble en faire un petit coin fermé à toutes les misères de ce monde. Caïn et Abel s'y seraient réconciliés.
Et elle avait souligné sa phrase en l'accompagnant de deux coups d'oeil, à droite et à gauche, vers les jardins voisins. M. Maffre et le docteur Porquier hochèrent la tête d'un air d'approbation; tandis que les Paloque s'interrogeaient, inquiets, ne comprenant pas, craignant de se compromettre d'un côté ou d'un autre, s'ils ouvraient la bouche.
Au bout d'un quart d'heure, M. Rastoil se leva.
—Ma femme ne va plus savoir où nous sommes passés, murmura-t-il.
Tout le monde s'était mis debout, un peu embarrassé pour prendre congé. Mais l'abbé Faujas tendit les mains: —Mon paradis reste ouvert, dit-il de son air le plus souriant.
Alors, le président promit de rendre, de temps à autre, une visite à monsieur le curé. Le sous-préfet s'engagea de même, avec plus d'effusion. Et les deux sociétés restèrent encore là cinq grandes minutes à se complimenter, pendant que, dans l'impasse, les rires des demoiselles Rastoil et de l'abbé Surin s'élevaient de nouveau. La partie avait repris tout son feu; le volant allait et venait, d'un vol régulier, au-dessus de la muraille.
XV
Un vendredi, madame Paloque, qui entrait à Saint-Saturnin, fut toute surprise d'apercevoir Marthe agenouillée devant la chapelle Saint-Michel. L'abbé Faujas confessait.
—Tiens! pensa-t-elle, est-ce qu'elle aurait fini par toucher le coeur de l'abbé? Il faut que je reste. Si madame de Condamin venait, ce serait drôle.
Elle prit une chaise, un peu en arrière, s'agenouillant à demi, la face entre les mains, comme abîmée dans une prière ardente; elle écarta les doigts, elle regarda. L'église était très-sombre. Marthe, la tête tombée sur son livre de messe, semblait dormir; elle faisait une masse noire contre la blancheur d'un pilier; et, de tout son être, ses épaules seules vivaient, soulevées par de gros soupirs. Elle était si profondément abattue, qu'elle laissait passer son tour, à chaque nouvelle pénitente que l'abbé Faujas expédiait. L'abbé attendait une minute, s'impatientait, frappait de petits coups secs contre le bois du confessionnal. Alors, une des femmes qui se trouvaient là, voyant que Marthe ne bougeait pas, se décidait à prendre sa place. La chapelle se vidait, Marthe restait immobile et pâmée. —Elle est joliment prise, se dit la Paloque; c'est indécent, de s'étaler comme ça dans une église…. Ah! voici madame de Condamin.
En effet, madame de Condamin entrait. Elle s'arrêta un instant devant le bénitier, ôtant son gant, se signant d'un geste joli. Sa robe de soie eut un murmure dans l'étroit chemin ménagé entre les chaises. Quand elle s'agenouilla, elle emplit la haute voûte du frisson de ses jupes. Elle avait son air affable, elle souriait aux ténèbres de l'église. Bientôt, il ne resta plus qu'elle et Marthe. L'abbé se fâchait, tapait plus fort contre le bois du confessionnal.
—Madame, c'est à vous, je suis la dernière, murmura obligeamment madame de Condamin, en se penchant vers Marthe, qu'elle n'avait pas reconnue.
Celle-ci tourna la face, une face nerveusement amincie, pâle d'une émotion extraordinaire; elle ne parut pas comprendre. Elle sortait comme d'un sommeil extatique, les paupières battantes.
—Eh bien, mesdames, eh bien? dit l'abbé, qui entr'ouvrit la porte du confessionnal.
Madame de Condamin se leva, souriante, obéissant à l'appel du prêtre. Mais, l'ayant reconnue, Marthe entra brusquement dans la chapelle; puis, elle tomba de nouveau sur les genoux, demeura là, à trois pas.
La Paloque s'amusait beaucoup; elle espérait que les deux femmes allaient se prendre aux cheveux. Marthe devait tout entendre, car madame de Condamin avait une voix de flûte; elle bavardait ses péchés, elle animait le confessionnal d'un commérage adorable. A un moment, elle eut même un rire, un petit rire étouffé, qui fit lever la face souffrante de Marthe. D'ailleurs elle eut promptement fini. Elle s'en allait, lorsqu'elle revint, se courbant, causant toujours, mais sans s'agenouiller.
—Cette grande diablesse se moque de madame Mouret et de l'abbé, pensait la femme du juge; elle est trop fine pour déranger sa vie.
Enfin, madame de Condamin se retira. Marthe la suivit des yeux, paraissant attendre qu'elle ne fût plus là. Alors, elle s'appuya au confessionnal, se laissa aller, heurta rudement le bois de ses genoux. Madame Paloque s'était rapprochée, allongeant le cou; mais elle ne vit que la robe sombre de la pénitente qui débordait et s'étalait. Pendant près d'une demi-heure, rien ne bougea. Elle crut un moment surprendre des sanglots étouffés dans le silence frissonnant, que coupait parfois un craquement sec du confessionnal. Cet espionnage finissait par l'ennuyer; elle ne restait que pour dévisager Marthe à sa sortie.
L'abbé Faujas quitta le confessionnal le premier, fermant la porte d'une main irritée. Madame Mouret demeura longtemps encore, immobile, courbée, dans l'étroite caisse. Quand elle se retira, la voilette baissée, elle paraissait brisée. Elle oublia de se signer.
—Il y a de la brouille, l'abbé n'a pas été gentil, murmura la Paloque, qui la suivit jusque sur la place de l'Archevêché.
Elle s'arrêta, hésita un instant; puis, après s'être assurée que personne ne l'épiait, elle fila sournoisement dans la maison qu'occupait l'abbé Fenil, à un des angles de la place.
Maintenant, Marthe vivait à Saint-Saturnin. Elle remplissait ses devoirs religieux avec une grande ferveur. Même l'abbé Faujas la grondait souvent de la passion qu'elle mettait dans la pratique. Il ne lui permettait de communier qu'une fois par mois, réglait ses heures d'exercices pieux, exigeait d'elle qu'elle ne s'enfermât pas dans la dévotion. Elle l'avait longtemps supplié, avant qu'il lui accordât d'assister chaque matin à une messe basse. Un jour, comme elle lui racontait qu'elle s'était couchée pendant une heure sur le carreau glacé de sa chambre, pour se punir d'une faute, il s'emporta, il lui dit que le confesseur avait seul le droit d'imposer des pénitences. Il la menait très-durement, la menaçait de la renvoyer à l'abbé Bourrette, si elle ne s'humiliait pas.
—J'ai eu tort de vous accepter, répétait-il souvent; je ne veux que des âmes obéissantes.
Elle était heureuse de ces coups. La main de fer qui la pliait, la main qui la retenait au bord de cette adoration continue, au fond de laquelle elle aurait voulu s'anéantir, la fouettait d'un désir sans cesse renaissant. Elle restait néophyte, elle ne descendait que peu à peu dans l'amour, arrêtée brusquement, devinant d'autres profondeurs, ayant le ravissement de ce lent voyage vers des joies qu'elle ignorait. Ce grand repos qu'elle avait d'abord goûté dans l'église, cet oubli du dehors et d'elle-même, se changeait en une jouissance active, en un bonheur qu'elle évoquait, qu'elle louchait. C'était le bonheur dont elle avait vaguement senti le désir depuis sa jeunesse, et qu'elle trouvait enfin à quarante ans; un bonheur qui lui suffisait, qui l'emplissait de ses belles années mortes, qui la faisait vivre en égoïste, occupée à toutes les sensations nouvelles s'éveillant en elle comme des caresses.
—Soyez bon, murmurait-elle à l'abbé Faujas; soyez bon, car j'ai besoin de bonté.
Et lorsqu'il était bon, elle l'aurait remercié à deux genoux. Il se montrait souple alors, lui parlait paternellement, lui expliquait qu'elle était trop vive d'imagination. Dieu, disait-il, n'aimait pas qu'on l'adorât ainsi, par coups de tête. Elle souriait, elle redevenait belle, et jeune, et rougissante. Elle promettait d'être sage. Puis, dans quelque coin noir, elle avait des actes de foi qui l'écrasaient sur les dalles; elle n'était plus agenouillée, elle glissait, presque assise à terre, balbutiant des paroles ardentes; et, quand les paroles se mouraient, elle continuait sa prière par un élan de tout son être, par un appel à ce baiser divin qui passait sur ses cheveux, sans se poser jamais.
Marthe, au logis, devint querelleuse. Jusque-là elle s'était traînée, indifférente, lasse, heureuse, lorsque son mari la laissait tranquille; mais, depuis qu'il passait les journées à la maison, ayant perdu son bavardage taquin, maigrissant et jaunissant, il l'impatientait.
—Il est toujours dans nos jambes, disait-elle à la cuisinière.
—Pardi! c'est par méchanceté, répondait celle-ci. Au fond, il n'est pas bon homme. Ce n'est pas d'aujourd'hui que je m'en aperçois. C'est comme la mine sournoise qu'il fait, lui qui aime tant à parler, croyez-vous qu'il ne joue pas la comédie pour nous apitoyer? Il enrage de bouder, mais il tient bon, afin qu'on le plaigne et qu'on en passe par ses volontés. Allez, madame, vous avez joliment raison de ne pas vous arrêter à ces simagrées-là.
Mouret tenait les deux femmes par l'argent. Il ne voulait point se disputer, de peur de troubler davantage sa vie. S'il ne grondait plus, tatillonnant, piétinant, il occupait encore les tristesses qui le prenaient en refusant une pièce de cent sous à Marthe ou à Rose. Il donnait par mois cent francs à cette dernière pour la nourriture; le vin, l'huile, les conserves étaient dans la maison. Mais il fallait quand même que la cuisinière arrivât au bout du mois, quitte à y mettre du sien. Quant à Marthe, elle n'avait rien; il la laissait absolument sans un sou. Elle en était réduite à s'entendre avec Rose, à tâcher d'économiser dix francs sur les cent francs du mois. Souvent elle n'avait pas de bottines à se mettre. Elle était obligée d'aller chez sa mère pour lui emprunter l'argent d'une robe ou d'un chapeau.
—Mais Mouret devient fou! criait madame Rougon; tu ne peux pourtant pas aller toute nue. Je lui parlerai.
—Je vous en supplie, ma mère, n'en faites rien, répondait-elle. Il vous déteste. Il me traiterait encore plus mal, s'il savait que je vous raconte ces choses.
Elle pleurait, elle ajoutait:
—Je l'ai longtemps défendu, mais aujourd'hui je n'ai plus la force de me taire…. Vous vous rappelez, lorsqu'il ne voulait pas que je misse seulement le pied dans la rue. Il m'enfermait, il usait de moi comme d'une chose. Maintenant, s'il se montre si dur, c'est qu'il voit bien que je lui ai échappé, et que je ne consentirai jamais plus à être sa bonne. C'est un homme sans religion, un égoïste, un mauvais coeur.
—Il ne te bat pas, au moins?
—Non, mais cela viendra. Il n'en est qu'à tout me refuser. Voilà cinq ans que je n'ai pas acheté de chemises. Hier, je lui montrais celles que j'ai; elles sont usées, et si pleines de reprises, que j'ai honte de les porter. Il les a regardées, les a tâtées, en disant qu'elles pouvaient parfaitement aller jusqu'à l'année prochaine… Je n'ai pas un centime à moi; il faut que je pleure pour une pièce de vingt sous. L'autre jour, j'ai dû emprunter deux sous à Rose pour acheter du fil. J'ai recousu mes gants, qui s'ouvraient de tous les côtés.
Et elle racontait vingt autres détails: les points qu'elle faisait elle-même à ses bottines avec du fil poissé; les rubans qu'elle lavait dans du thé, pour rafraîchir ses chapeaux; l'encre qu'elle étalait sur les plis limés de son unique robe de soie, afin d'en cacher l'usure. Madame Rougon s'apitoyait, l'encourageait à la révolte. Mouret était un monstre. Il poussait l'avarice, disait Rose, jusqu'à compter les poires du grenier et les morceaux de sucre des armoires, surveillant les conserves, mangeant lui-même les croûtes de pain de la veille.
Marthe souffrait surtout de ne pouvoir donner aux quêtes de Saint-Saturnin; elle cachait des pièces de dix sous dans des morceaux de papier, qu'elle gardait précieusement pour les grand'messes des dimanches. Maintenant, quand les dames patronnesses de l'oeuvre de la Vierge offraient quelque cadeau à la cathédrale, un saint-ciboire, une croix d'argent, une bannière, elle était toute honteuse; elle les évitait, feignant d'ignorer leur projet. Ces dames la plaignaient beaucoup. Elle aurait volé son mari, si elle avait trouvé la clef sur le secrétaire, tant le besoin d'orner cette église qu'elle aimait, la torturait. Une jalousie de femme trompée la prenait aux entrailles, lorsque l'abbé Faujas se servait d'un calice donné par madame de Condamin; tandis que, les jours où il disait la messe sur la nappe d'autel qu'elle avait brodée, elle éprouvait une joie profonde, priant avec des frissons, comme si quelque chose d'elle-même se trouvait sous les mains élargies du prêtre. Elle aurait voulu qu'une chapelle tout entière lui appartînt; elle rêvait d'y mettre une fortune, de s'y enfermer, de recevoir Dieu chez elle, pour elle seule.
Rose, qui recevait ses confidences, s'ingéniait pour lui procurer de l'argent. Cette année-là, elle fit disparaître les plus beaux fruits du jardin et les vendit; elle débarrassa également le grenier d'un tas de vieux meubles, si bien qu'elle finit par réunir une somme de trois cents francs, qu'elle remit triomphalement à Marthe. Celle-ci embrassa la vieille cuisinière.
—Ah! que tu es bonne! dit-elle en la tutoyant. Tu es sûre au moins qu'il n'a rien vu?… J'ai regardé, l'autre jour, rue des Orfèvres, des petites burettes d'argent ciselé, toutes mignonnes; elles sont de deux cents francs…. Tu vas me rendre un service, n'est-ce pas? Je ne veux pas les acheter moi-même, parce qu'on pourrait me voir entrer. Dis à ta soeur d'aller les prendre; elle les apportera à la nuit, elle te les remettra par la fenêtre de ta cuisine.
Cet achat des burettes fut pour elle toute une intrigue défendue, où elle goûta de vives jouissances. Elle les garda, pendant trois jours, au fond d'une armoire, cachées derrière des paquets de linge; et, lorsqu'elle les donna à l'abbé Faujas, dans la sacristie de Saint-Saturnin, elle tremblait, elle balbutiait. Lui, la gronda amicalement. Il n'aimait point les cadeaux; il parlait de l'argent avec le dédain d'un homme fort, qui n'a que des besoins de puissance et de domination. Pendant ses deux premières années de misère, même les jours où sa mère et lui vivaient de pain et d'eau, il n'avait jamais songé à emprunter dix francs aux Mouret.
Marthe trouva une cachette sûre pour les cent francs qui lui restaient. Elle devenait avare, elle aussi; elle calculait l'emploi de cet argent, achetait chaque matin une chose nouvelle. Comme elle restait très-hésitante, Rose lui apprit que madame Trouche voulait lui parler en particulier. Olympe, qui s'arrêtait pendant des heures dans la cuisine, était devenue l'amie intime de Rose, à laquelle elle empruntait souvent quarante sous, pour ne pas avoir à remonter les deux étages, les jours où elle disait avoir oublié son porte-monnaie.
—Montez la voir, ajouta la cuisinière; vous serez mieux pour causer…. Ce sont de braves gens, et qui aiment beaucoup monsieur le curé. Ils ont eu bien des tourments, allez. Ça fend le coeur, tout ce que madame Olympe m'a raconté.
Marthe trouva Olympe en larmes. Ils étaient trop bons, on avait toujours abusé d'eux; et elle entra dans des explications sur leurs affaires de Besançon, où la coquinerie d'un associé leur avait mis de lourdes dettes sur le dos. Le pis était que les créanciers se fâchaient. Elle venait de recevoir une lettre d'injures, dans laquelle on la menaçait d'écrire au maire et à l'évêque de Plassans.
-Je suis prête à tout souffrir, ajouta-t-elle en sanglotant; mais je donnerais ma tête, pour que mon frère ne fût pas compromis…. Il a déjà trop fait pour nous; je ne veux lui parler de rien, car il n'est pas riche, il se tourmenterait inutilement …. Mon Dieu! comment faire pour empêcher cet homme d'écrire? Ce serait à mourir de honte, si une pareille lettre arrivait à la mairie et à l'évêché. Oui, je connais mon frère, il en mourrait.
Alors, les larmes montèrent aussi aux yeux de Marthe. Elle était toute pâle, elle serrait les mains d'Olympe. Puis, sans que celle-ci lui eût rien demandé, elle offrit ses cent francs.
—C'est peu sans doute; mais, si cela pouvait conjurer le péril? demanda-t-elle avec anxiété.
—Cent francs, cent francs, répétait Olympe; non, non, il ne se contentera jamais de cent francs.
Marthe fut désespérée. Elle jurait qu'elle ne possédait pas davantage. Elle s'oublia jusqu'à parler des burettes. Si elle ne les avait pas achetées, elle aurait pu donner les trois cents francs. Les yeux de madame Trouche s'étaient allumés.
—Trois cents francs, c'est juste ce qu'il demande, dit-elle. Allez, vous auriez rendu un plus grand service à mon frère, en ne lui faisant pas ce cadeau, qui restera à l'église, d'ailleurs. Que de belles choses les dames de Besançon lui ont apportées! Aujourd'hui, il n'en est pas plus riche pour cela. Ne donnez plus rien, c'est une volerie. Consultez-moi. Il y a tant de misères cachées! Non, cent francs ne suffiront jamais.
Au bout d'une grande demi-heure de lamentations, lorsqu'elle vit que Marthe n'avait réellement que cent francs, elle finit cependant par les accepter.
—Je vais les envoyer pour faire patienter cet homme, murmura-t-elle, mais il ne nous laissera pas la paix longtemps…. Et surtout, je vous en supplie, ne parlez pas de cela à mon frère; vous le tueriez…. Il vaut mieux aussi que mon mari ignore nos petites affaires; il est si fier, qu'il ferait des bêtises pour s'acquitter envers vous. Entre femmes, on s'entend toujours. Marthe fut très-heureuse de ce prêt. Dès lors, elle eut un nouveau souci: écarter de l'abbé Faujas, sans qu'il s'en doutât, le danger qui le menaçait. Elle montait souvent chez les Trouche, passait là des heures, à chercher avec Olympe le moyen de payer les créances. Celle-ci lui avait raconté que de nombreux billets en souffrance étaient endossés par le prêtre, et que le scandale serait énorme, si jamais ces billets étaient envoyés à quelque huissier de Plassans. Le chiffre des créances était si gros, selon elle, que longtemps elle refusa de le dire, pleurant plus fort, lorsque Marthe la pressait. Un jour enfin, elle parla de vingt mille francs. Marthe resta glacée. Jamais elle ne trouverait vingt mille francs. Les yeux fixes, elle pensait qu'il lui faudrait attendre la mort de Mouret, pour disposer d'une pareille somme.
—Je dis vingt mille francs en gros, se hâta d'ajouter Olympe, que sa mine grave inquiéta; mais nous serions bien contents de pouvoir les payer en dix ans, par petits à-compte. Les créanciers attendraient tout le temps qu'on voudrait, s'ils savaient toucher régulièrement…. C'est bien fâcheux que nous ne trouvions pas une personne qui ait confiance en nous et qui nous fasse les quelques avances nécessaires.
C'était là le sujet habituel de leur conversation. Olympe parlait souvent aussi de l'abbé Faujas, qu'elle paraissait adorer. Elle racontait à Marthe des particularités intimes sur le prêtre: il craignait les chatouilles; il ne pouvait pas dormir sur le côté gauche; il avait une fraise à l'épaule droite, que rougissait en mai, comme un fruit naturel. Marthe souriait, ne se lassait jamais de ces détails; elle questionnait la jeune femme sur son enfance, sur celle de son frère. Puis, quand la question d'argent revenait, elle était comme folle de son impuissance; elle se laissait aller à se plaindre amèrement de Mouret, qu'Olympe, enhardie, finit par ne plus nommer devant elle que «le vieux grigou». Parfois, lorsque Trouche rentrait de son bureau, les deux femmes étaient encore là, à causer; elles se taisaient, changeaient de conversation. Trouche gardait une attitude digne. Les dames patronnesses de l'oeuvre de la Vierge étaient très-contentes de lui. On ne le voyait dans aucun café de la ville.
Cependant, Marthe, pour venir en aide à Olympe, qui parlait certains jours de se jeter par la fenêtre, poussa Rose à porter chez un brocanteur du marché toutes les vieilleries inutiles jetées dans les coins. Les deux femmes furent d'abord timides; elles ne firent enlever, pendant l'absence de Mouret, que les chaises et les tables écloppées; puis, elles s'attaquèrent aux objets sérieux, vendirent des porcelaines, des bijoux, tout ce qui pouvait disparaître, sans produire un trop grand vide. Elles étaient sur une pente fatale; elles auraient fini par enlever les gros meubles et ne laisser que les quatre murs, si Mouret n'avait traité Rose un jour de voleuse, en la menaçant du commissaire.
—Moi, une voleuse! monsieur! s'était-elle écriée. Faites bien attention à ce que vous dites!… Parce que vous m'avez vue vendre une bague de madame. Elle était à moi, cette bague; madame me l'avait donnée, madame n'est pas chienne comme vous… Vous n'avez pas honte, de laisser votre pauvre femme sans un sou! Elle n'a pas de souliers à se mettre. L'autre jour, j'ai payé la laitière…. Eh bien! oui, j'ai vendu sa bague. Après? Est-ce que sa bague n'est pas à elle? Elle peut bien en faire de l'argent, puisque vous lui refusez tout…. Je vendrais la maison, vous entendez? La maison tout entière. Cela me fait trop de peine de la voir aller nue comme saint Jean.
Mouret alors exerça une surveillance de toutes les heures; il ferma les armoires et prit les clefs. Quand Rose sortait, il lui regardait les mains d'un air défiant; il tâtait ses poches, s'il croyait remarquer quelque gonflement suspect sous sa jupe. Il racheta chez le brocanteur du marché certains objets qu'il posa à leur place, les essuyant, les soignant avec affectation, devant Marthe, pour lui rappeler ce qu'il nommait «les vols de Rose». Jamais il ne la mettait directement en cause. Il la tortura surtout avec une carafe en cristal taillé, vendue pour vingt sous par la cuisinière. Celle-ci, qui avait prétendu l'avoir cassée, devait la lui apporter sur la table, à chaque repas. Un matin, au déjeuner, exaspérée, elle la laissa tomber devant lui.
—Maintenant, monsieur, elle est bien cassée, n'est-ce pas? dit-elle en lui riant au nez.
Et, comme il la chassait:
—Essayez donc!… Il y a vingt-cinq ans que je vous sers, monsieur. Madame s'en irait avec moi.
Marthe, poussée à bout, conseillée par Rose et par Olympe, se révolta enfin. Il lui fallait absolument cinq cents francs. Depuis huit jours, Olympe sanglotait, en prétendant que si elle n'avait pas cinq cents francs à la fin du mois, un des billets endossés par l'abbé Faujas «allait être publié dans un journal de Plassans». Ce billet publié, cette menace effrayante qu'elle ne s'expliquait pas nettement, épouvanta Marthe et la décida à tout oser. Le soir, en se couchant, elle demanda les cinq cents francs à Mouret; puis, comme il la regardait ahuri, elle parla de ses quinze années d'abnégation, des quinze années passées par elle à Marseille, derrière un comptoir, la plume à l'oreille, ainsi qu'un commis.
—Nous avons gagné l'argent ensemble, dit-elle; il est à nous deux. Je veux cinq cents francs.
Mouret sortit de son mutisme avec une violence extrême. Tout son emportement bavard reparut.
—Cinq cents francs! cria-t-il. Est-ce pour ton curé?… Je fais l'imbécile, maintenant, je me tais, parce que j'en aurais trop à dire. Mais il ne faut pas croire que vous vous moquerez de moi jusqu'à la fin…. Cinq cents francs! Pourquoi pas la maison! Il est vrai qu'elle est à lui, la maison! Et il veut l'argent, n'est-ce pas? Il t'a dit de me demander l'argent?… Quand je pense que je suis chez moi comme dans un bois! On finira par me voler mon mouchoir dans ma poche. Je parie que, si je montais fouiller sa chambre, je trouverais toutes mes pauvres affaires au fond de ses tiroirs. Il me manque trois caleçons, sept paires de chaussettes, quatre ou cinq chemises; j'ai fait le compte hier. Plus rien n'est à moi, tout disparaît, tout s'en va…. Non, pas un sou, pas un sou, entends-tu!
—Je veux cinq cents francs, la moitié de l'argent m'appartient, répéta-t-elle tranquillement.
Pendant une heure, Mouret tempêta, se fouettant, se lassant à crier vingt fois le même reproche. Il ne reconnaissait plus sa femme; elle l'aimait avant l'arrivée du curé, elle l'écoutait, elle prenait les intérêts de la maison, il fallait vraiment que les gens qui la poussaient contre lui fussent de bien méchantes gens. Puis, sa voix s'embarrassa; il se laissa aller dans un fauteuil, rompu, aussi faible qu'un enfant.
—Donne-moi la clef du secrétaire? demanda Marthe.
Il se releva, mit ses dernières forces dans un cri suprême.
—Tu veux tout prendre, n'est-ce pas? laisser tes enfants sur la paille, ne pas nous garder un morceau de pain?… Eh bien! prends tout, appelle Rose pour qu'elle emplisse son tablier. Tiens, voici la clef.
Et il jeta la clef, que Marthe cacha sous son oreiller. Elle était toute pâle de cette querelle, la première querelle violente qu'elle eût avec son mari. Elle se coucha; lui, passa la nuit dans le fauteuil. Vers le matin, elle l'entendit sangloter. Elle lui aurait rendu la clef, s'il n'était descendu au jardin comme un fou, bien qu'il fit encore nuit noire.
La paix parut se rétablir. La clef du secrétaire restait pendue à un clou, près de la glace. Marthe, qui n'était pas habituée à voir de grosses sommes à la fois, avait une sorte de peur de l'argent. Elle se montra d'abord très-discrète, honteuse, chaque fois qu'elle ouvrait le tiroir, où Mouret gardait toujours en espèces une dizaine de mille francs pour ses achats de vin. Elle prenait strictement ce dont elle avait besoin. Olympe, d'ailleurs, lui donnait d'excellents conseils: puisqu'elle avait la clef maintenant, elle devait se montrer économe. Même, en la voyant toute tremblante devant «le magot», elle cessa pendant quelque temps de lui parler des dettes de Besançon.
Mouret retomba dans son silence morne. Il avait reçu un nouveau coup, plus violent encore que le premier, lors de l'entrée de Serge au séminaire. Ses amis du cours Sauvaire, les petits rentiers qui faisaient régulièrement un tour de promenade, de quatre à six heures, commençaient à s'inquiéter sérieusement, lorsqu'ils le voyaient arriver, les bras ballants, l'air hébété, répondant à peine, comme envahi par un mal incurable.
—Il baisse, il baisse, murmuraient-ils. A quarante-quatre ans, c'est inconcevable. La tête finira par déménager.
Il semblait ne plus entendre les allusions qu'on risquait méchamment devant lui. Si on le questionnait d'une façon directe sur l'abbé Faujas, il rougissait légèrement, en répondant que c'était un bon locataire, qu'il payait son terme avec une grande exactitude. Derrière son dos, les petits rentiers ricanaient, assis sur quelque banc du cours, au soleil.
—Il n'a que ce qu'il mérite, après tout, disait un ancien marchand d'amandes. Vous vous rappelez comme il était chaud pour le curé; c'est lui qui allait faire son éloge aux quatre coins de Plassans. Aujourd'hui, quand on le remet sur ce sujet-là, il a une drôle de mine.
Ces messieurs répétaient alors certains cancans scandaleux qu'ils se confiaient à l'oreille, d'un bout du banc à l'autre.
—N'importe, reprenait à demi-voix un maître tanneur retiré, Mouret n'est pas crâne; moi, je flanquerais le curé à la porte.
Et tous déclaraient, en effet, que Mouret n'était pas crâne, lui qui s'était tant moqué des maris que leurs femmes menaient par le bout du nez.
Dans la ville, ces calomnies, malgré la persistance que certaines personnes semblaient mettre à les répandre, ne dépassaient pas un certain monde d'oisifs et de bavards. Si l'abbé, refusant d'aller occuper la maison curiale, était resté chez les Mouret, ce ne pouvait être, comme il le disait lui-même, que par tendresse pour ce beau jardin, où il lisait si tranquillement son bréviaire. Sa haute piété, sa vie rigide, son dédain des coquetteries que les prêtres se permettent, le mettaient au-dessus de tous les soupçons. Les membres du cercle de la Jeunesse accusaient l'abbé Fenil de chercher à le perdre. Toute la ville neuve, d'ailleurs, lui appartenait. Il n'avait plus contre lui que le quartier Saint-Marc, dont les nobles habitants se tenaient sur la réserve, lorsqu'ils le rencontraient dans les salons de Mgr Rousselot. Cependant, il hochait la tête, les jours où la vieille madame Rougon lui disait qu'il pouvait tout oser.
—Rien n'est solide encore, murmurait-il; je ne tiens personne. Il ne faudrait qu'une paille pour faire crouler l'édifice.
Marthe l'inquiétait depuis quelque temps. Il se sentait impuissant à calmer cette fièvre de dévotion qui la brûlait. Elle lui échappait, désobéissait, se jetait plus avant qu'il n'aurait voulu. Cette femme si utile, cette patronne respectée, pouvait le perdre. Il y avait en elle une flamme intérieure qui brisait sa taille, lui bistrait la peau, lui meurtrissait les yeux. C'était comme un mal grandissant, un affolement de l'être entier, gagnant de proche en proche le cerveau et le coeur. Sa face se noyait d'extase, ses mains se tendaient avec des tremblements nerveux. Une toux sèche parfois la secouait de la tête aux pieds, sans qu'elle parût en sentir le déchirement. Et lui, se faisait plus dur, repoussait cet amour qui s'offrait, lui défendait de venir à Saint-Saturnin.
—L'église est glacée, disait-il; vous toussez trop. Je ne veux pas que vous aggraviez votre mal.
Elle assurait que ce n'était rien, une simple irritation de la gorge. Puis, elle pliait, elle acceptait cette défense d'aller à l'église, comme un châtiment mérité, qui lui fermait la porte du ciel. Elle sanglotait, se croyait damnée, traînait des ournées vides; et malgré elle, comme une femme qui retourne à la tendresse défendue, lorsque arrivait le vendredi, elle se glissait humblement dans la chapelle Saint-Michel, venait appuyer son front brûlant contre le bois du confessionnal. Elle ne parlait pas, elle restait là, écrasée; tandis que l'abbé Faujas, irrité, la traitait brutalement en fille indigne. Il la renvoyait. Alors, elle s'en allait, soulagée, heureuse.
Le prêtre eut peur des ténèbres de la chapelle Saint-Michel. Il fit intervenir le docteur Porquier, qui décida Marthe à se confesser dans le petit oratoire de l'oeuvre de la Vierge, au faubourg. L'abbé Faujas promit de l'y attendre toutes les quinzaines, le samedi. Cet oratoire, établi dans une grande pièce blanchie à la chaux, avec quatre immenses fenêtres, était d'une gaieté sur laquelle il comptait pour calmer l'imagination, surexcitée de sa pénitente. Là, il la dominerait, il en ferait une esclave soumise, sans avoir à craindre un scandale possible. D'ailleurs, pour couper court à tous les mauvais bruits, il voulut que sa mère accompagnât Marthe. Pendant qu'il confessait cette dernière, madame Faujas restait à la porte. La vieille dame, n'aimant pas à perdre son temps, apportait un bas, qu'elle tricotait.
—Ma chère enfant, lui disait-elle souvent, lorsqu'elles revenaient ensemble à la rue Balande, j'ai encore entendu Ovide parler bien fort aujourd'hui. Vous ne pouvez donc pas le contenter? vous ne l'aimez donc pas? Ah! que je voudrais être à votre place, pour lui baiser les pieds…. Je finirai par vous détester, si vous ne savez que lui faire du chagrin.
Marthe baissait la tête. Elle avait une grande honte devant madame Faujas. Elle ne l'aimait pas, la jalousait, en la trouvant toujours entre elle et le prêtre. Puis, elle souffrait sous les regards noirs de la vieille dame, qu'elle rencontrait sans cesse, pleins de recommandations étranges et inquiétantes.
Le mauvais état de la santé de Marthe suffit pour expliquer ses rendez-vous avec l'abbé Faujas, dans l'oratoire de l'oeuvre de la Vierge. Le docteur Porquier assurait qu'elle suivait simplement là une de ses ordonnances. Ce mot fit beaucoup rire les promeneurs du cours.
—N'importe, dit madame Paloque à son mari, un jour qu'elle regardait Marthe descendre la rue Balande, en compagnie de madame Faujas, je serais bien curieuse d'être dans un petit coin, pour voir ce que le curé fait avec son amoureuse…. Elle est amusante, lorsqu'elle parle de son gros rhume! Comme si un gros rhume empêchait de se confesser dans une église! J'ai été enrhumée, moi; je ne suis pas allée pour cela me cacher dans les chapelles avec les abbés.
—Tu as tort de t'occuper des affaires de l'abbé Faujas, répondit le juge. On m'a averti. C'est un homme qu'il faut ménager; tu es trop rancunière, tu nous empêcheras d'arriver.
—Tiens! reprit-elle aigrement, ils m'ont marché sur le ventre; ils auront de mes nouvelles…. Ton abbé Faujas est un grand imbécile. Est-ce que tu crois que l'abbé Fenil ne serait pas reconnaissant, si je surprenais le curé et sa belle se disant des douceurs! Va, il payerait bien cher un pareil scandale…. Laisse-moi faire, tu n'entends rien à ces choses-là.
Quinze jours plus tard, le samedi, madame Paloque guetta la sortie de Marthe. Elle était tout habillée derrière ses rideaux, cachant sa figure de monstre, surveillant la rue par un trou de la mousseline. Quand les deux femmes eurent disparu au coin de la rue Taravelle, elle ricana, la bouche fendue. Elle ne se pressa pas, mit des gants, s'en alla tout doucement par la place de la Sous-Préfecture, faisant le grand tour, s'attardant sur le pavé pointu. En passant devant le petit hôtel de madame de Condamin, elle eut un instant l'idée de monter la prendre; mais celle-ci aurait peut-être des scrupules. Somme toute, il valait mieux se passer d'un témoin et conduire l'expédition rondement.
—Je leur ai laissé le temps d'arriver aux gros péchés, je crois que je puis me présenter maintenant, pensa-t-elle, au bout d'un quart d'heure de promenade.
Alors, elle hâta le pas. Elle venait souvent à l'oeuvre de la Vierge pour s'entendre avec Trouche sur des détails de comptabilité. Ce jour-là, au lieu d'entrer dans le cabinet de remployé, elle longea le corridor, redescendit, alla directement à l'oratoire. Devant la porte, sur une chaise, madame Faujas tricotait tranquillement. La femme du juge avait prévu cet obstacle; elle arriva droit dans la porte, de l'air brusque d'une personne affairée. Mais, avant même qu'elle eût allongé le bras pour tourner le bouton, la vieille dame, qui s'était levée, l'avait jetée de côté avec une vigueur extraordinaire.
—Où allez-vous? lui demanda-t-elle de sa voix rude de paysanne.
—Je vais où j'ai besoin, répondit madame Paloque, le bras meurtri, la face toute convulsée de colère. Vous êtes une insolente et une brutale…. Laissez-moi passer. Je suis trésorière de l'oeuvre de la Vierge, j'ai le droit d'entrer partout ici.
Madame Faujas, debout, appuyée contre la porte, avait rajusté ses lunettes sur son nez. Elle se remit à son tricot avec le plus beau sang-froid du monde.
—Non, dit-elle carrément, vous n'entrerez pas.
—Ah!… Et pourquoi, je vous prie?
—Parce que je ne veux pas.
La femme du juge sentit que son coup était manqué; la bile l'étouffait. Elle devint effrayante, répétant, bégayant:
—Je ne vous connais pas, je ne sais pas ce que vous faites là, je pourrais crier et vous faire arrêter; car vous m'avez battue. Il faut qu'il se passe de bien vilaines choses, derrière cette porte, pour que vous soyez chargée d'empêcher les gens de la maison d'entrer. Je suis de la maison, entendez-vous? … Laissez-moi passer, ou je vais appeler tout le monde.
—Appelez qui vous voudrez, répondit la vieille dame en haussant les épaules. Je vous ai dit que vous n'entreriez pas; je ne veux pas, c'est clair … Est-ce que je sais si vous êtes de la maison? D'ailleurs, vous en seriez, que cela serait tout comme. Personne ne peut entrer…. C'est mon affaire.
Alors, madame Paloque perdit toute mesure; elle éleva le ton, elle cria:
—Je n'ai pas besoin d'entrer. Ça me suffit. Je suis édifiée. Vous êtes la mère de l'abbé Faujas, n'est-ce pas? Eh bien! c'est du propre, vous faites là un joli métier!… Certes non, je n'entrerai pas; je ne veux pas me mêler de toutes ces saletés.
Madame Faujas, posant son tricot sur la chaise, la regardait à travers ses lunettes avec des yeux luisants, un peu courbée, les mains en avant, comme près de se jeter sur elle, pour la faire taire. Elle allait s'élancer, lorsque la porte, s'ouvrit brusquement et que l'abbé Faujas parut sur le seuil. Il était en surplis, l'air sévère. —Eh bien! mère, demanda-t-il, que se passe-t-il donc?
La vieille dame baissa la tête, recula comme un dogue qui se met derrière les jambes de son maître.
—C'est vous, chère madame Paloque, continua le prêtre. Vous désiriez me parler?
La femme du juge, par un effort suprême de volonté, s'était faite souriante. Elle répondit d'un ton terriblement aimable, avec une raillerie aiguë:
—Comment! vous étiez là, monsieur le curé? Ah! si je l'avais su, je n'aurais point insisté. Je voulais voir la nappe de notre autel, qui ne doit plus être en bon état. Vous savez, je suis la bonne ménagère, ici; je veille aux petits détails. Mais du moment que vous êtes occupé, je ne veux pas vous déranger. Faites, faites vos affaires, la maison est à vous. Madame n'avait qu'un mot à dire, je l'aurais laissée veiller à votre tranquillité.
Madame Faujas laissa échapper un grondement. Un regard de son fils la calma.
—Entrez, je vous en prie, reprit-il; vous ne me dérangez nullement. Je confessais madame Mouret, qui est un peu souffrante…. Entrez donc. La nappe de l'autel pourrait être changée, en effet.
—Non, non, je reviendrai, répéta-t-elle; je suis confuse de vous avoir interrompu. Continuez, continuez, monsieur le curé.
Elle entra cependant. Pendant qu'elle regardait avec Marthe la nappe de l'autel, le prêtre gronda sa mère, à voix basse:
—Pourquoi l'avez-vous arrêtée, mère? Je ne vous ai pas dit de garder la porte.
Elle regardait fixement devant elle, de son air de bête têtue.
—Elle m'aurait passé sur le ventre avant d'entrer, murmura-t-elle. —Mais pourquoi?
—Parce que… Écoute, Ovide, ne te fâche pas; tu sais que tu me tues, lorsque tu te fâches…. Tu m'avais dit d'accompagner la propriétaire ici, n'est-ce pas? Eh bien! j'ai cru que tu avais besoin de moi, à cause des curieux. Alors je me suis assise là. Va, je te réponds que vous étiez libres de faire ce que vous auriez voulu; personne n'y aurait mis le nez.
Il comprit, il lui saisit les mains, la secouant, lui disant:
—Comment, mère, c'est vous qui avez pu supposer…?
—Eh! je n'ai rien supposé, répondit-elle avec une insouciance sublime. Tu es maître de faire ce qu'il te plaît, et tout ce que tu fais est bien fait, vois-tu; tu es mon enfant…. J'irais voler pour toi, c'est clair.
Mais lui, n'écoutait plus. Il avait lâché les mains de sa mère, il la regardait, comme perdu dans les réflexions qui rendaient sa face plus austère et plus dure.
—Non, jamais, jamais, dit-il avec un orgueil âpre. Vous vous trompez, mère…. Les hommes chastes sont les seuls forts.
XVI
A dix-sept ans, Désirée riait toujours de son rire d'innocente. Elle était devenue une grande belle enfant, toute grasse, avec des bras et des épaules de femme faite. Elle poussait comme une forte plante, heureuse de croître, insouciante du malheur qui vidait et assombrissait la maison.
—Tu ne ris pas, disait-elle à son père. Veux-tu jouer à la corde? C'est ça qui est amusant!
Elle s'était emparée de tout un carré du jardin; elle bêchait, plantait des légumes, arrosait. Les gros travaux étaient sa joie. Puis, elle avait voulu avoir des poules, qui lui mangeaient ses légumes, des poules qu'elle grondait avec des tendresses de mère. A ces jeux, dans la terre, au milieu des bêtes, elle se salissait, terriblement.
—C'est un vrai torchon! criait Rose. D'abord, je ne veux plus qu'elle entre dans ma cuisine, elle met de la boue partout…. Allez, madame, vous êtes bien bonne de la pomponner; à votre place, je la laisserais patauger à son aise.
Marthe, dans l'envahissement de son être, ne veilla même plus à ce que Désirée changeât de linge. L'enfant gardait parfois la même chemise pendant trois semaines; ses bas, qui tombaient sur ses souliers éculés, n'avaient plus de talons; ses jupes lamentables pendaient comme des loques de mendiante. Mouret, un jour, dut prendre une aiguille; la robe fendue par derrière, du haut en bas, montrait sa peau. Elle riait d'être à moitié nue, les cheveux tombés sur les épaules, les mains noires, la figure toute barbouillée.
Marthe finit par avoir une sorte de dégoût. Lorsqu'elle revenait de la messe, gardant dans ses cheveux les vagues parfums de l'église, elle était choquée de l'odeur puissante de terre que sa fille portait sur elle. Elle la renvoyait au jardin, dès la fin du déjeuner; elle ne pouvait la tolérer à côté d'elle, inquiétée par cette santé robuste, ce rire clair qui s'amusait de tout.
—Mon Dieu! que cette enfant est fatigante! murmurait-elle parfois, d'un air de lassitude énervée.
Mouret, l'entendant se plaindre, lui dit dans un mouvement de colère:
—Si elle te gêne, on peut la mettre à la porte, comme les deux autres.
—Ma foi! je serais bien tranquille, si elle n'était plus là, répondit-elle nettement.
Vers la fin de l'été, une après-midi, Mouret s'effraya de ne plus entendre Désirée, qui faisait, quelques minutes auparavant, un tapage affreux dans le fond du jardin. Il courut, il la trouva par terre, tombée d'une échelle sur laquelle elle était montée pour cueillit des figues; les buis avaient heureusement amorti sa chute. Mouret, épouvanté, la prit dans ses bras, en appelant au secours. Il la croyait morte; mais elle revint à elle, assura qu'elle ne s'était pas fait de mal, et voulut remonter sur l'échelle.
Cependant, Marthe avait descendu le perron. Quand elle entendit Désirée rire, elle se fâcha. —Cette enfant me fera mourir, dit-elle; elle ne sait qu'inventer pour me donner des secousses. Je suis sûre qu'elle s'est jetée par terre exprès. Ce n'est plus tenable. Je m'enfermerai dans ma chambre, je partirai le matin pour ne rentrer que le soir… Oui, ris donc, grande bête! Est-ce possible d'avoir mis au monde une pareille bête! Va, tu me coûteras cher.
—Ça, c'est sûr, ajouta Rose qui était accourue de la cuisine, c'est un gros embarras, et il n'y a pas de danger qu'on puisse jamais la marier.
Mouret, frappé au coeur, les écoutait, les regardait. Il ne répondit rien, il resta au fond du jardin avec la jeune fille. Jusqu'à la tombée de la nuit, ils parurent causer doucement ensemble. Le lendemain, Marthe et Rose devaient s'absenter toute la matinée; elles allaient, à une lieue de Plassans, entendre la messe dans une chapelle dédiée à saint Janvier, où toutes les dévotes de la ville se rendaient ce jour-là en pèlerinage. Lorsqu'elles rentrèrent, la cuisinière se hâta da servir un déjeuner froid. Marthe mangeait depuis quelques minutes, lorsqu'elle s'aperçut que sa fille n'était pas à table.
—Désirée n'a donc pas faim? demanda-t-elle; pourquoi ne déjeune-t-elle pas avec nous?
—Désirée n'est plus ici, dit Mouret, qui laissait les morceaux sur son assiette; je l'ai menée ce matin à Saint-Eutrope, chez sa nourrice.
Elle posa sa fourchette, un peu pâle, surprise et blessée.
—Tu aurais pu me consulter, reprit-elle.
Mais lui, continua, sans répondre directement:
—Elle est bien chez sa nourrice. Cette brave femme, qui l'aime beaucoup, veillera sur elle… De cette façon, l'enfant ne te tourmentera plus, tout le monde sera content.
Et, comme elle restait muette, il ajouta: —Si la maison ne te semble pas assez tranquille, tu me le diras, et je m'en irai.
Elle se leva à demi, une lueur passa dans ses yeux. Il venait de la frapper si cruellement, qu'elle avança la main, comme pour lui jeter la bouteille à la tête. Dans cette nature si longtemps soumise, des colères inconnues soufflaient; une haine grandissait contre cet homme qui rôdait sans cesse autour d'elle, pareil à un remords. Elle se remit à manger avec affectation, sans parler davantage de sa fille. Mouret avait plié sa serviette; il restait assis devant elle, écoutant le bruit de sa fourchette, jetant de lents regards autour de cette salle à manger, si joyeuse autrefois du tapage des enfants, si vide et si triste aujourd'hui. La pièce lui semblait glacée. Des larmes lui montaient aux yeux, lorsque Marthe appela Rose pour le dessert.
—Vous avez bon appétit, n'est-ce pas, madame? dit celle-ci en apportant une assiette de fruits. C'est que nous avons joliment marché!… Si monsieur, au lieu de faire le païen, était venu avec nous, il ne vous aurait pas laissé manger le reste du gigot à vous toute seule.
Elle changea les assiettes, bavardant toujours.
—Elle est bien jolie, la chapelle de Saint-Janvier, mais elle est trop petite…. Vous avez vu les dames qui sont arrivées en retard; elles ont dû s'agenouiller dehors, sur l'herbe, en plein soleil…. Ce que je ne comprends pas, c'est que madame de Condamin soit venue en voiture; il n'y a plus de mérite alors, à faire le pèlerinage…. Nous avons passé une bonne matinée tout de même, n'est-ce pas, madame?
—Oui, une bonne matinée, répéta Marthe. L'abbé Mousseau, qui a prêché, a été très-touchant.
Lorsque Rose s'aperçut à son tour de l'absence de Désirée, et qu'elle connut le départ de l'enfant, elle s'écria:
—Ma foi, monsieur a eu une bonne idée!… Elle me prenait toutes mes casseroles pour arroser ses salades…. On va pouvoir respirer un peu.
—Sans doute, dit Marthe qui entamait une poire.
Mouret étouffait. Il quitta la salle à manger, sans écouter Rose, qui lui criait que le café allait être prêt tout de suite. Marthe, restée seule dans la salle à manger, acheva tranquillement sa poire.
Madame Faujas descendait, lorsque la cuisinière apporta le café.
—Entrez donc, lui dit cette dernière; vous tiendrez compagnie à madame, et vous prendrez la tasse de monsieur, qui s'est sauvé comme un fou.
La vieille dame s'assit à la place de Mouret.
—Je croyais que vous ne preniez jamais de café, fit-elle remarquer en se sucrant.
—Oui, autrefois, répondit Rose, lorsque monsieur tenait la bourse…. Maintenant, madame serait bien bête de se priver de ce qu'elle aime.
Elles causèrent une bonne heure. Marthe, attendrie, finit par conter ses chagrins à madame Faujas; son mari venait de lui faire une scène affreuse, à propos de sa fille, qu'il avait conduite chez sa nourrice, dans un coup de tête. Et elle se défendait; elle assurait qu'elle aimait beaucoup l'enfant, qu'elle irait la chercher un jour.
—Elle était un peu bruyante, insinua madame Faujas. Je vous ai plainte bien souvent…. Mon fils aurait renoncé à venir lire son bréviaire dans le jardin; elle lui cassait la tête.
A partir de ce jour, les repas de Marthe et de Mouret furent silencieux. L'automne était très-humide; la salle à manger restait mélancolique, avec les deux couverts isolés, séparés par toute la largeur de la grande table. L'ombre emplissait les coins, le froid tombait du plafond. Ou aurait dit un enterrement, selon l'expression de Rose. —Ah bien! disait-elle souvent en apportant les plats, il ne faut pas faire tant de bruit…. De ce train-là, il n'y a pas de danger que vous vous écorchiez la langue…. Soyez donc plus gai, monsieur; vous avez l'air de suivre un mort. Vous finirez par mettre madame au lit. Ce n'est pas bon pour la santé, de manger sans parler.
Quand vinrent les premiers froids, Rose, qui cherchait à obliger madame Faujas, lui offrit son fourneau pour faire la cuisine. Cela commença par des bouillottes d'eau que la vieille dame descendit faire chauffer; elle n'avait pas de feu, et l'abbé était pressé de se raser. Elle emprunta ensuite des fers à repasser, se servit de quelques casseroles, demanda ta rôtissoire pour mettre un gigot à la broche; puis, comme elle n'avait pas, en haut, une cheminée disposée d'une façon convenable, elle finit par accepter les offres de Rose, qui alluma un feu de sarments, à rôtir un mouton tout entier.
—Ne vous gênez donc pas, répétait-elle en tournant elle-même le gigot. La cuisine est grande, n'est-ce pas? Il y a bien de la place pour deux…. Je ne sais pas comment vous avez pu tenir jusqu'à présent, à faire votre cuisine par terre, devant la cheminée de votre chambre, sur un méchant fourneau de tôle. Moi, j'aurais eu peur des coups de sang…. Aussi monsieur Mouret est ridicule; on ne loue pas un appartement sans cuisine. Il faut que vous soyez de braves gens, pas fiers, commodes à vivre.
Peu à peu, madame Faujas fit son déjeuner et son dîner dans la cuisine des Mouret. Les premiers temps, elle fournit son charbon, son huile, ses épices. Dans la suite, lorsqu'elle oublia quelque provision, la cuisinière ne voulut pas qu'elle remontât chez elle; elle la forçait de prendre dans l'armoire ce qui lui manquait.
—Tenez, le beurre est là. Ce n'est pas ce que vous allez prendre sur le bout de votre couteau, qui nous ruinera. Vous savez bien que tout est à votre disposition, ici…. Madame me gronderait, si vous ne vous mettiez pas à votre aise.
Alors, une grande intimité s'établit entre Rose et madame Faujas; la cuisinière était ravie d'avoir toujours là une personne qui consentît à l'écouter, pendant qu'elle tournait ses sauces. Elle s'entendait à merveille, d'ailleurs, avec la mère du prêtre, dont les robes d'indienne, le masque rude, la brutalité populacière, la mettaient presque sur un pied d'égalité. Pendant des heures, elles s'attardaient ensemble devant leurs fourneaux éteints. Madame Faujas eut bientôt un empire absolu dans la cuisine; elle gardait son attitude impénétrable, ne disait que ce qu'elle voulait bien dire, se faisait conter ce qu'elle désirait savoir. Elle décida du dîner des Mouret, goûta avant eux aux plats qu'elle leur envoyait; souvent même Rose faisait à part des friandises destinées particulièrement à l'abbé, des pommes au sucre, des gâteaux de riz, des beignets soufflés. Les provisions se mêlaient, les casseroles allaient à la débandade, les deux dîners se confondaient, à ce point que la cuisinière s'écriait en riant, au moment de servir:
—Dites, madame, est-ce que les oeufs sur le plat sont à vous? Je ne sais plus, moi!… Ma parole! il vaudrait mieux qu'on mangeât ensemble.
Ce fut le jour de la Toussaint que l'abbé Faujas déjeuna pour la première fois dans la salle à manger des Mouret. Il était très-pressé, il devait retourner à Saint-Saturnin. Marthe, pour qu'il perdît moins de temps, le fit asseoir devant la table, en lui disant que sa mère n'aurait pas deux étages à monter. Une semaine plus tard, l'habitude était prise, les Faujas descendaient à chaque repas, s'attablaient, allaient jusqu'au café. Les premiers jours, les deux cuisines restèrent différentes; puis, Rose trouva ça «très-bête», disant qu'elle pouvait bien faire de la cuisine pour quatre personnes, et qu'elle s'entendrait avec madame Faujas. —Ne me remerciez pas, ajouta-t-elle. C'est vous qui êtes bien gentils de descendre tenir compagnie à madame; vous allez apporter un peu de gaieté…. Je n'osais plus entrer dans la salle à manger; il me semblait que j'entrais chez un mort. C'était vide à faire peur…. Si monsieur boude à présent, tant pis pour lui! il boudera tout seul.
Le poêle ronflait, la pièce était toute tiède. Ce fut un hiver charmant. Jamais Rose n'avait mis le couvert avec du linge plus net; elle plaçait la chaise de monsieur le curé près du poêle, de façon qu'il eût le dos au feu. Elle soignait particulièrement son verre, son couteau, sa fourchette; elle veillait, dès que la nappe avait la moindre tache, à ce que la tache ne fût pas de son côté. Puis, c'étaient mille attentions délicates.
Quand elle lui ménageait un plat qu'il aimait, elle l'avertissait pour qu'il réservât son appétit. Parfois, au contraire, elle lui faisait une surprise; elle apportait le plat couvert, riait en dessous des regards interrogateurs, disait, d'un air de triomphe contenu:
—C'est pour monsieur le curé, une macreuse farcie aux olives, comme il les aime…. Madame, donnez un filet à monsieur le curé, n'est-ce pas? Le plat est pour lui.
Marthe servait. Elle insistait, avec des yeux suppliants, pour qu'il acceptât les bons morceaux. Elle commençait toujours par lui, fouillait le plat, tandis que Rose, penchée au-dessus d'elle, lui indiquait du doigt ce qu'elle croyait le meilleur. Et elles avaient même de courtes querelles sur l'excellence de telles ou telles parties d'un poulet ou d'un lapin. Rose poussait un coussin de tapisserie sous les pieds du prêtre. Marthe exigeait qu'il eût sa bouteille de bordeaux et son pain, un petit pain doré qu'elle commandait tous les jours chez le boulanger.
—Eh! rien n'est trop bon, répétait Rose, quand l'abbé les remerciait. Qui donc vivrait bien, si les braves coeurs comme vous n'avaient pas leurs aises? Laissez-nous faire, le bon Dieu payera votre dette.
Madame Faujas, assise à table en face de son fils, souriait de toutes ces cajoleries. Elle se prenait à aimer Marthe et Rose; elle trouvait, d'ailleurs, leur adoration naturelle, les regardait comme très-heureuses d'être ainsi à genoux devant son dieu. La tête carrée, mangeant lentement et beaucoup, en paysanne qui va loin en besogne, elle présidait réellement les repas, voyant tout sans perdre un coup de fourchette, veillant à ce que Marthe restât dans son rôle de servante, couvant son fils d'un regard de jouissance satisfaite. Elle ne parlait que pour dire en trois mots les goûts de l'abbé ou pour couper court aux refus polis qu'il hasardait encore. Parfois, elle haussait les épaules, lui poussait le pied. Est-ce que la table n'était pas à lui? Il pouvait bien manger le plat tout entier, si cela lui faisait plaisir; les autres se seraient contentés de mordre à leur pain sec en le regardant.
Quant à l'abbé Faujas, il restait indifférent aux soins tendres dont il était l'objet; très-frugal, mangeant vite, l'esprit occupé ailleurs, il ne s'apercevait souvent pas des gâteries qu'on lui réservait. Il avait cédé aux instances de sa mère, en acceptant la compagnie des Mouret; il ne goûtait, dans la salle à manger du rez-de-chaussée, que la joie d'être absolument débarrassé des soucis de la vie matérielle. Aussi gardait-il une tranquillité superbe, peu à peu habitué à voir ses moindres désirs devinés, ne s'étonnant plus, ne remerciant plus, régnant dédaigneusement entre la maîtresse de la maison et la cuisinière, qui épiaient avec anxiété les moindres plis de son visage grave.
Et Mouret, assis en face de sa femme, restait oublié. Il se tenait, les poignets au bord de la table, comme un enfant, en attendant que Marthe voulût bien songer à lui. Elle le servait le dernier, au hasard, maigrement. Rose, debout derrière elle, l'avertissait, lorsqu'elle se trompait et qu'elle tombait sur un bon morceau.
—Non, non, pas ce morceau-là…. Vous savez que monsieur aime la tête; il suce les petits os.
Mouret, diminué, mangeait avec des hontes de pique-assiette. Il sentait que madame Faujas le regardait lorsqu'il se coupait du pain. Il réfléchissait une grande minute, les yeux sur la bouteille, avant d'oser se servir à boire. Une fois, il se trompa, prit trois doigts du bordeaux de monsieur le curé. Ce fut une belle affaire! Pendant un mois, Rose lui reprocha ces trois doigts de vin. Quand elle faisait quelque plat de sucrerie, elle s'écriait:
—Je ne veux pas que monsieur y goûte…. Il ne m'a jamais fait un compliment. Une fois, il m'a dit que mon omelette au rhum était brûlée. Alors, je lui ai répondu: «Elles seront toujours brûlées pour vous.» Entendez-vous, madame, n'en donnez pas à monsieur.
Puis, c'étaient des taquineries. Elle lui passait les assiettes fêlées, lui mettait un pied de la table entre les jambes, laissait à son verre les peluches du torchon, posait le pain, le vin, le sel, à l'autre bout de lu table. Mouret seul aimait la moutarde; il allait lui-même chez l'épicier en acheter des pots, que la cuisinière faisait régulièrement disparaître, sous prétexte que «ça puait». La privation de moutarde suffisait à lui gâter ses repas. Ce qui le désespérait plus encore, ce qui lui coupait absolument l'appétit, c'était d'avoir été chassé de sa place, de la place qu'il avait occupée de tout temps, devant la fenêtre, et qu'on donnait au prêtre comme étant la plus agréable. Maintenant, il faisait face à la porte; il lui semblait manger chez des étrangers, depuis qu'à chaque bouchée il ne pouvait jeter un coup d'oeil sur ses arbres fruitiers.
Marthe n'avait pas les aigreurs de Rose; elle le traitait en parent pauvre, qu'on tolère; elle finissait par ignorer qu'il fût là, ne lui adressant presque jamais la parole, agissant comme si l'abbé Faujas eût seul donné des ordres dans la maison. D'ailleurs, Mouret ne se révoltait pas; il échangeait quelques mots de politesse avec le prêtre, mangeait en silence, répondait par de lents regards aux attaques de la cuisinière. Puis, comme il avait toujours fini le premier, il pliait sa serviette méthodiquement, et se retirait, souvent avant le dessert.
Rose prétendait qu'il enrageait. Quand elle causait avec madame Faujas dans la cuisine, elle lui expliquait son maître tout au long.
—Je le connais bien, il ne m'a jamais bien effrayée… Avant que vous veniez ici, madame tremblait devant lui, parce qu'il était toujours à criailler, à faire l'homme terrible. Il nous embêtait tous d'une jolie manière, sans cesse sur notre dos, ne trouvant rien de bien, fourrant son nez partout, voulant montrer qu'il était le maître… Maintenant, il est doux comme un mouton, n'est-ce pas? C'est que madame a pris le dessus. Ah! s'il était brave, s'il ne craignait pas toute sorte d'ennuis, vous entendriez une jolie chanson. Mais il a trop peur de votre fils; oui, il a peur de monsieur le curé…. On dirait qu'il devient imbécile, par moments. Après tout, puisqu'il ne nous gêne plus, il peut bien être comme il lui plaît, n'est-ce pas, madame?
Madame Faujas répondait que M. Mouret lui paraissait un très-digne homme; il avait le seul tort de ne pas être religieux. Mais il reviendrait certainement au bien, plus tard. Et la vieille dame s'emparait lentement du rez-de-chaussée, allant de la cuisine à la salle à manger, trottant dans le vestibule et dans le corridor. Mouret, quand il la rencontrait, se rappelait le jour de l'arrivée des Faujas, lorsque, vêtue d'une loque noire, ne lâchant pas le panier qu'elle tenait à deux mains, elle allongeait le cou dans chaque pièce, avec l'aisance tranquille d'une personne qui visite une maison à vendre. Depuis que les Faujas mangeaient au rez-de-chaussée, le second étage appartenait aux Trouche. Ils y devenaient bruyants; des bruits de meubles roulés, des piétinements, des éclats de voix, descendaient par les portes ouvertes et violemment refermées. Madame Faujas, en train de causer dans la cuisine, levait la tête d'un air inquiet. Rose, pour arranger les choses, disait que cette pauvre madame Trouche avait bien du mal. Une nuit, l'abbé, qui n'était point encore couché, entendit dans l'escalier un tapage étrange. Étant sorti avec son bougeoir, il aperçut Trouche abominablement gris, qui montait les marches sur les genoux. Il le souleva de son bras robuste, le jeta chez lui. Olympe, couchée, lisait tranquillement un roman, en buvant à petits coups un grog posé sur la table de nuit.
—Écoutez, dit l'abbé Faujas, livide de colère, vous ferez vos malles demain matin, et vous partirez.
—Tiens, pourquoi donc? demanda Olympe sans se troubler; nous sommes bien ici.
Mais le prêtre l'interrompit rudement.
—Tais-toi! Tu es une malheureuse, tu n'as jamais cherché qu'à me nuire. Notre mère avait raison, je n'aurais pas dû vous tirer de votre misère…. Voilà qu'il me faut ramasser ton mari dans l'escalier, maintenant! C'est une honte. Et pense au scandale, si on le voyait dans cet état…. Vous partirez demain.
Olympe s'était assise pour boire une gorgée de grog.
—Ah! non, par exemple! murmura-t-elle.
Trouche riait. Il avait l'ivresse gaie. Il était tombé dans un fauteuil, épanoui, ravi.
—Ne nous fâchons pas, bégaya-t-il. Ce n'est rien, un petit étourdissement, à cause de l'air, qui est très-vif. Avec ça, les rues sont drôles dans cette sacrée ville…. Je vais vous dire, Faujas, ce sont des jeunes gens très-convenables. Il y a là le fils du docteur Porquier. Vous connaissez bien, le docteur Porquier?… Alors, nous nous voyons dans un café, derrière les prisons. Il est tenu par une Arlésienne, une belle femme, une brune….
Le prêtre, les bras croisés, le regardait d'un air terrible. —Non, je vous assure, Faujas, vous avez tort de m'en vouloir…. Vous savez que je suis un homme bien élevé; je connais les convenances. Dans le jour, je ne prendrais pas un verre de sirop, de peur de vous compromettre… Enfin, depuis que je suis ici, je vais à mon bureau comme si j'allais à l'école, avec des tartines de confiture dans un panier; c'est même bête, ce métier-là. Je me trouve bête, oui, parole d'honneur; et si ce n'était pas pour vous rendre service… Mais, la nuit, on ne me voit pas, peut-être. Je puis me promener la nuit. Ça me fait du bien, je finirais par crever à rester sous clef. D'abord, il n'y a personne dans les rues, elles sont si drôles!…
—Ivrogne! dit le prêtre entre ses dents serrées.
—Vous ne faites pas la paix?… Tant pis! mon cher. Moi, je suis bon enfant; je n'aime pas les fichues mines. Si ça vous déplaît, je vous plante-là avec vos béguines. Il n'y a guère que la petite Condamin qui soit gentille, et encore l'Arlésienne est mieux… Vous avez beau rouler vos yeux, je n'ai pas besoin de vous. Tenez, voulez-vous que je vous prête cent francs?
Et il tira des billets de banque, qu'il étala sur ses genoux, en riant aux éclats; puis, il les fit voltiger, les passa sous le nez de l'abbé, les jeta en l'air. Olympe, d'un bond, se leva à moitié nue; elle ramassa les billets, qu'elle cacha sous le traversin, d'un air contrarié. Cependant, l'abbé Faujas regardait autour de lui, très-surpris; il voyait des bouteilles de liqueur rangées le long de la commode, un pâté presque entier sur la cheminée, des dragées dans une vieille boîte crevée. La chambre était remplie d'achats récents: des robes jetées sur les chaises; un paquet de dentelle déplié; une superbe redingote toute neuve, pendue à l'espagnolette de la fenêtre; une peau d'ours étalée devant le lit. A côté du grog, sur la table de nuit, une petite montre de femme, en or, luisait, dans une coupe de porcelaine.
—Qui donc ont-ils dévalisé? pensa le prêtre.
Alors, il se souvint d'avoir vu Olympe baisant les mains de Marthe.
—Mais, malheureux, s'écria-t-il, vous volez!
Trouche se leva. Sa femme l'envoya tomber sur le canapé.
—Tiens-toi tranquille, lui dit-elle; dors, tu en as besoin. Et, se tournant vers son frère:
—Il est une heure, tu peux nous laisser dormir, si tu n'as que des choses désagréables à nous dire… Mon mari a eu tort de se soûler, c'est vrai; mais ce n'est pas une raison pour le maltraiter….Nous avons eu déjà plusieurs explications; il faut que celle-ci soit la dernière, entends-tu? Ovide… Nous sommes frère et soeur, n'est-ce pas? Eh bien! je te l'ai dit, nous devons partager…. Tu te goberges en bas, tu te fais faire des petits plats, tu vis comme un bien-heureux entre la propriétaire et la cuisinière. Ça te regarde. Nous n'allons pas, nous autres, regarder dans ton assiette ni te retirer les morceaux de la bouche. Nous te laissons conduire ta barque comme tu l'entends. Alors, ne nous tourmente pas, accorde-nous la même liberté…. Il me semble que je suis bien raisonnable….
Et comme le prêtre faisait un geste:
—Oui, je comprends, continua-t-elle, tu as toujours peur que nous ne gâtions tes affaires…. La meilleure façon pour que nous ne les gâtions pas, c'est de ne point nous taquiner. Quand tu répéteras: «Ah! si j'avais su, je vous aurais laissés où vous étiez!» Tiens! lu n'es pas fort, malgré tes grands airs. Nous avons les mêmes intérêts que toi; nous sommes en famille, nous pouvons faire notre trou tous ensemble. Ce serait tout à fait gentil, si tu voulais…. Va te coucher. Je gronderai Trouche demain; je te l'enverrai, tu lui donneras tes ordres.
—Sans doute, murmura l'ivrogne, qui s'endormait. Faujas est drôle…. Je ne veux pas de la propriétaire, j'aime mieux ses écus.
Alors, Olympe se mit à rire effrontément, en regardant son frère. Elle s'était recouchée, s'arrangeant commodément, le dos contre l'oreiller. Le prêtre, un peu pâle, réfléchissait; puis, il s'en alla, sans dire un mot, tandis qu'elle reprenait son roman et que Trouche ronflait sur le canapé.
Le lendemain, Trouche dégrisé eut un long entretien avec l'abbé Faujas. Lorsqu'il revint auprès de sa femme, il lui apprit à quelles conditions la paix était faite.
—Écoute, mon chéri, lui dit-elle, contente-le, fais bien ce qu'il demande; tâche surtout de lui être utile, puisqu'il t'en donne les moyens…. J'ai l'air brave, quand il est là; mais, au fond, je sais qu'il nous mettrait à la rue, comme des chiens, si nous le poussions à bout. Et je ne veux pas m'en aller…. Es-tu sûr qu'il nous gardera?
—Oui, ne crains rien, répondit l'employé. Il a besoin de moi, il nous laissera faire notre pelote.
A partir de ce moment, Trouche sortit tous les soirs, vers neuf heures, lorsque les rues étaient désertes. Il racontait à sa femme qu'il allait dans le vieux quartier faire de la propagande pour l'abbé. D'ailleurs, Olympe n'était pas jalouse; elle riait, lorsqu'il lui rapportait quoique histoire risquée; elle préférait les chatteries solitaires, les petits verres pris toute seule, les gâteaux mangés en cachette, les longues soirées passées chaudement dans le lit, à dévorer un vieux fonds de cabinet de lecture, découvert par elle rue Canquoin. Trouche rentrait gris raisonnablement; il ôtait ses souliers dans le vestibule, pour monter l'escalier sans bruit. Quand il avait trop bu, quand il empoisonnait la pipe et l'eau-de-vie, sa femme ne le voulait pas à côté d'elle; elle le forçait à coucher sur le canapé. C'était alors une lutte sourde, silencieuse. Il revenait avec l'entêtement de l'ivresse, s'accrochait aux couvertures; mais il chancelait, glissait, tombait sur les mains, et elle finissait par le rouler comme une masse. S'il commençait à crier, elle le serrait à la gorge, le regardant fixement, murmurant:
—Ovide t'entend, Ovide va venir.
Il était alors pris de peur, ainsi qu'un enfant auquel on parle du loup; puis, il s'endormait en mâchant des excuses. D'ailleurs, dès le soleil levé, il faisait sa toilette d'homme grave, essuyait de son visage marbré les hontes de la nuit, mettait une certaine cravate qui, selon son expression, lui donnait «l'air calotin». Il passait devant les cafés en baissant les yeux. A l'oeuvre de la Vierge, on le respectait. Parfois, lorsque les jeunes filles jouaient dans la cour, il levait un coin du rideau, les regardait d'un air paterne, avec des flammes courtes qui flambaient sous ses paupières à demi baissées.
Les Trouche étaient encore tenus en respect par madame Faujas. La fille et la mère restaient en continuelle querelle, l'une se plaignant d'avoir toujours été sacrifiée à son frère, l'autre la traitant de mauvaise bête qu'elle aurait dû écraser au berceau. Mordant à la même proie, elles se surveillaient, sans lâcher le morceau, furieuses, inquiètes de savoir laquelle des deux taillerait la plus grosse part. Madame Faujas voulait toute la maison; elle en défendait jusqu'aux balayures contre les doigts crochus d'Olympe. Lorsqu'elle s'aperçut des grosses sommes que celle-ci tirait des poches de Marthe, elle devint terrible. Son fils ayant haussé les épaules en homme qui dédaigne ces misères, et qui se trouve forcé de fermer les yeux, elle eut à son tour une explication épouvantable avec sa fille, qu'elle appela voleuse, comme si elle eût pris l'argent dans sa propre poche.
—Hein? maman, c'est assez, n'est-ce pas? dit Olympe impatientée. Ce n'est pas votre bourse qui danse peut-être…. Moi, je n'emprunte encore que de l'argent, je ne me fais pas nourrir.
—Que veux-tu dire, méchante gale? balbutia madame Faujas, au comble de l'exaspération. Est-ce que nous ne payons pas nos repas? Demande à la cuisinière, elle le montrera notre livre de compte.
Olympe éclata de rire.
—Ah! très-joli! reprit-elle. Je le connais, le livre de compte. Vous payez les radis et le beurre, n'est-ce pas?… Tenez, maman, restez au rez-de-chaussée; je ne vais pas vous y déranger, moi. Mais ne montez plus me tourmenter, ou je crie. Vous savez qu'Ovide a défendu qu'on fît du bruit.
Madame Faujas redescendait en grondant. Cette menace de tapage la forçait à battre en retraite. Olympe, pour se moquer, chantonnait derrière son dos. Mais, lorsqu'elle allait au jardin, sa mère se vengeait, sans cesse sur ses talons, regardant ses mains, la guettant. Elle ne la tolérait ni dans la cuisine ni dans la salle à manger. Elle l'avait fâchée avec Rose, à propos d'une casserole prêtée et non rendue. Cependant, elle n'osait l'attaquer dans l'amitié de Marthe, de peur de quelque esclandre, dont l'abbé aurait souffert.
—Puisque tu es si peu soucieux de tes intérêts, dit-elle un jour à son fils, je saurai bien les défendre à ta place; n'aie pas peur, je serai prudente…. Si je n'étais pas là, vois-tu, ta soeur te retirerait le pain des mains.
Marthe n'avait pas conscience du drame qui se nouait autour d'elle. La maison lui semblait simplement plus vivante, depuis que tout ce monde emplissait le vestibule, l'escalier, les corridors. On eût dit le vacarme d'un hôtel garni, avec le bruit étouffé des querelles, les portes battantes, la vie sans gêne et personnelle de chaque locataire, la cuisine flambante, où Rose semblait avoir toute une table d'hôte à traiter. Puis, c'était une procession continuelle de fournisseurs. Olympe, se soignant les mains, ne voulant plus laver la vaisselle, se faisait tout apporter du dehors, de chez un pâtissier de la rue de la Banne, qui préparait des repas pour la ville. Et Marthe souriait, se disait heureuse de ce branle de la maison entière; elle n'aimait plus rester seule, avait besoin d'occuper la fièvre dont elle était brûlée.