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La Conquête de Plassans

X (continued 2)

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Si l'abbé avait conquis les femmes et les enfants, il restait sur un pied de simple politesse avec les pères et les maris. Les personnages graves continuaient à se méfier de lui, en le voyant rester à l'écart de tout groupe politique. A la sous-préfecture, M. Péqueur des Saulaies le discutait vivement; tandis que M. Delangre, sans le défendre d'une façon nette, disait avec de fins sourires qu'il fallait attendre pour le juger. Chez M. Rastoil, il était devenu un véritable trouble-ménage. Séverin et sa mère ne cessaient de fatiguer le président des éloges du prêtre.

—Bien! bien! il a toutes les qualités que vous voudrez, criait le malheureux. C'est convenu, laissez-moi tranquille. Je l'ai fait inviter à dîner; il n'est pas venu. Je ne puis pourtant pas aller le prendre par le bras pour l'amener.

—Mais, mon ami, disait madame Rastoil, quand tu le rencontres, tu le salues à peine. C'est cela qui a dû le froisser.

—Sans doute, ajoutait Séverin; il s'aperçoit bien que vous n'êtes pas avec lui comme vous devriez être.

M. Rastoil haussait les épaules. Lorsque M. de Bourdeu était là, tous deux accusaient l'abbé Faujas de pencher vers la sous-préfecture. Madame Rastoil faisait remarquer qu'il n'y dînait pas, qu'il n'y avait même jamais mis les pieds.

—Certainement, répondait le président, je ne l'accuse pas d'être bonapartiste…. Je dis qu'il penche, voilà tout. Il a eu des rapports avec monsieur Delangre.

—Eh! vous aussi, s'écriait Séverin, vous avez eu des rapports avec le maire! On y est bien forcé, dans certaines circonstances…. Dites que vous ne pouvez pas souffrir l'abbé Faujas, cela vaudra mieux. Et tout le monde se boudait dans la maison Rastoil pendant des journées entières. L'abbé Fenil n'y venait plus que rarement, se disant cloué chez lui par la goutte. D'ailleurs, à deux reprises, mis en demeure de se prononcer sur le curé de Saint-Saturnin, il avait fait son éloge, en quelques paroles brèves. L'abbé Surin et l'abbé Bourrette, ainsi que M. Maffre, étaient toujours du même avis que la maîtresse de la maison. L'opposition venait donc uniquement du président, soutenu par M. de Bourdeu, tous deux déclarant gravement ne pouvoir compromettre leur situation politique en accueillant un homme qui cachait ses opinions.

Séverin, par taquinerie, inventa alors d'aller frapper à la petite porte de l'impasse des Chevillottes, lorsqu'il voulait dire quelque chose au prêtre. Peu à peu, l'impasse devint un terrain neutre. Le docteur Porquier, qui avait le premier usé de ce chemin, le fils Delangre, le juge de paix, indistinctement, y vinrent causer avec l'abbé Faujas. Parfois, pendant toute une après-midi, les petites portes des deux jardins, ainsi que la porte charretière de la sous-préfecture, restaient grandes ouvertes. L'abbé était là, au fond de ce cul-de-sac, appuyé au mur, souriant, donnant des poignées de main aux personnes des deux sociétés qui voulaient bien le venir saluer. Mais M. Péqueur des Saulaies affectait de ne pas vouloir mettre les pieds hors du jardin de la sous-préfecture; tandis que M. Rastoil et M. de Bourdeu, s'obstinant également à ne point se montrer dans l'impasse, restaient assis sous les arbres, devant la cascade. Rarement la petite cour du prêtre envahissait la tonnelle des Mouret. De temps à autre, seulement, une tête s'allongeait, jetait un coup d'oeil, disparaissait.

D'ailleurs, l'abbé Faujas ne se gênait point; il ne surveillait guère avec inquiétude que la fenêtre des Trouche, où luisaient à toute heure les yeux d'Olympe. Les Trouche se tenaient là en embuscade, derrière les rideaux rouges, rongés par une envie rageuse de descendre, eux aussi, de goûter aux fruits, de causer avec le beau monde. Ils tapaient les persiennes, s'accoudaient un instant, se retiraient, furieux, sous les regards dompteurs du prêtre; puis, ils revenaient, à pas de loup, coller leurs faces blêmes, à un coin des vitres, espionnant chacun de ses mouvements, torturés de le voir jouir si à l'aise de ce paradis qu'il leur défendait.

—C'est trop bête! dit un jour Olympe à son mari; il nous mettrait dans une armoire, s'il pouvait, pour garder tout le plaisir…. Nous allons descendre, si tu veux. Nous verrons ce qu'il dira.

Trouche venait de rentrer de son bureau. Il changea de faux-col, épousseta ses souliers, voulant être tout à fait bien. Olympe mit une robe claire. Puis, ils descendirent bravement dans le jardin, marchant à petits pas le long des grands buis, s'arrêtant devant les fleurs. Justement, l'abbé Faujas tournait le dos, causant avec M. Maffre, sur le seuil de la petite porte de l'impasse. Lorsqu'il entendit crier le sable, les Trouche étaient derrière son dos, sous la tonnelle. Il se tourna, s'arrêta net au milieu d'une phrase, stupéfait de les trouver là. M. Maffre, qui ne les connaissait pas, les regardait curieusement.

—Un bien joli temps, n'est-ce pas, messieurs? dit Olympe, qui avait pâli sous le regard de son frère.

L'abbé, brusquement, entraîna le juge de paix dans l'impasse, où il se débarrassa de lui.

—Il est furieux, murmura Olympe. Tant pis! il faut rester. Si nous remontons, il croira que nous avons peur…. J'en ai assez. Tu vas voir comme je vais lui parler.

Et elle fit asseoir Trouche sur une des chaises que Rose avait apportées, quelques instants auparavant. Quand l'abbé rentra, il les aperçut tranquillement installés. Il poussa les verrous de la petite porte, s'assura d'un coup d'oeil que les feuilles les cachaient suffisamment; puis s'approchant, à voix étouffée:

—Vous oubliez nos conventions, dit-il: vous m'aviez promis de rester chez vous.

—Il fait trop chaud, là-haut, répondit Olympe. Nous ne commettons pas un crime, en venant respirer le frais ici.

Le prêtre allait s'emporter; mais sa soeur, toute blême de l'effort qu'elle faisait en lui résistant, ajouta d'un ton singulier:

—Ne crie pas; il y a du monde à côté, tu pourrais te faire du tort.

Les Trouche eurent un petit rire. Il les regarda, il se prit le front, d'un geste silencieux et terrible.

—Assieds-toi, dit Olympe. Tu veux une explication, n'est-ce pas? Eh bien, la voici…. Nous sommes las de nous claquemurer. Toi, tu vis ici comme un coq en pâte; la maison est à toi, le jardin est à toi. C'est tant mieux, ça nous fait plaisir de voir que tes affaires marchent bien; mais il ne faut pas pour cela nous traiter en va-nu-pieds. Jamais tu n'as eu l'attention de me monter une grappe de raisin; tu nous as donné la plus vilaine chambre; tu nous caches, tu as honte de nous, tu nous enfermes, comme si nous avions la peste…. Comprends-tu, ça ne peut plus durer!

—Je ne suis pas le maître, dit l'abbé Faujas. Adressez-vous à monsieur Mouret, si vous voulez dévaster la propriété.

Les Trouche échangèrent un nouveau sourire.

—Nous ne te demandons pas tes affaires, poursuivit Olympe; nous savons ce que nous savons, cela suffit…. Tout ceci prouve que tu as un mauvais coeur. Crois-tu que, si nous étions dans la position, nous ne te dirions pas de prendre ta part?

—Mais enfin que voulez-vous de moi? demanda l'abbé. Est-ce que vous vous imaginez que je nage dans l'or? Vous connaissez ma chambre, je suis plus mal meublé que vous. Je ne puis pourtant pas vous donner cette maison, qui ne m'appartient pas.

Olympe haussa les épaules; elle fit taire son mari qui allait répondre, et tranquillement:

—Chacun entend la vie à sa façon. Tu aurais des millions que tu n'achèterais pas une descente de lit; tu dépenserais ton argent à quelque grande affaire bête. Nous autres, nous aimons à être à notre aise chez nous…. Ose donc dire que, si tu voulais les plus beaux meubles de la maison, et le linge, et les provisions, et tout, tu ne l'aurais pas ce soir?…. Eh bien, un bon frère, dans ce cas-là, aurait déjà songé à ses parents; il ne les laisserait pas dans la crotte, comme tu nous y laisses.

L'abbé Faujas regarda profondément les Trouche. Ils se dandinaient tous les deux sur leurs chaises.

—Vous êtes ingrats, leur dit-il au bout d'un silence. J'ai déjà fait beaucoup pour vous. Si vous mangez du pain aujourd'hui, c'est à moi que vous le devez; car j'ai encore tes lettres, Olympe, ces lettres où tu me suppliais de vous sauver de la misère, en vous faisant venir à Plassans. Maintenant que vous voilà auprès de moi, avec votre vie assurée, ce sont de nouvelles exigences….

—Bah! interrompit brutalement Trouche, si vous nous avez fait venir, c'était que vous aviez besoin de nous. Je suis payé pour ne croire aux beaux sentiments de personne… Je laissais parler ma femme tout à l'heure; mais les femmes n'arrivent jamais au fait…. En deux mots, mon cher ami, vous avez tort de nous tenir en cage, comme des dogues fidèles, qu'on sort seulement les jours de danger. Nous nous ennuyons, nous finirons par faire des bêtises. Laissez-nous un peu de liberté, que diable! Puisque la maison n'est pas à vous et que vous dédaignez les douceurs, qu'est-ce que cela peut vous faire, si nous nous installons à notre guise? Nous ne mangerons pas les murs, peut-être! —Sans doute, insista Olympe; on deviendrait enragé, toujours sous clef… Nous serons bien gentils pour toi. Tu sais que mon mari n'attend qu'un signe…. Va ton chemin, compte sur nous; mais nous voulons notre part…. N'est-ce pas, c'est entendu?

L'abbé Faujas avait baissé la tête; il resta un moment silencieux; puis, se levant:

—Écoutez, dit-il, sans répondre directement, si vous devenez jamais un empêchement pour moi, je vous jure que je vous renvoie dans un coin crever sur la paille.

Et il remonta, les laissant sous la tonnelle. A partir de ce moment, les Trouche descendirent presque chaque jour au jardin; mais ils y mettaient quelque discrétion, ils évitaient de s'y trouver aux heures où le prêtre causait avec les sociétés des jardins voisins.

La semaine suivante, Olympe se plaignit tellement de la chambre qu'elle occupait, que Marthe, obligeamment, lui offrit celle de Serge, restée libre. Les Trouche gardèrent les deux pièces. Ils couchèrent dans l'ancienne chambre du jeune homme, dont pas un meuble d'ailleurs ne fut enlevé, et ils firent de l'autre pièce une sorte de salon, pour lequel Rose leur trouva dans le grenier un ancien meuble de velours. Olympe, ravie, se commanda un peignoir rose chez la meilleure couturière de Plassans.

Mouret, oubliant un soir que Marthe lui avait demandé de prêter la chambre de Serge, fut tout surpris d'y trouver les Trouche. Il montait pour prendre un couteau que le jeune homme avait dû laisser au fond de quelque tiroir. Justement, Trouche taillait avec ce couteau une canne de poirier, qu'il venait de couper dans le jardin. Alors, Mouret redescendit, en s'excusant.

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