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La Conquête de Plassans

V

Reading edition

Le lendemain, la vieille madame Rougon, la mère de Marthe, vint rendre visite aux Mouret. C'était là tout un gros événement, car il y ait un peu de brouille entre le gendre et les parents de sa femme, surtout depuis l'élection du marquis de Lagrifoul, que ceux-ci l'accusaient d'avoir fait réussir par son influence dans les campagnes. Marthe allait seule chez ses parents. Sa mère, «cette noiraude de Félicité», comme on la nommait, était restée, à soixante-six ans, d'une maigreur et d'une vivacité de jeune fille. Elle ne portait plus que des robes de soie, très-chargées de volants, et affectionnait particulièrement le jaune et le marron.

Ce jour-là, quand elle se présenta, il n'y avait que Marthe et Mouret dans la salle à manger.

—Tiens! dit ce dernier très-surpris, c'est ta mère … Qu'est-ce qu'elle nous veut donc? Il n'y a pas un mois qu'elle est venue…. Encore quelque manigance, c'est sûr.

Les Rougon, dont il avait été le commis, avant son mariage, lorsque leur étroite boutique du vieux quartier sentait la faillite, étaient le sujet de ses éternelles défiances. Ils lui rendaient d'ailleurs une solide et profonde rancune, détestant surtout en lui le commerçant qui avait fait promptement de bonnes affaires. Quand leur gendre disait: «Moi, je ne dois ma fortune qu'à mon travail», ils pinçaient les lèvres, ils comprenaient parfaitement qu'il les accusait d'avoir gagné la leur dans des trafics inavouables. Félicité, malgré sa belle maison de la place de la Sous-Préfecture, enviait sourdement le petit logis tranquille des Mouret, avec la jalousie féroce d'une ancienne marchande qui ne doit pas son aisance à ses économies de comptoir.

Félicité baisa Marthe au front, comme si celle-ci avait toujours eu seize ans. Elle tendit ensuite la main à Mouret. Tous deux causaient d'ordinaire sur un ton aigre-doux de moquerie.

—Eh bien! lui demanda-t-elle en souriant, les gendarmes ne sont donc pas encore venus vous chercher, révolutionnaire?

—Mais non, pas encore, répondit-il en riant également. Ils attendent pour ça que votre mari leur donne des ordres.

—Ah! c'est très-joli, ce que vous dites là, répliqua Félicité, dont les yeux flambèrent.

Marthe adressa un regard suppliant à Mouret; il venait d'aller vraiment trop loin. Mais il était lancé, il reprit:

—Véritablement, nous ne songeons à rien; nous vous recevons là, dans la salle à manger. Passons au salon, je vous en prie.

C'était une de ses plaisanteries habituelles. Il affectait les grands airs de Félicité, lorsqu'il la recevait chez lui. Marthe eut beau dire qu'on était bien là, il fallut qu'elle et sa mère le suivissent dans le salon. Et il s'y donna beaucoup de peine, ouvrant les volets, poussant des fauteuils. Le salon, où l'on n'entrait jamais, et dont les fenêtres restaient le plus souvent fermées, étaient une grande pièce abandonnée, dans laquelle traînait un meuble à housses blanches, jaunies par l'humidité du jardin.

—C'est insupportable, murmura Mouret, en essuyant la poussière d'une petite console, cette Rose laisse tout à l'abandon.

Et, se tournant vers sa belle-mère, d'une voix où l'ironie perçait:

—Vous nous excusez de vous recevoir ainsi dans notre pauvre demeure…. Tout le monde ne peut pas être riche.

Félicité suffoquait. Elle regarda un instant Mouret fixement, près d'éclater; puis, faisant effort, elle baissa lentement les paupières; quand elle les releva, elle dit d'une voix aimable:

—Je viens de souhaiter le bonjour à madame de Condamin, et je suis entrée pour savoir comment va la petite famille…. Les enfants se portent bien, n'est-ce pas? et vous aussi, mon cher Mouret?

—Oui, tout le monde se porte à merveille, répondit-il, étonné de cette grande amabilité.

Mais la vieille dame ne lui laissa pas le temps de remettre la conversation sur un ton hostile. Elle questionna affectueusement Marthe sur une foule de riens, elle se fit bonne grand'maman, grondant son gendre de ne pas lui envoyer plus souvent «les petits et la petite». Elle était si heureuse de les voir!

—Ah! vous savez, dit-elle enfin négligemment, voici octobre; je vais reprendre mon jour, le jeudi, comme les autres saisons…. Je compte sur toi, n'est-ce pas, ma chère Marthe?… Et vous, Mouret, ne vous verra-t-on pas quelque-fois, nous bouderez-vous toujours?

Mouret, que le caquetage attendri de sa belle-mère finissait par troubler, resta court sur la riposte. Il ne s'attendait pas à ce coup, il ne trouva rien de méchant, se contentant de répondre: —Vous savez bien que je ne puis pas aller chez vous…. Vous recevez un tas de personnages qui seraient enchantés de m'être désagréables. Puis, je ne veux pas me fourrer dans la politique.

—Mais vous vous trompez, répliqua Félicité, vous vous trompez, entendez-vous, Mouret! Ne dirait-on pas que mon salon est un club? C'est ce que je n'ai pas voulu. Toute la ville sait que je tâche de rendre ma maison aimable. Si l'on cause politique chez moi, c'est dans les coins, je vous assure. Ah bien! la politique, elle m'a assez ennuyée, autrefois…. Pourquoi dites-vous cela?

—Vous recevez toute la bande de la sous-préfecture, murmura Mouret d'un air maussade.

—La bande de la sous-préfecture? répéta-t-elle; la bande de la sous-préfecture…. Sans doute, je reçois ces messieurs. Je ne crois pourtant pas qu'on rencontre souvent chez moi monsieur Péqueur des Saulaies, cet hiver; mon mari lui a dit son fait, à propos des dernières élections. Il s'est laissé jouer comme un niais…. Quant à ses amis, ce sont des hommes de bonne compagnie. Monsieur Delangre, monsieur de Condamin sont très-aimables, ce brave Paloque est la bonté même, et vous n'avez rien à dire, je pense, contre le docteur Porquier.

Mouret haussa les épaules.

—D'ailleurs, continua-t-elle en appuyant ironiquement sur ses paroles, je reçois aussi la bande de monsieur Rastoil, le digne monsieur Maffre et notre savant ami monsieur de Bourdeu, l'ancien préfet…. Vous voyez bien que nous ne sommes pas exclusifs, toutes les opinions sont accueillies chez nous. Mais comprenez donc que je n'aurais pas quatre chats, si je choisissais mes invités dans un parti! Puis nous aimons l'esprit partout où il se trouve, nous avons la prétention d'avoir à nos soirées tout ce que Plassans renferme de personnes distinguées…. Mon salon est un terrain neutre; retenez bien cela, Mouret; oui, un terrain neutre, c'est le mot propre.

Elle s'était animée en parlant. Chaque fois qu'on la mettait sur ce sujet, elle finissait par se fâcher. Son salon était sa grande gloire; comme elle le disait, elle voulait y trôner, non en chef de parti, mais en femme du monde. Il est vrai que les intimes prétendaient qu'elle obéissait à une tactique de conciliation, conseillée par son fils Eugène, le ministre, qui la chargeait de personnifier, à Plassans, les douceurs et les amabilités de l'empire.

—Vous direz ce que vous voudrez, mâcha sourdement Mouret, votre Maffre est un calotin, votre Bourdeu, un imbécile, et les autres sont des gredins, pour la plupart. Voilà ce que je pense…. Je vous remercie de votre invitation, mais ça me dérangerait trop. J'ai l'habitude de me coucher de bonne heure. Je reste chez moi.

Félicité se leva, tourna le dos à Mouret, disant à sa fille:

—Je compte toujours sur toi, n'est-ce pas, ma chérie?

—Certainement, répondit Marthe, qui voulait adoucir le refus brutal de son mari.

La vieille dame s'en allait, lorsqu'elle parut se raviser. Elle demanda à embrasser Désirée, qu'elle avait aperçue dans le jardin. Elle ne voulut pas même qu'on appelât l'enfant; elle descendit sur la terrasse, encore toute mouillée d'une légère pluie tombée le matin. Là, elle fut pleine de caresses pour sa petite fille, qui restait un peu effarouchée devant elle; puis, levant la tête comme par hasard, regardant les rideaux du second, elle s'écria:

—Tiens! vous avez loué?… Ah! oui, je me souviens, à un prêtre, je crois. J'ai entendu parler de ça…. Quel homme est-ce, ce prêtre?

Mouret la regarda fixement. Il eut comme un rapide soupçon, il pensa qu'elle était venue uniquement pour l'abbé Faujas. —Ma foi, dit-il sans la quitter des yeux, je n'en sais rien… Mais vous allez peut-être pouvoir me donner des renseignements, vous?

—Moi? s'écria-t-elle d'un grand air de surprise. Eh! je je ne l'ai jamais vu…. Attendez, je sais qu'il est vicaire à Saint-Saturnin; c'est le père Bourrette qui m'a dit ça. Et tenez, cela me fait penser que je devrais l'inviter à mes jeudis. Je reçois déjà le directeur du grand séminaire et le secrétaire de monseigneur.

Puis, se tournant vers Marthe:

—Tu ne sais pas, quand tu verras ton locataire, tu devrais le sonder, de façon à me dire si une invitation lui serait agréable.

—Nous ne le voyons presque pas, se hâta de répondre Mouret. Il entre et il sort sans ouvrir la bouche…. Puis, ce ne sont pas mes affaires.

Et il continuait à l'examiner d'un air défiant. Certainement elle en savait plus long sur l'abbé Faujas qu'elle ne voulait en conter. D'ailleurs, elle ne bronchait pas sous l'examen attentif de son gendre.

—Ça m'est égal, après tout, reprit-elle avec une aisance parfaite. Si c'est un homme convenable, je trouverai toujours une manière de l'inviter…. Au revoir, mes enfants.

Elle remontait le perron, lorsqu'un grand vieillard se montra sur le seuil du vestibule. Il avait un paletot et un pantalon de drap bleu très-propres, avec une casquette de fourrure rabattue sur les yeux. Il tenait un fouet à la main.

—Eh! c'est l'oncle Macquart! cria Mouret, en jetant un coup d'oeil curieux sur sa belle-mère.

Félicité avait fait un geste de vive contrariété. Macquart, frère bâtard de Rougon, était rentré en France, grâce à celui-ci, après s'être compromis dans le soulèvement des campagnes,en 1851. Depuis son retour du Piémont, il menait une vie de bourgeois gras et renté. Il avait acheté, on ne savait avec quel argent, une petite maison située au village des Tulettes, à trois lieues de Plassans. Peu à peu, il s'était nippé; il avait même fini par faire l'emplette d'une carriole et d'un cheval, si bien qu'on ne rencontrait plus que lui sur les routes, fumant sa pipe, buvant le soleil, ricanant d'un air de loup rangé. Les ennemis des Rougon disaient tout bas que les deux frères avaient commis quelque mauvais coup ensemble, et que Pierre Rougon entretenait Antoine Macquart.

—Bonjour, l'oncle, répétait Mouret avec affectation; vous venez donc nous faire une petite visite?

—Mais oui, répondit Macquart d'un ton bon enfant. Tu sais, chaque fois que je passe à Plassans…. Ah! par exemple. Félicité, si je m'attendais à vous trouver ici! J'étais venu pour voir Rougon, j'avais quelque chose à lui dire….

—Il était à la maison, n'est-ce pas? interrompit-elle avec une vivacité inquiète. C'est bien, c'est bien, Macquart.

—Oui, il était à la maison, continua tranquillement l'oncle; je l'ai vu, et nous avons causé. C'est un bon enfant, Rougon.

Il eut un léger rire. Et tandis que Félicité piétinait d'anxiété, il reprit de sa voix traînante, si étrangement brisée, qu'il semblait toujours se moquer du monde:

—Mouret, mon garçon, je t'ai apporté deux lapins; ils sont là dans un panier. Je les ai donnés à Rose…. J'en avais aussi deux pour Rougon; vous les trouverez chez vous, Félicité, et vous m'en direz des nouvelles. Ah! les gredins, sont-ils gras! Je les ai engraissés pour vous…. Que voulez-vous, mes enfants? moi, ça me fait plaisir, de faire des cadeaux.

Félicité était toute pâle, les lèvres serrées, tandis que Mouret continuait à la regarder avec un rire en dessous. Elle aurait bien voulu se retirer; mais elle craignait les bavardages, si elle laissait Macquart derrière elle.

—Merci, l'oncle, dit Mouret. La dernière fois, vos prunes étaient joliment bonnes…. Vous boirez bien un coup?

—Mais ça n'est pas de refus.

Et, quand Rose lui eut apporté un verre de vin, il s'assit sur la rampe de la terrasse. Il but le verre avec lenteur, faisant claquer sa langue, regardant le vin au jour.

—Ça vient du quartier de Saint-Eutrope, ce vin-là, murmura-t-il. Ce n'est pas moi qu'on tromperait. Je connais drôlement le pays.

Il branlait la tête, ricanant.

Alors, brusquement, Mouret lui demanda, avec une intention particulière dans la voix:

—Et aux Tulettes, comment va-t-on?

Il leva les yeux, regarda tout le monde; puis, faisant une dernière fois claquer la langue, posant le verre à côté de lui, sur la pierre, il répondit négligemment:

—Pas mal…. J'ai eu de ses nouvelles avant-hier. Elle se porte toujours la même chose.

Félicité avait tourné la tête. Il y eut un silence. Mouret venait de mettre le doigt sur une des plaies vives de la famille, en faisant allusion à la mère de Rougon et de Macquart, enfermée depuis plusieurs années comme folle, à la maison des aliénés des Tulettes. La petite propriété de Macquart était voisine, et il semblait que Rougon eût posté là le vieux drôle pour veiller sur l'aïeule.

—Il se fait tard, finit par dire ce dernier en se levant; il faut que je sois rentré avant la nuit…. Dis donc, Mouret, mon garçon, je compte sur toi pour un de ces jours. Tu m'avais bien promis de venir.

—J'irai, l'oncle, j'irai.

—Ce n'est pas ça, je veux que tout le monde vienne; entends-tu? tout le monde…. Je m'ennuie là-bas tout seul. Je vous ferai la cuisine.

Et, se tournant vers Félicité:

—Dites à Rougon que je compte aussisur lui et sur vous. Ce n'est pas parce que la vieille mère est là, à côté, que ça doit vous empêcher de venir; alors, il n'y aurait plus moyen de se distraire…. Je vous dis qu'elle a bien, qu'on la soigne bien. Vous pouvez vous fier à moi…. Vous goûterez d'un petit vin que j'ai trouvé sur un coteau de la Seille; un petit vin qui vous grise, vous verrez!

Tout en parlant, il se dirigeait vers la porte. Félicité le suivait de si près, qu'elle semblait le pousser dehors. Tout le monde l'accompagna jusqu'à la rue. Il détachait son cheval, dont il avait noué les guides à une persienne, lorsque l'abbé Faujas, qui rentrait, passa au milieu du groupe, avec un léger salut. On eût dit une ombre noire filant sans bruit. Félicité se tourna lestement, le poursuivit du regard jusque dans l'escalier, n'ayant pas eu le temps de le dévisager. Macquart, muet de surprise, hochait la tète, murmurant:

—Comment, mon garçon, tu loges des curés chez toi, maintenant? Et il a un singulier oeil, cet homme. Prends garde: les soutanes, ça porte malheur!

Il s'assit sur le banc de la carriole, sifflant doucement, et descendit la rue Balande, au petit trot de son cheval. Son dos rond, avec sa casquette de fourrure, disparurent au coude de la rue Taravelle. Quand Mouret se retourna, il entendit sa belle-mère qui disait à Marthe:

—J'aimerais mieux que ce fût toi, pour que l'invitation parût moins solennelle. Si tu trouvais moyen de lui en parler, tu me ferais plaisir.

Elle se tut, se sentant surprise. Enfin, après avoir embrassé Désirée avec effusion, elle partit, jetant un dernier coup d'oeil, pour s'assurer que Macquart n'allait pas revenir, derrière elle, bavarder sur son compte.

—Tu sais que je te défends absolument de te mêler des affaires de ta mère, dit Mouret à sa femme, en rentrant; elle est toujours dans un tas d'histoires où personne ne voit goutte. Que diable peut-elle vouloir faire de l'abbé? Elle ne l'inviterait pas pour ses beaux yeux, si elle n'avait point un intérêt caché. Ce curé-là n'est pas venu pour rien de Besançon à Plassans. Il y a quelque manigance là-dessous.

Marthe s'était remise à cet éternel raccommodage du linge de la famille qui lui prenait des journées entières. Il tourna un instant encore autour d'elle, murmurant:

—Ils m'amusent, le vieux Macquart et ta mère. Ah! pour ça, ils se détestent ferme! Tu as vu comme elle suffoquait, de le sentir ici. On dirait qu'elle a toujours peur de lui entendre raconter des choses qu'on ne doit pas savoir. Ce n'est pas l'embarras, il en raconterait de drôles…. Mais ce n'est pas moi qu'on prendra chez lui. J'ai juré de ne pas me fourrer dans ce gâchis…. Vois-tu, mon père avait raison de dire que la famille de ma mère, ces Rougon, ces Macquart, ne valaient pas la corde pour les pendre. J'ai de leur sang comme toi, ça ne peut pas te blesser que je dise cela. Je le dis, parce que c'est vrai. Ils ont fait fortune aujourd'hui, mais ça ne les a pas décrottés, au contraire.

Il finit par aller faire un tour sur le cours Sauvaire, où il rencontrait des amis, avec lesquels il causait du temps, des récoltes, des événements de la veille. Une grosse commission d'amandes, dont il se chargea le lendemain, le tint pendant plus d'une semaine en allées et venues continuelles, ce qui lui fit presque oublier l'abbé Faujas. D'ailleurs, l'abbé commençait à l'ennuyer; il ne causait pas assez, il était trop cachottier. Il l'évita à deux reprises, croyant comprendre que l'autre le cherchait uniquement pour apprendre la fin des histoires sur la bande de la sous-préfecture et la bande des Rastoil. Rose lui ayant raconté que madame Faujas avait essayé de la faire causer, il s'était promis de ne plus ouvrir les lèvres. C'était un autre amusement qui occupait ses heures vides. Maintenant, quand il regardait les rideaux si bien fermés du second étage, il grommelait: —Cache-toi, va, mon bon… Je sais que tu me guettes, derrière tes rideaux; ça ne t'avance toujours pas à grand'chose. Si c'est par moi que tu comptes connaître les voisins!

Cette pensée que l'abbé Faujas était à l'affût le réjouit extrêmement. Il se donna beaucoup de peine pour ne pas tomber dans quelque piège. Mais, un soir, comme il rentrait, il aperçut, à cinquante pas devant lui, l'abbé Bourrette et l'abbé Faujas arrêtés devant la porte de M. Rastoil. Il se cacha dans l'encoignure d'une maison. Les deux prêtres le tinrent là un grand quart d'heure. Ils causaient vivement, se séparaient, puis revenaient. Mouret crut comprendre que l'abbé Bourrette suppliait l'abbé Faujas de l'accompagner chez le président. Celui-ci s'excusait, finissait par refuser avec quelque impatience. C'était un mardi, un jour de dîner. Enfin, Bourrette entra chez M. Rastoil; Faujas se coula chez lui, de son allure humble. Mouret resta songeur. En effet, pourquoi l'abbé n'allait-il pas chez M. Rastoil? Tout Saint-Saturnin y dînait, l'abbé Fenil, l'abbé Surin et les autres. Il n'y avait pas une robe noire à Plassans qui n'eût pris le frais dans le jardin, devant la cascade. Ce refus du nouveau vicaire était une chose vraiment extraordinaire.

Lorsque Mouret fut rentré, il alla vite au fond de son jardin, pour examiner les fenêtres du second étage. Au bout d'un instant, il vit remuer le rideau de la deuxième fenêtre, à droite. Pour sûr, l'abbé Faujas était là, à espionner ce qui se passait chez M. Rastoil. A certains mouvements du rideau, Mouret crut comprendre qu'il regardait également du côté de la sous-préfecture.

Le lendemain, un mercredi, comme il sortait, Rose lui apprit que l'abbé Bourrette était chez les gens du second, depuis une heure au moins. Alors il rentra, fureta dans la salle à manger. Comme Marthe lui demandait ce qu'il cherchait ainsi, il devint furieux, parlant d'un papier sans lequel il ne pouvait sortir. Il monta voir s'il ne l'avait pas laissé au premier. Puis, lorsque, après une longue attente derrière la porte de sa chambre, il crut surprendre, au second étage, un remuement de chaises, il descendit lentement, s'arrêtant un instant dans le vestibule, pour donner à l'abbé Bourrette le temps de le rejoindre.

—Tiens! vous voilà, monsieur l'abbé? Quelle heureuse rencontre!… Vous retournez à Saint-Saturnin? Cela tombe à merveille. Je vais de ce côté. Nous vous accompagnerons, si ça ne vous dérange pas.

L'abbé Bourrette répondit qu'il serait enchanté. Tous deux montèrent lentement la rue Balande, se dirigeant vers la place de la Sous-Préfecture. L'abbé était un gros homme, au bon visage naïf, avec de grands yeux bleus d'enfant. Sa large ceinture de soie, fortement tendue, lui dessinait un ventre d'un rondeur douce et luisante, et il marchait, la tête un peu en arrière, les bras trop courts, les jambes déjà lourdes.

—Eh bien! dit Mouret sans chercher de transition, vous venez de voir cet excellent monsieur Faujas…. J'ai à vous remercier, vous m'avez trouvé là un locataire comme il y en a peu.

—Oui, oui, murmura le prêtre; c'est un digne homme.

—Oh! pas le moindre bruit. Nous ne nous apercevons pas même qu'il y a un étranger chez nous. Et très-poli, très-bien élevé, avec cela…. Vous ne savez pas, on m'a affirmé que c'était un esprit supérieur, un cadeau qu'on avait voulu faire au diocèse.

Et, comme ils se trouvaient au milieu de la place de la Sous-Préfecture, Mouret s'arrêta net, regardant fixement l'abbé Bourrette.

—Ah! vraiment, se contenta de répondre celui-ci, d'un air étonné.

—On me l'a affirmé…. Notre évêque aurait des vues sur lui pour plus tard. En attendant, le nouveau vicaire se tiendrait dans l'ombre, pour ne pas exciter des jalousies.

L'abbé Bourrette avait repris sa marche, tournant le coin de la rue de la Banne. Il dit tranquillement:

—Vous me surprenez beaucoup…. Faujas est un homme simple, il a même trop d'humilité. Ainsi, à l'église, il se charge des petites besognes que nous abandonnons d'ordinaire aux prêtres habitués. C'est un saint, mais ce n'est pas un garçon habile. Je l'ai à peine entrevu chez Monseigneur. Dès le premier jour, il a été en froid avec l'abbé Fenil. Je lui avais pourtant expliqué qu'il fallait devenir l'ami du grand-vicaire, si l'on voulait être bien reçu à l'évêché. Il n'a pas compris; il est de jugement un peu étroit, je le crains…. Tenez, c'est comme ses continuelles visites à l'abbé Compan, notre pauvre curé, qui a pris le lit depuis quinze jours, et que nous allons sûrement perdre. Eh bien! elles sont hors de saison, elles lui feront un tort immense. Compan n'a jamais pu s'entendre avec Fenil; il faut vraiment arriver de Besançon pour ignorer une chose qui est connue du diocèse entier.

Il s'animait. Il s'arrêta à son tour à l'entrée de la rue Canquoin, se plantant devant Mouret.

—Non, mon cher monsieur, on vous a trompé: Faujas est innocent comme l'enfant qui vient de naître…. Moi, je n'ai pas d'ambition, n'est-ce pas? Et Dieu sait si j'aime Compan, un coeur d'or! Ça n'empêche pas que je vais lui serrer la main en cachette. Lui-même me l'a dit: «Bourrette, je n'en ai plus pour longtemps, mon vieil ami. Si tu veux être curé après moi, tâche qu'on ne te voie pas trop souvent sonner à ma porte. Viens la nuit et frappe trois coups, ma soeur t'ouvrira.» Maintenant, j'attends la nuit, vous comprenez…. C'est inutile de déranger sa vie. On a déjà tant de chagrins!

La voix s'était attendrie. Il joignit les deux mains sur son ventre, il reprit sa marche, ému d'un égoïsme naïf qui le faisait pleurer sur lui-même, tandis qu'il murmurait:

—Ce pauvre Compan, ce pauvre Compan….

Mouret restait perplexe. L'abbé Faujas finissait par lui échapper tout à fait.

—On m'avait pourtant donné des détails bien précis, essaya-t-il de dire encore. Ainsi, il était question de lui trouver une grande situation.

—Eh! non, je vous assure que non! s'écria le prêtre; Faujas n'a pas d'avenir…. Un autre l'ait. Vous savez que je dîne tous les mardis chez monsieur le président. L'autre semaine, il m'avait prié instamment de lui amener Faujas. Il voulait le connaître, le juger sans doute…. Eh bien! vous ne devineriez jamais ce que Faujas a fait. Il a refusé l'invitation, mon cher monsieur, il a refusé carrément. J'ai eu beau lui dire qu'il allait se rendre l'existence impossible à Plassans, qu'il achevait de se brouiller avec Fenil, en faisant une pareille impolitesse à monsieur Rastoil; il s'est entêté, il n'a rien voulu entendre…. Je crois même, Dieu me pardonne! qu'il m'a dit, dans un moment de colère, qu'il n'avait pas besoin de s'engager en acceptant un dîner de la sorte.

L'abbé Bourrette se mit à rire. Il était arrivé devant Saint-Saturnin; il retint un instant Mouret à la petite porte de l'église.

—C'est un enfant, un grand enfant, continua-t-il. Je vous demande un peu, croire qu'un dîner de monsieur Rastoil pouvait le compromettre!… Aussi votre belle-mère, la bonne madame Rougon, m'ayant chargé hier d'une invitation pour Faujas, ne lui avais-je pas caché que je craignais fort d'être mal reçu.

Mouret dressa l'oreille.

—Ah! ma belle-mère vous avait chargé d'une invitation? —Oui, elle était venue hier à la sacristie…. Comme je tiens à lui être agréable, je lui avais promis d'aller voir aujourd'hui ce diable d'homme…. Moi, j'étais certain qu'il refuserait.

—Et il a refusé?

—Non, j'ai été bien surpris, il a accepté.

Mouret ouvrit la bouche, puis la referma. Le prêtre clignait les yeux d'un air extrêmement satisfait.

—Il faut confesser que j'ai été bien habile…. Il y avait plus d'une heure que j'expliquais à Faujas la situation de madame votre belle-mère. Il hochait la tête, ne se décidait pas, parlait de son amour de la retraite…. Enfin j'étais à bout, lorsque je me suis souvenu d'une recommandation de cette chère dame. Elle m'avait prié d'insister sur le caractère de son salon, qui est, comme toute la ville le sait, un terrain neutre…. C'est alors qu'il a semblé faire un effort et qu'il a consenti. Il a formellement promis pour demain… Je vais écrire deux lignes à l'excellente madame Rougon pour lui annoncer notre victoire.

Il resta encore là un moment, se parlant à lui-même, roulant ses gros yeux bleus.

—Monsieur Rastoil sera bien vexé, mais ce n'est pas ma faute…. Au revoir, cher monsieur Mouret, bien au revoir; tous mes compliments chez vous.

Et il entra dans l'église, en laissant retomber doucement derrière lui la double porte rembourrée. Mouret regarda cette porte avec un léger haussement d'épaules.

—Encore un bavard, grommela-t-il; encore un de ces hommes qui ne vous laissent pas placer dix paroles, et qui parlent toujours pour ne rien dire…. Ah! le Faujas va demain chez la noiraude; c'est bien fâcheux que je sois brouillé avec cet imbécile de Rougon.

Puis, il courut toute l'après-midi pour ses affaires. Le soir, en se couchant, il demanda négligemment à sa femme: —Est-ce que tu vas chez ta mère demain soir?

—Non, répondit Marthe; j'ai trop de choses à terminer. J'irai sans doute jeudi prochain.

Il n'insista pas. Mais, avant de souffler la bougie:

—Tu as tort de ne pas sortir plus souvent, reprit-il. Va donc chez ta mère, demain soir; tu t'amuseras un peu. Moi, je garderai les enfants.

Marthe le regarda, étonnée. D'ordinaire, il la tenait au logis, ayant besoin d'elle pour mille petits services, grognant quand elle s'absentait pendant une heure.

—J'irai, si tu le désires, dit-elle.

Il souffla la bougie, il mit la tête sur l'oreiller, en murmurant:

—C'est cela, et tu nous raconteras la soirée. Ça amusera les enfants.

VI

Le lendemain soir, vers neuf heures, l'abbé Bourrette vint prendre l'abbé Faujas; il lui avait promis d'être son introducteur, de le présenter dans le salon des Rougon. Comme il le trouva prêt, debout au milieu de sa grande chambre nue, mettant des gants noirs blanchis au bout de chaque doigt, il le regarda avec une légère grimace.

—Est-ce que vous n'avez pas une autre soutane? demanda-t-il.

—Non, répondit tranquillement l'abbé Faujas; celle-ci est encore convenable, je crois.

—Sans doute, sans doute, balbutia le vieux prêtre. Il fait un froid très-vif. Vous ne mettez rien sur vos épaules?… Alors partons.

On était aux premières gelées. L'abbé Bourrette, chaudement enveloppé dans une douillette de soie, s'essouffla à suivre l'abbé Faujas, qui n'avait sur les épaules que sa mince soutane usée. Ils s'arrêtèrent au coin de la place de la Sous-Préfecture et de la rue de la Banne, devant une maison toute de pierres blanches, une des belles bâtisses de la ville neuve, avec des rosaces sculptées à chaque étage. Un domestique en habit bleu les reçut dans le vestibule; il sourit à l'abbé Bourrette en lui enlevant la douillette, et parut très-surpris à la vue de l'autre abbé, de ce grand diable taillé à coups de hache, sorti sans manteau par un froid pareil. Le salon était au premier étage.

L'abbé Faujas entra, la tête haute, avec une aisance grave; tandis que l'abbé Bourrette, très ému lorsqu'il venait chez les Rougon, bien qu'il ne manquât pas une de leurs soirées, se tirait d'affaire en s'échappant dans une pièce voisine. Lui, traversa lentement tout le salon pour aller saluer la maîtresse de la maison, qu'il avait devinée au milieu d'un groupe de cinq ou six dames. Il dut se présenter lui-même; il le fit en trois paroles. Félicité s'était levée vivement. Elle l'examinait des pieds à la tête, d'un oeil prompt, revenant au visage, lui fouillant les yeux de son regard de fouine, tout en murmurant avec un sourire:

—Je suis charmée, monsieur l'abbé, je suis vraiment charmée….

Cependant le passage du prêtre, au milieu du salon, avait causé un étonnement. Une jeune femme, ayant levé brusquement la tête, eut même un geste contenu de terreur, en apercevant cette masse noire devant elle. L'impression fut défavorable: il était trop grand, trop carré des épaules; il avait la face trop dure, les mains trop grosses. Sous la lumière crue du lustre, sa soutane apparut si lamentable, que les dames eurent une sorte de honte, à voir un abbé si mal vêtu. Elles ramenèrent leurs éventails, elles se remirent à chuchoter, en affectant de tourner le dos. Les hommes avaient échangé des coups d'oeil, avec une moue significative.

Félicité sentit le peu de bienveillance de cet accueil. Elle en sembla irritée; elle resta debout au milieu du salon, haussant le ton, forçant ses invités à entendre les compliments qu'elle adressait à l'abbé Faujas. —Ce cher Bourrette, disait-elle avec des cajoleries dans la voix, m'a conté le mal qu'il avait eu à vous décider…. Je vous en garde rancune, monsieur. Vous n'avez pas le droit de vous dérober ainsi au monde.

Le prêtre s'inclinait sans répondre. La vieille dame continua en riant, avec une intention particulière dans certains mots:

—Je vous connais plus que vous ne croyez, malgré vos soins à nous cacher vos vertus. On m'a parlé de vous; vous êtes un saint, et je veux être votre amie…. Nous causerons de tout ceci, n'est-ce pas? car maintenant vous êtes des nôtres.

L'abbé Faujas la regarda fixement, comme s'il avait reconnu dans la façon dont elle manoeuvrait son éventail quelque signe maçonnique. Il répondit en baissant la voix:

—Madame, je suis à votre entière disposition.

—C'est bien ainsi que je l'entends, reprit-elle en riant plus haut. Vous verrez que nous voulons ici le bien de tout le monde…. Mais venez, je vous présenterai à monsieur Rougon.

Elle traversa le salon, dérangea plusieurs personnes pour ouvrir un chemin à l'abbé Faujas, lui donna une importance qui acheva de mettre contre lui toutes les personnes présentes. Dans la pièce voisine, des tables de whist étaient dressées. Elle alla droit à son mari, qui jouait avec la mine grave d'un diplomate. Il fit un geste d'impatience, lorsqu'elle se pencha à son oreille; mais, dès qu'elle lui eut dit quelques mots, il se leva avec vivacité.

—Très-bien! très-bien! murmura-t-il.

Et, s'étant excusé auprès de ses partenaires, il vint serrer la main de l'abbé Faujas. Rougon était alors un gros homme blême, de soixante-dix ans; il avait pris une mine solennelle de millionnaire. On trouvait généralement, à Plassans, qu'il avait une belle tête, une tête blanche et muette de personnage politique. Après avoir échangé avec le prêtre quelques politesses, il reprit sa place à la table de jeu. Félicité, toujours souriante, venait de rentrer dans le salon.

Quand l'abbé Faujas fut enfin seul, il ne parut pas embarrassé le moins du monde. Il resta un instant debout, à regarder les joueurs; en réalité, il examinait les tentures, le tapis, le meuble. C'était un petit salon couleur bois, avec trois corps de bibliothèque en poirier noirci, ornés de baguettes de cuivre, qui occupaient les trois grands panneaux de la pièce. On eût dit le cabinet d'un magistrat. Le prêtre, qui tenait sans doute à faire une inspection complète, traversade nouveau le grand salon. Il était vert, très-sérieux également, mais plus chargé de dorures, tenant à la fois de la gravité administrative d'un ministère et du luxe tapageur d'un grand restaurant. De l'autre côté, se trouvait encore une sorte de boudoir, où Félicité recevait dans la journée; un boudoir paille, avec un meuble brodé de ramages violets, si encombré de fauteuils, de pouffs, de canapés, qu'on pouvait à peine y circuler.

L'abbé Faujas s'assit au coin de la cheminée, faisant mine de se chauffer les pieds. Il était placé de façon à voir, par une porte grande ouverte, une bonne moitié du salon vert. L'accueil si gracieux de madame Rougon le préoccupait; il fermait les yeux à demi, s'appliquant à quelque problème dont la solution lui échappait. Au bout d'un instant, dans sa rêverie, il entendit derrière lui un bruit de voix; son fauteuil, à dossier énorme, le cachait entièrement, et il baissa les paupières davantage. Il écouta, comme ensommeillé par la forte chaleur du feu.

—Je suis allé une seule fois chez eux, dans ce temps-là, continuait une voix grasse; ils demeuraient en face, de l'autre côté de la rue de la Banne. Vous deviez être à Paris, car tout Plassans a connu le salon jaune des Rougon, à cette époque: un salon lamentable, avec du papier citron à quinze sous le rouleau, et un meuble recouvert de velours d'Utrecht, dont les fauteuils boitaient…. Regardez-la donc maintenant, cette noiraude, en satin marron, là-bas, sur ce pouff. Voyez comme elle tend la main au petit Delangre. Ma parole! elle va la lui donner à baiser.

Une voix plus jeune ricana, en murmurant:

—Ils ont dû joliment voler pour avoir un si beau salon vert, car vous savez que c'est le plus beau salon de la ville.

—La dame, reprit l'autre, a toujours eu la passion de recevoir. Quand elle n'avait pas le sou, elle buvait de l'eau, pour offrir le soir des verres de limonade à ses invités… Oh! je les connais sur le bout du doigt, les Rougon; je les ai suivis. Ce sont des gens très-forts. Ils avaient une rage d'appétits à jouer du couteau au coin d'un bois. Le coup d'État les a aidés à satisfaire un rêve de jouissances qui les torturait depuis quarante ans. Aussi quelle gloutonnerie, quelle indigestion de bonnes choses!… Tenez, cette maison qu'ils habitent aujourd'hui, appartenait alors à un monsieur Peirotte, receveur particulier, qui fut tué à l'affaire de Sainte-Roure, lors de l'insurrection de 51. Oui, ma foi! ils ont eu toutes les chances: une balle égarée les a débarrassés de cet homme gênant, dont ils ont hérité…. Eh bien! entre la maison et la charge du receveur, Félicite aurait certainement choisi la maison. Elle la couvait des yeux depuis près de dix ans, prise d'une envie furieuse de femme grosse, se rendant malade à regarder les rideaux riches qui pendaient derrière les glaces des fenêtres. C'étaient ses Tuileries, à elle, selon le mot qui courut à Plassans, après le 2 Décembre.

—Mais où ont-ils pris l'argent pour acheter la maison?

—Ah! ceci, mon brave, c'est la bouteille à l'encre…. Leur fils Eugène, celui qui a fait à Paris une fortune politique si étonnante, député, ministre, conseiller familier des Tuileries, obtint facilement une recette particulière et la croix pour son père, qui avait joué ici une bien jolie farce. Quant à la maison, elle aura été payée à l'aide d'arrangements. Ils auront emprunté à quelque banquier…. En tous cas, aujourd'hui, ils sont riches, ils tripotent, ils rattrapent le temps perdu. J'imagine que leur fils est resté en correspondance avec eux, car ils n'ont pas encore commis une seule bêtise.

La voix se tut, pour reprendre presque aussitôt avec un rire étouffé:

—Non, je ris malgré moi, lorsque je lui vois faire ses mines de duchesse, cette sacrée cigale de Félicité!… Je me rappelle toujours le salon jaune, avec son tapis usé, ses consoles sales, la mousseline de son petit lustre couverte de chiures de mouches…. La voilà qui reçoit les demoiselles Rastoil à présent. Hein! comme elle manoeuvre la queue de sa robe…. Cette vieille-là, mon brave, crèvera un soir de triomphe, au milieu de son salon vert.

L'abbé Faujas avait roulé doucement la tête, de façon à voir ce qui passait dans le grand salon. Il y aperçut madame Rougon, vraiment superbe, au milieu du cercle qui l'entourait; elle semblait grandir sur ses pieds de naine, et courber toutes les échines autour d'elle, d'un regard de reine victorieuse. Par instants, une courte pâmoison faisait battre ses paupières, dans les reflets d'or du plafond, dans la douceur grave des tentures.

—Ah! voici votre père, dit la voix grasse; voici ce bon docteur qui entre…. C'est bien surprenant que le docteur ne vous ait pas raconté ces choses. Il en sait plus long que moi.

—Eh! mon père a peur que je ne le compromette, reprit l'autre gaiement. Vous savez qu'il m'a maudit, en jurant que je lui ferai perdre sa clientèle…. Je vous demande pardon, j'aperçois les fils Maffre, je vais leur serrer la main.

Il y eut un bruit de chaises, et l'abbé Faujas vit un grand jeune homme, au visage déjà fatigué, traverser le petit salon. L'autre personnage, celui qui accommodait si allègrement les Rougon, se leva également. Une dame qui passait se laissa dire par lui des choses fort douces; elle riait, elle l'appelait «ce cher monsieur de Condamin». Le prêtre reconnut alors le bel homme de soixante ans que Mouret lui avait montré dans le jardin de la sous-préfecture. M. de Condamin vint s'asseoir à l'autre coin de la cheminée. Là, il fut tout surpris d'apercevoir l'abbé Faujas, que le dossier du fauteuil lui avait caché; mais il ne se déconcerta nullement, il sourit, et avec un aplomb d'homme aimable:

—Monsieur l'abbé, dit-il, je crois que nous venons de nous confesser sans le vouloi…. C'est un gros péché, n'est-ce pas, que de médire du prochain? Heureusement que vous étiez là pour nous absoudre.

L'abbé, si maître qu'il fût de son visage, ne put s'empêcher de rougir légèrement. Il entendit à merveille que M. de Condamin lui reprochait d'avoir retenu son souffle pour écouter. Mais celui-ci n'était pas homme à garder rancune à un curieux, au contraire. Il fut ravi de cette pointe de complicité qu'il venait de mettre entre le prêtre et lui. Cela l'autorisait à causer librement, à tuer la soirée en racontant l'histoire scandaleuse des personnes qui étaient là. C'était son meilleur régal. Cet abbé nouvellement arrivé à Plassans lui semblait un excellent auditeur; d'autant plus qu'il avait une vilaine mine, une mine d'homme bon à tout entendre, et qu'il portait une soutane vraiment trop usée pour que les confidences qu'on se permettrait avec lui pussent tirer à conséquence.

Au bout d'un quart d'heure, M. de Condamin s'était mis tout à l'aise. Il expliquait Plassans à l'abbé Faujas, avec sa grande politesse d'homme du monde.

—Vous êtes étranger parmi nous, monsieur l'abbé, disait-il; je serais enchanté, si je vous étais bon à quelque chose…. Plassans est une petite ville où l'on s'accommode un trou à la longue. Moi, je suis des environs de Dijon. Eh bien! lorsqu'on m'a nommé ici conservateur des eaux et forêts, je détestais le pays, je m'y ennuyais à mourir. C'était à la veille de l'empire. Après 51 surtout, la province n'a rien eu de gai, je vous assure. Dans ce département, les habitants avaient une peur de chien. La vue d'un gendarme les aurait fait rentrer sous terre…. Cela s'est calmé peu à peu, ils ont repris leur traintrain habituel, et, ma foi, j'ai fini par me résigner. Je vis au dehors, je fais de longues promenades à cheval, je me suis créé quelques relations.

Il baissa la voix, il continua d'un ton confidentiel:

—Si vous m'en croyez, monsieur l'abbé, vous serez prudent. Vous ne vous imaginez pas dans quel guêpier j'ai failli tomber…. Plassans est divisé en trois quartiers absolument distincts: le vieux quartier, où vous n'aurez que des consolations et des aumônes à porter; le quartier Saint-Marc, habité par la noblesse du pays, un lieu d'ennui et de rancune dont vous ne sauriez trop vous mélier; et la ville neuve, le quartier qui se bâtit en ce moment encore autour de la sous-préfecture, le seul possible, le seul convenable… Moi, j'avais commis la sottise de descendre dans le quartier Saint-Marc, où je pensais que mes relations devaient m'appeler. Ah! bien oui, je n'ai trouvé que des douairières sèches comme des échalas et des marquis conservés sur de la paille. Tout le monde pleure le temps où Berthe filait. Pas la moindre réunion, pas un bout de fête; une conspiration sourde contre l'heureuse paix dans laquelle nous vivons…. J'ai manqué me compromettre, ma parole d'honneur. Péqueur s'est moqué de moi…. monsieur Péqueur des Saulaies, notre sous-préfet, vous le connaissez?… Alors j'ai passé le cours Sauvaire, j'ai pris un appartement là, sur la place. Voyez-vous, à Plassans, le peuple n'existe pas, la noblesse est indécrottable; il n'y a de tolérable que quelques parvenus, des gens charmants qui font beaucoup de frais pour les hommes en place. Notre petit monde de fonctionnaires est très-heureux. Nous vivons entre nous, à notre guise, sans nous soucier des habitants, comme si nous avions planté notre tente en pays conquis.

Il eut un rire de satisfaction, s'allongeant davantage, présentant ses semelles à la flamme; puis, il prit un verre de punch sur le plateau d'un domestique qui passait, but lentement, tout en continuant à regarder l'abbé Faujas du coin de l'oeil. Celui-ci sentit que la politesse exigeait qu'il trouvât une phrase.

—Cette maison paraît fort agréable, dit-il en se tournant à demi vers le salon vert, où les conversations s'animaient.

—Oui, oui, répondit M. de Condamin, qui s'arrêtait de temps à autre pour avaler une petite gorgée de punch; les Rougon nous font oublier Paris. On ne se croirait jamais à Plassans, ici. C'est le seul salon où l'on s'amuse, parce que c'est le seul où toutes les opinions se coudoient.. Péqueur a également des réunions fort aimables … Ça doit leur coûter bon, aux Rougon, et ils ne touchent pas des frais de bureau comme Péqueur; mais ils ont mieux que ça, ils ont les poches des contribuables.

Cette plaisanterie l'enchanta. Il posa sur la cheminée le verre vide qu'il tenait à la main; et, se rapprochant, se penchant:

—Ce qu'il y a d'amusant, ce sont les comédies continuelles qui se jouent. Si vous connaissiez les personnages!… Vous voyez madame Rastoil là-bas, au milieu de ses deux filles, cette dame de quarante-cinq ans environ, celle qui a cette tête de brebis bêlante ….Eh bien! avez-vous remarqué le battement de ses paupières, lorsque Delangre est venu s'asseoir en face d'elle? ce monsieur qui a l'air d'un polichinelle, ici, à gauche…. Ils se sont connus intimement, il y a quelque dix ans. On dit qu'une des deux demoiselles est de lui, mais on ne sait plus bien laquelle…. Le plus drôle est que Delangre, vers la même époque, a eu de petits ennuis avec sa femme; on raconte que sa fille est d'un peintre que tout Plassans connaît.

L'abbé Faujas avait cru devoir prendre une mine grave pour recevoir de pareilles confidences; il fermait complètement les paupières; il semblait ne plus entendre. M. de Condamin reprit, comme pour se justifier:

—Si je me permets de parler ainsi de Delangre, c'est que je le connais beaucoup. Il est diantrement fort, ce diable d'homme! Je crois que son père était maçon. Il y a une quinzaine d'années, il plaidait les petits procès dont les autres avocats ne voulaient pas. Madame Rastoil l'a positivement tiré de la misère; elle lui envoyait jusqu'à du bois l'hiver, pour qu'il eût bien chaud. C'est par elle qu'il a gagné ses premières causes…. Remarquez que Delangre avait alors l'habileté de ne montrer aucune opinion politique. Aussi, en 52, lorsqu'on a cherché un maire, a-t-on immédiatement songé à lui; lui seul pouvait accepter une pareille situation sans effrayer aucun des trois quartiers de la ville. Depuis ce temps, tout lui a réussi. Il a le plus bel avenir. Le malheur est qu'il ne s'entend guère avec Péqueur; ils discutent toujours ensemble sur des bêtises.

Il s'arrêta, en voyant revenir le grand jeune homme avec lequel il causait un instant auparavant.

—Monsieur Guillaume Porquier, dit-il en le présentant à l'abbé, le fils du docteur Porquier.

Puis, lorsque Guillaume se fut assis, il lui demanda en ricanant:

—Eh bien! qu'avez-vous vu de beau, là, à côté?

—Rien assurément, répondit le jeune homme d'un ton plaisant. J'ai vu les Paloque. Madame Rougon tâche toujours de les mettre derrière un rideau, pour éviter des malheurs. Une femme grosse qui les a aperçus un jour, sur le cours, a failli avorter…. Paloque ne quitte pas des yeux le président Rastoil, espérant sans doute le tuer d'une peur rentrée. Vous savez que ce monstre de Paloque compte mourir président.

Tous deux s'égayèrent. La laideur des Paloque était un sujet d'éternelles moqueries, dans le petit monde des fonctionnaires. Le fils Porquier continua, en baissant la voix:

—J'ai vu aussi monsieur de Bourdeu. Ne trouvez-vous pas que le personnage a encore maigri, depuis l'élection du marquis de Lagrifoul? Jamais Bourdeu ne se consolera de n'être plus préfet; il a mis sa rancune d'orléaniste au service des légitimistes, dans l'espoir que cela le mènerait droit à la Chambre, où il rattraperait la préfecture tant regrettée… Aussi est-il horriblement blessé de ce qu'on lui a préféré le marquis, un sot, un âne bâté, qui ne sait pas trois mots de politique; tandis que lui, Bourdeu, est très-fort, tout à fait fort.

—Il est assommant, Bourdeu, avec sa redingote boutonnée et son chapeau plat de doctrinaire, dit M. de Condamin en haussant les épaules. Si on les laissait aller, ces gens-là feraient de la France une Sorbonne d'avocats et de diplomates, où l'on s'ennuierait ferme, je vous assure … Ah! je voulais vous dire, Guillaume; on m'a parlé de vous, il paraît que vous menez une jolie vie.

—Moi! s'écria le jeune homme en riant.

—Vous-même, mon brave; et remarquez que je tiens les choses de votre père. Il est désolé, il vous accuse de jouer, de passer la nuit au cercle et ailleurs … Est-il vrai que vous ayez découvert un café borgne, derrière les prisons, où vous allez, avec toute une bande de chenapans, faire un train d'enfer? On m'a même raconté….

M. de Condamin, voyant entrer deux dames, continua tout bas à l'oreille de Guillaume, qui faisait des signes affirmatifs, en pouffant de rire. Celui-ci, pour ajouter sans doute quelques détails, se pencha à son tour. Et tous deux, se rapprochant, les yeux allumés, se régalèrent longtemps de cette anecdote, qu'on ne pouvait risquer devant les dames.

Cependant, l'abbé Faujas était resté là. Il n'écoutait plus; il suivait les mouvements de M. Delangre, qui s'agitait fort dans le salon vert, prodiguant les amabilités. Ce spectacle l'absorbait au point qu'il ne vit pas l'abbé Bourrette l'appelant de la main. L'abbé dut venir le toucher au bras, en le priant de le suivre. Il le mena jusque dans la pièce où l'on jouait, avec les précautions d'un homme qui aquelque chose de délicat à dire.

—Mon ami, murmura-t-il, quand ils furent seuls dans un coin, vous êtes excusable, c'est la première fois que vous venez ici; mais je dois vous avertir, vous vous êtes compromis beaucoup en causant si longtemps avec les personnes que vous quittez.

Et, comme l'abbé Faujas le regardait, très-surpris:

—Ces personnes ne sont pas bien vues…. Certes, je n'entends pas les juger, je ne veux entrer dans aucune médisance. Par amitié pour vous, je vous avertis, voilà tout.

Il voulait s'éloigner, mais l'autre le retint, en lui disant vivement:

—Vous m'inquiétez, cher monsieur Bourrette; expliquez-vous, je vous en prie. Il me semble que, sans médire, vous pouvez me fournir des éclaircissements.

—Eh bien! reprit le vieux prêtre après une hésitation, le jeune homme, le fils du docteur Porquier, fait la désolation de son honorable père et donne les plus mauvais exemples à la jeunesse studieuse de Plassans. Il n'a laissé que des dettes à Paris, il met ici la ville sens dessus dessous…. Quant à monsieur de Condamin…. Il s'arrêta de nouveau, embarrassé par les choses énormes qu'il avait raconter; puis, baissant les paupières:

—Monsieur de Condamin est leste en paroles, et je crains qu'il n'ait pas de sens moral. Il ne ménage personne, il scandalise toutes les âmes honnêtes…. Enfin, je ne sais trop comment vous apprendre cela, il aurait fait, dit-on, un mariage peu honorable. Vous voyez cette jeune femme qui n'a pas trente ans, celle qui est si entourée. Eh bien! il nous l'a ramenée un jour à Plassans, on ne sait trop d'où: Dès le lendemain de son arrivée, elle était toute-puissante ici. C'est elle qui a fait décorer son mari et le docteur Porquier. Elle a des amis, à Paris…. Je vous en prie, ne répétez point ces choses. Madame de Condamin est très-aimable, très-charitable. Je vais quelquefois chez elle, je serais désolé qu'elle me crût son ennemi. Si elle a des fautes à se faire pardonner, notre devoir, n'est-ce pas? est de l'aider à revenir au bien. Quant au mari, entre nous, c'est un vilain homme. Soyez froid avec lui.

L'abbé Faujas regardait le digne Bourrette dans les yeux. Il venait, de remarquer que madame Rougon suivait de loin leur entretien, d'un air préoccupé.

—Est-ce que ce n'est pas madame Rougon qui vous a prié de me donner un bon avis? demanda-t-il brusquement au vieux prêtre.

—Tiens! comment savez-vous cela? s'écria celui-ci, très-étonné. Elle m'avait prié de ne pas parler d'elle; mais, puisque vous avez deviné … C'est une bonne personne, qui serait bien chagrine de voir un prêtre faire mauvaise figure chez elle. Elle est malheureusement forcée de recevoir toutes sortes de gens. L'abbé Faujas remercia, en promettant d'être prudent. Les joueurs, autour d'eux, n'avaient pas levé la tête. Il rentra dans le grand salon, où il se sentit de nouveau dans un milieu hostile; il constata même plus de froideur, plus de mépris muet. Les jupes s'écartaient sur son passage, comme s'il avait dû les salir; les habits noirs se détournaient, avec de légers ricanements. Lui, garda une sérénité superbe. Ayant cru entendre prononcer avec affectation le mot de Besançon, dans le coin de la pièce où trônait madame de Condamin, il marcha droit au groupe formé autour d'elle; mais, à son approche, la conversation tomba net, et tous les yeux le dévisagèrent, luisant d'une curiosité méchante. On parlait sûrement de lui, on racontait quelque vilaine histoire. Alors, comme il se tenait debout, derrière les demoiselles Bastoil, qui ne l'avaient point aperçu, il entendit la plus jeune demander à l'autre:

—Qu'a-t-il donc fait, à Besançon, ce prêtre dont tout le monde parle?

—Je ne sais trop, répondit l'aînée. Je crois qu'il a failli étrangler son curé dans une querelle. Papa dit aussi qu'il s'est mêlé d'une grande affaire industrielle qui a mal tourné.

—Mais il est là, n'est-ce pas? dans le petit salon…. On vient de le voir rire avec monsieur de Condamin.

—Alors, s'il rit avec monsieur de Condanin, on a raison de se méfier de lui.

Ce bavardage des deux demoiselles mit une sueur aux tempes de l'abbé Faujas. Il ne sourcilla pas; sa bouche s'amincit, ses joues prirent une teinte terreuse. Maintenant, il entendait le salon entier parler du curé qu'il avait étranglé, des affaires véreuses dont il s'était mêlé. En face de lui, M. Delangre et le docteur Porquier restaient sévères; M. de Bourdeu avait une moue de dédain, en causant bas avec une dame; M. Maffre, le juge de paix, le regardait en dessous, dévotement, le flairant de loin, avant de se décider à mordre; et, à l'autre bout de la pièce, le ménage Paloque, les deux monstres, allongeaient leurs visages couturés par le fiel, où s'allumait la joie mauvaise de toutes les cruautés colportées à voix basse. L'abbé Faujas recula lentement, en voyant madame Rastoil, debout à quelques pas, revenir s'asseoir entre ses deux filles, comme pour les mettre sous son aile et les protéger de son contact. Il s'accouda au piano qu'il trouva derrière lui, il demeura là, le front haut, la face dure et muette comme une face de Pierre. Décidément, il y avait complot, on le traitait en paria.

Dans son immobilité, le prêtre dont les regards fouillaient le salon, sous ses paupières à demi closes, eut un geste aussitôt réprimé. Il venait d'apercevoir, derrière une véritable barricade de jupes, l'abbé Fenil, allongé dans un fauteuil, souriant discrètement. Leurs yeux s'étant rencontrés, ils se regardèrent pendant quelques secondes, de l'air terrible de deux duellistes engageant un combat à mort. Puis, il se fit un bruit d'étoffe, et le grand vicaire disparut de nouveau dans les dentelles des dames.

Cependant, Félicité avait manoeuvré habilement pour s'approcher du piano. Elle y installa l'aînée des demoiselles Rastoil, qui chantait agréablement la romance. Puis, lorsqu'elle put parler sans être entendue, attirant l'abbé Faujas dans l'embrasure d'une fenêtre:

—Qu'avez-vous donc fait à l'abbé Fenil? lui demanda-t-elle.

Ils continuèrent à voix très-basse. Le prêtre d'abord avait feint la surprise; mais, lorsque madame Rougon eut murmuré quelques paroles qu'elle accompagnait de haussements d'épaules, il parut se livrer, il causa. Ils souriaient, tous les deux, semblaient échanger des politesses, tandis que l'éclat de leurs yeux démentait cette banalité jouée. Le piano se tut, et il fallut que l'aînée des demoiselles Rastoil chantât la Colombe du soldat, qui avait alors un grand succès.

—Votre début est tout à fait malheureux, murmurait Félicité; vous vous êtes rendu impossible, je vous conseille de ne pas revenir ici de quelque temps…. Il faut vous faire aimer, entendez-vous? Les coups de force vous perdraient. L'abbé Faujas restait songeur.

—Vous dites que ces vilaines histoires ont dû être racontées par l'abbé Fenil? demanda-t-il.

—Oh! il est trop fin pour se mettre ainsi en avant; il aura soufflé ces choses dans l'oreille de ses pénitentes. Je ne sais s'il vous a deviné, mais il a peur de vous, cela est certain; il va vous combattre par toutes les armes imaginables…. Le pis est qu'il confesse les personnes le plus comme il faut de la ville. C'est lui qui a fait nommer le marquis de Lagrifoul.

—J'ai eu tort de venir à cette soirée, laissa échapper le prêtre.

Félicité pinça les lèvres. Elle reprit vivement:

—Vous avez eu tort de vous compromettre avec un homme tel que ce Condamin. Moi, j'ai fait pour le mieux. Lorsque la personne que vous savez m'a écrit de Paris, j'ai cru vous être utile en vous invitant. Je m'imaginais que vous sauriez vous faire ici des amis. C'était un premier pas. Mais, au lieu de chercher à plaire, vous lâchez tout le monde contre vous…. Tenez, excusez ma franchise, je trouve que vous tournez le dos au succès. Vous n'avez commis que des fautes, en allant vous loger chez mon gendre, en vous claquemurant chez vous, en portant une soutane qui fait la joie des gamins dans les rues.

L'abbé Faujas ne put retenir un geste d'impatience. Il se contenta de répondre:

—Je profiterai de vos bons conseils. Seulement, ne m'aidez pas, cela gâterait tout.

—Oui, cette tactique est prudente, dit la vieille dame. Ne rentrez dans ce salon que triomphant…. Un dernier mot, cher monsieur. La personne de Paris tient beaucoup à votre succès, et c'est pourquoi je m'intéresse à vous. Eh bien! croyez-moi, ne vous faites pas terrible; soyez aimable, plaisez aux femmes. Retenez bien ceci, plaisez aux femmes, si vous voulez que Plassans soit à vous.

L'aînée des demoiselles Rastoil achevait sa romance, en plaquant un dernier accord. On applaudit discrètement. Madame Rougon avait quitté l'abbé Faujas pour féliciter la chanteuse. Elle se tint ensuite au milieu du salon, donnant des poignées de main aux invités qui commençaient à se retirer. Il était onze heures. L'abbé fut très-contrarié, lorsqu'il s'aperçut que le digne Bourrette avait profité de la musique pour disparaître. Il comptait s'en aller avec lui, ce qui devait lui ménager une sortie convenable. Maintenant, s'il partait seul, c'était un échec absolu; on raconterait le lendemain dans la ville qu'on l'avait jeté à la porte. Il se réfugia de nouveau dans l'embrasure d'une fenêtre, épiant une occasion, cherchant un moyen de faire une retraite honorable.

Cependant, le salon se vidait, il n'y avait plus que quelques dames. Alors, il remarqua une personne fort simplement mise. C'était madame Mouret, rajeunie par des bandeaux légèrement ondulés. Elle le surprit beaucoup par son tranquille visage, où deux grands yeux noirs semblaient dormir. Il ne l'avait pas aperçue de la soirée; elle était sans doute restée dans son coin, sans bouger, contrariée de perdre ainsi le temps, les mains sur les genoux, à ne rien faire. Comme il l'examinait, elle se leva pour prendre congé de sa mère.

Celle-ci goûtait une de ses joies les plus aiguës, à voir le beau monde de Plassans s'en aller avec des révérences, la remerciant de son punch, de son salon vert, des heures agréables qu'il venait de passer chez elle; et elle pensait qu'autrefois le beau monde lui marchait sur la chair, selon sa rude expression, tandis que, à cette heure, les plus riches ne trouvaient pas de sourires assez tendres pour cette chère madame Rougon. —Ah! madame, murmurait le juge de paix Maffre, on oublie ici la marche des heures.

—Vous seule savez recevoir, dans ce pays de loups, chuchotait la jolie madame de Condamin.

—Nous vous attendons à dîner demain, disait M. Delangre; mais à la fortune du pot, nous ne faisons pas de façons comme vous.

Marthe dut traverser cette ovation pour arriver près de sa mère. Elle l'embrassa, et se retirait, lorsque Félicité la retint, cherchant quelqu'un des yeux, autour d'elle. Puis, ayant aperçu l'abbé Faujas:

—Monsieur l'abbé, dit-elle en riant, êtes-vous un homme galant?

L'abbé s'inclina.

—Alors, ayez donc l'obligeance d'accompagner ma fille, vous qui demeurez dans la maison; cela ne vous dérangera pas, et il y a un bout de ruelle noire qui n'est vraiment pas rassurant.

Marthe, de son air paisible, assurait qu'elle n'était pas une petite fille, qu'elle n'avait pas peur; mais sa mère ayant insisté, disant qu'elle serait plus tranquille, elle accepta les bons soins de l'abbé. Et, comme celui-ci s'en allait avec elle, Félicité, qui les avait accompagnés jusqu'au palier, répéta à l'oreille du prêtre avec un sourire:

—Rappelez-vous ce que j'ai dit…. Plaisez aux femmes, si vous voulez que Plassans soit à vous.

VII

Le soir même, Mouret, qui ne dormait pas, pressa Marthe de questions, voulant connaître les événements de la soirée. Elle répondit que tout s'était passé comme à l'habitude, qu'elle n'avait rien remarqué d'extraordinaire. Elle ajouta simplement que l'abbé Faujas l'avait accompagnée, en causant avec elle de choses insignifiantes. Mouret fut très-contrarié de ce qu'il appelait «l'indolence» de sa femme.

—On pourrait bien s'assassiner chez ta mère, dit-il en s'enfonçant la tête dans l'oreiller d'un air furieux; ce n'est certainement pas toi qui m'en apporterais la nouvelle.

Le lendemain, lorsqu'il rentra pour le dîner, il cria à Marthe, du plus loin qu'il l'aperçut:

—Je le savais bien, tu as des yeux pour ne pas voir, ma bonne … Ah! que je te reconnais là! Rester la soirée entière dans un salon, sans seulement te douter de ce qu'on a dit et fait autour de toi!… Mais toute la ville en cause, entends-tu! Je n'ai pu faire un pas sans rencontrer quelqu'un qui m'en parlât.

—De quoi donc, mon ami? demanda Marthe étonnée.

—Du beau succès de l'abbé Faujas, pardieu! On l'a mis à la porte du salon vert.

—Mais non, je t'assure; je n'ai rien vu de semblable.

—Eh! je te l'ai dit, tu ne vois rien!… Sais-tu ce qu'il a fait à Besançon, l'abbé? Il a étranglé un curé ou il a commis des faux. On ne peut pas affirmer au juste … N'importe, il paraît qu'on l'a joliment arrangé. Il était vert. C'est un homme fini.

Marthe avait baissé la tête, laissant son mari triompher de l'échec du prêtre. Mouret était enchanté.

—Je garde ma première idée, continua-t-il; ta mère doit manigancer quelque chose avec lui. On m'a raconté qu'elle s'était montrée très-aimable. C'est elle, n'est-ce pas, qui a prié l'abbé de t'accompagner? Pourquoi ne m'as-tu pas dit cela?

Elle haussa doucement les épaules, sans répondre.

—Tu es étonnante, vraiment! s'écria-t-il. Tous ces détails-là ont beaucoup d'importance …. Ainsi, madame Paloque, que je viens de rencontrer, m'a dit qu'elle était restée avec plusieurs dames, pour voir comment l'abbé sortirait. Ta mère s'est servie de toi pour protéger la retraite du calottin, tu ne comprends donc pas!… Voyons, tâche de te souvenir; que t'a-t-il dit, en te ramenant ici?

Il s'était assis devant sa femme, il la tenait sous l'interrogation aiguë de ses petits yeux.

—Mon Dieu, répondit-elle patiemment, il m'a dit des choses sans importance, des choses comme tout le monde peut en dire … Il a parlé du froid, qui était très-vif; de la tranquillité de la ville pendant la nuit; puis, je crois, de l'agréable soirée qu'il venait de passer.

—Ah! le tartufe!… Et il ne t'a pas questionnée sur ta mère, sur les gens qu'elle reçoit?

—Non. D'ailleurs, le chemin n'est pas long, de la rue de la Banne ici; nous n'avons pas mis trois minutes. Il marchait à côté de moi, sans me donner le bras; il faisait de si grandes enjambées, que j'étais presque forcée de courir … Je ne sais ce qu'on a, à s'acharner ainsi après lui. Il n'a pas l'air heureux. Il grelottait, le pauvre homme, dans sa vieille soutane.

Mouret n'était pas méchant.

—Ça, c'est vrai, murmura-t-il; il ne doit pas avoir chaud, depuis qu'il gèle.

—Puis, continua Marthe, nous n'avons pas à nous plaindre de lui: il paye exactement, il ne fait pas de tapage…. Où trouverais-tu un aussi bon locataire?

—Nulle part, je le sais…. Ce que j'en disais, tout à l'heure, c'était pour te montrer combien peu tu fais attention, quand tu vas quelque part. Autrement, je connais trop la clique que ta mère reçoit, pour m'arrêter à ce qui sort du fameux salon vert. Toujours des cancans, des menteries, des histoires bonnes à faire battre les montagnes. L'abbé n'a sans doute étranglé personne, pas plus qu'il ne doit avoir fait banqueroute…. Je le disais à madame Paloque: «Avant de déshabiller les autres, on ferait bien de laver son propre linge sale.» Tant mieux, si elle a pris cela pour elle!

Mouret mentait, il n'avait pas dit cela à madame Paloque. Mais la douceur de Marthe lui faisait quelque honte de la joie qu'il venait de témoigner, au sujet des malheurs de l'abbé. Les jours suivants, il se mit nettement du côté du prêtre. Ayant rencontré plusieurs personnages qu'il détestait, M. de Bourdeu, M. Delangre, le docteur Porquier, leur fit un magnifique éloge de l'abbé Faujas, pour ne pas dire comme eux, pour les contrarier et les étonner. C'était, à l'entendre, un homme tout à fait remarquable, d'un grand courage, d'une grande simplicité dans la pauvreté. Il fallait qu'il y eût vraiment des gens bien méchants. Et il glissait des allusions sur les personnes que recevaient les Rougon, un tas d'hypocrites, de cafards, de sots vaniteux, qui craignaient l'éclat de la véritable vertu. Au bout de quelque temps, il avait fait absolument sienne la querelle de l'abbé, il se servait de lui pour assommer la bande des Rastoil et la bande de la sous-préfecture.

—Si cela n'est pas pitoyable! disait-il parfois à sa femme, oubliant que Marthe avait entendu un autre langage dans sa bouche; voir des gens qui ont volé leur fortune on ne sait où, s'acharner ainsi après un pauvre homme qui n'a pas seulement vingt francs pour s'acheter une charretée de bois!… Non, vois-tu, ces choses-là me révoltent. Moi, que diable! je puis me porter garant pour lui. Je sais ce qu'il fait, je sais comment il est, puisqu'il habite chez moi. Aussi je ne leur mâche pas la vérité, je les traite comme ils le méritent, lorsque je les rencontre…. Et je ne m'en tiendrai pas là. Je veux que l'abbé devienne mon ami. Je veux le promener à mon bras, sur le cours, pour montrer que je ne crains pas d'être vu avec lui, tout honnête homme et tout riche que je suis…. D'abord, je te recommande d'être très-aimable pour ces pauvres gens.

Marthe souriait discrètement. Elle était heureuse des bonnes dispositions de son mari à l'égard de leurs locataires. Rose reçut l'ordre de se montrer complaisante. Le matin, quand il pleuvait, elle pouvait s'offrir pour faire les commissions de madame Faujas. Mais celle-ci refusa toujours l'aide de la cuisinière. Cependant, elle n'avait plus la raideur muette des premiers temps. Un matin, ayant rencontré Marthe, qui descendait du grenier où l'on conservait les fruits, elle causa un instant, elle s'humanisa même jusqu'à accepter deux superbes poires. Ce furent ces deux poires qui devinrent l'occasion d'une liaison plus étroite.

L'abbé Faujas, de son côté, ne filait plus si rapidement le long de la rampe. Le frôlement de sa soutane sur les marches avertissait Mouret, qui, presque chaque jour maintenant, se trouvait au bas de l'escalier, heureux de faire, comme il le disait, un bout de chemin avec lui. Il l'avait remercié du petit service rendu à sa femme, tout en le questionnant habilement pour savoir s'il retournerait chez les Rougon. L'abbé s'était mis à sourire; il avouait sans embarras ne pas être fait pour le monde. Mouret fut charmé; s'imaginant entrer pour quelque chose dans la détermination de son locataire. Alors, il rêva de l'enlever complètement au salon vert, de le garder pour lui. Aussi, le soir où Marthe lui raconta que madame Faujas avait accepté deux poires, vit-il là une heureuse circonstance qui allait faciliter ses projets.

—Est-ce que réellement ils n'allument pas de feu, au second, par le froid qu'il fait? demanda-t-il devant Rose.

—Dame! monsieur, répondit la cuisinière, qui comprit que la question s'adressait à elle, ça serait difficile, puisque je n'ai jamais vu apporter le moindre fagot. A moins qu'ils ne brûlent leurs quatre chaises ou que madame Faujas ne monte du bois dans son panier.

—Vous avez tort de rire, Rose, dit Marthe. Ces malheureux doivent grelotter, dans ces grandes chambres.

—Je crois bien, reprit Mouret: il y a eu dix degrés, la nuit dernière, et l'on craint pour les oliviers. Notre pot à eau a gelé, en haut…. Ici, la pièce est petite; on a chaud tout de suite.

En effet, la salle à manger était soigneusement garnie de bourrelets, de façon que pas un souffle d'air ne passait par les fentes des boiseries. Un grand poêle de faïence entretenait là une chaleur de baignoire. L'hiver, les enfants lisaient ou jouaient autour de la table; tandis que Mouret, en attendant l'heure du coucher, forçait sa femme à faire un piquet, ce qui était un véritable supplice pour elle. Longtemps elle avait refusé de toucher aux cartes, disant qu'elle ne savait aucun jeu; mais il lui avait appris le piquet, et dès lors elle s'était résignée.

—Tu ne sais pas, continua-t-il, il faut inviter les Faujas à venir passer la soirée ici. Comme cela, ils se chaufferont au moins pendant deux ou trois heures. Puis, ça nous fera une compagnie, nous nous ennuierons moins…. Invite-les, toi; ils n'oseront pas refuser.

Le lendemain, Marthe, ayant rencontré madame Faujas dans le vestibule, fit l'invitation. La vieille dame accepta sur-le-champ, au nom de son fils, sans le moindre embarras.

—C'est bien étonnant qu'elle n'ait pas fait de grimaces, dit Mouret. Je croyais qu'il aurait fallu les prier davantage. L'abbé commence à comprendre qu'il a tort de vivre en loup.

Le soir, Mouret voulut que la table fût desservie de bonne heure. Il avait sorti une bouteille de vin cuit et fait acheter une assiettée de petits gâteaux. Bien qu'il ne fût pas large, il tenait à montrer qu'il n'y avait pas que les Rougon qui sussent faire les choses. Les gens du second descendirent, vers huit heures. L'abbé Faujas avait une soutane neuve. Cela surprit Mouret si fort, qu'il ne put que balbutier quelques mots, en réponse aux compliments du prêtre.

—Vraiment, monsieur l'abbé; tout l'honneur est pour nous…. Voyons, mes enfants, donnez donc des chaises.

On s'assit autour de la table. Il faisait trop chaud, Mouret ayant bourré le poêle outre mesure, pour prouver qu'il ne regardait pas à une bûche de plus. L'abbé Faujas se montra très-doux; il caressa Désirée, interrogea les deux garçons sur leurs études. Marthe, qui tricotait des bas, levait par instants les yeux, étonnée des inflexions souples de cette voix étrangère, qu'elle n'était pas habituée à entendre dans la paix lourde de la salle à manger. Elle regardait en face le visage fort du prêtre, ses traits carrés; puis, elle baissait de nouveau la tête, sans chercher à cacher l'intérêt qu'elle prenait à cet homme si robuste et si tendre, qu'elle savait très-pauvre. Mouret, maladroitement dévorait la soutane neuve du regard; il ne put s'empêcher de dire avec un rire sournois:

—Monsieur l'abbé, vous avez eu tort de faire toilette pour venir ici. Nous sommes sans façon, vous le savez bien.

Marthe rougit. Mais le prêtre raconta gaiement qu'il avait acheté cette soutane dans la journée. Il la gardait pour faire plaisir à sa mère, qui le trouvait plus beau qu'un roi, ainsi vêtu de neuf.

—N'est-ce pas, mère?

Madame Faujas fit un signe affirmatif, sans quitter son fils des yeux. Elle s'était assise en face de lui, elle le regardait sous la clarté crue de la lampe, d'un air d'extase.

Puis, on causa de toutes sortes de choses. Il semblait que l'abbé Faujas eût perdu sa froideur triste. Il restait grave, mais d'une gravité obligeante, pleine de bonhomie. Il écouta Mouret, lui répondit sur les sujets les plus insignifiants, parut s'intéresser à ses commérages. Celui-ci en était venu à lui expliquer la façon dont il vivait:

—Ainsi, finit-il par dire, nous passons la soirée comme vous le voyez là; jamais plus d'embarras. Nous n'invitons personne, parce qu'on est toujours mieux en famille. Chaque soir, je fais un piquet avec ma femme. C'est une vieille habitude, j'aurais de la peine à m'endormir autrement.

—Mais nous ne voulons pas vous déranger, s'écria l'abbé Faujas. Je vous prie en grâce de ne pas vous gêner pour nous.

—Non, non, que diable! je ne suis pas un maniaque; je n'en mourrai pas, pour une fois.

Le prêtre insista. Voyant que Marthe se défendait avec plus de vivacité encore que son mari, il se tourna vers sa mère, qui restait silencieuse, les deux mains croisées devant elle.

—Mère, lui dit-il, faites donc un piquet avec monsieur Mouret. Elle le regarda attentivement dans les yeux. Mouret continuait à s'agiter, refusant, déclarant qu'il ne voulait pas troubler la soirée; mais, quand le prêtre lui eut dit que sa mère était d'une jolie force, il faiblit, il murmura:

—Vraiment?… Alors, si madame le veut absolument, si cela ne contrarie personne….

—Allons, mère, faites une partie, répéta l'abbé Faujas d'une voix plus nette.

—Certainement, répondit-elle enfin, ça me fera plaisir…. Seulement, il faut que je change de place.

—Pardieu! ce n'est pas difficile, reprit Mouret enchanté. Vous allez changer de place avec votre fils…. Monsieur l'abbé, ayez donc l'obligeance de vous mettre à côté de ma femme; madame va s'asseoir là, à côté de moi…. Vous voyez, c'est parfait, maintenant.

Le prêtre, qui s'était d'abord assis en face de Marthe, de l'autre côté de la table, se trouva ainsi poussé auprès d'elle. Ils furent même comme isolés à un bout, les joueurs ayant rapproché leurs chaises pour engager la lutte. Octave et Serge venaient de monter dans leur chambre. Désirée, comme à son habitude, dormait sur la table. Quand dix heures sonnèrent, Mouret, qui avait perdu une première partie, ne voulut absolument pas aller se coucher; il exigea une revanche. Madame Faujas consulta son fils d'un regard; puis, de son air tranquille, elle se mit à battre les cartes. Cependant, l'abbé échangeait à peine quelques mots avec Marthe. Ce premier soir, il parla de choses indifférentes, du ménage, du prix des vivres à Plassans, des soucis que les enfants causent. Marthe répondait obligeamment, levant de temps à autre son regard clair, donnant à la conversation un peu de sa lenteur sage.

Il était près d'onze heures, lorsque Mouret jeta ses cartes avec quelque dépit.

—Allons, j'ai encore perdu, dit-il. Je n'ai pas eu une belle carte de la soirée. Demain, j'aurai peut-être plus de chance…. A demain, n'est-ce pas, madame?

Et comme l'abbé Faujas s'excusait, disant qu'ils ne voulaient pas abuser, qu'ils ne pouvaient les déranger ainsi chaque soir:

—Mais vous ne nous dérangez pas! s'écria-t-il; vous nous faites plaisir…. D'ailleurs, que diable! je perds, madame ne peut me refuser une partie.

Quand ils eurent accepté et qu'ils furent remontés, Mouret bougonna, se défendit d'avoir perdu. Il était furieux.

—La vieille est moins forte que moi, j'en suis sûr, dit-il à sa femme. Seulement elle a des yeux! C'est à croire qu'elle triche, ma parole d'honneur!… Demain, il faudra voir.

Dès lors, chaque jour, régulièrement, les Faujas descendirent passer la soirée avec les Mouret. Il s'était engagé une bataille formidable entre la vieille dame et son propriétaire. Elle semblait se jouer de lui, le laisser gagner juste assez pour ne pas le décourager; ce qui l'entretenait dans une rage sourde, d'autant plus qu'il se piquait de jouer fort joliment le piquet. Lui, rêvait de la battre pendant des semaines entières, sans lui laisser prendre une partie. Elle, gardait un sang-froid merveilleux; son visage carré de paysanne restait muet, ses grosses mains abattaient les cartes avec une force et une régularité de machine. Dès huit heures, ils s'asseyaient tous deux à leur bout de table, s'enfonçant dans leur jeu, ne bougeant plus.

A l'autre bout, aux deux côtés du poêle, l'abbé Faujas et Marthe étaient comme seuls. L'abbé avait un mépris d'homme et de prêtre pour la femme; il l'écartait, ainsi qu'un obstacle honteux, indigne des forts. Malgré lui, ce mépris perçait souvent dans une parole plus rude. Et Marthe, alors, prise d'une anxiété étrange, levait les yeux, avec une de ces peurs brusques qui font regarder derrière soi si quelque ennemi caché ne va pas lever le bras. D'autres fois, au milieu d'un rire, elle s'arrêtait brusquement, en apercevant sa soutane; elle s'arrêtait, embarrassée, étonnée de parler ainsi avec un homme qui n'était pas comme les autres. L'intimité fut longue à s'établir entre eux.

Jamais l'abbé Faujas n'interrogea nettement Marthe sur son mari, ses enfants, sa maison. Peu à peu, il n'en pénétra pas moins dans les plus minces détails de leur histoire et de leur existence actuelle. Chaque soir, pendant que Mouret et madame Faujas se battaient rageusement, il apprenait quelque fait nouveau. Une fois, il fit la remarque que les deux époux se ressemblaient étonnamment.

—Oui, répondit Marthe avec un sourire; quand nous avions vingt ans, on nous prenait pour le frère et la soeur. C'est même un peu ce qui a décidé notre mariage; on plaisantait, on nous mettait toujours à côté l'un de l'autre, on nous disait que nous ferions un joli couple. La ressemblance était si frappante, que le digne monsieur Compan, qui pourtant nous connaissait, hésitait à nous marier.

—Mais vous êtes cousin et cousine? demanda le prêtre.

—En effet, dit-elle en rougissant légèrement, mon mari est un Macquart, moi je suis une Rougon.

Elle se tut un instant, gênée, devinant que le prêtre connaissait l'histoire de sa famille, célèbre à Plassans. Les Macquart étaient une branche bâtarde des Rougon.

—Le plus singulier, reprit-elle pour cacher son embarras, c'est que nous ressemblons tous les deux à notre grand'mère. La mère de mon mari lui a transmis cette ressemblance, tandis que, chez moi, elle s'est reproduite à distance. On dirait qu'elle a sauté par-dessus mon père.

Alors l'abbé cita un exemple semblable dans sa famille. Il avait une soeur qui était, paraissait-il, le vivant portrait du grand-père de sa mère. La ressemblance, dans ce cas, avait sauté deux générations, Et sa soeur rappelait en tout le bon-homme par son caractère, les habitudes, jusqu'aux gestes et au son de la voix.

—C'est comme moi, dit Marthe, j'entendais dire, quand j'étais petite: «C'est tante Dide tout craché.» La pauvre femme est aujourd'hui aux Tulettes; elle n'avait jamais eu la tête bien forte…. Avec l'âge, je suis devenue tout à fait calme, je me suis mieux portée; mais, je me souviens, à vingt ans, je n'était guère solide, j'avais des vertiges, des idées baroques. Tenez, je ris encore, quand je pense quelle étrange gamine je faisais.

—Et votre mari?

—Oh! lui tient de son père, un ouvrier chapelier, une nature sage et méthodique…. Nous nous ressemblions de visage; mais pour le dedans, c'était autre chose…. A la longue, nous sommes devenus tout à fait semblables. Nous étions si tranquilles, dans nos magasins de Marseille! J'ai passé là quinze années qui m'ont appris à être heureuse, chez moi, au milieu de mes enfants.

L'abbé Faujas, chaque fois qu'il la mettait sur ce sujet, sentait en elle une légère amertume. Elle était certainement heureuse, comme elle le disait; mais il croyait deviner d'anciens combats dans cette nature nerveuse, apaisée aux approches de la quarantaine. Et il s'imaginait ce drame, cette femme et ce mari, parents de visage, que toutes leurs connaissances jugeaient faits l'un pour l'autre, tandis que, au fond de leur être, le levain de la bâtardise, la querelle des sangs mêlés et toujours révoltés, irritaient l'antagonisme de deux tempéraments différents. Puis, il s'expliquait les détentes fatales d'une vie réglée, l'usure des caractères par les soucis quotidiens du commerce, l'assoupissement de ces deux natures dans cette fortune gagnée en quinze années, mangée modestement au fond d'un quartier désert de petite ville. Aujourd'hui, bien qu'ils fussent encore jeunes tous les deux, il ne semblait plus y avoir en eux que des cendres. L'abbé essaya habilement de savoir si Marthe était résignée. Il la trouvait très-raisonnable.

—Non, disait-elle, je me plais chez moi; mes enfants me suffisent. Je n'ai jamais été très-gaie. Je m'ennuyais un peu, voilà tout; il m'aurait fallu une occupation d'esprit que je n'ai pas trouvée … Mais à quoi bon? Je me serais peut-être cassé la tête. Je ne pouvais seulement pas lire un roman, sans avoir des migraines affreuses; pendant trois nuits, tous les personnages me dansaient dans la cervelle…. Il n'y a que la couture qui ne m'a jamais fatiguée. Je reste chez moi, pour éviter tous ces bruits du dehors, ces commérages, ces niaiseries qui me fatiguent.

Elle s'arrêtait parfois, regardait Désirée endormie sur la table, souriant dans son sommeil de son sourire d'innocente.

—Pauvre enfant! murmurait-elle, elle ne peut pas même coudre, elle a des vertiges tout de suite…. Elle n'aime que les bêtes. Quand elle va passer un mois chez sa nourrice, elle vit dans la basse-cour, et elle me revient les joues roses, toute bien portante.

Et elle reparlait souvent des Tulettes, avec une peur sourde de la folie. L'abbé Faujas sentit ainsi un étrange effarement, au fond de cette maison si paisible. Marthe aimait certainement son mari d'une bonne amitié; seulement, il entrait dans son affection une crainte des plaisanteries de Mouret, de ses taquineries continuelles. Elle était aussi blessée de son égoïsme, de l'abandon où il la laissait; elle lui gardait une vague rancune de la paix qu'il avait faite autour d'elle, de ce bonheur dont elle se disait heureuse. Quand elle parlait de son mari, elle répétait:

—Il est très-bon pour nous…. Vous devez l'entendre crier quelquefois; c'est qu'il aime l'ordre en toutes choses, voyez-vous, jusqu'à en être ridicule, souvent; il se fâcha pour un pot de fleurs dérangé dans le jardin, pour un jouet qui traîne sur le parquet … Autrement, il a bien raison de n'en faire qu'à sa tête. Je sais qu'on lui en veut, parce qu'il a amassé quelque argent, et qu'il continue à faire, de temps à autre, de bons coups, tout en se moquant des bavardages…. On le plaisante aussi à cause de moi. On dit qu'il est avare, qu'il me tient à la maison, qu'il me refuse jusqu'à des bottines. Ce n'est pas vrai. Je suis absolument libre. Sans doute, il préfère me trouver ici, quand il rentre, au lieu de me savoir toujours par les rues, à me promener ou à rendre des visites. D'ailleurs, il connaît mes goûts. Qu'irais-je chercher au dehors?

Lorsqu'elle défendait Mouret contre les bavardages de Plassans, elle mettait dans ses paroles une vivacité soudaine, comme si elle avait eu le besoin de le défendre également contre des accusations secrètes qui montaient d'elle-même; et elle revenait avec une inquiétude nerveuse à cette vie du dehors. Elle semblait se réfugier dans l'étroite salle à manger, dans le vieux jardin aux grands buis, prise de la peur de l'inconnu, doutant de ses forces, redoutant quelque catastrophe. Puis, elle souriait de cette épouvante d'enfant; elle haussait les épaules, se remettait lentement à tricoter son bas ou à raccommoder quelque vieille chemise. Alors, l'abbé Faujas n'avait plus devant lui qu'une bourgeoise froide, au teint reposé, aux yeux pâles, qui mettait dans la maison une odeur de linge frais et de bouquet cueilli à l'ombre.

Deux mois se passèrent ainsi. L'abbé Faujas et sa mère étaient entrés dans les habitudes des Mouret. Le soir, chacun avait sa place marquée autour de la table; la lampe était à la même place, les mêmes mots des joueurs tombaient dans les mêmes silences, dans les mêmes paroles adoucies du prêtre et de Marthe. Mouret, lorsque madame Faujas ne l'avait pas trop brutalement battu, trouvait ses locataires «des gens très comme il faut» Toute sa curiosité de bourgeois inoccupé s'était calmée dans le souci des parties de la soirée; il n'épiait plus l'abbé, disant que maintenant il le connaissait bien, qu'il le tenait pour un brave homme.

—Eh! laissez-moi donc tranquille! criait-il à ceux qui attaquaient l'abbé Faujas devant lui. Vous faites un tas d'histoires, vous allez chercher midi à quatorze heures, lorsqu'il est si aisé d'expliquer les choses simplement…. Que diable! je le sais sur le bout du doigt. Il me fait l'amitié de venir passer toutes ses soirées avec nous…. Ah! ce n'est pas un homme qui se prodigue, je comprends qu'on lui en veuille et qu'on l'accuse de fierté.

Mouret jouissait d'être le seul dans Plassans qui pût se vanter de connaître l'abbé Faujas; il abusait même un peu de cet avantage. Chaque fois qu'il rencontrait madame Rougon, il triomphait, il lui donnait à entendre qu'il lui avait volé son invité. Celle-ci se contentait de sourire finement. Avec ses intimes, Mouret poussait les confidences plus loin: il murmurait que ces diables de prêtres ne peuvent rien faire de la même façon que les autres hommes; il racontait alors des petits détails, la façon dont l'abbé buvait, dont il parlait aux femmes, dont il tenait les genoux écartés sans jamais croiser les jambes; légères anecdotes où il mettait son effarement inquiet de libre-penseur en face de cette mystérieuse soutane tombant jusqu'aux talons de son hôte.

Les soirées se succédant, on était arrivé aux premiers jours de février. Dans leur tête-à-tête, il semblait que l'abbé Faujas évitât soigneusement de causer religion avec Marthe. Elle lui avait dit une fois, presque gaiement:

—Non, monsieur l'abbé, je ne suis pas dévote, je ne vais pas souvent à l'église…. Que voulez-vous? À Marseille, j'étais toujours très-occupée; maintenant, j'ai la paresse de sortir. Puis, je dois vous l'avouer, je n'ai pas été élevée dans des idées religieuses. Ma mère disait que le bon Dieu venait chez nous.

Le prêtre s'était incliné sans répondre, voulant faire entendre par là qu'il préférait ne pas causer de ces choses, en de telles circonstances. Cepandant, un soir, il traça le tableau du secours inespéré que les âmes souffrantes trouvent dans la religion. Il était question d'une pauvre femme que des revers de toute sorte venaient de conduire au suicide.

—Elle a eu tort de désespérer, dit le prêtre de sa voix profonde. Elle ignorait sans doute les consolations de la prière. J'en ai vu souvent venir à nous, pleurantes, brisées, et elles s'en allaient avec une résignation vainement cherchée ailleurs, une joie de vivre. C'est qu'elles s'étaient agenouillées, qu'elles avaient goûté le bonheur de s'humilier dans un coin perdu de l'église. Elles revenaient, elles oubliaient tout, elles étaient à Dieu.

Marthe avait écouté d'un air rêveur ces paroles, dont les derniers mots s'alanguirent sur un ton de félicité extra-humaine.

—Oui, ce doit être un bonheur, murmura-t-elle comme se parlant à elle-même; j'y ai songé parfois, mais j'ai toujours eu peur.

L'abbé ne touchait que très-rarement à de tels sujets; au contraire, il parlait souvent charité. Marthe était très-bonne; les larmes montaient à ses yeux, au récit de la moindre infortune. Lui, paraissait se plaire, à la voir ainsi frisonnante de pitié; il avait chaque soir quelque nouvelle histoire touchante, il la brisait d'une compassion continue qui la faisait s'abandonner. Elle laissait tomber son ouvrage, joignait les mains, la face toute douloureuse, le regardant, pendant qu'il entrait dans des détails navrants sur les gens qui meurent de faim, sur les malheureux que la misère pousse aux méchantes actions. Alors elle lui appartenait, il aurait fait d'elle ce qu'il aurait voulu. Et souvent, à l'autre bout de la salle, une querelle éclatait, entre Mouret et madame Faujas, sur un quatorze de rois annoncé à tort ou sur une carte reprise dans un écart.

Ce fut vers le milieu de février qu'une déplorable aventure vint consterner Plassans. On découvrit qu'une bande de toutes jeunes filles, presque des enfants, avaient glissé à la débauche en galopinant dans les rues; et l'affaire n'était pas seulement entre gamins du même âge, on disait que des personnages bien posés allaient se trouver compromis. Pendant huit jours, Marthe fut très-frappée de cette histoire, qui faisait un bruit énorme; elle connaissait une des malheureuses, une blondine qu'elle avait souvent caressée et qui était la nièce de sa cuisinière Rose; elle ne pouvait plus penser à cette pauvre petite, disait-elle, sans avoir un frisson par tout le corps.

—Il est fâcheux, lui dit un soir l'abbé Faujas, qu'il n'y ait pas à Plassans une maison pieuse, sur le modèle de celle qui existe à Besançon.

Et pressé de questions par Marthe, il lui dit ce qu'était cette maison pieuse. Il s'agissait d'une sorte de crèche pour les filles d'ouvriers, pour celles qui ont de huit à quinze ans, et que les parents sont obligés de laisser seules au logis, en se rendant à leur ouvrage. On les occupait, dans la journée, à des travaux de couture; puis, le soir, on les rendait aux parents, lorsque ceux-ci rentraient chez eux. De cette façon, les pauvres enfants grandissaient loin du vice, au milieu des meilleurs exemples. Marthe trouva l'idée généreuse. Peu à peu, elle en fut envahie au point qu'elle ne parlait plus que de la nécessité de créer à Plassans une maison semblable.

—On la placerait sous le patronage de la Vierge, insinuait l'abbé Faujas. Mais que de difficultés à vaincre! Vous ne savez pas les peines que coûte la moindre bonne oeuvre. Il faudrait, pour conduire à bien une telle oeuvre, un coeur maternel, chaud, tout dévoué.

Marthe baissait la tête, regardait Désirée endormie à son côté, sentait des larmes au bord de ses paupières. Elle s'informait des démarches à faire, des frais d'établissement, des dépenses annuelles.

—Voulez-vous m'aider? demanda-t-elle un soir brusquement au prêtre.

L'abbé Faujas, gravement, lui prit une main, qu'il garda un instant dans la sienne, en murmurant qu'elle avait une des plus belles âmes qu'il eût encore rencontrées. Il acceptait, mais il comptait absolument sur elle; lui, pouvait bien peu. C'était elle qui trouverait dans la ville des dames pour former un comité, qui réunirait les souscriptions, qui se chargerait, en un mot, des détails si délicats, si laborieux d'un appel à la charité publique. Et il lui donna un rendez-vous, dès le lendemain, à Saint-Saturnin, pour la mettre en rapport avec l'architecte du diocèse, qui pourrait, beaucoup mieux que lui, la renseigner sur les dépenses.

Ce soir-là, en se couchant, Mouret était fort gai. Il n'avait pas laissé prendre une partie à madame Faujas.

—Tu as l'air tout heureux, ma bonne, dit-il à sa femme. Hein! tu as vu comme je lui ai flanqué sa quinte par terre? Elle en était retournée, la vieille!

Et, comme Marthe sortait d'une armoire une robe de soie, il lui demanda avec surprise si elle comptait sortir le lendemain. Il n'avait rien entendu, en bas.

—Oui, répondit-elle, j'ai des courses; j'ai un rendez-vous à l'église, avec l'abbé Faujas, pour des choses que je te dirai.

Il resta planté devant elle, stupéfait, la regardant, pour voir si elle ne se moquait pas du lui. Puis, sans se fâcher, de son air goguenard:

—Tiens, tiens, murmura-t-il, je n'avais pas vu ça. Voilà que tu donnes dans la calotte, maintenant.

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