RETRAITE
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1834.-Je n'ai pas pris ma retraite par dégoût ni par caprice; j'ai quitté les affaires parce qu'il n'y en avait plus. Je demandai mon rappel au roi, et de Valençay, je lui envoyai ma démission.
Je m'étais proposé d'établir la paix générale par l'Alliance anglaise, et d'obtenir pour la Révolution française de Juillet 1830 le Droit de bourgeoisie en Europe, en tranquillisant le monde sur l'esprit de propagande qu'on supposait au nouveau gouvernement. Tout cela s'est accompli; que me restait-il à faire, sinon qu'avec le Solve senescentem d'Horace, quelqu'un vînt me dire que j'avais trop tardé. La difficulté était d'en sortir heureusement et au bon moment; je crois que j'y ai réussi, et je dis comme le philosophe du Pays des roses: «Le sillage de la barque est effacé, le rayon de l'étoile est éteint, le chant du rossignol envolé, le parfum de la rose évaporé.»
Je me suis retiré de la scène du monde, et il faut mettre un intervalle entre les affaires et la mort.
Elle n'oublie personne. Ma vieille amie, la princesse de Vaudemont, n'est plus. Je l'ai perdue l'année dernière, au mois de janvier, et Montrond a été surpris de voir couler des pleurs de mes yeux. C'est la loi; il faut que tout nous quitte ou tout quitter.
La retraite est sonnée; je désire la consacrer à des pensées plus tranquilles, aux loisirs paisibles de la vie de famille.
Ma santé est aussi bonne que je puis l'espérer à mon âge, je vis dans une retraite charmante avec ce que j'ai de plus cher au monde, et je goûte dans toute sa plénitude la douceur du far-niente.
Lorsque de tout on a tâté, Tout fait ou du moins tout tenté, Il est bien doux de ne rien faire.
J'ai tant aimé le dix-huitième siècle que mon goût en est resté saturé; je préfère ses bergeries et ses madrigaux à tout le clinquant de la nouvelle littérature, qu'on appelle romantique, et je me prends à fredonner:
Tircis, il faut songer à faire la retraite.
À Rochecotte, j'ai sous les yeux un véritable jardin de deux lieues de large et de quatre de long, arrosé par une grande rivière et entouré de coteaux boisés où, grâce aux abris du Nord, le printemps se montre trois semaines plus tôt qu'à Paris, et où tout est verdure et fleurs.
La vie y est très ordonnée, ce qui rend le temps fort court; les heures passent et on se trouve à la fin de la journée sans avoir un moment de langueur. Je lis à peine les journaux; ce qui se passe me laisse indifférent et je m'étonne de l'intérêt que j'y prenais autrefois. Je travaille à mes Mémoires et je me promène. En automne, je ne fais plus rien, et le mois de juin passé, je fais tout ce que veulent les autres. Je cherche à être amusant pour être amusé, comme les enfants, ces maîtres de philosophie, les plus sincères et les plus honnêtes du monde, quoique foncièrement égoïstes et méchants.
Ce qui me fait préférer Rochecotte à tout autre séjour, c'est que j'y suis, non pas seulement avec madame de Dino, mais chez elle, ce qui est pour moi un bonheur de plus.
La douce approche d'une jolie enfant a un grand charme. Sa fille, ma petite-nièce, la petite Pauline, l'idole de ma vieillesse, est venue en costume de communiante pour recevoir ma bénédiction. En comparant cette Aurore à ma Nuit, je songeais à la formule antique: Alpha-Oméga. Voilà le monde: Là le commencement, ici la fin.
L'Éloge de Reinhard.
Samedi, 3 Mars 1838.—Je suis encore un revenant à l'Institut.
Après avoir refermé le cercle politique de l'Alliance anglaise à Londres, je referme le cercle littéraire à Paris par l'Éloge de Reinhard, mon compagnon de route dans la carrière diplomatique. J'ai quatre-vingts ans sonnés à toutes les horloges; c'est mon adieu au monde, mon dernier ouvrage, et je puis le dire, mon dernier succès.
Je dus me faire porter par deux domestiques jusqu'à la pièce qui précède la salle des séances. Dans l'escalier, je rencontrai Maret, pardon, le duc de Bassano, mon ancienne victime, que je n'avais pas vu depuis 1814. Vingt-quatre ans changent bien des choses; il était si vieux, et moi aussi, que nos mains se touchèrent comme d'elles-mêmes. Je ne sais pas s'il avait conservé sa bêtise, mais il me semble que j'avais perdu mon esprit, «Vous montez au Capitole», me dit-il; en d'autres temps, je lui aurais répondu: «Sauvez-le donc.»
Je m'appuyai sur le bras de Mignet, béquille solide, un Sieyès avec un autre grelot. La salle était bondée d'hommes politiques, de savants et de lettrés, Pasquier, Noailles, Cousin, etc. Pas de femmes, et je le regrettai; elles avaient joué un rôle assez important dans ma vie pour assister à ma représentation d'adieux devant ce parterre de rois.
Mon Éloge était court, mais pas obscur comme la Constitution de Rœderer, la lecture n'a duré qu'une demi-heure. On pourrait l'intituler: Le Manuel du Parfait ministre des Affaires étrangères; tout a été parfait, et j'en détache le passage le plus remarqué:
La réunion des qualités qui lui sont nécessaires est rare. Il faut, en effet, qu'un ministre des Affaires étrangères soit doué d'une sorte d'instinct qui, l'avertissant promptement, l'empêche, avant toute discussion, de jamais se compromettre. Il lui faut la faculté de se montrer ouvert en restant impénétrable, d'être réservé avec les formes de l'abandon, d'être habile jusque dans le choix de ses distractions; il faut que sa conversation soit simple, variée, inattendue, toujours naturelle et parfois naïve; en un mot, il ne doit pas cesser un moment, dans les vingt-quatre heures, d'être ministre des Affaires étrangères.
Cependant, toutes ces qualités, quelque rares qu'elles soient, pourraient n'être pas suffisantes, si la bonne foi ne leur donnait une garantie dont elles ont presque toujours besoin. Je dois le rappeler ici pour détruire un préjugé assez généralement répandu: Non, la Diplomatie n'est point une science de ruse et du duplicité. Si la bonne foi est nécessaire quelque part, c'est surtout dans les transactions politiques, car c'est elle qui les rend solides et durables. On a voulu confondre la réserve avec la ruse. La bonne foi n'autorise jamais la ruse, mais elle admet la réserve; et la réserve a cela de particulier, c'est qu'elle ajoute à la confiance.
Dominé par l'honneur et l'intérêt du prince, par l'amour de la liberté fondée sur l'ordre et sur les droits de tous, un ministre des Affaires étrangères, quand il sait l'être, se trouve ainsi placé dans la plus belle situation à laquelle un esprit élevé puisse prétendre.
Cet Éloge, écouté avec admiration, fut couvert d'applaudissements; à la fin, ce fut de l'enthousiasme. J'avais un peu l'air du Renard qui, après avoir prêché aux poules et aux oies, se moque de toute la ménagerie, met le Lion dedans et se voit proclamer roi et couronner. N'est-ce pas le triomphe des Sciences morales et politiques, et ne prouve-t-il pas le Concordat de ces deux classes attelées ensemble, sans échanger des ruades?
À la sortie, je reçus l'ovation, et je traversai la double haie des fronts inclinés; c'était à leur donner le bout de ma griffe à baiser.
Cousin criait en gesticulant: «C'est du Voltaire! C'est du meilleur Voltaire!» Il me fit songer à Courtiade, gémissant sur la blanchisseuse de Londres, qui avait emporté toutes mes cravates de mousseline.
Du Voltaire, doucement. C'était ma représentation d'Irène; mais le peuple n'en était pas pour dételer mes chevaux et traîner ma voiture. Voltaire pouvait dire: Est deus in nobis. Sa vie fut un combat et la mienne une partie de whist; il a assisté à son apothéose et est entré vivant dans la postérité; je suis rentré fourbu dans mon hôtel, escorté par les insulteurs qui accompagnent tous les chars de triomphe. Châteaubriand a dit: «C'est à dégoûter de l'honneur»; et Royer-Collard: «C'est à dégoûter de la vertu.» J'ajouterai: «C'est à dégoûter des Éloges.»
La dernière scène.
Quand l'éternel laboureur trace ses sillons, il en creuse plus au cœur qu'au visage, et on dit que le cœur n'a pas de rides, parce qu'elles sont invisibles. C'est un aphorisme aussi commode qu'il est faux. On devrait composer un dictionnaire avec un choix de ces expressions ridicules, flatteuses et mensongères, comme toutes les fausses monnaies; elles circulent librement dans le monde, où la vraie se cache et se garde précieusement, car les hommes dans leurs marchés, leurs trafics et leurs spéculations, acceptent encore assez volontiers de l'or pur contre du cuivre plus ou moins bien doré. Oui, l'homme vieillit tout entier, et le cœur se dessèche plus vite que le parchemin du visage.
Quand les passions sont amorties, les ambitions éteintes, les plaisirs défendus, quand on ne peut plus commettre ni crimes ni fautes, on a l'air d'être bon et on n'est qu'usé; ce démon de Retz était devenu ce bon cardinal, et de Maistre pourrait aujourd'hui m'appeler dans un autre sens «ce bon sujet de Talleyrand.» Si, au déclin de la vie, à cette limite qu'on appelle la seconde enfance et qui n'en a que la faiblesse, le cœur du vieillard semble s'amollir, bien loin d'y voir un retour à la tendresse, on n'y observe que l'humiliation des facultés. C'est là le signe indélébile de la déchéance humaine, le sceau de sa misère. Il y a des trésors de générosité dans la jeunesse; les trésors des vieillards sont d'un autre métal.
On me tourmente beaucoup pour prendre mes dernières dispositions.
Sieyès est mort il y a deux ans, fidèle au Tiers et à la Révolution; il n'était pas de l'ordre de la Noblesse et du Clergé, et chacun prêche pour son saint; mais je n'ai jamais renié mes dieux, Voltaire et la Révolution française.
Je sens que je dois me mettre mieux avec l'Église. Ces temps derniers, la duchesse de Dino, souffrante à la campagne, a demandé les sacrements, et la trouvant passablement, je m'en étais étonné: «Que voulez-vous, c'est d'un bon effet pour les gens.» Cette réponse m'a rappelé un mot heureux de Rivarol: «L'impiété est la plus grande des indiscrétions.» Il est vrai qu'il n'y a pas de sentiment moins aristocratique que l'incrédulité, et Montrond rit d'avance de ce qu'il appelle «un miracle entre deux saintes.»
Dans cette pensée, j'avais invité à dîner l'abbé Dupanloup, et ma nièce m'apprit que ce jeune prêtre s'était excusé, sous le prétexte qu'il n'était pas homme du monde. «Ma chère enfant, lui dis-je, cet homme ne sait pas son métier.»
L'abjuration des erreurs est facile; ce qui l'est moins, c'est leur réparation effective. Heureusement l'Église a le privilège de digérer le bien mal acquis, et en rentrant dans le giron de cette bonne mère, je garderai le mien.
Je refermerai le dernier cercle religieux comme les autres, et je finirai comme j'ai commencé. Le projet de ma soumission au Pape a été approuvé, et elle portera la date de l'Éloge de Reinhard. Qu'on me laisse donc en repos; on peut être tranquille, je jouerai ma dernière scène convenablement et à propos; je ferai le nécessaire quand le moment sera venu, et je mourrai en homme qui sait vivre. Nous n'en sommes pas encore là; je ne me suis jamais pressé et je suis toujours arrivé à temps.
Ne baissez pas le rideau, la farce n'est pas finie:
Cœtera desiderantur.
Paris, Mars 1891.
FIN
TABLE
AVERTISSEMENT
Ma Confession Pourquoi j'écris mes Souvenirs
Mon Bréviaire L'École des Diplomates
Jeunesse Ma naissance Mon enfance
Voltaire
Le Cercle de Mme du Barry L'Assemblée des Notables
La Révolution française Les États-Généraux La Messe de la Fédération Mirabeau
Angleterre
Amérique
Le Directoire Madame de Staël Madame Grand
Bonaparte La Campagne d'Égypte Ma Fortune Le Dix-huit Brumaire Montrond Le Consulat La Malmaison Mes Crimes Le Duc d'Enghien
Napoléon Le Mariage impérial L'Épée et la Plume Séparation Comœdia Tragœdia L'Invasion
La Restauration Maubreuil
Le Congrès de Vienne
Les Cent-Jours Le Roi Nichard L'Hôtel Talleyrand Le Grand Bourgeois
Charles X
La Monarchie de Juillet La Conférence de Londres
Retraite L'Éloge de Reinhard La Dernière scène